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Sectes:
OPA sur l'Afrique
- Source:
http://www.jeuneafrique.com
- 17/08/2009
- [texte
intégral]

Des
dizaines de gourous et de groupes religieux s'intéressent
à l'Afrique © Glez
On
trouve de tout sur le marché religieux et mystique
du continent: des grandes Églises, des petites,
des prophètes autoproclamés, des sectes
et groupes initiatiques en tous genres. Un méli-mélo
de la spiri- tualité qui profite de la grande liberté
laissée aux cultes et de la misère des
populations. Dérives, escro- queries et manipu-
lations mentales: tout est, hélas, permis.
Traquées,
parfois traduites en justice en Europe – notamment en
France, où la vigilance est forte –, les sectes
trouvent en Afrique une terre d’accueil sans contraintes.
De même, les évangélistes américains
ou brésiliens professent, voire s’installent,
à peu près comme ils veulent. Et les mystiques
et autres mouvements new age ne rencontrent pas non
plus d’entraves. Baignée dans les rites initiatiques,
la sorcellerie, la magie, les fétiches et autres
croyances, l’Afrique est une terre ouverte aux religions
et à leurs avatars.
Les
croyances importées, lancées dans une
sorte de colonialisme spirituel, sont parfois un outil
de l’Occident chrétien pour contenir l’islamisme,
qui lui-même connaît quelques dérives,
comme on l’a vu récemment au Nigeria.
Souvent
dissimulés sous des associations de bienfaisance
ou humanitaires, les sectes et mouvements religieux,
européens, américains ou asiatiques, s’immiscent
discrètement dans le quotidien des Africains.
Un exemple: le 24 avril 2009, le quartier de Cocody,
à Abidjan, abrite une cérémonie
de lancement du Festival
mondial de la paix,
accompagné d’un projet «à impact
social» sur le campus. La fête est rehaussée
par la présence d’un représentant de l’Opération
des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), Hamadoun
Touré. Il fera même un discours, assez
classique, sur la paix, principale préoccupation
des Ivoiriens. Rien que de très ordinaire. À
un seul détail près: la cérémonie
se tient à l’initiative
de la secte Moon.
Interrogé
par Jeune Afrique, Hamadoun Touré assure ne pas
être au courant des liens entre le Festival mondial
de la paix et le révérend Sun Myung Moon.
Pourtant, la secte n’était pas vraiment cachée,
tout juste déguisée sous l'un de ses faux
nez, la Fédération
pour la paix universelle (FPU).
Cette
fois, le projet «à impact social»
consiste à un nettoyage du campus de Cocody,
une activité financée par la communauté
libanaise, qui a réuni 3 millions de F CFA. Une
bonne affaire finalement: l’Onuci cautionne Moon, et
ce sont les Libanais qui paient…
Le
rêve africain de Moon
Il
y a bien longtemps que Moon a ses entrées à
l’ONU. Après avoir fait ses premières
recettes sur le thème de la lutte contre le communisme,
avec un temps le soutien de la CIA, le gourou d’origine
coréenne a senti le vent tourner et a réorienté
sa croisade vers la «paix universelle».
Il crée alors des dizaines d’ONG et la FPU est
reconnue, à ce titre, comme partenaire de l’ONU.
Moon obtient une tribune aux Nations unies.
À
Paris, le porte-parole de son Église de l’unification,
Laurent Ladouce, travaille à l’élaboration
d’un «rêve africain», «le rêve
de l’Afrique de jouer un rôle accru dans le monde
et le rêve de centaines de millions d’Africains
de mener une vie meilleure». Pour cela, il faudrait
«faire ressortir la beauté de la personnalité
africaine, ses valeurs fortes et universelles, qui feront
que les gens auront envie d’aimer les Africains, de
les avoir comme amis, comme parte- naire». Le
texte est un salmigondis de réflexions à
l’emporte-pièce, allant de la définition
d’une «stratégie touris- tique panafricaine»
à une «éthique africaine du capitalisme».
De
son Japon natal, Daisaku
Ikeda, président de Soka Gakkai, bouddhiste,
pense aussi que «l’Afrique est le continent du
XXIe siècle».
Ce mouvement religieux et politique, qui revendique
quelque 12 millions de membres dans le monde, est présent
en Côte d’Ivoire depuis 1983, où il a été
reconnu comme Église en 1999. Il aurait aujourd’hui
11'000 adeptes ivoiriens, dont un tiers dans le seul
quartier de Yopougon, à Abidjan. Les représen-
tations
les plus importantes sur le continent sont au Ghana
et en Afrique du Sud, mais aussi en Zambie, en Namibie,
au Zimbabwe, en RDC ou au Mozambique.
Chissano
et la lévitation
C’est
là, à Maputo, que Soka Gakkai a tenté
d’approcher une haute personnalité, l’ancien
président Joachim Chissano. On ne connaît
pas le résultat de cette démarche, mais
le terrain paraissait favorable. Chissano est en effet
déjà initié depuis longtemps à
des pratiques ésotériques venues d’Asie
et il pratique régulièrement la méditation
transcendantale (MT). Lorsqu’il était chef
d’État, sous la guidance du maharishi Mahesh
Yogi, gourou des Beatles, décédé
en 2008, il a introduit cette forme de méditation
au sein des forces armées. Aujourd’hui les promoteurs
de la MT se vantent de l’impact de cette pratique sur
la baisse de la criminalité, l’esprit de paix
en général, et même sur la croissance
économique du Mozambique…
Avoir
la caution d’un chef d’État, ou de hautes personnalités,
est essentiel pour ces mouvements, qu’ils soient religieux,
philosophiques ou thérapeutiques. C’est ainsi
que l’une des grandes réussites de l’Ancien et
Mystique Ordre
de la Rose-Croix, l’Amorc,
sous l’impulsion de son ancien et défunt «Imperator»,
Raymond Bernard, a été de pouvoir compter
dans ses rangs le président camerounais Paul
Biya. Plusieurs membres du gouvernement ou des grands
corps d’État sont, ou ont été,
rosicruciens. Sur le continent, l’Amorc revendique quelque
25'000 membres et organise très régulièrement
conférences et séminaires, de Dabou à
Ouaga, en passant par Kinshasa.
Kenneth
Kaunda, le premier président de la Zambie, lui,
s’est laissé convaincre par les moonistes et
déclarait il y a quelques années: «
La FPU est investie d’une mission de Dieu sur cette
terre […], vivons pour la voir s’épanouir et
rayonner.» De son côté, la première
dame de Tanzanie, Mama Salma Kikwete, est persuadée
que «le Dr Moon dit au monde la vérité
sur ce qu’est notre propre nature».
Les
Japonais de Soka Gakkai ont aussi approché Kenneth
Kaunda, et affichent sur leur site Internet une photo
de l'ancien président, prise en 2002, où
il joue de la guitare lors d’une réunion de la
secte.
Faute
de grandes conversions ou adhésions publiques,
ces mouvements politico-religieux parviennent tout de
même à décrocher régulièrement
des audiences avec les chefs d’État et parfois
en sortent au moins avec une photo… «Pour certains
dirigeants politiques, faire partie de ces groupes,
c’est avoir accès à un pseudo-savoir,
un savoir initiatique, qui ne se partage pas avec la
masse et donne un pouvoir sur ceux qui n’ont pas accès
à ce savoir; c’est une forme frelatée
de légitimation du pouvoir», explique Jean-Pierre
Jougla, avocat et administrateur de l’Union nationale
des associations de défense des familles et de
l’individu victimes de sectes (Unadfi).
Ainsi,
l’Église de scientologie,
d’origine américaine et extrêmement suspecte
aux yeux des autorités françaises, a été
reconnue d’utilité publique en 2007 en Afrique
du Sud. Elle bénéficie ainsi d’exonérations
fiscales sur les dons des adeptes. Les scientologues
ont racheté dans ce pays plusieurs superbes demeures
classées. À Port Elizabeth, ils ont acquis
un bâtiment ancien pour 8 millions de rands (près
de 700'000 euros), plus 6 millions pour les rénovations,
et profitent de l’exonération de taxes réservée
aux investisseurs qui réhabilitent des monuments
historiques !
Une
prière «rentable»
La
scientologie
se développe en Afrique sous couvert de ses «volontaires»,
qui interviennent dans des situations d’urgence humanitaire
ou de programmes antidrogue, ou même dans des
ONG de défense des droits de l’homme, comme le
Youth for
Human Rights International en Afrique du Sud.
Ils ont aussi très officiellement pour mission
«de réaliser des formations et des séminaires
basés sur le travail de Ron Hubbard», le
théoricien et fondateur de la scientologie.
«Les
sectes poussent sur le terreau de la misère,
du désespoir. Et, en Afrique, croyez-moi, les
gourous se portent bien», assure Claude Wauthier,
auteur de Sectes et prophètes d’Afrique noire.
L’une des clés qui ont ouvert aux sectes les
portes de l’Afrique réside dans leur promesse
d’une vie meilleure, ici et maintenant. «Les gens
cherchent une prière rentable dans le cadre d’un
objectif précis: une guérison, la recherche
d’un emploi, la réussite d’un projet, la résolution
d’un conflit», estime Isidore Ndaywel è
Nziem dans son Histoire du Zaïre.
Bright
Freeman, Ghanéen, à la tête d’une
tournée des missionnaires de la scientologie
en Afrique, explique, sur le site Internet de la secte,
que la scientologie apporte de «réelles
solutions» à l’Afrique. Attirés
par la promesse d'une solution rapide à leur
problème, les croyants finissent, faute de résultat,
par chercher ailleurs, faisant du «nomadisme religieux».
Quel
peut être le danger d’un groupe qui prône
la lévitation (yoga volant en anglais), ou l’amour
entre les peuples, la paix, l’entraide ? Il y a en deux.
D’abord se faire plumer. «Les sectes sont avant
tout des pompes à fric», lâche Jean-Pierre
Jougla. Et si les fidèles africains ne sont pas
directement sollicités, les actions humanitaires
suscitent compassion et soutiens dans les pays riches
et donc afflux de dons pour les maisons mères…
Et puis il y a les exonérations fiscales, les
dons directs. Il est surprenant de voir comment des
populations qui chaque jour luttent pour manger, se
soigner ou payer l’école trouvent soudainement
les moyens de payer les deniers du culte, quel qu'il
soit.
Plus
grave, le projet politique qui se cache sous les oripeaux
de la religion. «La pratique dans ces groupes
amène à l’absence d’esprit critique, de
distanciation, et à une désocialisation;
les sectes sont persuadées d’avoir trouvé
un modèle social et donc un modèle politique
qu’elles n’ont de cesse de dupliquer. Or ce sont en
général des systèmes théocratiques,
tyranniques et dictatoriaux», ajoute Jean-Pierre
Jougla. «Dès qu’il y a un signe de déliquescence
ou de vacance du pouvoir, les sectes se développent
automatiquement», affirme-t-il.
Contre
Darwin
Aussi
inquiétante, la remise en question de faits scientifiques
comme la théorie de l’évolution. Ainsi
les témoins
de Jéhovah, très
influents au Nigeria et en Zambie, sont des défenseurs
du créationnisme – la Terre, avec ses mers, forêts,
montagnes et déserts, ainsi que les hommes auraient
été créés par Dieu en sept
jours… La Rose-Croix
met en avant l’autre théorie, celle du dessein
universel, une évolution certes, mais conçue
et menée par Dieu. «Dieu est l’intelligence
universelle qui a manifesté, pesé et animé
la création, selon les lois immuables et parfai-
tes», assenait en janvier 2009 à Dabou,
en Côte d’Ivoire, Laurent N’Guessan Sobo, conférencier
de l’Amorc.
Plus
science-fiction encore, mais suivie quand même
par plusieurs milliers de «fidèles»,
la théorie de Raël…
Nous aurions été créés par
les extraterrestres et nous devons nous préparer
à leur retour sur la Terre. Comme quoi, les vérités
les plus improbables ont toujours un public… pour le
plus grand bonheur des gourous en tous genres.
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