"Pourquoi je suis si peu
religieux"
Par A.Gauvin-
28/05/2009
En décembre 1978, Philippe Sollers répond aux questions des
peintres Louis Cane et de Marc Devade. L’entretien s'appelle "Pourquoi je suis si peu religieux", il sera
publié dans la revue Peinture, cahiers théoriques 14/15 (2e
trimestre 1979), puis, quelques
semaines plus tard, dans le n°81 de Tel Quel.
Cet
entretien qui a été repris dans Improvisations (1991).
Sur la page qui précède l’entretien une reproduction d’un tableau
de Nicolas Poussin peint en 1649-1650: Le ravissement de Saint Paul. On sait que Sollers a consacré au peintre un long
texte en 1961: La lecture de Poussin (repris dans L’intermédiaire en 1963) dans lequel il écrivait: "Poussin, qui ne semble admettre que deux catégories: physique
et métaphysique, fait ainsi du corps la dimension nouvelle, la plus évi-demment
méconnue, la plus secrète et, à vrai dire, la seule, de l’être."
- Poussin.
le ravissement de
Saint Paul (1649-1650)
Musée du
Louvre
- On
notera dans ce tableau l’épée posée en diagonale sur un livre.
-
A Louis Cane qui lui
demande pourquoi le style d’écriture de Paradis le conduit à
évoquer les religions, Sollers répond que "depuis un
certain temps est reposé le problème de ce qu’il en est d’un signifiant
fondamental pour notre civilisation, savoir s’il tient le coup ou s’il ne tient
pas le coup. "La philosophie ou son application politique n’ont pas pu
éclairer l'effondre- ment de l’histoire du XXe siècle, il s’agit donc d’aller
sonder un peu plus loin, plus profond, et de maintenir la question ouverte par
Freud: on tombe sur la question des religions.
"Pour qu’elle reste ouverte dans des
dimensions qui touchent à la fois les deux Testaments, mais pas seulement eux,
tout aussi bien le troisième terme de ce qu’on appelle les religions
monothéistes, à savoir l’Islam, et pas seulement la triade monothéiste:
judaïsme, christiannisme, islamisme, mais tout aussi bien, et pourquoi pas, la
dimension indienne ou chinoise, etc."
Il précise: " je ne m’intéresse absolument
pas à la prééminence d’un texte religieux sur les autres, à l’existence
éventuelle, dans le temps, d’une source qui serait plus authentique que les
autres. Ce qui m’occupe, c’est de savoir pourquoi un signifiant dit religieux
est vécu de façon imaginaire comme religion. Autrement dit, ce qui m’intéresse,
ce n’est pas du tout la religion. Pour que les choses soient très claires, pour
éviter tout malen- tendu, je ferai une affirmation de position radicalement
areligieuse. "
Et: "S’il m’arrive, de temps à autre, de
mettre l’accent, non sans humour il me semble, sur le catholicisme en tant que
matrice d’une certaine élaboration esthétique pour l’histoire occidentale, c’est
que je considère - et je pense que cela peut se prouver - qu’un
certain dépassement du religieux se trouve précisément dans cette configu-
ration
catholique. Ce n’est pas la vraie religion, comme disait Pascal, c’est le lieu
du moins de religion possible. En quoi, bien entendu, ça m’attire, sauf à
démontrer que, par une position antireligieuse ou areligieuse de type
rationaliste, on obtient effectivement un moins de religion par rapport à cela.
Or l’histoire des deux derniers siècles, à mon sens, démontre qu’à vouloir à
toute force se mettre à la place de l’Eglise catholique - car c'est ça le
fantasme fondamental de toutes les révolutions qui s’enracinent dans la
révolution française - on obtient, pas du tout comme on le prétendait, comme on
le croyait, un moins de religion mais un plus de religion. Ce
qui fait que pour l’histoire occidentale et pour l’histoire tout court, le
malaise est de découvrir que l’endroit du moindre religieux reste, ni plus ni
moins, la structure catholique. C’est démontrable. (Ce qui ne veut pas dire que
ça peut convaincre n’importe qui.)
Pourquoi est-ce que c’est le lieu du moins
de religion ? Bien entendu, il va falloir se demander d’où ça sort. Eh bien! en
effet, c’est une histoire fondamentalement de discours. C’est une histoire de
discours pour la bonne raison qu’il se passe à l’intérieur du judaïsme cet
évènement qui s’appelle la position trinitaire." [...]
Et encore:" Cette nervure de la Bible: et
Dieu parla, parlant pour dire parle et parle à eux et parle-leur ce que je te
parle, là, c’est ce qui fait Ecriture. Et c’est parce qu’un sujet, une fois, est
venu se placer en ce lieu de la parole, ce sujet qu’on appelle le Christ, qu’il
y a ce qu’on appelle le Nouveau Testament, qui n’est pas du tout un fait
d’écriture mais un fait d’incarnation de la parole. Incarnation de la parole qui
implique qu’un sujet surgit pour dire si vous êtes comme moi, ou un avec moi, eh
bien ! vous serez au lieu même où ça parla-parlant-parle." Ce que
je dis comme il me l’a dit je le dis " (Jean, 12, 51). Cela a produit un
certain nombre de conséquences, que je dirai être le fait que le
Christ est le premier et le seul athée sérieux, qui résout par l’abandon, la
douceur, par le contraire absolu de la violence, la violence qui se dit dans
toute écriture."
(Source:
Improvisations
- Folio,
1991, p.114 et suivantes)
| RELIGION
& SCIENTOLOGIE
Trente ans plus tard, dans Un vrai roman,
ses Mémoires, Philippe Sollers revient sur cette affaire de
religions. La réalité a amplement vérifié et aggravé ce que Paradis anticipait mais un phénomène nouveau est apparu: alors
que la Technique étend sa domination spectaculaire, les sectes prolifèrent.
La conclusion n’a pas changé.
Au milieu du siècle dernier, et jusqu’à la fin
des années 1970, personne n’aurait imaginé que la passion religieuse était sur
le point de faire un retour explosif.
L’islam, le Coran brandi comme le petit
livre rouge, des émeutes de plus en plus massives, un écrivain menacé de mort,
des livres brûlés, des caricatures incriminés, des attentats à n’en plus finir
?
Vous plaisantez.
Eh bien, on a vu. L’Histoire, loin de "finir", tourne dans une courbure nouvelle, où la nitroglycérine
religieuse entre dans une substance imprévue. Guerre de religions ? Choc des
civilisations ? C’est clair, mais il paraît qu’il ne faut pas le dire.
Proche-Orient mondial ? Evident.
On trouve dans tous mes romans (mais déjà dans Paradis) des tas de situations et de variations sur ce sujet,
allant vers la même conclusion: de toutes les religions, ma préférence va à
celle qui est aujourd’hui, à mon avis, la moins belliqueuse sur la planète, la
catholique, apostolique et romaine. Arrêtez de crier. Je propose l’expérience
suivante, digne, enfin des vraies Lumières: on supprime l’Eglise catholique
en dernier , lorsqu’on est
absolument sûr de la disparition de toutes les autres religions et
superstitions. Ce ne sera pas pas demain la veille. Et puis, il reste beaucoup
de best-sellers ou de films à produire sur les extraterrestres, la magie, les
mystères des pyra- mides, les caves du Vatican.
Je reprends ici un seul exemple, tiré d’un projet de ce qu’il
faudrait appeler une "Histoire des sectes". Ce phénomène ancien, dont le
modèle occidental est indubitablement protestant, n’a cessé, et ne cesse, de
proliférer. Au-delà des " évangélistes " de tout poil, en
pleine expansion, l’exemple le plus révélateur et le plus " moderne " me semble être l’Eglise de scientologie, dont on a pu
suivre, il n’y a pas longtemps, les efforts pour s'implanter en France. Un
regard là-dessus, donc (même époque que La France
moisie ), qui permet, je crois, une vue
d’ensemble.
SCIENTOFOLIE
On croit parfois rêver, mais non, on est bien
réveillé, on entend et on lit de plus en plus des énormités qui n'ont l’air
d’étonner personne. Ainsi, dans les plaidoiries récentes des avocats de l’Eglise
de scientologie, les propos suivants: attaquer cette puissante organisation
internationale et financière serait un retour à l’ "'Inquisition", la "répétition de la Shoah",
la "continuation de la propagande noire contre les protestants et
les francs-maçons". Qui ose donc se conduire ainsi, dans les coulisses de
la République ?
Un lobby menaçant, sans doute, mélange d’intégrisme et
d’hitlérisme ? Les scientologues, ces braves gens qui ne demandent qu’à croire à
leurs élucubrations inoffensives et vaguement électrochimiques, seraient les "métèques de la France judéo-chrétienne", l’objet d’"un procès politique intolérable", d’un déferlement de "propagande médiatique" menée au nom du "religieusement correct".
Vous n’aimez pas la Scientologie
? Eh
bien, vous êtes un fanatique, un Pie XII complice d’Himmler, un Torquemada
voulant couvrir le monde de nouveaux bûchers, un dragonneur, un jésuite de
l’ombre, un vichyste larvé, un Staline en puissance, un totalitaire chinois
opprimant le dalaï-lama ou les silencieux adeptes gymnastiques de la secte
Fanlungong, bref un dangereux obscurantiste."
Que dira l’Histoire
de votre décision ?", demande, menaçant, un des avocats de la nouvelle
Eglise à la présidente interloquée du tribunal, laquelle ne se doutait pas que
l’Histoire elle-même la surveillait depuis le plafond. Voilà d’ailleurs un
tableau qui mériterait d’être peint, dans le style très kitsch qu’affectionne la
Scientologie dans sa publicité mondiale. Un peintre pompier ne ferait pas mieux.
Mais, comme l’a dit quelqu'un, plus c’est gros, plus ça marche.
Ecoutons encore l’avocat de l’Eglise: " Aujourd’hui, il règne un épouvantable critère de normalité. On s’est
inventé la bonne conscience du rejet. C’est désormais au nom de la liberté que
l’on rejette l’autre. Cet autre qui fait peur parce qu’il est nouveau, comme à
l’époque où les Romains parlaient de secte à propos des chrétiens. "
Les féroces Romains, aujourd’hui, sont donc les "moralistes", les "politiques", les fidèles
des "religions majoritaires". Les voilà en campagne, en
croisade, ils viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes,
ils crucifient et livrent aux lions les nouveaux martyrs. Après tout, c’est
vrai, on lit ça aussi très souvent, le christianisme est une secte qui a réussi,
il y a deux mille ans, à travers d’incroyables intrigues. Une secte juive, comme
par hasard, et qui ferait mieux, au bout du compte, après ses erreurs
innombrables, ses crimes, ses persécutions, ses censures, de se dissoudre, au
lieu d’exprimer une "repentance" qui ne convainc personne.
Rome, unique objet de nos ressentiments...
C’est vrai, à la fin, pourquoi
chercher noise aux "sectes", à l’esprit religieux en soi,
dont les bons côtés (maîtrise de soi, lutte contre la drogue) peuvent être
démontrés ? Parler d’escroquerie ? Mais rien n’est vraiment prouvé, les dossiers
s’évaporent, les complicités de haut niveau ne se comptent plus. Même le fisc
américain a été obligé de signer une trêve, c’est dire. Et s’il me plaît à moi
d’être escroqué ? Pour mon bien ? Mon salut ? Ma santé ?
"Toute
secte, écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, en quelque genre que ce
puisse être, est le ralliement du doute et de l'erreur... Il n’y a pas de secte
en géométrie... Quand la vérité est évidente, il est impossible qu’il s’élève
des partis et des factions. Jamais on n’a disputé s’il fait jour à midi."
Heureux Voltaire
! Heureux temps où deux et deux faisaient quatre,
et quatre et quatre huit ! Nous avons changé tout cela. Qu’il fasse jour à midi
est devenu douteux, et le bon sens n’est pas la substance qui paraît la mieux
partagée du monde. Qui suis-je ? Je ne sais pas trop. Que m’est-il permis
d’espérer ? Pas grand-chose. Y a-t-il un progrès fatal ? Rien n’est moins sûr.
Les lendemains déchantent, l’homme reste un loup pour l'hom- me, Dieu, comme
d’habitude, est aux abonnés absents, Monsieur Godot ne prend même plus la peine
de téléphoner à Beckett, l’histoire n’est que bruit, fureur, corruption, pas un
centimètre de gagné depuis Shakespeare.
Une reprise en main est donc nécessaire,
et qui ne voit que la Scientologie (mot magique) est faite pour ce genre de
situation ? Les religions majoritaires ont fait leur temps, il est urgent
d’inventer un nouveau denier du culte. La psychanalyse ? Trop long, trop
compliqué, et, pour être franc, désagréablement sexuel. La science pure et
simple ? Peut-être, mais le scientifique lui-même doute, il a besoin d’un
supplément personnel, il est un peu perdu dans ses électrons, ses galaxies, ses
trous noirs, ses brebis clonées, ses expériences transgéniques. La philosophie
d’autrefois ? Elle est bien chahutée, la pauvre. Les philosophes sont fatigués,
mélancoliques, en repli. Ils parlent toujours, remarquez, mais ils doivent être
désormais modestes, consensuels, un peu conservateurs, allez, puisque tout a
tendance à s’effondrer et qu’ils ont tellement déliré. Non, ce qu’il faut, c’est
une nouvelle religion, moderne, physique, pratique. Scienter le religieux est la formule idéale. Action.
On croyait savoir que les "religions
majoritaires" s’appuyaient sur des textes. La Bible, les Evangiles, le
Coran (mais le bouddhisme lui-même est plein de textes sacrés). Pour l’amateur,
en tout cas, beaucoup à lire. Le Talmud, si je m’y mets, va me prendre un
certain temps. Saint Augustin ou Pascal, aussi. Les mystiques issus du Coran me
tendent les bras. Et voici des poètes, des peintres, des musiciens, des
sculpteurs; une foule innombrable. Des saints, dont chacun demanderait une
étude à part. Si je m'embar- que dans La Divine Comédie, vous ne
me verrez pas de sitôt. Tout cela est pesant par rapport à Ron Hubbard, n’est-ce
pas ? Et qui aura encore le loisir, ou le courage (il en faut), de considérer
sérieusement cette énorme archive ?
Simplifions tout ça: pas besoin de lire,
d’étudier, de comparer, de critiquer. Pas besoin non plus d’être cultivé, de
savoir reconnaître une croûte d’un tableau de maître. Une messe de Mozart
? Pour
quoi faire ? Et d’abord, c’est quoi exactement une messe ? Et une Ascension
?
Une Assomption ? Une Pentecôte ? Une Résurrection ? Dire qu’on a pu croire à toutes ces fariboles
!
Est-ce que
les Romains, malgré tout, n’avaient pas un peu raison ? En tout cas, il faut une
religion. La plus adaptée à la Société du Spectacle sera par conséquent celle
qui recrutera son influence dans le Spectacle. Les meilleurs ou les meilleures
scientologues seront cinéastes, acteurs, actrices, chanteuses, modèles,
publicitaires, couturiers, décorateurs, avocats, journalistes. Un monde
d’énergie religieuse se lève. La
technologie suivra.
Source: Philippe Sollers, Un
vrai roman, Folio, p. 350-356 (Scientofolie est paru
sous le titre Scientofolie, la religion du spectacle dans Le Monde du 07.10.99).
Pour trouver la contre folie à cette
scientofolie, on lira avec raison dans les Mémoires, entre autres, le chapitre intitulé "Dieu" (Folio, p.415).
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«On croit parfois rêver, mais non, on est
bien réveillé, on entend et on lit de plus en plus des énormités qui n’ont l’air
d’étonner personne.»
Après les propos de la directrice de Cabinet de Nicolas Sarkozy,
Emmanuelle Mignon, et la réaction de Danielle Gounord, du service de
communication de l’église de scientologie ("La France évolue dans
le bon sens. Elle s’aligne désormais sur la majorité des pays européens."),
on peut toujours relire Voltaire ou... Sollers. 21 février 2008, par A.
Gauvin
Source
: http://www.pileface.com/sollers/imprime.php3?id_article=557
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