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Entretien
avec Sarah Chiche
«L'emprise»Roman
par
Stéphane Rose
- http://madame.lefigaro.fr/societe/enquetes/800-entretien-avec-sarah-chiche
- 7 avril 2010
- [Texte
intégral]
- Sarah
Chiche, tagiaire-psychologue à l'hôpital
psychiatrique Sainte-Anne photo:
Hannah
Opale
Hasard
du calendrier ? Aujourd’hui sortent simultanément
le nouveau rapport de la Miviludes
sur les dérives sectaires des psychothérapies
et L’Emprise (1), un roman de Sarah Chiche sur les pratiques
«gourouïsantes» de certains psys autoproclamés.
Une bonne occasion de faire le point sur ces thérapies
inquiétantes.
Depuis
2002, la Miviludes (Mission interministérielle
de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires)
traque les manipulations sectaires partout où
elles se logent, notamment dans les psychothérapies
alternatives. Publié aujourd’hui, son rapport
annuel s’intéresse au thème de la nutrition
et pointe les nombreuses méthodes qui entendent
soigner les maux de l’âme et du corps par le choix
d’une alimentation différente.
Entre
autres exemples, on découvre le succès
grandissant des apôtres de la «détoxination»
et de leurs séjours associant jeûne et
randonnée mêlés à des notes
de kinésiologie, programmation neurolinguistique,
hypnose, rebirth, chamanisme, biorespiration et autre
biomagnétisme…
Les
praticiens
du Mouvement international du Graal
préconisent également le jeûne dans
le cadre d’une méthode thérapeutique basée
sur la réincarnation, et qui entend donc «
soigner ses patients pour la vie future, plutôt
que pour la vie actuelle, cette dernière pouvant
être sacrifiée dans le but d’une existence
meilleure après la mort».
À
cette procession effrayante de thérapeutes pour
le moins douteux, Sarah Chiche, stagiaire-psychologue
à l'hôpital psychiatrique Sainte-Anne,
à Paris, oppose un roman d’une grande force:
L’Emprise. Elle y raconte l'histoire d’une jeune femme
asservie à un psy-gourou, Victor Grandier, qui
lui extorque non seulement sa fortune, mais aussi sa
santé mentale. Une façon habile, par la
fiction, de démonter les mécanismes de
la manipulation pseudo-thérapeutique.
Entretien
Séduction, soumission volontaire
à l’autorité, isolement, obnubilation,
destruction
Lefigaro.fr/madame.
Pourquoi, malgré votre expérience de
la psychologie clinique à Sainte-Anne, avez-vous
choisi la forme du roman plutôt que celle de l’essai
?
Sarah
Chiche. - Parce que la fiction produit des effets de
vérité étonnants, parfois bien
plus forts qu’un essai ou qu’un document. À Sainte-Anne,
j’ai rencontré Anne Juranville, qui a fait un
travail remarquable sur l’expression du démoniaque
dans la clinique contemporaine. Je me suis immergée
dans les travaux de Michel de Certeau sur la possession
de Loudun, ceux de la psychanalyste Janine Chasseguet-Smirgel
sur la perversion et ceux de socio- logues comme Erving
Goffman sur la honte.
Dans L’Emprise, je décris
simplement ce que peut être un mécanisme
de manipulation mentale dans sa forme la plus radicale,
en détaillant les différentes étapes
du processus: séduction, soumission volontaire
à l’autorité, isolement, obnubilation,
destruction. Ce roman montre très concrètement
comment on peut rendre complè- tement fou un individu
a priori sensé. Lorsque j’ai présenté
le manuscrit de L’Emprise à mon éditeur,
mon texte a produit un tel effet de vérité
qu’il a d’abord été reçu par certains
comme un témoignage. J’avais pourtant envoyé
tout au long du roman des signaux forts qui sont la
marque de la fiction.
Le
but de votre livre est-il d’informer ? De critiquer
? De dénoncer ?
C’est
d’essayer très modestement de faire de la littérature.
J’attache une importance de premier plan à la
langue. Mais je ne me drape pas dans la posture de l’écrivain
qui contemplerait du haut de son promontoire la détresse
humaine et les maux de notre société.
J’écris toujours pour d’autres. Mon but n’est
pas de rendre vraisemblables des choses invraisemblables,
c’est de faire sentir comment ce que l’on croyait impossible
peut progressivement devenir réel. L’Emprise
a d’ailleurs plusieurs entrées possibles: on
peut tout aussi bien y voir un conte cruel qu’une réflexion
sur le deuil et les moyens que chacun d’entre nous va
inventer pour surmonter la perte d’un être cher.
«Les
gens sont prêts à tout par désespoir»
On
imagine qu’un thérapeute qui, comme Victor Grandier,
a recours au satanisme pour manipuler sa victime est
plutôt rare… N’est-ce pas un peu démesuré
? Cela ne risque-t-il pas de desservir le message que
vous cherchez à faire passer ?
Détrompez-vous.
Une fois encore, le plus invraisemblable est le plus
réel. Dans les années 80 et 90, il y a
eu une vague aux États-Unis où, par milliers,
des patients sous hypnose ou suggestion se sont mis
à raconter qu’ils avaient, dans leur enfance,
assisté ou participé sous la contrainte
à des messes noires. Des gens extrêmement
différents rapportaient exactement la même
histoire. Au point que l’on a cru que c’était
vrai, comme si ces histoires étaient tellement
énormes que les gens ne pouvaient pas les inventer.
Dans L’Emprise, Victor Grandier appuie sur les leviers
des peurs archaïques que chacun d’entre nous porte
en lui et joue le jeu en artiste de la manipulation.
Le
personnage de Victor Grandier pose la question de la
limite qui sépare le charlatan et le pervers.
Dans quelle catégorie se rangent majoritairement
les psychothérapeutes-gourous ?
Je
l’ignore. On recense à ce jour plus de quatre
cents types de psychothérapies. Comme dans n’importe
quel groupe social, vous imaginez bien que l’on trouve
de tout: des gens les plus admirables aux plus odieux
charlatans, ou pire. Le charlatan fait le mal pour son
bien à lui. Le pervers, lui, fait le mal pour
le mal. Victor Grandier est un vampire moderne qui ne
déploie ses charmes et ses sortilèges
que dans le huis clos de son cabinet, c’est-à-dire
hors du champ social. Il a l’orgueil satanique des grands
pervers.
Il ne jouit que de l’angoisse qu’il suscite
chez l'autre. Il se sert de la loi pour la subvertir.
Il est si monstrueux qu’il en devient parfois grotesque.
Et pourtant, il fascine sa clientèle car il se
présente comme détenteur d’un savoir rare
et d’une méthode exceptionnelle qui peut apporter
bonheur et guérison rapides. Ce qu’il propose
à ses patients n’est rien de moins qu’un pacte
faustien: leur donner, par le biais de sa méthode,
le pouvoir de tout connaître, tout savoir. C’est
irrésistible.
L’argent
est omniprésent dans votre livre. Faut-il en
déduire que la démesure de certaines sommes
demandées est le premier signal d’alarme d’une
thérapie douteuse ?
Oui,
sans doute. Mais il y a d’autres signaux: la privation
de sommeil, le jeûne, l’injonction faite au patient
de rompre avec sa famille, de se déshabiller
pour plonger dans sa mémoire cellulaire ou d’arrêter
tout traitement médicamenteux… J’entends régulièrement
des histoires sidérantes à ce sujet. Vous
n’imaginez pas à quel point les gens sont prêts
à tout par désespoir. Victor Grandier
appâte ses patients en leur proposant une thérapie
unique qui, en trois semaines, peut changer leur vie.
On s’aperçoit que suivant l’adage du «tout
ce qui est rare est cher», une proportion non
négligeable d’individus tombe dans le panneau.
«Il
n’y a pas de psychothérapie sans risque de manipulation
potentiel»
Quelles
mesures prôneriez-vous pour valoriser et défendre
la parole des victimes d’individus du genre de Victor
Grandier ?
C’est
sans doute à chaque personne confrontée
à ce problème de pouvoir trouver sa propre
parole. Il existe des associations comme l’Unadfi (Union
nationale des associations de défense des familles
et de l’individu victimes de sectes, NDLR) qui font
un travail sérieux et nécessaire pour
défendre la parole des victimes de ce genre d’abus.
La fin de mon livre peut, pour ceux qui cherchent une
issue, donner une réponse différente,
amère, ironique, mais acceptable, à ce
type de situation.
C’est
une coïncidence, mais votre livre sort en même
temps qu’un rapport de la Miviludes sur les dérives
sectaires des psychothérapies. Que pensez-vous
de cette mission interministérielle ?
Elle
a une certaine légitimité. Mais, si je
puis me permettre, elle a tendance à méconnaître
que les situations qu'elle dénonce font partie
de la vie culturelle et sociale: il n’y a pas de psychothérapie
sans potentiellement de risque de manipulation, pas
plus qu’au XVIIe siècle il n’y avait de confession
spirituelle sans l’ombre du sorcier prompt à
rendre folles les religieuses de Loudun. Entreprendre
une thérapie, c’est exercer sa liberté.
Et la liberté ne va pas sans risque.
La
psychanalyse, dont la réussite est conditionnée
par la qualité du lien entre l’analysant et l’analyste,
est par nature impossible à réglementer.
Dans l’optique d’une harmonisation et d’un encadrement
des pratiques psycho- thérapeutiques, quel sort
réserveriez-vous à la psychanalyse ?
La
psychanalyse a un statut à part. Elle ne vise
pas à la disparition des symptômes. Elle
ne prétend en rien faire disparaître toutes
vos angoisses. Elle vous apprend à vivre avec.
C’est une des très rares occasions de grandeur
donnée à l’individu contemporain. Et c’est
une expérience démocratique.
Nous ne sommes
plus à Vienne en 1900. Ce n’est plus un luxe
de bourgeois neurasthéniques ou de jeunes filles
de famille hystériques. Il faut un certain courage
pour se lancer dans un travail sur soi de plusieurs
années. Et ce travail est par définition
essentiellement lié au risque. La cure analytique
est une désaliénation. Ce n’est en rien
une promesse de bonheur. Mais au cours de cette cure,
quelque chose qui ressemble fort au bonheur peut éventuellement
se faire jour, de surcroît. L’acceptation de notre
finitude, le consentement à la banalité
de l'existence peuvent être aussi ce qui signe
la fin d’une emprise.
(1) L’Emprise, de Sarah Chiche (éd. Grasset),
14,90 €.
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