Un prêtre pédophile enfin arrêté

Grâce au journal «24heures» et à la «Tribune de Lyon»
un prêtre pédophile enfin arrêté

Pédophile. Les victimes réhabilitées, les médias aussi. Éditorial de Claude Ansermoz (24Heures - 4 novembre 2008)

Le prêtre pédophile était un abuseur en série (24Heures - 4 novembre 2008)

Pédophilie et Église catholique: Jacques, victime au témoignage exemplaire (24Heures - 4 novembre 2008)

Les victimes réhabilitées, les médias aussi
 

ÉDITORIAL

CLAUDE ANSERMOZ

24Heures - le 4 novembre 2008
[Texte intégral]

Celui qu'on appelle le Père François a donc violé. Pendant trente-cinq ans. Des petits garçons souvent «particulièrement vulnérables». Au moins vingt-quatre, âgés de 8 à 15 ans. Et il sera jugé pour cela. En France ou en Suisse.

Pour en arriver là, il faut d'abord remercier celui que l'on prénomme Jacques. Entre 8 et 12 ans, ce croyant fervent a régulièrement été violé par ce prêtre, véritable prédateur sexuel. Il a parlé. D'abord aux autorités religieuses, qui l'ont si peu écouté. Ensuite aux médias, qui ont fait leur travail.

Car les résultats de l'enquête fribourgeoise ont aussi ce mérite. Celui de réhabiliter des journalistes. Des journalistes que certains pontes ecclésiastiques, lors d'événements tragiques en marge de leurs investigations, n'ont pas hésité à accuser de mener «une véritable chasse aux sorcières». Aujourd'hui, sans tomber dans l'autocélébration, tant la justice que Jacques reconnaissent le rôle essentiel du quatrième pouvoir dans cette affaire.

En clair, si 24 heures et un confrère de la Tribune de Lyon n'avaient pas obtenu les premiers aveux du capucin violeur multirécidiviste, ce dernier pourrait toujours et encore tranquillement officier.

Après-demain, l'Evêché de Fribourg fera le bilan de la commission qu'il a mise en place pour gérer les cas d'abus sexuels commis par ses prêtres.

On sait déjà qu'elle a transmis un certain nombre de cas à la justice civile. Mais on sait aussi que l'Ordre des capucins, bien qu'au courantau moins en partie des agissements de Père François depuis 2005, a continué à protéger et à cacher le violeur.

C'est d'ailleurs à eux, à ceux qui n'ont pas empêché l'abuseur de récidiver lors qu'ils connaissaient sa férocité, que Jacques la victime en veut le plus.

LIRE EN PAGE 5 (voir ci-dessous)

Le prêtre pepédophile était un abuseur en série

L'étau se ressere autour du capucin pédophile

ENQUÊTE 24Heures - le 4 novembre 2008 - par Patrick Chuard
[Texte intégral]

Broyes. Juillet 1987

Directeur de colonies de vacances. En poste à Lully (Fribourg), le prêtre a dirigé des camps de vacancesdurant quatres étés. En 1989 après des rumeurs et des soupçons, il quittait précipitamment la Broyes. Hier, la commission d'investigation mise en place par l'Évêché de Fribourg a relevé qu'il a violé ou tenté de violer 24 garçons

Durant quarante ans, le capucin aurait abusé d'au moins 24 garçons

Il pourrait répondre de ses actes devant la justice, pour affaire qui n'est pas tombée sous le coup de la prescription. Le prêtre vaudois aurait abusé d'au moins 24 garçons. Il devrait répondre de ses actes devant la justice, pour une affaire qui remonte à 1995. Un procureur de Grenoble reprend le dossier.

Un abuseur en série. C'est le portrait de Père François* qui ressort de l'enquête menée par la juge d'instruction fribourgeoise Yvonne Gendre: le capucin aurait abusé d'au moins 24 garçons. «Lorsque l'enquête avait débuté, en janvier 2008, nous n'avions connaissance que de cinq cas», a rappelé la magistrate en livrant ses conclusions, hier matin. Deux de ces affaires ont été signalées récemment par la commission SOS Prévention, créée par l'évêché, qui communiquera ses résultats en fin de semaine.

La plupart des abus dont est soupçonné Père François tombent sous le coup de la prescription. Sauf deux. Le premier concerne son propre neveu, qui avait subi ses attouchements en France, au début des années 90. Le deuxième aurait été commis sur un garçon de 11 ans, en 1995, dans la région de Grenoble.

Yvonne Gendre a transmis le dossier à un procureur français, pour qu'il l'instruise. La magistrate souhaite que le dossier soit renvoyé par la suite en Suisse, afin que le prêtre soit poursuivi pénalement.

Père François ne s'attaquait qu'à des garçons de 9 à 14 ans. «Dans presque tous les cas, il profitait de la détresse morale d'enfants en quête d'affection», dit Laurent Eggertswyler, enquêteur de la police fribour- geoise. Dans trois cas, les victimes étaient handicapées.

Le religieux vaudois aurait commis ses premiers attouchements en 1958, en Valais. Puis à Fribourg, entre 1968 et 1970, lorsqu'il résidait au couvent des capucins (2 cas). Puis à Lully, dans la Broye fribourgeoise, entre 1981 et 1989 (8 cas). Il a récidivé en France à plusieurs reprises, jusqu'en 1995 au moins.

Jusqu'à cinq ans d'abus

Toutes les victimes ont décrit des séances de masturbation, parfois des fellations. «Dans quatre cas, les témoignages parlent de tentative de sodomie ou de sodomie», précise la police. Certains enfants ont subi des agressions uniques. Dans d'autres cas, les actes se sont répétés sur des durées de deux à cinq ans.

Laurent Eggerstwyler: «Nos investigations ont fait ressortir un passé douloureux pour les victimes. Certaines ont expliqué avoir réussi à vivre avec, alors que quelques-unes ont vu leur vie détruite.»

«Il profitait de la détresse morale d'enfants en quête d'affection»

Laurent Eggertswyler, police fribourgeoise

Père François a, selon les enquêteurs, souvent invoqué une «mémoire défaillante». Il a «minimisé» les faits de façon «systématique». Aujourd'hui, ce religieux de 68 ans, qui souffre de diabète et d'angine de poitrine, a «entrepris un traitement psychologique», signale Yvonne Gendre.

La magistrate a demandé «aux autorités de tutelle un traitement psychiatrique, compte tenu de son passé criminel et du risque encouru par la population». «Il se pose évidemment la question de savoir comment il a pu agir impunément durant toutes ces années», estime Yvonne Gendre.

L'instruction a permis d'éclaircir en partie ces questions: le prêtre a eu des employeurs différents, en Suisse et en France. Il bénéficiait d'une réputation d'intellectuel.

Les capucins qui lui ont donné refuge en Suisse, en 2005, lorsqu'il était sous enquête en France, pourraient-ils être poursuivis ? Yvonne Gendre évoque une possible «entrave à l'action pénale» et renvoie cette question aux autorités judiciaires françaises.

La juge d'instruction a enquêté sur quatre autres cas de prêtres pédophiles présumés. Dans un seul cas, la justice pourrait poursuivre un prêtre pour abus de détresse ou contrainte sexuelle. Cette affaire se serait déroulée en 2000 ou en 2001, à Neuchâtel.

 

* Nom connu de la rédaction

Jacques*, victime au témoignage exemplaire

24Heures - le 4 novembre 2008
[Texte intégral]

Le 30 novembre prochain, Jacques* votera en faveur de l'imprescriptibilité des actes pédophiles. Violé à de multiples reprises de 8 à 12 ans par Père François*, il glissera un «oui» dans l'urne «pour les 26 autres victimes qui n'ont pas osé s'annoncer. Quarante ans après les faits, j'avoue que je ne croyais plus à cette reconnaissance par la justice. C'est un peu comme une médaille de guerre.»

Une médaille au goût d'inachevé: «Plus qu'à Père François, malade, j'en veux aux autorités religieuses qui savaient et qui ont couvert ces actes. Elles devraient comparaitre pour non-assistance à personne en danger.»

Auditionné la semaine dernière par la juge d'instruction fribourgeoise Yvonne Gendre, qui a salué «les interventions déterminantes de Jacques dans cette affaire», le quinquagénaire fribourgeois poursuit: «J'ai finalement dit oui pour témoigner. C'était la dernière épreuve. Mais j'ai ramassé pour tous ceux qui ne peuvent pas le faire.

J'ai une femme, des enfants, un psychiatre. Sans eux, je n'y serai jamais arrivé. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas comment toute cette affaire me touche encore tellement.»

Pour ce «cabossé qui n'a jamais perdu la foi, bien au contraire», ce jugement «a le mérite de renforcer l'idée que les pédophiles n'ont désormais aucune chance de s'en sortir. Plus permissive autrefois, la société d'aujourd'hui ne laisse plus passer de telles aberrations.»

Claude Ansermoz

 

* Noms connus de la rédaction

 

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