On le disait moribond, vaincu par la modernité et son rationalisme
triomphant. On avait tort: Dieu semble ne s'être éclipsé que pour mieux
réinvestir la planète. Partout, par-delà les frontières, les cultures, les
nations, la religion s'affiche, moins complexée, plus combative. En son nom, les
nationalismes s'enflamment. En son nom, les nouveaux fantassins de l'islam et du
protestantisme évangélique se lancent dans une formidable conquête des âmes de
façon méthodique. Le bien et le mal, le salut et le péché… Toute une rhétorique
morale gagne les esprits et s'immisce dans les rouages des démocraties, mêlant
les affaires du ciel à celles de la politique. Enquête sur les nouvelles
tentations théocratiques
Ils n'ont peur de rien: ni des bombes, ni des voitures piégées, ni des tirs
des rebelles. En Irak, antichambre de l'enfer où l'on égorge au nom d'Allah et
du patriotisme, les protestants évangéliques redoublent de zèle ces temps-ci.
Enrôlés dans des organisations non gouvernementales américaines - notamment
l'agence World Vision, et Samaritan's Purse, pilotée par Frank Graham, le
rejeton du célèbre télévangéliste américain Billy Graham - ou envoyés par leurs
Eglises, telle la Southern Baptist Convention, ces missionnaires, jusque-là très
discrets dans le pays, donnent des cours aux enfants, distribuent des vivres et
des médicaments aux populations ainsi qu'aux chefs de tribu. «Depuis le
printemps 2003, au moins 15 nouvelles Eglises se sont implantées en Irak en
toute discrétion», assure le chrétien assyro-chaldéen Joseph Yacoub, professeur
de sciences politiques à Lyon, qui maintient d'étroits contacts avec ses
coreligionnaires.
A Bagdad, ces soldats de Dieu ramassent les fidèles en voiture ou en bus afin
de les acheminer vers les lieux de prière, cernés de barricades. Dans l'espoir
de convertir les brebis musulmanes qui risquent gros en les fréquentant - dans
l'islam, celui qui renie sa foi encourt la mort - les évangéliques jouent même
les Petits Chaperons rouges: on a vu ainsi certains prédicateurs glisser une
Bible dans un panier-repas gracieusement tendu aux soldats chargés de la
circulation. Une telle agitation fait redouter le pire aux chrétiens locaux - 4%
de la population. Déjà durement frappés par une série d'attentats meurtriers,
ces fidèles implantés de longue date en Irak craignent aujourd'hui que les
islamistes ne les confondent avec les néoprotestants dans une même exécration de
l'Amérique impérialiste et démoniaque.
| Les puritains de l'islam
L'islam fondamentaliste se divise en deux grands courants perméables entre
eux, les Frères musulmans et le salafisme. Le premier, fondé en 1928 par
l'Egyptien Hassan al-Banna, avait pour but d'instaurer un Etat islamique en
convertissant les élites. Sayyed Qotb, son théoricien le plus célèbre, prêchait
«la souveraineté politique exclusive de Dieu seul». Aujourd'hui, les Frères
musulmans jouent la carte de la participation et de l'adaptation aux cadres
étatiques en place. L'Union des organisations islamiques de France s'inscrit
dans cette mouvance. Le second courant - le salafisme - se réfère aux «pieux
ancêtres» (salaf), les successeurs du prophète Mohammed, qui vivaient au VIIe
siècle après Jésus-Christ. Il s'adosse à la doctrine puritaine et ultrarigoriste
wahhabite de l'Arabie saoudite, qui prône un islam essentialiste. Les
salafistes, qu'ils se disent ou non «réformateurs», sont intégralistes: ils
veulent pouvoir vivre leur foi pleinement et partout. A leurs yeux, la laïcité
est donc un obstacle. |
La modernité a bouté le sacré hors du politique, mais Dieu n'est pas mort
pour tout le monde. Sous la pression de la droite chrétienne, le protestant
méthodiste George Bush vient de faire voter en urgence une loi spécialement
destinée à interdire l'arrêt du respirateur qui maintient en vie Terri Schiavo,
une jeune femme plongée dans le coma à la suite d'une attaque cérébrale, en
1990. Au Danemark, les responsables religieux se sont invités dans la campagne
des législatives du 8 février dernier, en appelant à «voter juste», pour des
partis «qui respectent les immigrés» et «veulent le retrait des troupes danoises
d'Irak». Dans ce nouveau millénaire où la défaite des idéologies, la crise de
l'idée de progrès, la solitude aussi, suscitent chez les individus une recherche
de sens et la «soif d'une nouvelle utopie mobilisatrice», comme le souligne
Jean-Paul Willaime, directeur du Groupe de sociologie des religions et de la
laïcité, les croyances prolifèrent: sectes millénaristes, confréries,
spiritualités new age… Un peu partout sur la planète - de l'Inde au
Proche-Orient, en passant par les Balkans ou la Pologne - le vieil attelage
religion-nationalisme se révèle plus solide que jamais. En Serbie, l'Eglise
orthodoxe, très liée au Premier ministre Vojislav Kostunica, tient des discours
incendiaires contre l'Occident, l'Union européenne ou le Tribunal pénal
international. Elle a aussi soutenu le boycott des élections au Kosovo. «On peut
craindre une nouvelle montée des tensions entre Serbes et Albanais autour du
Kosovo, berceau de l'orthodoxie serbe», prévient le Pr Joseph Yacoub.
Minoritaires dans un monde où le sacré ne dicte plus sa loi, les intégristes
juifs ou catholiques, eux aussi, redoublent de pugnacité, tels les Légionnaires
du Christ, fer de lance de la «nouvelle évangélisation» de Jean-Paul II. Ces
nostalgiques d'une société façonnée par le divin ont ferraillé dur lors de la
polémique autour du préambule de la Constitution européenne. Les catholiques -
Vatican en tête - souhaitaient que le texte mentionne l'héritage chrétien de
l'Europe. Ils ont perdu, non sans avoir tout essayé: lors des débats, un député
polonais, Witold Tomczak, a même apporté deux crucifix dans l'hémicycle
bruxellois et demandé à ce qu'ils soient accrochés au mur. En vain, on s'en
doute. Mais la tentative est bien la preuve d'une intense et nouvelle
effervescence politico-religieuse en Europe, comme ailleurs.
Dans ce tableau foisonnant, les évangéliques et les islamistes occupent le
premier plan. Par l'ampleur de leur action - qui transcende les Etats - et leur
puissance de feu prosélyte, ils incarnent, plus que tous les autres mouvements
religieux, le retour de Dieu dans la politique. La foi qu'ils revendiquent,
fondée sur l'adhésion individuelle, la ferveur et la relation directe avec Dieu,
flatte la sensibilité contemporaine. Bien sûr, tous les évangéliques - 400
millions environ - ne sont pas des fondamentalistes arc-boutés sur une lecture
littérale de la Bible. Tous les musulmans - près de1,2 milliard - ne sont pas
non plus des islamistes qui rêvent de faire sauter la Maison-Blanche, le Coran à
la main. Il faut aussi le souligner d'emblée: l'islamisme se différencie
foncièrement du néoprotestantisme par son recours à la violence terroriste et
ses prétentions théocratiques. Les évangéliques, même les plus extrémistes,
demeurent très attachés à la paix ainsi qu'à la démocratie participative. De
même, il existe une différence doctrinale essentielle entre les fondamentalistes
chrétiens, qui veulent transformer l'homme pour agir sur le monde, et les
intégristes musulmans, qui cherchent à fonder un Etat islamique pour prouver la
toute-puissance de Dieu. D'ailleurs, ces deux mouvements s'affrontent, l'un
jouant le Satan de l'autre. Pourtant, ils ont aussi des points communs: tous
deux partagent la même volonté de peser sur la chose publique lorsqu'ils en ont
les moyens numériques. Et la même ambition de concurrencer les Etats sur le
terrain social. Dans un monde qu'ils jugent corrompu par le matérialisme athée,
ces courants religieux ont lancé leur croisade morale contre le péché et pour le
salut des âmes. Avec une efficacité redoutable.
L'Indian Missions Association (IMA) a fait du bon boulot. En Inde - où vivent
plus de 1 milliard d'habitants dans un contexte d'intense répression religieuse
- cette agence évangélique a constitué un immense fichier de candidats
potentiels à la conversion en couplant les informations sociologiques
officielles - langues, ethnies, confessions - avec les zones géographiques
délimitées par les codes postaux. Résultat: un Indien qui écrit à une assemblée
évangélique aux Etats-Unis peut recevoir quelques jours plus tard un coup de fil
d'un pasteur logeant à 1 kilomètre de chez lui. L'agence Operation Agape, lancée
en 1995 dans le centre de l'Inde, affirme avoir déjà fondé 3 000 lieux de prière
dans l'Etat du Madhya Pradesh. Les Indiens chrétiens ne représentent encore qu'à
peine 3%, mais la poussée est telle que deux Etats (Orissa et Gujarat) ont déjà
voté des lois «anticonversion».
Les évangéliques sont les rois du prosélytisme. Des as de l'apostolat. A
leurs yeux, chaque individu est un chrétien qui s'ignore. Ils ont raison d'y
croire: d'ici à vingt ans, certains spécialistes estiment que la Chine comptera
200 millions de chrétiens, en majorité néoprotestants, séduits par une religion
qui incarne à leurs yeux la modernité. Au Brésil, les évangéliques taillent
désormais de sérieuses croupières aux catholiques, avec une croissance de 5%
chaque année. En Afrique, les protestants pentecôtistes - courant qui insiste
sur l'émotionnel et les guérisons - représentent près de 10% de la population.
Même les Khmers rouges y viennent: dans le village de Pailin, fief de Pol Pot,
au moins 2 000 anciens combattants auraient épousé cette version du
christianisme, affirme le quotidien britannique The Observer. Mais ce
n'est pas tout: les agences d'évangélisation américaines Joshua Project et Aube
se sont fixé pour objectif de convertir les peuples de la zone située entre le
10e et le 40e parallèle nord, là où les chrétiens sont le moins représentés. Le
Maghreb et le Proche-Orient font partie du lot. A Columbia International
University (dans l'Etat de Caroline du Sud), les missionnaires qui veulent
rallier au Christ la clientèle musulmane se voient offrir un cours spécial
d'évangélisation.
| Les promesses de l'évangélisme
«Tu peux naître de nouveau»: issu des mouvements piétistes des XVIIe et
XVIIIe siècles en Angleterre et en Allemagne, le néoprotestantisme évangélique
insiste sur la notion de «réveil» et de renaissance à Dieu, par la conversion
des âmes. Les fidèles s'immergent dans la lecture littérale de la Bible et
considèrent le partage de leur foi comme un devoir. Le courant pentecôtiste
charismatique est le plus actif. Fondé sur le récit de la Pentecôte consigné
dans les Actes des Apôtres, il met l'accent sur la force de l'Esprit saint,
l'émotionnel, les guérisons. En France, les évangéliques sont près de 400 000.
Ils revendiquent leur liberté de culte, sans interférer dans le politique. «Plus
des trois quarts d'entre eux viennent soit du catholicisme, jugé trop
hiérarchique et traditionnel, soit d'autres courants protestants, qu'ils
estiment trop sécularisés, soit des milieux agnostiques ou athées», souligne
Sébastien Fath, chercheur au Groupe de sociologie des religions et de la
laïcité. Les évangélismes tsigane et afro-antillais sont en plein essor. |
De fait, mieux vaut être bien préparé car, sur le terrain, la fougue de ces
envoyés de Dieu clandestins suscite fantasmes et remous politiques. Au Maroc,
qui compterait 7 000 convertis, l'hebdomadaire Le Journal s'est
récemment offusqué de la visite rendue au roi Mohammed VI par le télévangéliste
Josh McDowell, en janvier dernier. «Au moment où le régime marocain torture des
islamistes à Témara, accueillir ostensiblement des évangéliques pro-Bush est une
invitation au désastre», écrit la revue. En Turquie, les islamistes soufflent
sur les braises en avançant le chiffre farfelu de 22 000 lieux de prière
néoprotestants - maisons ou appartements particuliers. En réalité, le pays ne
renfermerait qu'une petite centaine d'espaces cultuels. Rahsan Ecevit, l'épouse
de l'ancien Premier ministre socialiste Bülent Ecevit, n'en a pas moins jugé
l'islam «en danger». Certains dirigeants y voient même un complot de l'Union
européenne afin de torpiller la candidature turque. En Algérie aussi, les
députés se sont récemment alarmés de l'avancée des évangéliques en Kabylie. «Des
actes belliqueux visant à désintégrer le tissu social du pays!» a tonné le
ministre des Affaires religieuses, Bouabdellah Ghlamallah.
Comparé au rouleau compresseur évangélique, le prosélytisme des islamistes
ferait presque pâle figure. Les efforts des fondamentalistes musulmans - qui
cherchent avant tout à réislamiser leurs coreligionnaires pas assez croyants à
leur goût - portent d'abord sur des pays où l'islam est déjà implanté -
l'Egypte, le Maroc, la Syrie, le Nigeria, la Thaïlande … - et sur les nations
européennes, qui abritent une forte population d'origine musulmane en proie à
une profonde crise d'identité. Ce qui n'est déjà pas si mal. Indice de leur
succès: les femmes voilées. En Egypte, 8 femmes sur 10 portent le tchador. Il y
a trente ans, la proportion était inversée. La noria de «salons islamiques»,
lancés au début des années 1990 sous l'impulsion de Suzie Mazhar, une notable
pieuse, illustre le regain de ferveur des bourgeoises égyptiennes, qui
organisent désormais des réunions chez elles, pour réfléchir sur le «sens de la
vie» d'après le Coran. Amr Khaled les guide sur le chemin. Ce «télécoraniste»,
copie conforme des télévangélistes américains, est devenu une star dans le monde
arabe grâce à ses émissions diffusées par satellite. Autre indice: l'influence
des salafistes. En France, ces adeptes d'un islam rigoriste, qui suivent à la
lettre les avis des ulémas saoudiens consultés sur Internet, gagnent du terrain.
Les Renseignements généraux ont repéré 5 000 sympathisants de cette mouvance -
des jeunes des «quartiers», surtout - parmi lesquels 500 activistes
confirmés.
Le prosélytisme, politique ou religieux, prospère là où l'Etat faillit à ses
missions. Comme l'écrit Gilles Kepel à propos de la politique des gouvernements
occidentaux dans les années 1990, «permettre la création d'une mosquée dans un
garage ou une cave de HLM était beaucoup moins coûteux que financer des stages
professionnels». Dans le tiers-monde, où la modernité accélérée depuis les
années 1970 a provoqué des désastres - éclatement des familles traditionnelles,
exode rural - les missionnaires n'ont guère eu de difficultés à concurrencer des
Etats souvent rongés par la corruption en jouant la carte de l'humanitaire. Avec
beaucoup plus d'efficacité que leurs aïeux, les Pères blancs. Il y a trois ans,
le Front des défenseurs de l'islam (FPI) s'illustrait en saccageant les bars
impies de Jakarta fréquentés par les Occidentaux. Aujourd'hui, le même FPI vole
au secours de la veuve et de l'orphelin aux côtés de l'armée dans la région de
Banda Aceh, une zone d'Indonésie ravagée par le tsunami.
| Etat et religion: l'Europe divisée
En Europe, le régime de religion d'Etat prévaut dans six pays: le Danemark,
la Finlande, la Norvège, la Grèce (orthodoxie), la Grande-Bretagne (anglicanisme
en Angleterre, presbytérianisme en Ecosse) et Malte (catholicisme). Huit autres
appliquent le principe de séparation des Eglises et de l'Etat (Hongrie,
Lettonie, Portugal, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Suède et France).
Mais l'Hexagone est le seul Etat à avoir inscrit ce principe de laïcité dans sa
Constitution. Enfin, certains pays connaissent un régime concordataire
(Allemagne, Autriche, Espagne, Italie, Portugal, Luxembourg, Estonie, Hongrie,
Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie et France - en
Alsace-Moselle).
L'irruption de l'islam sur le Vieux Continent et la difficulté
de son intégration - illustrés par le débat autour du voile à l'école - ont
ravivé les tensions entre les partisans d'une séparation très stricte de la
religion et de l'Etat, et les tenants d'une laïcité plus ouverte, tel Nicolas
Sarkozy, qui propose de retoucher la loi de 1905 sur la laïcité. Jean-Paul II a
lui-même appelé à une «saine et légitime laïcité» plutôt qu'à une «séparation
hostile».
En Espagne, la violente confrontation entre l'épiscopat et le
gouvernement socialiste de José Luis Zapatero sur la question du mariage
homosexuel a jeté de l'huile sur le feu. Aujourd'hui, c'est au tour de la Grèce
de contester les liens de la religion et de l'Etat. L'Eglise orthodoxe est en
effet accusée d'une kyrielle de délits: corruption de juges, trafic d'icônes,
abus sexuels sur des séminaristes...
|
L'Arabie saoudite, elle, a beaucoup œuvré à la diffusion de la tendance
salafiste au travers de l'International Islamic Relief Organization, la Ligue
islamique mondiale ou l'International Islamic Council for Dawa and Relief, en
multipliant la création d'instituts islamiques et en finançant des bourses. Chez
les musulmans - pour qui la solidarité envers chaque frère est l'un des cinq
piliers de l'islam - cet activisme contribue à «construire un projet politique
autour d'une identité propre et […] à créer un sentiment d'appartenance à un
destin commun», note Abdel-Rahman Ghandour, ancien chef de mission de Médecins
sans frontières dans les pays arabes.
Sur le terrain humanitaire, les évangéliques ne sont pas en reste. Fondée en
1950 afin de secourir des orphelins en Corée, World Vision, l'agence caritative
évangélique la plus puissante au monde, «a, en 2001, réuni 964 millions de
dollars, dont 55% de fonds américains, relève Mark A. Noll, professeur au
Wheaton College (Illinois). C'est dire ses ambitions. A titre de comparaison, le
revenu du Conseil ?cuménique des Eglises était, en 1999, de 27 millions de
dollars», ajoute l'universitaire. Soit moins d'un trente-cinquième du budget de
l'ONG américaine, qui bénéficie par ailleurs, comme d'autres agences,
d'exemptions de taxes et d'aides publiques.
En Inde, les humanitaires évangéliques ont ciblé les «intouchables». En
Egypte, les islamistes qui versent dans le caritatif ont d'abord pris le
contrôle des mosquées, puis créé des comités de quartier. Ils ont distribué des
repas aux pauvres sous de grandes tentes en pleine rue, accueilli les gens des
campagnes échoués dans les faubourgs des grandes villes. Partout, ces
missionnaires ont tissé un précieux filet de secours social que l'Etat n'était
pas en mesure de fournir. Ici, un pasteur brésilien directeur de banque fait de
la «discrimination positive» à l'embauche, en privilégiant les jeunes membres de
son Eglise. Là, une assemblée évangélique africaine aide les fidèles à s'acheter
des médicaments. Les Eglises néoprotestantes portent des noms à la hauteur de
leurs promesses: «Centre des miracles», «Eglise de la Salive du Christ». Dieu
panse toutes les plaies: le chômage, le désamour, la maladie… Capitaliste dans
l'âme, il promet aussi la prospérité à ses ouailles, en les incitant à
s'enrichir. «Les jeunes fondamentalistes sont de plus en plus sensibles à la
réussite matérielle, relève Samir Amghar, chercheur à l'Ecole des hautes études
en sciences sociales et spécialiste du salafisme. Ils aiment la logique du
battant, du manager.»
Motivés par la promesse d'un bonheur ici-bas, les fidèles ne rechignent pas à
mettre la main à la poche. «Payer la dîme, c'est refermer la porte de l'enfer»,
disent les évangéliques brésiliens. Les assemblées néoprotestantes - qui peuvent
rassembler une dizaine d'adeptes comme des milliers - parviennent ainsi
largement à s'autofinancer: chaque fidèle doit verser 10% de son salaire
mensuel, en plus des oboles et des quêtes à chaque office. Par leur vitalité,
les prédicateurs locaux ont également largement contribué au succès de leurs
courants évangéliques, à l'instar du Brésilien Edir Macedo. En 1977, cet ancien
employé à la Loterie nationale de Rio fonde dans le hangar d'une entreprise de
pompes funèbres l'Eglise universelle du royaume de Dieu, émanation des
Assemblées de Dieu, une puissante Eglise néoprotestante américaine. Aujourd'hui,
l'Eglise a tout de la multinationale, avec ses 7 000 lieux de culte, ses
filiales dans une vingtaine de pays, sa chaîne de télévision et son hebdomadaire
gratuit (800 000 exemplaires).
Mais ces mouvements religieux ne se sont pas cantonnés à labourer un terrain
social délaissé par les gouvernements. Ils ont aussi visé plus haut. Jusqu'à
noyauter les arcanes du pouvoir politique. Tous les dimanches soir, Laurent
Gbagbo, président de la Côte d'Ivoire, et son épouse, Simone, convient à une
séance de prière collective une poignée de privilégiés. On y croise par exemple
Simon Nanjoui, animateur des Hommes d'affaires pour le plein Evangile, une
succursale d'un mouvement fondé à Los Angeles par un magnat du négoce pétrolier.
A la fin des années 1990, le couple Gbagbo s'est tourné vers un culte
évangélique, la Mission Schekina, auquel l'a initié un certain Moïse Koré,
ancien international de basket et trafiquant d'armes mû par cette révélation:
«Gbagbo est le choix de Dieu pour la Côte d'Ivoire.»
Les cieux semblent nourrir
une sympathie particulière pour les politiques africains. Mathieu Kérékou,
ancien dictateur marxiste-léniniste converti au message chrétien, est revenu au
pouvoir en 1996 au Bénin sous l'étiquette de démocrate et de born
again, celui qui renaît à la foi chrétienne, dans le lexique évangélique.
Depuis, il s'est entouré de ministres d'obédience pentecôtiste: «Après avoir
longtemps considéré qu'elles devaient rester en retrait du politique, univers
jugé malsain et corrompu, les Eglises pentecôtistes implantées en Afrique
estiment aujourd'hui qu'elles doivent, par une plus grande présence évangélique,
le purifier et le délivrer des forces maléfiques», explique Cédric Mayrargue,
chercheur au Centre d'étude d'Afrique noire.
Lula aussi peut remercier ces chrétiens décidément omniprésents. Sans
l'appoint des voix pentecôtistes, le candidat brésilien n'aurait peut-être pas
remporté la présidentielle de 2002. Mais l'homme politique qui doit le plus aux
néoprotestants, c'est George Bush, bien sûr. «Par votre réélection, Dieu a
gracieusement offert à l'Amérique un sursis face au programme païen. Ne soyez
pas équivoque. Donnez la plus grande priorité à votre action. Vous ne devez rien
aux gauchistes.» La phrase sonne comme un avertissement. Elle est de Bob Jones
III, président de l'université du même nom en Caroline du Sud. Après avoir
largement contribué à la victoire du candidat texan, les évangéliques - qui
représentent environ 40% de l'électorat de Bush - attendent désormais leur dû:
des mesures politiques en accord avec leurs convictions, c'est-à-dire conformes
aux valeurs de la Bible. Il faut dire que l'hôte de la Maison-Blanche est un
born again, comme la plupart des évangéliques et comme d'autres membres
de son entourage, tel Karl Rove, son stratège de campagne.
Grâce à Bush, de fait, les évangéliques ont vu aboutir plusieurs de leurs
revendications: le Congrès a interdit les avortements de fin de grossesse en cas
de malformation du foetus ou d'impératif médical (la loi n'est toutefois pas
encore effective, car elle fait l'objet d'un recours devant la Cour suprême);
les recherches génétiques sur les cellules souches ne seront pas financées par
l'Etat fédéral. Le président a également débloqué 167 millions de dollars cette
année - deux fois plus qu'en 2001 - pour promouvoir des programmes sur
l'abstinence sexuelle à l'école. Mais George Bush, qui, en dépit des apparences,
sait fort bien instrumentaliser cet électorat dévot, n'a pas voulu aller plus
loin pour l'instant. Résultat: les néoprotestants, regroupés politiquement sous
la bannière de la Christian Coalition de Pat Robertson, attendent toujours la
présentation au Congrès de l'amendement à la Constitution interdisant le mariage
gay - qui avait pourtant été à l'origine de leur très forte mobilisation en
faveur du candidat républicain. Ulcérés, les grands noms de la mouvance
évangélique - Jerry Falwell ou l'ancien candidat ultraconservateur Gary Bauer -
ont signé une lettre ouverte à Bush, fin janvier, dans laquelle ils menacent de
torpiller, par pression sur les élus du Congrès, d'autres projets importants de
l'administration républicaine, comme la privatisation des retraites, si le
dossier n'avance pas…
Le harcèlement fait partie du jeu. Richard Land, l'un des représentants de la
Southern Baptist Church, l'explique sans détours: «Le mouvement chrétien sait
aujourd'hui accepter un échec ici pour obtenir une victoire là, dit-il. Plutôt
que de viser l'abrogation par la Cour suprême de l'arrêt autorisant
l'avortement, par exemple, nous pouvons tuer ce droit en lui infligeant le
supplice des "mille coupures".» Bref, en réduisant peu à peu sa portée. Une
façon détournée de préparer la voie vers la Maison-Blanche? «Dans leur immense
majorité, les évangéliques n'ont pas de visées théocratiques, affirme Sébastien
Fath, spécialiste du néoprotestantisme américain. Ils cherchent l'influence.
Leur objectif est d'orienter la politique familiale en faveur de valeurs jugées
"chrétiennes".» En somme, pour ces néoprotestants, d'Amérique ou d'ailleurs, la
politique apparaît surtout comme un instrument au service de leur projet
conservateur: moraliser les mœurs conformément aux préceptes de la Bible.
Outre-Atlantique, le thème des «valeurs» est d'ailleurs devenu si porteur que
les démocrates ont formé un «groupe de travail sur la foi» afin d'émailler leurs
discours de références bibliques.
Défense de la famille et de l'éducation, exaltation de la femme dans son rôle
de mère et de ménagère, lutte contre la théorie de l'évolution, qui contredit la
Bible, rejet du divorce, de l'avortement, de la sodomie et de l'homosexua- lité...
Les combats obsessionnels menés par les évangéliques au nom du salut des âmes et
de l'éradication du péché sont les mêmes que ceux des islamistes - et des
intégristes catholiques, d'ailleurs. On se souvient en Egypte du macro-procès de
23 homosexuels condamnés à des peines de prison en 2001 pour «mépris de
l'islam».
Dans les pays musulmans, les islamistes tentent d'imposer leur vision
morale du monde en utilisant les ficelles du droit. Mais sont-ils pour autant
parvenus à satisfaire leurs visées théocratiques? Question complexe. Pour le
chercheur Olivier Roy, spécialiste de l'islam, la réponse est non. «La plupart
des partis islamistes qui s'étaient lancés dans les années 1970 à la conquête du
pouvoir en vue d'instaurer un Etat islamique n'ont pas atteint leur objectif,
rappelle ce spécialiste du monde musulman. Ils sont rentrés dans le rang et sont
devenus plus nationalistes qu'islamistes en politique étrangère, conservateurs
en politique intérieure - surtout dans le domaine des mœurs et du statut de la
femme - et libéraux sur le plan économique.»
Les exemples à l'appui de cette thèse ne manquent pas. En Algérie, la
répression gouvernementale a neutralisé le Front islamique du salut. Dans les
territoires palestiniens, la classe politique envisage de faire participer
Hamas, mouvement terroriste, aux élections législatives prévues en juillet
prochain. Même en Iran, seul modèle de révolution islamique à ce jour, l'imam
Khomeini doit se retourner dans sa tombe en voyant les femmes entrer au
Parlement ou faire carrière comme médecins, chefs d'entreprise, avocates ou
policiers.
Néanmoins, les islamistes, qui constituent souvent la seule force
d'opposition crédible dans des pays musulmans dotés de régimes volontiers
autoritaires, n'ont pas relâché leur pression. Les écoles coraniques ouvertes un
peu partout dans le monde musulman depuis les années 1980 - au Pakistan,
notamment - ont déversé sur le marché du travail un nombre important d'étudiants
en religion «pour qui l'islamisation du droit et des institutions est le seul
moyen de valoriser leur formation», relève le même Olivier Roy. Du coup, les
gouvernements sont pris dans une dynamique contradictoire: ils entrouvrent la
porte de la démocratie - réforme du Code de la famille au Maroc, par exemple -
mais doivent aussi ménager les plus radicaux qui poussent leurs feux - au Maroc,
encore, ainsi qu'en Syrie ou en Egypte, par exemple.
Dans le pays de Hosni
Moubarak, des plaignants individuels ont obtenu en 1995 l'annulation du mariage
de l'écrivain Abou Zeid - qui n'avait rien demandé - sous prétexte que ce
dernier, déclaré «apostat», ne pouvait rester uni à une musulmane. Depuis, la
censure s'est renforcée, avec l'interdiction de livres jugés «blasphématoires».
En Jordanie, le royaume a créé un ministère des Affaires religieuses. En Syrie,
l'intellectuel Nabil Fayad a croupi un mois dans les geôles gouvernementales, en
octobre 2004, pour avoir dénoncé la montée des islamistes dans le pays.
Incapable de calmer une population déboussolée, le gouvernement nigérian est
allé encore plus loin en permettant l'instauration, en 2000, de la charia - la
loi coranique - dans 12 Etats sur 36. Depuis, près d'une dizaine de femmes
enceintes ont été condamnées à la lapidation pour adultère.
Dans les pays européens, les islamistes - même lorsqu'ils ne briguent pas le
pouvoir étatique et prônent un retrait total de la société, tels les salafistes
ou les tablighi, un mouvement piétiste - entretiennent aussi un constant rapport
de force avec le politique, en mettant en avant leurs revendications
communautaristes - piscines non mixtes, voile à l'école… Une vision maximaliste
de l'islam, qui peut déboucher sur la volonté d'entamer la «guerre sainte»
contre l'Occident impérialiste. Voilà comment des jeunes Parisiens du XIXe
arrondissement se sont retrouvés sur le chemin de l'Irak, l'hiver dernier, «pour
libérer la terre musulmane». «Ces jeunes se disent: si je fais ce que Dieu dit,
je dois y arriver, analyse Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de
l'Orient. Sinon, c'est la faute des autres qui se mettent en travers de mon
chemin. Donc, je dois les combattre. Et on en arrive au djihad.» Certains, tels
les radicaux du mouvement Hizb ut-Tahrir, basé à Londres, ne se privent
d'ailleurs pas d'agiter cette menace en appelant à l'instauration immédiate du
califat, tout en condamnant publiquement l'action violente. Un grand écart
rhétorique propice à faire monter la pression.
Le «djihad» a évidemment beaucoup contribué à rapprocher les évangéliques de
George Bush dans une sorte de néomessianisme patriotique. Au pays de l'Oncle
Sam, l'équation est simple: les néoprotestants aiment Dieu, et Dieu aime
l'Amérique depuis l'arrivée de ses pères fondateurs, c'est-à-dire depuis
toujours. Le président républicain se dit investi d'une «mission» pour
«débarrasser le monde du mal»? «Dieu est plus grand que l'Amérique», lui
réplique en écho Ben Laden, tout à sa haine de l'Occident chrétien. Un parfum de
fin du monde qui ravit les nombreux évangéliques prémillénaristes, persuadés que
le tumulte actuel annonce l'imminence de l'Apocalypse décrite par saint Jean.
D'après la Bible, le Bien et le Mal se livreront une ultime bataille à
Armageddon, en Galilée, à l'issue de laquelle le Christ terrassera Satan et
régnera pendant mille ans.
La réalisation de la prophétie suppose donc que le
Messie soit revenu sur terre, non pas auprès des chrétiens, qui l'ont déjà
reconnu, mais auprès des juifs, qui l'attendent toujours. Toute une frange
évangélique - dont Pat Robertson, pour lequel l'islam est l' «Antéchrist» -
milite ainsi en faveur de l'avènement du Grand Israël, prélude nécessaire au
retour du Seigneur. Ces born again sionistes, qui soutiennent le
Likoud, financent des colonies en Cisjordanie et à Gaza et arpentent chaque
année par milliers les ruelles de Jérusalem, ont trouvé en George Bush leur
champion. «Le christianisme était très antijuif dans les années 1950, rappelle
l'historien des religions Odon Vallet. L'engagement de ces chrétiens est donc
une relative nouveauté, qui peut avoir des conséquences sur le plan politique,
car ils ne sont sans doute pas prêts à faire de concessions aux Palestiniens.»
Le néoprotestantisme extrémiste et l'islamisme constituent-ils une menace
durable pour le politique? Marcel Gauchet ne le pense pas. «De même qu'au XVIe
siècle Luther et Calvin ont introduit le principe novateur de l'individu en
voulant revenir à la tradition, de même ces mouvements s'approprient - à leur
corps défendant - la modernité en valorisant le choix individuel, le
capitalisme, ou en recourant aux nouvelles techniques de communication», estime
le philosophe, pour lequel la sécularisation est un processus inéluctable dans
nos sociétés. «Le fondamentalisme est une riposte religieuse à un monde
largement sorti de la religion», souligne-t-il.
Par leur rappel fantasmé de la
tradition, les radicaux musulmans inventent un autre islam, appauvri, «facile à
consommer par tout le monde, ajoute Olivier Roy, dans une oumma transnationale
et acculturée. Ils ne décons- truisent qu'un universel en miroir de l'Amérique,
rêvant plus du McDo halal que d'un retour à la grande cuisine des califes
d'autrefois, note le politologue. Le lien qui les unit est virtuel.» Virtuel,
mais néanmoins susceptible de fournir un vrai tremplin au terrorisme. Car
l'oumma universelle, qui embrasse d'un même regard le jeune beur au chômage, les
Palestiniens tués sous les balles israéliennes et les Irakiens torturés par l'US
Army, joue pour ceux qui s'en réclament «le même rôle que le prolétariat aux
yeux de l'extrême gauche des années 1960», relève Olivier Roy lui-même.
Toutefois, le fanatisme d'Al-Qaeda s'inscrit davantage dans une lutte globale
contre l'Amérique de Bush et l'impérialisme occidental que dans la volonté
d'instaurer le califat, pays après pays - à l'exception notable de l'Arabie
saoudite, gardienne des lieux saints, dont Ben Laden veut renverser la monarchie
«corrompue» afin de rétablir l'orthodoxie islamique. En ce sens, il pèse moins
sur les Etats que les islamistes conservateurs qui tentent de faire triompher
leur conception éthique de la société, en attendant mieux peut-être. Face à ce
Dieu guerrier qui prétend réinvestir l'espace public, la meilleure parade reste
encore la démocratie.
| Bibliographie
Sébastien Fath, Dieu bénisse
l'Amérique, Seuil.
Marcel Gauchet, Un monde désenchanté?, éd. de
l'Atelier.
Abdel-Rahman Ghandour, Jihad humanitaire, enquête sur les ONG
islamiques, Flammarion.
Gilles Kepel, La Revanche de Dieu, Seuil.
Ouvrage collectif, Le Protestantisme évangélique, un christianisme de
conversion, Brepols.
Olivier Roy, La Laïcité face à l'islam,
Stock; L'Islam mondialisé, Seuil.
Odon Vallet, Le Monde est leur
paroisse, Desclée de Brouwer.
Jean-Paul Willaime, Europe et
religions, Fayard.
Joseph Yacoub, Au nom de Dieu, J.-C. Lattès.
|
|