- Peut-on
parler des sectes autrement
- qu'en
formulant un jugement moral ?
par
Gilles Alfonsi, Rédacteur en chef de Combat face au sida
- Source:
http://www.combatenligne.fr/article/?id=301
- [Texte
intégral]
Aliénation
sectaire et contrôle social : deux faces de la
manipulation mentale ? Peut-on parler des sectes autrement
qu'en formulant un jugement moral ? Quels pourraient
être les fondements d'une approche politique du
phénomène sectaire ? Il faudrait à
la fois être capable de dire ce qu'est l'aliénation
sectaire et proposer une visée émancipatrice
pour lui faire face. Gilles Alfonsi
En
quoi le discours et les pratiques sectaires se distinguent-elles
des discours religieux ou même d'un engagement
militant quelconque ? Les réponses des politiques,
des organisations anti-sectes et des intellectuels divergent.
Les uns mettent l'accent sur la dimension "totale"
de l'engagement dans une secte. Ils sous-entendent une
différence de nature avec l'engagement religieux
classique. D'autres affirment au contraire la ressemblance
entre l'inves- tissement d'une nonne auprès du
Christ dans un couvent et celui d'un adepte consacrant
sa vie à un Gourou.
Y
a-t-il donc une différence de nature entre ces
engagements ou seulement une différence de degré
? Les témoignages habituellement médiatisés
montrent bien sûr que les groupes sectaires profitent
financièrement et, parfois, physiquement, de
leurs adeptes. Que ceux-ci sont parfois fanatisés.
Que des abus terribles sont commis dans des groupes
secrets, à l'abri de tout contre-pouvoir et des
contrôles officiels. Mais l'on peut rétorquer
que les fanatiques sont peu nombreux, les abus marginaux
et les personnes "volontaires".
Dans
une secte comme Elan
Vital , des principes
de fonctionnement "démocratiques" sont
énoncés, la partici- pation est volontaire,
la sérénité est de rigueur. Son
Conseil d'administration mise tout sur la normalité:
Elan Vital serait une association comme les autres,
circulez, il n'y a rien à voir. Il est insuffisant,
face à ces stratégies de banalisation,
de se contenter de rappels sur l'histoire de tel ou
tel mouvement et sur ses abus. Il faut être capable
de dire en quoi ces mouvements posent problème,
au-delà des dimensions médiatisées
à l'occasion d'un drame. Il faut examiner leurs
fonctions dans notre société.
Vous
avez dit "manipulation mentale" Un débat
est en cours entre les parlementaires, les associations
et les représentants religieux sur l'opportunité
de pénaliser la "manipulation mentale".
Les uns, représentants de "sous"- cultures
reconnues ou de milieux alternatifs "raisonnables"
considèrent que le champ potentiel d'application
d'une telle notion est tellement large qu'il pourrait...
les concerner ! Les autres pensent qu'il est nécessaire
de créer un délit spécifique permettant
d'affronter juridiquement des groupes qui développent
des pratiques dangereuses pour les personnes elles-mêmes
et/ou pour la société.
D'autre
part, à l'évidence, l'ensemble des démarches
faisant appel à une recherche ou une implication
spirituelle ne mérite pas d'être combattu:
une telle quête relève de la liberté
de chacun, elle est un puissant élément
struc- turant des identités individuelles, elle
est un facteur de socialisation. Reste que cela ne doit
pas empêcher une réflexion sur l'ensemble
des modes de contrôle social existant dans notre
société. On ne voit pas pourquoi les responsables
d'un mouvement sectaire seraient poursuivis tandis que
les responsables d'une communauté reli- gieuse
manipulant ses ouailles à des fins politiques
ne le seraient pas.
Deux
stratégies sont dès lors possibles pour
le législateur. Soit il considère que
la manipulation mentale est un combat citoyen, qui ne
doit pas relever de la justice mais du débat
dans la société civile et que d'autres
canaux, indirects, doivent permettre à chacun
de ne pas recourir à des organisations néfastes.
Soit il légifère, en consi- dérant
que toutes les formes de manipulation mentale (1)
doivent pouvoir être juridiquement combattues,
ce qui d'ailleurs n'exclut pas d'autres formes de lutte
à leur encontre.
L'aliénation
sectaire
Au
royaume de la manipulation mentale, des formes variées
de contrôle social et de normalisation, l'aliénation
sectaire pourrait cependant avoir une place spécifique.
Plus que le degré de manipulation, c'est le type
même de processus en jeu qui fait son originalité:
elle se caractérise non seulement par un comportement
conforme aux attentes du groupe, mais par un engagement
exclusif qui condamne tout autre investissement.
Ce
n'est pas le discours du groupe qui est en cause - les
mouvements sectaires manient souvent fort bien le langage
-, mais la représentation concrète de
l'expérience: elle seule peut apporter le Salut,
par exclusion des autres formes spirituelles, ce qui
en fait l'unique
solution possible, une
solution totalitaire.
Dans
l'aliénation sectaire, l'adepte est le garant
et le responsable de sa propre implication: celle-ci
est non seule- ment consentie mais revendiquée,
souhaitée avec passion. Sa force est moins d'instrumentaliser,
de l'extérieur, la personne que de lui permettre
de créer l'illusion, de permettre l'auto-illusion
dans laquelle il devient possible d'être, à
ses propres yeux, sur le chemin de la Paix intérieure
ou du bonheur. Il ne suffit pas de renvoyer au retour
à la réalité ou de vouloir briser
les illusions.
C'est
faire abstraction du fait que l'aliénation sectaire
peut - partiellement ou pour un moment - combler un
besoin - "vital" - de sécurité.
Cependant, cette sécurité, la satisfaction
tirée de l'emprise sectaire ou la gestion d'une
angoisse existentielle ont une contrepartie: l'absence
de recherche et de construction d'autres alternatives
de vie, le fait de renoncer à d'autres projets
possibles.
L'aliénation
sectaire est l'aliénation à un ordre préétabli,
rigide, mais aussi un renoncement
à s'inscrire dans le jeu démocratique,
fût-ce en participant à des contre-pouvoirs
ou en s'inscrivant dans la recherche d'alterna- tives
politiques. Elle ne supporte pas la contradiction. Maîtriser
sa vie, décider, ce qui implique d'avoir le choix,
suppose au contraire une liberté d'esprit...
Au sens propre, l'aliénation sectaire pose donc
un problème de démo- cratie, un problème
au politique lorsque celui-ci destine son action à
la construction dune société où
chacun soit, à tout moment, aussi maître
de son destin que possible.
Le
temps et l'aliénation
On
décèle dans les discours des anciens adeptes
un sentiment de gâchis et de perte de temps. Or,
le temps est une condition de l'épanouissement.
Il n'y a pas d'homme libre qui n'ait le temps, précisément,
de s'émanciper. Aux tentatives d'organisations
qui prétendent, en définitive, régenter
le temps des citoyens qu'ils recrutent, ne faut-il pas
opposer, plutôt qu'un discours qui diabolise et
qui exclut, une démarche qui facilite en toutes
circonstances la maîtrise que chacun peut avoir
de son temps, de sa vie ?
(1)
Remarque
du Centre Info-sectes:
La
manipulation mentale présente différents
degrés de dangerosité
La
manipulation mentale peut être douce
(manipulation quotidienne sans la moindre conséquence
/ récipro- cité possible / horizontale),
elle peut être dure
lorsqu'il s'agit de faire respecter la loi (école,
police, justice, armée / verticale / avec
des règles connues de tous et qui sont modifiables
par les citoyens). Elle peut être écrasante
lorsque par exemple un groupe sectaire veut s'accaparer
du patrimoine d'un de ses membres et le couper de
ses liens familiaux. (règles cachées
ne pouvant être remises en cause / origine
des ordres souvent inconnue / justice parallèle)
Centre
Info-sectes, 7 février 2010
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