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DOSSIER
DÉMONS ET MERVEILLES
Note
métapsychologique sur les processus d'aliénation
par
Emmanuel DIET [1]
à
Piera Aulagnier, in memoriam
Dans
la casse générale des repères symboliques,
la France cartésienne
et républicaine découvre avec effarement
la récente prolifération
des sectes. Dans le contexte de la crise économique
qui
secoue le "monde libre", le nouvel ordre mondial
capitaliste offre
à ses victimes en quête de sens le supplément
d'âme du New-Age
qui prétend, par la méditation et la spiritualité,
sauver le
monde ravagé par la logique de la gestion au
service du profit.
Chose
nouvelle, le millénarisme le plus irrationnel,
profitant de la
crise des valeurs et de l'effondrement du politique
engendrés par le
règne de la marchandise et le développement
effréné des technosciences,
parvient à séduire et à embrigader
dirigeants et scientifiques
de haut niveau. Ce phénomène inquiétant
ouvre des
interrogations fonda- mentales sur la crise de la raison
occidentale,
les menaces qui pèsent sur la démocratie
républicaine, le
devenir du lien social, l'avenir du sujet de désir
et du citoyen. A
ces questions, le clinicien ne saurait rester indifférent.
En
effet, il s'avère que les nouvelles sectes, sous
leurs apparences
religieuses ou humanistes, ne visent rien moins que
la prise
de pouvoir par la déstabilisation de l'Etat de
Droit, la manipulation
des consciences et l'accumulation de moyens financiers
leur permettant d'agir comme groupes de pression et
d'influence
au niveau national et international. Venues pour la
plupart
d'entre elles d'Outre-Atlantique, les grandes sectes
diffusent,
sous couvert d'un idéal de progrès prônant
la révolution des
consciences, un "ordre nouveau", aux visées
politiques et géopo- litiques
aussi totalitaires qu'inquiétantes – dont l'origine,
l'histoire
et le développement ne sont pas sans analogie
avec la Mafia.
Derrière le charisme du gourou se dissimule toujours
une
volonté d'emprise et d'influence sans commune
mesure avec
les finalités respectables proclamées
dans la déclaration d'association.
De
la nocivité
Il
faut le dire avec force: les sectes ne sont pas les
innocents rassemblements
de quelques pacifiques illuminés en quête
d'idéal,
ce sont des organisations, souvent internationales et
bénéficiant
d'obscurs soutiens, dont la destructivité ne
se laisse pas enfermer
dans la vision médiatique de quelques dramatiques
et spectaculaires
suicides collectifs. Avec des techniques d'infiltration
et de manipulation issues de la guerre psychologique,
elles s'avancent
masquées et constituent des réseaux dont
l'influence dépasse
largement les adeptes. Cercles de réflexion religieuse,
ésotérique
et métaphysique mais aussi développement
personnel, écologie,
formation, ensei- gnement artistique, management et marketing,
distribution et associations caritatives à dénomination
humaniste,
groupes thérapeutiques, tous les moyens sont
bons pour
développer un pouvoir repérable, bien
au-delà de la richesse
ostentatoire du leader, dans la possession d'immeubles,
d'usines
et d'officines qui assurent de manière apparemment
respectable
l'assise économique permettant la propagation
du message...
Le
problème est certes complexe, et l'on doit demeurer
vigilant
pour ne pas céder à la tentation de la
"théorie du Grand Complot",
sociologiquement débile, psychologiquement problématique
et anthropologiquement intenable. Tout citoyen attaché
à
la laïcité républicaine, à
la liberté de pensée et à l'état
de Droit se
doit de respecter les valeurs que les sectes, précisément,
s'attachent
à détruire. Aussi bien doit-il être
clair que, quel que soit l'usage
pervers que la multinationale des sectes tente de faire
de la
loi, la seule légalité républicaine
doit être le recours du citoyen
confronté à l'horreur des agissements
sectaires. Valeur de référence
symbolique, le juridique permet, dans la plupart des
cas,
de contrer la perversion sectaire: enlèvement
et séquestration,
abus sexuels et violen- ces, non-assistance à personne
en danger,
abus de confiance et escroquerie, infractions à
la législation
du travail et fraude fiscale..., les délits caractérisés
ne manquent
pas, qui permettent d'assigner les responsables au civil
et au pénal. S'il convient de ne pas confondre
loi juridique et
Loi symbolique, il n'empêche qu'avec toutes ses
imperfections,
elle peut la représenter et que sa fonction de
Tiers lui permet
de fonctionner comme Référence et recours
de resituer, dans
la culture, le permis et l'interdit.
Le juridique en
tant que tel
permet en effet de sortir de la sidération et
de l'interdit de penser;
et d'éviter le soupçon d'intention, réponse
en miroir à la
persécution sectaire.
Clinique
et éthique
Ces
quelques notations historiques et sociologiques, en
évoquant
la réalité du phénomène
sectaire, nous ont semblé nécessaires
pour donner un cadre de référence à
l'interprétation et à la position
que le clinicien peut prendre lorsqu'il y est confronté,
qu'il
reçoive d'anciens adeptes ou leur famille ou
qu'il soit consultant
auprès d'une association. En effet, il nous semble
éthiquement
et théoriquement impossible de garder sur les
faits en
question le point de vue de Sirius qui, au nom de l'objectivité
scientifique
et du relativisme culturel, amène certains historiens
des
religions ou sociologues, à cautionner indirectement
des agissements
psychopathiques en invoquant la liberté de conscience.
Cette banalisation, immédiatement utilisée
par les sectes
et leurs conseils, ne nous paraît pas tenable: la neutra-
lité bienveillante
ne saurait, sans grave perversion de la pensée
clinique,
être adressée aux processus de mort en
s'en faisant complice.
Au
contraire, la finalité de subjectivation propre
à la psychanalyse
implique, aussi, de reconnaître la réalité
du traumatique –
sans pour autant effacer la prégnance du fantasme
–, et de situer
le contexte social et anthropo- logique. Aussi problématique
qu'elle
puisse apparaître et quelque prudence qu'elle
requière, la
reconnaissance de la réalité matérielle
est indispensable lorsqu'il
s'agit de distinguer le pervers narcissique et sa victime
– quelle
que puisse être par ailleurs sa "complicité",
elle est secondaire
et non originaire –, la folie collective et la pathologie
individuelle.
Tâche difficile mais inéluctable, si l'on
ne veut pas répéter
le traumatisme en identifiant la victime au bourreau: lorsque
l'inceste est réel, le viol effectif, les sévices
avérés, l'emprise
programmée, maintenir dogma- tiquement la complémentarité
des fantasmes et des positions en référence
au paradigme
de la perversion sexuelle est une aberration. Si la
prudence élaborative
demeure ici plus que jamais de mise, l'interrogation
du
contre- transfert essentielle, c'est faillir gravement
à la fonction de
porte-parole que de ne pas nommer, lorsque cela s'impose,
les
violences effectives et la responsabilité de
leurs auteurs.
C'est
en effet la condition pour que le sujet, délivré
de la culpabilité
imaginaire et de ses interdits de penser, puisse accéder
à la
vérité de sa parole et de son désir
et se reconstruire. Ce qui implique
que l'analyste ait lui- même procédé
à la désidéalisation des
parents œdipiens, accédé à la possibilité
d'un jugement critique
autonome conforme à l'épreuve de réalité,
acquis la capacité
à reconnaître la pulsion de mort et ses
effets, et le courage d'assumer
ses perceptions. Tenir position et contenir, parler
en son
nom au vif de la relation, tout un engagement subjectif
est ici
nécessaire, comme dans la rencontre avec le psychotique
ou dans
le travail institutionnel. Avec le risque aussi toujours
présent
de quitter la juste place éthique et technique,
pour endosser les
rôles du juge, du messie, de l'avocat...
- Entre
fascination et répulsion,
comment éviter le piège du clivage manichéen,
- du
militantisme
conquérant, de la normalisation comportementale
?
La
violence en jeu dans le phénomène sectaire
suscite de violents
affects, favorise les projections et les indigna- tions
morales avec,
souvent pour conséquence paradoxale, une pusillanimité
qui,
sous couvert de professionna- lisme, justifie toutes les
démissions.
Seule réponse ici possible, l'élaboration
des affects et des représentations
ne peut faire l'économie du doute et de l'angoisse,
sauf
à opposer au délire et à la perversion
sectaires une position paranoïaque
aussi contestable qu'inefficace.
Conscientes de leur
bon droit – et à juste titre –, les associations
asti-sectes ne résistent
pas toujours à un idéalisme militant qui
les conduit parfois
– notamment sous la pression des familles – à
réagir en miroir
à la violence symbolique mise en œuvre par les
sectes, faute d'une analyse suffisante des enjeux et
des processus psychiques
à
l'œuvre: la psychiatrisation des anciens adeptes est
insuffisante et
pose plus de questions qu'elle n'en résout, le
"déconditionnement
n'est qu'une manipulation mentale qui redouble et répète
en miroir le conditionnement sectaire. Il
ne saurait pour autant être question d'identifier
des actions aux
intentions radicalement différentes, encore moins
de renverser
les valeurs comme s'y emploient les sectes arguant,
à contre-vérité,
de la liberté de croyance et d'opinion, pour
tenter d'innocenter
leur entreprise de destruction. Il n'empêche que
les
bonnes intentions ne suffisent pas et qu'il convient
d'être vigilant
pour que le remède – difficilement pire que le
mal – ne soit
pour le moins inefficace. Ce qui exige un examen attentif
de
ce qui distingue la violence symbolique primaire et
la vio-lence
symbolique secondaire dans leurs intentions, leur origine,
leurs
modalités et leurs effets.
Sectes
et religions
La
complexité des enjeux exige donc un abord métapsychologique
de l'aliénation sectaire que nous allons maintenant
tenter.
Auparavant, et avant d'entrer dans l'analyse des processus
psychiques,
une dernière remarque concernant la spécification
du
phénomène sectaire – et sa différence
radicale d'avec les mouvements
religieux, philosophiques ou associatifs avec lesquels
les sectes s'efforcent d'être confondues, non
sans succès le
plus souvent.
Ce qui caractérise les sectes,
c'est l'emprise du même,
la clôture et la destructivité: un chef,
un discours totalitaire,
un groupe formé de "bons" opposé
à l' univers des méchants et
en rupture fondamentale avec la société
et la culture ambiantes.
Cette
définition opératoire empruntée
à J. Trouslard doit être complétée
dans le même sens par la structuration du groupe
sur la
haine et la destructivité. Pour
le psychanalyste, toute religion, toute philosophie
métaphysique
réfère à l'illusion comme réalisation
imaginaire d'un
désir infantile, mise en forme des théories
sexuelles pré-oedi- piennes
et œdipiennes, ritualisation compulsive au service de
la toute-puissance de la pensée.
A y regarder
de près, la croyance
religieuse la mieux établie s'avère à
l'analyse tout aussi
irrationnelle, "psycho- tique", ou "délirante"
que les élucubrations
sectaires: elle véhicule les mêmes interdits
de penser, le
même rapport à l'Idéal, prétend
de la même manière apporter une
réponse définitive aux mystères
de l'origine, de la vie, de la mort
et du désir. Mais si, historiquement, il n'est
pas faux d'affirmer
comme aiment à le faire les sectes, que "les
grandes religions
sont des sectes qui ont réussi", il convient
de marquer fortement que,
comme les grands
mouvements philosophiques, elles
sont bien plutôt des sectes qui ont échoué
dans leur volonté d'emprise
totalitaire.
En
effet, et même si nous assistons aujourd'hui au
sein de toutes
les grandes familles spirituelles à des retours
en force de la
tentation sectaire sous les formes gestionnaires, charismatiques
ou
intégristes, ce qui différencie absolument
les grands mouvements
de pensée religieux, politiques ou philosophiques
de la forme
sectaire, c'est qu'ils font lien social, s'inscrivent
dans la culture,
forment repères symboliques, contien- nent, transforment
et
rendent partageables les angoisses de l'humanité.
A l'opposé des
sectes où le Discours d'Un Seul vaut contre tous
et exclusivement,
le pluralisme et le conflit des interprétations,
la prise en compte
de la réalité et de l'évolution
historique, le respect du sujet
et le dialogue avec "le monde" ont permis
aux grandes illusions
religieuses et aux grandes utopies philosophiques et
politiques
de trouver et de prouver une fonctionnalité psychique
et sociale
permettant le développementde la culture et l'élaboration
de
la pulsionnalité dans un cadre symbolique partagé.
Aussi
paradoxal que cela puisse paraître, et malgré
son ambiguïté,
l'imaginaire religieux de la croyance fonctionne ainsi
comme
illusion au service d'Eros: il contient l'archaïque,
interdit
la haine et prône l'amour du prochain. Bien entendu,
ce qui est
ainsi clivé ou refoulé demeure actif et
donne lieu à de sinistres
retours où l'Idéal révèle
sa profonde affinité avec la pulsion de
mort. Il n'empêche: ayant échoué
dans leur volonté d'asservissement
au même, emportées par l'histoire, acceptant
un certain pluralisme et le dialogue avec la rationalité scientifique,
instituant des
lois et des interdits à vocation universelle
auxquels prêtres et
croyants sont censés également se soumettre,
alors que la logique
sectaire implique toujours deux poids deux mesures et
justifie
toutes les violences contre ceux qui s'opposent aux
agissements
du groupe et critiquent sa doctrine, les grandes doctrines,
étayées
sur leur dogmatique, permettent au sujet de s'inscrire
dans
des appartenances compatibles avec la vie sociale et
culturelle.
Alors que les sectes délient, isolent et interdisent
aux adeptes
tout contact avec le monde extérieur et ses valeurs,
sauf aux
fins de prosélytisme ou d'infiltration.
Non seulement
toutes les
sectes ont besoin pour assurer leur emprise d'imposer
aux adeptes
désocialisation et déculturation, mais
l'adepte qui souhaite,
comme on dit si bien, reprendre sa liberté, se
trouve immédiatement
en butte à des menaces et des persécutions.
On l'aura
compris, si la tentation sectaire est présente
dans tout groupe
idéologique, l'isolement des adeptes, le refus
de toute altérité,
l'interdit de toute critique et de toute relation avec
le monde
extérieur, le refus des valeurs et des lois qui
structurent le
champ social et culturel, la maîtrise totalitaire
de tous les aspects
de la vie du sujet, la destruction des liens d'appartenance
antérieurs
permettent de caractériser la violence de la
haine et de
la destructivité sectaires. On ne saurait donc,
sans grave perversion
de la pensée, défendre, au nom de la liberté
de pensée, des
pratiques fondées sur la mise sous terreur, l'interdit
de penser,
la désubjectivation perverse et l'asservissement
totalitaire.
Il
ne s'agit pas ici de soupçon d' intention ou
de délit d'opinion attribué
à des croyants ordinaires mais du simple constat
des ravages
psychiques et sociaux engendrés par une destructivité
effectivement
repérable dans la pratique réelle de toutes
les sectes,
quelque masque qu'elles empruntent pour paraître
socialement
acceptables, juridiquement légitimes, éthiquement
respectables.
Tout le problème tient, on l'aura compris, à
ce que "le
meurtre d'âme" et la pédagogie noire
qui le réalise, engendrent des
aveuglements spécifiques et ne sont pas, sauf
cas extrêmes, juridiquement
assignables.
Aussi
bien, convient-il, pour élucider ce qui est à
l'œuvre, de
tenter de décrire les procédures et les
processus par lesquels un
sujet devient un adepte. Seule une approche métapsychologique
permet en effet de rendre compte de l'aliénation
sectaire.
De
la désubjectivation
Nous
croyons avoir montré que les idéologies
sectaires, singulièrement
en tant que pratiques, se spécifiaient par une
destructivité
qui, au-delà des similitudes apparentes souvent
invoquées,
permettait de les distinguer de tous les autres groupements
religieux
ou philosophiques. Une autre prénotion demande
à être
radicalement mise en doute: on croit souvent que les
sectes ne
regrouperaient que des marginaux, anxieux, déprimés,
névrosés
ou psychotiques, auxquels elles fourniraient simplement
une
sorte de sécurité, leur évitant
l'hôpital psychiatrique ou le suicide.
Bref, les sectes ne seraient qu'un mode de socialisation
excentrique
pour les perdants et les souffrants exclus de notre
société
de gagneurs. Il s'agit là d'une croyance qui,
si elle n'est pas
dénuée de tout fondement, est aussi insuffisante
que le discours
qui réservait, "pour punition de leurs fautes",
la contamination
par le sida aux seuls homosexuels et drogués...
En
effet, une des caractéristiques des nouvelles
sectes est au contraire
qu'elles recrutent au sein de l'establish- ment, des responsables
politiques et économiques, des artistes, des
intellectuels
etdes universitaires dont la réussite sociale
est évidente, la
culture solide et qu'aucune pathologie psychique évidente,
aucune
crise person- nelle repérable, ne vouent a priori
à la séduction
sectaire. Même la notion de clivage, familière
au psychanalyste,
semble insuffisante pour rendre compte de la soumission
aveugle de personnalités cultivées, voire
de renom scientifique
international, à des discours et à des
croyances dont la
trivialité, la bêtise, l'irrationalité
massive, voire le caractère évidemment
délirant, apparaissent immédiatement à
l'observateur
extérieur.
Par ailleurs, ni la crise de la rationalité
occidentale, ni
la recherche d'un supplément d'âme, ni
la résurgence d'idéo- logies
fascisantes sous prétexte d'élitisme millénariste
ne semblent
suffire à rendre compte d'un tel phénomène.
Comment le concevoir
alors ?
Du
Gourou
Un
premier élémentde réponse, dans
la ligne de "Psychologie des
masses et analyse du moi", qui permet de situer
l'origine de l'adhésion
dans la délégation au chef de l'Idéal
du Moi et la fonction
d'identification réciproque du groupe en relation
au leader
mérite examen. Il est vrai que futurs adeptes
et adeptes se
réfèrent au leader de la secte comme à
un gourou charismatique dont
le discours, l'action et l'existence même leur
promettent la réali- sation
de l'Idéal. Mais cette constatation exige plus
que des nuances.
La personnalité du chef engendre certes une soumission
qui
apparaît à bien des égards comme
paradoxale. En effet, le gourou,
homme ou femme, souvent inculte et brutal, ne semble
guère
posséder a priori les qualités susceptibles
de susciter l'idéalisation.
Le réel charisme, le talent de séduction
et la force de
persuasion du gourou rappellent certes par bien des
points les qualités
des démagogues totalitaires: sachant tour à
tour user de l'hypnose
maternelle et paternelle, de la suggestion et de la
menace,
fondateur initié et prophète inspiré
d'un message et d'une loi
nouvelle dont son seul vouloir est l'origine et le garant,
il prescrit
et proscrit selon son bon plaisir.
La barbarie toute-puissante
qui présentifie le Père de la Horde fascine
et terrorise: paranoïaque,
pervers narcis- sique ou psychopathe, le gourou, par
la mise en scène et en actes de sa pathologie,
justifie et promeut
comme règle de pensée et de conduite ce
que la culture interdit
et refoule. Hors-la-loi et maître du sens, le
gourou défie et
dénie toutes les valeurs instituées, abolit
la censure, invite au retour
et à la mise en acte du refoulé, réactive
les parties clivées de
la personnalité. Une telle audace fascine et
sidère. En réveillant
les plus archaïques des fantasmes de toute-puissance,
elle
annihile la pensée critique en proposant la participation
magique
à une libé- ration imaginaire. Mais
la seule personnalité du gourou ne saurait valoir
com-me
explication. En d'autres circons- tances, les adeptes
auraient immédiatement
perçu la folie à l'œuvre et auraient aussitôt
réagi
à la perversion affichée. Bien plus, on
entre souvent dans une secte
sans qu'une rencontre réelle puisse permettre
la focalisation fantasmatique
qui, soulageant la culpabilité inconsciente,
apporte avec
le vécu de certitude l'asservissement à
la personne et à la parole
du Maître.
Non seulement l'entrée en croyance
est plus longue
et plus subtile, et souvent thématiquement programmée
comme
une séduction très précisément
organisée, mais le gourou
ne serait rien si son pouvoir ne se trouvait articulé
à un système
de croyances et de prescriptions formant doctrine et
à une organisation
groupale qui donne effectivité au discours du
leader.
Du
processus
Les
sectes, nous l'avons dit, s'avancent toujours masquées.
Quelle
que soit l'occasion du premier contact, il enclenche
une stratégie
de la séduction attentive à amener très
progressivement le
futur adepte à la position où, toute conscience
critique abolie, il
sera prêt à recevoir le message comme une
révélation qui met en
sens la totalité de son existence et de l'histoire
du monde. Il est
à remarquer que gourou ou disciple recruteur
sont ici d'une redoutable
efficacité et d'une finesse clinique surprenante
dans la
manipulation des sujets: avec la terri- fiante lucidité
propre aux
maniaques, ils manient l'identification projective et
l'interprétation
directe, le caractère sauvage des interventions,
mais aussi,
souvent, leur force et leur justesse laissant leur objet
sans voix.
En cas de résistance perçue, effacement
et correction paradoxale
de la première formulation ou, au contraire,
répétition insistante
de l'assertion problématique, réduiront
à néant les possibilités
de critique, le refus de soumission étant rapporté
aux
fautes, aux manques et à l'aveuglement du non-initié
censé opposer
à la révélation de la Vérité
l'obstination du "Vieil Homme".
Toute interrogation, tout doute, sont donc renvoyés
au sujet
comme des signes de son imperfection et toute argumentation
rationnellese
trouve systématiquement invalidée etculpabilisée.
La
destruction progressive de la capacité de juger
s'inscrit dans
un processus d'infiltration de la pensée par
un système interprétatif
subtilement distillé au fil des rencontres, que
l'idée de
parcours initiatique soit thématiquement présente
ou non. On
joue ici sur l'investissement premier du sujet en quête
d'Idéal.
On "l'accroche" sur ses idéaux et ses
valeurs. On explore
ses insatisfactions et ses souhaits. On marque une communauté
de
préoccupation, une compréhension de ses
soucis. On affirme qu'on
poursuit les mêmes buts et on lui offre la structure,
le groupe
et la doctrine censés lui permettre de les atteindre
et de les
réaliser. Avant d'en arriver là, on aura
procédé à une investigation
soigneuse de l'ensemble de son existence. On l'aura
amené
à dire, dans le détail, et si possible
par écrit et sous forme d'aveu,
ses souffrances, ses difficultés et ses manques,
fournissant
ainsi à la secte un ensemble d'informations sur
sa vie intime,
personnelle, familiale et professionnelle, son histoire
et ses investissements.
Variant dans ses modalités selon la couverture
sociale
de la secte, formellement exigé ou subtilement
extorqué, l'interrogatoire
psycho-biographique qui oblige le sujet à livrer
le
plus secret et le plus intime de son désir et
de son existence, permettra
par la suite toutes les manipulations et tous les chantages.
Cette mise à nu, privant le sujet de l'espace
du secret nécessaire
pour penser, le livre sans défense aux attaques
narcissiques qui
le mettront sous terreur. Le plus souvent présentée
comme démarche
initiatique, la grande confession marquera l'entrée
de fait
dans la secte.
A
partir de ce moment se met en œuvre une entreprise concertée
de désubjectivation ayant pour but de priver
le nouvel adepte
de tous ses repères. Il s'agit de ne plus lui
laisser pour seul
recours qu'un engagement plus total dans la secte, qu'une
adhésion
plus aveugle à la doctrine, qu'une soumission
plus absolue
à la volonté du gourou. C'est ici que
les effets de groupe manipulés
par le leader qui, jouant successivementdela séduction
et
de la persécution, désigne élus
et boucs-émissaires, prennent toute
leur efficience. S'appuyant sur l'idéalisation
du transfert et
la demande d'amour, au nom de la Vérité
dont il se prétend le
seul détenteur, le gourou attise les haines et
les jalousies, divise
pour régner, impose la loi de son seul désir
pour maintenir sous
sa dépendance les disciples asservis. Dénonciation,
suspicion,
surveillance de tous les instants, rituels répétitifs
imposent à
tous une violence symbolique secondaire d'autant plus
efficace et
destructrice qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une relation
persécutive
de tous les instants. A la présomption d'innocence
et au contrat
narcissique s'oppose ici le règne de la terreur
d'une loi folle
sans règles ni limites repérables.
Désétayer
Le
sujet – voué ainsi à une culpabilité
et à une terreur sans nom
– se trouvera d'autant plus démuni que ses étayages
auront été
systématiquement détruits. Travail forcé
et exténuant, manque
de sommeil et de nourriture, traitements "spéciaux"
et absence
de soins médicaux, exercices de méditation,
etc..., sont autant
de moyens de saper le vécu familier du corps,
en perturbant
son fonctionnement. En produisant, par l'épuisement
et l'excitation,
des expériences extraordinaires qui, si elles
mettent souvent
en danger la survie même, ont toujours pour effet
de mettre
en pièces l'image du corps, d'effracter et de
délier les pictogrammes,
il s'agit de favoriser par la déréali-
sation
et la dépersonnalisation
la mise en œuvre de l'emprise. Le surgissement
de transes et d'hallucinations, de maladies et de syncopes,
bref
de toutes les pathologies somatiques et psychosomatiques
qui
accompagnent la psychose et l'hystérie, seront,
dans le cadre
du groupe,
interprétés comme autant de justifications,
d'illustrations
et de vérifications de la doctrine.
La
mise délibérée en état de
stress et d'épuisement qui attaque
l'étayage de la psyché sur le corps n'est
pas séparable de la destruction
du lien à la mère et à la fonction
du porte-parole. Tout
symptôme, tout doute, toute angoisse sont, en
effet, dans la
secte, pris dans le soupçon d'intention systématique
qui attribue
au sujet une culpabilité infinie et insituable.
La parole du gourou
interprète et stigmatise toute parole personnelle
dans un
faisceau de projections qui annule tout désir
et dénie au sujet tout
droit à une existence singulière. Dans
des modalités fort analogues
au discours de la mère et de la famille du psychotique,
les
interventions du gourou et des adeptes enferment le
sujet dans
un réseau de formulations, éventuellement
contradictoires, qui
visent à détruire la confiance dans les
introjects positifs et sapent,
en même temps que ses identifications, son moi-idéal
et les
fonctions du je.
De double contrainte en fantasmatisation
obligée,
le lien aux objets œdipiens est remis en question. Par
un retour- nement
pervers, la souffrance liée au traumatisme actuel
est
attribuée aux avatars de l'histoire infantile: en clivant l'ambivalente,
on diabolise les parents, devenus mauvais objets absolus
et responsables de tous les maux. Il en sera d'ailleurs
de même
pour tous les objets d'amour, s'il apparaît que
leur investissement
fait obstacle à l'obéissance totale exigée.
Les attaques sur
les liens généalogiques et la filiation,
la caution immédiate donnée
aux éléments les plus archaïques
des fantasmes originaires
posés comme des perceptions d'évènements
réels, la dénonciation
des parents, des enfants, de tous les objets d'amour
en
général comme étant réellement
et abso- lument mauvais, prive
le sujet de toute référence possible à
son groupe d'apparte-nance
primaire.
La violence symbolique secondaire répétitivement
mise en oeuvre, n'attaque pas seulement les liens et
les introjects
préoedipiens et œdipiens, annihilant le narcissisme
de vie
et réactivant les composantes les plus destructrices
du narcissisme
de mort, elle s'attaque directement à la loi
symbolique, à
la valeur de la parole, et à tout ce qui, dans
la culture, réfère au
Père et à l'Interdit.
En
effet, il s'agit aussi, pour permettre le règne
de la toute-puissance
archaïque et le règne sans partage de l'imaginaire,
de déconstruire
les codes, d'inverser les significations, d'effacer
toute
possibilité de référence à
un monde de valeurs partagées dans
lequel la parole pourrait trouver valeur de vérité
et la raison étayer
le jugement. Il est nécessaire pour cela de dévaloriser
la valeur
de la parole, d'interdire toute relation aux groupes
d'apparte- nance
secondaires antérieurs et extérieurs à
la secte, de désétayer
la psyché de l'institution sociale-historique
et de la culture
qui fondent son identité et structurent la pensée.
Le
discours sans loi
Le
discours qui circule entre les membres de la secte est
caractéristique.
Massivement infiltré par les processus primaires,
il
est constitué d'énoncés paradoxaux,
de dérives signifiantes, de
paralogismes constitutifs. Ignorant de la causalité,
du principe de
non contradiction et de l'ordre temporel, constituant
comme sa
propriété l'univers tout entier par une
sorte de monstrueuse déformation
de la valeur performative du langage.
L'existence et
l'inexistence, le bien et le mal, le vrai et le faux
n'ont de réalité que
par la seule énonciation du gourou pour autant
qu'il parle, quand
il parle, comme il le dit, parce qu'il le dit. Infans
exclu du langage
commun, l'adepte dépend du Maître des signifiants.
Toute
secte, justement, s'identifie et s'articule à
des signifiants
maîtres, néologismes ou détournement
du langage commun.
Sigues de reconnaissance et d'appartenance, ils prescrivent
un
sens et fonctionnent, mots et formules, comme des "chankras"
incantatoires,
opérateurs de la destruction du sens commun des
mots
de la tribu. La Novlangue ainsi créée
ne se contente pas en effet
d'instituer la jargonophasie en règle, elle destitue
la fonc- tion
métaphorique au profit de la métonymie,
pervertit l'entendement
et détruit le mythopoétique, tourne la
raison en dérision et
interdit le rêve.
Support et vecteur de l'idéologie
du groupe, le
discours sectaire, par la dérive et le clivage,
interdit tout dialogue
intersubjectif. Dans le flux sans limites ni contraintes,
où les
signifiants désarrimés deviennent absolument
arbitraires – en
un tout autre sens que l'arbitraire saussurien du signe
linguistique
–, le discours fou produit paradoxalement la personne
du gourou
comme seul recours et garant de vérité.
C'est
ainsi que la destitution du code linguistique comme
référence
et structure partagée, la dévalorisation
d'une parole qui
ne signifie plus rien qu'elle-même et n'engage
personne permettent,
par la subversion des valeurs et du sens, de rendre
absolue
la dépendance des adeptes, puisque seul l'amour
du Maître
et l'adhésion au discours doctrinaire semblent
encore proposer
un recours dans un univers devenu chaotique, sans foi
ni
loi, où rien n'est vrai, tout est permis en même
temps qu'interdit,
où tout est à chaque instant possible.
L'effacement
des traces s'accompagne de la coupure exigée
avec
toutes les personnes, repères familiaux, cultu-
rels
et professionnels
du sujet comme signe obligé de la conversion.
Ruptures réelles
et symboliques des liens à l'ensemble culturel,
le changement
de nom, de lieu, de mode de vie, l'endettement et la
vente des
biens, l'aban- don du travail, produisent une désocialisation
et
une déculturation qui privent le sujet de son
étayage sur le transsubjectif.
Celui-ci est immédiatement remplacé par
son inscription
dans un parcours initiatique, substitut pervers aux
liens
détruits.
La mégalomanie délirante
qui s'affiche dans les noms
et les titres que s'attribue le gourou, la stricte hiérarchie
des
grades qui ponctuent la progression de l'adepte, caricatures
dérisoires
des cursus et des dénominations en usage dans
les structures
religieuses, scientifiques ou politiques, ne doivent
pas
faire oublier que l'initiation impliquera, à
chacune de ses étapes,
non seulement le renouvellement de l'allégeance
au gourou
et l'adhésion à l'idéologie groupale,
mais aussi, et fondamentalement,
le renoncement à toute critique et à l'Idéal
du
Moi personnel. En effet, la transmutation sectaire des
valeurs n'est pas
simplement un discours, c'est une pratique systématique
de
la transgression qui voue le sujet sous emprise à
la honte et à
la culpabilité. Confronté à la
trahison par lui-même de ses propres
valeurs et idéaux, le sujet dénarcissisé
ne peut que rationaliser par
une fuite en avant et une adhésion toujours plus
forte à l'Ordre
Nouveau les fautes et les crimes qu'il a commis pour
mériter
l'amour du Maître et son acceptation par les adeptes.
Pris
au piège de ce que lui aura fait accomplir la
manipulation subtile
de son ambivalence, le nouveau disciple ne pourra plus
que
s'accrocher désespérément à
la conviction que tout ce qu'il avait
cru jusque-là n'était que mensonge et
fausseté. Il sera alors définitivement
démuni face à l'emprise perverse.
L'écorché
vif
Le
processus de déliaison, de désétayage
et de brouillage mis
en œuvre dans l'initiation prive le sujet de tous ses
repères symboliques.
L'effondrement des fondements généalogiques,
éthiques
et culturels de son identité le conduisent à
un état de catastrophe
psychique dont l'initiateur se présente comme
le seul
sauveur possible. Le refoulement n'opère plus,
et le sujet se
trouve confronté à l'horreur de ses actes.
Dégoûté de lui-même
pour avoir obéi aux prescriptions exorbitantes
et folles du gourou,
il doit se reconnaître comme l'indubitable auteur
et acteur
des agirs pervers puisqu'on l'aura amené à
passer aux actes
les fantasmes les plus archaïques et ses désirs
les plus refoulés.
Pour le névrosé qui se découvre
pervers en actes, l'effondrement
dépressif est de règle. Les parties clivées
de la personnalité et
les failles narcissiques, apparaissent au grand jour,
déliées qu'elles
sont par la perte de tout ce qui permettait de les contenir
et
de les métaboliser.
C'est
ici que nous pouvons comprendre comment des sujets apparemment
normaux se trouvent piégés dans l'aliénation
sectaire.
En effet, la dénonciation des valeurs établies,
la remise en cause
des institutions symboliques et du mensonge social trouvent
en tout sujet des complicités. Non seulement
du côté de ce qui,
dans le pulsion- nel, résiste au processus de la
civilisation et à
ses exigences, mais, plus subtilement, du fait des pactes
déné- gatifs,
des silences et des non-dits, des interdits de penser,
de percevoir
et de dire présents dans toutes les familles.
La clinique semble
indiquer précisément que c'est sur la
présence de secrets de
famille, de fautes transgénérationnelles,
de mystères ou de fallaces
concernant la généalogie, que le discours
psychotique et
pervers présent dans la secte trouve les points
d'ancrage et de résonance
rendant possible l'adhésion. Au-delà de
la violence fondamentale,
du roman familial et des insuffisances toujours présentes
chez les parents réels, c'est du côté
de la crypte et du fantôme,
des fautes des ancêtres et du mystère des
origines que peut
être repéré ce qui permet à
la séduction et à l'emprise de produire
la conviction délirante chez des sujets que rien
ne permet
auparavant de désigner comme "fous".
Le fait que la croyance
en la métempsychose et en la réincarnation
soit très répandue
dans les doctrines sectaires va, bien évidemment,
dans ce sens.
Régression
forcée et détresse infantile
Dans
la réactivation catastrophique de la détresse
infantile, le
sujet, maintenu dans une situation traumatique permanente,
par la
perversion du code dans un univers où l'inter-
et le trans-subjectif
ne sont plus que persé- cuteurs et réactivent
à chaque instant
la culpabilité la plus archaïque présente
dans l'intra-psychique,
ne peut que faire appel à un Sauveur.
Le gourou
se propose
alors comme le Père de la Horde, dont la toute-puissance
arbitraire, relayée par une pédagogie
noire digne du Dr.
Schreber Père, règne sur l'univers clos
qu'il institue au nom du
Vrai et du Bien que définit son désir
– créateur de la néo-réalité
conforme à ses souhaits.
La
fascination, pourtant, ne serait pas parfaite et la
soumission demeurerait
précaire, si n'était pas traitée
l'ambivalence présente dans
toute relation intersubjective. Les processus sont ici
complexes.
Nous avons décrit comment le clivage et la libération
de la
haine étaient mis en œuvre pour couper le sujet
de ses racines et
rompre ses liens avec ses objets d'amour et d'identification.
Pour
une autre part, le désétayage programmé
qui confronte le plus
souvent le sujet à des angoisses d'agonie sidérantes,
le ramène
à une position préambivalentielle, peuplée
d'objets bizarres et
de pictogrammes dé-liés. Mais par ailleurs,
les affects de haine
libérés doivent être gérés
par le groupe sectaire s'il veut sur-vivre.
Le chef, objet d'amour et d'admiration, doit étre
préservé: aussi,
incitera-t-il au clivage et à la déflection
de la haine par chacun
des adeptes rivaux sur ses condisciples. Dans la dépendance
ainsi maintenue, il désignera les Bons et les
Mauvais, emprise
et appel au repentir maintenant la cohésion du
groupe en attente
d'amour. Mais en complément, la secte se structurera
sur l'attaque-fuite
par le clivage manichéen entre les justes à
l'intérieur
et les Méchants à l'extérieur.
Dans cet univers de projection
et de persécution, c'est la haine qui constitue
le fondement de
l'être-ensemble, toute opposition resserrant les
liens et "vériifiant" le
système d'interprétation paranoïaque.
On voit qu'ainsi la
boucle est bouclée: le monde extérieur
étant essentiellement mauvais,
il ne saurait proposer aucune aide; il convient de s'en
remettre
au bon vouloir du gourou pour mériter le salut
qu'il promet
et se montrer digne de l'Idéal qu'il révèle.
Dans
le désêtre auquel l'a conduit l'initiation,
le nouvel adepte
n' a plus d' autre recours que son persécuteur.
Menacé par le
clivage et la déliaison, débordé
par la haine et assailli par la culpabilité
soigneusement entretenue, il n'a plus comme solution
que
la soumission au contrat narcissique pervers que lui
propose et
impose la secte. Participant aux jouissances interdites,
il adhère
au nouvel Idéal et devient prosélyte,
comme pour mieux se
convaincre quil a fait, en connaissance de cause, le
bon choix,
jusqu'à atteindre le point de non-retour par
lequel il entend,
de manière désespérée, s'affirmer
comme le sujet de ses actes
et échapper à la honte et à la
culpabilité en intériorisant la violence
symbolique secondaire dont il est la victime, désormais
consentante.
Il entrera, pour ce faire, dans le système de
clivages,
de projections et d'interprétations qui lui permettra
de particIper au pacte dénégatif et aux alliances
de déni qui structurent la
secte pour préserver l'économie psychique
du gourou.
Adhérer au
délire, justifier les passages à l'acte
les plus pervers, devient ainsi
le moyen paradoxal de trouver au narcissisme détruit
un ersatz,
suffisant en tout cas pour préserver a minima
un fonctionnement
psychique nécessaire à la survie.
De
la jouissance
Nous
avons exploré les procédures et les processus
qui produisent
l'aliénation sectaire, repéré dans
les angoisses primaires la
violence originaire, l'ambivalence œdipienne et surtout
dans les
transmissions transgénérationnelles des
secrets et des fautes qui
ne manquent dans aucune famille, le secret de l'efficacité
de l'endoctrinement
sectaire. Notre analyse, pourtant, serait gravement
incomplète si elle ne marquait pas fortement,
en contrepoint
à la violence traumatique réellement à
l'œuvre, l'effectivité de
la participation du sujet à son aliénation.
Sauf à revenir à un mécanicisme
béhavioriste qui accorderait réellement
à la pensée et
à l'action du gourou la toute-puis- sance qu'il
prétend posséder, il
convient en effet d' expliciter pourquoi et comment les
sugges-tions
et les manoeuvres hypnotiques, l'emprise et la volonté
de destruction,
agissent effectivement.
On ne saurait donc éluder
la
question de l'économie psychique à l'œuvre
dans l'aliénation.C'est
dire que l'approche analytique de l'aliénation
sectaire exige,
sans effacer la réalité traumatique, de
poser la question de
la jouissance que le sujet trouve dans son asservissement,
l'anéantissement
de sa pensée, l'abolition de son droit à
désirer.
Un
premier élément de réponse est
à trouver dans la maladie d'idéalité. L'illusion groupale référée
à l'idée d'une révélation
messianique
et de la participation à une mission extra-ordinaire,
à
une révolution spirituelle inouïe, exalte
le narcissisme dans la conviction
d'appartenir à une élite d'élus,
seuls possesseurs de la
Vérité. Le règne de la certitude
efface toute angoisse et tout doute: la Vérités est révélée,
il n'est que de la croire et de suivre le
Maître pour être sauvé. On reconnaît,
portés à l'extrême, les fantasmes
de toute-puissance et le désir de la castration
dont tout
Idéal est porteur.
Mais
par ailleurs, la sainteté de la mission n'exclut
nullement des
satisfactions plus tangibles. Bien des transgres- sions
sont à l'intérieur
et à l'extérieur de la secte non seulement
permises mais
exigées. La néantisation des interdits
sociaux et culturels permet
de braver l'Interdit et la Loi, de donner libre cours
à la réalisation
des fantasmes, de mettre en œuvre tous les agirs pulsionnels,
réels ou imaginaires, sexuels ou destructeurs
au nom de
la Nouvelle Alliance. Permettant au sujet d'agir comme
un criminel
par sentiment de culpabilité ou, plus simplement,
d'échapper
à une psychose personnelle par l'entrée
dans la position
perverse, l'appartenance à la secte justifie
la mise en acte
du refoulé, puisque les élus, annonciateurs
d'une nouvelle culture,
sont, par définition, au-dessus des lois qui
régissent le monde.
Lors
même que le gourou, sous la forme du Père
de la Horde, de
la Vierge-Mère, ou du Couple parfait, confisque
pour lui-seul
la possession des biens de ce monde, la jouissance sexuelle
et
l'agir de la haine, le sujet voyeur d'une scène
originaire hors du
commun, peut dans son esclavage même, participer
à la toute-puissance
magique, loin des conflits du désir et de l'angoisse
de la décision. Par la grandeur même de
son sacrifice, il participe
au pouvoir immortel qu'il attribue à son Maître
bien-aimé.
Expériences
limites
La
référence aux fantasmes originaires et
à l'identification projective
permettent de comprendre le plaisir pris dans l'aliénation.
Il ne faudrait cependant sous-estimer la part la plus
cachée
de la jouissance sectaire, ce qui, avec la honte, rend
si difficile
aux adeptes la décision d'en sortir.
Dans
le désêtre auquel ils sont parvenus, ils
ont en effet pu vivre
des expériences sans commune mesure avec la banalité
de la
vie quotidienne. Outre l'élation narcissique
et d'éventuelles extases
érotiques, les adeptes expéri- mentent des
sensations et des
émotions d'une intensité inconnue au commun
des mortels.
La
modification de l'image du corps, les expériences
hallucinatoires,
les visions liées à la croyance en la
métem- psychose, la force
des vécus de fusion et de communication groupales,
tous les
états "paranormaux" produits par l'épuisement
physiologique et
psychique, le retour du refoulé, la désintrication
pulsionnelle, la
déliaison des picto- grammes et le bouleversement
des investissements,
constituent autant d'expériences d'un plaisir
aussi indicible
qu'extraordinaire, toujours vécu, de surcroît,
comme la
preuve de la vérité du Message. Il faut
beaucoup de temps et de
patience pour qu'un ancien adepte ose formuler la jouissance
trouvée
dans ces vécus corporels et psychi- ques, souvent
très analogues
à ce que décrivent les Shamanes, les Mystiques
et tous
les grands initiés.
Ce fond anthropologique doit
être reconnu
et l'intensité des expériences acceptée,
pour comprendre les bénéfices
que le sujet tire de son asservissement.
Enfin,
et nous terminerons sur ce point, l'état maniaque
quasi-permanent
des adeptes ne leur permet pas seule- ment de fuir la
culpabilité et la dépression, ou d'éviter
la castration. Il est aussi
l'occasion d'un plaisir de maîtrise et d'emprise
sur le corps
propre et le psychisme de l'autre. La perception aigüe
et précise
de l'inconscient en jeu dans l'intersubjectif est une
source
de jouissance sans fin. A l'écoute le plus souvent
laborieuse
et difficile du psychologue et de l'analyste, elle oppose
l'intuition
fulgurante de l'identification projective dont est capable
un sujet qui, n'ayant plus de peau pour ses pensées,
pénètre
le psychisme de l'autre sans résistance et sans
culpabilité. Là encore,
le don divinatoire et la perception immédiate
du sens, l'interprétation
effractante – que le système paranoïaque
permet toujours
d'effacer si, trop projective, elle doit être
perversement reformulés
–, évoquent l'intuition des devins et des sages
traditionnels
et confortent le sujet dans ses certitudes...
Pour
conclure
Le
clinicien, lui, doit toujours, dans le doute et l'angoisse,
élaborer
son contre-transfert et affiner la neutralité
subjectivante de
son écoute.
Face
à l'adepte d'une secte, ou à sa famille,
l'essentiel est d'abord
d'être un porte-parole fiable. Authentique et
direct dans
ses réactions, l'analyste se gardera d'identifier
l'adepte au délire
dont il est porteur. Il soutiendra la mise en mots de
son expérience,
le retissage de son histoire, puis, très progressivement,
l'analyse de ce qui s'est là joué et rejoué
pour le sujet afin
qu'il puisse peu à peu mettre en sens et critiquer
l'endoctrinement
dont il a été l'objet.
La reconstruction
du narcissisme, le
retissage des liens généalogiques et identitaires
et le réinvestissement
du monde social-historique sont affaire de longue haleine.
Il semble primordial que le dispositif et les interven-
tions
du
clinicien permettent toujours au sujet de se trouver
identifié dans
la singularité de son histoire et de son désir
et d'autre part aident
la famille – singulièrement les parents – et
les proches à accepter
la spécificité dramatique de l'expérience
vécue – sans la
stigmatiser. Il apparaît enfin que la levée
des secrets et des non-dits
qui ont donné prise au processus d'aliénation
demeure, le
plus souvent, ce qui permet au sujet de retrouver son
identité, et
avec elle, l'angoisse qui révèle la vérité
du désir.
Emmanuel
Diet:
Agrégé de philosophie, psychologue, docteur en psychopathologie et
psychopathologie clinique, psychanalyste (CIPA), analyste de groupe et
d'institution, (Arip,Transition et SFPPG), responsable de formation initiale
et continue des enseignants, notamment spécialisés dans le cadre de l'Education
Nationale (ENF de Rouen,CRFMAIS de l'ENF de Paris et IUFM de Paris), a
enseigné les sciences humaines cliniques (philosophie, psychopédagogie clinique
et psychopathologie scolaire, anthropologie psychanalytique, théorie
psychanalytique des groupes et des institutions , psychologie clinique et
interculturelle) dans les universités de Rouen, Paris III, Paris V, Paris VII,
Caen et Lyon II.
Ancien membre du C.A. du Collège de psychanalystes , et ancien président de
l'ARIP, aujourd'hui co-secrétaire général du CIPA, chercheur associé au
CRPPC de l'université Lyon II,membre du comité de rédaction de la revue
"Connexions" et travaille à plein temps à son cabinet
comme analyste
et superviseur, tout en poursuivant ses recherches sur l'aliénation, les
logiques de la perversion, l'acculturation et les problématiques de la
transmission et l'articulation des espaces psychiques dans une perspective
complémentariste.
Intérêts, activités, recherches
actuelles:
Poursuite des recherches sur la psychopathologie des liens, la souffrance au
travail et dans les institutions, l'articulation du psychique au
social-historique, l'emprise et les logiques perverses. ↑

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