Les processus d'aliénation

Emmanuel DIET: Note métapsychologique sur les processus d'aliénation

(Source: Revue Psychologues et Psychologies - Numéro 112)

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DOSSIER

DÉMONS ET MERVEILLES

Note métapsychologique sur les processus d'aliénation

par Emmanuel DIET [1]

à Piera Aulagnier, in memoriam

Dans la casse générale des repères symboliques, la France cartésienne et républicaine découvre avec effarement la récente prolifération des sectes. Dans le contexte de la crise économique qui secoue le "monde libre", le nouvel ordre mondial capitaliste offre à ses victimes en quête de sens le supplément d'âme du New-Age qui prétend, par la méditation et la spiritualité, sauver le monde ravagé par la logique de la gestion au service du profit.

Chose nouvelle, le millénarisme le plus irrationnel, profitant de la crise des valeurs et de l'effondrement du politique engendrés par le règne de la marchandise et le développement effréné des technosciences, parvient à séduire et à embrigader dirigeants et scientifiques de haut niveau. Ce phénomène inquiétant ouvre des interrogations fonda- mentales sur la crise de la raison occidentale, les menaces qui pèsent sur la démocratie républicaine, le devenir du lien social, l'avenir du sujet de désir et du citoyen. A ces questions, le clinicien ne saurait rester indifférent.

En effet, il s'avère que les nouvelles sectes, sous leurs apparences religieuses ou humanistes, ne visent rien moins que la prise de pouvoir par la déstabilisation de l'Etat de Droit, la manipulation des consciences et l'accumulation de moyens financiers leur permettant d'agir comme groupes de pression et d'influence au niveau national et international. Venues pour la plupart d'entre elles d'Outre-Atlantique, les grandes sectes diffusent, sous couvert d'un idéal de progrès prônant la révolution des consciences, un "ordre nouveau", aux visées politiques et géopo- litiques aussi totalitaires qu'inquiétantes – dont l'origine, l'histoire et le développement ne sont pas sans analogie avec la Mafia. Derrière le charisme du gourou se dissimule toujours une volonté d'emprise et d'influence sans commune mesure avec les finalités respectables proclamées dans la déclaration d'association.

De la nocivité

Il faut le dire avec force: les sectes ne sont pas les innocents rassemblements de quelques pacifiques illuminés en quête d'idéal, ce sont des organisations, souvent internationales et bénéficiant d'obscurs soutiens, dont la destructivité ne se laisse pas enfermer dans la vision médiatique de quelques dramatiques et spectaculaires suicides collectifs. Avec des techniques d'infiltration et de manipulation issues de la guerre psychologique, elles s'avancent masquées et constituent des réseaux dont l'influence dépasse largement les adeptes. Cercles de réflexion religieuse, ésotérique et métaphysique mais aussi développement personnel, écologie, formation, ensei- gnement artistique, management et marketing, distribution et associations caritatives à dénomination humaniste, groupes thérapeutiques, tous les moyens sont bons pour développer un pouvoir repérable, bien au-delà de la richesse ostentatoire du leader, dans la possession d'immeubles, d'usines et d'officines qui assurent de manière apparemment respectable l'assise économique permettant la propagation du message...

Le problème est certes complexe, et l'on doit demeurer vigilant pour ne pas céder à la tentation de la "théorie du Grand Complot", sociologiquement débile, psychologiquement problématique et anthropologiquement intenable. Tout citoyen attaché à la laïcité républicaine, à la liberté de pensée et à l'état de Droit se doit de respecter les valeurs que les sectes, précisément, s'attachent à détruire. Aussi bien doit-il être clair que, quel que soit l'usage pervers que la multinationale des sectes tente de faire de la loi, la seule légalité républicaine doit être le recours du citoyen confronté à l'horreur des agissements sectaires. Valeur de référence symbolique, le juridique permet, dans la plupart des cas, de contrer la perversion sectaire: enlèvement et séquestration, abus sexuels et violen- ces, non-assistance à personne en danger, abus de confiance et escroquerie, infractions à la législation du travail et fraude fiscale..., les délits caractérisés ne manquent pas, qui permettent d'assigner les responsables au civil et au pénal. S'il convient de ne pas confondre loi juridique et Loi symbolique, il n'empêche qu'avec toutes ses imperfections, elle peut la représenter et que sa fonction de Tiers lui permet de fonctionner comme Référence et recours de resituer, dans la culture, le permis et l'interdit.

Le juridique en tant que tel permet en effet de sortir de la sidération et de l'interdit de penser; et d'éviter le soupçon d'intention, réponse en miroir à la persécution sectaire.

Clinique et éthique

Ces quelques notations historiques et sociologiques, en évoquant la réalité du phénomène sectaire, nous ont semblé nécessaires pour donner un cadre de référence à l'interprétation et à la position que le clinicien peut prendre lorsqu'il y est confronté, qu'il reçoive d'anciens adeptes ou leur famille ou qu'il soit consultant auprès d'une association. En effet, il nous semble éthiquement et théoriquement impossible de garder sur les faits en question le point de vue de Sirius qui, au nom de l'objectivité scientifique et du relativisme culturel, amène certains historiens des religions ou sociologues, à cautionner indirectement des agissements psychopathiques en invoquant la liberté de conscience.

Cette banalisation, immédiatement utilisée par les sectes et leurs conseils, ne nous paraît pas tenable: la neutra- lité bienveillante ne saurait, sans grave perversion de la pensée clinique, être adressée aux processus de mort en s'en faisant complice.

Au contraire, la finalité de subjectivation propre à la psychanalyse implique, aussi, de reconnaître la réalité du traumatique – sans pour autant effacer la prégnance du fantasme –, et de situer le contexte social et anthropo- logique. Aussi problématique qu'elle puisse apparaître et quelque prudence qu'elle requière, la reconnaissance de la réalité matérielle est indispensable lorsqu'il s'agit de distinguer le pervers narcissique et sa victime – quelle que puisse être par ailleurs sa "complicité", elle est secondaire et non originaire –, la folie collective et la pathologie individuelle. Tâche difficile mais inéluctable, si l'on ne veut pas répéter le traumatisme en identifiant la victime au bourreau: lorsque l'inceste est réel, le viol effectif, les sévices avérés, l'emprise programmée, maintenir dogma- tiquement la complémentarité des fantasmes et des positions en référence au paradigme de la perversion sexuelle est une aberration. Si la prudence élaborative demeure ici plus que jamais de mise, l'interrogation du contre- transfert essentielle, c'est faillir gravement à la fonction de porte-parole que de ne pas nommer, lorsque cela s'impose, les violences effectives et la responsabilité de leurs auteurs.

C'est en effet la condition pour que le sujet, délivré de la culpabilité imaginaire et de ses interdits de penser, puisse accéder à la vérité de sa parole et de son désir et se reconstruire. Ce qui implique que l'analyste ait lui- même procédé à la désidéalisation des parents œdipiens, accédé à la possibilité d'un jugement critique autonome conforme à l'épreuve de réalité, acquis la capacité à reconnaître la pulsion de mort et ses effets, et le courage d'assumer ses perceptions. Tenir position et contenir, parler en son nom au vif de la relation, tout un engagement subjectif est ici nécessaire, comme dans la rencontre avec le psychotique ou dans le travail institutionnel. Avec le risque aussi toujours présent de quitter la juste place éthique et technique, pour endosser les rôles du juge, du messie, de l'avocat...

Entre fascination et répulsion, comment éviter le piège du clivage manichéen,
du militantisme conquérant, de la normalisation comportementale ?

La violence en jeu dans le phénomène sectaire suscite de violents affects, favorise les projections et les indigna- tions morales avec, souvent pour conséquence paradoxale, une pusillanimité qui, sous couvert de professionna- lisme, justifie toutes les démissions. Seule réponse ici possible, l'élaboration des affects et des représentations ne peut faire l'économie du doute et de l'angoisse, sauf à opposer au délire et à la perversion sectaires une position paranoïaque aussi contestable qu'inefficace.

Conscientes de leur bon droit – et à juste titre –, les associations asti-sectes ne résistent pas toujours à un idéalisme militant qui les conduit parfois – notamment sous la pression des familles – à réagir en miroir à la violence symbolique mise en œuvre par les sectes, faute d'une analyse suffisante des enjeux et des processus psychiques à l'œuvre: la psychiatrisation des anciens adeptes est insuffisante et pose plus de questions qu'elle n'en résout, le "déconditionnement n'est qu'une manipulation mentale qui redouble et répète en miroir le conditionnement sectaire. Il ne saurait pour autant être question d'identifier des actions aux intentions radicalement différentes, encore moins de renverser les valeurs comme s'y emploient les sectes arguant, à contre-vérité, de la liberté de croyance et d'opinion, pour tenter d'innocenter leur entreprise de destruction. Il n'empêche que les bonnes intentions ne suffisent pas et qu'il convient d'être vigilant pour que le remède – difficilement pire que le mal – ne soit pour le moins inefficace. Ce qui exige un examen attentif de ce qui distingue la violence symbolique primaire et la vio-lence symbolique secondaire dans leurs intentions, leur origine, leurs modalités et leurs effets.

Sectes et religions

La complexité des enjeux exige donc un abord métapsychologique de l'aliénation sectaire que nous allons maintenant tenter. Auparavant, et avant d'entrer dans l'analyse des processus psychiques, une dernière remarque concernant la spécification du phénomène sectaire – et sa différence radicale d'avec les mouvements religieux, philosophiques ou associatifs avec lesquels les sectes s'efforcent d'être confondues, non sans succès le plus souvent.

Ce qui caractérise les sectes, c'est l'emprise du même, la clôture et la destructivité: un chef, un discours totalitaire, un groupe formé de "bons" opposé à l' univers des méchants et en rupture fondamentale avec la société et la culture ambiantes.

Cette définition opératoire empruntée à J. Trouslard doit être complétée dans le même sens par la structuration du groupe sur la haine et la destructivité. Pour le psychanalyste, toute religion, toute philosophie métaphysique réfère à l'illusion comme réalisation imaginaire d'un désir infantile, mise en forme des théories sexuelles pré-oedi- piennes et œdipiennes, ritualisation compulsive au service de la toute-puissance de la pensée.

A y regarder de près, la croyance religieuse la mieux établie s'avère à l'analyse tout aussi irrationnelle, "psycho- tique", ou "délirante" que les élucubrations sectaires: elle véhicule les mêmes interdits de penser, le même rapport à l'Idéal, prétend de la même manière apporter une réponse définitive aux mystères de l'origine, de la vie, de la mort et du désir. Mais si, historiquement, il n'est pas faux d'affirmer comme aiment à le faire les sectes, que "les grandes religions sont des sectes qui ont réussi", il convient de marquer fortement que, comme les grands mouvements philosophiques, elles sont bien plutôt des sectes qui ont échoué dans leur volonté d'emprise totalitaire.

En effet, et même si nous assistons aujourd'hui au sein de toutes les grandes familles spirituelles à des retours en force de la tentation sectaire sous les formes gestionnaires, charismatiques ou intégristes, ce qui différencie absolument les grands mouvements de pensée religieux, politiques ou philosophiques de la forme sectaire, c'est qu'ils font lien social, s'inscrivent dans la culture, forment repères symboliques, contien- nent, transforment et rendent partageables les angoisses de l'humanité.

A l'opposé des sectes où le Discours d'Un Seul vaut contre tous et exclusivement, le pluralisme et le conflit des interprétations, la prise en compte de la réalité et de l'évolution historique, le respect du sujet et le dialogue avec "le monde" ont permis aux grandes illusions religieuses et aux grandes utopies philosophiques et politiques de trouver et de prouver une fonctionnalité psychique et sociale permettant le développementde la culture et l'élaboration de la pulsionnalité dans un cadre symbolique partagé.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, et malgré son ambiguïté, l'imaginaire religieux de la croyance fonctionne ainsi comme illusion au service d'Eros: il contient l'archaïque, interdit la haine et prône l'amour du prochain. Bien entendu, ce qui est ainsi clivé ou refoulé demeure actif et donne lieu à de sinistres retours où l'Idéal révèle sa profonde affinité avec la pulsion de mort. Il n'empêche: ayant échoué dans leur volonté d'asservissement au même, emportées par l'histoire, acceptant un certain pluralisme et le dialogue avec la rationalité scientifique, instituant des lois et des interdits à vocation universelle auxquels prêtres et croyants sont censés également se soumettre, alors que la logique sectaire implique toujours deux poids deux mesures et justifie toutes les violences contre ceux qui s'opposent aux agissements du groupe et critiquent sa doctrine, les grandes doctrines, étayées sur leur dogmatique, permettent au sujet de s'inscrire dans des appartenances compatibles avec la vie sociale et culturelle. Alors que les sectes délient, isolent et interdisent aux adeptes tout contact avec le monde extérieur et ses valeurs, sauf aux fins de prosélytisme ou d'infiltration.

Non seulement toutes les sectes ont besoin pour assurer leur emprise d'imposer aux adeptes désocialisation et déculturation, mais l'adepte qui souhaite, comme on dit si bien, reprendre sa liberté, se trouve immédiatement en butte à des menaces et des persécutions. On l'aura compris, si la tentation sectaire est présente dans tout groupe idéologique, l'isolement des adeptes, le refus de toute altérité, l'interdit de toute critique et de toute relation avec le monde extérieur, le refus des valeurs et des lois qui structurent le champ social et culturel, la maîtrise totalitaire de tous les aspects de la vie du sujet, la destruction des liens d'appartenance antérieurs permettent de caractériser la violence de la haine et de la destructivité sectaires. On ne saurait donc, sans grave perversion de la pensée, défendre, au nom de la liberté de pensée, des pratiques fondées sur la mise sous terreur, l'interdit de penser, la désubjectivation perverse et l'asservissement totalitaire.

Il ne s'agit pas ici de soupçon d' intention ou de délit d'opinion attribué à des croyants ordinaires mais du simple constat des ravages psychiques et sociaux engendrés par une destructivité effectivement repérable dans la pratique réelle de toutes les sectes, quelque masque qu'elles empruntent pour paraître socialement acceptables, juridiquement légitimes, éthiquement respectables. Tout le problème tient, on l'aura compris, à ce que "le meurtre d'âme" et la pédagogie noire qui le réalise, engendrent des aveuglements spécifiques et ne sont pas, sauf cas extrêmes, juridiquement assignables.

Aussi bien, convient-il, pour élucider ce qui est à l'œuvre, de tenter de décrire les procédures et les processus par lesquels un sujet devient un adepte. Seule une approche métapsychologique permet en effet de rendre compte de l'aliénation sectaire.

De la désubjectivation

Nous croyons avoir montré que les idéologies sectaires, singulièrement en tant que pratiques, se spécifiaient par une destructivité qui, au-delà des similitudes apparentes souvent invoquées, permettait de les distinguer de tous les autres groupements religieux ou philosophiques. Une autre prénotion demande à être radicalement mise en doute: on croit souvent que les sectes ne regrouperaient que des marginaux, anxieux, déprimés, névrosés ou psychotiques, auxquels elles fourniraient simplement une sorte de sécurité, leur évitant l'hôpital psychiatrique ou le suicide. Bref, les sectes ne seraient qu'un mode de socialisation excentrique pour les perdants et les souffrants exclus de notre société de gagneurs. Il s'agit là d'une croyance qui, si elle n'est pas dénuée de tout fondement, est aussi insuffisante que le discours qui réservait, "pour punition de leurs fautes", la contamination par le sida aux seuls homosexuels et drogués...

En effet, une des caractéristiques des nouvelles sectes est au contraire qu'elles recrutent au sein de l'establish- ment, des responsables politiques et économiques, des artistes, des intellectuels etdes universitaires dont la réussite sociale est évidente, la culture solide et qu'aucune pathologie psychique évidente, aucune crise person- nelle repérable, ne vouent a priori à la séduction sectaire. Même la notion de clivage, familière au psychanalyste, semble insuffisante pour rendre compte de la soumission aveugle de personnalités cultivées, voire de renom scientifique international, à des discours et à des croyances dont la trivialité, la bêtise, l'irrationalité massive, voire le caractère évidemment délirant, apparaissent immédiatement à l'observateur extérieur.

Par ailleurs, ni la crise de la rationalité occidentale, ni la recherche d'un supplément d'âme, ni la résurgence d'idéo- logies fascisantes sous prétexte d'élitisme millénariste ne semblent suffire à rendre compte d'un tel phénomène. Comment le concevoir alors ?

Du Gourou

Un premier élémentde réponse, dans la ligne de "Psychologie des masses et analyse du moi", qui permet de situer l'origine de l'adhésion dans la délégation au chef de l'Idéal du Moi et la fonction d'identification réciproque du groupe en relation au leader mérite examen. Il est vrai que futurs adeptes et adeptes se réfèrent au leader de la secte comme à un gourou charismatique dont le discours, l'action et l'existence même leur promettent la réali- sation de l'Idéal. Mais cette constatation exige plus que des nuances. La personnalité du chef engendre certes une soumission qui apparaît à bien des égards comme paradoxale. En effet, le gourou, homme ou femme, souvent inculte et brutal, ne semble guère posséder a priori les qualités susceptibles de susciter l'idéalisation. Le réel charisme, le talent de séduction et la force de persuasion du gourou rappellent certes par bien des points les qualités des démagogues totalitaires: sachant tour à tour user de l'hypnose maternelle et paternelle, de la suggestion et de la menace, fondateur initié et prophète inspiré d'un message et d'une loi nouvelle dont son seul vouloir est l'origine et le garant, il prescrit et proscrit selon son bon plaisir.

La barbarie toute-puissante qui présentifie le Père de la Horde fascine et terrorise: paranoïaque, pervers narcis- sique ou psychopathe, le gourou, par la mise en scène et en actes de sa pathologie, justifie et promeut comme règle de pensée et de conduite ce que la culture interdit et refoule. Hors-la-loi et maître du sens, le gourou défie et dénie toutes les valeurs instituées, abolit la censure, invite au retour et à la mise en acte du refoulé, réactive les parties clivées de la personnalité. Une telle audace fascine et sidère. En réveillant les plus archaïques des fantasmes de toute-puissance, elle annihile la pensée critique en proposant la participation magique à une libé- ration imaginaire. Mais la seule personnalité du gourou ne saurait valoir com-me explication. En d'autres circons- tances, les adeptes auraient immédiatement perçu la folie à l'œuvre et auraient aussitôt réagi à la perversion affichée. Bien plus, on entre souvent dans une secte sans qu'une rencontre réelle puisse permettre la focalisation fantasmatique qui, soulageant la culpabilité inconsciente, apporte avec le vécu de certitude l'asservissement à la personne et à la parole du Maître.

Non seulement l'entrée en croyance est plus longue et plus subtile, et souvent thématiquement programmée comme une séduction très précisément organisée, mais le gourou ne serait rien si son pouvoir ne se trouvait articulé à un système de croyances et de prescriptions formant doctrine et à une organisation groupale qui donne effectivité au discours du leader.

Du processus

Les sectes, nous l'avons dit, s'avancent toujours masquées. Quelle que soit l'occasion du premier contact, il enclenche une stratégie de la séduction attentive à amener très progressivement le futur adepte à la position où, toute conscience critique abolie, il sera prêt à recevoir le message comme une révélation qui met en sens la totalité de son existence et de l'histoire du monde. Il est à remarquer que gourou ou disciple recruteur sont ici d'une redoutable efficacité et d'une finesse clinique surprenante dans la manipulation des sujets: avec la terri- fiante lucidité propre aux maniaques, ils manient l'identification projective et l'interprétation directe, le caractère sauvage des interventions, mais aussi, souvent, leur force et leur justesse laissant leur objet sans voix. En cas de résistance perçue, effacement et correction paradoxale de la première formulation ou, au contraire, répétition insistante de l'assertion problématique, réduiront à néant les possibilités de critique, le refus de soumission étant rapporté aux fautes, aux manques et à l'aveuglement du non-initié censé opposer à la révélation de la Vérité l'obstination du "Vieil Homme".

Toute interrogation, tout doute, sont donc renvoyés au sujet comme des signes de son imperfection et toute argumentation rationnellese trouve systématiquement invalidée etculpabilisée. La destruction progressive de la capacité de juger s'inscrit dans un processus d'infiltration de la pensée par un système interprétatif subtilement distillé au fil des rencontres, que l'idée de parcours initiatique soit thématiquement présente ou non. On joue ici sur l'investissement premier du sujet en quête d'Idéal. On "l'accroche" sur ses idéaux et ses valeurs. On explore ses insatisfactions et ses souhaits. On marque une communauté de préoccupation, une compréhension de ses soucis. On affirme qu'on poursuit les mêmes buts et on lui offre la structure, le groupe et la doctrine censés lui permettre de les atteindre et de les réaliser. Avant d'en arriver là, on aura procédé à une investigation soigneuse de l'ensemble de son existence. On l'aura amené à dire, dans le détail, et si possible par écrit et sous forme d'aveu, ses souffrances, ses difficultés et ses manques, fournissant ainsi à la secte un ensemble d'informations sur sa vie intime, personnelle, familiale et professionnelle, son histoire et ses investissements.

Variant dans ses modalités selon la couverture sociale de la secte, formellement exigé ou subtilement extorqué, l'interrogatoire psycho-biographique qui oblige le sujet à livrer le plus secret et le plus intime de son désir et de son existence, permettra par la suite toutes les manipulations et tous les chantages. Cette mise à nu, privant le sujet de l'espace du secret nécessaire pour penser, le livre sans défense aux attaques narcissiques qui le mettront sous terreur. Le plus souvent présentée comme démarche initiatique, la grande confession marquera l'entrée de fait dans la secte.

A partir de ce moment se met en œuvre une entreprise concertée de désubjectivation ayant pour but de priver le nouvel adepte de tous ses repères. Il s'agit de ne plus lui laisser pour seul recours qu'un engagement plus total dans la secte, qu'une adhésion plus aveugle à la doctrine, qu'une soumission plus absolue à la volonté du gourou. C'est ici que les effets de groupe manipulés par le leader qui, jouant successivementdela séduction et de la persécution, désigne élus et boucs-émissaires, prennent toute leur efficience. S'appuyant sur l'idéalisation du transfert et la demande d'amour, au nom de la Vérité dont il se prétend le seul détenteur, le gourou attise les haines et les jalousies, divise pour régner, impose la loi de son seul désir pour maintenir sous sa dépendance les disciples asservis. Dénonciation, suspicion, surveillance de tous les instants, rituels répétitifs imposent à tous une violence symbolique secondaire d'autant plus efficace et destructrice qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une relation persécutive de tous les instants. A la présomption d'innocence et au contrat narcissique s'oppose ici le règne de la terreur d'une loi folle sans règles ni limites repérables.

Désétayer

Le sujet – voué ainsi à une culpabilité et à une terreur sans nom – se trouvera d'autant plus démuni que ses étayages auront été systématiquement détruits. Travail forcé et exténuant, manque de sommeil et de nourriture, traitements "spéciaux" et absence de soins médicaux, exercices de méditation, etc..., sont autant de moyens de saper le vécu familier du corps, en perturbant son fonctionnement. En produisant, par l'épuisement et l'excitation, des expériences extraordinaires qui, si elles mettent souvent en danger la survie même, ont toujours pour effet de mettre en pièces l'image du corps, d'effracter et de délier les pictogrammes, il s'agit de favoriser par la déréali- sation et la dépersonnalisation la mise en œuvre de l'emprise. Le surgissement de transes et d'hallucinations, de maladies et de syncopes, bref de toutes les pathologies somatiques et psychosomatiques qui accompagnent la psychose et l'hystérie, seront, dans le cadre du groupe, interprétés comme autant de justifications, d'illustrations et de vérifications de la doctrine.

La mise délibérée en état de stress et d'épuisement qui attaque l'étayage de la psyché sur le corps n'est pas séparable de la destruction du lien à la mère et à la fonction du porte-parole. Tout symptôme, tout doute, toute angoisse sont, en effet, dans la secte, pris dans le soupçon d'intention systématique qui attribue au sujet une culpabilité infinie et insituable. La parole du gourou interprète et stigmatise toute parole personnelle dans un faisceau de projections qui annule tout désir et dénie au sujet tout droit à une existence singulière. Dans des modalités fort analogues au discours de la mère et de la famille du psychotique, les interventions du gourou et des adeptes enferment le sujet dans un réseau de formulations, éventuellement contradictoires, qui visent à détruire la confiance dans les introjects positifs et sapent, en même temps que ses identifications, son moi-idéal et les fonctions du je.

De double contrainte en fantasmatisation obligée, le lien aux objets œdipiens est remis en question. Par un retour- nement pervers, la souffrance liée au traumatisme actuel est attribuée aux avatars de l'histoire infantile: en clivant l'ambivalente, on diabolise les parents, devenus mauvais objets absolus et responsables de tous les maux. Il en sera d'ailleurs de même pour tous les objets d'amour, s'il apparaît que leur investissement fait obstacle à l'obéissance totale exigée. Les attaques sur les liens généalogiques et la filiation, la caution immédiate donnée aux éléments les plus archaïques des fantasmes originaires posés comme des perceptions d'évènements réels, la dénonciation des parents, des enfants, de tous les objets d'amour en général comme étant réellement et abso- lument mauvais, prive le sujet de toute référence possible à son groupe d'apparte-nance primaire.

La violence symbolique secondaire répétitivement mise en oeuvre, n'attaque pas seulement les liens et les introjects préoedipiens et œdipiens, annihilant le narcissisme de vie et réactivant les composantes les plus destructrices du narcissisme de mort, elle s'attaque directement à la loi symbolique, à la valeur de la parole, et à tout ce qui, dans la culture, réfère au Père et à l'Interdit.

En effet, il s'agit aussi, pour permettre le règne de la toute-puissance archaïque et le règne sans partage de l'imaginaire, de déconstruire les codes, d'inverser les significations, d'effacer toute possibilité de référence à un monde de valeurs partagées dans lequel la parole pourrait trouver valeur de vérité et la raison étayer le jugement. Il est nécessaire pour cela de dévaloriser la valeur de la parole, d'interdire toute relation aux groupes d'apparte- nance secondaires antérieurs et extérieurs à la secte, de désétayer la psyché de l'institution sociale-historique et de la culture qui fondent son identité et structurent la pensée.

Le discours sans loi

Le discours qui circule entre les membres de la secte est caractéristique. Massivement infiltré par les processus primaires, il est constitué d'énoncés paradoxaux, de dérives signifiantes, de paralogismes constitutifs. Ignorant de la causalité, du principe de non contradiction et de l'ordre temporel, constituant comme sa propriété l'univers tout entier par une sorte de monstrueuse déformation de la valeur performative du langage.

L'existence et l'inexistence, le bien et le mal, le vrai et le faux n'ont de réalité que par la seule énonciation du gourou pour autant qu'il parle, quand il parle, comme il le dit, parce qu'il le dit. Infans exclu du langage commun, l'adepte dépend du Maître des signifiants.

Toute secte, justement, s'identifie et s'articule à des signifiants maîtres, néologismes ou détournement du langage commun. Sigues de reconnaissance et d'appartenance, ils prescrivent un sens et fonctionnent, mots et formules, comme des "chankras" incantatoires, opérateurs de la destruction du sens commun des mots de la tribu. La Novlangue ainsi créée ne se contente pas en effet d'instituer la jargonophasie en règle, elle destitue la fonc- tion métaphorique au profit de la métonymie, pervertit l'entendement et détruit le mythopoétique, tourne la raison en dérision et interdit le rêve.

Support et vecteur de l'idéologie du groupe, le discours sectaire, par la dérive et le clivage, interdit tout dialogue intersubjectif. Dans le flux sans limites ni contraintes, où les signifiants désarrimés deviennent absolument arbitraires – en un tout autre sens que l'arbitraire saussurien du signe linguistique –, le discours fou produit paradoxalement la personne du gourou comme seul recours et garant de vérité.

C'est ainsi que la destitution du code linguistique comme référence et structure partagée, la dévalorisation d'une parole qui ne signifie plus rien qu'elle-même et n'engage personne permettent, par la subversion des valeurs et du sens, de rendre absolue la dépendance des adeptes, puisque seul l'amour du Maître et l'adhésion au discours doctrinaire semblent encore proposer un recours dans un univers devenu chaotique, sans foi ni loi, où rien n'est vrai, tout est permis en même temps qu'interdit, où tout est à chaque instant possible.

L'effacement des traces s'accompagne de la coupure exigée avec toutes les personnes, repères familiaux, cultu- rels et professionnels du sujet comme signe obligé de la conversion. Ruptures réelles et symboliques des liens à l'ensemble culturel, le changement de nom, de lieu, de mode de vie, l'endettement et la vente des biens, l'aban- don du travail, produisent une désocialisation et une déculturation qui privent le sujet de son étayage sur le transsubjectif. Celui-ci est immédiatement remplacé par son inscription dans un parcours initiatique, substitut pervers aux liens détruits.

La mégalomanie délirante qui s'affiche dans les noms et les titres que s'attribue le gourou, la stricte hiérarchie des grades qui ponctuent la progression de l'adepte, caricatures dérisoires des cursus et des dénominations en usage dans les structures religieuses, scientifiques ou politiques, ne doivent pas faire oublier que l'initiation impliquera, à chacune de ses étapes, non seulement le renouvellement de l'allégeance au gourou et l'adhésion à l'idéologie groupale, mais aussi, et fondamentalement, le renoncement à toute critique et à l'Idéal du Moi personnel. En effet, la transmutation sectaire des valeurs n'est pas simplement un discours, c'est une pratique systématique de la transgression qui voue le sujet sous emprise à la honte et à la culpabilité. Confronté à la trahison par lui-même de ses propres valeurs et idéaux, le sujet dénarcissisé ne peut que rationaliser par une fuite en avant et une adhésion toujours plus forte à l'Ordre Nouveau les fautes et les crimes qu'il a commis pour mériter l'amour du Maître et son acceptation par les adeptes.

Pris au piège de ce que lui aura fait accomplir la manipulation subtile de son ambivalence, le nouveau disciple ne pourra plus que s'accrocher désespérément à la conviction que tout ce qu'il avait cru jusque-là n'était que mensonge et fausseté. Il sera alors définitivement démuni face à l'emprise perverse.

L'écorché vif

Le processus de déliaison, de désétayage et de brouillage mis en œuvre dans l'initiation prive le sujet de tous ses repères symboliques. L'effondrement des fondements généalogiques, éthiques et culturels de son identité le conduisent à un état de catastrophe psychique dont l'initiateur se présente comme le seul sauveur possible. Le refoulement n'opère plus, et le sujet se trouve confronté à l'horreur de ses actes. Dégoûté de lui-même pour avoir obéi aux prescriptions exorbitantes et folles du gourou, il doit se reconnaître comme l'indubitable auteur et acteur des agirs pervers puisqu'on l'aura amené à passer aux actes les fantasmes les plus archaïques et ses désirs les plus refoulés.

Pour le névrosé qui se découvre pervers en actes, l'effondrement dépressif est de règle. Les parties clivées de la personnalité et les failles narcissiques, apparaissent au grand jour, déliées qu'elles sont par la perte de tout ce qui permettait de les contenir et de les métaboliser.

C'est ici que nous pouvons comprendre comment des sujets apparemment normaux se trouvent piégés dans l'aliénation sectaire. En effet, la dénonciation des valeurs établies, la remise en cause des institutions symboliques et du mensonge social trouvent en tout sujet des complicités. Non seulement du côté de ce qui, dans le pulsion- nel, résiste au processus de la civilisation et à ses exigences, mais, plus subtilement, du fait des pactes déné- gatifs, des silences et des non-dits, des interdits de penser, de percevoir et de dire présents dans toutes les familles. La clinique semble indiquer précisément que c'est sur la présence de secrets de famille, de fautes transgénérationnelles, de mystères ou de fallaces concernant la généalogie, que le discours psychotique et pervers présent dans la secte trouve les points d'ancrage et de résonance rendant possible l'adhésion. Au-delà de la violence fondamentale, du roman familial et des insuffisances toujours présentes chez les parents réels, c'est du côté de la crypte et du fantôme, des fautes des ancêtres et du mystère des origines que peut être repéré ce qui permet à la séduction et à l'emprise de produire la conviction délirante chez des sujets que rien ne permet auparavant de désigner comme "fous".

Le fait que la croyance en la métempsychose et en la réincarnation soit très répandue dans les doctrines sectaires va, bien évidemment, dans ce sens.

Régression forcée et détresse infantile

Dans la réactivation catastrophique de la détresse infantile, le sujet, maintenu dans une situation traumatique permanente, par la perversion du code dans un univers où l'inter- et le trans-subjectif ne sont plus que persé- cuteurs et réactivent à chaque instant la culpabilité la plus archaïque présente dans l'intra-psychique, ne peut que faire appel à un Sauveur.

Le gourou se propose alors comme le Père de la Horde, dont la toute-puissance arbitraire, relayée par une pédagogie noire digne du Dr. Schreber Père, règne sur l'univers clos qu'il institue au nom du Vrai et du Bien que définit son désir – créateur de la néo-réalité conforme à ses souhaits.

La fascination, pourtant, ne serait pas parfaite et la soumission demeurerait précaire, si n'était pas traitée l'ambivalence présente dans toute relation intersubjective. Les processus sont ici complexes. Nous avons décrit comment le clivage et la libération de la haine étaient mis en œuvre pour couper le sujet de ses racines et rompre ses liens avec ses objets d'amour et d'identification. Pour une autre part, le désétayage programmé qui confronte le plus souvent le sujet à des angoisses d'agonie sidérantes, le ramène à une position préambivalentielle, peuplée d'objets bizarres et de pictogrammes dé-liés. Mais par ailleurs, les affects de haine libérés doivent être gérés par le groupe sectaire s'il veut sur-vivre. Le chef, objet d'amour et d'admiration, doit étre préservé: aussi, incitera-t-il au clivage et à la déflection de la haine par chacun des adeptes rivaux sur ses condisciples. Dans la dépendance ainsi maintenue, il désignera les Bons et les Mauvais, emprise et appel au repentir maintenant la cohésion du groupe en attente d'amour. Mais en complément, la secte se structurera sur l'attaque-fuite par le clivage manichéen entre les justes à l'intérieur et les Méchants à l'extérieur. Dans cet univers de projection et de persécution, c'est la haine qui constitue le fondement de l'être-ensemble, toute opposition resserrant les liens et "vériifiant" le système d'interprétation paranoïaque.

On voit qu'ainsi la boucle est bouclée: le monde extérieur étant essentiellement mauvais, il ne saurait proposer aucune aide; il convient de s'en remettre au bon vouloir du gourou pour mériter le salut qu'il promet et se montrer digne de l'Idéal qu'il révèle.

Dans le désêtre auquel l'a conduit l'initiation, le nouvel adepte n' a plus d' autre recours que son persécuteur. Menacé par le clivage et la déliaison, débordé par la haine et assailli par la culpabilité soigneusement entretenue, il n'a plus comme solution que la soumission au contrat narcissique pervers que lui propose et impose la secte. Participant aux jouissances interdites, il adhère au nouvel Idéal et devient prosélyte, comme pour mieux se convaincre quil a fait, en connaissance de cause, le bon choix, jusqu'à atteindre le point de non-retour par lequel il entend, de manière désespérée, s'affirmer comme le sujet de ses actes et échapper à la honte et à la culpabilité en intériorisant la violence symbolique secondaire dont il est la victime, désormais consentante. Il entrera, pour ce faire, dans le système de clivages, de projections et d'interprétations qui lui permettra de particIper au pacte dénégatif et aux alliances de déni qui structurent la secte pour préserver l'économie psychique du gourou.

Adhérer au délire, justifier les passages à l'acte les plus pervers, devient ainsi le moyen paradoxal de trouver au narcissisme détruit un ersatz, suffisant en tout cas pour préserver a minima un fonctionnement psychique nécessaire à la survie.

De la jouissance

Nous avons exploré les procédures et les processus qui produisent l'aliénation sectaire, repéré dans les angoisses primaires la violence originaire, l'ambivalence œdipienne et surtout dans les transmissions transgénérationnelles des secrets et des fautes qui ne manquent dans aucune famille, le secret de l'efficacité de l'endoctrinement sectaire. Notre analyse, pourtant, serait gravement incomplète si elle ne marquait pas fortement, en contrepoint à la violence traumatique réellement à l'œuvre, l'effectivité de la participation du sujet à son aliénation. Sauf à revenir à un mécanicisme béhavioriste qui accorderait réellement à la pensée et à l'action du gourou la toute-puis- sance qu'il prétend posséder, il convient en effet d' expliciter pourquoi et comment les sugges-tions et les manoeuvres hypnotiques, l'emprise et la volonté de destruction, agissent effectivement.

On ne saurait donc éluder la question de l'économie psychique à l'œuvre dans l'aliénation.C'est dire que l'approche analytique de l'aliénation sectaire exige, sans effacer la réalité traumatique, de poser la question de la jouissance que le sujet trouve dans son asservissement, l'anéantissement de sa pensée, l'abolition de son droit à désirer.

Un premier élément de réponse est à trouver dans la maladie d'idéalité. L'illusion groupale référée à l'idée d'une révélation messianique et de la participation à une mission extra-ordinaire, à une révolution spirituelle inouïe, exalte le narcissisme dans la conviction d'appartenir à une élite d'élus, seuls possesseurs de la Vérité. Le règne de la certitude efface toute angoisse et tout doute: la Vérités est révélée, il n'est que de la croire et de suivre le Maître pour être sauvé. On reconnaît, portés à l'extrême, les fantasmes de toute-puissance et le désir de la castration dont tout Idéal est porteur.

Mais par ailleurs, la sainteté de la mission n'exclut nullement des satisfactions plus tangibles. Bien des transgres- sions sont à l'intérieur et à l'extérieur de la secte non seulement permises mais exigées. La néantisation des interdits sociaux et culturels permet de braver l'Interdit et la Loi, de donner libre cours à la réalisation des fantasmes, de mettre en œuvre tous les agirs pulsionnels, réels ou imaginaires, sexuels ou destructeurs au nom de la Nouvelle Alliance. Permettant au sujet d'agir comme un criminel par sentiment de culpabilité ou, plus simplement, d'échapper à une psychose personnelle par l'entrée dans la position perverse, l'appartenance à la secte justifie la mise en acte du refoulé, puisque les élus, annonciateurs d'une nouvelle culture, sont, par définition, au-dessus des lois qui régissent le monde.

Lors même que le gourou, sous la forme du Père de la Horde, de la Vierge-Mère, ou du Couple parfait, confisque pour lui-seul la possession des biens de ce monde, la jouissance sexuelle et l'agir de la haine, le sujet voyeur d'une scène originaire hors du commun, peut dans son esclavage même, participer à la toute-puissance magique, loin des conflits du désir et de l'angoisse de la décision. Par la grandeur même de son sacrifice, il participe au pouvoir immortel qu'il attribue à son Maître bien-aimé.

Expériences limites

La référence aux fantasmes originaires et à l'identification projective permettent de comprendre le plaisir pris dans l'aliénation. Il ne faudrait cependant sous-estimer la part la plus cachée de la jouissance sectaire, ce qui, avec la honte, rend si difficile aux adeptes la décision d'en sortir.

Dans le désêtre auquel ils sont parvenus, ils ont en effet pu vivre des expériences sans commune mesure avec la banalité de la vie quotidienne. Outre l'élation narcissique et d'éventuelles extases érotiques, les adeptes expéri- mentent des sensations et des émotions d'une intensité inconnue au commun des mortels.

La modification de l'image du corps, les expériences hallucinatoires, les visions liées à la croyance en la métem- psychose, la force des vécus de fusion et de communication groupales, tous les états "paranormaux" produits par l'épuisement physiologique et psychique, le retour du refoulé, la désintrication pulsionnelle, la déliaison des picto- grammes et le bouleversement des investissements, constituent autant d'expériences d'un plaisir aussi indicible qu'extraordinaire, toujours vécu, de surcroît, comme la preuve de la vérité du Message. Il faut beaucoup de temps et de patience pour qu'un ancien adepte ose formuler la jouissance trouvée dans ces vécus corporels et psychi- ques, souvent très analogues à ce que décrivent les Shamanes, les Mystiques et tous les grands initiés.

Ce fond anthropologique doit être reconnu et l'intensité des expériences acceptée, pour comprendre les bénéfices que le sujet tire de son asservissement.

Enfin, et nous terminerons sur ce point, l'état maniaque quasi-permanent des adeptes ne leur permet pas seule- ment de fuir la culpabilité et la dépression, ou d'éviter la castration. Il est aussi l'occasion d'un plaisir de maîtrise et d'emprise sur le corps propre et le psychisme de l'autre. La perception aigüe et précise de l'inconscient en jeu dans l'intersubjectif est une source de jouissance sans fin. A l'écoute le plus souvent laborieuse et difficile du psychologue et de l'analyste, elle oppose l'intuition fulgurante de l'identification projective dont est capable un sujet qui, n'ayant plus de peau pour ses pensées, pénètre le psychisme de l'autre sans résistance et sans culpabilité. Là encore, le don divinatoire et la perception immédiate du sens, l'interprétation effractante – que le système paranoïaque permet toujours d'effacer si, trop projective, elle doit être perversement reformulés –, évoquent l'intuition des devins et des sages traditionnels et confortent le sujet dans ses certitudes...

Pour conclure

Le clinicien, lui, doit toujours, dans le doute et l'angoisse, élaborer son contre-transfert et affiner la neutralité subjectivante de son écoute.

Face à l'adepte d'une secte, ou à sa famille, l'essentiel est d'abord d'être un porte-parole fiable. Authentique et direct dans ses réactions, l'analyste se gardera d'identifier l'adepte au délire dont il est porteur. Il soutiendra la mise en mots de son expérience, le retissage de son histoire, puis, très progressivement, l'analyse de ce qui s'est là joué et rejoué pour le sujet afin qu'il puisse peu à peu mettre en sens et critiquer l'endoctrinement dont il a été l'objet.

La reconstruction du narcissisme, le retissage des liens généalogiques et identitaires et le réinvestissement du monde social-historique sont affaire de longue haleine. Il semble primordial que le dispositif et les interven- tions du clinicien permettent toujours au sujet de se trouver identifié dans la singularité de son histoire et de son désir et d'autre part aident la famille – singulièrement les parents – et les proches à accepter la spécificité dramatique de l'expérience vécue – sans la stigmatiser. Il apparaît enfin que la levée des secrets et des non-dits qui ont donné prise au processus d'aliénation demeure, le plus souvent, ce qui permet au sujet de retrouver son identité, et avec elle, l'angoisse qui révèle la vérité du désir.


Emmanuel Diet:

    Agrégé de philosophie, psychologue, docteur en psychopathologie et psychopathologie clinique, psychanalyste (CIPA), analyste de groupe et d'institution, (Arip,Transition et SFPPG), responsable de formation initiale et continue des enseignants, notamment spécialisés dans le cadre de l'Education Nationale (ENF de Rouen,CRFMAIS de l'ENF de Paris et IUFM de Paris), a enseigné les sciences humaines cliniques (philosophie, psychopédagogie clinique et psychopathologie scolaire, anthropologie psychanalytique, théorie psychanalytique des groupes et des institutions , psychologie clinique et interculturelle) dans les universités de Rouen, Paris III, Paris V, Paris VII, Caen et Lyon II.

    Ancien membre du C.A. du Collège de psychanalystes , et ancien président de l'ARIP, aujourd'hui co-secrétaire général du CIPA, chercheur associé au CRPPC de l'université Lyon II,membre du comité de rédaction de la revue "Connexions" et travaille à plein temps à son cabinet comme analyste et superviseur, tout en poursuivant ses recherches sur l'aliénation, les logiques de la perversion, l'acculturation et les problématiques de la transmission et l'articulation des espaces psychiques dans une perspective complémentariste.

    Intérêts, activités, recherches actuelles:

    Poursuite des recherches sur la psychopathologie des liens, la souffrance au travail et dans les institutions, l'articulation du psychique au social-historique, l'emprise et les logiques perverses.

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