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La domination masculine
Pierre Bourdieu
(1930-2002)
Sociologue néo-marxiste. Professeur au Collège de France.
Auteur de nombreux ouvrages, notamment Les Héritiers, Editions de Minuit,
Paris, 1964; La Noblesse d'Etat, Editions de Minuit, Paris, 1989; La
Misère du monde, Le Seuil, Paris, 1993 Raisons pratiques
(compilation), Le Seuil, Paris, 1994 ; Contre-
feux, Raisons d'agir
Editions, Paris 1998; La domination masculine, Seuil, Paris 1998;
Les structures sociales de l'économie, Seuil, Paris 2000.
- Vidéo:
Entretien avec Pierre Bourdieu,
- Extrait du DVD «Penseurs de notre temps»
-
-
- La
lutte féministe au cœur des combats politiques
Préambule du livre La Domination masculine,Editions
Seuil, Paris, octobre
1998
- Pierre
Bourdieu
- Source:
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BOURDIEU/10801
- [Texte
intégral
La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients
que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons
du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de
dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de
l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes.
Quels sont les mécanismes et les insti- tutions qui accomplissent le travail de
repro- duction de «l’éternel masculin» ? Est-il possible de les neutraliser pour
libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver
?
Par Pierre Bourdieu
Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je
n’y avais pas été entraîné par toute la logi- que de ma recherche
(1).
Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler
le para- doxe de la doxa (2):
le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens
interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions,
soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions
ou de subversions, de délits et de «folies» (il suffit de penser à
l’extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que
supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou
sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre
établi, avec ses rapports de domi- nation, ses
droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en
définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que
les conditions d’existence les plus intolérables puissent si sou- vent apparaître
comme acceptables et même naturelles.
Et j’ai aussi toujours vu dans la domination
masculine, et dans la manière dont elle est
imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet
de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible,
invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies
purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus
précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du
sentiment.
Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion
privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique
connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une
prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir)
et, plus générale- ment, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la
plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement
arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.
On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa
son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont
responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire
culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre
propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de
l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division
(nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle
que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi,
simultanément, sa nécessité sociologique.
Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle
appelle magnifiquement «le pouvoir hyp-
notique de la domination», Virginia Woolf
(3)
s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation
des femmes aux rituels d’une société archaïque: «Inévitablement, nous
considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que
beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui
impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui,
d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de
démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés,
artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de
plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs
suspects du pouvoir et de la domination, tandis
que nous,» ses «femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans
qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est
composée sa société (4).»
«Lignes de démarcation mystiques», «rites mystiques»,ce langage,
celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit
la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger
la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement
symbolique de la domination masculine.
Une stratégie de transformation
IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens
symboliques les moyens d’échapper à l'alternative ruineuse entre le «matériel»
et le «spirituel» ou l’«idéel» (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition
entre les études dites «matérialistes», qui expliquent l’asymétrie entre les
sexes par les conditions de production, et les études dites «symboliques»,
souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très
particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par
Virginia Woolf, d’objectiver scientifique- ment l’opération proprement mystique
dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit,
ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en
part organisée selon le principe androcentrique (5) -
la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient,
c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6).
Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la
relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les
apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et
dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et
de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les
causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée
(les «genres» en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature
de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la
représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle-
même.
Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la
vision commune des sexes comme ensem- bles radicalement séparés, sans
intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des
performances masculines et féminines, et les
différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers
domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus
grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la
description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits
dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences
évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus
«agressifs» et les femmes plus «craintives» -, soit qu’ils emploient des
termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces
différences (7).
Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en
l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la
division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances
et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité
socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratif- iant, une représentation
conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le
mythe de «l'éternel féminin» ?
C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une
révolution complète de la manière d'aborder ce que l’on a voulu étudier sous les
espèces de «l’histoire des femmes»: les invariants qui, par-delà tous les
changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de
domination entre les sexes n'obligent-ils pas à
prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques
qui, au cours de l'histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à
l’histoire ?
Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la
pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à
transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les
sexes.
S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout
cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice,
c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours
féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que
l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers
le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes
féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au
sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.
Pierre
Bourdieu
(1) Faute de savoir clairement si des
remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à
qui j’aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude
pour ceux et surtout celles qui m’ont apporté des témoignages, des documents,
des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera
digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu’ils ou
elles ont mises en lui. ↑
(2) NDLR: La doxa est l’ensemble des
croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme
allant de soi, ne devant pas faire l’objet de remise en question. ↑
(3) NDLR: Virginia Woolf (1882-1941),
romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway
(1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).
↑
(4) Virginia Woolf, Trois
guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p.
200.↑
(5) NDLR: Qui place au centre l’homme,
et non la femme. ↑
(6) Ne serait-ce que pour attester que
mon propos présent n’est pas le produit d’une conversion récente, je renvoie aux
pages d’un livre déjà ancien et dans lequel j’insistais sur le fait que,
lorsqu’elle s’applique à la division sexuelle du monde, l’ethnologie peut
« devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse» (Pierre Bourdieu,
Le Sens pratique, Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).
↑
(7) Voir, entre autres, J.A. Sherman,
Sex-Related Cognitive Differences: An Essay on Theory and Evidence,
Thomas, Springfield (Illinois), 1978; M.B. Parlee, «Psychology: Review
Essay», Signs: Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp.
119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et
comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en
1968); M.B. Parlee, «The Premenstrual Syndrome», Psychological
Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465.
↑
- Le masculinisme de
- «La domination masculine» de
Bourdieu
par
Léo Thiers-Vidal
- Source:
http://www.chiennesdegarde.com
- 4 mai 2004
- [texte
intégral]
- Quelques aspects problématiques de l’analyse produite
- par Bourdieu dans son
livre «La domination masculine»
L’objet de cette intervention est de présenter
quelques aspects problématiques de l’analyse produite par Bourdieu dans son
livre «La domination masculine», qui pourraient servir de guide de vigilance
pour les hommes désirant travailler sur la question du genre. Le dénominateur
commun de ces aspects pourrait être qualifié de «masculinisme». Introduit en
France par la philosophe féministe Michèle Le Doeuff, celle-ci l’a définie de la
façon suivante: «ce particularisme, qui non seulement
n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette
limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de
vue)» (1989 p.55).
Ou avec les propres mots de Bourdieu: «Le propre des dominants est d’être
en mesure de faire reconnaître leur manière d’être particulière comme
universelle» (p.69).
Deux citations
[1], extraites d’un article de la linguiste féministe Claire Michard
(1987 p.137) peuvent aider à rendre concret cette définition:
- «Le village entier
partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les
femmes et les enfants dans les maisons abandonnées» (Claude Lévi-Strauss)
- «Encore aujourd’hui une des raisons
pour lesquelles les adolescents des classes populaires veulent
quitter l’école et entrer au travail très tôt, est le désir d’accéder le plus
vite possible au statut d’adulte et aux capacités économiques qui lui sont
associées: avoir de l’argent, c’est très important pour s’affirmer vis-à-vis de
copains et avec les filles, donc pour être reconnu et se reconnaître comme “un
homme”» (Pierre Bourdieu)
J’utiliserai pour ma part la notion de masculinisme
de la façon suivante: «le masculinisme consiste à produire
ou reproduire des pratiques d’oppression envers les femmes - quel que soit le
domaine d’action - et ce à partir de la masculinité, la position vécue de
domination selon l’axe de genre».
En quoi consisterait ce masculinisme théorique à la
Bourdieu ? Quelques éléments à partir de l’excellente analyse effectuée par
Nicole-Claude Mathieu dans «Bourdieu ou le pouvoir auto-hypnotique de la
domination masculine» (1999).
- Ignorance, méconnaissance,
déformation, sélection,
- citation erronée
[2] d’analyses féministes sur le sujet.
Bourdieu, entre autre, ignore le travail théorique
fondateur effectué par des théoriciennes féministes francophones
[3], telles que Christine Delphy,
Colette Guillaumin, Paola Tabet, Nicole-Claude Mathieu ou Monique Wittig, dont
il semble considérer l’approche théorique comme relevant d’un «matérialisme
primaire». Ces théoriciennes ont pourtant contribué de façon centrale à rendre
possible une analyse critique innovante des rapports sociaux de sexe. Selon
l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu, ce qui motive ce traitement c’est
probablement le fait que ces théoriciennes «ne se cachent pas d’être
féministes» (1999 p.291) et pourrait donc être analysé comme relevant d'un
l’anti-féminisme sélectif. Selon la philosophe Françoise Armengaud, il s’agit d’«un coup sciemment porté aux
tendances les plus sociologiques de la recherche féministe et les plus radicales
du mouvement des femmes» (in Mathieu, 1999 p. 293).
Cette pratique n’est pas propre à Bourdieu, elle
caractérise à mon avis bon nombre de travaux produits par les membres du groupe
dominant dont les écrits témoignent de leur ambiguïté profonde à l’égard du
féminisme, en particulier le féminisme matérialiste et radical. Elle ne se
limite pas à rendre invisible les études féministes, donc le travail des
féministes, donc des femmes (ce qui relève du sexisme classique), mais consiste
globalement à refuser de prendre en compte réellement et honnêtement le travail
théorique effectué par les femmes, en particulier lorsque celles-ci s’inscrivent
dans une démarche féministe. Elle s’apparente à la dynamique politique
d’exploitation domestique des femmes dans la mesure où ces auteurs masculins
approprient sélectivement les savoirs produits par les femmes, en modifient le
sens et la portée politique afin de les redéployer selon un propre ordre du
jour, en bénéficiant des retombées positives - symboliques et matérielles - de
leurs productions et en omettant de rendre visible le travail de ces femmes.
Selon Nicole-Claude Mathieu: «on peut se demander s’il ne s’agit
pas [...] d’une démonstration particulièrement voyante de la domination
masculine, qui redouble l’oppression des femmes par la suppression ou la
distorsion de leurs expériences et de leurs analyses» (1999 p.298).
- Méconnaissance des enjeux violents
- de la réalité genrée et de ses rapports de force
Bourdieu privilégie dans son livre l’analyse de la
dimension symbolique de la domination masculine. En soi, cela n’est pas un
problème, sauf qu’il ne l’annonce pas explicitement, en particulier dans le
titre, et que tout laisse à penser qu’il semble toujours considérer - comme dans
son article de 1990 - que cette dimension symbolique «fait l'essen- tiel de la
domination masculine». En témoigne cette affirmation: «la position
particulière des femmes sur le marché des biens symboliques explique l’essentiel des dispositions féminines» (p.106).
Il évacue de cette façon ce qui a fait l’objet de la
majorité des analyses féministes et qui est essentiel à une com-
préhension
adéquate des rapports sociaux de sexe, en particulier sa dimension symbolique:
l’analyse des aspects matériels centraux de l’oppression des femmes par les
hommes tels que l’exploitation domestique des femmes (Delphy) donc leur
exclusion de la vie publique; l’appropriation masculine des outils complexes,
des armes et de la violence (Tabet); l’appropriation donc l’exploitation
sexuelle des femmes (Guillaumin, Tabet); le monopole masculin sur la production
de savoir et son déploiement masculiniste (Le Doeuff, Mathieu); l'organisation
hétérosexuelle des rapports humains (Wittig);... .
En méconnaissant la
dimension matérielle [4], Bourdieu
pense, à mon avis, mal le lien entre dimension matérielle et symbolique, ce qui
l’amène à faire peser le poids politique sur les femmes, sur ce qu’elles
devraient faire ou ne pas faire pour éviter la continuation de la violence
symbolique et non sur les hommes, qui disposent pourtant d’une bien plus grande
marge de manœuvre symbolique et matérielle pour agir sur les rapports sociaux de
sexe.
De nouveau, Bourdieu n’a pas le monopole sur cette
pratique. Bon nombre de membres du groupe dominant travaillant sur ce sujet
ignorent, minimalisent, sous-estiment le poids des pratiques matérielles
oppressives sur le vécu des femmes, et échouent ainsi à penser les dimensions
matérielles et symboliques des rapports sociaux de sexe, et leur interaction.
La
démarche critique de ces hommes consiste paradoxalement, et je cite les
sociologues féministes Huguette Dagenais et Anne-Marie Devreux, à «[éviter] de se confronter au rapport
avec l’autre sexe et à la réalité de ce rapport» (1998 p.11). Or ce geste d’évitement permet à ces auteurs de
faire au moins une double économie psycho-politique: celle qui consiste à ne
pas reconnaître pleinement les violences structurelles et individuelles que les
pairs masculins infligent aux femmes; celle qui consiste à ne pas quitter une
approche avant tout intellectuelle des rapports sociaux de sexe au bénéfice
d’une approche intégrant intellect et affect de façon non-biaisée, c'est-à-dire
en ne privilégiant pas les affects des hommes sur ceux des femmes. En effectuant
ce geste d'évitement, ces hommes nourrissent également leur identification
positive et leur attachement à la masculinité.
- Vision euphémique, dépolitisée et
- symétrisée des rapports sociaux de sexe
Assez logiquement, lorsqu’on méconnaît la dimension
matérielle des rapports sociaux de sexe, on en arrive à décrire les raisons de
l’existence et de la continuation de l’oppression des femmes par les hommes,
comme ne relevant pas avant tout d’actes violents concrets, s’inscrivant dans
une structure sociale hiérarchisé. Actes de la part des hommes, motivés par le
maintien de bénéfices matériels et symboliques, conscients
[5] de leur position vécue de domination vis-à-vis des
femmes et s’appuyant sur une expertise politique genrée élaborée à travers les
différentes expériences vécues. Il est donc logique, lorsqu’on développe une
vision aussi désincarnée des rapports sociaux de sexe, de mettre l’accent sur
une incorporation «comme par magie», «comme par enchantement», «en deçà de
la conscience et de la volonté» du principe androcentrique institué dans
l’ordre des choses - plutôt que sur la prédominance des violences masculines,
symboliques, matérielles et physiques.
De façon comparable on mettra l’accent,
et je cite Bourdieu, sur: «Le pouvoir symbolique ne peut
s’exercer sans la contribution de ceux qui le subissent et qui ne
le subissent que parce qu’ils le construisent comme tel» (p.46), c’est-à-dire sur la responsabilité, l’adhésion ou le
consentement des membres du groupe dominé vis-à-vis de leur oppression. En
effet, seule la prise en compte de l’influence de la dimension matérielle sur la
dimension symbolique permet d’envisager comme question principale la
participation des hommes à l’oppression des femmes et non celles des femmes à
leur propre oppression. Et Bourdieu de poser ensuite: «les victimes de la domination
symbolique peuvent accomplir avec bonheur (au double sens) les tâches
subalternes ou subordonnées [...]» (p.64)
Cette vision désincarnée
[6], qui ne pense pas les rapports violents agis par les
hommes concrets et leurs effets sur les femmes concrètes, mène alors logiquement
à une vision symétrisée des rapports sociaux de sexe ou hommes et femmes sont,
et je cite Nicole-Claude Mathieu, «quoique différemment quand même, dominées
par la domination». En effet, Bourdieu semble penser le lien entre structure
genrée et position vécue de façon relati- vement symétrique: «Si les femmes, soumises à un travail
de socialisation qui tend à les diminuer, à les nier, font l’apprentissage des
vertus négatives d’abnégation, de résignation et de silence, les hommes sont
aussi prison- niers, et sournoisement victimes, de la représentation
dominante» (p.55)
Victimisation et
déresponsabilisation des hommes
Cela nous permet de pointer un quatrième aspect du
masculinisme théorique de Bourdieu, mais qui caractérise également bon nombre
des écrits à ce sujet de la part de membres du groupe dominant: la
victimisation et la déresponsabilisation [7] des hommes. Selon Bourdieu, le privilège masculin serait
également un piège imposant à chaque homme le devoir d’affirmer en toute
circonstance sa virilité. Ce devoir de «virilité entendue comme la capacité
reproductive, sexuelle et sociale mais aussi l’aptitude au combat et à
l’exercice de la violence est avant tout une charge» (p.57), celle d’être toujours à la recherche d’accroître son
honneur dans la sphère publique. La virilité deviendrait ainsi un idéal
impossible, «le principe d’une immense vulnérabilité». Les dominants seraient
donc «obligés» d’appliquer à leur corps, leur être et leurs actes les schèmes
de l’inconscient engendrant «de formidables exigences» (p.76). L'expérience
masculine de la domination et ses contradictions serait alors à décrire comme
«une sorte d’effort désespéré, et
assez pathétique (...) que tout homme doit faire pour être à la hauteur de son
idée enfantine de l’homme» (p.76). L’homme est selon Bourdieu, «gouverné»,
«dirigé», «guidé» par l’honneur, qui serait «une force supérieure».
Outre la charge affective forte marquant ces
descriptions du vécu masculin [8] -
charge dont ses descriptions du vécu féminin sont dénuées, ce qui est révélateur
d’un androcentrisme affectif - il est à noter que Bourdieu se sert - de façon
peu cohérente d’ailleurs [9] - de la
distinction entre virilité et masculinité, de telle façon à concentrer dans la
virilité ce qui serait source de domination des femmes, et source d’aliénation
des hommes (on note de nouveau la vision symétrique), lui permettant de
maintenir la masculinité comme positive. Or, de cette façon, il ignore de
nouveau les apports des analyses féministes matérialistes qui pensent les
rapports sociaux de sexe comme relevant d’une construction sociale de la
domination, où le genre précède le sexe, c'est-à-dire où les pratiques
d’oppression produisent l’hiérarchisation qui elle-même donne lieu à la division
en masculin et féminin. Comme l’indique la sociologue féministe Christine
Delphy: «le masculin et le féminin sont les
créations culturelles d’une société fondée, entre autres hiérarchies, sur une
hiérarchie de genre» (1991 p.98).
Et si nous voulons penser une société débarrassée de
l’oppression des femmes par les hommes, il faut, selon Delphy, être capable de
penser le non-genre. C’est-à-dire, pour revenir à Bourdieu, qu’il ne s’agit pas
tant de sauvegarder la masculinité en la distinguant de la virilité, mais bien
de tenter de penser l’abolition même de la masculinité en tant que subjectivité
et pratique d’oppression.
Note épistémologique finale
Pour finir, Bourdieu semble refuser toute
considération de l’influence des circonstances historiques-matérielles sur la
façon dont les hommes pensent les rapports sociaux de sexe et c’est là, à mon
avis, la clef principale de com- préhension de son masculinisme théorique. Il
considère l’idée féministe selon laquelle être un homme, ne pas vivre
l'expérience des femmes, serait un obstacle à l’analyse scientifique comme une
manière d’ “importer dans le champ scientifique la défense
politique des particularismes qui autorise le soupçon a priori, et mettre en
question l'univer- salisme qui, à travers notamment le droit d’accès de tous à
tous les objets, est un des fondements de la Répu- blique des sciences”
(p.123) [10].
On retrouve dans cet argument une logique bien
masculine d’appropriation, de droit d’accès qui rappelle le droit d'accès sexuel
et d’appropriation des hommes à toutes les femmes; de plus, il ne s’agit pas
tant de droit d’accès mais des modalités et des
possibilités d’accès à un objet de savoir. En revanche, et cela témoigne de
nouveau du masculinisme théorique de Bourdieu, il semble défendre une vision
épistémologique opposée lorsqu’il aborde la place des homosexuels dans la recherche
[11] puisqu’il affirme alors: “les homosexuels sont particulièrement armés pour
(...) réaliser [le travail de destruction et de construction symbolique visant à
imposer de nouvelles catégories de perception et d’appréciation] et ils peuvent
mettre au service de l’universalisme, notamment dans les luttes subversives, les
avantages liés au particularisme” (1998 p.134). [12]
Il me semble en effet que le point de départ de
toute analyse des rapports sociaux de sexe à partir d’une position vécue
masculine devrait consister à prendre pleinement conscience des implications
épistémologiques, psycho- logiques et affectives du fait d’être présent au monde à
partir d’une position sociopolitique particulière, celle de dominant selon l’axe
de genre (et de sexualité). Ou, avec les propres mots de Bourdieu [13] - lorsqu’il critique
Nicole-Claude Mathieu et qu’il parle des femmes et de leurs limitations et incapacités - il s’agit de pousser
«jusqu’au bout l’analyse des limitations et des possibilités de pensée et
d’action» (p.47), mais cette fois-ci propres au vécu matériel et symbolique
masculin.
Autres
articles du même auteur, sur: http://triangle.ens-lsh.fr/

- Bibliographie de la communication et
pistes de lecture
- Bourdieu, Pierre (1998), La domination masculine,
Paris: Seuil.
- Dagenais, Huguette et Anne-Marie Devreux (1998),
«Les hommes, les rapports sociaux de sexe et le féminisme: des avancées sous
le signe de l’ambiguïté». Nouvelles Questions Féministes, 19 (2-3-4), 1-22.
- Delphy, Christine (1991), «Penser le genre: quels
problèmes ?», in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch (dir.), Sexe
et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Ed. CNRS, pp. 89-101.
- Delphy, Christine (1998). L’ennemi principal. I.
Economie politique du patriarcat. Paris: Syllepse.
- Delphy, Christine (2001). L’ennemi principal. II.
Penser le genre. Paris: Syllepse.
- Guillaumin, Colette (1992). Sexe, race et pratique
du pouvoir. L’idée de nature. Paris: Côté-Femmes.
- Hartsock, Nancy (1998). The feminist standpoint
revisited & other essays. Westview: Oxford.
- Le Doeuff, Michèle (1989). L’étude et le rouet. 1.
Des femmes, de la philosophie, etc. Paris: Seuil.
- Le Doeuff, Michèle (1998). Le sexe du savoir.
Paris: Flammarion.
- Mathieu, Nicole-Claude (1991). L’anatomie politique.
Catégories et idéologies du sexe. Paris: Côté-Femmes.
- Mathieu, Nicole-Claude (1999), «Bourdieu ou le
pouvoir auto-hypnotique de la domination masculine», Les Temps Modernes,
n° 604, pp. 286-324.
- Michard, Claire (1988), «Les valeurs sémantiques
’humain’ et ’humain mâle’», in Catherine Fuchs (dir.), L'ambiguïté et la
paraphrase, Centre de publications de l’université de Caen, 1988, 135-138.
- Michard, Claire (1982) Sexisme et sciences
humaines: pratique linguistique du rapport de sexage (en collab. avec Claudine
Ribéry). Lille: Presses universitaires de Lille.
- Michard, Claire (2002) Le Sexe en linguistique:
sémantique ou zoologie ? 1, Les analyses du genre lexical et grammatical des
années 1920 aux années 1970. Paris: L’Harmattan.
- Pheterson, Gail (2001), Le prisme de la
prostitution, Paris: L’Harmattan.
- Tabet Paola (1987), «Du don au tarif. Les relation
sexuelles impliquant une compensation», Les Temps Modernes, n°490, pp. 1-53.
- Tabet Paola (1991), «Les dents de la prostituée:
échange, négociation, choix dans les rapports économico-
sexuels», in
Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch (dir.), Sexe et genre. De la
hiérarchie entre les sexes, Paris, Ed. CNRS, pp. 227-244.
- Tabet, Paola (1998). La construction sociale de
l’inégalité des sexes. Des outils et des corps. Paris: L’Harmattan.
- Tabet, Paola (2001), «La grande arnaque.
L’expropriation de la sexualité des femmes», Actuel Marx, n°
30, pp. 131-152
- Wittig, Monique (2001). La Pensée Straight. Paris:
Balland.
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[1] Je remercie
Catherine Kerbrat-Orecchioni, prof. en sciences du langage à Lyon 2 et l’IUFM,
d’avoir attiré l'attention sur ces citations lors de la journée d’étude «Pour
l’usage d’une langue non sexiste dans la communication administrative à
l’université» (28/04/04, ISH, Centre Louise Labé), et de m’avoir communiqué ces
réfé- rences bibliographiques.
[2] Par ex. il
confond Jeanne Favret-Saada avec Nicole-Claude Mathieu, les femmes
seraient-elles interchangeables ? (p.46)
[3] Il est à
noter qu’il préfère citer les chercheures féministes loin de lui, de préférence
anglo-américaines, plutôt que celles vivant et travaillant dans la même ville,
le même pays que lui.
[4] Bourdieu
tente de dissiper cette critique (p.40), pourtant ce geste explicatif me semble
de nouveau très représentatif des écrits masculins, développant des thèses
souvent contradictoires avec les recherches féministes tout en expliquant en
quelques mots, paragraphes qu’il ne s’agirait là que d’une mauvaise
interprétation de leurs analyses, de la part de femmes voulant «monopoliser»
ce domaine d’étude.
[5] Bourdieu
affirme à plusieurs reprises qu’il ne s’agit pas de stratégies conscientes,
délibérées contrairement à ce que démontrent pas mal d’études féministes,
notamment celle en matière de violences physiques et symboliques
[6] «Les
divisions constitutives de l’ordre social, et plus précisément les rapports
sociaux de domination et d'exploitation qui sont institués entre les
genres...». Où est passé le sujet, l’agent ?
[7] «Les
dispositions qui inclinent les hommes à abandonner...» (p.39)
[8] La seule
exception où Bourdieu n’est pas dans l’euphémisme, et parle de «tuer, torturer,
violer, volonté de domina- tion, d’exploitation ou d’oppression» c’est pour
l’expliquer par «la crainte «virile» de s’exclure du monde des «hommes»
sans faiblesse de ceux que l’on appelle parfois des «durs» parce qu’ils sont
durs pour leur propre souffrance et surtout pour la souffrance des autres -
assassins, tortionnaires et petit chefs de toutes les dictatures...» (p.58).
Soit, en remettant l’accent sur le vécu affectif masculin et en situant ces
violences loin de la sphère domestique... .
[9] Quelques
extraits reflétant l’absence d’usage cohérent de ces deux notions: «homme
viril et femme féminine» (p.29); «habitus viril donc non-féminin, ou féminin
donc non masculin» (p.30); la circoncision, rite d’institution de la
masculinité par excellence, entre ceux dont elle consacre la virilité tout en
les préparant symboliquement à l'exercer» (p.31); «éman-
ciper le garçon par
rapport à s amère et d’assurer sa masculinisation progressive» (p.31); «la
série des rites d’institution sexuels orientés vers la virilisation» (p.31);
«l’intention objective de nier la part féminine du masculin» (p.32); «le
travail de virilisation (ou de déféminisation)» (32); «actes virils de
défloration» (p.32); le travail constant de différenciation [...] qui les
porte à se distinguer en se masculinisant ou en se féminisant» (p.92); «la
violence virile apaisée» (p.117).
[10] Pourtant,
il affirme lui-même que «les dominés, notamment les femmes» déploient «une
perspicacité particulière» propre à leur position vécue (p.37).
[11] Je
remercie Françoise Guillemaut, doctorante féministe en sociologie à l’Université
Toulouse-Le Mirail de m'avoir signalé cette contradiction
[12] Confirmé
cette fois-ci: «les homosexuels comprennent mieux le point de vue des
dominants que ces derniers ne peuvent comprendre le leur» (p.37). L’usage du
verbe ‘pouvoir’ renvoie bien à la capacité même, liée à la position vécue.
[13] Bourdieu
semble se penser non seulement comme dans un ailleurs des rapports sociaux de
sexe, cf. «la relation d'extériorité dans la sympathie où je me trouvais
placé» mais que cet ailleurs lui permet en plus «d'orienter autrement et la
recherche et l’action sur les rapports de genre». |