La femme méprisée par la religion

Au nom de Dieu, le second sexe a été proclamé race inférieure !

L'Eglise, et son portrait-robot du coupable
 
«Les quatre femmes de Dieu»
par Guy Bechtel, historien
«La domination masculine»
par Pierre Bourdieu , sociologue

Un long chemin de croix, entre putain, sorcière et bécassine

«On a soupçonné la femme d'être spécialement libidineuse»

C'est Eve qui introduit le péché dans le monde. La Genèse a
beaucoup fait pour la misogynie dans l'histoire occidentale.

L'historien Guy Bechtel s'en défend absolument: son livre n'est ni une déclaration de guerre ni un procès intenté à l'Eglise. Admettons. Reste que ces 300 pages, nourries de lectures pharaoniques, dressent un terrible bilan pour la femme: en 2000 ans de christianisme, elle n'a cessé d'être vilipendée, méprisée et soumise par l'Eglise et ses théologiens.

Au nom de Dieu, le second sexe a été proclamé race inférieure. L'auteur des «Quatre femmes de Dieu, la putain, la sorcière, la sainte et la bécassine» s'explique.

Guy Bechtel. — «Mon propos n'est pas antichrétien. Mais il faut bien convenir qu'à l'égard de la femme, si le mes- sage de Jésus a été clair et très amical, celui de l'Eglise, nourri de sentiments contradictoires, l'a été beaucoup moins. L'Eglise a protégé son corps pour qu'il ne soit pas livré brutalement à la violence masculine, mais a méprisé son esprit. Une attitude que l'on observe dès l'Ancien Testament.

Vous parlez de la faute originelle...

Si le catéchisme de l'Eglise catholique dit aujourd'hui que nous avons été créés hommes et femmes, l'autre version de la Bible évoque le Jardin d'Eden, la création de la femme à partir de la côte de l'homme. Une côte qui a été scrutée pendant des siècles par les théologiens chrétiens: la femme a été créée après l'homme, elle en est un morceau et n'est peut-être pas à l'image de Dieu. Quelques personnages exotiques ont même fait remarquer que l'os de la côte était courbe et représentait le côté ambigu et cauteleux de la femme... Tout cela paraît insensé aujourd'hui, mais a pesé sur les mentalités.

«Le diable et la femme à la messe»
d'après seelenwurzgarten, Ulm, 1483
 

«L'Eglise, alors, proposera un portrait-robot du coupable»

Dans votre livre, vous évoquez la femme en quatre volets, le premier, la femme putain...

Il y a eu un mythe clérical de la lascivité féminine, qui fait qu'on a soupçonné la femme, pendant les premiers siècles, d'être spécialement libidineuse. Tout cela provient du fond de l'Antiquité, avec Juvénal, notamment, qui disait que la femme était toujours insatisfaite mais jamais lasse. Saint Jérôme, plus tard, dira qu'elle est insatiable. Vincent de Bauvais, lui, invente une histoire dans laquelle un fils que sa mère n'a pas reconnu finit par coucher avec elle. La preuve, selon lui, que même nos mères sont des putains.

A nouveau cette prétendue infériorité féminine: la femme est irresponsable sexuellement et mentalement, il faut donc la protéger. Du reste, elle a été constamment soupçonnée d'avortement etde contraception, puisque, infidèle, elle devait avoir des fruits à dissimuler. Dans les premiers pénitentiels, on trouve déjà des questions relatives à cet aspect... Lequel durera, hélas, jusqu'au XXe siècle.

Lors de la répression de la sorcellerie, on cherchedes preuves de culpabilité.
La recherche de la marque du diable sous l'Inquisition, de Clovis Trouille

Vous évoquez aussi le martyre des femmes sorcières à travers des documents assez durs...

Les femmes soupçonnées de sorcellerie diabolique, soupçonnées car elles étaient toutes innocentes, ont été persécutées pendant deux siècles, de 1570 à 1630, dans un périmètre précis, du nord de l'Italie à la Suisse, le long du Rhin jusqu'à Utrecht.

Pendant cette brève période, 200 000 personnes ont été traînées devant les tribunaux, 100 000 condamnées et 50 000 exécutées. Sur tous ces chiffres, 80% étaient des femmes ! La raison ? A cette époque, le climat européen se refroidissait, les catastrophes naturelles se multipliaient. Le peuple, lui, demandait des responsables. L'Eglise, alors, proposera un portrait-robot du coupable, la femme, qui entretient une conspiration avec le diable pour ruiner la chrétienté. Précisons tout de même que la femme n'a jamais été martyrisée en dehors de cette période. Aujourd'hui, il y a des femmes pilotes de ligne. Les seuls interdits touchent à la contraception et à l'ordination.

Au XVIe siècle, les femmes, selon l'Eglise, entretiennent une conspiration avec le diable
pour ruiner la chrétienté. Luca Signorelli, fresque de la cathédrale d'Orvieto
 

Les saintes n'ont pas toujours été bien vues par l'Eglise

 
Même les saintes, dites-vous, s'en sont mal sorties...

Contrairement à ce que l'on croit, les saintes n'ont pas toujours été bien vues par l'Eglise. Les premières, filles de roi comme sainte Adélaïde, n'ont pas trop posé de problèmes: elles meurent, seins coupés, sur des bûchers en criant leur foi chrétienne, mais elles ne parlent pas. A partir du XIIIe siècle, toutefois, un certain nombre d'entre elles ont envie de s'exprimer. L'Eglise a de la peine à les accepter: le mythe de l'infériorité féminine veille au grain. Il faut dire que ces femmes sont embarrassantes. Hildegarde von Bingen, par exemple, dit avoir des rapports avec Dieu et le fait savoir au pape, lui donnant les dernières nouvelles du ciel. Problème de taille: jamais l'Eglise n'a aimé le contact direct, elle veut garder le standard. Jeanne d'Arc, elle, entend des voix, on connaît son destin. L'Eglise laissera faire, et Jeanne ne sera béatifiée que cinq siècles après...

«Longtemps, se regarder dans une glace leur sera interdit !»

Il y a aussi les amoureuses, comme sainte Thérèse de Lisieux, qui font peur à l'Eglise: ces femmes se roulent par terre en criant qu'elles aiment Dieu, qui les pénètre... On connaît le rapport de l'Eglise à la sexualité... Certaines stigmatisées ont peut-être triché, mais il faut les comprendre: ces femmes, souvent, n'avaient pas d'autres moyens de s'exprimer.

Elles ne se sont pas défendues ?

Si, à toutes les époques, mais sans être toujours entendues... Je crois même qu'on les a souvent fait taire. Le couvent, au XVIIIe siècle, est plus dur pour les femmes que pour les hommes. Les hommes peuvent se laver, dis- poser de bibliothèques. Les femmes, non: se laver, c'est déplaire à Dieu. Longtemps, se regarder dans une glace leur sera interdit ! Pour s'en sortir, de nombreuses religieuses voudront aller vers les pauvres et les hôpitaux, mais ce n'est pas toujours permis. D'autres, pour s'exprimer, simuleront des maladies mentales ou des possessions. Mystiques ou prophétesses, elles seront en général le plus rapidement possible bâillonnées.

Aujourd'hui ?

De grands progrès ont été faits, mais demeure une certaine suspicion. Il faut savoir que l'antiféminisme n'est pas propre au christianisme. Dans toutes les religions, la femme a été considérée comme inférieure. Mais, à cela, l'Eglise a rajouté la bécassine: en plus, la femme est bête. C'est une affreuse contradiction: si la femme est diabolique, comment peut-elle être bête en même temps ?

Propos recueillis par Blaise Willa

«Les quatre femmes de Dieu», Guy Bechtel, Editions Plon

«Les quatre femmes de Dieu»
Guy Bechtel, Editions Plon
 

Guy Bechtel, Historien républicain anticlérical. Auteur notamment de La Chair, le Diable et le Confesseur: une histoire de la confession, Plon, Paris 1994; La Sorcière et l'Occident. La destruction de la sorcellerie en Europe, des origines aux grands bûchers, Plon, Paris 1997; Les quatre femmes de Dieu: la putain, la sorcière, la sainte et la Bécassine, Plon, Paris 2000.

Les hommes anciens ont fort bien pu vénérer des déesses, tout en asservissant leurs propres épouses.

Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu, p. 281:

    Selon le modèle le plus couramment évoqué dans les milieux féministes, la société ancienne, vers 10 000 ou 8 000 ans avant Jésus-Christ, aurait été matriarcale. Les femmes y auraient disposé, sinon de tous les pouvoirs, du moins d'une grande importance dans la société, et elles n'auraient en tout cas pas été dévalorisées.

    Point de départ qui s'appuie sur les cultes de la fécondité dont l'existence est certaine à cette époque, mais dont les conséquences qu'en tirent les féministes sont hautement hypothétiques. D'abord l'existence passée d'un matriarcat important en Europe n'est nulle part établie, même si nos sociétés ont certainement connu des moments d'un patriarcat plus ou moins pesant (allégé, par exemple, au XIIIème siècle).

    Les femmes au pouvoir, c'est un joli mythe, mais historiquement sans l'ombre d'une réalité, sauf très loin de nous, chez les Inuits par exemple, ou encore dans le petit Etat du Kérala, au sud de l'Inde. On confond trop l'importance des femmes, qui a pu varier selon les structures sociétales dans le temps, et le pouvoir proprement dit, principe organisationnel de ces sociétés qui paraît bien, sur notre continent au moins, être resté aux mains des mâles de façon constante.

    Ensuite, l'existence de cultes de la fécondité dans la préhistoire ne prouve en rien l'existence du matriarcat à ces époques: les hommes anciens ont fort bien pu vénérer des déesses, tout en asservissant leurs propres épouses. L'Eglise catholique n'a pas fait autre chose pendant des siècles: elle a rendu un culte à Marie, en même temps que ses théologiens insultaient sans cesse les femmes au quotidien.

    Toutes les religions ont fait à peu près un sort identique aux femmes

Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu,p. 283-284:

    La femme a toujours provoqué à la fois attirance et inquiétude chez ses partenaires. L'angoisse devant la femme a sans doute été vécue par chaque homme depuis les origines. Pour lui, les interrogations sont multiples: est-il à la hauteur, se met-il en danger en la pénétrant, sortira-t-il vivant du contact, son salut ne sera-t-il pas compromis ? Il existe chez les mâles une terreur permanente de la femme, qui explique, bien mieux que la faiblesse musculaire du deuxième sexe et l'apparition du cheval dans la traction des charrues vers 8 000 avant Jésus-Christ, le fait historique qu'ils ont sous toutes les latitudes cherché à encadrer la liberté féminine, la sexualité féminine, la personnalité féminine, la nocivité féminine.

    Dès lors que ces motifs d'angoisse sont des invariants pour les mâles de tous les temps, on comprend mieux que toutes les religions aient fait à peu près un sort identique aux femmes, et même, comme Pierre Bourdieu l'a montré (La Domination masculine, Seuil, Paris 1998), se soient employées pour que les institutions (famille, école, monde du travail) perpétuent cet état de dépendance.

Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu,p. 284:

    Toutes les philosophies, ou pratiquement toutes les religions et morales anciennes ont insisté sur l'infériorité de la femme. L'Eglise (catholique) aussi. On a vu partout la femme en putain, quelque fois aussi en être dia- bolique, mais déjà plus rarement, pour la raison qu'il existe peu de diables en dehors du christianisme. L'Eglise a tout cru, tout suivi. Elle a accumulé les griefs et en a rajouté. Seule elle a pensé à la fois la femme infé- rieure, putain, infernale et, en plus, idiote, ce qui est d'ailleurs contradictoire: comment pourrait-on en même temps avoir les ruses du Diable et la bêtise de la bécasse ?

L'Eglise catholique n'a pas réussi ni à imposer sa société, ni à figer les femmes dans l'infériorité

Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu,p. 285:

    Matériellement le christianisme a été généreux et protecteur pour la femme. On n'y trouve pas l'obligation du port du voile, ni les mariages d'enfants de moins de douze ans, ni toutes les séques- trations que d'autres religions ont recommandées ou au moins tolérées: gynécée, harem, purdah. Inconnues aussi chez les chrétiennes sont les mutilations sexuelles et autres, les pieds déformés, la clitoridectomie, l'incision clitoridienne, la couture des grandes lèvres; et plus généralement la vente et l'asservissement corporel des femmes qui se perpétuent encore aujourd'hui dans d'autres civilisations.

    En revanche, le christianisme a été plus sévère moralement. A tous les adjectifs minorants souli- gnant son infériorité, qu'il a utilisés concuremment avec les autres religions, il a ajouté des mots qui visaient à ridiculiser la femme, à la faire passer pour une enfant, une demi-personne, quelque- fois la considérant comme un animal, et non des plus intelligents: oie, dinde, bécasse, etc.

    Surtout, la femme portraiturée par les ecclésistiques est coupable, elle le sera éternellement parce qu'elle est la descendante d'Eve. Et l'Eglise, restée fidèle à sa malédiction première à travers les siècles, a voulu que la femme s'humilie plus que d'autres, reconnaisse cette culpabilité sans équivalent chez l'homme: le péché d'être femme. Elle a longtemps exigé que la confession, en principe aussi à l'écoute des hommes, fût plus inquisitoriale chez la femme.

    Ce vaste projet de tenir la femme en tutelle, de la fermer à la culture et à la distraction, de l'interroger régulièrement sur sa sexualité, de surveiller sa fécondité, de lui interdire toute indépendance, même quand elle était inspirée de Dieu, toutes choses supposées au-delà de ses trop maigres compétences, a cependant fini par échouer. La femme n'a plus supporté toutes ces limitations et cette morgue. Elle s'est libérée ou a été libérée par la loi civile, et l'Eglise catholique, qui n'a pas réussi ni à imposer sa société, ni à figer les femmes dans l'infériorité, s'est retrouvée bien seule et bien contrite.

La domination masculine

Pierre Bourdieu (1930-2002)

Sociologue néo-marxiste. Professeur au Collège de France. Auteur de nombreux ouvrages, notamment Les Héritiers, Editions de Minuit, Paris, 1964; La Noblesse d'Etat, Editions de Minuit, Paris, 1989; La Misère du monde, Le Seuil, Paris, 1993 Raisons pratiques (compilation), Le Seuil, Paris, 1994 ; Contre- feux, Raisons d'agir Editions, Paris 1998; La domination masculine, Seuil, Paris 1998; Les structures sociales de l'économie, Seuil, Paris 2000.

Vidéo: Entretien avec Pierre Bourdieu,
Extrait du DVD «Penseurs de notre temps»
 

 
La lutte féministe au cœur des combats politiques

Préambule du livre La Domination masculine,Editions Seuil, Paris, octobre 1998

Pierre Bourdieu
Source: http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BOURDIEU/10801
[Texte intégral

La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les insti- tutions qui accomplissent le travail de repro- duction de «l’éternel masculin» ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ?

Par Pierre Bourdieu

Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logi- que de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le para- doxe de la doxa (2): le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de «folies» (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domi- nation, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si sou- vent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus générale- ment, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division (nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement «le pouvoir hyp- notique de la domination», Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque: «Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous,» ses «femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4)

«Lignes de démarcation mystiques», «rites mystiques»,ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine.

Une stratégie de transformation

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l'alternative ruineuse entre le «matériel» et le «spirituel» ou l’«idéel» (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites «matérialistes», qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites «symboliques», souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifique- ment l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) - la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6).

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les «genres» en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même.

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensem- bles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus «agressifs» et les femmes plus «craintives» -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7).

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratif- iant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de «l'éternel féminin» ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d'aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de «l’histoire des femmes»: les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n'obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l'histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.

Pierre Bourdieu

    (1) Faute de savoir clairement si des remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à qui j’aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude pour ceux et surtout celles qui m’ont apporté des témoignages, des documents, des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu’ils ou elles ont mises en lui.

    (2) NDLR: La doxa est l’ensemble des croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l’objet de remise en question.

    (3) NDLR: Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).

    (4) Virginia Woolf, Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p. 200.

    (5) NDLR: Qui place au centre l’homme, et non la femme.

    (6) Ne serait-ce que pour attester que mon propos présent n’est pas le produit d’une conversion récente, je renvoie aux pages d’un livre déjà ancien et dans lequel j’insistais sur le fait que, lorsqu’elle s’applique à la division sexuelle du monde, l’ethnologie peut « devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse» (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).

    (7) Voir, entre autres, J.A. Sherman, Sex-Related Cognitive Differences: An Essay on Theory and Evidence, Thomas, Springfield (Illinois), 1978; M.B. Parlee, «Psychology: Review Essay», Signs: Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp. 119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en 1968); M.B. Parlee, «The Premenstrual Syndrome», Psychological Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465.


Le masculinisme de
«La domination masculine» de Bourdieu

par Léo Thiers-Vidal

Source: http://www.chiennesdegarde.com - 4 mai 2004
[texte intégral]
Quelques aspects problématiques de l’analyse produite
par Bourdieu dans son livre «La domination masculine»

L’objet de cette intervention est de présenter quelques aspects problématiques de l’analyse produite par Bourdieu dans son livre «La domination masculine», qui pourraient servir de guide de vigilance pour les hommes désirant travailler sur la question du genre. Le dénominateur commun de ces aspects pourrait être qualifié de «masculinisme». Introduit en France par la philosophe féministe Michèle Le Doeuff, celle-ci l’a définie de la façon suivante: «ce particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de vue)» (1989 p.55).

Ou avec les propres mots de Bourdieu: «Le propre des dominants est d’être en mesure de faire reconnaître leur manière d’être particulière comme universelle» (p.69).

Deux citations [1], extraites d’un article de la linguiste féministe Claire Michard (1987 p.137) peuvent aider à rendre concret cette définition:

  • «Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées» (Claude Lévi-Strauss)
  • «Encore aujourd’hui une des raisons pour lesquelles les adolescents des classes populaires veulent quitter l’école et entrer au travail très tôt, est le désir d’accéder le plus vite possible au statut d’adulte et aux capacités économiques qui lui sont associées: avoir de l’argent, c’est très important pour s’affirmer vis-à-vis de copains et avec les filles, donc pour être reconnu et se reconnaître comme “un homme”» (Pierre Bourdieu)

J’utiliserai pour ma part la notion de masculinisme de la façon suivante: «le masculinisme consiste à produire ou reproduire des pratiques d’oppression envers les femmes - quel que soit le domaine d’action - et ce à partir de la masculinité, la position vécue de domination selon l’axe de genre».

En quoi consisterait ce masculinisme théorique à la Bourdieu ? Quelques éléments à partir de l’excellente analyse effectuée par Nicole-Claude Mathieu dans «Bourdieu ou le pouvoir auto-hypnotique de la domination masculine» (1999).

Ignorance, méconnaissance, déformation, sélection,
citation erronée [2] d’analyses féministes sur le sujet.

Bourdieu, entre autre, ignore le travail théorique fondateur effectué par des théoriciennes féministes francophones [3], telles que Christine Delphy, Colette Guillaumin, Paola Tabet, Nicole-Claude Mathieu ou Monique Wittig, dont il semble considérer l’approche théorique comme relevant d’un «matérialisme primaire». Ces théoriciennes ont pourtant contribué de façon centrale à rendre possible une analyse critique innovante des rapports sociaux de sexe. Selon l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu, ce qui motive ce traitement c’est probablement le fait que ces théoriciennes «ne se cachent pas d’être féministes» (1999 p.291) et pourrait donc être analysé comme relevant d'un l’anti-féminisme sélectif. Selon la philosophe Françoise Armengaud, il s’agit d’«un coup sciemment porté aux tendances les plus sociologiques de la recherche féministe et les plus radicales du mouvement des femmes» (in Mathieu, 1999 p. 293).

Cette pratique n’est pas propre à Bourdieu, elle caractérise à mon avis bon nombre de travaux produits par les membres du groupe dominant dont les écrits témoignent de leur ambiguïté profonde à l’égard du féminisme, en particulier le féminisme matérialiste et radical. Elle ne se limite pas à rendre invisible les études féministes, donc le travail des féministes, donc des femmes (ce qui relève du sexisme classique), mais consiste globalement à refuser de prendre en compte réellement et honnêtement le travail théorique effectué par les femmes, en particulier lorsque celles-ci s’inscrivent dans une démarche féministe. Elle s’apparente à la dynamique politique d’exploitation domestique des femmes dans la mesure où ces auteurs masculins approprient sélectivement les savoirs produits par les femmes, en modifient le sens et la portée politique afin de les redéployer selon un propre ordre du jour, en bénéficiant des retombées positives - symboliques et matérielles - de leurs productions et en omettant de rendre visible le travail de ces femmes. Selon Nicole-Claude Mathieu: «on peut se demander s’il ne s’agit pas [...] d’une démonstration particulièrement voyante de la domination masculine, qui redouble l’oppression des femmes par la suppression ou la distorsion de leurs expériences et de leurs analyses» (1999 p.298).

Méconnaissance des enjeux violents
de la réalité genrée et de ses rapports de force

Bourdieu privilégie dans son livre l’analyse de la dimension symbolique de la domination masculine. En soi, cela n’est pas un problème, sauf qu’il ne l’annonce pas explicitement, en particulier dans le titre, et que tout laisse à penser qu’il semble toujours considérer - comme dans son article de 1990 - que cette dimension symbolique «fait l'essen- tiel de la domination masculine». En témoigne cette affirmation: «la position particulière des femmes sur le marché des biens symboliques explique l’essentiel des dispositions féminines» (p.106).

Il évacue de cette façon ce qui a fait l’objet de la majorité des analyses féministes et qui est essentiel à une com- préhension adéquate des rapports sociaux de sexe, en particulier sa dimension symbolique: l’analyse des aspects matériels centraux de l’oppression des femmes par les hommes tels que l’exploitation domestique des femmes (Delphy) donc leur exclusion de la vie publique; l’appropriation masculine des outils complexes, des armes et de la violence (Tabet); l’appropriation donc l’exploitation sexuelle des femmes (Guillaumin, Tabet); le monopole masculin sur la production de savoir et son déploiement masculiniste (Le Doeuff, Mathieu); l'organisation hétérosexuelle des rapports humains (Wittig);... .

En méconnaissant la dimension matérielle [4], Bourdieu pense, à mon avis, mal le lien entre dimension matérielle et symbolique, ce qui l’amène à faire peser le poids politique sur les femmes, sur ce qu’elles devraient faire ou ne pas faire pour éviter la continuation de la violence symbolique et non sur les hommes, qui disposent pourtant d’une bien plus grande marge de manœuvre symbolique et matérielle pour agir sur les rapports sociaux de sexe.

De nouveau, Bourdieu n’a pas le monopole sur cette pratique. Bon nombre de membres du groupe dominant travaillant sur ce sujet ignorent, minimalisent, sous-estiment le poids des pratiques matérielles oppressives sur le vécu des femmes, et échouent ainsi à penser les dimensions matérielles et symboliques des rapports sociaux de sexe, et leur interaction.

La démarche critique de ces hommes consiste paradoxalement, et je cite les sociologues féministes Huguette Dagenais et Anne-Marie Devreux, à «[éviter] de se confronter au rapport avec l’autre sexe et à la réalité de ce rapport» (1998 p.11). Or ce geste d’évitement permet à ces auteurs de faire au moins une double économie psycho-politique: celle qui consiste à ne pas reconnaître pleinement les violences structurelles et individuelles que les pairs masculins infligent aux femmes; celle qui consiste à ne pas quitter une approche avant tout intellectuelle des rapports sociaux de sexe au bénéfice d’une approche intégrant intellect et affect de façon non-biaisée, c'est-à-dire en ne privilégiant pas les affects des hommes sur ceux des femmes. En effectuant ce geste d'évitement, ces hommes nourrissent également leur identification positive et leur attachement à la masculinité.

Vision euphémique, dépolitisée et
symétrisée des rapports sociaux de sexe

Assez logiquement, lorsqu’on méconnaît la dimension matérielle des rapports sociaux de sexe, on en arrive à décrire les raisons de l’existence et de la continuation de l’oppression des femmes par les hommes, comme ne relevant pas avant tout d’actes violents concrets, s’inscrivant dans une structure sociale hiérarchisé. Actes de la part des hommes, motivés par le maintien de bénéfices matériels et symboliques, conscients [5] de leur position vécue de domination vis-à-vis des femmes et s’appuyant sur une expertise politique genrée élaborée à travers les différentes expériences vécues. Il est donc logique, lorsqu’on développe une vision aussi désincarnée des rapports sociaux de sexe, de mettre l’accent sur une incorporation «comme par magie», «comme par enchantement», «en deçà de la conscience et de la volonté» du principe androcentrique institué dans l’ordre des choses - plutôt que sur la prédominance des violences masculines, symboliques, matérielles et physiques.

De façon comparable on mettra l’accent, et je cite Bourdieu, sur: «Le pouvoir symbolique ne peut s’exercer sans la contribution de ceux qui le subissent et qui ne le subissent que parce qu’ils le construisent comme tel» (p.46), c’est-à-dire sur la responsabilité, l’adhésion ou le consentement des membres du groupe dominé vis-à-vis de leur oppression. En effet, seule la prise en compte de l’influence de la dimension matérielle sur la dimension symbolique permet d’envisager comme question principale la participation des hommes à l’oppression des femmes et non celles des femmes à leur propre oppression. Et Bourdieu de poser ensuite: «les victimes de la domination symbolique peuvent accomplir avec bonheur (au double sens) les tâches subalternes ou subordonnées [...]» (p.64)

Cette vision désincarnée [6], qui ne pense pas les rapports violents agis par les hommes concrets et leurs effets sur les femmes concrètes, mène alors logiquement à une vision symétrisée des rapports sociaux de sexe ou hommes et femmes sont, et je cite Nicole-Claude Mathieu, «quoique différemment quand même, dominées par la domination». En effet, Bourdieu semble penser le lien entre structure genrée et position vécue de façon relati- vement symétrique: «Si les femmes, soumises à un travail de socialisation qui tend à les diminuer, à les nier, font l’apprentissage des vertus négatives d’abnégation, de résignation et de silence, les hommes sont aussi prison- niers, et sournoisement victimes, de la représentation dominante» (p.55)

Victimisation et déresponsabilisation des hommes

Cela nous permet de pointer un quatrième aspect du masculinisme théorique de Bourdieu, mais qui caractérise également bon nombre des écrits à ce sujet de la part de membres du groupe dominant: la victimisation et la déresponsabilisation [7] des hommes. Selon Bourdieu, le privilège masculin serait également un piège imposant à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité. Ce devoir de «virilité entendue comme la capacité reproductive, sexuelle et sociale mais aussi l’aptitude au combat et à l’exercice de la violence est avant tout une charge» (p.57), celle d’être toujours à la recherche d’accroître son honneur dans la sphère publique. La virilité deviendrait ainsi un idéal impossible, «le principe d’une immense vulnérabilité». Les dominants seraient donc «obligés» d’appliquer à leur corps, leur être et leurs actes les schèmes de l’inconscient engendrant «de formidables exigences» (p.76). L'expérience masculine de la domination et ses contradictions serait alors à décrire comme «une sorte d’effort désespéré, et assez pathétique (...) que tout homme doit faire pour être à la hauteur de son idée enfantine de l’homme» (p.76). L’homme est selon Bourdieu, «gouverné», «dirigé», «guidé» par l’honneur, qui serait «une force supérieure».

Outre la charge affective forte marquant ces descriptions du vécu masculin [8] - charge dont ses descriptions du vécu féminin sont dénuées, ce qui est révélateur d’un androcentrisme affectif - il est à noter que Bourdieu se sert - de façon peu cohérente d’ailleurs [9] - de la distinction entre virilité et masculinité, de telle façon à concentrer dans la virilité ce qui serait source de domination des femmes, et source d’aliénation des hommes (on note de nouveau la vision symétrique), lui permettant de maintenir la masculinité comme positive. Or, de cette façon, il ignore de nouveau les apports des analyses féministes matérialistes qui pensent les rapports sociaux de sexe comme relevant d’une construction sociale de la domination, où le genre précède le sexe, c'est-à-dire où les pratiques d’oppression produisent l’hiérarchisation qui elle-même donne lieu à la division en masculin et féminin. Comme l’indique la sociologue féministe Christine Delphy: «le masculin et le féminin sont les créations culturelles d’une société fondée, entre autres hiérarchies, sur une hiérarchie de genre» (1991 p.98).

Et si nous voulons penser une société débarrassée de l’oppression des femmes par les hommes, il faut, selon Delphy, être capable de penser le non-genre. C’est-à-dire, pour revenir à Bourdieu, qu’il ne s’agit pas tant de sauvegarder la masculinité en la distinguant de la virilité, mais bien de tenter de penser l’abolition même de la masculinité en tant que subjectivité et pratique d’oppression.

Note épistémologique finale

Pour finir, Bourdieu semble refuser toute considération de l’influence des circonstances historiques-matérielles sur la façon dont les hommes pensent les rapports sociaux de sexe et c’est là, à mon avis, la clef principale de com- préhension de son masculinisme théorique. Il considère l’idée féministe selon laquelle être un homme, ne pas vivre l'expérience des femmes, serait un obstacle à l’analyse scientifique comme une manière d’ “importer dans le champ scientifique la défense politique des particularismes qui autorise le soupçon a priori, et mettre en question l'univer- salisme qui, à travers notamment le droit d’accès de tous à tous les objets, est un des fondements de la Répu- blique des sciences” (p.123) [10].

On retrouve dans cet argument une logique bien masculine d’appropriation, de droit d’accès qui rappelle le droit d'accès sexuel et d’appropriation des hommes à toutes les femmes; de plus, il ne s’agit pas tant de droit d’accès mais des modalités et des possibilités d’accès à un objet de savoir. En revanche, et cela témoigne de nouveau du masculinisme théorique de Bourdieu, il semble défendre une vision épistémologique opposée lorsqu’il aborde la place des homosexuels dans la recherche [11] puisqu’il affirme alors: “les homosexuels sont particulièrement armés pour (...) réaliser [le travail de destruction et de construction symbolique visant à imposer de nouvelles catégories de perception et d’appréciation] et ils peuvent mettre au service de l’universalisme, notamment dans les luttes subversives, les avantages liés au particularisme” (1998 p.134). [12]

Il me semble en effet que le point de départ de toute analyse des rapports sociaux de sexe à partir d’une position vécue masculine devrait consister à prendre pleinement conscience des implications épistémologiques, psycho- logiques et affectives du fait d’être présent au monde à partir d’une position sociopolitique particulière, celle de dominant selon l’axe de genre (et de sexualité). Ou, avec les propres mots de Bourdieu [13] - lorsqu’il critique Nicole-Claude Mathieu et qu’il parle des femmes et de leurs limitations et incapacités - il s’agit de pousser «jusqu’au bout l’analyse des limitations et des possibilités de pensée et d’action» (p.47), mais cette fois-ci propres au vécu matériel et symbolique masculin.

Autres articles du même auteur, sur: http://triangle.ens-lsh.fr/

Bibliographie de la communication et pistes de lecture
  • Bourdieu, Pierre (1998), La domination masculine, Paris: Seuil.
  • Dagenais, Huguette et Anne-Marie Devreux (1998), «Les hommes, les rapports sociaux de sexe et le féminisme: des avancées sous le signe de l’ambiguïté». Nouvelles Questions Féministes, 19 (2-3-4), 1-22.
  • Delphy, Christine (1991), «Penser le genre: quels problèmes ?», in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch (dir.), Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Ed. CNRS, pp. 89-101.
  • Delphy, Christine (1998). L’ennemi principal. I. Economie politique du patriarcat. Paris: Syllepse.
  • Delphy, Christine (2001). L’ennemi principal. II. Penser le genre. Paris: Syllepse.
  • Guillaumin, Colette (1992). Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature. Paris: Côté-Femmes.
  • Hartsock, Nancy (1998). The feminist standpoint revisited & other essays. Westview: Oxford.
  • Le Doeuff, Michèle (1989). L’étude et le rouet. 1. Des femmes, de la philosophie, etc. Paris: Seuil.
  • Le Doeuff, Michèle (1998). Le sexe du savoir. Paris: Flammarion.
  • Mathieu, Nicole-Claude (1991). L’anatomie politique. Catégories et idéologies du sexe. Paris: Côté-Femmes.
  • Mathieu, Nicole-Claude (1999), «Bourdieu ou le pouvoir auto-hypnotique de la domination masculine», Les Temps Modernes, n° 604, pp. 286-324.
  • Michard, Claire (1988), «Les valeurs sémantiques ’humain’ et ’humain mâle’», in Catherine Fuchs (dir.), L'ambiguïté et la paraphrase, Centre de publications de l’université de Caen, 1988, 135-138.
  • Michard, Claire (1982) Sexisme et sciences humaines: pratique linguistique du rapport de sexage (en collab. avec Claudine Ribéry). Lille: Presses universitaires de Lille.
  • Michard, Claire (2002) Le Sexe en linguistique: sémantique ou zoologie ? 1, Les analyses du genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970. Paris: L’Harmattan.
  • Pheterson, Gail (2001), Le prisme de la prostitution, Paris: L’Harmattan.
  • Tabet Paola (1987), «Du don au tarif. Les relation sexuelles impliquant une compensation», Les Temps Modernes, n°490, pp. 1-53.
  • Tabet Paola (1991), «Les dents de la prostituée: échange, négociation, choix dans les rapports économico- sexuels», in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch (dir.), Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Ed. CNRS, pp. 227-244.
  • Tabet, Paola (1998). La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps. Paris: L’Harmattan.
  • Tabet, Paola (2001), «La grande arnaque. L’expropriation de la sexualité des femmes», Actuel Marx, n° 30, pp. 131-152
  • Wittig, Monique (2001). La Pensée Straight. Paris: Balland.

[1] Je remercie Catherine Kerbrat-Orecchioni, prof. en sciences du langage à Lyon 2 et l’IUFM, d’avoir attiré l'attention sur ces citations lors de la journée d’étude «Pour l’usage d’une langue non sexiste dans la communication administrative à l’université» (28/04/04, ISH, Centre Louise Labé), et de m’avoir communiqué ces réfé- rences bibliographiques.

[2] Par ex. il confond Jeanne Favret-Saada avec Nicole-Claude Mathieu, les femmes seraient-elles interchangeables ? (p.46)

[3] Il est à noter qu’il préfère citer les chercheures féministes loin de lui, de préférence anglo-américaines, plutôt que celles vivant et travaillant dans la même ville, le même pays que lui.

[4] Bourdieu tente de dissiper cette critique (p.40), pourtant ce geste explicatif me semble de nouveau très représentatif des écrits masculins, développant des thèses souvent contradictoires avec les recherches féministes tout en expliquant en quelques mots, paragraphes qu’il ne s’agirait là que d’une mauvaise interprétation de leurs analyses, de la part de femmes voulant «monopoliser» ce domaine d’étude.

[5] Bourdieu affirme à plusieurs reprises qu’il ne s’agit pas de stratégies conscientes, délibérées contrairement à ce que démontrent pas mal d’études féministes, notamment celle en matière de violences physiques et symboliques

[6] «Les divisions constitutives de l’ordre social, et plus précisément les rapports sociaux de domination et d'exploitation qui sont institués entre les genres...». Où est passé le sujet, l’agent ?

[7] «Les dispositions qui inclinent les hommes à abandonner...» (p.39)

[8] La seule exception où Bourdieu n’est pas dans l’euphémisme, et parle de «tuer, torturer, violer, volonté de domina- tion, d’exploitation ou d’oppression» c’est pour l’expliquer par «la crainte «virile» de s’exclure du monde des «hommes» sans faiblesse de ceux que l’on appelle parfois des «durs» parce qu’ils sont durs pour leur propre souffrance et surtout pour la souffrance des autres - assassins, tortionnaires et petit chefs de toutes les dictatures...» (p.58). Soit, en remettant l’accent sur le vécu affectif masculin et en situant ces violences loin de la sphère domestique... .

[9] Quelques extraits reflétant l’absence d’usage cohérent de ces deux notions: «homme viril et femme féminine» (p.29); «habitus viril donc non-féminin, ou féminin donc non masculin» (p.30); la circoncision, rite d’institution de la masculinité par excellence, entre ceux dont elle consacre la virilité tout en les préparant symboliquement à l'exercer» (p.31); «éman- ciper le garçon par rapport à s amère et d’assurer sa masculinisation progressive» (p.31); «la série des rites d’institution sexuels orientés vers la virilisation» (p.31); «l’intention objective de nier la part féminine du masculin» (p.32); «le travail de virilisation (ou de déféminisation)» (32); «actes virils de défloration» (p.32); le travail constant de différenciation [...] qui les porte à se distinguer en se masculinisant ou en se féminisant» (p.92); «la violence virile apaisée» (p.117).

[10] Pourtant, il affirme lui-même que «les dominés, notamment les femmes» déploient «une perspicacité particulière» propre à leur position vécue (p.37).

[11] Je remercie Françoise Guillemaut, doctorante féministe en sociologie à l’Université Toulouse-Le Mirail de m'avoir signalé cette contradiction

[12] Confirmé cette fois-ci: «les homosexuels comprennent mieux le point de vue des dominants que ces derniers ne peuvent comprendre le leur» (p.37). L’usage du verbe ‘pouvoir’ renvoie bien à la capacité même, liée à la position vécue.

[13] Bourdieu semble se penser non seulement comme dans un ailleurs des rapports sociaux de sexe, cf. «la relation d'extériorité dans la sympathie où je me trouvais placé» mais que cet ailleurs lui permet en plus «d'orienter autrement et la recherche et l’action sur les rapports de genre».