Au cœur du cerveau

«Il faudrait avoir une démarche semblable à celle des Lumières.»

Interview de Jean-Pierre Changeux, chercheur à l'Institut Pasteur

Au coeur du cerveau

L'homme se résume-t-il à son cerveau ? Est-il une machine hypersophistiquée ou un prodige ?

Rencontre avec un neurobiologiste de premier plan, Jean-Pierre Changeux, chercheur à l'Institut Pasteur, professeur au Collège de France et auteur de «L'homme neuronal».

Construire - Numéro 23 - 9 juin 1993
[Texte intégral]
 Jean-Pierre Changeux (Photo: Jean Mohr)
«Je pense qu'il est particulièrement important de bien
faire la différence entre ce qui est et ce qui doit être»

Jean-Pierre Changeux, est-il vrai qu'on pourra un jour voir sur un écran TV notre imagerie mentale, et jusqu'à nos rêves ?

- Déchiffrer le «code neural» de nos représentations mentales est devenu l'un des problèmes majeurs de la neuro- biologie contemporaine. A l'aide d'enregistrements électro-physiologiques, on tente, essentiellement chez l'animal, d'identifier les états d'activité des cellules nerveuses individuelles en relation avec des processus définis: perception, action, etc... Ainsi enregistre-t-on dans le cortex temporal du singe les neurones qui répondent à l'expression du visage. Dans le cortex préfrontal se trouvent les neurones qui entrent en activité lorsque le singe se saisit d'une cacahuète et la porte à sa bouche. Fait remarquable: lorsque le singe voit l'expérimentateur faire le même mouvement, ces mêmes neurones entrent en activité. Le singe fait donc le lien !

Autre technique, la caméra à positons, qui permet de suivre et de reconstituer sur un écran TV des états d'activités de régions définies du cerveau: des images différentes s'observent lorsque le sujet ouvre ou ferme les yeux, entend de la musique et l'on peut distinguer s'il s'agit de musique classique ou de sons désorganisés.

Si tout est neuronal, avons-nous encore besoin de la notion transcendante d'Esprit ?

- Le mot «Esprit » est trop global. Je dirais plutôt qu'il existe dans notre cerveau des architectures neuronales qui contribuent aux états de conscience. Et cent milliards de neurones dans notre encéphale peuvent se combiner entre eux pour créer ces architectures, les combinaisons sont astronomiques, au sens littéral !

Diriez-vous alors que l'homme est une sorte d'animal de génie, sorti de son assiette naturelle? Un prodige ?

- Blaise Pascal disait: «Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige !». Le mot «prodige» est difficile à utiliser sans ces autres qualificatifs.

Avec Lamarck, puis Darwin, s'est développée la notion que l'homme s'intègre à l'évolution de la vie sur terre, des organismes vivants et des vertébrés. Cette notion s'est imposée sur la base de l'anatomie et de la physiologie comparée, de la distribution géographique des espèces vivantes et des documents paléontologiques. Le terme «prodigieux» devrait être remplacé, selon moi, par «naturel ».

L'autre comme soi-même

Autrement dit, l'homo erectus existerait-il aujourd'hui, lui accorderait-on les droits de l'homme ?

- Ça, c'est en effet un joli débat platonicien ! (rires). Mais ce qui est clair, c'est qu'il y a un phénomène humain - terme qu'employait d'ailleurs Teilhard de Chardin: au cours de son évolution biologique, le cerveau de l'homme a développé des compétences ou facultés nouvelles, liées essentiellement à son évolution génétique, qui ont permis à la fois le développement de sa vie sociale et de ses capacités de raisonnement.

Ces capacités lui ont permis de former des représentations de plus en plus complètes et «abstraites» du monde extérieur et de lui-même vivant en société. A cet égard, une compétence extrêmement importante, c est la capacitité du cerveau humain de représenter l'autre. Et non seulement de représenter autre, mais de représenter l'autre comme soi-même.

«L'autre comme soi-même», c'est d'ailleur le titre d'un livre qu'a publié récemment le philosophe Paul Ricœur, et le neurobiologiste que je suis ne le rejettera certainement pas. (1) Il définit la visée éthique, que je reprends sous la forme suivante: faire en sorte que par ses représentations mentales de l'autre comme soi-même et par les normes qu'il va produire dans la société, l'homme accède à une vie plus harmonieuse dans des institutions justes.

Art, religion et culture

Mais quel rôle faites-vous jouer à l'art, à la religion, à la culture ?

- Celui de relier, de rassembler les groupes humains par des représentaions symboliques. Les mythes, les croyances, le langage lui-même jouent à cet égard un rôle très important, essentiel à la cohérence d'un groupe social. Ils font intervenir des représentations mentales mémorisées, transmises de manière épigénique — c'est à dire ne faisant pas intervenir d'altération du génome, mais se propageant de cerveau à cerveau, par l'éducation, etc. Cette évolution culturelle a précédé l'homo sapiens. La diversification des cultures se serait produite à l'occasion de la découverte du feu par l'homo erectus. Les collectivités se sont rassemblées autour de foyers et des cultures distinctes ont ségrégé géographiquement.

Remplacer les mythes et croyances

Il y a un paradoxe de notre époque. Alors même qu'on a vu une phénoménale progression de la connaissance scientifique et objective de l'homme sur lui-même, on voit un regain d'obscurantisme, de fanatisme, de fiondamentalisme, y compris en Occident.

Oui, et cela m'inquiète et me navre. Parce que cela montre que la connaissance ne diffuse pas dans l'opinion et le public. Au contraire, il y a une sorte de fragmentation, de morcellement du savoir qui le rend encore plus difficile à assimiler par le grand public et par l'opinion. Alors ? Alors il me semble qu'il faudrait avoir une démarche sem-blable à celle des Lumières: essayer comme on l'avait fait à cette époque de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre — j'emploie les termes même de Diderot et d'Alembert - d'en exposer le système aux hommes avec qui nous vivons et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, et tout cela «pour servir l'humanité», pour tenter tous ensemble de concevoir un projet pour l'homme, plus conforme à sa survie — puisque des hommes s'entretuent en ce moment même, tout près d'ici...

Je crois que la responsabilité nous incombe de combiner à la fois une volonté de synthèse, et une prise en compte de la multiplicité et de la diversité des cultures. Il serait passionnant de montrer, par une meilleure éducation sur l'histoire, les cultures, les civilisations, les religions, dans leur diversité et leur évolution, comment l'homme a réussi à survivre dans des conditions difficiles, à expliquer des mondes qui lui étaient totalement hostiles et incompréhen- sibles, comment il a essayé de trouver des explications, comment il a produit des systèmes de croyances qui lui ont permis de calmer momentanément son angoisse en attendant qu'une connaissance objective vienne remplacer mythes et croyances. Connaissance scientifique elle-même sans cesse remise en cause, réexaminée en permanence...

Les connaissances scientifiques se substituent aux croyances. Mais cela n'exclut nullement la possibilité de l'existence d'un Dieu.

— C'est là un domaine d'option philosophique et religieux où chacun est libre de croire ce qu'il veut. Pour ma part, je pense qu'il est particulièrement important — c'est un point que Hume avait déjà souligné — de bien faire la différence entre ce qui est et ce qui doit être.

La science participe au progrès de la connaissance de ce qui est. Il est tout aussi clair que, dans les sociétés humaines, des dispositifs doivent être créés par l'homme pour harmoniser la vie en société, respecter les libertés de l'individu, sa dignité et créer une vie collective harmonieuse. Nous arrivons là dans le domaine de l'éthique. Et je pense très sincèrement que pour parler de «ce qui doit être», il faut déjà être averti de «ce qui est». Il ne suffit pas de décréter «il faut que».

L'éthique ne trouve-t-elle pas un fondement quasiment biologique, neuronal dans cette reconnaissance de, «l'autre comme soi-même» dont vous parliez. A cet égard, vous accordez, je crois, une grande importance à la notion de sympathie.

— Oui, et à l'élargissement de la sympathie. Darwin et d'autres, comme Adam Smith et plus près de nous Kropot- kine, avaient déjà beaucoup réfléchi à la mise en harmonie des interactions des individus dans le groupe social, car la haine existe aussi dans les sociétés humaines. Il a introduit la notion d'élargissement de la sympathie, ce qui veut dire que l'homme va créer des normes, des règles morales qui, au lieu d'aller dans le sens d'une désagrégation des structures sociales, vont au contraire dans le sens d'une meilleure cohérence et harmonie du groupe social, et qui vont de ce fait accroître les chances de survie de l'espèce — ce qui va dans le sens de l'évolution.

On peut donc, sur la base de dispositifs existant dans le cerveau de l'homme, réfléchir à un projet pour l'humanité. Il faut non seulement promouvoir, étendre les Droits de l'homme, mais aussi réfléchir aux Devoirs de l'humanité vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de l'espèce tout entière et d'un environnement en dehors duquel elle ne peut vivre.

Et ce n'est pas telle ou telle prise de position philosophique ou idéologique qui va résoudre le problème. Non ! C'est un débat qui doit s'instaurer, une mise en commun des idées, une réflexion éclairée, selon la démarche qui était celle de L'Encyclopédie, qui a été au siècle des Lumières le fruit d'un effort collectif. Il s'agissait de mettre les connaissances de l'époque en relation les unes avec les autres; chaque article de L'Encyclopédie faisait référence à d'autres articles. Il y a là une sorte de réseau cognitif qui se constituait. Et il s'agit aujourd'hui, au-delà des croyances et des idéologies, de réfléchir à un projet pour l'homme, en toute sérénité. Dépasser les conflits, la diversité et la multiplicité des projets pour les mettre, au-delà, en harmonie.

Une machine impossible à construire

«Constuire une machine capable de reproduire certains
traits de notre cerveau est une chose, mais ...»

En définitive, l'homme ne serait-il qu'une machine extrêmement sophistiquée? A l'inverse, est-on susceptible de construire un jour une machine douée de la même intelligence, de la même affectivité et du même caractère évolutif ?

— Je ne suis pas prophète. Dans ce domaine, la réponse est la même que pour la synthèse de la vie. On peut reconstituer voire «synthétiser» un virus, mais reconstituer une cellule vivante, personne ne l'a jamais fait, il faut contrôler trop de paramètres à la fois. Il me paraît cependant légitime de penser que le cerveau est une machine, de manière générale, mais d'une complexité telle dans son organisation, d'une diversité telle dans son expérience que construire une machine qui jouisse de toutes ses performances me paraît pour l'instant utopique.

Car on ne peut prétendre construire une machine qui ressemble au cerveau humain sans y intégrer le contexte historique et culturel des sociétés humaines passées -et présentes ainsi que la dimension essentielle de l'expérience individuelle !

Construire une machine capable de reproduire certains traits de notre cerveau, comme de lire des textes manuscrits, est une chose, mais de là à obtenir une machine qui écrive une tragédie classique ou qui peigne com-me Poussin... on n'en est pas là !

Les causes qui nous déterminent, tragédie de notre liberté

Notre marge de liberté dépend de cette prodigieuse complexité ?

— Et des conditions dans lesquelles on se trouve. Je partage assez le point de vue de Spinoza: les hommes se sentent libres, disait-il, dans la mesure où ils ignorent les causes qui les déterminent. Et connaîtra-t-on jamais à la fois toutes les causes qui nous déterminent ?

Ce qui me paraît essentiel, c'est notre capacité de délibérer à partir de ce que l'on connaît. Et c'est pourquoi une des grandes conditions de l'exercice de la liberté, selon moi, c'est la connaissance objective. La délibération n'est vraiment libre que dans la mesure où on prend en compte les connaissances disponibles, aussi objectives et géné- rales que possible. La tragédie de la difficulté d'accès à la connaissance devient aujourd'hui la tragédie de notre liberté.

Propos recueillis par Jean-François Duval
 
 
(1) Paul Ricœur. Soi-même comme un autre. Le Seuil, 1990.
 
J.-P. Changeux est notamment l'auteur de L'homme neuronal (Fayard, 1983)
et Matière à pensée (Ed. Odile Jacob, 1989). Il a récemment reçu à Genève le Prix Louis Jeantet de médecine.

Notre cerveau sous influence

Manipulation mentale

Comment notre cerveau réagit

Plusieurs expériences de manipulation font mieux comprendre comment nous prenons nos décisions et comment la raison peut être brouillée par l'émotion.

Dossier réalisé par Olivier Hertel, Hervé Ratel et Elena Sender.
Illustrations: Morgane Le Gall pour Sciences et Avenir
Source: Science et Avenir (septembre 2009)

Éditorial

I. Pourquoi nous acceptons l'autorité

II. Sept stratagèmes de manipulation décryptés

III. Au cœur du circuit de la décision