L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel

Première partie

A partir des techniques de détection de clichés vers le piège central


Deuxième partie

Les avatars des hommes – clichés

 

Bibliographie de Roland Huckel

Avant-propos

Comment nos «idées reçues» créent des clichés

Je constate tous les jours que je ne suis pas seul à surveiller les préjugés réciproques qui troublent nos rapports avec les personnes de notre entourage. Je lis dans la presse qu’à Séville, début 2006, 1'500 imams et rabbins du monde entier se sont rencontrés et ont cherché les moyens de travailler ensemble à la paix (à l'initiative de la Fondation Hommes de Paroles). A cette occasion, le Grand Rabbin de Norvège, Michael Melchior, a évoqué son projet Mosaica auprès de 1'500 élèves d’écoles de Jérusalem: son enquête étudie le contenu des ouvrages scolaires «afin de briser les stéréotypes» réciproques des Musulmans et des Juifs. Bravo !

Je lis la même ambition anti-stéréotypes dans le manuel d’histoire, commun aux classes terminales des lycées de France et d’Allemagne depuis 2006: «Histoire. L’Europe et le monde depuis 1945»1. Les rédacteurs ont dépassé le stade des «manuels nationalistes» d’usage des deux côtés du Rhin pour en finir avec les préjugés séculaires qui brouillaient les images réciproques des deux grands pays européens depuis des siècles et qui jetaient de l’huile dans le feu de leurs conflits. De l’avis de mes collègues, le projet est réussi, l’essentiel est dit… même si mes amis 0spécialistes ont quelques critiques à formuler sur l’un ou l’autre chapitre.

Ces deux projets le montrent: nous commençons à nous méfier des mots courants, que l’habitude nous souffle à l’oreille. Nous ne souhaitons pas que des mots parasites se glissent entre les lignes et faussent nos messages.

* Mais la problématique des préjugés est vaste, entre le racisme et les rêves de supériorité ! Toutes les idées reçues ne sont d’ailleurs pas des erreurs. Exemple récent d’a priori négatif: un ministre vient de déclarer que la tendance à la pédophilie et au suicide est déterminée par des gènes; démenti formel du généticien Axel Kahn, dont les idées reçues, que je trouve positives, sont le produit de longues études. Notez que la résonance scientifique, véhiculée par le mot «gène» actuellement, en fait un excellent cliché dans nos arguments !

* Je ne vais pas arbitrer de tels désaccords: je me contente ici de décrire les mécanismes à l’œuvre dans l'usure des mots, répétés pendant de longues périodes. Je montre pourquoi les paroles, trop souvent entendues, perdent leur sens original, deviennent incontrôlables et agissent alors comme des virus dans l'ordinateur.

* Je signale aussi l’efficacité des clichés dans la promotion des personnes, visées et encensées: ils agissent alors comme des vitamines des organismes sociaux; ils assurent le prestige des leaders en provoquant la chute des concurrents !

* Dans les deux cas, comme virus et comme vitamine, le cliché risque de nous instrumentaliser, de nous dicter notre conduite et de nous priver de notre liberté d’agir… A surveiller donc !

Chacun peut découvrir ces deux mécanismes dans sa vie et dans la société en général, dans les discours profanes autant que sacrés. Je ne peux ici que donner un déclic à cette prise de conscience en analysant les rapports entre «les clichés et moi».

Mais le parc des réalités, minées ou organisées par les clichés, est infini dans le temps et dans l’espace… J’y ai donc choisi quelques thèmes majeurs: la nature et la fonction, les structures hiérarchiques et la protection, la liberté et la satire, la foi et le doute …

Voici les clichés les plus significatifs que j’ai recensés dans mon environnement: je les montre en situation vécue pour montrer leur genèse et expliquer leurs effets.

* Depuis quelques années s’amplifie la poussée des clandestins qui essaient par tous les moyens de rejoindre l’Europe, la nouvelle «Arche de Noë» pour les naufragés de l’Afrique et de l’Orient ! Les reporters signalent que les connaissances de ces candidats sont du niveau de la «carte postale» ! «En France, en Italie… tout le monde il est beau… tout le monde il est bon !». En faveur de la comparaison que font ces Maliens, Sénégalais ou Ukrainiens avec ce qu’ils ont quitté, évidemment tout semble meilleur dans les pays dits développés !

La déception est grande au premier contact avec la réalité.

- La dangereuse traversée de la Méditerranée ou de l’Atlantique !

- Puis la menace des retours immédiats en avion vers les pays d’origine !

- Dans les meilleurs cas, travail au noir mal payé dans des plantations…

- Ruses quotidiennes pour échapper à la police…

- Le piège des Centres de Rétention Administrative…

Les beaux clichés apportés d’Afrique ou de l’Orient s’évanouissent les uns après les autres…

* Alors je me souviens de la «carte postale» que j’avais en tête, moi-même, au moment de faire le trajet inverse de celui des immigrés, de l’Europe vers l’Afrique. C’était en 1963 alors que je me préparais à servir à l'étranger en tant que professeur coopérant, en lettres d’abord puis en philosophie par la suite. J’avais pourtant pris mille précautions pour m’informer objectivement sur le pays à choisir: je me suis rendu pendant huit jours à la Bibliothèque Nationale de Strasbourg pour étudier l’histoire, la géographie et la sociologie des pays d’Afrique…

C’est donc en toute connaissance de cause – je le croyais du moins – qu’en discussions avec mon épouse, j'avais choisi d’aller travailler au Maroc, exactement dans un Lycée d’Agadir ! Notre motif d’expatriation était clair : l’aîné de nos deux fils a subi un handicap à la naissance; nous pensions améliorer sa santé fragile par le climat atlantique, recommandé par les médecins. Je comptais surtout sur le micro climat de cette côte du sud, encore peu connu du tourisme…

Avant le départ, j’ai passé par un stage d’une semaine à Marseille pour écouter les experts universitaires du Maroc nous énumérer ce que nous allons trouver sur place, ce qu’il fallait faire et ne pas faire: toute discussion, théologique et politique, avec les élèves nous était évidemment déconseillée. J’étais donc sûr au départ de tout savoir sur mon pays d’accueil !

Dès mon arrivée sur le sol africain, j’ai pourtant compris ma profonde ignorance… Mon Afrique restait celle des cartes postales coloniales ! Chez moi aussi, les beaux clichés se sont évanouis très vite ! Mon paysage onirique de départ me montrait «des palmiers partout et dans leur ombre, des chameaux qui faisaient semblant de mâcher du chewing-gum» ! Et, à l’évidence, rien de tout cela n’existait ni à Tanger ni le long de la route vers Casablanca…

* Au cours du voyage, vers midi, nous avons aperçu un «Café de France». La référence à la France nous a donné confiance: «Quel bonheur, on va être comme dans un petit restaurant de chez nous !». A notre entrée, le gérant nous annonça qu’il y avait de la viande et des légumes. Puis un plat rond et fumant fut posé devant nous : patients, nous attendions le couvert. Un voisin se leva et nous dit qu’ici on mangeait sans couvert mais qu’il allait discuter avec le patron. Celui-ci arriva et nous apporta tout ce qu’il avait : deux fourchettes usées dont il manquait des dents. Heureusement notre caravane était garée devant la porte et j'ai pu chercher nos couverts…

Voilà encore un cliché en l’air, une notion à changer: les coutumes françaises ne sont pas universelles au monde, même pas dans un ancien protectorat !

* Pis, quand j’approchais de ma destination après trois jours de voyage en Afrique, je fus extrêmement déçu car les forêts autour de la cité, que montraient mes cartes Michelin, je ne les ai pas trouvées. C’était pourtant l’image que j’avais, dans mes rêves, attribuée à la capitale du Souss, l’ombre de milliers de grands arbres, de palmiers évidemment, autour de la ville ! Je n’ai trouvé sur place qu’un territoire, planté de petits arbres rabougris et épineux, appelés arganiers, à une dizaine de mètres les uns des autres !

Le concept «forêt», je le sais maintenant, peut faire rêver et nous induire en erreur; il a fonctionné chez moi, admirateur des grands sapins vosgiens, en cliché romantique !

* Autre grande déception: les lycéens étaient presque tous plus âgés que ceux que j’ai connus chez nous et, surtout, leur niveau en français était très lacunaire. Nous étions une douzaine d’enseignants à nous demander comment amener ces jeunes au niveau du bac français en quelques mois ! Là aussi, sur le plan professionnel, il me fallut déchanter et réviser mes idées reçues, trop optimistes…

Par contre, les jeunes gadiris, garçons et filles dans une même classe, étaient sympathiques et pleins de bonne volonté: j’avais une grande satisfaction à travailler avec eux. La difficulté que j’ai rencontrée, c’était leur habitude de répéter les stéréotypes moralisateurs de leur milieu au lieu de réfléchir au thème précis à traiter : ils n’étaient donc pas tous ouverts à ma démarche d’analyse rigoureuse des concepts. Mais ils étaient très attentifs et quelques uns étaient doués pour la rédaction d’idées abstraites. Les nomades, eux, parlaient peu mais quand ils prenaient la parole, ils pouvaient me répéter mot à mot mes propos et recommandations: j’étais stupéfait ! Ces jeunes étaient convaincus d’avoir beaucoup à apprendre et ils s’y appliquaient de leur mieux.

N’ayant pas l’occasion de discuter des problèmes internationaux avec leurs familles, illettrées et rurales à 80 %, ces jeunes arabes, berbères et «hommes bleus», me bombardaient de questions : ils voulaient connaître le monde extérieur au Maroc, les civilisations et les philosophies lointaines… ! Les heures de cours étaient trop courtes ! Il me fallait faire attention à ne pas sortir du cadre, fixé par les programmes («De Platon à Sartre»). Là aussi, je m’étais trompé en m’attendant à un auditoire peu curieux de questions abstraites : j’ai dû corriger les fantasmes pessimistes nés de mes craintes…

* J’ai eu la chance de faire connaissance avec Michel Lux, un ex coopérant français, converti à l’Islam à 17 ans, marié à une marocaine et Hadj. Il faisait partie d’une communauté de Soufis et m’a expliqué comment il interprétait sa vocation mystique. Il a initié mon fils cadet à l’équitation. Il m’a fourni en livres sur le traditionalisme: par exemple l’ouvrage de René Guénon «Le règne de la quantité et les signes du temps» (Gallimard 1945) (j’en ai retenu notre «faim quantitative de biens en Occident moderne»…). Je lui ai montré les premières dissertations, écrites par mes élèves, auxquelles je ne comprenais que la moitié. Il m’a montré les figures de style, très poétiques, en usage dans la langue arabe. Il m’a fait admirer la richesse de ce vocabulaire : des dizaines de mots pour désigner les chevaux ou les épées … Il m’a donné les principales clés de compréhension des écrits lycéens. Intrigué par cette belle langue, j’ai essayé de l’apprendre en prenant des cours. Malheureusement, par faute de temps j’ai dû renoncer. Il aurait d’ailleurs été plus urgent d'apprendre le parler berbère que j’entendais autour de moi dans le Souss.

Mes discussions avec Michel Lux et avec les collègues marocains ont attiré mon attention sur l’impossibilité de parler de «clichés» à propos d’expressions consacrées (comme Inch’Allah): ces paroles sacrées, même débitées automatiquement, ont une valeur mystique, indépendante du contexte et de l’intention des locuteurs… Dire que ces paroles peuvent par leur répétition devenir des «clichés» serait ressenti comme une profanation ! Cette valeur des mots sacrés - ou des «moulins à prières» au Tibet - serait incompréhensible à un athée … Voilà donc une frontière, fixée à mes recherches…

A l’époque, en 1963, sept ans après le début de l’indépendance du Maroc, la communauté française, restée sur place dans le Souss, comportait encore un millier de personnes, principalement des planteurs d’orangers et de primeurs, mais aussi des médecins, des architectes, des ingénieurs, des commerçants… des enseignants, des prêtres et des sœurs catholiques (avec une Ecole de Sœurs, qui a accueilli mes deux fils et où j’enseignais le latin, et deux églises, catholique et protestante). Une petite colonie d’Espagnols, ayant fui le franquisme, s’était installée dans le Souss.

* Le Rotary Club s’était formé et m’avait invité à tenir plusieurs conférences, à expliquer le «stress», mais aussi les moeurs animales, revues par Konrad Lorenz et surtout Marshal Mac Luhan et sa «Galaxie Gutenberg». Ayant parlé une fois des «philosophes arabes», j’ai été étonné des réactions des Français d'Agadir:

«Il n’y a pas de philosophes arabes : de qui parlez-vous ?»

* Fonctionnait aussi une petite équipe, fidèle aux principes du groupe de l’Arche; elle m’avait invité à une visite de son fondateur, le poète Lanza del Vasto. J’ai été présenté à ce disciple de Gandhi comme le «philosophe d’Agadir». J’étais encore le seul professeur dans cette spécialité à cette époque dans le sud marocain: j’ai donc précisé que j’étais seulement un apprenti philosophe. A la question du sage: «Avez-vous lu mon livre sur la Trinité ?», j’ai répondu non. A quoi il a répliqué que je n’étais même pas apprenti dans ma spécialité ! (J’ai lu ce livre par la suite et n’ai rien appris !). Depuis cette rencontre, je sais comment raisonne un gourou monomaniaque, distributeur de leçons gratuites… Je comprenais mieux par la suite comment les réformateurs et sauveurs de l’humanité commencent par nous mépriser pour se valoriser et nous surprotéger !

* J’ai surtout beaucoup appris lors des visites chez moi du Franciscain Frère Antoine, le curé de la paroisse d'Agadir. Parlant le berbère, il connaissait mieux que quiconque l’état d’esprit de mes élèves et il me révélait quelques aspects que je n’avais pas remarqués, comme le fonctionnement des «marabouts» guérisseurs, nombreux dans la région, et le rôle des «saints» (les «agourams») dans chaque village, mais aussi les nuisances de marocaines, se livrant à la sorcellerie … J’avais aussi beaucoup de questions à lui poser. Il a organisé plusieurs soirées de réflexions dans des salles de cinéma, que je présidais (sur les prières, chrétiennes et musulmanes par exemple ou sur le chantage et l’aliénation) …

Grâce à lui, j’ai appris que notre concept de «faute à confesser et à réparer» ne coïncide pas avec le concept musulman de « faute, honte d’avoir été maladroit…».

De même notre concept chrétien de «croire» par un acte intime, individuel et libre, ne coïncide pas avec le concept musulman de « croire par une déclaration rituelle obligatoire»…

Aumônier de la prison d’Essaouira (ex - Mogador), le Frère Antoine me pria de traduire en français un texte de justification d’un touriste, ingénieur allemand, amoureux fou de Khadija, une prostituée de Kenitra, mais suspect d’avoir tué un enfant marocain, alors qu’il prétendait avoir été drogué par la grand-mère … Nous n'avons pas pu éviter sa condamnation à dix ans de prison. Mon intervention m’a appris ce qui se passait dans les bas fonds de la société marocaine, ce dont je ne soupçonnais rien dans ma tour d’ivoire de fonctionnaire ! J’en ai retenu la leçon qu’il ne suffit pas d’être Docteur en Physique si l’on veut voyager seul, qu’il vaut mieux connaître les lois de la rue et celles de la pègre !

* J’ai aussi appris beaucoup au contact de quelques intellectuels marocains. Après avoir lu avec intérêt sa thèse : «La représentation de l’espace chez le marocain illettré» (Editions Anthropos, 1974), j’ai rendu visite à l’auteur, Mohamed Boughali, à Marrakech. J’ai été très impressionné par le personnage et par son épouse, professeur de philosophie: j’ai compris alors le rôle que nous avons joué dans la formation de l’élite marocaine par la langue française.

* Les lycéens Européens, en minorité au Lycée Youssef Ben Tachfin, étaient moins motivés que les élèves Marocains pour le travail scolaire et moins respectueux pour les enseignants: ma position m’obligeait cependant à leur enseigner le latin et l’allemand (avec six élèves par classe). Les parents évitaient ainsi de les envoyer dans un Lycée de Marrakech.

* Malgré les petits inconvénients, inévitables dans une telle situation d’expatrié, j’ai  prolongé mon contrat initial de deux ans et, vu la guérison totale de mon fils aîné, je suis resté durant quinze ans dans cette belle ville d’Agadir, en rapide reconstruction après le séisme de 1960.

Mais plus je me faisais des amis au Maroc, moins je comprenais l’objection que m’avaient présentée quelques copains avant mon départ : «Tu es fou de t’installer avec un enfant malade chez les sauvages !».

Ma lutte contre les clichés et les a priori racistes a commencé avec ces jugements, rapides et absurdes !

* La vie nous corrige de nos images stéréotypées dont le charme fait succomber même les personnes les plus averties : j’en suis la preuve! Elle nous corrige moins des effets de nos rêves, d’où surgissent des images, soit trop belles soit trop pessimistes. Notre problème, c’est que nous aimons nous mentir à nous-mêmes secrètement pour nous protéger des affreuses réalités !

* C’est ce que m’ont rappelé mes aventures de guerre, qui m’avaient guéri de pas mal d’illusions de jeunesse, avec la question lancinante : mais au fond qui tuons-nous sur les champs de bataille ? A quels clichés succombons-nous face aux ennemis ? Alors je me suis mis à mentionner ce qu’il m’était arrivé de 1939 à 1945….

* Il est important de distinguer de prime abord «idées reçues» et «clichés». Je ne me fais pas d’illusion: je ne peux pas aider les lecteurs à éviter les idées reçues - j’en ai moi-même que mes critiques se plairont à découvrir - mais j’ai au moins l’espoir de les aider à détecter la plupart des clichés gênants.

Car avouer que nous avons des «idées reçues» en tête, ce serait confesser notre faiblesse. Difficile !

Mais regretter d’être victime des «clichés» usuels, c’est accuser les autres – tout le monde - de nous les avoir transmis. Rassurant !

Première partie

A partir des techniques de détection de clichés vers le piège central
 
Chapitre I
 
Mais qu’est-ce qu’un cliché ?

Avant de raconter les occurrences qui, dans ma vie, m’ont permis d’étudier systématiquement les nombreux pièges des mots biaisés, j’essaie de préciser de quel danger je parle ici.

* Je pense souvent aux hologrammes, capables de nous montrer deux images différentes d’un objet, vertes ou rouges, selon l’angle de vision. Nous fonctionnons tous ainsi offrant un look honorable au public conformément à l’attente de notre entourage, tout en cachant notre personnalité profonde et authentique.

Notre look, voilà notre «carte d’identité». Il nous classe suivant le lieu de notre préfecture, notre numéro matricule, notre nationalité, notre âge, nom et prénom, nom de l’épouse, notre taille, le style de notre signature, notre adresse… Toutes ces coordonnées, précises mais indiscrètes, nous cloisonnent dans une dizaine de catégories qui sont, toutes, des boîtes de rangement dans lesquelles notre entourage nous fourre selon les apparences. Ce sont aussi des occasions pour nos amis, mais surtout pour nos ennemis, de nous ranger dans des casiers, plus ou moins sympathiques, de «français» ou d’«étranger», de «breton» ou de «dandy», de «jeune» ou de «croulant», de «célibataire», de «gros» ou de «gringalet», etc.

C’est là que notre originalité se révèle; c’est là ce qui inspire, aux frères, voisins et concurrents, des sobriquets gentils ou cinglants, c’est-à-dire des clichés. Nous devenons ainsi, à notre grande surprise, un «faux jeton», un «raseur», un «chômeur», un «artiste», un «illuminé», un «bon copain» ou un «paresseux»…

Bref, le cliché nous décrit de l’extérieur selon notre look en nous cantonnant dans une catégorie précise, gentille ou diffamante…

* Le flagrant délit d’emploi de mots usés est d’abord à imputer aux dépliants touristiques qui sont truffés de clichés: pour l’Alsace, la «cigogne» et la «choucroute»… Alors que j’ai trouvé en Ukraine beaucoup plus de cigognes que chez nous et que la choucroute était plus connue dans la marine et les temps anciens… Les références permanentes à ces deux icônes régionales sont de mauvais goût : elles m’énervent souvent… Un viticulteur du Haut-Rhin, Catin, trouve ringarde l’image de la cigogne sur les étiquettes des bouteilles, mais les exportateurs de vin d’Alsace trouvent ce dessin très efficace comme stimulant commercial...

* La pub, productrice professionnelle de clichés, est dangereuse pour les consommateurs, mais très fructueuse pour ses managers. Elle subordonne le devoir de moyens au devoir de résultats: elle ne tient donc pas vraiment compte des inconvénients de son travail ni des réclamations de ses victimes de la rue, de la presse, de la télé… La répétition des images-chocs et des scénarii kitsch trois fois par jour à la télé, est débile, lassante ; plus grave, le scandale des images taboues, spécialité de la marque Benetton entre autres, est payant… Le niveau culturel des consommateurs complices s’en trouve rabaissé ! Système insupportable : le consommateur des médias est manipulé, pris en otage par les organisateurs sans scrupules des tunnels publicitaires. Selon le patron de TF1, «Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible…» ! Quel Prix Nobel trouvera une formule de publicité honnête !

* Mentionnons ensuite les occasions quotidiennes de débiter des formules répétitives. Dans chaque région, les formules de salutation (bonjour, au revoir… Grüss Gott) sont toutes des clichés rituels. Il en va de même pour les formules de reconnaissance (merci …). Le registre de la politesse est basé sur des gestes et des paroles convenus, quasi obligatoires mais aussi automatiques, qui correspondent rarement à des réactions spontanées et sincères : ces formules sont inauthentiques et creuses, même si elles remplissent une fonction sociale de sécurité et de convivialité … Les caissières des supermarchés sont dressées à dire «bonjour, merci, au revoir» des centaines de fois par jour …

Pour dire un «bonjour» cordial et spontané, nous évitons de parler sur le ton blasé du «cliché», nous écartons les bras dans un vaste geste d’accueil et nous parlons avec des trémolos dans la voix …

* Comme les salutations, les milliards de vœux, postés chaque année, «Joyeux Noël» et «Bonne et heureuse année» ou encore le musical «Happy Birthday to you»… sont des formules d’incantation: nous implorons Dieu ou le Destin d’assurer la santé et le bonheur de nos parents ou amis parce que nous connaissons notre incapacité de les aider efficacement autrement qu’en paroles…

* Attention ! L’incantation est l’une des figures de style que nous utilisons le plus souvent dans la langue de bois des discours officiels…et qui mobilise le plus d’expressions consacrées, très musicales et décoratives mais vides de sens, bref des poncifs :«pour le plus grand bonheur de tous» ou «Nous avons l’insigne honneur de représenter ici le peuple» ! Les discours des sous-préfets devant les parterres de fleurs et les rubans à couper, sont des modèles de langue administrative, souvent des instruments d’aliénation de la population. Il s'agit de prouver qu’un nouveau progrès est accompli lors de l’inauguration...!

* Les coutumes administratives, elles, ont gardé les réflexes féodaux en exigeant des expressions solennelles dans chaque courrier, comme «J’ai l’honneur de solliciter de votre bienveillance…» ! Répéter humblement de telles formules stéréotypées est un geste d’allégeance au pouvoir en place …

La répétition use les mots et les idées …

C’est justement l’usage répétitif d’un terme qui le vieillit prématurément, le dévalorise à la longue, le ridiculise parfois…Pour les linguistes, l’extension d’un concept appauvrit sa signification. Une image me vient souvent à l’esprit quand j’utilise un mot cliché: un «signifiant sans signifié» ou encore: un «contenant sans contenu».

Un cliché fonctionne comme une étiquette de bouteille vide !
Cela peut faire saliver mais ne désaltère pas …

Cette description analogique me semble plus éloquente qu’une définition savante du mot cliché.

Parler à l’aide de clichés, c’est donc commettre une malhonnêteté, un mensonge, un tour de passe- passe, une imprudence ou une erreur de perception… C’est présenter une contrefaçon à la place de l’objet ou du mot authentique ! C’est aussi la stratégie du flatteur ou des employés de bureau, condamnés au jargon administratif …

Consommer des clichés dans la presse ou dans les réunions politiques, c’est être victime du parler imparfait de nos contemporains. C’est la plupart du temps le résultat de notre inertie langagière qui nous fait parler comme tout le monde autour de nous sans réfléchir aux résonances multiples des mots, sans nous douter un instant que nos propos sont déficients !

Inertie langagière ? Si tout le monde autour de nous est de gauche, nous avons de la peine à exprimer une idée de droite ! La partialité est contagieuse… Nous réagissons mimétiquement aux stimuli stéréotypés de la pensée unique qui nous englobe et nous empêche de penser par nous-mêmes (en famille, à l’atelier, au syndicat…). Cette attitude de psittacisme écervelé est particulièrement grave dans nos engagements politiques.

Chaque cliché connaît un parcours avec des hauts et des bas, des comas et des résurrections. Voici trois exemples de stéréotypes, des moribonds et des intermittents…

* J’ai lu dans les Dernières Nouvelles d’Alsace2, cette déclaration des Huissiers de Justice du Bas-Rhin: «L'image de l’expulseur, du fidèle exécutant des basses œuvres de la Justice, on nous la renvoie souvent à la figure. On en a vraiment ras-le bol. D’autant que ces clichés ne correspondent pas du tout à la réalité.»

* Les manifestants qui militent pour une Turquie européenne veulent démonter «les clichés dont ce pays est la victime ». L’expression courante «Tête de Turc», pour désigner une personne qui est sans cesse en butte aux railleries, est ressentie à présent comme insultante et xénophobe … (Dernières Nouvelles d’Alsace3)

* On réentend parfois le slogan lancé par l’ancien Président François Mitterrand : «il faut laisser du temps au temps». Le terme vient et disparaît comme un serpent de mer…

Formellement le cliché fonctionne comme une figure de style

* C’est le plus souvent une métonymie: on confond le contenu avec le contenant (dans mon cas de Malgré Nous alsacien, Français pris pour un Allemand), la partie avec le tout (les visages pâles face aux peaux rouges), ou l’effet avec la cause (chasser l’entraîneur d’une équipe de foot qui perd)…

* C’est bien souvent une métaphore (parler de trois grosses légumes pour désigner la présence de trois patrons).

* Cela peut être aussi une personnification (mon chat est un sphinx) …

* Beaucoup de mécanises mentaux aboutissent à la création de clichés, surtout les «idées reçues», les «a priori culturels», les nombreux «lieux communs», les «expressions consacrées», l’attribution de «sobriquets» ou de «surnoms», nos «fantasmes», nos «idées fixes», nos «allégories» (la «couronne» pour désigner un royaume), nos emblèmes, nos poncifs… mais surtout la langue de bois…

* Le stéréotype et le cliché ont la même origine typographique et la même définition péjorative (Larousse). Des auteurs universitaires arrivent à les distinguer… artificiellement.

* La gloire d’un cliché, c’est de devenir un symbole (comme le «lion» pour Belfort, l’«ours» pour les Berlinois, l'«aigle» sur l’oriflamme d’un empereur, le «poisson» pour les chrétiens, la «colombe» de la paix, le «faucon» de la guerre…) ou encore, comme le pense Mac Luhan, un archétype (je pense à l’«arc en ciel», cliché local devenu l’archétype international de la diversité de nos orientations sexuelles).

* Les personnages du théâtre et du cinéma, du roman aussi, à force d’être cités, finissent par incarner des clichés, à commencer par le «Théâtre du Guignol», son «voleur» et son «gendarme» ! Des noms comme «Madame Bovary» ou le «Topaze» de Marcel Pagnol, le «Fernandel» des films comique … sont devenus des références. Les noms les plus utilisés sortent des Livres Saints (un «Salomon») et des mythologies (un «Ulysse»)… Le prestige d’un nom en fait un cliché ambulant.

* Le cliché se niche aussi dans les locutions courantes: dire de quelqu’un de malheureux qu’il «mène une vie de chien», en France et en 2005, c’est vraiment se tromper car chez nous les chiens sont mieux nourris, logés et chauffés que les clochards de la ville. Par contre cette expression décrit la réalité en Afrique: au Maroc, à cause du danger de contagion par la rage, j’ai pris le réflexe de faire semblant de ramasser une pierre pour faire fuir les chiens, la plupart étant errants !

* Le jargon administratif fonctionne comme une usine à clichés: la femme de ménage est maintenant une «technicienne de surface», les élèves sont des «apprenants»… Les polémiques politiciennes produisent régulièrement leur lot de termes convenus, dont les plus utilisés et répétés sont promis au destin de clichés des «Cafés de Commerce»: actuellement c’est «le commerce de proximité» que tout le monde réclame, «la laïcité» qui est fêtée, «l’égalité des chances» qui fait rêver les chômeurs, «la précarité» qui effraie les jeunes… La mode et les événements ne cessent de créer de nouveaux stéréotypes… En janvier, tous les médias publient les «best of» de l’année écoulée…

* Attention aux comptes rendus rapides: tout texte résumé prend le risque de chercher des raccourcis dans le stock des images d’Epinal. Les concepts des textes condensés ont plusieurs significations et forcent le consommateur à fantasmer… A force de dire trop, ces mots ne disent plus rien de sûr et risquent de fonctionner comme des clichés.

* Il en est de même pour les exagérations, amatrices de stéréotypes …

* Les pléonasmes proviennent de certains mots vedettes, privilégiés par les animateurs des médias, comme «prévoir à l’avance» ou «au jour d’aujourd’hui» que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel recommande d’éviter à l’avenir.

* Même danger: tout terme, une fois lancé dans le grand public, va être simplifié par la foule ou par les adversaires et transformé souvent de mauvaise foi. Quand récemment le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkosy, a crié à la foule, devant les caméras de la télé, qu’il allait nettoyer leur cité de la «racaille», il visait les dealers et les caïds du quartier, soit un habitant sur cent. Mais les gens des banlieues ont généralisé très vite cette description en faisant courir le bruit que le ministre prenait tous les habitants des banlieues pour de la racaille. Aussitôt cent pour cent des habitants des cités de banlieue se sont révoltés d’être traités «comme des rats qu’on éradique au kärcher»… Les jeunes, chômeurs, déçus du modèle français, en ont profité pour passer à la violence et au vandalisme… Les termes «racaille» et «kärcher» sont ainsi promis à une belle carrière de clichés historiques avec ses adversaires et ses fidèles …

Cet épisode nous rappelle que le parler vrai est dangereux: voilà bien pourquoi les diplomates emploient seulement des termes neutres ou des généralités : le Président de la République et le député Julien Dray ont recommandé au ministre de l’Intérieur, de parler de «délinquants» plutôt que de «voyous» ou de «racailles» …

Plus les termes sont abstraits et administrativement corrects, plus ils sont inoffensifs et plus vite ils forment la «langue de bois» qui ne veut plus dire grand-chose… mais qui, au moins, évite les objections et les procès. Voilà l’utilité des termes généraux qui fabriquent ce qu’on appelle «la langue administrative»: celle-ci désarme à l’avance tous ceux qui essaient de critiquer ou d’«attaquer» un responsable...

* Voici un exemple de danger pour celui qui veut «parler vrai» et qui «met les pieds dans le plat». Un Ministre de l‘Education Nationale, Claude Allègre, voulait «dire les choses comme elles sont» en menaçant de «dégraisser le Mammouth»: les professeurs ne lui ont jamais pardonné cette comparaison irrévérencieuse et il a dû démissionner très vite.

* Les spécialistes universitaires redoutent de «vulgariser» leurs connaissances: l’exercice est dangereux et génère des malentendus, de faux espoirs ou des craintes injustifiées. La philosophie par exemple est «irrésumable» et ne se réduit pas à quelques citations! J’entends souvent le jugement rapide sur un orateur : «il est très cartésien», comme éloge ou comme reproche. Dans tous les cas, j’ai constaté que cette étiquette était employée par des gens qui n’avaient jamais lu le «Discours de la méthode … Pour nous montrer la complexité de la réalité, le sociologue et épistémologue Edgar Morin rédige de nombreux pavés, très compliqués4.

* Celui qui a le mieux montré les dangers des lieux communs, écrins de clichés, est sans conteste Gustave Flaubert au XIX ème siècle: outre son fameux «Dictionnaire des idées reçues»5, il a mis en scène deux employés retraités, Bouvard et Pécuchet, qui se lancent dans la fabrication de machines et de produits en se basant uniquement sur leur savoir livresque : ces demi savants ont raté tout ce qu’ils entreprenaient se mettant même en danger de mort (avec un alambic, manié sans expérience et qui a explosé)…

* Les pages roses des Dictionnaires Larousse présentent des clichés dans plusieurs langues ! Selon Marshall Mac Luhan: «Tout dictionnaire est une chaîne de clichés qui sont autant de figures arrachées à cette base qu’est le langage» (Sur Mac Luhan, voir la liste des livres sur les clichés à la fin du chap.XIII)

* Chaque cliché forme un vide - un trou - dans la masse de la pensée et des écrits. Nos œuvres littéraires risquent donc de ressembler à un gruyère !

* Des auteurs, surréalistes et dadaïstes, ont utilisé les clichés et lieux communs au deuxième degré, par ironie et besoin de renouveler les modes d’expression (André Breton parle de «sévices compris», de «délit de justice», de «clair de terre» …)

* Que dire des «cartes postales» du tourisme international sinon que les clichés peuvent servir à créer  une industrie ? Que penser des chromos d’illustration de type « Images d’Epinal» ?

* Que dire surtout des cours d’histoire donnés aux enfants de l’Ecole Primaire (j’en sais quelque chose par expérience professionnelle) ? A ce niveau on simplifie les faits pour donner au moins quelques points de repère aux écoliers: les images d’Epinal viennent inévitablement au secours de la pédagogie, celles de Clovis, de François Premier, de Jeanne d’Arc, etc. Les notions que retiennent les enfants ne correspondent pas à la réalité évoquée mais construisent une longue galerie des «grands hommes», c’est-à-dire de statues mentales, comme celles de César, d’Henri IV, de Louis XIV, du Général de Gaulle, etc. C’est ce que résume très bien Natacha Polony dans Marianne6: «…de l’histoire - bataille on est passé à l’histoire - cliché» et cela à cause de la pédagogie de l’étude de documents, décryptés par les petits élèves sans expérience !

* La plupart de nos «idées reçues» s’incrustent dans notre esprit durant la période d’éducation, familiale, scolaire et culturelle. L’éducation parallèle que nous recevons dans la rue, avec la fréquentation de copains, nous rend encore plus réceptifs aux «préjugés professionnels, raciaux, etc.». Mais la vie nous oblige constamment à réviser nos a priori.

* Les légendes et les mythes, ces merveilleux récits, fonctionnent d’abord comme initiation à la culture du pays, tout comme les vitraux des églises nous éduquent au culte des saints locaux… Je compare cette imagerie à des bouquets de fleurs colorées et parfumées : c’est de là que sortent par maturation les fruits de la réalité vécue… Bien entendu, la présence des images répétées et des images récurrentes produit des séries de clichés, comme ceux de «bons et de mauvais», de «sauveurs et de sorciers», de «monstres», de «héros», de «traîtres», de «saints»…

* Les journalistes utilisent ironiquement le terme de «marronniers» qui refleurissent tous les printemps, pour désigner les thèmes récurrents de l’année: la neige à Noël, les baigneurs au bord des fleuves en été, les premiers raisins cueillis... Une façon comme une autre de s’excuser d’utiliser l’effet cliché…

* Les caricaturistes sont les acrobates dans la dénonciation des clichés : Plantu dans le «Monde», Tignous dans «Marianne», Yannick LeFrançois dans les «Dernières Nouvelles d’Alsace» traquent efficacement nos travers de langage dans les situations cocasses… Ils désignent ce qui est toc parmi les perles de nos belles déclarations !

* L’humoriste Raymond Devos, qui vient de nous quitter (en 2006), allait le plus loin dans la distorsion astucieuse des expressions toutes faites pour les pousser jusque dans l’absurdité… Je l’ai applaudi la première fois en 1965 alors qu’il était en tournée en Afrique pour le compte de la Mission Culturelle Française (ou de l'Alliance Française) et qu’il donnait une représentation dans une salle de cinéma d’Agadir. Hélas ! la salle n'était pas pleine et, durant la pause, les organisateurs ont laissé rentrer sans payer tous les enfants qui traînaient devant l’immeuble: ceux-ci croyaient voir un clown et riaient à chaque mouvement des mains de l'acteur, non à chaque mot d’esprit: ils riaient donc à contre temps… Cela n’a pas découragé Raymond Devos, tant mieux pour nous, qui l’apprécions encore quarante ans après ce fiasco…

Pour comprendre les mots d’esprit et les détournements de sens des clichés, un bon niveau de culture est indispensable.

Les sciences humaines sont menacées de confusions par leur vulgarisation quantitative qui dégénère en «citations» ou en «expressions stéréotypées» …

* Sur le plan philosophique récent, deux universitaires nous mettent en garde contre le danger des stéréotypes. L’un d’entre eux, Jean-Paul Resweber, philosophe et psychanalyste, a rédigé «Des lieux communs dans la modernité»7: il conclut que l’acceptation sans critique des lieux communs peut nous aliéner et nous précipiter dans des délires…

* Le philosophe belge Claude Javeau signale dans ses oeuvres8 que la «bien-pensance», le «nivellement par le bas» et le «relativisme culturel» sont le résultat de l’influence massive des «idées reçues» et des «opinions toutes faites» qui circulent facilement, tout en empêchant les argumentations solides de se faire valoir.

* Je ne suis pas seul à trouver urgent d’étudier l’«effet cliché». Le «Journal des combattants»9 signale l'ouverture à Lyon de l’exposition «Prisonniers de l’image». Dans le «Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation» on pose la question de savoir si les images des victimes (hommes défigurés par la déflagration d'une bombe, enfant squelettique miné par la faim) n’en font pas des victimes de l’image. On y confronte «clichés d’archives, photos journalistiques et images publicitaires». On essaie de comprendre comment certaines images sont devenues des stéréotypes, qui influencent notre regard, quels mécanismes interviennent et comment la répétition des clichés construit notre mémoire collective …

* Je lis dans une revue universitaire qu’une classe d’un lycée de Strasbourg s’est engagée dans un programme «Comenius» en 2005: «Une nouvelle Europe : des stéréotypes à la réalité». Durant un an, trente jeunes vont traquer les clichés qui fonctionnent entre eux et les réalités de trois pays (Polonais, Tchèque et Espagnol. Bravo) ! Que voyons-nous par le filtre bleu blanc rouge de notre vision du monde en observant les millions de types différents, polonais, tchèques et espagnols ? Et que voient ces millions d’Européens de l’Est et du Sud en nous observant, nous les Français, à travers les couleurs arc en ciel de leur prisme de vision ?

* Une controverse ne tarit pas, celle qui critique les armées de tous les pays pour la stratégie des Conseils de Guerre, qui consiste à terroriser les soldats du front «en fusillant pour l’exemple» quelques uns d’entre eux et cela de manière arbitraire… La «chair à canon», on le voit, n’est pas seulement un cliché ! Les conséquences pour les 600 familles de ces victimes de la première guerre mondiale, presque toujours innocentes, sont dramatiques : les noms des fusillés ne figurent pas sur les monuments aux morts des communes, difficultés pour les veuves et les orphelins de toucher des pensions de guerre, renommée compromise, injures des voisins… Voilà le terrain idéal pour la prolifération des rumeurs infamantes grâce à l'attribution de titres sinistres de «traîtres à la patrie», de «lâches» …

Sur les champs de bataille une victoire est toujours sûre, celle des clichés de «gloire», d’«héroïsme» et de «trahison»… «Au nom du Peuple Français » !

Ce sont ces heures sombres de la justice militaire que montre en avril 2006 le musée de la Caverne du Dragon – Chemin des Dames (dans l’Aisne). (02160 Oulches-la-Vallée Foulon).

* Le danger des clichés me semble de plus en plus conscient parmi les écrivains et surtout dans la presse des pays libres. Une exposition s’annonce pour nous éclairer sur la toxicomanie (DNA10), sur les soins et l’accueil: elle veut «casser les clichés» qui faussent notre approche de ce fléau, comme celui «du toxicomane qui attend les mamies à proximité des distributeurs de billets».

* Une célèbre journaliste, Anne Nivat, lauréate du Prix Albert Londres 2000, qui enquête dans les régions, occupées par les islamistes, signale que dans ces pays «tout est caricaturé» dans les propos de gens et que «la télévision… est le vecteur de tous les stéréotypes et de toutes les idées reçues.» (10)

* Bref, étudier l’effet cliché, c’est inévitablement traquer les expressions trompeuses. Je me réfère souvent aux travaux du penseur anglais Gilbert Ryle, particulièrement à son étude sur «Les expressions systématiquement trompeuses»11. Selon lui, les confusions habituelles ont été renforcées par le dualisme traditionnel «corps/esprit» dont Descartes est responsable. Il conteste par exemple que celui qui conduit sa voiture réfléchit d’abord et conduit ensuite. Nos habitudes mentales nous amènent à supposer que l’esprit (une entité cachée) se trouve toujours derrière une action empirique de notre corps. Ce qui est faux dans les actions automatiques qui forment la plupart de nos activités et qui nous dispensent de réfléchir…

Nos habitudes mentales, dualistes et simplificatrices, voilà la source de nos clichés et de nos erreur …

* J’essaie d’entamer cette analyse d’un virus de l’information, aux effets positifs et négatifs, avec la mentalité du médecin, aussi objectif que possible et surtout, «libre de tout préjugé», sachant bien que c’est difficile !

En tout cas, je reste neutre dans le traitement des croyances, domaine privilégié de la liberté. Impossible dans ce domaine d’éviter les «effets clichés». Mentionner par exemple les agissements suspects des «sectes» et des «partis», c’est déjà utiliser deux clichés importants: les mots désignant des catégories de la réalité sont des simplificateurs, aussi indispensables que trompeurs et risquent donc de fonctionner en «étiquettes de bouteille vide». Toutes les sectes ne sont pas manipulatrices, tous les partis ne sont pas menteurs ! Isoler l’un des cent pièges de nos comportements humains est difficile parce qu’ils sont reliés entre eux et forment donc un réseau solidaire et organique.


Chapitre II

Notre regard nous trompe-t-il une fois sur deux ?

Voici d’abord le contexte historique dans lequel se situent mes expériences et mes récits.

Durant la dernière guerre mondiale, cent quarante mille jeunes Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force dans la Wehrmacht. Les démarches du Maréchal Pétain étaient trop frileuses pour éviter cette catastrophe. Ces jeunes se sentaient français et n’ont accepté l’uniforme allemand que sous la pression d’un terrible dilemme: ou bien obéir à la convocation et prendre de gros risques militaires ou bien résister aux ordres reçus et rejoindre la «France de l’Intérieur», au risque de voir les parents transférés brutalement dans une province allemande éloignée !

Mon frère aîné, Charles, et moi, nous avons choisi de ménager nos parents en prenant tous les risques de la guerre sur nous. Nous avons eu la chance, lui et moi, de revenir de cette sale guerre sains et saufs.

En janvier 1943, je suis donc devenu un «Malgré Nous».

Le «Malgré Nous» se savait double, tel un hologramme vivant: intérieurement, un français, ennemi de l'Allemagne nazie, extérieurement, un soldat de l’Armée de cette Allemagne honnie. Il y a eu des «Malgré Nous» luxembourgeois, polonais, hongrois, etc. Un faible pourcentage (2% peut-être) des 130'000 d’entre nous, se disait ennemi du communisme mondial et a choisi de se battre avec Hitler contre Staline. Le Pape Benoît XVI, allemand de naissance, déplore n’avoir pu éviter d’être embrigadé dans la «Jeunesse hitlérienne» durant la guerre !

Les partisans Polonais et les soldats Russes qui me croisaient, voyaient un soldat de la Wehrmacht. Dans le collimateur de leur fusil, ils reproduisaient donc un cliché de soldat allemand non d’une personne française que j’étais en réalité.

Ma peur était de mourir dans cet uniforme vert de gris et d’être enterré dans un cimetière allemand des soldats du Reich, morts sur le champ d’honneur «für Führer und Vaterland» ! Solution irrémédiable mais insupportable. Le but caché de tout «Malgré Nous», comme le mien, était donc de s’extraire le plus vite possible de l’uniforme honni, soit en étant fait prisonnier lors d’une bataille soit, mieux encore, en désertant dès que possible...

Ce que je fis en juillet 1944 en m’évadant en direction des troupes de l’Armée Rouge lors du retrait des troupes allemandes dans la plaine du Dnieper. La difficulté principale de cette aventure en vue de changer d’identité visible était grande. Pour faire comprendre aux paysans et partisans russes qui se cachaient dans un abri, creusé au milieu du village Stavek, que je n’étais pas un soldat allemand malgré les apparences, j’ai jeté mon fusil par terre en criant une phrase russe que j’avais apprise par cœur:

«Je ne suis pas un Allemand, je suis un Français».

Prudemment ils m’ont invité à m’approcher et à rentrer dans leur cachette: j’ai pu m’expliquer avec le peu de russe que j’avais appris et nous avons fraternisé.

Le cliché maudit était enfin brisé !

C’était plus difficile de convaincre les officiers russes qui me cueillirent le lendemain: ils m’ont fait interroger par l’un des leurs qui parlait bien le français. J’ai pu montrer la «Carte de rapatrié» que je tenais cachée dans la doublure de ma veste, celle qui m’avait été établie au départ de la Dordogne où j’étais réfugié en 1940. Elle comportait une bande avec les couleurs françaises, bleu, blanc, rouge, et valait comme carte d’identité. Ouf! Je fus reconnu français. En cette qualité, je me suis retrouvé en mai 1945 dans le camp de rassemblement des Français à Tambov.

Des deux côtés du Rhin, dès la proclamation de l’armistice, commencèrent les chasses aux collaborateurs, aux femmes compromises… C’était la «fameuse épuration en Alsace»12, décrite avec précision par Jean- Laurent Vonau. Il y eut des exécutions, des internements, des suppressions de pensions, des mesures d'éloignement, des peines de travaux forcés… Chez nos voisins, on parlait de «dénazification» avec des milliers de victimes.

* Quand, après la guerre, fin 1951, étudiant à la faculté de psychologie, j’ai eu l’occasion de discuter entre amis sur le pouvoir, surtout autour d’un livre de Bertrand de Jouvenel, j’ai sursauté en entendant cette phrase qui voulait résumer le débat:

«On ne tue pas un homme, mais un cliché»

Je me sentais comme une caricature vivante, radiographiée par cette pensée. Le professeur qui dirigeait les débats, m’a demandé de présenter un exposé aux étudiants sur cette citation, en tant qu’unique ancien combattant présent.

J’ai précisé d’emblée qu’il s’agissait là d’une généralisation hâtive mais qui décrivait parfaitement le Malgré Nous, catégorie somme toute rare dans les armées.

Les armées, comme toutes les institutions, sont menacées d’être trahies par leur terminologie spécialisée. Le langage militaire est très simplificateur et très manichéen et par là risque de générer des séries de clichés. (J'ai déjà signalé plus haut les inévitables clichés de «héros» de «traîtres» après les batailles !). Ce langage a surtout tendance à devenir diplomatique, à déguiser les événements selon les nécessités stratégiques - parlant de réajustement de frontières pour parler d’un échec militaire par exemple !

Ce langage établit d’abord une fiche signalétique de l’ennemi à combattre. Il dresse les soldats à viser un type d’ennemi, un stéréotype plutôt («das Feindbild» pour les allemands), et cela sans état d’âme. C’est le rôle des officiers de veiller à l’exécution des tirs, ordonnés par le Quartier Général, et de créer préalablement le réflexe d’agression contre l’ennemi désigné. Durant l’instruction militaire que j’ai subie en Prusse Orientale, les stands de tir nous proposaient des cibles en carton représentant des soldats russes.

C’est ainsi qu’on piégeait nos regards: nos yeux étaient dressés à voir un russe comme un «Untermensch» (le sous-homme se saoulait de vodka un jour sur deux, nous racontaient les caporaux allemands), un dégénéré, donc un ennemi à abattre.

Il fallait faire attention à ce qu’on disait car toutes les situations de violence deviennent dualistes: en Russie, qui était pour Hitler était contre Staline et vice versa … J’avais des frissons quand j’entendais les troupes SS chanter : «Aujourd’hui l’Allemagne est à nous et demain le monde entier» !

 Ma situation de «Malgré Nous» m’avait sensibilisé à la différence entre le cliché d’ennemi et la réalité charnelle de la personne en uniforme: je pouvais dissocier nettement l’image artificielle des uniformes russes de la personne en chair et en os cachée derrière ces tissus. N’avais-je pas au bout de mon fusil un père de famille, un fils unique, un ouvrier, un étudiant, un artiste, un poète, un paysan ou un séminariste ?

Je me savais un mauvais soldat car je n’arrêtais pas de me poser des questions à propos des événements de la guerre ! Finalement, j’étais devenu hostile à toute tentation de jouer un rôle admirable dans la Wehrmacht, à toute envie d’être cité comme exemple par le commandant, à toute acquisition d’une auréole de gloire posthume. Cependant je ne pouvais pas empêcher le «Oberleutnant und Kompanie Führer, Heckel» de mon régiment, stationné en Russie, de me nommer solennellement «Obergefreiter» (caporal chef), pour me récompenser d’avoir brossé son portrait; j’en avais honte silencieusement. Bref, j’étais un antihéros de circonstance.

* Maintenant je le sais: pendant les guerres et lors de tous les conflits, nous devenons tous, soit des amis, soit des ennemis, bref de bons ou de mauvais hommes-clichés !

Comme ma mère m’attendait à Strasbourg, des milliers de mères russes attendaient anxieusement le retour de leurs fils mobilisés. Ces hommes, devant moi dans les tranchées, braquaient leurs armes contre les allemands, mais aussi contre moi, le faux allemand mais vrai français.

Bref, je refusais d’être un cliché de soldat de la Wehrmacht. Il me fallait le plus vite possible modifier cette situation ambiguë, chercher le bon moment, le lieu et les circonstances les plus propices à ma désertion. Je ne pensais plus qu’à ce plan de sortie du mauvais cliché.

«L’effet cliché» n’épargne pas les philosophes

* Après la guerre, par contre, j’ai été peiné en entendant des gens des départements de l’«Intérieur» utiliser des clichés infamants à l’égard des Alsaciens et Mosellans et de leurs «Malgré Nous». Nous aurions été des «nazis» ou des «collabos» et on cite des noms d’Alsaciens qui s’étaient portés volontaires aux côtés des nazis !

Quelle ignorance des faits historiques pouvait produire un tel déferlement d’injures sur nous, qui avions mis notre vie en jeu pour rester français: plus de trente mille d’entre nous n’ont pas survécu à cette épreuve ! Quelle autre preuve fallait-il apporter à nos contemporains lointains pour rétablir la vérité: notre attachement à la France ?

J’ai rencontré des volontaires : ils étaient tout aussi attachés à la France que nous, mais ils estimaient stratégiquement qu’il fallait aider Hitler à abattre Staline et ainsi protéger notre France du communisme. J’ai aussi entendu un volontaire souhaiter la victoire des nazis afin qu’enfin règne l’«ordre» en Alsace ! Mais ces volontaires ne représentaient que quelques pourcents des 130'000 incorporés de force par racket sur le sort des parents.

Il y avait bien plus de résistants alsaciens et mosellans à l’annexion nazie. A tel point que les occupants ont dû construire un centre de rééducation des fortes têtes à Schirmeck, dirigé par le sinistre Buck. Cela ne suffisant pas, les résistants régionaux ont été envoyés dans le camp d’internement et d’extermination au Struthof. !

* Après les guerres, il est facile de donner des leçons d’héroïsme aux victimes et de leur dire ce qu’il aurait  fallu faire et ne pas faire !

Problème supplémentaire : le procès de douze «Malgré Nous» dans les années 50 à Bordeaux a remis dans les mémoires les atroces massacres des troupes de SS à Oradour sur Glane et a apporté des arguments à nos  détracteurs de mauvaise foi …

* Encore en 2002, dans la presse parisienne «Le Monde»13, un philosophe français, André Glucksmann, nous a traités d’«extrémistes kamikazes» au mépris des réalités historiques: ce penseur est-il victime de la liste des clichés qu’il s’est fabriquée dans sa tête ? Ces attributs nous paraissent inacceptables et sonnent comme des injures. En quoi sommes-nous des «extrémistes» ou des «kamikazes», nous les victimes du nazisme ? Il ajoute une autre erreur: «Les malgré eux… ont été blanchis par la préférence nationale en 1945… excusés d'office». Quelle faute avons-nous commise pour avoir besoin d’être excusés ?

Voilà un abus de clichés et de voyelles sonores, comme «collabos» ou «kamikazes» ! Je constate que les philosophes, surtout s’ils sont en même temps auteurs d’articles de journaux, ne résistent pas plus que d’autres à la tentation de cacher parfois le creux de leurs pensées par la musique de mots trompettes ou par l'éclat de comparaisons inattendues…

* Le poète Alsacien, André Weckmann, lui-même ancien incorporé de force et évadé, regrette dans les DNA14 que notre sort soit mal compris par la plupart des Français. «Parias, mes camarades, mes frères, nous espérions qu’après soixante ans enfin soit reconnue par la Nation en son sommet la fin de notre exclusion…» Mais le Chef de l‘Etat n’a trouvé aucun mot pour mettre fin aux humiliations que nous subissons.

* Même en dehors des situations de guerre, les clichés jouent un rôle très grand dans les relations conflictuelles. La plupart des criminels essaient d’éliminer un concurrent ou une victime désignée par un parrain, après des scènes de dramatisation verbale. Les injures lancées par le meurtrier à l’encontre du «coupable» ou de l’«obstacle» à son bonheur ou à sa richesse, facilitent le passage à l’acte, lui donnent des justifications: il sauve la cité en tuant le «monstre», l’«usurpateur», le «tricheur»… Ces clichés accusateurs lui permettent de se féliciter de son acte, de se donner bonne conscience, même en prison !

Le cas du Turc, Ali Agca, qui a tiré sur le Pape Jean-Paul II en 1981, est éloquent. Adepte d’un groupe d'extrême droite «Les loups gris», ayant déjà tué un compatriote journaliste, il ne se cache pas après son crime et est arrêté sur le champ. A Rome, il voulait tuer «Le croisé Jean Paul II» pour «obéir à un plan divin». Il a voulu éliminer, non une personne humaine, mais le cliché de leader d’un groupe imaginaire ! Après le pardon que lui a offert la Pape, Ali Agca a découvert la personne humaine qu’il a failli éliminer et qu’il appellera plus tard «mon frère humain» !

Rares sont hélas les assassins qui ont la chance, comme Ali Agca, de découvrir les deux faces de leurs victimes, de tout être humain : la face publique, camouflée par les uniformes ou les soutanes, et la face privée de l’intimité personnelle…

* Pour s’empêcher de voir cette dualité de l’apparence humaine et sa réalité cachée, les communautés, partis politiques ou sectes religieuses, s’échauffent par des chants belliqueux avant de se livrer à des agressions. Notre «Marseillaise» par exemple se prête très bien aux rites violents en fournissant des expressions accusatrices à la colère montante: «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ! L’image de «sang impur» soulève en nous une pulsion de purification, un besoin de faire couler le sang... Les hymnes passionnés illuminent les clichés («entendez-vous mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras / Egorger nos fils, nos compagnes !»), occultant ainsi les réalités intimes des personnalités accusées.

 Les chants de propagande hystériques des fanatiques d’Adolphe Hitler ont échauffé et mobilisé la population allemande de façon dramatique et efficace contre les «parasites et capitalistes juifs» par exemple, contre les « infirmes, bouches inutiles» ou les «monstrueux homosexuels»… Les conséquences sont tellement horribles qu’on ne peut même pas les comprendre aujourd’hui !

Les clichés sont parfois élogieux …

* N’oublions pas que les clichés peuvent aussi être valorisants: les titres ronflants qu’aiment se donner les leaders pour accroître leur prestige sont parfois époustouflants ! Les «Führer», «Duce», «Petit Père du Peuple» ont été acclamés fanatiquement. Je peux compléter mon adage en disant :

«On n’acclame pas un homme mais un cliché»

Ou encore:

«Aux élections, nous votons rarement pour un homme mais presque toujours pour son étiquette politique ou son programme».

Les candidats aux élections sont tous des «clichés ambulants» et ils font tout ce qu’ils peuvent pour que le public les distingue entre eux !

* C’est vrai particulièrement lors des crises politiques, qui n’ont rien de démocratique, bien au contraire: l'autoglorification des candidats est le pendant de la diabolisation des concurrents. Si vous exigez d’un candidat qu’il n’utilise pas les images convenues des amis et des ennemis, vous le condamnez au silence ! Le manichéisme, c’est l’arme coutumière des combattants sur les scènes électorales, le stratagème consacré par lequel ils débranchent chez nous toute objectivité et toute modération.

Alors attention: si nous décelons des clichés, dévalorisants ou élogieux, dans les discours de nos dirigeants, si nous sommes secoués par des accès de haine ou d’admiration envers les responsables ou à l’égard des voisins, nous sommes piégés à notre insu ! Dans notre société où le spectacle audio-visuel gagne du terrain tous les jours, c’est la foire aux stéréotypes partisans  qui remplace l’espace public, c’est notre abêtissement qui est organisé à grande échelle, c’est le triomphe de milliers de petits chefs politiques, syndicaux, commerciaux, religieux…

Les malheurs vécus durant la guerre m’ont rendu attentif à l’éducabilité de notre regard par les autorités dirigistes, temporelles autant que spirituelles. Je me méfie des discours et sermons publics plus que tout mon entourage. A tel point que j’ai perdu un ami d’enfance, parce qu’il ne supportait pas mes doutes sur le patriotisme des députés de sa circonscription !

Dans la vie pratique, où se situe le piège des regards, influencés par les clichés ?

* La propagande essaie surtout de nous tromper par les yeux. La conversion à une nouvelle vision du monde, à une nouvelle religion, se passe d’un regard à l’autre: le plus fort gagne comme dans l’usage de l'hypnose !

D’ailleurs pourquoi les philosophes parlent-ils de «vision du monde», de «Weltanschauung» ? Et ils en énumèrent une demi douzaine: l’antique ou la moderne, l’orientale ou l’occidentale, la poétique ou la scienti- fique, la mystique ou la matérialiste ! Tous ces regards, éduqués et dressés, pratiquent le culte de leurs idoles et se font la guerre les uns aux autres !

Pour dire qu’une idée est exacte, nous nous référons aussi à nos yeux en disant qu’elle est «évidente», qu'elle «saute aux yeux» ! Au lieu d’éduquer notre esprit sceptique et de nous former nous-mêmes selon nos personnalités profondes … loin de tout directeur de conscience !

Jacques Derrida, philosophe français, qui vient de nous quitter en 2004, nous invite à «déconstruire» toutes ces dualités qui organisent notre pensée, notre regard et notre langage : les mots «occident et orient» par exemple, n’ont aucune réalité car chaque pays a son occident rationnel et son orient irrationnel. Les deux concepts fonctionnent comme des simplismes, nourris par nos fantasmes; on peut dire aussi que ces couples de mots forment des clichés, vraiment usés !

* Ce qui fonctionne, ce n’est ni l’occident ni l’orient, mais des dominances, occidentales ou orientales, que nous percevons lors de nos voyages. Au Maroc nous observons plus d’éléments dits orientaux, traditionnels par exemple, qu’en France mais, en y séjournant durant quinze ans comme je l’ai fait, on y découvre aussi beaucoup d’éléments dits occidentaux, très modernes. Chaque caractère dominant cache plusieurs caractères secondaires ou opposés, et ceux-ci, d’un moment à un autre, peuvent se manifester avec éclat.

* Le problème ? Nous ne sommes jamais loin des illusionnistes et des moralisateurs, soucieux d’éduquer notre regard avec leurs clichés sonores et leurs dualités simplifiantes (comme «c’est mal… c’est bien»): parents, frères, voisins, amis, chefs religieux ou politiques, animateurs de télé, réalisateurs de films, auteurs de livres, articles de journaux, etc. en temps de guerre autant qu’en temps de paix.

* A tous les pièges, signalés ici, s’ajoutent beaucoup de troubles de la vision, d’illusion d’optique, etc. que je ne suis pas qualifié pour traiter ici. D’ailleurs, ces erreurs ne concernent pas notre rapport aux clichés.

* Il n’est pas facile de repérer les orateurs passionnés qui ont lancé les clichés et les mots d’ordre, signes de notre malheur de «Malgré Nous».

Nous-mêmes, en famille, nous avions détecté très vite nos petits dictateurs politiques et nous les poursuivions de notre ironie méchante par nos blagues que nous nous racontions en cachette. Je me souviens de l’une de ces histoires drôles qui montrait que durant un voyage de l’équipe dirigeante de l'Allemagne, Hitler a attendu devant une chiotte que Goebbels puis Goering se furent soulagés; quand ce fut son tour, il déclara :«Deutschland über alles» ! Se faire repérer à raconter ce «Witz» pouvait nous conduire au camp de rééducation de Schirmeck ou au camp d’extermination du Struthof.

Un jeune Berlinois d’alors, Sébastian Haffner, 25 ans, juriste, avait écrit un livre en 1938 en Angleterre, sa terre de refuge. L’ouvrage n’a été publié qu’après sa mort, en 1999, en traduction à Actes Sud. Il raconte «L'histoire d’un Allemand - Souvenirs 1914-1933»15. Constatant qu’il n’y avait plus de séparation entre la politique et la vie privée, contrairement à la tradition allemande, plutôt humaniste, il compare la révolution nazie à une institution de l’épouvante, qui renverse tous les murs des conventions établies et qui agit comme un gaz toxique auquel on ne peut échapper qu’en s’éloignant, en s’exilant. Il a honte d’appartenir à une nation qui reste immobile devant l’horreur et la barbarie. La «bête immonde», qui a cherché la solution finale de la population juive, il l’appelle le «nationalisme d’Etat, un nationalisme pathologique du peuple allemand». Il s’interroge: «Où sont passés les Allemands ?». Pour lui, avant d’occuper l’Autriche et la Tchécoslovaquie, Hitler avait d’abord occupé l’Allemagne. Sébastian Haffner ne s’est pas laissé impressionner par les slogans de la «propaganda» nazie, ni par les clichés sonores, perles des discours politiques. Le grand manipulateur et sa horde sont nettement débusqués et accusés par le jeune allemand avec une lucidité exceptionnelle … Et il désigne le piège, «auquel on ne peut échapper qu’en fuyant …»

* C’est bien ainsi que nous, Alsaciens, avons vécu notre situation dramatique. Nous nous sentions pris dans les pinces d’un piège: ou bien obéir à Hitler ou bien périr. Mon ami Pierre Goetz, 23 ans, de Truchtersheim, avait essayé de traverser la ligne bleue des Vosges en 1942; rattrapé au col du Donon par les chiens des douaniers allemands, il a payé sa liberté de choix de sa jeune vie. A partir de ce drame, mes parents craignaient de me voir suivre cet exemple ; ils savaient que la Gestapo, suivant sa législation tribale, sa «Sippengesetz», risquait de les punir en les exilant vers une lointaine province allemande !

* Les clichés de nos malheurs, nous les entendions du matin au soir: la «Propaganda» allemande était omniprésente, efficace. Les slogans meublaient progressivement notre champ visuel et nous poursuivaient partout: dans la rue, dans le tram, dans les bureaux et les ateliers, sur les places publiques, envahies par des drapeaux à la croix gammée.

L’un de mes amis, Luc Elling, dans son récit de guerre («Le destin tragique des Alsaciens-Lorrains»16)  raconte que ses problèmes avec la police nazie avaient commencé à la place Kléber (Karl Roos Platz), alors qu’il discutait en français avec un ami… Interné quelque temps dans le camp de rééducation de Schirmeck-Labroque, il a été libéré après avoir reçu une lettre d’avertissement du Directeur de l’Ecole Normale allemande, dans laquelle il était inscrit…

Le salut obligatoire: «Heil Hitler», absent entre nous évidemment, il fallait le hurler devant les autorités nazies. Dans la correspondance, les salutations et les remerciements d’usage étaient remplacés d’office par le stéréotype obsessionnel du «Heil Hitler».

* J’ai difficilement accepté d’entendre ce salut de la part d’un Alsacien. C’est ainsi que, finissant mes études secondaires à «Strassburg am Rhein», au «Jakob Sturm Gymnasium» en 1941, j’ai été choqué par le professeur de dessin, le seul Alsacien de l’équipe des enseignants, qui criait ce salut en entrant en classe. De mauvaise humeur, je me suis moqué de lui pendant toute l’année scolaire en donnant à signer mon dessin à mon voisin et signant le sien: j’étais le meilleur dessinateur de la classe, mais le professeur n’en a rien su, il m’a noté très mal ! A la fin de l’année, ma supercherie a été révélée quand j’ai distribué à mes amis une carte imprimée qui représentait à la fois tous nos professeurs et chaque élève de la classe, avec ma signature cette fois. J’ai appris que, voyant cette carte, le professeur de dessin s’est exclamé qu’il s’agissait d’une fausse signature, puisque «Huckel était le plus mauvais élève en dessin» ! Ses collègues ne l’ont pas suivi et haussaient les épaules. J’étais content pour ma part, même si c’était osé d’obtenir une mauvaise note dans une classe d’examen mais cela ne m’a pas empêché de réussir mon bac allemand, l’«Abitur». Personne ne m’a dénoncé à la Gestapo qui n’aurait pas plaisanté avec moi !

 * Les clichés peuvent altérer l’image de la réalité. C’est ce que dit l’historien britannique, Théodore Zeldin, qui a écrit plusieurs ouvrages sur la France. Interrogé par un journaliste des Dernières Nouvelles d’Alsace17, il explique les malentendus entre Français et Anglais par les idées préconçues que nous apportons des deux côtés du canal. Les Anglais viennent chez nous en cherchant «une vieille image pastorale de ce qu’était la campagne anglaise il y a cent ans». Et nous n’évitons pas non plus les stéréotypes : j’ai entendu depuis mon enfance parler du «perfide Albion» à propos des nos voisins insulaires.

* C’est que nous sommes aliénés dans nos idées sur les autres par les idées reçues ou par les images qui circulent dans notre milieu sur nos voisins et cela peut nous jouer de mauvais tours. C’est ce qui est arrivé à tous ceux qui avaient à juger les accusés dans les deux lamentables « Procès des pédophiles d’Outreau»: les assistantes maternelles qui avaient donné l’alerte, le juge d’instruction chargé du dossier, les jurés, les avocats, le procureur…puis l’écho des médias. Pour l’écrivain Benoît Duteurtre, chroniqueur à Marianne18, les médias, précisément, ont confondu systématiquement les soupçons avec des présomptions de culpabilité:

«Ils se sont emparés du moindre cliché au lieu de le combattre»

Exemple. L’un de ces clichés résulte de dizaines de procès pour pédophilie faits à des prêtres depuis des années : «Un curé est évidemment enclin à la pédophilie…». Nous voyons alors un monstre en apercevant un curé à la retraite, qui recevait comme un aumônier généreux tous ceux qui frappaient à sa porte, adultes et enfants …

Même analyse de ce désastre judiciaire d’Outreau par la journaliste Florence Aubenas («Le mépris, l’affaire d'Outreau19» qui, avant d’être otage en Irak, avait couvert ce procès. Les jugements rendus résultent d'idées reçues sur les types de personnes inculpées. Elle avait passé elle aussi par l’incarcération pour soupçons et elle se souvient de la psychologie du prisonnier innocent …

* Je peux donc dire qu’une fois sur deux nos yeux, influencés par nos idées, nous trompent.

Comment ne pas penser à ce message, bien connu ? «On ne voit bien qu’avec son cœur» avait dit «Le Petit Prince» de Saint Exupéry : l’essentiel échappe à nos yeux !


Chapitre III

A surveiller autant que nos yeux: nos oreilles …
A surveiller autant que notre entourage habituel: les hommes-clichés

En réfléchissant aux pièges mentaux des clichés qui nous guettent, j’ai découvert une fonction qui n’a pas encore de nom dans notre langue et qui désigne ceux qui s’évertuent à susciter des émotions fortes chez les gens de leur entourage…Il s’agit d’abord des professionnels du recrutement ou de la mobilisation, civique ou militaire, mais aussi des prédicateurs religieux (clandestins ou officiels), des publicistes, des initiateurs de croisades, mais aussi. Plus discrètement, des agents sont payés pour divulguer une théorie de révolution ou de salut de l’humanité…

* Déjà dans les temps anciens, en Grèce, on embauchait un chœur de «pleureuses» pour donner une ambiance lugubre aux enterrements ! Cette coutume perdure dans le sud de l’Europe…

* Observez les supporters autour et dans les stades sportifs, les fans déguisés, clownesques, bruyants, hurlant, chantant et dansant. Remarquez leur parti pris, les louanges exubérantes en faveur de leur équipe, leur manichéisme théâtral, et vous comprendrez ce qu’est une équipe d’ «émotionneurs» !

Comment appeler autrement celui qui exerce sa fonction en insistant sur les sentiments à susciter : l’espoir et la peur, la sympathie ou l’antipathie, l’amour ou la haine…?

* La vision laïque du monde français de l’Education interdit tout endoctrinement, tout prosélytisme émotionnel. C’est que nous vivons dans une logique d’une société dans laquelle, depuis les lois sur la laïcité de 1901 et 1905, l’Etat et la Religion forment deux autorités distinctes, parallèles. Les deux instances empêchent le triomphe d’une des deux autorités et maintiennent un équilibre pacifique.

Mais de plus en plus nous avons aujourd’hui à nous habituer aux regards et aux paroles, émis par des autorités qui prétendent diriger l’Etat et la Religion en même temps. Venus principalement d’Afrique, d’Asie, d'Amérique du Sud, naturalisés français, ces citoyens ont beaucoup de peine à comprendre nos coutumes, notre indifférence laïque aux autres «visions du monde». Ils se réfugient alors dans un espace familial ou communautaire, dans lequel tous les regards se comprennent et convergent vers le haut, vers le patriarche, la matriarche, le gourou ou Dieu. L’oralité domine encore dans ces populations, souvent tribales, dans le respect des traditions qui, faute de textes écrits, comptent sur les oreilles et les cœurs pour perdurer.

Saint Exupéry était trop optimiste: on voit souvent très mal avec son cœur, on voit les fantasmes, sortis de nos cerveaux, plutôt que la réalité. On voit ce qu’on rêve ou ce qu’on craint de voir. Bref, les personnes et les groupes qui se fient aux spectacles observés et qui croient en leurs pressentiments, en leur intime conviction, sont victimes des émotionneurs publics. Pis: ils se comportent eux-mêmes en émotionneurs de leur entourage humain…

* Ce que nous avons vécu, les «Malgré Nous», c’était la situation des individus dans des Etats, l’hitlérien et le stalinien, dans lesquels les dirigeants se prenaient pour des sauveurs de l’humanité et lançaient alors une armée de propagandistes dans le pays: ils nous promettaient une vie glorieuse pour un empire d’au moins mille ans, «für das tausendjährige Reich» selon Hitler; «pour les lendemains qui chantent» dans le rêve soviétique.

 Devenus de véritables gourous, ces maîtres manipulateurs multipliaient les grands discours dithyrambiques pour nos oreilles, en même temps qu’ils nous dressaient les regards en les dirigeant vers le sommet d’une pyramide hiérarchique, où l’image de Dieu s’estompait au profit de celle du «Führer» ou du «Père du Peuple» !

* Actuellement la fonction d’émotionnement est devenue une industrie florissante et enrichit les artistes et les champions... Mais elle aide surtout les leaders, syndicaux, religieux et politiques, à faire triompher leurs thèses.

* L’émotionneur n’est pas uniquement au service des ébahis, gloussant de plaisir à la vue d’une belle œuvre ou d’une belle plante. Il peut devenir sulfureux, déchaîné contre une entreprise. Le temps des courtisaneries élégantes est dépassé. Le temps des vitupérations cyniques est là. Selon le journaliste Eric Dupin, nous sommes tous devenus «Une société de chiens»20, de chiens, réduits aux plus bas instincts de faim, de territoire et de propriété: le cynisme n’est plus un vice, mais la seule recette de survie et ce n’est plus l'apanage des puissants mais c’est aussi le secret du citoyen lambda, devenu tricheur professionnel par nécessité ! Le «système D» permet de plus en plus à beaucoup de chômeurs de survivre, aux riches de faire la chasse aux niches fiscales ou aux paradis fiscaux ! «Quand tout le monde triche, bien sot est celui qui demeure honnête… Il est pris pour un crétin !» S’ajoute à ce malheur culturel le fait, constatable par tout français, que de plus en plus, on n’obtient rien si l’on ne râle pas au guichet : le rouspéteur est roi !

C’est que, selon Valéry Giscard d’Estaing, dans un récent numéro de l’Express, «La culture de l’admiration a disparu de nos jours». C’est vrai que nous n’étions pas nombreux à approuver la Constitution Européenne qu’il avait rédigée. Les «Guignols de l‘info» jouent avec succès, mais sans pitié, en se moquant de tous et de toutes. Je me souviens de la tactique anti-admiration que mon père m’avait inculquée face aux personnages imposants de la politique ou de la religion : les imaginer en chemise de nuit !

* Le cocktail émotionneur + journaliste, voilà les exploits des uns et les scandales des autres, étalés sur la place publique. C’est que les lecteurs les plus nombreux aiment qu’on les prenne aux tripes, qu’on les fasse rire ou pleurer… pourvu qu’on ne les ennuie pas.

* Diderot, dans son «Encyclopédie»21 avait prévu ce danger: pour lui «l’émotivité est une singerie des organes». Schopenhauer, dans son œuvre célèbre22, est plus catégorique encore; pour lui nos émotions, d'amour ou de haine, n’ont qu’un but: que chaque Julien trouve sa Juliette …

L’invasion des églises par les bruyants gospels insiste sur l’émotionnement pour attirer de nouveau la foule devant l’autel.

* Les psychologues ont analysé les émotions sous tous les angles : ils nous mettent en garde contre une culture, fondée sur l’émotion ! Comme nous sommes actuellement drogués d’admiration pour les stars, nous n'avons plus l’oreille pour tenir compte des conseils de sagesse. Nous sommes soumis à la tyrannie des émotions … que nous recherchons souvent volontairement.

* Plus subtil est l’écrivain Philippe Muray qui nous a quittés en 2006. Dans son livre «L’empire du bien»23, il pourfend la «bonne pensée» et la «bonne conscience» des «gens de bien», prompts à rejeter «le principe de contestation». Pour lui, «le sens critique est anti-moderne» ! «Nous n’avons pas besoin de sociologues mais de démonologues, de spécialistes de la tentation…» J’ajouterai: nous avons besoin de spécialistes de la manipulation mentale …

Les spécialistes de la tentation savent aussi démasquer les émotionneurs professionnels et surtout les manipulateurs, politiques et religieux ! Danger non conscient: le principe de la liberté universelle fait triompher la pensée dominante que nous sommes incapables de distinguer et de remettre en question !

* Ma conclusion dans l’étude des manipulations publiques: si les sectes arrivent à prospérer en trompant des millions de personnes dans le monde, c’est grâce au silence indifférent de millions de «gens de bien» qui, par principe, ne se mêlent pas des affaires des autres… au nom de la liberté de croyance. Selon Philippe Muray, ce comportement de scrupule et de bonne conscience produit le climat de non ingérence publique aux délits de quelques meneurs, qui eux n’ont aucun scrupule à s’enrichir par l’exploitation de la crédulité générale Le champ de bataille des charlatans ne comporte donc qu’un seul camp réel. L’opposition n’est que symbolique parce que les gens honnêtes ne veulent pas se salir les mains en rencontrant de sales tricheurs.

Les gens de bien – souvent d’éminents professeurs - ignorent donc qu’ils sont les complices objectifs des gourous et des charlatans…

Pendant que nos yeux piégeaient nos esprits dans les écrits,
nos oreilles piégeaient nos cœurs lors des conversations et lors des meetings…

Pratiquement le nazisme et le stalinisme étaient sur le point de fonctionner comme les uniques recettes de salut pour les tribus, arienne et soviétique, et avaient déjà créé sur terre un paradis pour les élus et un enfer pour les résistants ! Ils honoraient leurs martyrs à grand bruit et dressaient les regards des enfants à se braquer sur la gloire des grands prêtres du régime…

* Partout, dans les Religions comme dans les Etats, travaillent des émotionneurs, qui nous poussent par leurs fonctions de ministres, de prêtres ou de moniteurs à braquer les regards et les oreilles vers l’image des grands chefs : ils se présentent comme les haut-parleurs de l’Etat, de l’humanité, du destin ou de Dieu ! 

Et la foule, il faut le confesser, adore cela, vibrer de colère ou de peur, chanter en l’honneur des Grands du monde. Mais pour éviter les pièges du langage, il faut l’étudier et l’analyser à froid…

* Même en démocratie, mettre la foule en délire est un jeu facile: il s’apprend d’ailleurs de plus en plus grâce aux spécialistes de la «déprogrammation» ou du «coaching», payés très cher pour nous convertir à une nouveau regard du monde, à une nouvelle écoute des événements, à une nouvelle «Weltanschauung» ou au moins à une nouvelle attitude, plus performante !

* Les émotionneurs ont du succès principalement dans les structures charismatiques, comme par exemple dans l’armée, dans une église… Il s’agit de chanter la gloire d’un général ou d’un cardinal, d’un champion sportif ou d’un artiste, d’un saint local … du Président de la République ou d’un Roi. Ou encore, un futur leader cherche des supporters; un gourou commence à rassembler des fidèles. La plupart du temps, il s’agit de mobiliser les troupes contre les voisins agressifs, contre les hérétiques, contre les indifférents !

* Ces orateurs fervents jouent aussi un rôle indispensable dans les structures tribales (ou familiales ou patriarcales) pour maintenir le prestige du Caïd ou pour montrer la traîtrise des ennemis auprès de la population… Là où règnent encore les traditions, les structures sentimentales d’admiration de l’élite sont inévitables car la foule, en général illettrée et sous-informée, se masse derrière un personnage «lettré» dont le rayon de prestige ne dépasse pas en général quelques kilomètres. C’est dire que dans des pays comme l'Afghanistan ou le Mali, on trouve des centaines de ces lettrés, des émotionneurs bien exercés, dont beaucoup finissent en  « Seigneurs de Guerre» !

* La fonction d’«émotionnement» est indispensable aussi dans les groupes qui se prennent pour des théocraties, directement commandées par leur Dieu. Comme petit catholique, c’est l’idée que je me faisais de mon Eglise, voix directe de Dieu. J’étais fier et rassuré d’appartenir à une société dont le chef était Dieu lui-même. Toutes mes fibres résonnaient en moi quand j’écoutais les sermons, très sentimentaux, des curés ou, mieux, des capucins qui venaient prêcher les retraites annuelles de la paroisse: mon imagination essayait de comprendre les supplices de l’enfer ou les délices du paradis !

La pire des structures est celle que j’ai observée et subie en Allemagne puis en Russie entre 39 et 45. On l'appelle «totalitaire» à présent, au sens que lui a donné Hannah Arendt, dans son analyse du totalitarisme 24, en insistant sur la mobilisation des masses par la terreur et la délation. Atomisés, les individus étaient ainsi isolés, tous méfiants envers les voisins, même envers les membres de la famille: privés de repères de comparaisons et de critiques, ils subissaient de plein fouet la propagande officielle du Parti Unique, dirigée par le Dictateur, Hitler ou Staline. Les deux totalitarismes, nazi et soviétique, étaient bien différents mais ils avaient en commun les méthodes de coercition. Les deux voulaient remodeler la société en exterminant tous les opposants grâce à leur police secrète, après avoir pris les monopoles des moyens de communication et des moyens de violences (on pense aux sinistres camps). Personne ne pouvait plus avoir de vie privée non contrôlée ! Dans les «autocritiques publiques», spécialités russes, le pouvoir arrivait à faire avouer à ses victimes des crimes non commis !

Pour les populations, prises ainsi en otage, ces régimes étaient tous deux des «terrorismes d’Etat» !

* Ce que les théoriciens du totalitarisme n’ont pas beaucoup mentionné, c’est que la puissance des régimes totalitaires n’existerait pas sans les discours passionnés des prédicateurs ou des ministres. Les émotions à susciter concernent les grands espoirs de la nation (dans un sauveur, Hitler ou Staline jadis) ou les grandes peurs d’une civilisation (peur des puissances nucléaires ou peur de n’avoir pas encore de puissance nucléaire, peur récurrente de la fin du monde ou encore peur du péril jaune !). Des discours de plusieurs heures, comme ceux de Hitler ou de Goebbels jadis, aujourd’hui de Fidel Castro, essaient d’influencer la population en la secouant par de fortes émotions … !

* Dans ces sortes de groupes j’étais effrayé de constater qu’il n’y a nulle place pour les sentiments personnels des individus «d’en bas»: détresse d’une mère, réclamation d’un gradé de l’armée (comme dans le cas de Soljenitsyne), résignation et colère silencieuse des pauvres, désespoir des infirmes et des orphelins …

Principe des totalitarismes: une seule recette de bonheur étant imposée, celui qui ne l’accepte pas ne la mérite pas et doit donc être éliminé…

* A l’avance les leaders totalitaires acceptent l’idée de faire beaucoup de victimes: les charges sacrificielles de ces groupes sont puissantes ! La Cause mérite qu’on sacrifie pour elle des individus récalcitrants, même des groupes entiers (comme les Kurdes, gazés en Irak sous Saddam Hussein…) !

* La beauté littéraire des discours n’est pas en cause ici, j’y suis très sensible. Comment ne pas admirer les orateurs grecs et romains ! J’ai longtemps lu et relu Cicéron mais aussi Bossuet, je ne m’en lassais pas. Il faut bien avouer aussi que notre sensibilité à cette beauté est très manipulable.

Nous avons tous l’impression que ce qui est bien dit peut difficilement être faux !

Le fait, presque toujours oublié, est que deux beaux discours peuvent véhiculer deux messages complè- tement différents, dont l’un au moins est mensonger et insidieux !

* Un chaleureux climat autour de nous est aussi indispensable que la température de notre corps: notre joie de vivre, notre survie même, en dépendent. Les émotionneurs travaillent avec cet impératif écologique en excitant notre sentimentalité, tout comme le font instinctivement tous ceux qui se sentent responsables d’un groupe en temps de crise. En assurant une bonne entente des relations humaines par des paroles cordiales, par des chants, par des «gospels» irrésistibles, par des coupes de champagne… la plupart des leaders s'assurent un succès durable et la fidélité des membres du club.

Mais les maîtres ès manipulations abusent de cette opportunité pour endoctriner leurs fidèles: ils gagnent sur tous les plans.

Attention donc ! L’émotionnement haineux nous procure une mauvaise fièvre, nous pousse à répondre sur le même registre. Par l’emballement mimétique, les effets pervers peuvent être mortels !

Que signifie ce mécanisme universel qui pousse des hommes à influencer les choix de leur entourage, à faire pleurer puis rire les personnes, à les faire hurler de colère ?

L’Allemagne a adopté la structure totalitaire dès le début de ses difficultés de guerre en déclarant «den totalen Krieg», la guerre totale. Entreprise impossible, je viens de le montrer, sans l’intervention constante d'émotionneurs professionnels !

* D’après les enquêtes, menées durant l’horreur nazie, par le professeur d’université allemand Victor Klemperer, qui a tenu un journal intime, la langue du III ème Reich a fonctionné comme une arme de guerre (par le service de Propagande du Dr Goebbels, dont on publie en 2006 les discours et les écrits en plusieurs tomes), mais aussi comme instrument d’aliénation (par les mensonges officiels et les interdits d’écouter les radios étrangères), bref comme une camisole de force, imposée à la population et à l’armée … Cette langue était surveillée policièrement et les contrevenants risquaient l’internement dans un camp… Victor Klemperer a noté les termes les plus caractéristiques de la rhétorique nazie, c’est-à-dire les clichés lancés par les dirigeants («Volk ohne Raum» par exemple, «peuple privé d’espace») !

La méthode qui consiste à montrer à quelqu’un qu’il est frustré d’un droit est vraiment efficace en suscitant une colère mobilisatrice : c’est une excellente stratégie d’émotionnement.

* J’ai eu l’occasion, comme prisonnier de guerre en Russie, d’observer aussi le fonctionnement de la langue de bois comme une arme… Tout ce que dit Victor Klemperer de son pays en guerre est valable aussi pour l’Union Soviétique, avec des variantes (comme les tortures nécessaires à l’obtention de l'«aveu» de crimes non commis).

* A l’intérieur de la pyramide hiérarchique, l’élan de mobilisation aux sacrifices – la décision des soldats de tuer de leur propre initiative tous ceux qui s’opposaient à la victoire collective tout en prenant eux-mêmes tous les risques – a été accéléré par l’idolâtrie croissante de la foule pour le Führer. Celui-ci tenait des propos de plus en plus pathétiques, qui créaient alors un climat de haine croissante envers les clichés ennemis, russes, français, anglais ou américains ! Voilà peut-être un des facteurs qui explique l’attitude monstrueuse des exécutants quotidiens du contrat d’extermination totale de la population juive !

* Mais attention: dans les structures démocratiques, en dehors des crises et des périodes électorales,  plutôt charismatiques, les émotionneurs sont rares ou encore ils ont peu de résonances. Les chefs élus travaillent ou luttent selon le programme annoncé au milieu de petits groupes d’opposants qui ne ménagent pas leurs critiques au moindre écart ! Ils savent qu’ils disposent seulement de cinq ou sept années : c’est insuffisant pour devenir des idoles !

* Le modèle suisse actuel, si mes renseignements sont exacts, correspond le mieux à cette description d’un pays qui fonctionne avec peu de fièvre rhétorique et de campagnes partisanes. Le culte de la personnalité n'y est pas en vogue ! Le dirigeant suprême ne cherche pas la gloire mondiale; c’est à peine si son nom est connu en-dehors des frontières.

* Les artistes, poètes, chanteurs, etc. sont de merveilleux émotionneurs dont je ne voudrais pas me priver. Tant qu’ils restent dans le registre de la vie intime et des sentiments individuels, ils sont indispensables à notre équilibre : je vibre aux chants d’un Aznavour, d’une Nana Mouskouri… J’écoute le Largo de Haendel à la flûte de paon tout en écrivant ici…

* La plupart des parents jouent sur ce registre de l’émotion pour sensibiliser efficacement les enfants à leur modèle: il n’y pas d’éducation si l’on ne suscite pas des espoirs et des peurs, des joies et des colères…Chacun de nous en a fait l’expérience. C’est tellement courant que personne ne se méfie plus. Et pourtant, les excès sont terribles parce qu’ils dramatisent les situations et favorisent ainsi la survenue de violences, de crimes et de guerres !

* Par contre les poètes, partisans ou sectaires, qui veulent influencer nos choix, politiques ou religieux (comme par exemple par le chant de la «Marseillaise») en semant la haine contre un ennemi à abattre, rentrent dans la catégorie des gens à éviter, des pollueurs de nos yeux et de nos oreilles, de nos esprits et de nos cœurs !

Le chant de la gauche, l’émouvante «Internationale», crie cette menace: «Les Rois nous soûlaient de fumées – Paix entre nous, guerre aux tyrans ! – Appliquons la grève aux armées, - Crosses en l’air et rompons les rangs ! -S’ils s’obstinent, ces cannibales – A faire de nous des héros, - Ils sauront bientôt que nos balles – Sont pour nos propres généraux.».

Chantés au XXI ème siècle, ces deux hymnes au souffle anarchiste ont été sublimés en gentils chants, patriotiques ou partisans, et représentent, non le message explicite des paroles, mais le panache implicite de leur mélodie inoubliable ! On compte aujourd’hui, non sur le message des mots violents, mais plutôt sur l'impact émotionnel dans les cœurs des membres du Parti. Pour Régis Debray, ces deux hymnes ont un caractère religieux 25.

Ces deux chants montrent que les grains du chapelet de la langue de bois sont les clichés.

Voici ce que j’écrivais en 2001 dans mon récit de guerre «Un billet entre les orteils»26. Après deux années, vécues comme incorporé de force dans la Wehrmacht et treize mois de captivité, passée dans des camps russes, je me trouvais dans le train des libérés en Août 1945.

«A Francfort-sur-Oder, nous fûmes accueillis par les officiers anglais et leur excellent service social. Ils nous saluèrent en tant que français avec la Marseillaise, que nous n’avions plus entendue depuis septembre 1941: je pleurais mais je n’étais pas le seul… Même si j’ai horreur de son texte sadique, le symbole de la Marseillaise, ç’était pour nous tous le symbole de la liberté à la française, celle que nous aimions…»

Nos yeux et nos oreilles perdent leur pouvoir d’objectivité face aux clichés désignant des idoles

Lors de mes voyages, j’ai été surpris par le fait qu’une personne peut être admirée dans un pays tout en étant rejetée dans le pays voisin. Actuellement, presque tous les jours, des candidats au suicide se tuent de façon spectaculaire en faisant le plus de victimes possibles autour d’eux. Fêtés comme des héros, jadis par les Japonais, à présent par les Palestiniens, les Irakiens ou les Tchétchènes, ils sont perçus par les groupes victimes comme des criminels, des fous ou des traîtres !

* Pour nous, les Alsaciens, les Mosellans et les «Malgré Nous» en particulier, Hitler était vu comme un criminel, un terroriste d’Etat, ne respectant pas les conventions internationales qui interdisaient l’annexion de fait de notre province française autant que l’incorporation de force de citoyens français dans son armée.

En passant le Rhin, en discutant avec les gens, j’ai remarqué que, bien au contraire, Hitler était vu comme un sauveur qu’on invoque tous les jours par des «Heil Hitler». La population trouvait génial son geste de nous conférer la nationalité allemande, que nous n’avions nullement demandée, dès le premier jour où nous revêtions l’uniforme de la Wehrmacht.

* Souvent d’ailleurs, en me promenant le long du Rhin, j’observais le paysage allemand en face et je me demandais comment la fiction géographique des frontières arrivait à me faire voir le «sol français» de mon côté et le «sol allemand» en face, alors qu’aucune différence n’est perceptible ! Ce n’est finalement qu’une convention administrative qui baptise ainsi chaque pays de noms différents. Quand cette convention n’est plus acceptée comme ce fut le cas en 1870 puis en 1914 pour l’Alsace-Lorraine, et enfin en 1940, c’est très grave, c’est la guerre. Des gens sont prêts à mourir - et donc à tuer - pour conserver ou modifier ces conventions politiques, très artificielles.

* Nous devenons tous illusionnistes et émotionneurs en parlant des frontières de notre pays, de notre chère «patrie» ! En Allemagne, le mot «Heimat» irradiait le discours nazi de chaudes connotations narcissiques : on y chantait «Deutschland, Deutschland über alles… auf der Welt…» (Allemagne…par dessus tout dans le monde). Dans la mentalité actuelle des jeunes Français par contre, très blasés, le mot «patrie» perd de plus en plus ses significations sentimentales et  finit par fonctionner en cliché ironique.

* Ma perplexité augmentait quand, dès le début de la guerre, des amis alsaciens faisaient le virage et, contrairement à la plupart d’entre nous, se disaient «nazis». Un voisin du 24, Boulevard Leblois, où habitaient mes parents à Strasbourg, s’était présenté un jour à nous en bottes et uniformes kaki du parti national-socialiste pour nous informer qu’«il avait été chargé de nous aider aimablement dans nos rapports avec les autorités», en tant que «Blockleiter» de la maison (d’une vingtaine de locataires). Nous avons compris qu’il était surtout chargé de nous surveiller et de détecter parmi nous les ennemis de Hitler, de les dénoncer aux autorités. Tous nous avons été assez prudents pour ne pas nous dévoiler ouvertement hostiles au régime en place : on observait  en silence les événements en attendant l’issue de la guerre, que nous n’imaginions que catastrophique pour les hitlériens !

Ce voisin voyait Hitler en général vainqueur, en «héros du siècle»: il trouvait les discours qu’il entendait à la radio, aux grands rassemblements du parti nazi, extraordinaires et prophétiques !

* Pourquoi mes yeux et mes oreilles percevaient-ils au contraire le Führer comme un escroc, un dangereux mythomane ?

Des fantasmes viennent-ils s’interposer entre nos organes d’observation et la réalité, et nous faire percevoir des personnages différents, héros pour les uns,  traîtres pour les autres ?

C’est probable même si le terme de fantasme est discutable. Un processus, c’est sûr, brouille nos perceptions, les pollue en déformant le résultat sensoriel selon nos peurs et nos espoirs, nous privant de toute objectivité.

C’est le cas avec les clichés, tellement répétitifs que leur image s’incruste en nous. A force d’entendre notre entourage et la presse s’esclaffer d’admiration devant l’image du Maréchal Pétain et plus tard devant celle du Général de Gaulle, ces images changeaient de nature et passaient d’une représentation de la réalité photographique à l’observation d’un scénario, triomphal ou honteux ! Pour nous, Alsaciens et Mosellans, le prestigieux Maréchal Pétain, figure paternelle, a commencé par représenter le nouveau chef de la France vaincue puis, par sa collaboration tolérante avec Hitler, a fini par ressembler à «l’image d’un traître», responsable de nos malheurs de Malgré–Nous !

* Un cliché n’est donc pas irréversible, il peut se modifier au gré des événements et se muer en l’image inverse de la première.

Les clichés sont d’abord créés par l’admiration ou le mépris: ce sont les plus nombreux. Quelques fans sont à l’œuvre, des concurrents aussi. Les surnoms, gentils ou moqueurs, désignent les personnages en train de devenir publics.

Puis les stéréotypes se figent et accompagnent la montée des prestiges ou l’oubli de l’idole en déclin. Les foules se déplacent pour applaudir les héros du jour, les artistes en vue, les nouveaux chefs charismatiques.

* Et ceux-ci font tout pour devenir des «clichés vivants», pour être interviewés par les médias, un ou une «socialiste présidentiable», un «ministre de droite», un «souverainiste triomphant»: leurs tournées électorales à travers le pays, leurs visites des marchés, leurs autocars publicitaires avec de gros haut parleurs … sculptent les statues des futurs leaders des partis en «hommes-clichés» …

Enfin les médias ajoutent leur puissance à l‘adoration de la vedette et en font une star ou une idole, officialisant les sobriquets correspondants … jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle génération d’acteurs de la vie publique.

* Résiste le mieux à l’usure, le cliché sublime d’un héros ou le cliché honteux d’un traître. Voilà pourquoi Hitler et Staline ont toujours encore des fidèles un demi siècle après leurs forfaits; leurs admirateurs défilent encore de nos jours dans les rues de Berlin et de Moscou ! Les deux ex-idoles ont aussi toujours leurs adversaires irréductibles.

Mao Tsé Toung est aujourd’hui démystifié par des chercheurs universitaires, mais le petit peuple voue un véritable culte au Grand Timonier, mort il y a trente ans; il préfère conserver une image d’Epinal du dictateur féroce, responsable de la mort de 70 millions de Chinois. Dans les maisons, son poster aux couleurs de limonade trône au-dessus de l’autel, dédié aux Ancêtres …

Voilà pourquoi les procès faits à d’anciennes idoles sont tellement difficiles à mener. On le voit avec le Général chilien Augusto Pinochet qui bénéficiait de beaucoup d’amis fidèles mais qui était aussi systéma- tiquement remis en accusation par ses victimes: il s’est éteint en 2007, impuni et sans avoir émis un remords.

Les «hommes-clichés» ne sont pas des idoles,
mais les acteurs de la scène que nous contemplons devant nous

* Au milieu d’une foule anonyme, nous distinguons les uniformes des policiers de ceux des curés ou des pasteurs…Nous distinguons les personnes connues, parents, amis ou confrères, des nombreux étrangers. Partout nous repérons, au milieu des anonymes, des «hommes-clichés», sur l’apparition desquels nous collons mentalement des étiquettes : une bourgeoise, un senior, une lycéenne, un africain, un clochard, un ramoneur …

* Nous jouons souvent ce rôle d’hommes ou de femmes-clichés chaque fois que nous voulons échapper à l'insignifiance des foules et que nous jouons un rôle bien visible sur la scène d’un trottoir, d’un restaurant, d'un magasin ou d’un rassemblement … C’est le cas aussi chaque fois que nous montrons ostensiblement notre profession - ou n’importe quelle fonction ou n’importe quel talent – par nécessité ou pour nous valoriser. Si nous nous exhibons en groupe, comme dans les manifestations, comme dans les réunions de hippies… nous jouons les rôles de clones.

* Les scènes des hommes-clichés, voilà le champ de tir de nos armes racistes: de nos détournements de regards, de nos propos méprisants et ironiques, mais aussi de nos pulsions meurtrières…!

* Dans ce jeu de rôles, très humain et universel, nous cachons le graal de notre commune nature. Voilà notre hypocrisie existentielle: nous croyons sauver ce qu’il y a de valeur intangible en nous en l’occultant pudi- quement. Ce comportement est une stratégie mensongère aux conséquences qui forment la tragi-comédie de nos vies.


Chapitre IV

Nous perdons aussi l’objectivité de nos yeux et de nos oreilles chaque fois que
nous prenons une fonction variable pour une nature invariable

Presque tous les spécialistes des sciences humaines ont donné leur explication des mécanismes qui brouillent les perceptions reçues et qui leur enlèvent toute objectivité. Déjà les textes sacrés de l’Inde signalaient ce phénomène de nos illusions. Platon décrit le mythe de la caverne: nous ne voyons que des lueurs allumées par des esprits malins pour nous tromper ! Pour le sociologue Bruno Latour, dans son «Changer la société» 27, cette parabole décrit la masse, prisonnière des controverses stériles – nous-, mais aussi la minorité de ceux qui arrivent dans le «ciel des idées pures et universelles», ce qui leur donne le droit de nous diriger !

* Pour les psychanalystes, c’est le «transfert» des sentiments du patient sur l’analyste qui opère cette transformation, positive ou négative, des perceptions. Le client, irrité par le silence obstiné du psycha- nalyste, en arrive à le haïr et à l’injurier…

* Pour le sociologue, Raymond Boudon, l’origine des idées reçues, des idéologies28, se trouve dans le jeu des «effets de position» et des «effets de disposition» de l’observateur, mais aussi des «effets de communication» entre le différents acteurs, etc.

* Pour René Girard, dans «Des choses cachées depuis la fondation du monde»29, le «mécanisme mimétique collectif» cherche à éliminer «la victime émissaire», ressentie comme le coupable, la cause de tous les malheurs du groupe !

* Le penseur généreux, Albert Jacquart crie «Halte aux jeux»30. Pour lui, l’esprit de compétition fausse tous les rapports humains dans notre civilisation, dans le travail et dans le jeu. «La société a besoin de tous les talents… ça ne rime à rien de les mettre en concurrence pour savoir qui est le meilleur. Il n’y a pas de meilleur, il n’y a que des êtres différents.» Voilà un intellectuel qui a dépassé le stade au cours duquel nous sommes tous victimes des clichés. Il a visé le stéréotype universellement désiré de nos jours dans le monde entier: «le meilleur», faux nez du mythique progrès !

* Je note que dans toutes ces explications, nos perceptions de la réalité sont altérées et deviennent éminemment subjectives, perdant toute fiabilité: nos yeux et nos oreilles sont complices de ces mécanismes et déforment le paysage optique et surtout l’environnement sonore des milieux humains. L’«effet cliché» est  partiellement responsable de cette altération de nos perceptions. Il constitue un nouvel éclairage, très général, jeté sur les relations ambiguës entre langage et réalité.

Voici des cas vécus de regards subjectifs qui m’ont fait réfléchir sur les mécanismes en jeu.

* D’abord le cas d’une personne qui, à dix-huit ans avait été condamnée pour le meurtre de son patron. Ce monsieur souffrait d’être fiché «meurtrier», encore vingt ans après son crime, simplement parce que son casier judiciaire le suivait partout. Autour de lui, tout le monde avait peur de le fréquenter. Il ne se sentait pourtant pas meurtrier comme d’autres se sentent chasseurs ou artistes dans l’âme par des dons spéciaux. Dans ce cas, l’observation des voisins allait de la «fonction» variable de meurtrier à 18 ans à la «nature» invariable de meurtrier pour toujours… Le «faire» (tuer) est devenu un «être» (tueur jusqu’à la mort).

* Puis j’ai connu une dame qui a été patronne d’un restaurant. Une fois à la retraite loin de son lieu de travail, elle continuait à se comporter avec les voisins et les amis comme si elle était leur patronne, celle qui décidait et qui commandait… Elle est très vite entrée en dépression parce que personne dans son entourage n’acceptait son autorité, ne remarquant pas qu’elle «était» patronne. Elle s’est alors isolée, méprisant tout le monde ! Là aussi, la pensée de cette dame est allée d’une «fonction variable» de patronne de restaurant à la «nature invariable» de patronne de la naissance jusqu’à la mort.

* Troisième cas: je me souviens d’avoir été ahuri en écoutant le discours de Nikita Krouchtchev qui, en 1957, déclara ceci à la radio lors d’un Congrès à Moscou: «L’Union Soviétique qui vient, en lançant ses spoutniks, de démontrer sa supériorité sur le reste du monde, doit servir d’exemple et de guide…»

Cette promotion du «faire» (des satellites) à «l’être» (supérieur à tous) passait bien dans le public. C’était donc un bon numéro de prestidigitation pour tous ceux qui rêvent de dominer l’humanité ! C’est qu’on passe aussi du constat de supériorité à la conclusion: le meilleur doit guider les autres, c’est même son devoir !

* D’abord l’on passe donc de la «fonction» (lanceur de satellite) à un nouvelle «nature» (le meilleur du monde) puis de cette «nature» au sommet (supériorité sur le monde entier) on descend sur une nouvelle «fonction» (d’exemple et de guide)

* Voilà la logique du mégalomane ! C’est aussi la logique de tout candidat à des élections: se présenter comme un battant en tant que patron d’une grande entreprise, c’est faire faire à tout le monde la faute de raisonnement suivante: «battant en entreprise = battant en tout, même en politique» ! Le tour de prestidi- gitation mentale consiste à faire passer pour une évidence indiscutable l’équation sous-entendue: «le meilleur tireur de satellite, le meilleur diplômé = le meilleur en tout».

C’est le schéma manipulateur de l’illusionnisme politique dont l’outil est le cliché «le meilleur».

(Je mets une parenthèse ici pour prévenir les malentendus sur les deux concepts utilisés plus haut, nature et fonction, qui, à force d’être répétés, risquent de fonctionner en clichés. Si je parle de «nature», c’est pour désigner tout ce qui est stable en nous, tout ce qui se rapproche de l’état de naissance et qui est représenté aujourd’hui par l’ADN. La «fonction» par contre désigne tout ce qui change, en nous et autour de nous, par l’évolution collective, par notre croissance, par notre art, par notre travail… Bref, la «nature» est notre pôle de stabilité, la fonction, notre pôle d’instabilité)

* En attendant de comprendre notre ego, nous nous attribuons au cours de la vie une multiplicité d’identités et de titres, qui correspondent en réalité à des fonctions, à de vrais «faire» (et à de «faux être») de parent, d’ouvrier, d’employé, de patron, d’ingénieur, de ministre… Le génie de la langue française ne distingue pas la nature de la fonction : ce n’est pas son rôle. Dire de quelqu’un qu’il «est» réparateur de vélos, c’est raconter son activité actuelle, la modalité de son gagne pain… ce n’est vraiment pas indiquer son identité de naissance.

* Mais parfois nous attribuons à des gens des «natures» tout à fait «artificielle», si l’on peut dire… comme celles de marquis, de messie, de sauveur du monde.... Même à la retraite, un «marquis» continue d’être appelé ainsi et le titre figurera sur sa tombe tout en devenant héréditaire. Sur la douzaine de messies, actuellement en vie en Europe (2006), presque tous revendiquent une filiation qui les relie soit au Christ, soit au roi David, soit au prophète Mahomet, soit au Bouddha. Ils disent que le Divin agit sur leur «être» et non seulement sur leur «faire» ou leur dire «pour sauver le monde»… Le gourou alsacien, André Biry (voir plus loin), écrit qu’il «est» Dieu tout simplement…

Beaucoup de personnes s’attribuent des «natures artificielles», comme cette «patronne» retraitée, citée plus haut, ou ce chef de l’URSS qui avait proposé l’Union Soviétique comme «guide pour l’humanité»… Nous nous attribuons aussi des «êtres fictifs» en parlant de nos «existences antérieures», comme le fait Paco Rabanne qui raconte comment il a choisi lui-même ses parents ! … Voici quatre cas de «natures vraiment artificielles».

* Une tendance actuelle consiste à appeler les enfants à problèmes des «enfants indigo» et à déclarer les gosses hyperactifs, autistes, surdoués, délinquants… des êtres venus d’une autre planète ou des réincarnations de génies du passé !

* Les scientologues apprennent que l’homme est un «thétan», un principe spirituel, emprisonné dans le corps et soumis au mental. Ils apprennent à s’en libérer et à obtenir alors l’état de «clair» selon différents degrés ! Le fondateur du groupe, Ron Hubbard, s’est déclaré «thétan libéré», ce qui lui a permis, disait-il, de percer le mystère de l’univers…

* D’autres catégories de personnes sont «définies» par des lois. C’est ainsi que le Code Noir, sous Louis XIV, définissait les esclaves de Guyane comme des «meubles», transmissibles par héritage.

* Dans les camps du Goulag russe, les prisonniers étaient réduits à des «numéros matricules», selon Alexandre Soljenitsyne…

 La tactique de l’usage de «natures artificielles» dans la société explique nos promotions. Comment ne pas nous prendre pour un «être» extraordinaire, si la presse parle de nous au superlatif, si les reporters viennent nous interviewer pour la télé, si nous sommes cité dans la liste des «chevaliers de la Légion d’Honneur» ? Comment ne pas nous sentir un génie, unique dans l’histoire, si l’on nous fait un sosie en cire au Musée Grévin  et si nos cachets d’artiste ou de patrons nous rapportent une grosse fortune ? Nous nous sentons un membre de l’élite supérieure si des écoles ou des lycées choisissent notre nom pour l’appellation. Enfin nous nous sentons un «héros» si des auteurs écrivent notre biographie et surtout si notre ville natale nous érige une statue sur une place publique !

Les titres, nés de cette adulation collective pour les citoyens méritants, ne désignent pas une fonction, un «faire» d’artiste ou de patron, mais veulent faire croire à un «être», à une qualité intrinsèque et invariable de «champion», de «grand homme», de «personnalité exceptionnelle», de «bienfaiteur de l’humanité»… La «nature fictive» que nous attribuons à nos héros correspond en chimie à une formule atomique, par exemple à celle qui analyse la nature de l’eau par H2O.

Ces titres «étiquettes de bouteilles vides», répétés durant toute une vie parfois, fonctionnent donc en  clichés.

* Cela ne nous empêche pas de distinguer ici ce qui est de naissance, soit «naturel» ou «inné» de ce qui est « artificiel» ou «acquis au cours de la vie». Ceci ne nous empêche pas non plus d’apprécier les gens qui se donnent des «natures artificielles» ni de leur accorder une grande valeur humaine.

* Dans tous les cas, on parle de l’«être» d’une personne pour désigner la «nature» qu’on lui attribue ou qu’il s'attribue. L’«être» d’une personne trône au sommet de la hiérarchie des valeurs sémantiques; le «faire» nous semble trop prosaïque pour couronner une situation…

Pour l’étude des mots, parasites de nos langages, je remarque qu’il suffit de distinguer ces deux rubriques, d'abord de nature ou d’être, puis de fonction ou de faire. Pour une étude plus exhaustive, compterait le paramètre complet, qui est ternaire (avoir-faire-être). Je recommande aux curieux de se référer à un ouvrage qui m’a inspiré, celui d’Erich Fromm: «Avoir ou être»31. Voir éventuellement les quatre gros volumes sur «La méthode»32 d’Edgar Morin (1991), que je consulte souvent. Mon travail se veut seulement indicatif, non exhaustif : on pourrait aussi repérer les idées reçues dans le binôme «nature» et «culture», comme le fait magistralement le sociologue français, Bruno Latour, dans son livre: «Changer la société»33. Pour lui, qui a vécu quelques années en Côte d’Ivoire, si nous nous croyons plus évolués que les «primitifs», c’est grâce à un mensonge que nous nous racontons à nous-mêmes afin de faire croire à notre supériorité ! Bravo ! Le cliché «primitif» est ainsi dénoncé ! Les «natures artificielles» de nombreux clichés sont effectivement des mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes.

Voir aussi la remarquable thèse de Jean-François Kahn, dans Marianne34, qui introduit le nouveau concept de « structures invariantes» : je l’approuve entièrement tout en précisant que la question que se pose cet auteur: «Quel modèle pour dépasser le dilemme entre réforme, conservatisme et révolution ?» n’est pas celle que je pose ici: «Quel est l’effet des clichés dans nos pensées, nos paroles et nos actions ?». Ses interrogations sur ce qui change et sur ce qui ne change pas ne coïncident donc pas avec mes interrogations: elles les dépassent et les complètent au contraire.

Je connais le danger de ma démarche : choisir deux concepts (nature et fonction) et les relier dans un paramètre (recherche de clichés), c’est risquer de tourner en rond entre deux pôles, c’est donc risquer de s'engager dans un «cercle vicieux», dans lequel la conclusion serait déjà implicitement comprise dans la définition! Voilà pourquoi cette approche circulaire n’est pas isolée dans ma vitrine des clichés; elle est dépassée et corrigée par de nombreuses autres approches, très linéaires (comme plus loin le paramètre de la surprotection).

* Les clichés les plus retors ne sont pas les surnoms, élogieux ou diffamants (comme «Tête de Turc»), mais les «natures artificielles» des «concepts consacrés» et des titres officiels (comme «Prince Sérénissime», «Lord»)... En Angleterre, chaque année la liste des «anoblis» pour mérite exceptionnel s’allonge: cela révèle le caractère «artificiel» de toutes les «natures» aristocratiques…

Déjà au Moyen Age, un penseur exprimait des doutes
sur les «êtres fictifs» mais il prit de grands risques

* Les «natures artificielles», dénoncées ici, ont été critiquées le plus explicitement par un courageux philosophe anglais du XIII ème siècle, Guillaume d’Ockham. Dans son «principe d’économie» il déclara:

«On ne doit jamais multiplier les êtres sans nécessité».

Selon lui, notre croyance populaire (et scolastique) que toute expression verbale correspond à une réalité est fausse et trompeuse. Exemple d’erreur: puisque le mot «âme» existe, croire qu’il désigne une réalité qui fonctionne.

Pour ce penseur, lucide et courageux, le mot n’est pas la preuve de l’existence de la chose !

Notre philosophe conseilla donc d’éliminer les «entités inutiles», voire nuisibles, comme l’infaillibilité de telle ou telle autorité, temporelle ou spirituelle, ou encore l‘immortalité de l’âme, impossible à démontrer par l'expérience…

Ses adversaires ont appelé cette hygiène mentale «le rasoir d’Ockham» !

Ce rasoir est utilisé de plus en plus de nos jours par les matérialistes et les existentialistes, qui traquent tous nos fantasmes ou nos essences spirituelles (comme la croyance à l’intervention des anges ou des démons…). Mais au Moyen Age, il était dangereux de contredire le clergé et les professeurs officiels de l’Université. Guillaume d’Ockham a dû fuir l’Angleterre et se cacher à Munich…

* Même mise en garde contre les «essences» par le métaphysicien du vingtième siècle, Gilbert Ryle. Dans «la notion d’esprit» 35, il dénonce une séquelle des théories cartésiennes.

Aujourd’hui ce n’est pas encore reconnu comme une erreur d’utiliser la fiction des «êtres artificiels» et des hypostases (comme celle du «Saint Esprit»), de continuer les façons de penser du Moyen Age…

Les «effets clichés» créent des situations culturelles

Les interférences entre nature et fonction, positives ou négatives, on les appelle des «faits culturels»: ce sont des situations qui se comprennent difficilement de l’extérieur d’un groupe donné et que personne ne peut juger, approuver ou refuser, selon son code de morale individuelle.

* Les «effets clichés» créent en effet des situations sociales, couronnées par des «natures artificielles»: j’ai noté plus haut le cas du Malgré Nous français en uniforme allemand !

* Qui voudrait par exemple profiter aujourd’hui des récompenses des Jeux Olympiques de Sparte ? Le vainqueur recevait le droit…de combattre en première ligne dans les futures guerres ! Dans ce cas, le «faire» du champion s’était transfiguré en «être» du «héros ou demi-dieu», en «nature artificielle» donc.

Nous parlons en Europe de notre «âme», d’autres sociétés ignorent cette «nature artificielle» : personne n’a le droit de condamner ces choix ! N’avons-nous pas le devoir de tolérer les institutions de peuples que nous ne comprenons pas ? De pays qui fabriquent et conservent l’armement nucléaire (comme nous-mêmes le faisons) ?

Tant que ces formes de «faire» et «d’être» se déroulent loin de la France, elles ne font pas problème. Par contre les excisions, par exemple, pratiquées encore sur beaucoup de filles africaines dans notre pays, sont sévèrement punies par nos lois. La polygamie est interdite chez nous mais tolérée quand il s’agit d’immigrés…

* On ne sait pas en France comment fonctionne le tribalisme, très fort encore en Orient, en Inde en parti- culier. Le livre récent36 de la Pakistanaise Mukhtar Mai raconte comment elle, de la tribu des paysans, a été punie par les «seigneurs» de la tribu dominante du lieu pour le comportement de son jeune frère qui avait commis le crime de sourire à une fille de cette «noble» tribu. Les six juges tribaux ont décidé de violer Mukthar collectivement au su de tous, sachant bien que c’était une façon de la pousser au suicide ! Elle a réagi à son malheur horrible en faisant autour d’elle une campagne d’alphabétisation des femmes du village, signalant que l’ignorance des villageoises explique et excuse de tels crimes mais que la loi pakistanaise les punit. Les violeurs ont été arrêtés… Mukhtar a été indemnisée … Une journaliste française a recueilli le témoignage de cette célèbre victime… et à présent les instances internationales invitent Mukhtar Mai à expliquer son action...

Le cliché «honneur» (ou «déshonneur») est sans doute celui qui a fait le plus de victimes dans le monde: pensons aux milliers de duels qui ont coûté la vie à une partie de la jeunesse.  Racine et Corneille utilisaient intensément ce concept, selon l’air du temps, sans se douter qu’ils brassaient de l’air et non des valeurs. Des statuts sociaux existent toujours, qui vivent de ce concept stéréotypé, comme nos hiérarchies sociales, politiques, militaires ou ecclésiastiques: la révélation d’un petit point faible suffit à faire scandale et à dégrader un cadre d’un jour à l’autre (ou un candidat à la Présidence de la République Française). Comment ne pas penser à l’affaire Alfred Dreyfus ?

J’ai beaucoup apprécié que Bertrand Russel, dans ses «Essais sceptiques»37, après une enquête sur les mariages dans le monde, ait appelé le «péché» un «concept géographique», valable d’un côté des Pyrénées mais non de l’autre côté … Il aurait pu écrire que le terme «honneur» est lui aussi un «concept géographique» ou plutôt un «cliché».

Les «crimes d’honneur» qui consistent pour un mari, dans quelques régions de l’Inde, à tuer sa femme en l'incendiant dans la cuisine, échappent encore à des poursuites judiciaires (il s’agit en général d’une question de dot). Dans les milieux traditionnels qui dramatisent les règles morales ou religieuses, c’est un devoir de tuer un frère ou un fils apostat pour sauver l’honneur de la famille !

Le crime de déshonneur fonctionne encore, par exemple dans la région du Congo, proche du Ruanda; des bandes inorganisées y sévissent en pillant et en incendiant des villages, tuant les hommes et violant des femmes et des fillettes… Drames supplémentaires: selon les coutumes africaines, les femmes violées et leur descendances sont déshonorées. Devenues impures par le viol, elles et leurs filles sont chassées par le patriarche, souvent livrées à la prostitution… et donc au sida !

(Je signale en passant que le cliché «pur/impur» tue le plus de personnes dans notre monde hypocrite.)

Les concepts d’honneur et de déshonneur se comportent comme des microbes contagieux. Fréquenter des milieux honorables vous fait monter dans l’ascenseur social. Inversement vous vous déclassez si l’on vous voit en compagnie de gens de mauvaises mœurs ! Les enfants sont «honteux» si les parents vivent scandaleusement. Avez-vous lu le témoignage poignant de Taslima Nashreen ? Cette intellectuelle du Bangladesch a décrit, dans son roman, le malheur de son père, médecin, agressé et mutilé sexuellement par un groupe religieux, ennemi du sien. Elle vit à présent en Occident car chez elle, elle serait punie de mort pour avoir raconté au monde entier, par son livre «Lajja» («La honte»), les événements tragiques des rivalités religieuses de son pays.

Dans les pays totalitaires, les victimes savent qu’on attend d’elles le silence du tombeau : si elles parlent, comme Taslima, elles mettent leur vie en jeu ! Tout cela «au nom de l’honneur» !

* Pour réfléchir au concept d’«honneur», je conseille de méditer les belles leçons d’humilité que nous a données le philosophe Paul Léautaud, écrivain infatigable, critique littéraire pendant cinquante ans ! Son originalité ? Il refusait systématiquement toute distinction, tout honneur public, même celui d’être publié. Il négligeait ses comptes et ne s'intéressait pas à l’argent. Il avait compris que le mot «honneur» est un cliché, un signe extérieur qui cache beaucoup de réalités intérieures: et il n’aimait pas cacher, ses écrits intimes sont même impudiques ! Il écrivait pour lui-même et laissait traîner des milliers de feuilles manuscrites (à la plume d’oie) qu’une amie a publiées par la suite. Il était athée, mais disait: «La seule foi qui me reste, le dictionnaire» ! Déçu par les hommes, il voua sa vie à des centaines de bêtes qu’il nourrissait et soignait… Il me fait penser à Diogène et à son tonneau.

* Il faut aussi se poser la question: que serait une langue, rasée par le réflexe Ockham, qui s’interdirait d'utiliser des clichés, des a priori, des expressions consacrées, des figures de style, des fantasmes personnels ou des rêves utopiques collectifs …? Ce serait sans doute le langage aux prétentions géométriques (à la façon des traités38 de Spinoza) ou un discours de froid rationalisme ! Bref, ce serait très mécanique, donc peu français, peu humain !

Bien entendu, cette peur d’un parler trop rationnel ne doit pas nous empêcher de détecter les pièges mentaux des discours trop humains dont nous sommes les victimes …

* Mais tous les événements n’ont pas le caractère de particularité légitime : ils ne peuvent pas être acceptés tels quels comme culturels et sans critique Les récentes guerres nous livrent en grand nombre des faits qui n’avaient rien de culturels, que le Tribunal de Nuremberg a classés comme «crimes contre l'humanité» ou «crimes de guerre» et dont j’ai été l’une des millions de victimes… Dans ces cas extrêmes, il n'est pas interdit de juger les faits, au contraire…

La ruse qui consiste à inventer une «nature artificielle» pour valoriser une
«fonction quelconque» est vraiment universelle

La stratégie qui consiste à se confectionner une nouvelle «nature artificielle» en magnifiant une fonction, n'est pas spécifique de la Russie de Krouchtchev.

* On la retrouve aujourd’hui aux Etats-Unis. Dans un livre récent39, Glaes Ryn, professeur catholique en sciences politiques de Washington, découvre l’«Amérique la Vertueuse : la crise de la démocratie et la recherche de l’Empire». Pour les penseurs conservateurs, l’Amérique, par son passé et par ses succès, est une nation exceptionnelle fondée sur un principe universel. Sa responsabilité est donc de délivrer le monde du mal. C’est une mission d’ordre divin… Ici l’on passe donc aussi d’abord du «faire» (action passée efficace) à l'«être» (peuple exceptionnel, missionné par Dieu) puis de cet «être» on redescend au «faire» (délivrer le monde du mal).

* En France, Nicole Guérin, universitaire à Caen et spécialiste des Etats-Unis, montre que le peuple américain s’identifie au peuple élu, qui a une mission à accomplir. La conscience d’être une nation exceptionnelle, voilà l'un des piliers fondateurs des Etats-Unis; elle continue à fonctionner et à influencer les comportements individuels et la politique du pays. La formule qui a été efficace pour annexer le Texas en 1845, est devenue le cliché triomphant de l’américain et de ses leaders : «c’est notre destinée manifeste d’annexer le Texas… de sauver le monde de l’axe du mal… d’installer la démocratie en Irak» ! Selon Nicole Guérin, ce cliché conquérant, produit une forme de guerre sacrée, de Jihad à l'américaine ! Bien entendu, le recours au cliché n'est pas vécu ainsi par les conservateurs chrétiens, de plus en plus nombreux aux Etats-Unis: pour eux, cette stratégie est efficace et victorieuse !

* Pour l’historien américain, Christopher Lasch, «la culture du narcissisme»40 des Etatsuniens les rend incapables d'admirer d’autres populations et de les comprendre. Voilà ce qui alimente leur arrogance insupportable…

* Dans de telles pulsions d’auto-admiration, la «nature artificielle» des sauveurs est sacrée : elle peut donc parrainer des campagnes de violence ! Elle justifie n’importe quelle «fonction», même la guerre préventive déclarée à un dictateur lointain au Moyen Orient, même la violation des règles des droits de l’homme, même des crimes contre l’humanité, même le terrorisme d’Etat … Là aussi l’on passe d’abord du «faire» glorieux à un «être» de peuple élu, puis de cette qualité prestigieuse, de cet «être» triomphant, l’on passe au «faire» de la guerre sacrée. On rejoint ici la structure théocratique : on dit obéir à la volonté de Dieu pour justifier les violences et même les croisades et les guerres ! On peut aussi parler de structure très pyramidale, d’une mobilisation totalitaire...

* C’est ainsi qu’il y a un demi-siècle, la race aryenne, déclarée la seule digne de conquérir la planète, s’était donné une religion de salut de l’humanité qui a tourné la tête à des millions de jeunes allemands, allumant dans leurs cœurs des désirs fous de puissance…

J’ai assisté à ce drame, bien malgré moi, et j’ai vécu les événements de cette entreprise gigantesque d'émotionnement, savamment organisée. J’ai constaté que le soldat allemand de base restait assez indifférent aux grands mots de la propagande, que le conditionnement au nazisme venait principalement des cadres, administrateurs civils, officiers de haut rang ! Partout pourtant, chaque allemand criait «Heil Hitler» en entrant dans un bureau: pour sauver sa peau d’abord, par conviction pour les nazis convaincus !

Mécanisme encore inconnu : la contagion charismatique

* Le nazi, au vu de son efficacité, de son «faire» exceptionnel (mobilisant 8 millions de chômeurs en Allemagne grâce aux grands travaux publics comme les autoroutes), se sentait d’une qualité supérieure; son «être» était ancré dans l’aristocratie valorisante de l’élite du peuple allemand, de l’élite qui, après la victoire, comptait faire fortune à un poste élevé ! La «nature» noble cherche à exercer une «fonction» noble, bien rémunérée !

Un «être» supérieur n’a pas à perdre le temps à de petits boulots ou à des occupations subalternes, il ne va pas se salir les mains: il ne peut «faire» que de l’extraordinaire !

* Voilà aussi la clé du délire des gourous et des leaders paranoïaques: «Créez vous, avec des titres ronflants, une nature surhumaine. Tout le monde attendra de vous des fonctions surhumaines de guérisseur, de thaumaturge, de sauveur… Tout le monde vous honorera et voudra que vous viviez dans les privilèges de la fortune !»

* Voici un exemple qui illustre cet enchaînement de la contagion charismatique. Durant des années, le mulhousien André Biry, dont je parlerai plus loin à propos de la manipulation surprotectrice, s’était entouré d'amis à qui il pouvait rendre des services et qui ont fini par le trouver extraordinaire. Il écrivit un livre pour faire connaître sa nouvelle théorie. Il commence par se féliciter (page 31) «La psychanalyse objectialiste est la seule science exacte, c’est la découverte du fonctionnement de l’homme». Puis il débite ce théorème monstrueux: «L’inconscient, c’est l’objectivité» (page 32). Son narcissisme est délirant: «Je sais ce qu’il y a à faire pour qu’une famille soit heureuse» (page 43). Son auto-admiration est contagieuse: tout son entourage se met à chanter ses louanges, sa gloire…L’une de ses premières disciples, Rosette, trente ans, déclare à ses parents éberlués :«André est Dieu» (page 46).

* Autrement dit, sans créer des clichés, des «natures artificielles», de «parfait», d’«extraordinaire», de «génie»…. impossible de devenir quelqu’un de grand, de riche, un héros !

Il est temps que nous prenions conscience du piège mental que constitue le triomphe de la manipulation par la captation artificielle de prestige, politique ou religieux, triomphe millénaire ! Des «natures artificielles», des clichés de glorification, des discours de bois, des incantations rituelles…sont toujours en jeu dans les cultes de la personnalité !

* A la base de cette domination par une «classe supérieure» ou par un leader d’une nation, élue par Dieu, se trouve le mécanisme signalé par le philosophe et sociologue Pierre Bourdieu, «La reproduction»41. Pour lui, les manières quotidiennes d’«être» et de «faire» d’une population produisent l’incorporation mentale de ses structures sociales dans l’inconscient de chaque habitant.

Le berger de l’Atlas, par exemple, se dit gardien de chèvres (c’est son «être»); les bêtes appartiennent aux gens du village. Il applique les pratiques de son métier (c’est son «faire»). Il sait aussi qu’il dépend des propriétaires, qu’il n’est qu’un ouvrier parmi d’autres ouvriers: ce clivage social entre les nombreux dominés et deux ou trois dominants du bled, il l’accepte par nécessité et ainsi lui-même contribue à «reproduire» et à conserver cette société hiérarchisée… Le «pouvoir symbolique» des volontés de petits seigneurs des lieux ne se discute pas et en cas d’opposition, se fait violence… Cette menace de violences de l’amont sur l’aval – par la fallagha (cinquante coups de bâton sur la plante des pieds) - est vécue par le berger comme «signe d'autorité»…

Mais la menace peut aussi venir de l’aval, de la résistance aux ordres. Pensons à la désobéissance qu’avait opposée Guillaume Tell au Bailli de Habsbourg en refusant de saluer le chapeau de Gessler, exposé à cet effet au public. La «violence symbolique» de ce petit geste - ou de non geste – a déclenché un cycle de violences qui a abouti à la mort de Gessler. Meurtre fondateur d’où est sortie en quelques siècles la Suisse actuelle.

Les termes que nous utilisons dans nos pensées et nos explications (comme «c’est son droit ou son devoir, la règle ou la coutume…») possèdent donc une «violence symbolique» qui oblige les gens à se comporter selon le modèle social dominant et contribuent à la conservation du système établi. Mais cette contrainte virtuelle fonctionne seulement quand nous ignorons son mécanisme … (Le berger de l’Atlas ne peut pas constater que son obéissance et son langage contribuent à conserver le système du caïdat en place dans sa vallée). La plupart des clichés de justification ( traditions, obéissance aux coutumes, conformisme …) produisent une violence symbolique, parce qu’ils ne sont pas exprimés en tant qu’ «étiquettes de bouteilles vides», mais comme armes rhétoriques pour ou contre un pouvoir …

Pour conserver un système, les clichés sont donc des alliés sûrs…indispensables même. C’est ainsi que l'apprentissage scolaire apporte aux enfants les lots de clichés en cours dans la société ambiante et consacre les valeurs de l’élite du pays… Lors d’une visite que j’ai faite en 1972 dans une école d’un village berbère de l'Atlas marocain, j’ai entendu un écolier à qui le maître avait demandé d’imaginer une phrase avec le verbe «manger», dire ceci: «Ma sœur qui attend un enfant va souvent manger de la terre dans la palmeraie». Aucune surprise dans la classe: c’est que la «géophagie» - le rite qui consiste à capter les forces de la nature en mangeant de la terre à un endroit sacré – était courante dans la région et l’école transmet les coutumes locales (selon mes renseignements de 1998, les sages-femmes, formées par le gouvernement, ont mis fin à cette coutume anti-hygiénique…) L’idée de géophagie était donc une «étiquette de bouteille vide», un cliché local. Un médecin d’Agadir, le Dr Le Muet, avait contribué à dégonfler ce mythe avec sa thèse de doctorat sur la géophagie.

* Dans nos écoles françaises, les clichés des simplismes inévitables sévissent surtout dans le Primaire mais diminuent dans le Secondaire pour être dénoncés de plus en plus au niveau Universitaire …

* Parler à l’aide de «natures artificielles» ou d’«entités essentialistes», c’est parler comme les dominants, comme les prêtres… c’est se porter candidat à des fonctions supérieures de commandement… parfois à des responsabilités de réformateurs. Parler savamment, c’est en même temps, se distinguer, se faire admirer, se faire classer dans une hiérarchie supérieure… C’est enclencher autour de soi les réflexes de contagion admirative, clé de toute réussite.

Les ambitieux trouvent d’emblée les techniques de mise en valeur … L’air du temps les encourage à taire leurs faiblesses et à simuler les attitudes prometteuses… La captation charismatique est devenue un sport international que les médias excellent à encourager: la publicité triomphe et risque de devenir la réflexe de chacun ! L’école, qui enseigne l’art des CV narcissiques, est complice.

En résumé, comment détecter les clichés ? Comment s’en servir ? Comment s’en protéger ?

* Comment se servir de la définition analogique d’«étiquette de bouteille vide» des clichés ?

* Comment déjouer les pièges que nous posent nos regards, dominés par notre esprit ?

* Comment déjouer les pièges que nous posent les paroles, dominées par notre coeur ?

* Comment résister à la fascination qu’exercent nos idoles ?

* Comment détecter les dangers que représentent «les hommes et les femmes-clichés» ?

* Comment distinguer la «nature humaine» de ses multiples «fonctions» quand celles-ci sont déguisées en «natures artificielles» ?

* Comment profiter de l’«effet cliché» pour notre promotion ?

* Comment pouvons-nous éviter d’être surprotégés ?

A présent chaque lecteur est invité à appliquer ces techniques en choisissant son parcours au milieu des thèmes variés des chapitres suivants.


Chapitre V

Les mots «âme» et «esprit» à la frontière entre sacré et profane

Dans les pays dits occidentaux, le comble de la confusion est créé par le concept «être humain». La nature (humaine) surdétermine la fonction (être vivant) et invente le cliché «âme», garantie d’éternité et pilier des religions.

* Pour Aristote, l’esclave n’a pas d’âme, il participe seulement de l’âme de son maître.

* L’âme est «notre fétiche identitaire» selon la géniale Françoise Dolto dans son analyse de l’Evangile42... L'âme, voilà un terme à déconstruire selon les règles de Jacques Derrida. D’urgence.

* Je me souviens à ce propos du lendemain de notre arrivée au Maroc en 1963. Notre logeuse à Inezgane, près d’Agadir, Madame Billet, française ayant toujours vécu en Afrique et bonne catholique, nous a présenté son homme à tout faire, Moulay. «Faites attention, ne fraternisez pas trop avec ces gens: d’ailleurs, ces gens n’ont pas d’âme !» Durant des années, j’ai embauché ce Moulay de temps en temps pour des travaux de jardinage et nous avons tous fraternisé…

Cela me rappelait la célèbre «Controverse de Valladolid» où, en 1550, un légat du Pape et un théologien italien ont discuté pour savoir si les gens, rencontrés en Amérique Centrale, avaient une âme, oui ou non, et pouvaient être baptisés ! Conclusion : oui.

En 1867 le Révérend B. H. Payne, aux Etats-Unis, aboutit à la conclusion inverse … en décrétant que le nègre est «un animal privé d’âme» …

Pour un autre auteur, Carroll, «aucun sang mêlé n’a d’âme», «le fait qu’Alexandre Dumas ait possédé une belle intelligence ne démontre pas qu’il eût une âme.».

* Martin Gardner, dans sa thèse «Les magiciens démasqués», rappelle, p.189, que durant la seconde guerre mondiale la Croix Rouge a dû organiser deux banques séparées de plasma sanguin, l’une réservée aux blancs, l'autre aux nègres, bien que le plasma fût identique !

* Pour les Témoins de Jéhovah, le sang, c’est l’âme : il ne faut donc pas mélanger ce «liquide sacré» avec le sang d’autres personnes. Plutôt mourir que de se laisser transfuser !

* La mort récente de Rosa Parks (92 ans en 2005) à Detroit nous rappelle qu’en 1950, la ségrégation raciale fonctionnait encore aux Etats-Unis : c’est elle, la première, à avoir refusé de céder sa place dans le bus à un blanc; ce scandale avait déclenché une grève des bus par les gens de couleur et, par l’effet boule de neige, la vocation de Martin Luther King… ainsi que la suppression des lois sur la ségrégation.

Bref, nos évidences chrétiennes sur notre «âme», blanche ou noire, relèvent de notre histoire culturelle et ne peuvent pas être jugées de l’extérieur !

* Chacun est libre de s’attribuer une âme ou non … ou n’importe quelle «nature artificielle» ! Des écrivains réclament pour la société un «supplément d’âme» … Lamartine se demandait: «Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?». André Malraux, agnostique, s’est demandé, au début de son livre «La condition humaine» 43: «Que faire d’une âme s’il n’y a ni Dieu ni Christ ?»

* Entendu ces jours-ci: «Tu habites une résidence toute neuve qui n’a pas d’âme; je préfère rester dans mon vieil appartement: celui-là au moins a une âme» ! Selon la pub, l’«eau minérale de Wattwiller a une âme» !

* Mais attention ! Tout le monde croit que le recours aux «natures artificielles» ne comporte aucun risque: j'espère avoir montré, comme Guillaume d’Ockam, qu’il s’agit presque toujours d’une maladresse de langage et que celle-ci peut avoir des effets désastreux !

* C’est souvent le cliché «esprit», obsession du penseur Hegel qui l’appelait «Geist», qui remplace le mot «âme». L'esprit andalou, chanté par Garcia Lorca, s’appelle «duente», la transe qui anime les danseuses de Flamenco.

* La croyance en un «esprit», voilà une séquelle de l’animisme archaïque, expression des tabous et des totems et origine de nos religions, selon le «Rameau d’or»44 de Sir James Frazer. Nous en gardons tous un dépôt dans un recoin de notre cœur… et, comme ce Frazer, nous aimons nous comparer aux «sauvages ignorants» !

* Influencer les «esprits», voilà la mission des rites du Vaudou en Amérique du Sud et au Bénin… Penser aussi aux fétichismes, aux exorcismes… aux prières et au credo des chrétiens.

* Pour les Rosicruciens, «l’égrégore» est un monde invisible d’anges et de démons, le monde de l’enfer, du purgatoire et du paradis… mais aussi des «esprits» des grands hommes, avec lesquels il est possible de communiquer à minuit !

* Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui nous est arrivé quand nous vivions à Agadir: deux fois par an venait le chasseur d’esprits, muni d’un encensoir. Il projetait la fumée dans les recoins les plus sombres de notre appartement, puis avant de ressortir il tendait la main: il fallait le payer pour nous avoir débarrassés des djinns. L’encens me rappelait mes aventures d’enfant de chœur à l’église Saint-Maurice: je pouvais difficilement critiquer le chasseur de djinns sans critiquer les prêtres catholiques qui manient l’encensoir tous les dimanches !

* L’étude des mouvements religieux en 1980 m’a révélé les traditions des groupes de spécialistes de la Kabale Juive. Ce qui m’avait choqué était leur mise en garde contre les pollutions nocturnes, pourtant involontaires. Elles sont dangereuses parce quelles permettent à des «dibouks», des êtres diaboliques, de se reproduire !

* Pour l’épistémologue Gilbert Ryn, «la notion d’esprit»45 ne résiste pas «au rasoir d’Ockham» qui traque les mythes et les essentialismes, comme l’«immortalité de l’âme» impossible à démontrer ou la «génération spontanée» à laquelle croyait encore Aristote mais que notre Pasteur a rayée du dictionnaire.

* J’ai aussi pris connaissance avec intérêt de l’«Essai sur le «don»46 de Marcel Mauss. Ces recherches montrent que l’archaïsme était la réalité du monde pour nos ancêtres lointains : pour les animistes, la chose donnée contenait le «mana» du donateur. Donc donner, c’était donner de soi. Et recevoir un don, c’était recevoir une part de l’esprit du partenaire … Encore aujourd’hui, un sou, reçu d’une personne aimée, vaut plus qu’un cadeau riche de la part d’un parent honni…

Le rayonnement de l’«être spirituel» est-il contagieux ? Nos échanges de cadeaux lors des fêtes sont une survivance de cette mentalité archaïque: recevoir nous oblige à donner… être invités nous oblige à inviter. Le jumelage des villes est l’échange de dons … Actuellement les commerçants offrent déjà des cadeaux ou des primes aux clients avant tout achat, comptant sur la réciprocité des termes de l’échange…

Bref, selon Marcel Mauss, un don reste une «obligation volontaire» : cet oxymore résume la formule qui anime nos codes de politesse, de mondanités, même du commerce...et de la diplomatie. Nos calendriers placent un « esprit » dans nos perceptions des jours, un «saint du jour» à fêter et à invoquer dans nos prières pour régler nos problèmes; c’est le «mana» des martyrs, apôtres ou modèles…qui se transmet ainsi et que nous mobilisons.

Mes parents croyaient aux «grâces» spéciales, aux «indulgences» gagnées par les prières, adressées à certains saints lors de pèlerinages célèbres… Ils ont rapporté d’un voyage à Rome en 1953 un beau certificat qui leur accordait l’«indulgence plénière in articulo mortis» pour eux et pour leurs enfants (je suis donc concerné) …

* Mais le terme «esprit» est devenu au fil des siècles non plus l’expression d’une croyance en une «entité» réelle, mais une vague référence à un ensemble de qualités. Ainsi tout le monde est censé respecter l’«esprit du temps ou de la patrie », les artistes et écrivains surtout. Montesquieu a remarquablement analysé «l’esprit des lois». Dans les querelles d’interprétations, le désaccord est total entre les avocats qui jugent les faits ou les textes « selon l’esprit ou selon la lettre». Mais chacun comprend le mot à sa façon. Les «mots d’esprit» nous confèrent du prestige en société…

* Des milliers de légendes et de mythes mettent en scène des fantômes, des revenants, des zombis, des «esprits frappeurs», des sorciers (voir Harry Potter47), des magiciens, des réincarnations…Les livres et films sur de tels sujets mystiques rapportent des fortunes à leurs auteurs (pensez au «Da Vinci Code»48)…

* Bref, l’«esprit», voilà un serviteur à tout faire, ce qui caractérise les stéréotypes. Le «Dictionnaire Larousse sur les proverbes, sentences et maximes» aligne 30 usages du terme «esprit»… Bien entendu, personne ne peut arbitrer les différends abrupts qui existent chez ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas: chacun est libre, en France du moins, de croire à l’action des «esprits» sur son destin.

Que signifient ces promotions de la fonction en nature dans la pratique de la vie actuelle ?

Attention d’abord à la stabilisation artificielle du «faire» en «être», caractéristique de l’homme-cliché, investi par sa «fonction» extraordinaire jusqu’à oublier sa «nature» ordinaire ! Il se forme un équilibre instable avec des dilemmes en série, souvent dramatiques. Deux exemples.

* Le mariage civil à la Mairie est ressenti comme une «fonction», réversible, renouvelable donc: il est profane, non dramatique. Mais le mariage religieux est sacralisé chez les catholiques, dramatisé au point d'empêcher toute séparation, tout remariage. Le lien marital – ou la «fonction» maritale – est devenu une «nature», par la grâce d’un sacrement, établi par Dieu, ineffaçable jusqu’à la mort.

Le sacrement opère la soudure entre le faire et l’être et produit, non une alliance entre deux personnes, mais un alliage entre fonction et nature (comme celui du cuivre et de l’étain dans les cloches) aux composants inséparables. Le Pacs laïcise l’union maritale en cassant la soudure: il isole la fonction (de mise en ménage) de la nature mystique (lien inflexible créé par Dieu) et devient dans l’imaginaire des partenaires un «sacrement civil», très flexible.

Graves crises de conscience: le divorcé remarié est en état de péché mortel et ne peut s’approcher du saint sacrement de la communion (même si les curés sont de plus en plus tolérants en la matière depuis qu’ils voient se vider leurs églises). Les règles d’administration des sacrements sont très moralisatrices et donc sacrificielles, faisant souffrir les croyants, «brebis égarées», en réalité des «hommes-clichés» ! Quel scandale figure alors le «mariage homosexuel» pour les conservateurs chrétiens ! Selon Jacques Derrida, il serait temps de renoncer au concept de «mariage» dans tous les cas, de le déconstruire, et de chercher un terme neutre…

*Même mécanisme rigide pour le sacrement de l’ordination des prêtres catholiques, considéré comme ayant conféré une «nature» irréversible: le prêtre, même revenu à l’état profane, même marié, même père de plusieurs enfants, a appris à dire qu’il reste prêtre jusqu’à la mort ! Sa «nature sacerdotale» est plus signifiante que la «fonction effectivement exercée».Voilà surtout, en soutane, l’archétype de l'«homme-cliché» de nos cités.

La puissante idole qui demande des sacrifices dans de tels cas, ce n’est pas Dieu, c’est l’institution  religieuse, l’Eglise, dispensatrice et gestionnaire des «sacrements»: son autorité et sa gloire valent tous les malheurs existentiels des serviteurs et des fidèles. Les sacrements ont comme effet de créer des «natures artificielles»: le baptême fait de nous des catholiques ou des orthodoxes, l’ordination fait de nous des prêtres à vie…

Les protestants ont dédramatisé ce problème en refusant de croire à l’«être supérieur du prêtre» ! Ils ont démythifié le cliché pastoral.

* Dans ces deux sacrements, mariage et ordination, sans parler du vœu de chasteté des prêtres, les dilemmes sont inévitables: les gens commencent à se culpabiliser ou à chercher une victime émissaire (le conjoint, l’évêque, l’amant ou la maîtresse, les enfants…).

Je conclus que la dramatisation autour du sacré, en religion comme en politique, est inévitable et peut pousser à la violence: au suicide ou au meurtre … au terrorisme par kamikazes, au génocide organisé. René Girard 29 n’est pas assez lu, qui constate que «la violence, c’est le sacré»: blasphémez en public un saint homme du lieu et vous risquez votre vie (à Bagdad surtout) ! Mais les gens croient vivre en paix en se soumettant à une hiérarchie sacrée et sont étonnés de subir des crises meurtrières…

La plupart du temps, la religion sert d’alibi à l’explosion de violences civiles.

Nos malheurs, disons «naturels» et inévitables, comme les maladies, sont déjà assez nombreux. Pourquoi tomber en plus dans des malheurs «artificiels» et évitables, dus à nos affiliations à des institutions ou à des associations surprotectrices, politiques, religieuses, sportives… ? Nous y risquons d’être confrontés au «sacré», de violer secrètement nos vœux publics et de tomber dans des situations dramatiques du type «ou bien tu rentres dans les rangs… ou bien tu meurs»…

* Autres cas de la confusion nature/fonction, déjà mentionnée plus haut : encore beaucoup d’aristocrates se prennent pour une catégorie supérieure d’humains et évitent de fréquenter des gens non nobles, de se marier à des roturiers ! L’ancienne «fonction» féodale de «Seigneur», de «Prince» ou de «Marquis» a été promue au rang de «nature», de nature héréditaire même. Les fantasmes d’auto-valorisation sont allés jusqu’à parler d'un «sang noble ou bleu»… ! Et la foule adore les romans et les films de princes et de princesses (pensons au culte de Diana !)… elle croit en la réalité des «natures artificielles», sans comprendre qu’il s’agit de fantasmes qui n’existent que sous nos crânes !

Beaucoup d’officiers, de ministres ou de patrons... se prennent pour des hommes de qualité supérieure et se donnent des droits, des privilèges surtout ou, pour les vieux jours, des parachutes dorés … Ils accordent un minimum d’égard aux besoins de la troupe qui leur a été confiée. Le sentiment de supériorité de ces « êtres d’élite» leur permet de licencier sans état d’âme des milliers d’ouvriers et d’employés …

Durant la guerre, dans l’armée, j’ai rencontré, du côté allemand comme du côté russe, des gradés qui me demandaient d’un ton autoritaire et arrogant de leur brosser le portrait et je n’ai pas pu leur désobéir sans inconvénient. Les officiers russes ne se croyaient même pas obligés de me remercier, même s’ils admiraient leur portrait en le montrant fièrement à la galerie. J’ai gardé un souvenir amer de telles attitudes hautaines, dans lesquelles les hautes «natures fictives» des «supérieurs» n’accordaient que des «fonctions serviles» aux «inférieurs»…

* Cas extrême: à leur mort, beaucoup d’empereurs chinois ou de pharaons égyptiens se faisaient enterrer en compagnie de dizaines, voire de centaines de personnes de leurs cours, ministres ou soldats … Ils pensaient  avoir droit à cette escorte sanglante…Pour le peuple, soumis et adorateur, ces morts représentaient le poids d’honneur des disparus, leur «nature divine» ! Même si ces faits sont incompréhensibles aujourd’hui pour notre sensibilité, ils sont «culturels» et à accepter tels quels.

La confusion nature/fonction a souvent des conséquences dramatiques, voire génocidaires

Que de mythes et de drames naissent de cette confusion «fonction/nature» ! Et il ne s’agit pas toujours de promotion honorifique de la fonction en nature : l’inverse est tout aussi fréquent, la dégradation de la nature (honteuse) en fonction (à persécuter).

Rappel: les officiers nazis enseignaient que les Russes étaient des alcooliques, des dégénérés qui ne méritaient donc pas de vivre : du «faire» on conclut à la qualité de l’«être»... Voir l’exemple déjà cité d’un meurtrier qui n’arrivait pas à faire oublier son passé, même après sa sortie de prison: la fonction de tueur (qui a duré cinq minutes) s’est transformée en nature (qui dure toute la vie). Du faire (il a tué) on passe à l’être (il est un tueur).

* Le handicap, est-ce une nature ou une fonction ? A lire le jeune Infirme Moteur Cérébral (IMC), Alexandre Jollien, qui a vécu dix sept ans en institution spécialisée avant d’entreprendre des études de philosophie à l'université et qui a publié «Eloge de la faiblesse»49, nous comprenons que son handicap est une «fonction» à surmonter, à exploiter, pour arriver à un digne niveau de «nature». Il nous révèle que «La philosophie – en tant que lutte contre les clichés, les poncifs - m’a beaucoup aidé à opposer la raison à tout ce fardeau de préjugés et de sentiments négatifs, à lutter contre l’irrationnel, la peur, la cruauté.». Ce nouveau philosophe a transformé sa faiblesse physique en force morale. Bravo ! Je suis heureux que l’Académie Française ait décerné deux prix littéraires à pareille œuvre.

* Si vous rencontrez quelqu’un qui vit en athée, ne fréquentant aucun culte, ne croyant en aucun Dieu, vous dites : «C’est un athée» et, aujourd’hui, c’est fréquent : vous l’acceptez au nom de la laïcité française. Mais dans beaucoup de cultures anciennes ou de «républiques religieuses», où le concept de laïcité est incompréhensible ou assimilée à une sorte de folie, cette constatation d’«impiété» suffit à condamner le mécréant à l’exil ou à la mort.

Le terrorisme international actuel fait cette confusion entre «être» et «faire»: l'«incroyant» ou le «sceptique» est à éliminer, partout et à tout prix, et cela jusqu’à ce que tout le monde soit croyant !

Attention aux identifications des «fonctions» collectives
en une «nature», glorieuse ou honteuse

* Onze joueurs de football se conduisent comme s’ils représentaient la France ou le Brésil…! Si l’équipe est huée, ce sont quelques dizaines de joueurs qui ont perdu le match mais la presse hurle avec de gros titres: «Une fois de plus, la France a perdu la bataille contre le Brésil». La coutume de chanter solennellement les hymnes nationaux des équipes en lice contribue à dramatiser la rencontre et donc à faire l’équation: «Onze sportifs honteux = la France honteuse» ! Le «faire» perdant des joueurs a été ainsi sublimé en un seul «être» collectif: la France perdante.

* Le patriotisme, réchauffé par la «Marseillaise» initiale, est capable d’inventer cette identification ! Et c’est vrai, chaque joueur fait cette identification à titre individuel et dit: «Je suis Français et j’ai perdu». Que répondre sinon qu’il s’agit d’une fonction variable (on peut changer de nationalité et on ne perd pas toujours) et non d’une nature invariable.

* Le chauvinisme, un des avatars du patriotisme, pollué par le racisme, se conduit comme un communau- tarisme, comme une secte parfois: voilà le danger de violences lors des affrontements. Je n’oublierai jamais le spectacle grotesque auquel j’ai assisté pendant la guerre dans le bar d’un port: des marins qui se sentaient forts parce que très nombreux se moquaient des aviateurs qui arrivaient en petit nombre. Très vite les bouteilles volaient en l’air et bientôt il fallut appeler les ambulances…

* C’est qu’une communauté se comporte comme un gros chien, qui défend son territoire, qui aboie quand un intrus s’approche, qui se lance dans la bataille violente s’il croit son existence menacée… L’entraîneur a évidemment intérêt à souder son équipe, à éviter les manœuvres individuelles de prestige… Le public, lui, est chauffé par la foule des supporters, caisse de résonance des émotions d’admiration ou de rejet… N’oublions pas : les joueurs efficaces font facilement fortune en quelques saisons… Bref, tout concourt actuellement à transformer les stades en champs de bataille où se joue le prestige international – et lucratif - d’une des deux équipes engagées…

Et le prestige, cette denrée universellement désirée, se comporte comme la nitroglycérine :

Dans certains pays, fidèles aux structures tribales, les affrontements sur les stades sportifs dégénèrent vite en guerre des clans et le sang coule après une défaite: il s’agit de retrouver «l’honneur perdu» ! Les compétitions sportives en général, correctes et pacifiques, sont-elles possibles seulement dans un climat démocratique ?

* Fonctionne donc un  côté sérieux, parfois dramatique, de la dégradation de l’«être» en «faire» ou vice versa. Non seulement sur les stades.

Nous sommes capables de rejeter toute une population de gens que nous appelons «des tziganes, des bohémiens, des manouches…» (un «être» permanent) parce qu’ils ont choisi le mode de vie des «gens du voyage» (un «faire» particulier). Les nazis avaient décidé de les éliminer et ils l’ont fait méthodiquement dans les camps d’extermination.

Comment en arrive-t-on à persécuter l’autre, l’«être» dégradé en «faire», l’étranger vu en sous-homme ?

* Je constate que des réformateurs ou des leaders totalitaires arrivent à éliminer sans état d’âme des populations entières grâce à l’illusion de purifier leur espace vital d’une «nature» indésirable, celle de bohémien, de communiste ou de capitaliste, d’athée ou de juif. Comment ? En anéantissant ceux qui représentent les «fonctions» honnies, les hommes-clichés qui se comportent en bohémiens, en commu- nistes, en capitalistes, en athées ou en juifs… J’espère avoir montré que nous sommes tous des hommes-clichés… pour nos amis mais surtout pour nos ennemis !

La confusion entre nature et fonction des personnes de notre entourage, voilà donc l’amorce des nos meurtres collectifs.

Pour Mao Tse Toung, il suffisait de tuer la moitié de l’humanité par des bombes atomiques, des milliards de personnes, pour qu’il ne reste plus enfin sur la planète que des communistes !

On sait jusqu’à quelles horreurs sacrificielles - et industrielles - les nazis avaient poussé ce mécanisme de navette entre «faire» et «être», dans l’adoration de l’idole de leur illusoire race aryenne, par l'extermination systématique de la «race juive» !

Voilà le mécanisme mental qui permet d’expliquer pourquoi, en 1973, au Chili, le Général Augusto Pinochet avait envoyé son armée pour bombarder le palais de ses adversaires socialistes, comme Allende…L’« être » et le «faire» de la Gauche étaient intolérables à ce chef de la Droite : il a donc rayé les socialistes de son pays. La preuve de l’inefficacité de ce mécanisme de tri violent de la population, c’est qu’en 2005, la socialiste, Mme Bachelet, une fille d’un général que le général Pinochet avait fait torturer et tuer, est devenue la Présidente de la République du Chili.

* Dans la confusion fonction/nature dans laquelle nous vivons, il nous est impossible de comprendre qu’en tuant un socialiste, on ne tue pas l’idée de socialisme.

La paix mondiale dépend donc, entre autres facteurs, de notre capacité de dépister les confusions nature/fonction d’où surgissent nos idées reçues et nos perceptions d’hommes-clichés, à conserver ou à exterminer… Cette paix désirable se renforce en effet avec notre capacité de comprendre que, dans ce monde de mortalité généralisée des hommes et des civilisations, seules sont immortelles les idées car elles sont «intuables», même si elles s’éclipsent souvent pour réapparaître dans une autre période ou un autre lieu. C’est ce qu’ignorent les persécuteurs en s’acharnant vainement sur les porteurs contemporains d’idées éternelles !

* Attention : détecter les «hommes clichés» est de plus en plus difficile à l’oeil nu. Du temps de mon enfance, les curés portaient encore une soutane noire et les sœurs des cornettes; l’allumeur de réverbères à gaz était repérable de loin à sa casquette. Comme instituteur, je portais une blouse blanche. Les personnalités surtout veillaient à être distinguées grâce à leurs hauts- de – forme. Les Chefs d’Etats étaient habillés selon les costumes protocolaires, souvent très colorés, de leur pays… Chacun faisait des efforts pour être reconnu et distingué de loin dans sa dignité : les fonctions étaient tellement ostensibles qu’elles cachaient la nature humaine, la même pour tous (ce dont on avait honte). Voilà une définition de l'homme-cliché: une personne, bouffée par sa fonction !

* Aujourd’hui au contraire, les costumes professionnels ont presque disparu de la rue, laissant la place à un signe discret (une petite croix au revers du veston pour les curés). Au sommet des Hommes d’Etat, tous, Africains, Européens, Américains, Australiens et Asiatiques…, ont adopté le costume européen en version noire à chemise blanche : veston, cravate, pantalon…Une uniformisation internationale de l’habillement s'effectue lentement. Pour se sentir en sécurité, chacun essaie de se fondre dans la foule anonyme ! Le camouflage de l’humaine condition était jadis le vêtement, à présent c’est l’anonymat. Actuellement pour détecter les hommes-clichés et la cause qu’ils défendent, il faut les connaître individuellement et pouvoir observer leurs comportements.


Chapitre VI

Voici le piège central: a surprotection, résultat de l’«effet cliché» des «natures artificielles»

Pensons un moment au plaisir intense que nous éprouvons quand nous parcourons une forêt à cheval, quand nous promenons chaque jour notre chien, quand nous caressons notre chat… Nous dominons et nous sommes obéis: ça marche ! Cela marche avec les animaux domestiques et cela nous console de ne pas arriver à nous faire obéir aussi facilement par notre conjoint, par nos enfants ou par nos employés !

Eh bien, nous nous comportons ainsi exactement en «surprotecteurs»: nous protégeons nos amis, les bêtes, de telle façon qu’elles n’aient pas d’autre solution que de nous obéir. Nous sommes sûrs de les rendre «heureuses» bien sûr, mais affirmer cela est facile face à des êtres qui ne parlent pas, ne communiquent pas, qui ne peuvent pas se défendre contre nos abus fréquents (je frémis à l’idée que des milliers de chevaux ont travaillé au fond des mines sans jamais voir la lumière du jour !).

C’est la conséquence des mécanismes de promotion du «faire» en «être», résultats de l’influence d’une série de clichés d’autopromotion : le cavalier regarde de bien haut les lents piétons… il se sent un seigneur et prend le cheval pour son esclave, tout en le déclarant son ami.

* Le titre honorifique qui entretient le prestige d’une personnalité risque d’en faire une grosse tête. Comment ne pas penser aux héros de la politique avec le Général Franco, à ceux de la religion avec les gourous des sectes multinationales, à ceux de l’art militaire avec Staline… ? La liste des chefs qui, adulés, se prenaient eux-mêmes pour des hommes supérieurs et qui sacrifiaient une partie de la population à leur gloire et à leurs programme, serait longue.

* L’un de mes amis d’enfance, Jean Paul Rusch, a rédigé une liste pertinente de 130 pages sur les «Personnages célèbres en Alsace»: il montre ainsi notre besoin de vivre dans un espace, surmonté d’une galerie de «grands hommes» à admirer et à imiter: cette présence d’hommes de valeur nous rassure tout en nous condamnant à la banalité !

* L’écrivain italien Primo Levi, dans ses «Conversations et entretiens»50, qui a connu en 1944 le camp d'Auchwitz, tire cette leçon de sa terrible expérience: «Le grand malheur, je crois qu’on peut le dire, c’est le respect excessif à l’égard de l’autorité, ce n’est pas l’exercice de l’autorité.» Voilà confirmé le danger que je signale d’admirer les chefs, d’aller jusqu’au culte de leurs personnalités, de voir des héros dans les surpro- tecteurs ….

* C’est aussi ce qui ressort des procès, intentés après la guerre, aux criminels de guerre. A la fin de son interrogatoire, Adolphe Eichmann, qui avait dirigé l’extermination systématique des Juifs dans l’Allemagne nazie, a déclaré: «C’est mon obéissance qui a été mon crime…».

* L’animal n’a pas d’âme, pense le maître, convaincu de la grandeur de la sienne ! Voilà ce qui caractérise la surprotection: se croire supérieur en « être » et donc se donner comme mission d’aider des êtres inférieurs. Ainsi notre «faire», dominer des inférieurs, nous donne-t-il chaque jour la preuve de l’altitude de notre «être»!

Le surprotégé est constamment piégé

* Piège que nous ne connaissons pas : à force d’admirer une personne bruyamment, nous flattons son orgueil, nous lui faisons croire que, étant parfaite, elle peut se permettre d’influencer son entourage, encourageant tel timide ou décourageant tel prétentieux ! Nos clichés laudatifs la rendent paranoïaque ! Nous risquons de fabriquer ainsi un futur chef qui peut nous éliminer un jour si c’est son bon plaisir. Nous le poussons à nous croire inférieurs à lui; nous finissons par croire nous-mêmes à notre infériorité. Et le voilà qui vole à notre aide et qui nous protège. Pour notre bien, dit-il. C’est le drame si fréquent des adorateurs de gourous, les victimes des sectes, qui ignorent la puissance de la manipulation mentale !

* Si nous acceptons la tutelle d’une vedette sans réagir, nous la poussons à nous prendre en charge entièrement, à nous dicter comment nous lever le matin, comment nous laver, comment manger et quoi manger, quoi ne pas manger, comment travailler, comment jouer, comment nous reproduire, comment prier, comment parler, etc. (Voyez le «livre rouge» de Mao). Et nous voilà aux ordres de notre maître-à-penser, à chanter ses louanges en chœur, à lui donner des titres de plus en plus ronflants …

C’est ainsi que nous fabriquons nous-mêmes une idole qui va se muer en tyran, en surprotecteur qui ne tarde pas à nous exploiter, matériellement et spirituellement … Le surprotecteur, voilà l’homme-cliché majuscule , voilà notre héros, notre modèle, notre chef …

* Attention donc: admirer et applaudir le cliché d’une personne de la hiérarchie est le début du suicide de nos personnalités. Quand nous aurons compris ce mécanisme pervers, nous aurons moins de surprotecteurs en train de nous canaliser vers leurs intérêts, à nous faire croire en leur mission sacrée, à nous utiliser comme des escabeaux jetables de leur ascension sociale ! Nous serons plus prudents à utiliser des clichés, d'admiration ou de haine !

* Nous avons tous besoin d’un modèle de comportement, comme celui de général de Gaulle qui nous a montré la voie de la résistance aux nazis. Nous avons sans le vouloir besoin d’un protecteur puissant, surtout en temps de guerre: ce rôle le Maréchal Pétain ne l’a pas toujours assumé au niveau politique puisqu’il a permis à Hitler, avec de trop frileuses protestations, d’annexer l’Alsace et la Moselle et de nous incorporer de force dans la Wehrmacht par racket sur nos parents.

* Adultes, nous avons besoin d’un surprotecteur seulement quand nous sommes dans une situation de détresse… Moins nous avons de surprotecteurs au-dessus de nous, mieux cela vaut pour notre liberté

Est un surprotecteur, celui qui ne nous permet pas de refuser sa protection

* Exemple: la mafia promet de protéger les commerçants et vient encaisser la redevance chaque mois. Gare au restaurateur qui refuse de lui payer sa taxe mensuelle: si nécessaire elle l’élimine ou fait sauter sa boutique ! Les comités révolutionnaires, qui se préparent à renverser le régime de leur pays, se conduisent comme des mafias: ils sont capables d’éliminer pour l’exemple les propres ressortissants du pays à libérer, qui ne paient pas leur contribution, «l’impôt de la révolution» !

* Une fois à ce stade des rapports de force avec les autorités surprotectrices, ce qui s’est passé dès 1940 pour nous, Alsaciens et Mosellans, nous vivions dans un dilemme: ou risquer la prison, le camp de rééducation politique de Schirmeck ou du Struthof … ou nous soumettre au nouvel ordre et nous laisser «protéger» par les nazis au pouvoir !

Nous avons trouvé un moyen terme, les «Malgré Nous»: simuler la soumission aux autorités nazies en attendant de pouvoir nous libérer en nous rendant du côté des alliés, en continuant la lutte contre le nazisme dans les armées russes, anglaises ou américaines…

* L’Etat, l’Armée (et l’Eglise dans les pays théocratiques qui punissent l’apostasie) sont des instances surprotectrices par leur fondation même, car ils ne permettent pas aux gens de refuser leur protection. Ils ponctionnent chaque protégé, dans le meilleur des cas dans la transparence des taxes et de la fiscalité….

* Au XVII siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes, dans son «Léviathan»51 pensait que «L’homme est un loup pour l’homme». Un tel homme doit renoncer à ses droits au profit d’un souverain absolu. C’est ce qui amené Hobbes à comparer l’Etat au Léviathan de la Bible, l’animal marin géant, capable d’engloutir le soleil, symbole «du Dieu mortel à qui, après le Dieu immortel, nous devons notre paix et notre protection».

Un «Dieu mortel», voilà le fantasme qui fascine et écrase le surprotégé.

* Chaque stratégie de surprotection produit une tactique symétrique de résistance. Cela commence par les dazibaos dans les rues puis par les réseaux clandestins d’encouragement à la désobéissance, civile et militaire. Les partis d’opposition se forment et des maquis s’organisent dans la nature…

C’est le thème de plusieurs auteurs de géopolitique sur la fragilité des gloires politiques et des alternances de régimes Au XIV ème siècle déjà, un historien et philosophe arabe, Ibn Khaldoum, dans ses «Prolégomènes» 52, a expliqué comment se forment les cycles de gloire et de déchéance. Le nomade, sobre et endurant, menacé de partout, est fort et intrépide; il conquiert facilement les bastions du roi ou du sultan, qui, installé en ville dans de beaux palais, rassuré par ses murs d’enceinte, s’adonne aux plaisirs, à la paresse et à la corruption, et finit par être incapable de résister à la fougue d’un jeune…. Mais le nomade, une fois installé dans un palais, se sédentarise, finit par perdre lui aussi son courage initial et succombe à son tour aux plaisirs et à la paresse: le voilà fragile face au jeune nomade suivant, etc. Nous avons donc un  cycle de surprotecteurs… Cette théorie, trop nouvelle et «moderne» irrita les maîtres en place autant que les conservateurs orthodoxes: le novateur passa deux ans en prison !

* J’ai retenu de ce penseur fertile le concept  par lequel il désigne «l’esprit de corps» ou l’«esprit tribal» des guerriers et des populations nomades, qu’il appelle l’«asabiyya». La religion exerce une fonction politique en renforçant cet enthousiasme combatif. Ainsi la cohésion sociale du groupe devient maximale: chacun sachant qu’il peut compter sur tous ses compagnons, prend beaucoup de risques et favorise ainsi les victoires dans les batailles …

C’est le rêve de tout général – et de tout surprotecteur – d’insuffler l’asabiyya dans les cœurs des soldats et des civils. Les terroristes actuels font preuve d’asabiyya par leur efficace collaboration au milieu du danger et par leur abnégation, en devenant kamikazes ! Notez que ce concept explique les comportements des combattants dans une société traditionnelle: il n’est pas utilisable dans nos sociétés actuelles, où l'indivi- dualisme s’oppose à toutes les opérations collectives !

Les micro surprotections

* Les micro-surprotections sont nombreuses. On trouve des tyrans dans tous les domaines: on connaît le patron intolérant et cassant, mais aussi le mari dictateur, le parent intraitable avec les enfants, le professeur super dirigiste, le caïd, autoritaire et sans pitié, tueur s’il le faut… Un amant passionné ou une amante possessive peut nous étouffer jusqu’à anéantir totalement notre personnalité, jusqu’à faire de nous son objet docile, écervelé…

* Mais tout d’abord apprenons à reconnaître un surprotecteur à temps, avant qu’il ne nous tienne dans ses pinces. Quels sont les mécanismes discrets qui annoncent la tentation d’un surprotecteur de nous instrumentaliser ?

* En observant pendant dix ans – de 1987 à 1997- le fonctionnement des sectes, j’ai vu sur le vif le mécanisme de surprotection qu’active tout gourou auprès de ses disciples, au risque de les mener à leur auto - destruction violente…

* Dans tous les cas, dans les formations paramilitaires ou sectaires, le surprotecteur commence par nous mettre en uniforme, en rang, chantant en chœur, souvent même marchant d’un même pas, utilisant le même langage, mangeant et buvant les mêmes produits, etc. Bref, il commence par nous transformer en hommes-clichés, comme les membres  de l’Armée du Salut qu’on distingue de loin des membres d’autres formations. Habits ou médailles, tout signe d’appartenance communautaire, volontaire ou imposé, bref, toute armature convenue est censée nous aider à «être» ce que nous «faisons» et surtout à rester fidèles lors des tentations… Voilà l’une des recettes de l’embrigadement.

* Dans tous les cas, le surprotecteur se reconnaît d’abord au fait qu’il nous fait rêver en une vie, meilleure grâce à lui…C’est toujours un utopiste qui nous conduit tout droit dans le mur parce qu’il nous pousse à réaliser un objectif trop haut sans en organiser d’abord les conditions matérielles. En attaquant la Russie malgré les réticences de plusieurs de ses généraux, Hitler, pour qui «Dieu est avec nous» (ou «Gott mit uns» selon nos ceinturons), a suivi ses rêves de grandeur et la foi dans son destin, quitte à précipiter des millions de civils et de soldats dans la catastrophe… J’ai failli y laisser ma vie: plus de trente mille malgré-nous ont disparu dans cette folle aventure !

* Tous les pouvoirs locaux, plus ou moins indépendants de l’Etat, comme le tribalisme, tout comme le féodalisme, le système des castes…fonctionnent en pouvoirs locaux de surprotection…Difficulté spécifique: les lois et les règles passent par les traditions orales et sont surveillées par des autorités incontrôlables des communautés : comment se plaindre auprès de ceux-là mêmes qui commettent les injustices ?

* Dans de telles situations, subsiste le danger maximal de corruption à tous les échelons. Le grand surprotecteur admet tacitement que ses subordonnés recourent à la même tactique occulte que lui-même; il ne peut empêcher que les cadres intermédiaires le prennent comme modèle et se comportent comme une multitude de petits surprotecteurs… J’ai assisté à ce fléau durant mon séjour dans la région d’Agadir du temps d’Hassan II: les chauffeurs de camions mettaient à l’avance un billet de dix dirhams dans les papiers à montrer lors des contrôles par les gendarmes ! J’ai dû, moi aussi, ouvrir ma bourse en 1978 au moment de confier le container de mes meubles à rapatrier aux douaniers du port (je dois à la vérité de préciser que durant quinze ans de présence, je n’ai jamais été approché par un parent marocain pour un acte de corruption, mais une fois cependant par un français, père d’un élève d’une classe de latin!).

La manipulation mentale surprotectrice

Mais quelle est la modalité générale de la surprotection ? C’est invariablement l’effet des mensonges qu'invente le manipulateur. Comment ? En détournant les ressources, intellectuelles, morales, financières et physiques de ses victimes vers sa gloire personnelle et surtout vers son compte bancaire… Commen? Grâce à la « recette » proposée aux adeptes pour obtenir le salut ou le bonheur ! La recette, voilà le vecteur des promesses inventées sur mesure, voilà l’astuce de base de la manipulation au sein des communautés, voilà la vitamine de la vitalité des Etats, des Eglises, des partis et des sectes.

* Trois étapes: un réformateur trouve une nouvelle recette – il forme un groupe qui va l’appliquer en famille – le groupe grandit et propose sa formule au monde entier. Dans tous les cas, la recette exige des adeptes de débrancher leur propre volonté et de suivre à l’aveugle les consignes données par le Grand Chef.

Un dictionnaire qui recenserait les milliers de ces «recettes de bonheur, de sagesse et de salut» en usage actuellement dans les associations du monde sur les cinq continents serait très instructif et montrerait non seulement le «génie organisationnel» de l’humanité mais aussi son «génie manipulateur» ! (Chantier à mettre en route …)

* Les tactiques sont d’abord «douces» entre les adeptes qui flattent les meneurs, qui s’encouragent mutuellement par l’émulation publique, souvent en dénonçant secrètement les «brebis noires» du troupeau.

* Elles deviennent «dures» par les contraintes de l’emploi du temps, la surveillance tatillonne du moniteur local, émotionneur professionnel.

* Les tactiques deviennent finalement «écrasantes» pour les personnalités des petits fidèles par les promesses mirobolantes qu’invente le grand gourou ou fondateur, assorties de menaces à l’adresse des tièdes ou des sceptiques … A ce stade, le manipulé se fait volontairement manipulateur à son tour en s’adonnant au prosélytisme autour de lui…

* L’ADFI, l’association de Défense de la Famille et de l’Individu, résume ces trois opérations ainsi: la séduction, puis le conditionnement et enfin la « reprogammation».

* Dans la pyramide hiérarchique, les tactiques de recrutement et de fidélisation sont donc d’abord horizon- tales, entre pairs; elles sont en même temps verticales et proches à partir de l’action du moniteur de la section du quartier; elles sont surtout verticales et lointaines à partir du discours du fondateur ou de son successeur.

* Ce harcèlement de mensonges organisés, partant de trois instances différentes, est tellement efficace qu’il fait tourner la tête à de grands intellectuels et à des génies en sciences, en politique, en religion, en art ou en philosophie ! Je connais un capitaine de la Marine à la retraite qui s’est fait piéger par les plans de «retour total à la nature» d’un gourou soi-disant descendant d’une tribu d’Indiens d’Amérique, qui a envoyé ses équipes pour reboiser les espaces sahariens: il n’a compris avoir été piégé qu’en rencontrant l’«ADFI», qui avait un dossier complet sur ce mouvement ! (Voir les détails des trois degrés de la manipulation mentale sur le site suisse www.anti-scientologie.ch).

* Les délires des manipulés sont plus fréquents qu’on ne pense ! Hitler a été endoctriné au début de sa carrière par la secte Tulla et par les théories orientales (qui lui ont inspiré la croix gammée !): on connaît la suite ! Mais bien avant, un Rousseau avait transmis ses délires réformateurs (même à la Corse, qu’il ne connaissait pas), Karl Marx a transmis sa fièvre eschatologique à Lénine, à Staline, à Mao et à Pol Pot. Le plus ambitieux, Tolstoï déclarait avoir comme but de faire de la Terre le royaume spirituel du Christ !

* Bref, surprotéger, c’est donc d’abord manipuler…

Et manipuler une communauté, c’est installer des réflexes de comportements quotidiens et répétitifs; c’est donc aussi mobiliser des rites, la langue de bois et surtout des clichés. Le cliché nazi «Heil Hitler» a vraiment conditionné mentalement les allemands ! Les clichés adulateurs construisent le charisme qui rend le gourou  mégalo et dangereux. Cela commence avec les titres ronflants qui honorent de leader, «Messie cosmo planétaire», «Petit Père du Peuple», «Déesse»… Voilà des «natures artificielles» en série, vraiment efficaces. Les champions de l’auto conditionnement sont les adeptes de groupes indiens qui chantent leur mantra plus de mille fois par jour !

Mais comment résister aux messies ?

* Des surprotecteurs sectaires sous forme de faux messies, il y en a eu cent soixante dans le passé, des faux Christs, de Simon le Mage par Mani à Julien qui s’était déclaré roi et messie, puis aux faux prophètes en grand nombre… Mais une douzaine de ces gourous divins sont bien vivants actuellement ! Voir «Les faux messies. Enquête»53 de Christophe Bourseiller.

* Le plus récent s’appelle André Biry, né à Mulhouse en 1967. J’ai déjà mentionné son cas à propos de la contagion charismatique… Son geste de surprotection manipulatrice ? Voici son discours aux disciples:

«Vous avez des soucis parce que vous avez trop d’économies. Je vous rends heureux si vous m’apportez votre argent».

Il appelait cette «recette» son «plan argent». Il a encaissé ainsi quelques millions de francs. Le jour où ses fidèles, dont quelques uns avaient vendu leurs maisons, ont redemandé leur placement, il a été incapable de le leur rendre. D’où un procès au cours duquel le gourou a pris la fuite … Malgré les recherches d’Interpol, il reste introuvable en 2006. J’ai acheté son livre à la Fnac en 1991, «La psychanalyse objectialiste ou la vie de Dieu» 54: il y explique pourquoi il est Dieu tout simplement (page 322)! Sa femme et ses amis l’avaient appelé ainsi au moment de sa gloire : il a fini par se prendre au sérieux.

« Pour moi, être Dieu, confirme ce que je suis et me permet de comprendre mon passé, mon présent et mon avenir. En effet, je comprends aujourd’hui pourquoi je suis parfait, pourquoi je voulais faire des guérisons immédiates et quel sera mon destin demain.»

On le voit, les surprotecteurs se trompent systématiquement dans leurs jugements, surtout en ce qui les concerne.

* Le surprotecteur se reconnaît ensuite au fait qu’il veut faire danser le monde entier selon sa musique…Les groupes qui proposent le salut de l’humanité par une formule très simple (obéir au gourou sans réfléchir) et des promesses de guérisons miraculeuses, ont un succès international et essaiment très vite en Afrique, en Asie, en Australie, etc. Leurs cadres n’ont aucun scrupule de conscience: surprotecteurs, ils se croient capables de tromper les adversaires par des mensonges et des manœuvres inavouables ! Pour les groupes totalitaires qui se croient dirigés par des prophètes, c’est même «un devoir de mentir aux ennemis de Dieu et aux amis de Satan !».

Méfions-nous donc du discours de gens qui ont pour règle de nous recruter en nous manipulant par de fausses informations, par une habile langue de bois !

La stratégie de survie des surprotecteurs a tendance à
nous transformer en héros ou en martyrs de leur cause

* Le surprotecteur, sans se mettre en danger lui-même, nous demande d’être des héros dans les batailles. C'est sa recette principale. L’héroïsme obligatoire était une évidence dans les petites armées de l’Antiquité et, encore aujourd’hui, dans les armées des états totalitaires, particulièrement dans l’Armée Rouge. Les prisonniers russes qui revenaient dans leur pays en 1945 étaient pour la plupart envoyés dans le Goulag, considérés comme criminels pour n’avoir pas résisté jusqu’à la mort plutôt que de se rendre ou de se laisser capturer…

* Avec l’avènement des attentats suicides, de plus en plus de héros s’appellent «kamikazes» !

* Le problème de l’héroïsme obligatoire était au cœur de notre drame de Malgré-Nous. Lors du procès de Bordeaux dans les années cinquante, c’est ce concept qui revint plusieurs fois dans les plaidoyers en faveur des douze jeunes alsaciens, incorporés dans la Wehrmacht,  impliqués dans l’affaire douloureuse d’Oradour sur Glane. Dans le compte-rendu très explicite qu’en dresse Jean-Laurent Vonau dans «Le procès de Bordeaux»55 le mot «héroïsme» figure 11 fois. Page 61, on rappelle que l’avocat alsacien, Mr Moser, avait déclaré : «Douze cadavres auraient-ils sauvé sept cent personnes ?… Les douze cadavres se seraient ajoutés aux autres. On ne peut pas obliger tout le monde à être un héros.» Page 64, le Président du tribunal conclut: «L’héroïsme n'est ni une obligation légale, ni une obligation morale…». Page 147, enfin on apprend que le bâtonnier alsacien Schreckenberg a rappelé ceci «…Vous leur demandez beaucoup à nos incorporés de force, victimes d'un crime de guerre, victimes parce que nous avons perdu la guerre. Vous leur demandez un héroïsme, d'affronter le cas échéant encore la peine capitale, d’affronter d’être fusillés …»

Mon ami de collège, Marcel Schmitt, enrôlé dans la Wehrmacht, envoyé en Russie, a eu des doigts de pied gelés et n’en est pas tout à fait guéri. Installé en Suisse, il vient d’écrire, en 2O04, le récit de son parcours dramatique sous le titre: «Journal d’un antihéros» 56. Pour lui, la plupart des soldats en guerre meurent, tombés au champ d’«horreur»… Il résiste à la tentation d’utiliser le cliché habituel des monuments aux morts, de champ d’«honneur». … Comme le propose Jacques Derrida, mon ami a déconstruit le concept de «héros» et d’«honneur» des monuments aux morts, les remettant en cause.

* Cette déconstruction, le journaliste et philosophe, Jean-Claude Guillebaud, dans «La force de conviction»57 l’entreprend à sa manière avec ses croyances : il signale «la chute des valeurs héroïques – patriotisme, service de l’Etat - valeurs remplacées actuellement par le culte d’objets sacrés qui encombrent notre quotidien – l’expertise objective, le dogme économique, le totem Europe …

* L’historien Eugène Riedweg, dans la conclusion de son livre: «Les Malgré Nous.Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande»58, écrit p.294 «Alors que l’héroïsme n’a pas été, et de loin, la qualité dominante de la très grande majorité des Français entre 1940 et 1945, ceux-ci s’érigent en juges, l’exigent par la suite de la part des Alsaciens et des Mosellans.»

* Aspect dramatique et actuel de ce problème : les commanditaires des kamikazes ont une lourde respon- sabilité. Celle-ci n’est pas encore réglementée mais tombe sans doute un jour sous le coup de «crimes contre l’humanité» …

* Autre modalité à prendre sous la loupe. Notre surprotecteur nous rend fiers de notre appartenance: nous voici en train de chanter ses louanges sur tous les toits, à raconter ses exploits et ses succès. Il nous rend donc incapables de déceler ou d’avouer l‘un ou l’autre de ses échecs. Les partis politiques se situent dans cette catégorie de groupes surprotégés par leur idole. Observez-les: même s’ils ont perdu une élection, ils trouvent toujours à se réjouir d’un détail d’une statistique triomphante ! C’est grotesque mais vrai : après les élections importantes, presque tous les partis  ouvrent les bouteilles de champagne !

* Le surprotecteur nous pousse à toujours attaquer nos persécuteurs,  sans nous protéger contre leurs coups : en somme il nous pousse à devenir terroristes : nous sommes conditionnés à préférer figurer glorieusement comme martyrs. C’est le drame actuel des minorités qui se croient menacées au Moyen Orient ou en Orient, qui préparent une armée de jeunes kamikazes, devenus fanatiques par les promesses officielles de la tribu d’aider à gagner la bataille et d’entrer au paradis après leur sacrifice ! Le Japon, dirigé à cette époque par un Dieu vivant, a été l’un des premiers pays de l’axe à former des pilotes suicidaires et à les projeter sur la flotte américaine à Pearl Harbor en 1941.

* Crime public, celui des groupes révolutionnaires du Libéria, qui, jusqu’à 2006, enrôlaient de force des enfants de 8 à 15 ans, les armaient de kalachnikovs et les poussaient à voler, à rançonner les passants, à violer, à tuer … Voilà des «Malgré Nous» au sort plus dramatique encore que le nôtre en Alsace et en Moselle.

* Les surprotecteurs font beaucoup plus de persécutions internes par des purges régulières des cadres suspects, que de persécutions des adversaires extérieurs. Staline a sans doute gagné la palme dans ce domaine…

* Le surprotecteur est efficace même et souvent des siècles après sa mort par les traditions instituées. Les fidèles persévèrent par piété et se fixent obstinément aux principes de leur idole tuant tous les traîtres qui veulent s’en écarter. C’est ainsi que le prophète Mani, le Christ planétaire du troisième siècle, a été honoré durant plus de mille ans. Sa règle, le manichéisme, est universellement connue, encore de nos jours. Notre Europe s’est déchirée plus d’une fois au nom d’un fondateur mythique dans d’interminables guerres de religion: presque toute l’Afrique est encore à ce stade des guerres de chefs tribaux et de totems.

La surprotection, voilà l’exact contraire de la démocratie….

La guerre des idoles !

* Les surprotecteurs ne supportent aucune concurrence. Il ne peut pas y avoir deux soleils dans le ciel ! Entre eux, c’est la guerre des idoles et celle-ci a commencé avec Caïn et Abel... elle se poursuivra sans doute jusqu’à la fin des temps ! Il y a une vingtaine d’années, plusieurs gourous se sont regroupés dans une seule association : ils voulaient lutter plus efficacement contre les Associations d’information sur les sectes…Mais cette alliance n’a pas duré !

* Les surprotecteurs n’hésitent pas à faire leur auto éloge publiquement, sans aucun sens du ridicule ! En Europe, l’usage public des gratulations que se lancent les dirigeants à eux-mêmes est rare. Les allemands ont un adage sévère pour ceux qui s’y livrent: «Eigenlob stinkt». Cela veut dire que l’auto-éloge pue. Les lieutenants se chargent alors de chanter les louanges du Grand Chef et c’est très efficace.

* Stratégie indirecte: Hitler n’a pas hésité à rendre obligatoire le salut «Heil Hitler», ce qui faisait comprendre que le salut de tous («Heil») ne peut venir que de l’homme, appelé Hitler ! Le ton étant donné, tous les fidèles ambitieux haut placés ont compris leur intérêt : flatter le leader suprême en racontant ses exploits (avoir relancé l’économie du pays et avoir vaincu les Polonais, puis les Français …) et décrivant ses qualités militaires, son génie de stratège … ! Un concours s’est établi: plus on approchait de la catastrophe finale, plus les thuriféraires ont encensé le grand patron ! Les fêtes étaient l’occasion de mettre en valeur le Commandant Suprême en le faisant acclamer par des milliers d’allemands ! La foi dans le génie du Führer était si grande, même dans les épreuves finales de la défaite, en 44 et 45, que j’entendais les soldats allemands parler de la «Geheimwaffe», l’arme secrète, la fusée finale en préparation, et qui devait encore retourner la situation en faveur de l’Allemagne. On sait aujourd’hui que cet espoir n’était pas fou et que les recherches des équipes de Von Braun n’étaient pas loin d’aboutir lors de l’effondrement final !

* Dans les régions orientales au contraire, les gourous se comptent par milliers. Les fidèles attendent de leur maître qu’il énumère ses qualités extraordinaires, parfois divines ! Voici quelques citations significatives : les discours des fondateurs de partis et de sectes sont tous inspirés par le mythe oriental des hommes- devenus-dieux …

* Au Turkménistan, le Président à vie, Niazov (décédé en 2006), avait rédigé un Livre de Sagesse et promettait à ceux qui avaient lu trois fois son œuvre un gain en intelligence et l’assurance d’aller au paradis! (DNA du 19 Mars 2006).

Voici trois cas, cités par le livre du Centre de Documentation, d’Education et d’Action contre les Manipulations Mentales, du Centre Roger Igor (de 1991).

* Le coréen Sun Myung Moon, n’hésite pas à s’attribuer tous les mérites divins : «Moi, le Maître, je n’ai pas seulement découvert toute la vérité mais j’accomplis aussi toute la vérité… Si vous sentez vraiment que c'est une joie de mourir pour Père – pas seulement en paroles mais en réalité – c’est formidable».

* Un autre, Okada, le fondateur japonais du groupe Mahikari (présent en Alsace), se présente comme le Big Brother universel : «En ces mondes, les dieux apparaissent et disparaissent avec une rapidité prodigieuse. Mais j’ai mis en place des dizaines de millions de dieux subordonnés et d’esprits messagers qui me permettent de connaître dans l’instant même chacune de vos prières et chacub de vos comportements.»

* Une gourelle indienne, Shri Mataji Nirmala Devi se dit «déesse» et «incarnation du Christ et de l’Esprit Saint»! Fondatrice du groupe Sahaja Yoga, elle est seule à pouvoir élever les enfants et demande aux parents de lui envoyer leurs enfants dès 6 ans dans son école en Inde.

* Voilà les paroles de quatre échantillons de communautés, dirigées par des «maîtres spirituels». Sur chaque continent sévissent ainsi des milliers de tels géants du sauvetage spirituel. En s’auto félicitant de leurs hautes qualités, même de leur complicité avec Dieu, ils gagnent gloire et fortune. Comment est-ce possible ? Observez: ils réduisent leur foule d’adeptes en millions de nains adorateurs, en millions de naufragés, levant les bras vers un sauveteur … mais aussi en millions de généreux donateurs !

On sait maintenant par l’action du gouvernement et de nouvelles lois (comme celle, inspirée par Catherine Picard, qui réprime «l’exploitation des faiblesses des victimes») que de tels groupes surprotecteurs font beaucoup de victimes innocentes ! Comment ne pas se souvenir de Jim Johns, du gourou toxicomane, qui a fini par empoisonner plus de neuf cents de ses adeptes dans la jungle de Guyana ?


Chapitre VII

Surprotection et répression

* L’histoire de l’ex RDA présente une excellente illustration de la surprotection et de la sur répression, justifiées par les «êtres fictifs» des responsables ! Rien que la fière dénomination de «République Démocra- tique d’Allemagne» était une évidente supercherie, vraiment une «nature artificielle», un cliché trompeur !

L’Allemand de l’Est ne pouvait pas refuser d’adhérer au Parti Communiste : il aurait mis sa vie en jeu. Beaucoup d’Allemands ont pu fuir vers l‘Ouest ! Le citoyen de la République Démocratique d’Allemagne était donc «surprotégé», surtout par la peur de la police et de l’armée, au service de l’idéologie du gouvernement !

* Je me souviens de la grande admiration de tous les européens pour les exploits de la RDA dans tous les domaines après la guerre: les statistiques officielles faisaient rêver; beaucoup de mes amis se demandaient si le communisme allemand n’étaient pas la formule miracle à imiter et ils se mettaient à douter de notre démocratie française !

* Aujourd’hui on se demande comment nous avons pu tomber collectivement dans le panneau de la propagande RDA ! Les révélations des victimes du régime montrent qu’elles étaient manipulées, souvent sacrifiées à la gloire internationale du système. Encore aujourd’hui, plus de vingt ans après les événements, d’anciens sportifs souffrent et n’arrivent plus à retrouver la santé. Pourquoi ? Ecoutez l’ex volleyeuse, Katarina Bullin, qui avait aidé à remporter la médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Moscou.en 1980. (Arte lui a consacré une émission le 6 Juillet 2006). Elle est physiquement cassée. Elle dénonce les pratiques dangereuses, obligatoires : elle a été dopée à son insu, elle a dû absorber régulièrement des cachets bleus comme ses compagnes sportives. L’effet toxique de ce produit n’a pas pu échapper aux organisateurs mais la «gloire de la RDA» valait bien des sacrifices ! Voilà, non une répression ordinaire, prévue par les règlements de la police et de la justice, mais une sur répression victimaire, secrète, organisée par de petits comités gouvernementaux.

* Voilà un échantillon de ce qu’on peut appeler une «mégamanipulation», dont les organisateurs sont inconnus de leurs victimes et vivent par la suite  en parfaite impunité.

Il me semble donc important de distinguer

  • la «pression» éducative (en famille, à l’école, dans l’administration…par menace et punition …)
  • de la répression (surveillance policière, délation, prison)
  • et de la sur répression (mégamanipulation, persécution et élimination des minorités, parfois de façon «industrielle» dans les camps d’extermination, tortures meurtrières des prisonniers comme au Goulag, génocide …)

La guerre, «infanticide différé» ?

* Les guerres mondiales, la première et la deuxième, présentent tous les signes de la surprotection sur répressive.

«La guerre, c’est l’esclavage !» a déclaré le philosophe Alain après avoir été blessé gravement à un pied lors d’un combat d’artillerie en 1914. Volontaire dans l’armée, il avait été tellement scandalisé par l’expérience militaire qu’il avait finalement refusé d’autres grades que celui de brigadier ! Il compara l’attitude des officiers à celle des marchands d’esclaves : mépris et irrespect pour les hommes de troupe, souvent traités comme des bêtes … Pour lui l’armée est «une énorme machine à tenir les hommes dans l’obéissance» (Voir «Mars ou la guerre jugée»59) Mon expérience de la guerre me fait approuver cette thèse d’Alain. Les officiers savent qu’ils n’ont pas le droit de douter de leur mission de peur de diminuer l’ardeur au combat des soldats ! En doutant, ils risquent aussi de devenir objecteurs de conscience et de refuser le combat : car tuer un ennemi, être violent, c’est, dit Alain, «l’effet inévitable d’une pensée sans doute».

* Ne donner la parole qu’à un pacifiste pour comprendre la guerre serait réducteur. Nous avons à tenir compte des travaux de Gaston Bouthoul, qui, associé à Louise Weiss, a fondé les études de polémologie après la dernière guerre mondiale. J’ai retenu par cœur la pensée principale de G. Bouthoul: «Il est plus facile pour un peuple de mourir que de réfléchir» (ce qui est aussi le résultat des fausses informations que nous donnent les idées reçues et les clichés en usage…).Le but des études de Gaston Bouthoul: prévenir les conflits en répertoriant les facteurs polémogènes et les techniques de médiation. Il découvre un aspect surprenant de la guerre, ce qu’il appelle «L’infanticide différé»60. C’est une hypothèse à examiner: l’excès démographique des jeunes dans une population pousserait celle-ci à choisir les solutions violentes dans la solution de leurs problèmes, sociaux ou politiques …

* Actuellement, François Huyghe essaie de renouveler l’intérêt du public pour l’étude des guerres en observant la «violence des images» qui peuvent devenir «criminogènes» (on pense aux réactions aux caricatures danoises sur le prophète Mahomet). L’Université Marc Bloch de Strasbourg a organisé un colloque début juin 2006 sur les derniers développements de la polémologie.

* Mon vécu est assez significatif : Hitler n’a respecté aucune règle du droit international ni des droits de l'homme en nous incorporant de force, nous les Malgré Nous. Mais notre sort a été doux à côté de celui des Juifs, des nomades, des homosexuels et des handicapés .….

Le plus grand danger de la surprotection : nous mettre en esclavage

* La mise en esclavage, voilà la tentation, orgueilleuse et sur répressive, des puissants de ce monde: les égyptiens, les grecs et les romains doivent la gloire de leurs réalisations merveilleuses, aux armées d’esclaves que leur rapportaient leurs guerres … Les seigneurs des déserts africains se livraient à des razzias dans les pays voisins et en ramenaient des esclaves noirs.

* En France même, nous avons des témoignages accablants sur les manières de traiter nos esclaves noirs des Antilles, de la Louisiane et de Guyane. En 1685, le Roi Louis XIV, inspiré par Colbert et les Jésuites, a rédigé le fameux Code Noir de 60 articles, qui réglemente la vie et le travail des esclaves. Intéressant article 44 (déjà cité plus haut) qui montre comment on fabrique des hommes-clichés: «Déclarons les esclaves être des meubles …». Voilà la définition de l’esclave dans l’inventaire des maîtres. Un homme «meuble», voilà vraiment la définition du cliché: c’est «une étiquette de bouteille vide» ou encore une «nature artificiel- lement attribuée» !

* Ce sont les Anglais en Inde qui ont découvert qu’économiquement l’esclavage n’était pas rentable: le travail salarié produit autant de biens que le travail des esclaves ! Au XVIII ème siècle, la poussée révolutionnaire commence à proposer l’abolition de l’esclavage : l’abbé Grégoire et plus tard Victor Schoelcher aboutiront aux lois sur la fin de l’esclavage.

* J’ai un témoignage direct de cette pratique africaine de l’esclavage, qui n’est pas terminée de nos jours, avec le tableau suspendu au-dessus de mon bureau: je l’ai peint à l’huile en 1968 dans le souk d’Inezgane, près d’Agadir; il représente un noir qui mendiait, Mohamed, auquel j’ai promis dix dirhams s’il me permettait de peindre son portrait. Pendant trois heures j’ai eu le loisir de l’interroger (avec l’aide de Larbi, l’un de mes élèves) et d’apprendre qu’il avait été capturé du côté du Mali comme enfant et qu’en dernier lieu, il avait été acheté par un commerçant d’Immouzer des Ida Outanane (à cent kilomètres d’Agadir dans le Haut-Atlas). Trop vieux pour être encore utile, il a été renvoyé par son patron en 1967 et depuis, il était réduit à mendier dans les souks pour vivre …

* L’esclavage fonctionne encore aujourd’hui dans beaucoup de pays, peu organisés. Selon un reportage télévisé récent, chaque année, en Afrique, des milliers d’enfants sont vendus comme esclaves.

* N’est-il pas étonnant qu’il faille attendre l’année 1999 pour que les Etats-Unis ratifient le traité contre l'exploitation infantile ?

* Les tentations esclavagistes d’étrangers qui résident en France et qui emploient une personne immigrée sans la  rétribuer (en lui enlevant auparavant son passeport) sont sévèrement punies par les tribunaux français. Un cas récent montre un sportif d’origine africaine, qui a fait fortune en France, et qui a fait venir de son pays une fille de treize ans pour effectuer les travaux de ménage en la faisant dormir sur une natte dans son garage: la fille a eu l’idée de parler de son sort au facteur qui l’a dirigée sur une association de lutte contre l’esclavage. Ce patron a été écroué !

* Des formes atténuées d’esclavage fonctionnent dans la plupart des pays, fidèles aux traditions ancestrales. J’ai eu l’occasion d’observer le rôle des «bonnettes» en Afrique du Nord, recrutées dans les familles pauvres et nombreuses des montagnes et mobilisées dans les travaux de ménage ou de surveillance des enfants dans les villes: le contrat oral ne prévoit aucune rémunération sinon une nouvelle robe par an…Ces filles ne sont pas scolarisées. Elles dépendent du bon vouloir des patrons qui ne se gênent pas de passer leur mauvaise humeur sur elles…Cette coutume constitue un pilier inavoué dans l’économie du pays…C’est un «fait culturel» qui n’a pas été critiqué officiellement, qui est donc toléré… Les clichés, qui alimentent la langue de bois, permettent à chacun de fournir des alibis pour justifier sa bonne conscience face aux millions de bonnettes qui travaillent en Afrique: «Tout le monde est content, les parents, les filles, les patrons. Alors ?» Sauf qu’on parle ici à la place des gens concernés sans leur avis ! Pourquoi ne sont-elles pas scolarisées ? Leur «quotient intellectuel» ne le permet pas ! Pourquoi les frapper: «Elles sont naturellement paresseuses». Pourquoi ne pas leur permettre de se rencontrer et de former un syndicat de défense ? «Elles en sont incapables» et ne le désirent pas (mais on ne leur permet même pas de parler aux voisins). Etc.

Je signale que les clichés «paresseux» et «quotient intellectuel bas» (non mesuré par un psychologue) s'entendent beaucoup dans les salles de professeurs !

* Les traditions esclavagistes, que nous jugeons barbares, ne sont pas spécifiques à l’Afrique, elles étaient considérées comme «normales» et ont duré des siècles avant que les européens ne se livrent à un commerce international avec des convois maritimes pour fournir les planteurs américains en main d’œuvre bon marché…On ignore généralement  qu’au XVI ème siècle, les esclaves blancs, Italiens ou Espagnols surtout, razziés par les musulmans furent plus nombreux que les Africains déportés aux Amériques (voir les travaux des historiens ). La plus célèbre victime des corsaires barbaresques est Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, qui fut racheté contre une forte rançon en 1580 après neuf années de captivité !

Le comble de la surprotection  sur répressive : la colonisation

* La colonisation a été le comble de la pulsion surprotectrice et sur répressive des fiers états occidentaux, portugais, espagnols, anglais, allemands et français…Chaque pays employait sa propre formule d’organisation: l’anglaise était distante, la française cherchait la proximité… La stratégie belge du temps du roi Léopold II a été vraiment sur-répressive dans la colonisation du Congo ! Une fois installés par la force, les colonisateurs se voulaient des «civilisateurs», répandant la religion chrétienne, l’instruction et l’hygiène, l’industrie et le commerce international … De la surprotection violente du début, on voulait passer à la simple protection (en créant des «Protectorats» par exemple comme au Maroc) … Parler de colonisation, c’est accepter cette complexité des situations …

* Se demander si cette occupation d’un pays par un autre, par la force et la ruse, comportait des aspects positifs, c’est d’abord poser une question simpliste parce que manichéenne Chaque entreprise comporte du négatif et du positif. La question est plutôt de distinguer: «Positif pour les colonisateurs ou pour les colonisés ?». Les deux guerres mondiales du dernier siècle ont fait le bonheur et la fortune des industriels et le malheur de millions de victimes, militaires et civiles ! Il en était de même avec la colonisation: pour beaucoup de commerçants et d’entrepreneurs, la décolonisation est même arrivée trop tôt !

* Quelques voix francophones s’élèvent cependant pour déclarer (en 2006) que, pour elles, le côté positif de la décolonisation est son héritage : la langue française. Pour la camerounaise Callixthe Beyala, auteur du beau livre «La plantation» 61, l’accès à la langue française, qui a un rayonnement international, est l’accès à la liberté … (Le Cameroun connaît beaucoup de parlers locaux à dominance orale, dont aucune n’a de dictionnaire ni de traducteur, ni donc de portée universelle).

* C’est cependant ignorer la gravité du fonctionnement de la surprotection, sur répressive et collective. Celle-ci entraînait ipso facto l’aliénation, parfois l’infantilisation des personnes («Y a bon Banania !»), souvent le déplacement et le regroupement des populations avec le danger de déracinement et de ghettoïsation … Le manichéisme régnait comme dans toutes les crises : face à face, les «hommes clichés» européens aux caques blancs se pavanaient devant les «hommes clichés» assistés: asiatiques, africains, américains …

* Le Président Algérien Bouteflika a résumé cette aliénation du point de vue des ex-colonisés : «La colonisation a réalisé un génocide de notre identité, de notre histoire, de notre langue, de nos traditions …» (Avril 2006). Stupeur en France !

* C’est que le langage colonisateur faisait croire aux habitants qu’ils n’étaient pas capables, à eux seuls, de s'équiper, de se soigner, de s’instruire, de se défendre…selon leur propre modèle de vie. Surprotégés par ce discours, les gens devenaient passifs car ils attendaient les ordres pour agir et, mal rétribués, les exécutaient mollement. Au cours de mes discussions avec les colons qui, au Maroc de 1965, dirigeaient encore des plantations d’orangers dans la plaine du Souss, j’ai entendu régulièrement des plaintes sur la paresse innée des autochtones !

Par contre ceux-ci, dans leurs communautés, étaient actifs et consciencieux mais selon leur propre rythme,  plus lent que celui des nouveaux maîtres du pays. Autre indice du syndrome des surprotégés : durant le protectorat, en Afrique du Nord, les gens ne commettaient pas de vol dans le sein de leur clan, mais ils prenaient sans remords de conscience le ciment et le goudron sur les chantiers des travaux publics : «Cela appartient à l’Etat ou à la collectivité anonyme, donc à tous, se servir n’est donc pas un vol» (ce qui a aggravé sans doute la renommée des indigènes voleurs !).

* Cette logique des surprotégés est la réaction de défense aux actes et situations, créés par les colonisateurs, qui peuvent aller jusqu’à mettre les indigènes en esclavage ou à les mobiliser militairement dans leurs guerres sur d’autres continents … Voir le beau film «Indigènes».

* Nous avons connu cette réaction en Alsace et en Moselle, annexées au grand Reich Allemand de 1940 à 1945. Au Service du Travail Obligatoire, notre mauvaise volonté, notre envie de saboter, notre plaisir de coûter cher sans rendement … exaspéraient les cadres nazis et les faisaient hurler de colère ! Pour mater les fortes têtes, ils sont allés jusqu’à ouvrir en Alsace des camps de rééducation à Schirmeck et d’extermination au Struthof ! C’est que nous nous sentions colonisés, surprotégés de façon sur répressive, donc a priori «paresseux» et «voleurs» ! La colère des officiers était notre secrète récompense !

Bref, la colonisation et l’occupation ont fonctionné comme une crise de civilisation avec ses victimes et ses profiteurs …

Le terrorisme

* Toute campagne terroriste collective émane d’une autorité surprotectrice et sur répressive, d’un comité qui veut changer les événements ou laver des affronts, politiques ou religieux.

* Voir la documentation exhaustive de ces groupes dans «La force des faibles – Encyclopédie mondiale des minorités»62 de Roger Caratini. On y distingue entre autres les minorités centripètes (des Noirs d’Afrique du Sud qui demandent à être reconnus comme citoyens à part entière), des minorités centrifuges (les Corses, les Basques …) qui exigent un traitement différent de celui, imposé par la majorité.

J’ai retenu surtout de ma fréquentation avec cet encyclopédiste sa démystification des élections. Il signale que le prestige magique du suffrage universel trouble notre morale politique C’est le plus grand nombre qui décide de tout pour tous … Les politiques sont passés maîtres dans l’art de fausser les mécanismes électoraux, de manipuler les électeurs… Et de rappeler qu’Hitler est parvenu au pouvoir avec 88% de suffrages exprimés… (P.188). Une majorité électorale ne signifie donc pas automatiquement que le groupe gagnant appliquera la démocratie ! Je conclus que dans beaucoup de cas la majorité numérique lors des élections est le cliché d’or des manipulateurs du Suffrage Universel.

* Mais qu’en est-il des séismes planétaires, causés par le terrorisme actuel : s’agit-il d’une guerre de religion, d’un conflit d’intérêts, d’une bataille pour le pouvoir mondial ?

* S’agit-il d’un «Choc des civilisations»63 comme l’écrit un politologue américain en 1996 ? Les critiques adressées à la synthèse, construite par le Professeur Huttington, signalent son américanocentrisme. Le concept «civilisation» est d’ailleurs lui-même très discutable: il cherche une copie artificielle des réalités historiques qu’on découpe en diverses cultures prestigieuses et originales, afin de maîtriser la complexité des situations découvertes. La méthode est discutable car les groupes dits «primitifs» d’Afrique, d’Australie et des Iles… n’ont jamais eu l’honneur d’être appelés «civilisations» ! Il s’agit donc dans beaucoup de cas d’un  cliché, inventé par les historiens.

* Pour ma part je ne peux que signaler un aspect, parmi beaucoup d’autres, qui n’a pas encore été analysé, mais seulement évoqué par ci par là, en particulier par une pédiatre de Los Angeles, d’origine syrienne. Mon hypothèse est que cette guerre planétaire se présente aussi comme un conflit manichéen entre les adorateurs de leur unique livre, et les consommateurs de tous les livres, d’aventures, d’humour et de sciences, déclarés profanes… Plus exactement, entre d’une part les groupes qui ferment leur lot de messages religieux, politiques, scientifiques, philosophiques, professionnels, militaires … empêchant tout ajout et toute omission, et d’autre part les groupes qui, au contraire, ouvrent leur lot de messages à toute innovation et à toute refonte.

Je précise qu’en parlant de «groupes», j’en mentionne le caractère dominant, étant entendu que c’est une simplification indispensable à la communication. Mais en réalité, des minorités fonctionnent dans chaque grande société; même en Israël, une secte milite pour la destruction de l’Etat et s’allie aux terroristes Palestiniens, parce que, selon les Ecritures, le peuple juif ne doit se regrouper qu’après l’avènement du Messie! En 1999, ce groupe de messianistes avait même une base au nord de l’Alsace !

* Tout groupement en partis, en syndicats et en sectes, forme donc une mini société fermée … Un tel groupe choisit son texte ou un ensemble de textes, et le déclare «fondateur», «indépassable» ou encore «sacré». La mentalité de tels groupes –famille, région ou Etat - fonctionne en circuit fermé de croyances et de règles, quelle que soit la sagesse des chefs.

* Vivre dans de tels groupes, c’est comme évoluer dans une bulle d’air, ascendante ou descendante, à la façon d’un planeur : on ne peut que subir. Ainsi, chacun de nous - en France et ailleurs – ne peut que partager le sort commun de son groupe. Pourquoi ? Parce qu’il est enfermé dans son système de pensée, soit «aristocentrique» soit «populocentrique», soit «européocentrique», soit «africanocentrique», «asiatico- centrique» ou encore «américanocentrique» … En cosmogonie, les anciens étaient «géocentriques» se croyant au centre du monde, nous sommes aujourd’hui «héliocentriques», bientôt «cosmocentriques» …

Il est presque impossible d’échapper à de telles prisons mentales ! Pour «Le nouvel esprit scientifique»64 de Gaston Bachelard, ce sont là de difficiles «obstacles épistémologiques» à franchir.

* Malgré ce handicap, fonctionnent des groupes au lot ouvert de messages. Ceux-là considèrent tous les textes fondateurs comme dignes d’intérêt, mais ne se sentent pas concernés par leurs conseils, leurs lois et leurs interdits … En principe, une fatwa lancée par un chef musulman ne crée pas d’obligation pour les non musulmans ! Le groupe ouvert ne privilégie donc aucun texte en particulier – ou alors à titre d’hypothèses - et accueille toutes les informations, orales, écrites ou observées, donc aussi celles provenant de l’Univers en constante découverte. La philosophie et les sciences, les sciences humaines en général, fonctionnent en un tel système ouvert de messages. Cette attitude est très proche de la tendance laïque, qui choisit un texte sacré et tolère tous les autres …

Je connaissais depuis longtemps les études épistémologiques65 du philosophe Karl Popper, pour lequel beaucoup de concepts courants, comme le «mouvement», sont des «essentialismes». Toutes nos théories risquent d’embaucher de tels essentialismes, aussi il vaut mieux les considérer comme des hypothèses provisoires. Pour lui, fonctionnent trois «mondes» (physique, psychique et théorique) mais aussi deux sortes de sociétés : l’une, fixée aux traditions et aux dogmes, qui n’accepte aucune critique ni changement, qui est donc «close» et l’autre, «ouverte», dans laquelle les critiques sont possibles sans risques parce que chaque contradicteur est protégé par les mœurs démocratiques …

Mais je n’imaginais pas la gravité de cette incompatibilité entre les deux sortes de systèmes de pensée. Je l’ai découverte par hasard en 1970, dans le contexte musulman du Maroc. Je discutais souvent avec un collègue marocain, professeur de géographie, auteur d’un manuscrit magnifique sur les coutumes et les costumes en usage dans les principales vallées de l’Atlas : sa peur, m’a-t-il dit, est que sa mère apprenne qu’il a écrit un livre profane; elle ne connaît et n’apprécie que le Livre sacré du Prophète. «Elle va m’insulter et me défendre de revenir chez elle !».Il a renoncé à faire publier son manuscrit du vivant de sa mère. Voilà un cas, pas rare, d’autocensure.

Cette fixation à un seul livre m’a été confirmée par les lycéens d’Agadir, qui me signalaient leur malaise face à deux positions : à la mosquée, l’imam ne cessait d’expliquer que la théorie de l’évolution était vraiment incompatible avec le créationnisme de l’Islam, alors qu’au lycée, dans les cours de science et de philosophie, la théorie de Darwin n’était pas clairement refusée (classée par certains professeurs comme une hypothèse très probable !). Ces élèves formulaient à leur façon la différence entre une culture au système fermé, axée sur un seul ensemble de livres (le Coran et ses commentaires, appelés Hadit), et celle des professeurs français, presque tous fidèles au système ouvert, qui se servaient de bibliothèques entières. (Ce problème est transposé actuellement dans les collèges français qui accueillent des élèves musulmans).

* Même scandale à propos de la psychanalyse : celle-ci rendait beaucoup de parents d’élèves furieux parce qu’on brisait l’un des tabous de la société berbère et arabe, alors que les jeunes s’amusaient plutôt avec les nouveaux concepts. Freud n’étant pas au programme, j’ai réuni mes élèves un soir dans le réfectoire de l'internat pour dissiper les principaux malentendus …

En réaction j’ai reçu un billet confidentiel d’une lycéenne qui me raconta la légende berbère d’Ahmed Ounamir. Celui-ci, jeune marié à quinze ans, était malheureux : sa femme lui reprochait d’accorder trop de temps à sa mère et celle-ci pleurait, se sentant oubliée par son fils. Ahmed finit par devenir fou puisqu’il se suicida (sic)! Ce mythe paraissait plus important à mon élève que celui d’Œdipe même quand je lui eus montré la parenté entre les deux …

* Avec ces deux problèmes non résolus, le refus de l’évolution et de la psychanalyse, il s’est produit une situation inconfortable chez les étudiants et auprès des autorités ! La crise de conscience a été jugée très grave et donnait des arguments aux partisans d’une arabisation accélérée des écoles marocaines…Il fallait aussi embaucher les spécialistes diplômés Marocains que nous avions formés. Résultat : en 1973, tous les professeurs de philosophie Français des Lycées marocains ont été remplacés par des professeurs Marocains de « pensée islamique », ayant des diplômes français de philosophie !

* J’avais rédigé en 1970 une thèse sur «Le cercle dit ‘vicieux’ dans la pensée philosophique et scientifique»66. Mon successeur au Lycée d’Agadir, Cherkaoui Mohamed, l’a lue et a déclaré: «C’est la philosophie qui produit des cercles vicieux alors que la religion les surmonte» ! Nous revoici au cœur du conflit des rencontres entre un système de pensée ouvert et un système fermé.

* Sachant mes élèves très timides, enclins à donner raison au dernier argument entendu, j’ai encouragé ceux qui me contredisaient, félicitant ceux qui arrivaient à trouver l’anti-thèse d’une affirmation. Je les encourageais aussi à poser leurs questions trop personnelles par écrit. Voici ce que m’a révélé un de ces billets d’un élève de terminale «Vous avez félicité l’un de mes camarades qui a osé vous dire non. Je ne suis pas d’accord. Cela je ne l’ai jamais vu dans une école et beaucoup ne comprennent pas. J’en ai parlé à mon père qui est instituteur. Il dit que c’est très dangereux pour vous de faire cela, qu’à la fin les jeunes ne vous croiront plus rien ! Qui a raison ? Je suis très troublé».

* A cette lecture, je repensais aux leçons de catéchisme de mon enfance à l’école: l’abbé Bengel m’avait donné des coups de règle sur les doigts de la main parce que j’avais déclaré «idiote» la loi de l’Eglise qui refuse l’ordination à une personne, née en dehors du mariage ! Cela m’a rappelé que dans les deux cas, catholique ou musulman, l’enseignement est dogmatique et autoritaire, incompatible avec une objection ou un refus…Autrement dit, dans les deux cas, le contexte des systèmes fermés de pensée impose sa structure verticale aux messages, censés venir de très haut: la Volonté de Dieu se transmet au paroles du Prophète, du Roi, du Président, du Maître, du Prêtre et même du Père … ! D’où le respect des jeunes marocains pour leurs parents et pour leurs maîtres, dont nous, les coopérants, avons bien profité …

* Ce que n’avaient pas compris le lycéen, auteur du billet, et son père, c’est que l’initiation à la philosophie n'est ni dogmatique ni autoritaire, mais qu’elle est «ouverte» au dialogue et aux objections …

* A signaler que sur le plan international, parfois, par opportunité politique, les dirigeants de sociétés à système ouvert de pensée, comme les U.S.A., s’alignent sur un système fermé de messages, par exemple en plaçant une main sur la Bible, lors de leur investiture, ou encore en invoquant leur mission de «nation élue» – ou leur «destin manifeste» – de favoriser l’«axe du bien» et d’éliminer «l’axe du mal» … On connaît les conséquences guerrières de telles incantations lyriques, alimentées par diverses communautés religieuses …

* Sur le plan international, les groupes extrémistes se sentent en danger et se croient incompatibles entre eux, craignant la contagion ou la concurrence du modèle opposé. Leur rencontre, par la facilité actuelle des transports et des informations, de l’immigration et du tourisme, produit des courts-circuits de plus en plus nombreux, des étincelles de plus en plus meurtrières et de plus en plus racistes! L’animosité des adeptes de la pensée close s’amplifie en haine publique, en slogans belliqueux contre les apostats, les blasphémateurs…et se donne le devoir de «purifier la planète» par l’élimination des «dégénérés irrespectueux, caricaturistes ou romanciers»! Tuer, même toute une population de mécréants, devient, dans ce conflit international, une mission sacrée, «une guerre sainte» !

* Comment ne pas penser aux Marranes, à ces populations de Juifs espagnols du XV ème siècle, obligés sous la pression de l’Inquisition, de se faire baptiser catholiques et de pratiquer leurs rites dans la clandestinité ? Le viol de la conscience, n’est-ce pas un crime contre l’humanité ?

* Confiné dans leur bulle extrémiste, chacun des deux camps accumule l’agressivité contre l’autre : les deux se comportent comme deux frères ennemis, comme Caïn et Abel !. L’arbitrage de l’extérieur est impossible. Sur le terrain, les impératifs de la vie commune arrivent la plupart du temps à organiser la coexistence et la tolérance, parfois au prix d’une taxe à payer (dhima) par les minorités  au groupe dominant !

* Est-il nécessaire de rappeler que la tentation des lots fermés de messages n’a pas épargné le christianisme durant les sombres périodes des Croisades et de l’Inquisition ? J’ai été très ému en apprenant le sort du dominicain, défroqué et philosophe, Giordani Bruno. Ce penseur téméraire a été brûlé vif en 1600 pour avoir professé une doctrine, contraire à la bible chrétienne, dans son livre «L’infini, l’univers et le monde» ... Un peu plus tard Galilée a failli subir le même sort mais a eu l’idée de se rétracter, verbalement du moins ! Cette tentation de fermeture des messages persiste encore dans l’Eglise Catholique par son dogmatisme comme dans toutes les Eglises … Mais l’actuel clergé est moins violent que jadis dans ses réactions, ne disposant plus du «bras séculier» (de la puissance du pouvoir civil et militaire) ni de l’appui des paroissiens de moins en moins nombreux ! Le ton est au regret : on réhabilite Galilée et on demande pardon pour les atrocités commises pendant l’Inquisition … Un curé auquel je parlais de Galilée et de Bruno, m’a répliqué que «l’histoire de l’Eglise est un cadavre et qu’il n’y a donc rien à apprendre de son passé !»

* Le terrorisme qui endeuille les familles depuis des dizaines d’années en Irlande du Nord entre les deux communautés, catholique et protestante, et celui qui est organisé par des comités du pays Basque des deux côtés des Pyrénées, montrent que ces violences peuvent toucher toutes les religions et tous les partis de gauche ou de droite…non seulement l’Islam !

* A présent voici le facteur déclenchant du terrorisme. Les dangers d’enfermement mental des populations sont aggravés par leur réflexe collectif d’honneur ! Et l’honneur est le moteur principal des comportements communautaires. On voit donc que toutes les communautés, ethniques, sportives, religieuses, techniques, patriotiques …, même à l’intérieur des démocraties, sont flattées de recevoir des hommages mais sont tout aussi vite révoltées à chaque affront et prêtes à se défendre ou à attaquer les adversaires …

Dans une société comme la France, à dominante ouverte, la solidarité nationale est difficile à ébranler : les violences, internes à un groupe pour une question d’honneur, n’intéressent souvent que les journalistes et ne vont pas inquiéter la République.

* Mais dans les grandes sociétés fermées, au Moyen Orient par exemple, la solidarité fonctionne encore avec efficacité. Un incident, qui donne aux gens le sentiment d’avoir été déshonorés,  provoque une émotion dans le pays entier et exige une réparation immédiate !

Les structures tribales d’un tel pays appliquent le «code d’honneur collectif» et suivent les règles suivantes.

- Le pays qui a eu l’honneur d’abriter sur son sol un Saint, un Prophète ou un Dieu est déclaré «Terre Sainte» et sa capitale devient un lieu de pèlerinage avec des Temples, des Eglises et des Couvents. Voilà le drame de Jérusalem, capitale spirituelle à la fois du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam. Voilà surtout l'origine de violences collectives historiques comme celles des Croisades … On ne peut pas imaginer situation plus dramatique et plus explosive ! Même problème dramatique pour toutes les capitales au passé religieux comme Rome, comme La Mecque, comme Lhassa …Pensez à ces drames pour comprendre les avertissements 67 de René Girard: «La violence, c’est le sacré … le sacré, c'est la violence». Le fidèle se trompe depuis des millénaires en vivant le sacré comme un ordre sécurisant de survie !

- Le déshonneur commis par un seul membre d’une société fermée se lave par son lynchage immédiat... C’est par exemple la loi de la charia qui condamne à mort les apostats, mais aussi les femmes adultères…C’était la loi de l’Inquisition d’éliminer ceux qui déshonoraient l’Eglise ! Un crime de blasphème attribué à l’un des membres d’une communauté, jette le déshonneur - et donc la culpabilité - sur toute cette communauté. Celle-ci doit être punie au nom de ses victimes ! C’est ainsi que les caricatures dessinées par un Danois, jugées injurieuses, ont provoqué des représailles violentes contre tous les Danois en général et même contre les produits d’origine Danois en vente…(Voilà la guerre déclenchée entre les systèmes ouverts de messages, très individualistes, et les systèmes fermés, très communautaires …).

- L’esprit d’honneur collectif, dominant dans les tribus, rend chacun responsable, à la fois des victoires du groupe mais aussi de crimes qu’il n’a pas commis personnellement. Penser aux malédictions bibliques qui s'étendent sur plusieurs générations ou au «péché originel» des catholiques. (A l’opposé, l’esprit d’un groupe individualiste ne rend responsable que la personne, dont un procès a jugé qu’elle a commis un crime …). Cette loi archaïque du Talion et de la solidarité tribale a décimé des centaines de communautés jadis…

* Ces trois règles forment aussi la loi des comités de terroristes ! Se croyant victimes des sociétés qui dominent le monde actuellement (en Occident et en Orient), les commandos doivent laver cet affront en détruisant les groupes coupables – s’il le faut par des attentats commis sur des voyageurs de trains, de métros ou des locataires de gratte ciel… Cette persécution est tellement dramatisée quelle devient planétaire : aucun coupable ne doit échapper à la punition collective, qu’il se réfugie en Asie, en Europe, en Afrique, aux Amériques ou en Australie… !

* Hélas ! toute dramatisation d’une cause collective (patriotique par exemple), contrecarrée par un adversaire, risque d’aboutir à sa sacralisation, au culte des héros et des martyrs, morts pour cette cause… En retour, toute sacralisation réagit par la sur dramatisation, par la punition des adversaires qui commettent des «profanations», des «sacrilèges»… Le besoin de représailles des populations insultées, par kamikazes interposés, est alors difficile à éviter !

La sagesse consiste donc à éviter toute dramatisation: mais cela est impossible, dans le contexte d’une société à lot fermé de messages dont la caisse de résonances émotives est bruyante comme le tonnerre d’un orage d’été… C’est plus facile dans une société ouverte dont la caisse de résonances publiques est vite calmée par l’indifférence grandissante des individus au sort commun !

* Quel génie – qui mériterait le Prix Nobel de la Paix - inventera le filtre anti-clichés qui corrigerait notre vision et qui nous présenterait les humains dans leur commune «nature authentique». Cette «nature» est à respecter par-dessus tout, quelles que soient les «fonctions» exercées : les honneurs, les langues, les métiers, les couleurs de la peau, les pratiques religieuses…

Le droit à la vie est plus important et plus dramatique pour la survie de l’humanité que le droit à une fonction, spirituelle ou temporelle. En oubliant ce droit à la vie et à sa «nature» unique, l’homme-cliché se fie aux fausses valeurs d’une fonction extérieure, vécue comme sa nature intérieure. Le «filtre de Diogène» est à réinventer.

* Voilà terminée l’énumération des conditions qui provoquent les tueries organisées: je peux préciser à présent mon hypothèse sur le terrorisme.

La fermeture séculaire à toute nouvelle idée rend les vieux pays hypersensibles aux réflexes de dramatisation et de sacralisation que déclenchent les attributions collectives d’honneurs et de déshonneurs. C’est aussi le cas de régions (corse ou basquaise…) qui réclament en vain leur autonomie. Les situations infamantes les poussent dans la seule réponse traditionnelle connue pour «sauver leur honneur»: la condamnation collective à mort des opposants ou des blasphémateurs, de tous leurs concitoyens et de tous leurs amis dans le monde!

Il faut pour déclencher ces violences qu’un leader se lève pour organiser les ripostes et mobiliser les adeptes dans le monde entier.

* Ce n’est donc pas un «choc des civilisations» qui provoque la tragédie actuelle du terrorisme, mais l'incompatibilité entre les réflexes aux revendications ou à l’offense de quelques groupes isolés à culture close et les réflexes individualistes de tous les autres groupes à culture ouverte. Des groupes d’extrémistes, prêts au martyre, vivant dans une structure mentale tribale, menaçant toutes nos civilisations, occidentales et orientales, voilà la source du terrorisme actuel, de plus en plus international. Les religions sont prises en otages durant de telles opérations.

Evidemment je suis prêt à renoncer à mon hypothèse ci-dessus à la faveur d’autres explications plus pertinentes.

Notre pulsion raciste

(Le concept «race» pour désigner les différences apparentes des populations ne convient plus dans l’état actuel des connaissances. Je le maintiens cependant ici pour éviter des complications inutiles)

* Nous faisons tous semblant de distinguer les «natures artificielles» diverses - et non les fonctions réellement exercées – quand domine le système fermé de pensée ! Le réflexe persécuteur, inévitable dans les contextes communautaires en crise, a besoin de présenter les «autres» comme des êtres à la «nature héréditaire» dégénérée, bestiale, donc dangereuse: à éliminer ! Un tel jugement global est incapable d'admettre la «formule unique du sang O, A, B…» du noir, du blanc, du rouge ou du jaune …

Quand on hait ou quand on admire, on n’analyse pas, on ne voit plus les nuances.

* C’est ainsi que, depuis des siècles, les pouvoirs, politiques et religieux, surprotecteurs et sur répressifs, ont tout fait pour que nous oubliions que notre pratique religieuse, politique, technique ou sexuelle… n’est qu’une fonction variable, donc non dramatique, que ce n’est pas une nature invariable ou «sacrée» ni une nature qui serait inscrite dans notre ADN.

Ces chefs ont trop besoin de boucs émissaires pour cacher leurs échecs - et parfois leurs crimes - pour oser nous révéler les ressorts discriminatoires qu’ils appliquent aux pays étrangers. Rien que par la consommation de pétrole, les dix pays les plus riches dépensent la moitié des stocks disponibles ! Leurs actions sont donc involontairement néo colonialistes, impérialistes, persécutrices…. Pour rester dignes, ils placent un rideau opaque entre la scène dirigeante et nous, entre le Nord riche et le Sud en développement. Bref, ils organisent instinctivement un système de méconnaissance : celui-ci nous rend incapables de distinguer la culpabilité de l'innocence des victimes et des meneurs du régime, de même que la nature de la fonction des personnes pénalisées… (Voir les analyses précises de ce «mécanisme mimétique de la victime émissaire» dans les persécutions et dans l’ignorance organisée, chez René Girard, en particulier dans son livre «La violence et le sacré»67.

Victimes de manoeuvres hiérarchiques persécutrices, nous trouvons normal de craindre et de mépriser les étrangers, épinglés comme ennemis publics, car il est difficile de ne pas hurler avec les loups.

* Nous avons donc tous une pulsion raciste en nous. Mais est taxé de raciste, celui qui, en public, ne maîtrise pas cette tentation mimétique d’agression de l’«autre» ni, en privé, son réflexe naturel de peur de l'étranger ! C’est ce que confirme à sa façon André Gide qui dit: «Plus le blanc est intelligent, moins il trouve le noir bête» !

* En conclusion, on peut dire que c’est le maintien des peuples dans l’ignorance, organisée par les élites persécutrices, qui rive dramatiquement quelques pays entiers à une mentalité agressive, à un système fermé de croyances, et qui les rend donc violents et racistes. Les pulsions surprotectrices et sur répressives agressent alors les millions d'hommes-clichés de la foule anonyme: actuellement les cibles «occidentales» des sociétés ouvertes !

* Le fait que les cibles soient anonymes, toutes religions et toutes races confondues, montre que la cible des terroristes est une image, un cliché d’humains collectivement coupables.

Le chef d’œuvre des surprotecteurs sur répresseurs

Enfin, le chef d’œuvre des sur répresseurs: ils arrivent à se faire aimer, voire adorer, par leurs victimes … et cela jusqu’au délire. Rappel: en 1953, lors de l’exposition de la dépouille mortelle du Maréchal Staline, une foule de milliers de fans du «petit père des peuples» se pressait devant le Kremlin, évidemment refoulée par le service d’ordre: le lendemain, l'hôpital a compté 1550 moscovites, écrasés par amour de Staline !

Toute surprotection n’est pas sur répressive

* L’Europe a été surprotégée deux fois au siècle dernier par l’intervention militaire des Etats–Unis, de l'Angleterre et du Canada, puis de la Russie, à la fin des deux guerres mondiales. Ces campagnes ont réussi la libération de l’Europe de l’emprise des visées allemandes, impériales d’abord, puis nazies … Presque toutes les troupes et administrations étrangères se sont retirées de l’Europe après la victoire de 1945.

* On peut donc dire que toutes les surprotections, politiques et militaires, ne sont pas sur répressives. Ce constat est peut-être trop optimiste car les risques sont multiples: les «Libérateurs» ont tous plus ou moins des visées impérialistes, parfois des programmes d’annexion ! Parfois aussi, ils apportent une aide importante à la reconstruction (comme avec le Plan Marshall).

* Pour l’historien universitaire, Alain Gérard Slama, «l’Europe est hyperprotégée», paralysée par la peur d’un conflit non maîtrisable, peur qui rappelle l’attitude du Maréchal Pétain. (Voir «Le siècle de Monsieur Pétain»68.

L’archétype du surprotecteur sur répresseur

Le modèle parfait du surprotecteur sur répresseur est l’image que nous nous faisons, nous chrétiens, de Dieu. De Dieu d'abord puis de tous ceux qui se disent ses serviteurs, du clergé, des parents traditionnels, des Rois, des gourous …

Partout dans le monde, Dieu fait figure d’archétype du surprotecteur parfait, origine du bien autant que du mal, de la joie autant que de la souffrance ! Les messages des textes sacrés réchauffent les espoirs de salut et font rêver de paradis…

Chrétiens, nous imaginons Dieu à la fois «tout puissant», «parfait» et «tout amour pour nous», mais surtout d'une «sévérité» impitoyable: voilà les quatre clichés qui désignent aussi tout surprotecteur sur répresseur !

L’homme - cliché est-il «unidimensionnel» ?

* Inconvénient majeur: la surprotection produit chez des millions de personnes le sentiment d’être «protégées» dans leur groupe, sans qu’elles puissent se rendre compte qu’en fait elles sont «surprotégées», ayant perdu leur personnalité et leur dignité en même temps que leur esprit d’initiative ! C'est le risque que prennent tous les fidèles des partis politiques ou des sectes religieuses tout comme des régimes, dominées par l’économie (et leurs plans quinquennaux). Ces personnes vivent, non en majeures et adultes, mais en mineures et irresponsables: bref infantilisées Elles ne s’imaginent même pas pouvoir vivre sans leur génial leader ! Leur ego est maintenu en soumission silencieuse par les ruses des chefs, manipulateurs efficaces.

C’est que les victimes des leaders orgueilleux ne remarquent pas quand leurs chefs deviennent des surprotecteurs, encore moins quand ils deviennent des sur répresseurs: et si elles le remarquaient, ce serait trop tard !

* Jadis cet état de dépendance d’une autorité abusive était désigné par le mot d’ «aliénation». Jean-Jacques Rousseau, qui nous a appris à voir le monde d’un œil nouveau et dont on n’a pas fini de recevoir des leçons, ne voyait aucun inconvénient à la perte de droit et de personnalité. Au contraire car les clauses juridiques de son Contrat Social 69(I, VI) sur la libre disposition du travail, de la personne … «se réduisent toutes à une seule, à savoir à l’aliénation totale de chaque associé avec tous les droits à toute la communauté… L'aliénation se faisant sans réserve, l’union est aussi parfaite qu’elle peut l’être et nul associé n’a plus rien à réclamer». Cette forme de surprotection est difficile à accepter de nos jours !

D’ailleurs Hegel s’opposa à cette thèse. Il montrait par exemple le courtisan du XVIII ème siècle français, fier de percevoir de l’argent en retour de ses flatteries: voilà une perversion de l’esprit de ce monde et une aliénation absolue…

C’est ce qui a inspiré Karl Marx, qui distingue une aliénation économique, sociale, politique, culturelle, religieuse même … On connaît l’impact de ces nouveaux concepts sur les faits historiques et jusqu’à nos jours sur les événements internationaux, sur le communisme et sur le capitalisme…

* Comment ne pas penser à «L’homme unidimensionnel»70 d’Herbert Marcuse (pourfendeur allemand du nazisme), livre sorti en France vers 1968, qui a fait sensation durant cette année agitée ? L’homme unidimensionnel a perdu le sens de son «être» sous l’impact de l’encerclement technicien et du «principe du rendement»: celui-ci lui fait oublier le minimum freudien, le «principe du plaisir» et «le principe de réalité». Il est ainsi devenu économiquement rentable mais en perdant tout esprit critique. Résultat: il se soumet à une seule idéologie, à celle qui justifie la société ambiante (à dominante capitaliste à l’époque) ! Même la classe moyenne, qui serait capable de protester, préfère le mieux-être du confort familial, par la longue protection bancaire, à l’aventure d’une révolution… De fait, Herbert Marcuse décrit prophétiquement la société du début du XXI ème siècle, obsédée de rendement, mais affaiblie par le chômage en millions d'exemplaires et par les délocalisations des emplois en Asie ou en Afrique, bref par la précarisation généralisée.

* Le chômeur, voilà le citoyen fiché, immatriculé, surveillé, l’un des soldats de «l’armée de réserve du patronat» (selon Marx), l’un des millions de français à aller à la pêche en milieu de semaine, bref voilà le nouvel «homme-cliché» ! L’identité banalisée du chômeur peut cacher un ouvrier, une employée, un artiste, même un cadre, un ingénieur à présent, n’importe quel «être». Leur «faire» obligatoire: rechercher un nouvel emploi, même sans espoir. Un malade n’est pas traité autrement, exclu du système et censé avoir perdu toute compétence…

* Voilà «L’horreur économique»71, décrite par Viviane Forrester  pour laquelle, entre autres arguments, par leur honte, les demandeurs d’emplois s’accusent de ce dont ils sont les victimes…! Cette thèse n’a pas été acceptée par le patronat français… peu effrayé par le nombre de millions de sans emploi !

Dans son livre précédent «La violence du calme»72 Viviane Forrester avait donné un nouvel éclairage de la surprotection. Des forces contraignantes, très violentes et très anciennes, ont été si efficaces que leur influence dure encore aujourd’hui et installe un calme que personne ne peut expliquer…

* L’homme-cliché est donc un des cas de figure de «l’homme unidimensionnel». Même dans les grandes entreprises, cotées en bourse, le titre de son «être professionnel» (de «patron d’entreprise» par exemple) cache que chaque agent est l’esclave de l’efficacité de son «faire» aux yeux des arbitres économiques, c'est-à-dire des actionnaires, en amont. La précarité commence à menacer même les chefs d’entreprise …

Les surprotecteurs de l’ombre

Conséquence de notre besoin général de surprotection: la naissance récurrente de théories qui nous décrivent menacés de catastrophes, organisées par des comploteurs internationaux. Cela a commencé avec les «Illuminés de Bavière» et continue avec les rumeurs de complots juifs ou capitalistes, du «danger jaune», des «chemises noires»…et, depuis le 11 septembre à Manhattan 2001, culmine dans la peur du terrorisme islamiste, qui aurait pris comme cible tout l’Occident. Faut-il pour autant rester inactifs ? L’individu est paralysé: il ne sait pas comment réagir face à un problème aussi mystérieux et vaste ! Une manipulation de masse, une «mégamanipulation» pourrait-on dire, terrorise les populations de plusieurs pays voire les habitants de tout un continent ou explicitement de la civilisation occidentale. Le groupe menaçant est minoritaire, occulte et paranoïaque, ce qui l’oblige à des actions spectaculaires et violentes, c’est–à-dire à des attentats.

Le discours des «comploteurs» est typiquement manichéen et sectaire:«Nous les purs, nous allons purifier les populations à sauver». Le syndrome du sauveur du monde est donc implicite dans les motivations de ces nouveaux bienfaiteurs de l’humanité…

Logiquement ces mouvements meurtriers commettent la faute de «simplification extrême des réalités» : la complexité des situations humaines n’étant pas respectée, leur but échoue mais après des catastrophes en série… Ironie: beaucoup de ces mouvements, accusés de complot contre notre civilisation, se plaignent eux-mêmes de subir les violences de persécuteurs, comploteurs internationaux.

Bref, si vous comprenez les mécanismes de la surprotection manipulatoire, vous arrivez à résister aux sirènes de la publicité commerciale, du prosélytisme sectaire et de la démagogie politique… Vous aurez un sourire de compassion pour les adeptes sectaires sur le trottoir qui vous proposent un examen psychologique gratuit …mais vous ne vous laisserez pas tenter par ces leurres de recruteurs !

On divise pour régner, mais en plus on fait peur aux gens pour les asservir !

* Astuce principale de recrutement de disciples par les surprotecteurs: inventer un péril, se placer sur le parcours des foules et crier: «Attention danger !». Celui qui apparaît comme l’avertisseur d’un malheur est vite pris par les gens comme celui qui sait comment s’en sortir sain et sauf: le secouriste aura vite une clientèle apeurée, prête à le suivre: il devient donc le «guide». Bref, le candidat au pouvoir et à la vocation d’organisateur du salut public commence par mettre son auditoire en panique. Procédé infaillible pour le mettre en demande de protection et bien vite en esclavage. Exemple donné par le fondateur d’un mouvement religieux qui déclame : «C’est l’homme qu’il s’agit de sauver».

Témoignage personnel vécu. Lors de mon arrivée en 1963 au Lycée Youssef Ben Tachfin d’Agadir, la ville, trois ans après le séisme de 1960, était en plein chantier de démolition des maisons endommagées. Au bruit des explosions des tirs de mine, mes élèves se levaient et sortaient de la salle de classe en moins de temps qu’il ne faut pour le dire… Un jour au réfectoire, même bruit, même réaction collective: des dizaines de lycéens essayaient de sortir en passant, tête la première, par les grandes fenêtres vitrées… Il a fallu plusieurs ambulances pour évacuer les blessés ! Là, j’ai compris ce qu’est une panique !

* Le danger de la panique, c’est qu’elle mobilise en nous toutes nos réserves en énergie mais en bloquant tous nos raisonnements, en anesthésiant toute notre sensibilité. C’est un moment de folie ! Collective, elle devient souvent destructrice, même mortelle … nous rendant capables de piétiner nos propres enfants, même dans les gradins des stades de foot lors d’agression de Hooligans ! Prolongée par des mots d’ordre quotidiens de prudence par les caporaux des communautés, elle produit chez les disciples un silencieux terrorisme mental ! «Le sentiment de l’avoir échappé belle ne quitte pas le citoyen d’un Etat communiste», signale Françoise Thom en étudiant la «langue de bois» du temps de l'Union Soviétique 73.

Voici quelques cas observés dont le succès est extraordinaire !

-Panique colonialiste: vous n’êtes pas arrivés avec vos moyens, les conseils de vos sorciers et vos guerres des chefs, à garantir votre espérance de vie au-delà de 40 ans, ni à sortir de la pauvreté et du sous-déve- loppement ! Nous allons vous aider à vous équiper et à vous soigner et vous aurez aussi, comme nous en Europe, une espérance de vie de plus de 70 ans et un niveau de vie honorable… grâce à nos technologies que nous allons vous apprendre...

-Panique financière à la manière du gourou alsacien André Biry: vous ne trouvez plus de joie de vivre ni de bonheur tant que vous craignez pour vos économies: j’ai un «plan argent», apportez-moi vos réserves et vous pourrez de nouveau dormir sur vos deux oreilles…

-Panique patriotique et religieuse: la démocratie et la laïcité paganisent le peuple français; selon le curé, Georges de Nantes (de la Contre Réforme Catholique), «il faut à la France un dictateur pour imposer la religion catholique… il faut que le sang coule !» A ses moines-soldats il dit: «Vous devez vous contenter d'obéir… j’exclus que je puisse me tromper» !

-Panique métaphysique: «…dans un an ou deux, selon nos prophètes, Témoins de Jéhovah, ce sera la fin de ce monde... sauf pour nous, les fidèles avisés: restez avec nous et aidez-nous par votre travail et vos dons». Pour le Messie Cosmo Planétaire du Mandarom, disparu depuis, nous sommes attaqués régulièrement par des milliards de démons: à chaque attaque, il mobilisait ses troupes pour chasser les intrus avec un concert d’«Aoum»…

-Panique thérapeutique: selon Lucien Engelmajer, il était urgent de soigner les jeunes drogués en les réunissant dans des Centres spéciaux, dirigés par d’anciens toxicomanes … grâce aux dons, publics et privés (ce «Patriarche» s’est ainsi enrichi de manière irrégulière et a été condamné en 2006 à la prison et à de fortes amendes, mais reste impuni parce que réfugié au Bélize…) A été condamné aussi son complice, un médecin français, qui a joué le rôle de caution scientifique …

-Autre panique thérapeutique: Yvonne Trubert, considérée par ses adeptes comme une Réincarnation du Christ, fondatrice du groupe «Invitation à la Vie Intense», déclare: «Là où la médecine dit ‘inguérissable’, ne vous le tenez jamais pour dit: il n’y a pas de maladies inguérissables… Il suffit de prier et le miracle se fait…les métastases s’envolent …»

-Panique psychologique: selon l’argument principal des Scientologues, nous sommes perdus et malheureux parce que nous ne mobilisons pas dix pourcents de notre intelligence. «Achetez vite nos cours et nous vous rendons beaucoup plus intelligents, plus libres, plus puissants !»… Les conclusions que vous entendrez après avoir répondu à 200 questions, plus ou moins indiscrètes, vous montrent l’urgence de vous faire purifier et rééduquer… Si les prix des cours sont très forts, c'est parce que ces leçons sont efficaces, indispensables !

-Panique culturelle: votre culture occidentale mène la planète à la catastrophe; revenez avec nous aux coutumes orientales et faites deux fois par jour la Méditation Transcendantale pendant vingt minutes sans penser à rien … et vous chasserez ainsi toutes les maladies, tous les crimes et tous les accidents dans un rayon de cinq kilomètres …

-Panique politique : pour les pessimistes, la France est en déclin, elle creuse tous les jours un trou financier abyssal, elle organise par anticipation le surendettement des budgets de nos enfants : nous allons droit dans le mur. Il est presque  trop tard pour tout changer ! Unissons-nous pour redresser la barre !

- Seule panique positive, l’écologique : comme l’équipage du Titanic, nous sommes tellement rassurés sur les capacités de notre civilisation de corriger nos pollutions que nous refusons de croire que le naufrage de notre planète est en route, que nous sommes en train de couler … On espère que Nicolas Hulot, auteur du «Syndrome du Titanic», provoquera ainsi une peur salutaire…

* Bref, par cette technique d’intimidation, tous les leaders, tous les révolutionnaires, réformateurs et utopistes, tous les gourous … finissent par être atteints de la maladie psychique du «sauveur», de surprotecteur du monde entier ! Ils nous prouvent ainsi notre débilité incurable et induisent en nous le syndrome des surprotégés… ! Je les vois, ces chefs triomphants, comme des locomotives bruyantes, entraînant derrière elles des centaines de wagons qui suivent docilement dans les virages.

* L’«homme cliché» c’est cela: un véhicule démotorisé, une remorque …

Et les «héros sauveurs» de la télé et des romans !

* Les feuilletons télévisés renforcent involontairement ce culte du héros-sauveur en nous faisant rêver avec des «Columbo», des «Zorro», des «Sherlock Holmes», des «Docteur Sylvestre», des «Instit», des «Navarro», des «Brocanteurs» et des «Tuteurs»… avec de belles actrices, avec des commissaires de police, séduisants et surdoués… bref, avec des génies qui comprennent tout mieux que tous les experts, et, généreusement, résolvent tous les problèmes en une heure et demie !

* On commence très jeune à sauver le monde ! Les jeux vidéo permettent à des millions d’enfants chaque jour de se sentir tout puissants, de bombarder des positions ennemies, de tuer des dragons… bref, de se croire surprotecteurs de leurs troupes, de faire comme les grands: jouer aux sauveurs !

* Comment éviter le sentiment d’infériorité du grand public avec ce harcèlement médiatique du show des sauveurs ? Comment ne pas se croire perdu, paumé, naufragé ? Est-ce que le public actuel des médias est placé dans la situation du cocooning permanent, du tutorat culturel pour ainsi dire ? Tout porte à le croire, surtout quand les tendances gouvernementales poussent à l’assistanat législatif des populations, réclamé par certains partis dirigistes: en surprotégeant les citoyens, patrons, agriculteurs, marins…, on risque d’en faire des assistés professionnels !

* Bref, tout système d’organisation des sociétés humaines, syndical, partisan, scientifique, économique, sportif, religieux ou philosophique… du moment qu’il s’impose comme obligatoire, sous peine de sanction, est surprotecteur, parfois même, au cours de crises violentes, répressif ou sur répressif. On peut aussi se demander si ce sentiment initial d’être «un homme perdu à sauver», un «être fragile et mortel» n’est pas commun à toute l’humanité depuis son origine ? Réponse indécidable !

* Mais le salut médiatique des héros reste virtuel, presque inoffensif, alors que le salut religieux, promis par des groupes internationaux de terroristes, est devenu le détonateur de violences sanglantes, menaçant tous les pays. Les cerveaux de la croisade actuelle veulent sauver l’Occident, même l’Orient, malgré eux… en commettant des attentats !

Cette maladie de la surprotection, active ou subie, est donc terriblement contagieuse. Ses victimes sont en effet les premières à la réclamer… Surtout lors des élections… dont les candidats sont obligés de répondre à la demande urgente d’un «Sauveur de la France en déclin» !


Chapitre VIII

Les clichés des droits et des devoirs

Faisons le point : il existe quatre structures dominantes qui produisent la surprotection à différents degrés : de l’absence de protection, choisi par l’individu et érigé en système, à la protection généralisée, puis à la surprotection et enfin à la surprotection sur répressive.

Une multitude de régimes différents fonctionnent à travers le monde entre les règles de vie des esquimaux, des hommes bleus et des pygmées… Je sélectionne ici les régimes significatifs qui nous concernent particulièrement en Europe sous l'angle du degré probable de protection, exercée sur les populations. Rappel: le rôle des clichés et des mécanismes d'altération sémantique est fondamental dans nos slogans qui construisent nos choix sociopolitiques.

Pour être exhaustive, cette énumération devrait mentionner les groupes non dominants, principalement celui des sous–protégés (les femmes en général, les handicapés, les nomades, les homosexuels…) et celui des surprotégés par leur réussite (les industriels, les créateurs, les artistes, les Princes Héritiers…).

* Le régime protecteur se glorifie de faire régner la liberté, l’égalité et la fraternité

La structure démocratique est à l’origine indemne de la tentation de surprotection, sauf dans les périodes électorales (charismatiques) et lors des crises de gouvernement. Pour l’ironique Winston Churchill «La démo- cratie est le pire des régimes, à part tous les autres» !

Dans les familles, les parents sont aussi surprotecteurs des enfants jusqu’à leur majorité, quel que soit le système politique du pays. Les crises d’adolescence des jeunes leur montrent qu’il est temps de leur donner de plus en plus de confiance et d’indépendance…

Ce n’est qu’en démocratie que le club des individualistes, plus ou moins anarchistes, peut s’épanouir avec l'illusion que l'homme n’a besoin ni de dieu ni de maître !

Par contre, la tentation militante des partis, des syndicats, des sectes et des clubs, se meut à la frontière entre démocratie et communautarisme ou tribalisme ! Les associations de défense des victimes de sectes signalent que la pratique du lobbying international est à surveiller et à réglementer car anti-démocratique en permettant à des mouvements totalitaires, paraissant inoffensifs aux Etats-Unis, de légitimer les manipu- lations écrasantes de leurs gourous ou prophètes en France: c’est que les Français forment déjà une société très ouverte parce que laïque, allergique à toute immixtion religieuse en politique, alors que les Etatsuniens sont encore politiquement sous l’influence de groupes religieux, très puissants financièrement et très fermés !

En France il convient de distinguer les exigences démocratiques (le peuple est souverain…) des impératifs républicains (du partage des pouvoirs et de la fonction non héréditaire de Chef d’Etat). La devise des gouvernements français est ambitieuse, utopique même, avec trois clichés sonores: liberté, égalité, fraternité: cette grandiloquence fait rire les jeunes, de plus en plus blasés et sceptiques… Plusieurs démocraties sont couronnées par des monarchies, apparemment avec succès.

La structure française de protection essaie d’équilibrer - très difficilement - la masse des devoirs imposés à la base et des droits accordés aux personnes: la pyramide hiérarchique y est donc très basse. Le chef d’Etat est très proche des citoyens et sait qu’il retournera dans cet état. Il sait aussi qu’il ne reste actif que cinq ans, ayant à peine le temps de devenir une idole !

C’est le régime le plus favorable en principe à la découverte individuelle de l’ego, après une bataille difficile avec famille et voisinage (je pense à la dramatique révélation de leur orientation sexuelle des homosexuels face aux parents !). C’est aussi la condition favorable pour l’aventure de la liberté et le libre choix des carrières…

Dans cette structure, le racisme interrégional fonctionne au minimum: par contre, aucune garantie quant au racisme agressif, dirigé vers les étrangers d’autres couleurs ou d’autres continents…

Les dérives sont toujours possibles. Attention: Hitler avait été démocratiquement élu à 88% des voix !

* Le régime, distributeur de prestiges, est sur protecteur

La structure charismatique est celle des Eglises et des Armées, mais aussi celle des Monarchies et des Empires … C’est aussi la tentation des cirques électoraux ! Monter en rang, c’est gagner en décorations, en médailles et en prestige, en rétribution surtout ! Les pays dirigés par un chef prestigieux, sont surprotecteurs, rarement sur répressifs ! L’aristocratie trouve là le terrain qui lui convient: les héros, militaires, civils, artistiques, littéraires… sont admis dans la sphère des lords ou des sirs… ou des officiers de la Légion d’Honneur. La tendance du général De Gaulle était de jouer le rôle du «chef charismatique» de la France vaincue

Le danger: est que dans l’armée, comme dans les églises, tout leader qui gagne du prestige, qui se fait applaudir et qui accepte des titres élogieux comme la plupart des «libérateurs», devient un héros et une idole (comme Mao) et s’impose comme législateur universel, parfois comme le dernier «sauveur» avant la fin du monde… Dès lors, les gens prennent la couleur de leur club: verte avec les écologistes, rouge avec les communistes, jaune avec les papistes… Mais leur ego dort dans les bulles tièdes de leur bains culturels, bien surveillés …

La pyramide hiérarchique grandit en hauteur, le sommet étant assez éloigné de la base comme dans toute aristocratie. Cela signifie aussi que la masse des devoirs imposés dans ce régime dépasse nettement la masse des droits alloués à chacun. Particularité: personne ne se plaint car les devoirs s’appellent «dévouement» ou «sacrifice volontaire à la mission collective», menée sous l’étendard du Général, du Roi ou du Héros officiel…

L’ostracisme frappe les ennemis officiels du chef charismatique (Pétain ou de Gaulle !) et prend la valeur patriotique d’une Cause Nationale. Cela veut dire aussi qu’à l’avance tous s’attendent à des batailles épiques contre cet ennemi public: «Allons enfants de la patrie – Le jour de gloire est arrivé…» ! C’est alors un honneur individuel de participer au combat et d’en devenir, s’il le faut, un héros ou un martyr… Mais de liberté individuelle, il n’est évidemment pas question: ce serait appelé «lâcheté» ou «désertion»

* Le régime tribal est encore plus surprotecteur que le précédent:
il devient sur répressif en cas de crise !

L’admiration charismatique est maximale parce qu’obligatoire dans la structure tribale. Celle-ci est normale dans les sociétés féodales et dans les pays dans lesquels la politique et la religion font une seule autorité, en Orient en général (dont la plupart de nos systèmes religieux monothéistes sont issus). Le patriarcat domine, rarement le matriarcat. Des groupes se disent «indigènes» par rapport aux anciens colonisateurs et forment une communauté victimaire à part. Les gens sont encadrés de la naissance jusqu’à leur mort par les règles de la collectivité close, qui adore le fondateur comme un saint, un héros, parfois comme un Dieu ! Ces gens, fidèles aux traditions, trouvent normal de boire, de dormir, de travailler … exactement comme le faisaient leurs ancêtres. Notre idée individualiste de «liberté» leur est incompréhensible, impie et punissable. L’idée de laïcité est ressentie comme folle et inacceptable !

Mais gare à celui qui choisit un autre mode de vie: il se fait expulser, lyncher ou éliminer … Les périodes des premiers siècles de l’Eglise catholique étaient très autoritaires, notamment par l’Inquisition, maintenant l’ordre dans les villages et les villes d’Europe par la persécution des «sorcières» et des gourous hérétiques … Ce modèle tribal d’organisation se retrouve dans beaucoup de groupes «communautaires», sectaires ou politiques … Le fanatisme, danger permanent des fervents des clans dissidents, est le déclencheur de l’héroïsme des uns et de la traîtrise des autres: la sur répression recourt au terrorisme et ainsi mate les populations encore insoumises ! Exemple récent: en Inde hindouiste (au Gujarat) on se venge de la conquête islamique en éliminant tous «les mangeurs de vaches»; on dénude les suspects: s’ils sont circoncis, ils sont mutilés, parfois égorgés !

Dans les tribus, tous connaissent leurs devoirs mais presque personne n’ose  parler de ses droits. C’est que toutes les missions, comme les batailles, sont collectives et toujours inspirées par un racisme impitoyable à l'égard des autres tribus de la région en concurrence ! D’où l’impossibilité pour un individu isolé de refuser son service à la Cause menacée de la Tribu: il sait qu’il risque la peine de mort en tant que «lâche», même s’il se réclame du principe de non violence au nom de Gandhi ! C’est que toutes les batailles tribales sont déclarées dictées par la «Volonté de Dieu»: ne pas participer, c'est donc montrer qu’on obéit au Diable ! La pyramide hiérarchique est très pointu: le sommet, surprotégé dans ses palais ou châteaux, ne rencontre presque jamais la base, sinon pour être acclamé à la tribune, loin du peuple !

Parler de leur ego ou de liberté aux gens d’une tribu, c’est donc parler une langue étrangère !

* Le totalitarisme porte la surprotection sur répressive à son maximum de puissance

Enfin le paroxysme de la pulsion charismatique et tribale engendre la structure des groupes totalitaires, dirigés par un chef autoritaire de type dictateur, qui règne par la terreur et qui est aussi surprotecteur et sur répressif que possible.

La pulsion surprotectrice et sur répressive qu’éprouvaient Louis XIV et son ministre Colbert a inspiré le totalitarisme catholique qui a dicté les soixante articles du Code Noir. Le premier demande de «chasser tous les juifs résidant dans nos îles» (Antilles, Louisiane et Guyane). Article 2: tous les esclaves seront instruits et baptisés catholiques. Article 3: interdiction de toute autre religion dans les îles. Article 4: seuls des maîtres catholiques peuvent posséder des esclaves … Article 6: travail interdit le dimanche. Etc.

Beaucoup de théocraties sont tentées par cette formule extrême de hiérarchie en transférant aux juges humains une parcelle d’autorité divine … Les juridictions qui préconisent la peine de mort pour les meurtriers se situent dans cette perspective sacrificielle de purification, voulue par Dieu ! (C’est le cas encore aux Etats-Unis).

Des gourous ou des tyrans en crise peuvent aller jusqu’à imiter ce dirigisme terroriste, prêts à sacrifier des dizaines ou de centaines d’adeptes à leur délire ! L’extermination des Juifs par l’Allemagne Nazie est devenue l'archétype du meurtre collectif organisé ! Penser aux catastrophes de ce genre dans l’histoire des sectes, organisatrices de suicides collectifs !

Je ne peux oublier le drame qui s’est déroulé dans la jungle de Guyana en 1978 : le gourou Jim Jones, toxicomane, a éliminé tous ses adeptes par empoisonnement organisé, plus de 900 morts dont plus de trois cents enfants. N’oublions pas les victimes du Temple Solaire ! Méditons sur les ossuaires, laissés par les Kmers Rouges au Cambodge ! Etc.

Dans de telles structures totalitaires, la pyramide hiérarchique est tellement élevée et pointue que personne de la base ne peut apercevoir le sommet, niché dans les limbes légendaires des demeures royales ou impériales (le palais de l’ancien Empereur de Chine était une Cité Interdite) ! C’est dire que les devoirs de chacun sont toujours énormes et s’appellent «honneurs du rang et des charges». C’est un signe de fidélité de chacun au Grand Manitou de ne pas réclamer ses droits. La plupart des droits existants s’appellent «privilèges exceptionnels», accordées par le Chef Suprême pour services rendus ou actes d’héroïsme au combat (ou simplement pour l’appartenance de naissance à la tribu dominante).

Les termes d’ego et de liberté ne figurent pas dans le vocabulaire de ces communautés qui nourrissent leur fierté et se réchauffent leurs cœurs de la gloire des Ancêtres ou alors, pour les Théocraties, de l’aura des Martyrs, des Prophètes et des Apôtres ainsi que des Saints Patrons des calendriers et des villes !

* Rappel: même si l’on veut dénoncer les délits de clichés, on peut difficilement parler ou écrire sans commettre ce péché. Voyez ces quatre résumés des structures mentales: ils peuvent être interprétés comme un amas de mots, «étiquettes de bouteilles vides» (voir les simplifications indispensables pour un résumé dans des notions morales et juridiques, comme «honneurs» et «privilèges», «sainteté» …).

Je l’avais signalé plus haut, toute contraction d’idées complexes risque de recourir à des concepts, ramasseurs de milliards de réalités, trop polyvalents pour désigner clairement un fait non ambigu…

Bref, on ne peut pas parler ou écrire sans employer des clichés.

REFERENCES

Première partie

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Bibliographie de Roland Huckel

«Le cercle dit ‘vicieux’ dans la pensée philosophique et scientifique» (Thèse publiée par la «Revue de l’enseignement philosophique» d’août septembre 1970)

«Un billet entre les orteils. Les souvenirs d’un artiste, Malgré Nous. De Strasbourg à Tambov 1939-1945» Edition Jérôme Do Bentzinger, 2001: Présentation du livre témoignage «Un billet entre les orteils» de Roland Huckel (sur le site anti-scientologie.ch)

Collaboration avec la revue «Bouée» de l’Association de Défense des Victimes de Sectes: Textes de Roland Huckel écrits pour la revue «Bouée» (sur le site anti-scientologie.ch)

Etude de Roland Huckel sur la manipulation mentale et ses trois degrés de gravité: doux, dur et écrasant: Une étude de la manipulation mentale par Roland Huckel (sur site anti-scientologie.ch)