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Première
partie
- A partir des techniques
de détection de clichés vers le piège central
-
- Chapitre I
-
- Mais qu’est-ce qu’un cliché
?
Avant
de raconter les occurrences qui, dans ma vie, m’ont permis d’étudier systématiquement les
nombreux pièges des mots biaisés, j’essaie de préciser de quel danger je parle
ici.
* Je
pense souvent aux hologrammes, capables de nous montrer deux images différentes
d’un objet, vertes ou rouges, selon l’angle de vision. Nous fonctionnons tous
ainsi offrant un look honorable au public conformément à l’attente de notre
entourage, tout en cachant notre personnalité profonde et authentique.
Notre
look, voilà notre «carte d’identité».
Il nous classe suivant le lieu de notre préfecture, notre numéro matricule, notre nationalité,
notre âge, nom et prénom, nom de l’épouse, notre taille, le style de notre
signature, notre adresse… Toutes ces coordonnées, précises mais indiscrètes, nous cloisonnent dans une dizaine de
catégories qui sont, toutes, des boîtes de rangement dans lesquelles notre
entourage nous fourre selon les apparences. Ce sont aussi des occasions pour
nos amis, mais surtout pour nos ennemis, de nous ranger dans des casiers, plus
ou moins sympathiques, de «français» ou
d’«étranger», de «breton» ou de
«dandy», de «jeune» ou de «croulant», de
«célibataire», de «gros» ou de «gringalet»,
etc.
C’est
là que notre originalité se révèle; c’est là ce qui inspire, aux frères,
voisins et concurrents, des sobriquets gentils ou cinglants, c’est-à-dire des
clichés. Nous devenons ainsi, à notre grande surprise, un «faux
jeton», un «raseur», un «chômeur», un
«artiste», un «illuminé», un «bon copain»
ou un «paresseux»…
Bref,
le cliché nous décrit de l’extérieur selon notre look en nous cantonnant dans
une catégorie précise, gentille ou diffamante…
* Le
flagrant délit d’emploi de mots usés est d’abord à imputer aux dépliants
touristiques qui sont truffés de clichés: pour l’Alsace, la «cigogne»
et la «choucroute»… Alors que j’ai trouvé en Ukraine
beaucoup plus de cigognes que chez nous et que la choucroute était plus connue
dans la marine et les temps anciens… Les références permanentes à ces deux
icônes régionales sont de mauvais goût : elles m’énervent souvent… Un
viticulteur du Haut-Rhin, Catin, trouve ringarde l’image de la cigogne sur les
étiquettes des bouteilles, mais les exportateurs de vin d’Alsace trouvent ce
dessin très efficace comme stimulant commercial...
* La
pub, productrice professionnelle de clichés, est dangereuse pour les
consommateurs, mais très fructueuse pour ses managers. Elle subordonne le
devoir de moyens au devoir de résultats: elle ne tient donc pas vraiment
compte des inconvénients de son travail ni des réclamations de ses victimes de
la rue, de la presse, de la télé… La
répétition des images-chocs et des scénarii kitsch trois fois par jour à la
télé, est débile, lassante ; plus grave, le scandale des images taboues,
spécialité de la marque Benetton entre autres, est payant… Le niveau culturel
des consommateurs complices s’en trouve rabaissé ! Système insupportable :
le consommateur des médias est manipulé, pris en otage par les organisateurs
sans scrupules des tunnels publicitaires. Selon le patron de TF1, «Ce que
nous vendons à Coca-Cola c’est du temps
de cerveau humain disponible…» ! Quel Prix Nobel trouvera une
formule de publicité honnête !
* Mentionnons
ensuite les occasions quotidiennes de débiter des formules répétitives. Dans
chaque région, les formules de salutation (bonjour, au revoir… Grüss Gott) sont
toutes des clichés rituels. Il en va de même pour les formules de
reconnaissance (merci …). Le registre de la politesse est basé sur des gestes et
des paroles convenus, quasi obligatoires mais aussi automatiques, qui
correspondent rarement à des réactions spontanées et sincères : ces
formules sont inauthentiques et creuses, même si elles remplissent une fonction
sociale de sécurité et de convivialité … Les caissières des supermarchés sont
dressées à dire «bonjour, merci, au revoir» des centaines de fois
par jour …
Pour
dire un «bonjour» cordial et spontané, nous évitons de parler sur
le ton blasé du «cliché», nous écartons les bras dans un vaste
geste d’accueil et nous parlons avec des trémolos dans la voix …
* Comme
les salutations, les milliards de vœux, postés chaque année, «Joyeux
Noël» et «Bonne et heureuse année» ou encore le musical
«Happy Birthday to you»… sont des formules d’incantation:
nous implorons Dieu ou le Destin
d’assurer la santé et le bonheur de nos parents ou amis parce que nous
connaissons notre incapacité de les aider efficacement autrement qu’en paroles…
* Attention
!
L’incantation est l’une des figures de
style que nous utilisons le plus souvent dans la langue de bois des discours officiels…et
qui mobilise le plus d’expressions consacrées, très musicales et décoratives
mais vides de sens, bref des poncifs :«pour le plus grand
bonheur de tous» ou «Nous avons l’insigne honneur de
représenter ici le peuple» ! Les discours des sous-préfets devant les
parterres de fleurs et les rubans à couper, sont des modèles de langue
administrative, souvent des instruments d’aliénation de la population. Il
s'agit de prouver qu’un nouveau progrès est accompli lors de l’inauguration...!
* Les
coutumes administratives, elles, ont gardé les réflexes féodaux en exigeant des
expressions solennelles dans chaque courrier, comme «J’ai l’honneur de
solliciter de votre bienveillance…» ! Répéter humblement de telles
formules stéréotypées est un geste d’allégeance au pouvoir en place …
La répétition use les mots et les idées
…
C’est
justement l’usage répétitif d’un terme qui le vieillit prématurément, le dévalorise
à la longue, le ridiculise parfois…Pour les linguistes, l’extension d’un
concept appauvrit sa signification. Une
image me vient souvent à l’esprit quand j’utilise un mot cliché: un
«signifiant sans signifié» ou encore: un «contenant
sans contenu».
- Un
cliché fonctionne comme une étiquette de bouteille vide !
- Cela peut faire saliver mais ne désaltère pas
…
Cette
description analogique me semble plus éloquente qu’une définition savante du
mot cliché.
Parler
à l’aide de clichés, c’est donc commettre une malhonnêteté, un mensonge, un
tour de passe- passe, une imprudence ou une erreur de perception… C’est
présenter une contrefaçon à la place de l’objet ou du mot authentique ! C’est
aussi la stratégie du flatteur ou des employés de bureau, condamnés au jargon
administratif …
Consommer
des clichés dans la presse ou dans les réunions politiques, c’est être victime
du parler imparfait de nos contemporains. C’est la plupart du temps le résultat
de notre inertie langagière qui nous fait parler comme tout le monde autour de
nous sans réfléchir aux résonances
multiples des mots, sans nous douter un instant que nos propos sont déficients
!
Inertie
langagière ? Si tout le monde autour de nous est de gauche, nous avons de
la peine à exprimer une idée de droite ! La partialité est contagieuse…
Nous
réagissons mimétiquement aux stimuli stéréotypés de la pensée unique qui nous
englobe et nous empêche de penser par nous-mêmes (en famille, à l’atelier, au
syndicat…). Cette attitude de psittacisme écervelé est particulièrement grave
dans nos engagements politiques.
Chaque
cliché connaît un parcours avec des hauts et des bas, des comas et des
résurrections. Voici trois exemples de stéréotypes, des moribonds et des
intermittents…
*
J’ai lu dans les Dernières Nouvelles d’Alsace2,
cette déclaration des Huissiers de Justice du Bas-Rhin: «L'image de
l’expulseur, du fidèle exécutant des basses œuvres de la Justice, on nous la
renvoie souvent à la figure. On en a vraiment ras-le bol. D’autant que ces
clichés ne correspondent pas du tout à la réalité.»
* Les
manifestants qui militent pour une Turquie européenne veulent démonter
«les clichés dont ce pays est la victime ». L’expression courante
«Tête de Turc», pour désigner une personne qui est sans cesse en
butte aux railleries, est ressentie à présent comme insultante et xénophobe
… (Dernières
Nouvelles d’Alsace3)
* On
réentend parfois le slogan lancé par l’ancien Président François
Mitterrand : «il faut laisser du temps au temps». Le terme
vient et disparaît comme un serpent de mer…
Formellement le cliché fonctionne comme
une figure de style
* C’est
le plus souvent une métonymie: on confond le contenu avec le contenant
(dans mon cas de Malgré Nous alsacien, Français pris pour un Allemand), la
partie avec le tout (les visages pâles face aux peaux rouges), ou l’effet avec
la cause (chasser l’entraîneur d’une équipe de foot qui perd)…
* C’est
bien souvent une métaphore (parler de trois grosses légumes pour désigner la
présence de trois patrons).
* Cela
peut être aussi une personnification (mon chat est un sphinx) …
* Beaucoup
de mécanises mentaux aboutissent à la création de clichés, surtout les
«idées reçues», les «a priori culturels», les nombreux
«lieux communs», les «expressions consacrées»,
l’attribution de «sobriquets» ou de «surnoms», nos
«fantasmes», nos «idées fixes», nos «allégories»
(la «couronne» pour désigner un royaume), nos emblèmes, nos poncifs… mais
surtout la langue de bois…
* Le
stéréotype et le cliché ont la même origine typographique et la même définition
péjorative (Larousse). Des auteurs universitaires arrivent à les distinguer…
artificiellement.
* La
gloire d’un cliché, c’est de devenir un symbole (comme
le «lion» pour Belfort, l’«ours» pour les Berlinois,
l'«aigle» sur l’oriflamme d’un empereur, le
«poisson» pour les chrétiens, la «colombe» de la
paix, le «faucon» de la guerre…) ou encore, comme le pense Mac
Luhan, un archétype (je pense à l’«arc en ciel», cliché local
devenu l’archétype international de la diversité de nos orientations
sexuelles).
* Les personnages du théâtre et du cinéma, du roman
aussi, à force d’être cités, finissent par incarner des clichés, à commencer
par le «Théâtre du Guignol», son «voleur» et son
«gendarme» ! Des noms comme «Madame Bovary» ou le
«Topaze» de Marcel Pagnol, le «Fernandel» des films
comique … sont devenus des références. Les noms les plus utilisés sortent des
Livres Saints (un «Salomon»)
et des mythologies (un «Ulysse»)… Le prestige d’un nom en
fait un cliché ambulant.
* Le cliché se niche aussi dans les locutions
courantes:
dire de quelqu’un de malheureux qu’il «mène une vie de chien», en
France et en 2005, c’est vraiment se tromper car chez nous les chiens sont
mieux nourris, logés et chauffés que les clochards de la ville. Par contre
cette expression décrit la réalité en Afrique: au Maroc, à cause du
danger de contagion par la rage, j’ai pris le réflexe de faire semblant de
ramasser une pierre pour faire fuir les chiens, la plupart étant errants !
* Le
jargon administratif fonctionne comme une usine à clichés: la femme de
ménage est maintenant une «technicienne de surface», les élèves
sont des «apprenants»… Les polémiques politiciennes produisent
régulièrement leur lot de termes convenus, dont les plus utilisés et répétés
sont promis au destin de clichés des «Cafés de Commerce»:
actuellement c’est «le commerce de proximité» que tout le monde
réclame, «la laïcité» qui est fêtée, «l’égalité des chances»
qui fait rêver les chômeurs, «la précarité» qui effraie les jeunes… La
mode et les événements ne cessent de créer de nouveaux stéréotypes… En janvier,
tous les médias publient les «best of» de l’année écoulée…
* Attention
aux comptes rendus rapides: tout
texte résumé prend le risque de chercher des raccourcis dans le stock des
images d’Epinal. Les concepts
des textes condensés ont plusieurs significations et forcent le consommateur à
fantasmer… A force de dire trop, ces mots ne disent plus rien de sûr et risquent
de fonctionner comme des clichés.
* Il
en est de même pour les exagérations,
amatrices de stéréotypes …
* Les
pléonasmes proviennent de certains mots vedettes, privilégiés par les
animateurs des médias, comme «prévoir à l’avance» ou «au jour
d’aujourd’hui» que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel recommande
d’éviter à l’avenir.
* Même
danger: tout terme, une fois lancé dans le grand public, va être
simplifié par la foule ou par les adversaires et transformé souvent de mauvaise
foi. Quand récemment le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkosy, a crié à la
foule, devant les caméras de la télé, qu’il allait nettoyer leur cité de la
«racaille», il visait les dealers et les caïds du quartier, soit un
habitant sur cent. Mais les gens des banlieues ont généralisé très vite cette
description en faisant courir le bruit que le ministre prenait tous les
habitants des banlieues pour de la racaille. Aussitôt cent pour cent des
habitants des cités de banlieue se sont révoltés d’être traités «comme
des rats qu’on éradique au kärcher»… Les jeunes, chômeurs, déçus du
modèle français, en ont profité pour passer à la violence et au vandalisme…
Les
termes «racaille» et «kärcher» sont ainsi promis à une
belle carrière de clichés historiques avec ses adversaires et ses fidèles …
Cet
épisode nous rappelle que le parler vrai est dangereux: voilà bien
pourquoi les diplomates emploient seulement des termes neutres ou des
généralités : le Président de la République et le député Julien Dray ont
recommandé au ministre de l’Intérieur, de parler de «délinquants»
plutôt que de «voyous» ou de «racailles» …
Plus
les termes sont abstraits et administrativement corrects, plus ils sont
inoffensifs et plus vite ils forment la «langue de bois» qui ne
veut plus dire grand-chose… mais qui, au moins, évite les objections et les
procès. Voilà l’utilité des termes généraux qui fabriquent ce qu’on appelle
«la langue administrative»: celle-ci désarme à l’avance tous
ceux qui essaient de critiquer ou d’«attaquer» un
responsable...
* Voici
un exemple de danger pour celui qui veut «parler vrai» et qui «met
les pieds dans le plat». Un Ministre de l‘Education Nationale, Claude
Allègre, voulait «dire les choses
comme elles sont» en menaçant de «dégraisser le
Mammouth»: les professeurs ne lui ont jamais pardonné cette
comparaison irrévérencieuse et il a dû démissionner très vite.
* Les
spécialistes universitaires redoutent de «vulgariser» leurs
connaissances: l’exercice est dangereux et génère des malentendus, de
faux espoirs ou des craintes injustifiées. La philosophie par exemple est
«irrésumable» et ne se réduit pas à quelques citations! J’entends
souvent le jugement rapide sur un orateur : «il est très
cartésien», comme éloge ou comme reproche. Dans tous les cas, j’ai
constaté que cette étiquette était employée par des gens qui n’avaient
jamais lu le «Discours de la méthode … Pour nous
montrer la complexité de la réalité, le sociologue et épistémologue
Edgar Morin rédige de nombreux pavés, très compliqués4.
* Celui
qui a le mieux montré les dangers des lieux communs, écrins de clichés, est
sans conteste Gustave Flaubert au XIX ème siècle: outre son fameux «Dictionnaire
des idées reçues»5, il a mis en scène deux employés retraités,
Bouvard et Pécuchet, qui se lancent dans la fabrication de machines et de
produits en se basant uniquement sur leur savoir livresque : ces demi
savants ont raté tout ce qu’ils entreprenaient se mettant même en danger de
mort (avec un alambic, manié sans expérience et qui a explosé)…
*
Les pages roses des Dictionnaires Larousse présentent des clichés dans
plusieurs langues ! Selon Marshall Mac Luhan: «Tout
dictionnaire est une chaîne de clichés qui sont autant de figures arrachées à
cette base qu’est le langage» (Sur Mac Luhan, voir la liste des livres
sur les clichés à la fin du chap.XIII)
* Chaque
cliché forme un vide - un trou - dans la
masse de la pensée et des écrits. Nos œuvres littéraires risquent donc de
ressembler à un gruyère !
* Des
auteurs, surréalistes et dadaïstes, ont utilisé les clichés et lieux communs au
deuxième degré, par ironie et besoin de renouveler les modes d’expression (André
Breton parle de «sévices compris», de «délit de
justice», de «clair de terre» …)
* Que
dire des «cartes postales» du tourisme international sinon que les
clichés peuvent servir à créer une
industrie ? Que penser des chromos d’illustration de type « Images
d’Epinal» ?
* Que
dire surtout des cours d’histoire donnés aux enfants de l’Ecole Primaire (j’en
sais quelque chose par expérience professionnelle) ? A ce niveau on
simplifie les faits pour donner au moins quelques points de repère aux
écoliers: les images d’Epinal viennent inévitablement au secours de la
pédagogie, celles de Clovis, de François Premier, de Jeanne d’Arc, etc. Les
notions que retiennent les enfants ne correspondent pas à la réalité évoquée
mais construisent une longue galerie des «grands hommes»,
c’est-à-dire de statues mentales, comme celles de César, d’Henri IV, de Louis
XIV, du Général de Gaulle, etc. C’est ce que résume très bien Natacha Polony dans Marianne6: «…de
l’histoire - bataille on est passé à l’histoire - cliché» et cela à cause
de la pédagogie de l’étude de documents, décryptés par les petits élèves sans
expérience !
* La
plupart de nos «idées reçues» s’incrustent dans notre esprit durant
la période d’éducation, familiale, scolaire et culturelle. L’éducation
parallèle que nous recevons dans la rue, avec la fréquentation de copains, nous
rend encore plus réceptifs aux «préjugés professionnels, raciaux, etc.».
Mais la vie nous oblige constamment à
réviser nos a priori.
* Les
légendes et les mythes, ces merveilleux récits, fonctionnent d’abord
comme initiation à la culture du pays, tout comme les vitraux des églises nous
éduquent au culte des saints locaux… Je compare cette imagerie à des bouquets de
fleurs colorées et parfumées : c’est de là que sortent par maturation les
fruits de la réalité vécue… Bien entendu, la présence des images répétées et des
images récurrentes produit des séries de clichés, comme ceux de «bons et
de mauvais», de «sauveurs et de sorciers», de «monstres»,
de «héros», de «traîtres», de «saints»…
* Les
journalistes utilisent ironiquement le terme de «marronniers»
qui refleurissent tous les printemps, pour désigner les thèmes récurrents de
l’année: la neige à Noël, les baigneurs au bord des fleuves en été, les
premiers raisins cueillis... Une façon comme une autre de s’excuser d’utiliser l’effet cliché…
* Les
caricaturistes sont les acrobates dans la dénonciation des clichés :
Plantu dans le «Monde», Tignous dans «Marianne», Yannick LeFrançois dans les «Dernières Nouvelles
d’Alsace» traquent efficacement nos travers de langage dans les
situations cocasses… Ils désignent ce qui est toc parmi les perles de nos belles
déclarations !
* L’humoriste
Raymond Devos, qui vient de nous quitter (en 2006), allait le plus loin dans la
distorsion astucieuse des expressions toutes faites pour les pousser jusque
dans l’absurdité… Je l’ai applaudi la première fois en 1965 alors qu’il était en
tournée en Afrique pour le compte de la Mission Culturelle Française (ou de l'Alliance
Française) et qu’il donnait une représentation dans une salle de cinéma
d’Agadir. Hélas ! la salle n'était pas pleine et, durant la pause, les
organisateurs ont laissé rentrer sans payer tous les enfants qui traînaient
devant l’immeuble: ceux-ci croyaient voir un clown et riaient à chaque
mouvement des mains de l'acteur, non à chaque mot d’esprit: ils riaient
donc à contre temps… Cela n’a pas découragé Raymond Devos, tant mieux pour nous,
qui l’apprécions encore quarante ans après ce fiasco…
Pour
comprendre les mots d’esprit et les détournements de sens des clichés, un bon
niveau de culture est indispensable.
Les
sciences humaines sont menacées de confusions par leur vulgarisation quantitative
qui dégénère en «citations» ou en «expressions stéréotypées» …
* Sur
le plan philosophique récent, deux universitaires nous mettent en garde contre
le danger des stéréotypes. L’un d’entre eux, Jean-Paul Resweber, philosophe et
psychanalyste, a rédigé «Des lieux communs dans la modernité»7:
il conclut que l’acceptation sans critique des lieux communs peut nous aliéner
et nous précipiter dans des délires…
* Le
philosophe belge Claude Javeau signale dans ses oeuvres8 que la
«bien-pensance», le «nivellement par le bas» et le
«relativisme culturel» sont le résultat de l’influence massive des
«idées reçues» et des «opinions toutes faites» qui
circulent facilement, tout en empêchant les argumentations solides de se faire
valoir.
* Je
ne suis pas seul à trouver urgent d’étudier l’«effet cliché». Le
«Journal des combattants»9 signale l'ouverture à Lyon de
l’exposition «Prisonniers de l’image». Dans le «Centre
d’Histoire de la Résistance et de la Déportation» on pose la question de
savoir si les images des victimes (hommes défigurés par la déflagration d'une
bombe, enfant squelettique miné par la faim) n’en font pas des victimes de
l’image. On y confronte «clichés d’archives, photos journalistiques et
images publicitaires». On essaie de comprendre comment certaines images
sont devenues des stéréotypes, qui influencent notre regard, quels mécanismes
interviennent et comment la répétition des clichés construit notre mémoire
collective …
* Je
lis dans une revue universitaire qu’une classe d’un lycée de Strasbourg s’est
engagée dans un programme «Comenius» en 2005: «Une
nouvelle Europe : des stéréotypes à la réalité». Durant un an,
trente jeunes vont traquer les clichés qui fonctionnent entre eux et les réalités
de trois pays (Polonais, Tchèque et Espagnol. Bravo) ! Que voyons-nous par
le filtre bleu blanc rouge de notre vision du monde en observant les millions
de types différents, polonais, tchèques et espagnols ? Et que voient ces
millions d’Européens de l’Est et du Sud en nous observant, nous les Français, à
travers les couleurs arc en ciel de leur prisme de vision ?
* Une
controverse ne tarit pas, celle qui critique les armées de tous les pays pour
la stratégie des Conseils de Guerre, qui consiste à terroriser les soldats du
front «en fusillant pour l’exemple» quelques uns d’entre eux et
cela de manière arbitraire… La «chair à canon», on le voit, n’est
pas seulement un cliché ! Les conséquences pour les 600 familles de ces
victimes de la première guerre mondiale, presque toujours innocentes, sont
dramatiques : les noms des fusillés ne figurent pas sur les monuments aux
morts des communes, difficultés pour les veuves et les orphelins de toucher des
pensions de guerre, renommée compromise, injures des voisins… Voilà le terrain
idéal pour la prolifération des rumeurs infamantes grâce à l'attribution de
titres sinistres de «traîtres à la patrie», de
«lâches» …
Sur
les champs de bataille une victoire est toujours sûre, celle des clichés de «gloire»,
d’«héroïsme» et de «trahison»… «Au nom du
Peuple Français » !
Ce
sont ces heures sombres de la justice militaire que montre en avril 2006
le musée de la Caverne du Dragon – Chemin des Dames (dans l’Aisne). (02160
Oulches-la-Vallée Foulon).
* Le
danger des clichés me semble de plus en plus conscient parmi les écrivains et
surtout dans la presse des pays libres. Une exposition s’annonce pour nous
éclairer sur la toxicomanie (DNA10), sur les soins et
l’accueil: elle veut «casser les clichés» qui faussent notre
approche de ce fléau, comme celui «du toxicomane qui attend les mamies à
proximité des distributeurs de billets».
* Une
célèbre journaliste, Anne Nivat, lauréate du Prix Albert Londres 2000, qui
enquête dans les régions, occupées par les islamistes, signale que dans ces
pays «tout est caricaturé» dans les propos de gens et que «la
télévision… est le vecteur de tous les stéréotypes et de toutes les idées
reçues.» (10)
* Bref,
étudier l’effet cliché, c’est
inévitablement traquer les expressions trompeuses. Je me réfère souvent aux travaux
du penseur anglais Gilbert Ryle, particulièrement à son étude sur
«Les expressions systématiquement trompeuses»11.
Selon lui, les confusions habituelles ont été renforcées par le dualisme
traditionnel «corps/esprit» dont Descartes est responsable. Il conteste
par exemple que celui qui conduit sa voiture réfléchit d’abord et conduit
ensuite. Nos habitudes mentales nous amènent à supposer que l’esprit (une
entité cachée) se trouve toujours derrière une action empirique de notre corps.
Ce qui est faux dans les actions automatiques qui forment la plupart de nos
activités et qui nous dispensent de réfléchir…
Nos
habitudes mentales, dualistes et simplificatrices, voilà la source de nos
clichés et de nos erreur …
* J’essaie
d’entamer cette analyse d’un virus de l’information, aux effets positifs et
négatifs, avec la mentalité du médecin, aussi objectif que possible et surtout,
«libre de tout préjugé», sachant bien que c’est difficile
!
En tout cas, je reste neutre dans le
traitement des croyances, domaine privilégié de la liberté. Impossible dans ce
domaine d’éviter les «effets clichés». Mentionner par exemple les
agissements suspects des «sectes» et des «partis»,
c’est déjà utiliser deux clichés
importants: les mots désignant des catégories de la réalité sont des
simplificateurs, aussi indispensables que trompeurs et risquent donc de
fonctionner en «étiquettes de bouteille vide». Toutes les sectes ne
sont pas manipulatrices, tous les partis ne sont pas menteurs ! Isoler
l’un des cent pièges de nos comportements humains est difficile parce qu’ils sont
reliés entre eux et forment donc un réseau solidaire et organique.
Chapitre II
Notre regard nous trompe-t-il une fois
sur deux ?
Voici d’abord le contexte historique dans lequel se situent
mes expériences et mes récits.
Durant
la dernière guerre mondiale, cent quarante mille jeunes Alsaciens et Mosellans
ont été incorporés de force dans la Wehrmacht. Les démarches du Maréchal Pétain
étaient trop frileuses pour éviter cette catastrophe. Ces jeunes se sentaient
français et n’ont accepté l’uniforme allemand que sous la pression d’un
terrible dilemme: ou bien obéir à
la convocation et prendre de gros risques militaires ou bien résister
aux ordres reçus et rejoindre la «France de l’Intérieur», au risque
de voir les parents transférés brutalement dans une province allemande
éloignée !
Mon
frère aîné, Charles, et moi, nous avons choisi de ménager nos parents en
prenant tous les risques de la guerre sur nous. Nous avons eu la chance, lui et
moi, de revenir de cette sale guerre sains et saufs.
En janvier 1943, je
suis donc devenu un «Malgré Nous».
Le «Malgré
Nous» se savait double, tel un hologramme vivant: intérieurement,
un français, ennemi de l'Allemagne nazie, extérieurement, un soldat de l’Armée
de cette Allemagne honnie. Il y a eu des «Malgré Nous» luxembourgeois, polonais,
hongrois, etc. Un faible pourcentage (2% peut-être) des 130'000 d’entre
nous, se disait ennemi du communisme mondial et a choisi de se battre avec
Hitler contre Staline. Le Pape Benoît XVI, allemand de naissance, déplore
n’avoir pu éviter d’être embrigadé dans la «Jeunesse hitlérienne»
durant la guerre !
Les partisans
Polonais et les soldats Russes qui me croisaient, voyaient un soldat de la
Wehrmacht. Dans le collimateur de leur fusil, ils reproduisaient donc un cliché
de soldat allemand non d’une personne française que j’étais en réalité.
Ma
peur était de mourir dans cet uniforme vert de gris et d’être enterré dans un
cimetière allemand des soldats du Reich, morts sur le champ d’honneur «für
Führer und Vaterland»
! Solution
irrémédiable mais insupportable. Le but caché de tout «Malgré Nous»,
comme le mien, était donc de s’extraire
le plus vite possible de l’uniforme honni, soit en étant fait prisonnier lors
d’une bataille soit, mieux encore, en
désertant dès que possible...
Ce
que je fis en juillet 1944 en m’évadant en direction des troupes de l’Armée
Rouge lors du retrait des troupes allemandes dans la plaine du Dnieper. La
difficulté principale de cette aventure en vue de changer d’identité visible était
grande. Pour faire comprendre aux paysans et partisans russes qui se cachaient
dans un abri, creusé au milieu du village Stavek, que je n’étais pas un soldat
allemand malgré les apparences, j’ai jeté mon fusil par terre en criant une
phrase russe que j’avais apprise par cœur:
«Je
ne suis pas un Allemand, je suis un Français».
Prudemment
ils m’ont invité à m’approcher et à rentrer dans leur cachette: j’ai pu
m’expliquer avec le peu de russe que j’avais appris et nous avons fraternisé.
Le
cliché maudit était enfin brisé !
C’était
plus difficile de convaincre les officiers russes qui me cueillirent le lendemain: ils m’ont fait
interroger par l’un des leurs qui parlait bien le français. J’ai pu montrer la
«Carte de rapatrié» que je tenais cachée dans la doublure de ma
veste, celle qui m’avait été établie au départ de la Dordogne où j’étais
réfugié en 1940. Elle comportait une bande avec les couleurs françaises, bleu, blanc, rouge, et valait comme carte
d’identité. Ouf! Je fus reconnu français. En cette qualité, je me suis
retrouvé en mai 1945 dans le camp de rassemblement des Français à Tambov.
Des
deux côtés du Rhin, dès la proclamation de l’armistice, commencèrent les
chasses aux collaborateurs, aux femmes compromises… C’était la «fameuse
épuration en Alsace»12, décrite avec précision par Jean-
Laurent
Vonau. Il y eut des exécutions, des internements, des suppressions de pensions,
des mesures d'éloignement, des peines de travaux forcés… Chez nos voisins, on
parlait de «dénazification» avec des milliers de victimes.
* Quand, après la guerre, fin 1951, étudiant à la faculté de
psychologie, j’ai eu l’occasion de discuter entre amis sur le pouvoir, surtout
autour d’un livre de Bertrand de
Jouvenel, j’ai sursauté en entendant cette phrase qui voulait résumer le
débat:
«On ne tue pas un homme, mais un cliché»
Je me sentais comme une caricature vivante, radiographiée
par cette pensée. Le professeur qui dirigeait les débats, m’a demandé de
présenter un exposé aux étudiants sur cette citation, en tant qu’unique ancien
combattant présent.
J’ai
précisé d’emblée qu’il s’agissait là d’une généralisation hâtive mais qui
décrivait parfaitement le Malgré Nous, catégorie somme toute rare dans les armées.
Les armées, comme toutes les institutions,
sont menacées d’être trahies par leur terminologie spécialisée. Le langage militaire
est très simplificateur et très manichéen et par là risque de générer des
séries de clichés. (J'ai déjà signalé plus haut les inévitables clichés de
«héros» de «traîtres» après les batailles !). Ce langage
a surtout tendance à devenir diplomatique, à déguiser les événements selon les
nécessités stratégiques - parlant de réajustement de frontières pour parler d’un échec militaire
par
exemple !
Ce
langage établit d’abord une fiche signalétique de l’ennemi à combattre. Il
dresse les soldats à viser un type d’ennemi,
un stéréotype plutôt («das Feindbild»
pour les allemands), et cela sans état d’âme. C’est le rôle des officiers de
veiller à l’exécution des tirs, ordonnés par le Quartier Général, et de créer
préalablement le réflexe d’agression contre l’ennemi désigné. Durant
l’instruction militaire que j’ai subie
en Prusse Orientale, les stands de tir nous proposaient des cibles en carton
représentant des soldats russes.
C’est
ainsi qu’on piégeait nos regards: nos yeux étaient dressés à voir un
russe comme un «Untermensch» (le sous-homme se saoulait de vodka un
jour sur deux, nous racontaient les caporaux allemands), un dégénéré, donc un ennemi à abattre.
Il
fallait faire attention à ce qu’on disait car toutes les situations de violence
deviennent dualistes: en Russie, qui était pour Hitler était contre
Staline et vice versa … J’avais des frissons quand j’entendais les troupes SS
chanter : «Aujourd’hui l’Allemagne est à nous et demain le monde
entier» !
Ma situation de «Malgré Nous» m’avait sensibilisé à la
différence entre le cliché d’ennemi et la réalité charnelle de la personne en
uniforme: je pouvais dissocier nettement l’image artificielle des
uniformes russes de la personne en chair et en os cachée derrière ces tissus.
N’avais-je pas au bout de mon fusil un père de famille, un fils unique, un
ouvrier, un étudiant, un artiste, un poète, un paysan ou un séminariste ?
Je me
savais un mauvais soldat car je n’arrêtais pas de me poser des
questions à propos des événements de la guerre ! Finalement, j’étais
devenu hostile à toute tentation de jouer un rôle admirable
dans la Wehrmacht, à toute envie d’être cité comme exemple par le commandant, à
toute acquisition d’une auréole de gloire posthume. Cependant je ne pouvais pas empêcher le
«Oberleutnant und Kompanie Führer, Heckel» de mon régiment, stationné en
Russie, de me nommer solennellement «Obergefreiter» (caporal chef),
pour me récompenser d’avoir brossé son portrait; j’en avais honte
silencieusement. Bref, j’étais un
antihéros de circonstance.
* Maintenant
je le sais: pendant les guerres et lors de tous les conflits, nous
devenons tous, soit des amis, soit des ennemis, bref de bons ou de mauvais hommes-clichés
!
Comme
ma mère m’attendait à Strasbourg, des milliers de mères russes attendaient anxieusement
le retour de leurs fils mobilisés. Ces hommes, devant moi dans les tranchées,
braquaient leurs armes contre les allemands, mais aussi contre moi, le faux
allemand mais vrai français.
Bref,
je refusais d’être un cliché de soldat de la Wehrmacht. Il me fallait le plus
vite possible modifier cette situation ambiguë, chercher le bon moment, le lieu
et les circonstances les plus propices à ma désertion. Je ne pensais plus qu’à
ce plan de sortie du mauvais cliché.
«L’effet cliché» n’épargne pas les philosophes
* Après
la guerre, par contre, j’ai été peiné en entendant des gens des départements de
l’«Intérieur» utiliser des clichés infamants à l’égard des
Alsaciens et Mosellans et de leurs «Malgré Nous». Nous aurions été des «nazis» ou des
«collabos» et on cite des noms d’Alsaciens qui s’étaient portés volontaires
aux côtés des
nazis !
Quelle
ignorance des faits historiques pouvait produire un tel déferlement d’injures
sur nous, qui avions mis notre vie en jeu pour rester français: plus de
trente mille d’entre nous n’ont pas survécu à cette épreuve ! Quelle autre
preuve fallait-il apporter à nos contemporains lointains pour rétablir la vérité:
notre attachement à la France ?
J’ai
rencontré des volontaires
: ils étaient
tout aussi attachés à la France que nous, mais ils estimaient stratégiquement qu’il
fallait aider Hitler à abattre Staline et ainsi protéger notre France du
communisme. J’ai aussi entendu un volontaire souhaiter la victoire des nazis
afin qu’enfin règne l’«ordre» en Alsace ! Mais ces
volontaires ne représentaient que quelques pourcents des 130'000 incorporés de force par racket sur le sort des
parents.
Il y
avait bien plus de résistants alsaciens et mosellans à l’annexion nazie. A tel
point que les occupants ont dû construire un centre de rééducation des fortes
têtes à Schirmeck, dirigé par le sinistre Buck. Cela ne suffisant pas, les
résistants régionaux ont été envoyés dans
le camp d’internement et d’extermination au Struthof. !
* Après
les guerres, il est facile de donner des leçons d’héroïsme aux victimes et
de leur dire ce qu’il aurait fallu
faire et ne pas faire !
Problème
supplémentaire : le procès de douze «Malgré Nous» dans les années 50 à Bordeaux a remis dans
les mémoires les atroces massacres des troupes de SS à Oradour sur Glane et a
apporté des arguments à nos détracteurs
de mauvaise foi …
* Encore
en 2002, dans la presse parisienne «Le Monde»13, un
philosophe français, André Glucksmann, nous a traités d’«extrémistes
kamikazes» au mépris des réalités historiques: ce penseur est-il
victime de la liste des clichés qu’il s’est fabriquée dans sa tête ? Ces attributs nous paraissent inacceptables
et sonnent comme des injures. En quoi sommes-nous des «extrémistes»
ou des «kamikazes», nous les victimes du nazisme ? Il ajoute
une autre erreur: «Les malgré eux… ont été blanchis par la
préférence nationale en 1945… excusés d'office». Quelle faute avons-nous
commise pour avoir besoin d’être excusés ?
Voilà
un abus de clichés et de voyelles sonores, comme «collabos» ou
«kamikazes» ! Je constate que les philosophes, surtout s’ils
sont en même temps auteurs d’articles de journaux, ne résistent pas plus que
d’autres à la tentation de cacher parfois le creux de leurs pensées par la musique de mots trompettes ou par
l'éclat de comparaisons inattendues…
* Le
poète Alsacien, André Weckmann, lui-même ancien incorporé de force et évadé,
regrette dans les DNA14 que notre sort soit mal compris par la
plupart des Français. «Parias, mes camarades, mes frères, nous espérions
qu’après soixante ans enfin soit reconnue par la Nation en son sommet la fin de
notre exclusion…» Mais le Chef de l‘Etat n’a trouvé aucun mot pour mettre
fin aux humiliations que nous subissons.
* Même
en dehors des situations de guerre, les clichés jouent un rôle très grand dans
les relations conflictuelles. La plupart des criminels essaient d’éliminer un
concurrent ou une victime désignée par un parrain, après des scènes de
dramatisation verbale. Les injures lancées
par le meurtrier à l’encontre du «coupable» ou de l’«obstacle»
à son bonheur ou à sa richesse, facilitent le passage à l’acte, lui donnent des
justifications: il sauve la cité en tuant le «monstre»,
l’«usurpateur», le «tricheur»… Ces clichés accusateurs
lui permettent de se féliciter de son acte, de se donner bonne conscience, même
en prison !
Le
cas du Turc, Ali Agca, qui a tiré sur le Pape Jean-Paul II en 1981, est éloquent.
Adepte d’un groupe d'extrême droite «Les loups gris», ayant déjà
tué un compatriote journaliste, il ne se cache pas après son crime et est
arrêté sur le champ. A Rome, il voulait tuer «Le croisé Jean Paul II» pour «obéir
à un plan divin». Il a voulu
éliminer, non une personne humaine, mais le cliché de leader d’un groupe
imaginaire ! Après le pardon que lui a offert la Pape, Ali Agca a
découvert la personne humaine qu’il a failli éliminer et qu’il appellera plus
tard «mon frère humain» !
Rares
sont hélas les assassins qui ont la chance, comme Ali Agca, de découvrir les
deux faces de leurs victimes, de tout être humain : la face publique,
camouflée par les uniformes ou les soutanes, et la face privée de l’intimité
personnelle…
* Pour
s’empêcher de voir cette dualité de l’apparence humaine et sa réalité cachée, les
communautés, partis politiques ou sectes religieuses, s’échauffent par des chants belliqueux avant de se livrer
à des agressions. Notre «Marseillaise» par exemple se prête très bien aux rites
violents en fournissant des expressions accusatrices à la colère
montante: «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ! L’image
de «sang impur» soulève en nous une pulsion de purification, un besoin de faire couler le sang... Les
hymnes passionnés illuminent les clichés («entendez-vous mugir ces
féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras / Egorger nos fils,
nos compagnes !»), occultant ainsi les réalités intimes des
personnalités accusées.
Les chants de propagande hystériques des
fanatiques d’Adolphe Hitler ont échauffé et mobilisé la population allemande de
façon dramatique et efficace contre les «parasites et capitalistes juifs»
par exemple, contre les « infirmes, bouches inutiles» ou les
«monstrueux homosexuels»… Les conséquences sont tellement
horribles qu’on ne peut même pas les comprendre aujourd’hui !
Les clichés sont parfois élogieux
…
* N’oublions
pas que les clichés peuvent aussi être valorisants: les titres
ronflants qu’aiment se donner les leaders pour accroître leur prestige sont
parfois époustouflants ! Les «Führer», «Duce»,
«Petit Père du Peuple» ont été acclamés fanatiquement. Je peux
compléter mon adage en disant :
«On n’acclame
pas un homme mais un cliché»
Ou encore:
«Aux élections, nous votons rarement pour un homme
mais presque toujours pour son étiquette politique ou son programme».
Les
candidats aux élections sont tous des «clichés ambulants» et ils
font tout ce qu’ils peuvent pour que le public les distingue entre eux !
* C’est
vrai particulièrement lors des crises politiques, qui n’ont rien de
démocratique, bien au contraire: l'autoglorification des candidats est le
pendant de la diabolisation des concurrents. Si vous exigez d’un candidat qu’il
n’utilise pas les images convenues des amis et des ennemis, vous le condamnez
au silence ! Le manichéisme, c’est l’arme
coutumière des combattants sur les scènes électorales, le stratagème consacré
par lequel ils débranchent chez nous toute objectivité et toute modération.
Alors
attention: si nous décelons des clichés, dévalorisants ou élogieux, dans
les discours de nos dirigeants, si nous sommes secoués par des accès de haine
ou d’admiration envers les responsables ou à l’égard des voisins, nous sommes
piégés à notre insu ! Dans notre
société où le spectacle audio-visuel gagne du terrain tous les jours, c’est la
foire aux stéréotypes partisans qui
remplace l’espace public, c’est notre abêtissement qui est organisé à grande
échelle, c’est le triomphe de milliers de petits chefs politiques, syndicaux,
commerciaux, religieux…
Les
malheurs vécus durant la guerre m’ont
rendu attentif à l’éducabilité de notre regard par les autorités
dirigistes, temporelles autant que spirituelles. Je me méfie des discours et
sermons publics plus que tout mon entourage. A tel point que j’ai perdu un ami d’enfance, parce qu’il ne supportait pas mes
doutes sur le patriotisme des députés de sa circonscription !
Dans la vie pratique, où se situe le
piège des regards,
influencés par les clichés ?
* La
propagande essaie surtout de nous
tromper par les yeux. La conversion à une nouvelle vision du monde, à une
nouvelle religion, se passe d’un regard à l’autre: le plus fort
gagne comme dans l’usage de l'hypnose !
D’ailleurs
pourquoi les philosophes parlent-ils de «vision du monde», de
«Weltanschauung» ? Et ils en énumèrent une demi
douzaine: l’antique ou la moderne, l’orientale ou l’occidentale, la
poétique ou la scienti- fique, la mystique ou la matérialiste ! Tous ces
regards, éduqués et dressés, pratiquent
le culte de leurs idoles et se font la
guerre les uns aux autres !
Pour
dire qu’une idée est exacte, nous nous
référons aussi à nos yeux en disant
qu’elle est «évidente», qu'elle «saute aux yeux» ! Au lieu d’éduquer
notre esprit sceptique et de nous former nous-mêmes selon nos personnalités
profondes … loin de tout directeur de conscience !
Jacques
Derrida, philosophe français, qui vient de nous quitter en 2004, nous invite à
«déconstruire» toutes ces dualités qui organisent notre
pensée, notre regard et notre langage : les mots «occident et
orient» par exemple, n’ont aucune réalité car chaque pays a son occident
rationnel et son orient irrationnel. Les deux concepts fonctionnent comme des
simplismes, nourris par nos fantasmes; on peut dire aussi que ces couples de mots forment des clichés, vraiment
usés !
* Ce
qui fonctionne, ce n’est ni l’occident ni l’orient, mais des dominances,
occidentales ou orientales, que nous percevons lors de nos voyages. Au Maroc
nous observons plus d’éléments dits orientaux, traditionnels par exemple, qu’en
France mais, en y séjournant durant quinze ans comme je l’ai fait, on y
découvre aussi beaucoup d’éléments dits occidentaux, très modernes. Chaque
caractère dominant cache plusieurs caractères secondaires ou opposés, et ceux-ci,
d’un moment à un autre, peuvent se manifester avec éclat.
* Le
problème ? Nous ne sommes jamais loin des illusionnistes et des moralisateurs,
soucieux d’éduquer notre regard avec leurs clichés sonores et leurs
dualités simplifiantes (comme «c’est mal… c’est bien»): parents, frères,
voisins, amis, chefs religieux ou politiques, animateurs de télé, réalisateurs
de films, auteurs de livres, articles de journaux, etc. en temps de guerre autant qu’en temps de
paix.
* A
tous les pièges, signalés ici, s’ajoutent beaucoup de troubles de la vision,
d’illusion d’optique, etc. que je ne suis pas qualifié pour traiter ici.
D’ailleurs, ces erreurs ne concernent pas notre rapport aux clichés.
* Il
n’est pas facile de repérer les orateurs passionnés qui ont lancé les clichés
et les mots d’ordre, signes de notre malheur de «Malgré Nous».
Nous-mêmes,
en famille, nous avions détecté très
vite nos petits dictateurs politiques et nous les poursuivions de notre ironie
méchante par nos blagues que nous nous racontions en cachette. Je me souviens
de l’une de ces histoires drôles qui montrait que durant un voyage de l’équipe
dirigeante de l'Allemagne, Hitler a attendu devant une chiotte que Goebbels
puis Goering se furent soulagés; quand ce fut son tour, il déclara :«Deutschland
über alles» ! Se faire repérer à raconter ce «Witz»
pouvait nous conduire au camp de rééducation de Schirmeck ou au camp
d’extermination du Struthof.
Un
jeune Berlinois d’alors, Sébastian Haffner, 25 ans, juriste, avait écrit un
livre en 1938 en Angleterre, sa terre de refuge. L’ouvrage n’a été publié
qu’après sa mort, en 1999, en traduction à Actes Sud. Il raconte
«L'histoire d’un Allemand - Souvenirs 1914-1933»15.
Constatant qu’il n’y avait plus de séparation entre la politique et la vie
privée, contrairement à la tradition allemande, plutôt humaniste, il compare la
révolution nazie à une institution de l’épouvante, qui renverse tous les murs des
conventions établies et qui agit comme un gaz toxique auquel on ne peut échapper qu’en s’éloignant, en s’exilant. Il
a honte d’appartenir à une nation qui reste immobile devant l’horreur et la
barbarie. La «bête immonde», qui a cherché la solution finale de la
population juive, il l’appelle le «nationalisme d’Etat, un nationalisme
pathologique du peuple allemand». Il s’interroge: «Où sont
passés les Allemands ?». Pour lui, avant d’occuper l’Autriche et la
Tchécoslovaquie, Hitler avait d’abord occupé l’Allemagne. Sébastian Haffner ne
s’est pas laissé impressionner par les slogans de la «propaganda»
nazie, ni par les clichés sonores, perles des discours politiques. Le grand manipulateur et sa horde
sont nettement débusqués et accusés par le jeune allemand
avec une
lucidité exceptionnelle … Et il désigne le piège, «auquel on ne peut
échapper qu’en fuyant …»
* C’est
bien ainsi que nous, Alsaciens, avons vécu notre situation dramatique. Nous
nous sentions pris dans les pinces d’un piège: ou bien obéir à Hitler ou
bien périr. Mon ami Pierre Goetz, 23 ans, de Truchtersheim, avait essayé de
traverser la ligne bleue des Vosges en 1942; rattrapé au col du Donon par
les chiens des douaniers allemands, il a payé sa liberté de choix de sa jeune
vie. A partir de ce drame, mes parents craignaient de me voir suivre cet
exemple ; ils savaient que la Gestapo, suivant sa législation tribale, sa
«Sippengesetz», risquait de les punir en les exilant vers une
lointaine province allemande !
* Les
clichés de nos malheurs, nous les entendions du matin au soir: la
«Propaganda» allemande était omniprésente, efficace. Les slogans
meublaient progressivement notre champ visuel et nous poursuivaient
partout: dans la rue, dans le tram, dans les bureaux et les ateliers, sur
les places publiques, envahies par des drapeaux à la croix gammée.
L’un
de mes amis, Luc Elling, dans son récit de guerre («Le destin tragique
des Alsaciens-Lorrains»16) raconte que ses problèmes avec la police nazie
avaient commencé à la place Kléber (Karl Roos Platz), alors qu’il discutait en
français avec un ami… Interné quelque temps dans le camp de rééducation de
Schirmeck-Labroque, il a été libéré après avoir reçu une lettre d’avertissement
du Directeur de l’Ecole Normale allemande, dans laquelle il était inscrit…
Le
salut obligatoire: «Heil Hitler», absent entre nous
évidemment, il fallait le hurler devant les autorités nazies. Dans la
correspondance, les salutations et les remerciements d’usage étaient remplacés
d’office par le stéréotype obsessionnel du «Heil Hitler».
* J’ai
difficilement accepté d’entendre ce salut de la part d’un Alsacien. C’est ainsi
que, finissant mes études secondaires à «Strassburg am Rhein», au
«Jakob Sturm Gymnasium» en 1941, j’ai été choqué par le professeur
de dessin, le seul Alsacien de l’équipe des enseignants, qui criait ce salut en
entrant en classe. De mauvaise humeur, je me suis moqué de lui pendant toute
l’année scolaire en donnant à signer mon dessin à mon voisin et signant le
sien: j’étais le meilleur dessinateur de la classe, mais le professeur
n’en a rien su, il m’a noté très mal ! A la fin de l’année, ma supercherie
a été révélée quand j’ai distribué à mes amis une carte imprimée qui
représentait à la fois tous nos professeurs et chaque élève de la classe, avec
ma signature cette fois. J’ai appris que, voyant cette carte, le professeur de
dessin s’est exclamé qu’il s’agissait d’une fausse signature, puisque «Huckel
était le plus mauvais élève en dessin» ! Ses collègues ne l’ont pas suivi
et haussaient les épaules. J’étais content pour ma part, même si c’était osé
d’obtenir une mauvaise note dans une classe d’examen mais cela ne m’a pas
empêché de réussir mon bac allemand, l’«Abitur». Personne ne
m’a dénoncé à la Gestapo qui n’aurait pas plaisanté avec moi !
* Les clichés peuvent altérer l’image de la réalité.
C’est ce que dit l’historien britannique, Théodore Zeldin, qui a écrit
plusieurs ouvrages sur la France. Interrogé par un journaliste des Dernières
Nouvelles d’Alsace17, il explique les malentendus entre Français et
Anglais par les idées préconçues que
nous apportons des deux côtés du canal. Les Anglais viennent chez nous en
cherchant «une vieille image pastorale de ce qu’était la campagne
anglaise il y a cent ans». Et nous n’évitons pas non plus les
stéréotypes : j’ai entendu depuis mon enfance parler du «perfide
Albion» à propos des nos voisins insulaires.
* C’est
que nous sommes aliénés dans nos idées sur les autres par les idées reçues ou
par les images qui circulent dans notre milieu sur nos voisins et cela peut
nous jouer de mauvais tours. C’est ce qui est arrivé à tous ceux qui avaient à
juger les accusés dans les deux lamentables « Procès des pédophiles
d’Outreau»: les assistantes maternelles qui avaient donné l’alerte,
le juge d’instruction chargé du dossier, les jurés, les avocats, le
procureur…puis l’écho des médias. Pour l’écrivain Benoît Duteurtre, chroniqueur
à Marianne18, les médias, précisément, ont confondu systématiquement
les soupçons avec des présomptions de culpabilité:
«Ils
se sont emparés du moindre cliché au lieu
de le combattre»
Exemple.
L’un de ces clichés résulte de dizaines de procès pour pédophilie faits à des
prêtres depuis des années : «Un curé est évidemment enclin à la
pédophilie…». Nous voyons alors un monstre en apercevant un curé à la retraite,
qui recevait comme un aumônier généreux tous ceux qui frappaient à sa porte,
adultes et enfants …
Même analyse de ce désastre judiciaire d’Outreau par la
journaliste Florence Aubenas («Le mépris, l’affaire d'Outreau19»
qui, avant d’être otage en Irak, avait
couvert ce procès. Les jugements rendus résultent d'idées reçues sur les types
de personnes inculpées. Elle avait passé elle aussi par l’incarcération pour
soupçons et elle se souvient de la psychologie du prisonnier innocent …
* Je peux donc dire
qu’une fois sur deux nos yeux, influencés par nos idées, nous trompent.
Comment ne pas penser à ce message, bien connu ? «On ne voit bien qu’avec son
cœur» avait dit «Le Petit Prince» de Saint Exupéry :
l’essentiel échappe à nos yeux !
Chapitre III
- A surveiller autant que nos
yeux: nos oreilles …
- A surveiller autant que notre
entourage habituel: les hommes-clichés
En
réfléchissant aux pièges mentaux des clichés qui nous guettent, j’ai découvert
une fonction qui n’a pas encore de nom dans notre langue et qui désigne
ceux qui s’évertuent à susciter des émotions fortes chez les gens de leur
entourage…Il s’agit d’abord des professionnels du recrutement ou de la
mobilisation, civique ou militaire, mais aussi des prédicateurs religieux
(clandestins ou officiels), des publicistes, des initiateurs de croisades, mais
aussi. Plus discrètement, des agents sont payés pour divulguer une théorie de
révolution ou de salut de l’humanité…
* Déjà
dans les temps anciens, en Grèce, on embauchait un chœur de
«pleureuses» pour donner une ambiance lugubre aux
enterrements ! Cette coutume perdure dans le sud de l’Europe…
* Observez
les supporters autour et dans les stades sportifs, les fans déguisés,
clownesques, bruyants, hurlant, chantant et dansant. Remarquez leur parti pris,
les louanges exubérantes en faveur de leur équipe, leur manichéisme théâtral, et
vous comprendrez ce qu’est une équipe d’ «émotionneurs» !
Comment
appeler autrement celui qui exerce sa fonction en insistant sur les sentiments
à susciter : l’espoir et la peur, la sympathie ou l’antipathie, l’amour ou
la haine…?
* La vision laïque du monde français de
l’Education interdit tout endoctrinement, tout prosélytisme émotionnel. C’est
que nous vivons dans une logique d’une société dans laquelle, depuis les lois
sur la laïcité de 1901 et 1905, l’Etat et la Religion forment deux autorités
distinctes, parallèles. Les deux instances empêchent le triomphe d’une des deux
autorités et maintiennent un équilibre pacifique.
Mais
de plus en plus nous avons aujourd’hui à nous habituer aux regards et aux
paroles, émis par des autorités qui prétendent diriger l’Etat et la Religion en
même temps. Venus principalement d’Afrique, d’Asie, d'Amérique du Sud,
naturalisés français, ces citoyens ont beaucoup de peine à comprendre nos coutumes, notre indifférence laïque
aux autres «visions du monde». Ils se réfugient alors dans un
espace familial ou communautaire, dans lequel tous les regards se comprennent
et convergent vers le haut, vers le patriarche, la matriarche, le gourou ou Dieu.
L’oralité domine encore dans ces populations, souvent tribales, dans le respect
des traditions qui, faute de textes écrits, comptent sur les oreilles et les
cœurs pour perdurer.
Saint
Exupéry était trop optimiste: on voit souvent très mal avec son cœur, on voit les fantasmes, sortis de
nos cerveaux, plutôt que la réalité. On voit ce qu’on rêve ou ce qu’on craint
de voir. Bref, les personnes et les groupes qui se fient aux spectacles
observés et qui croient en leurs pressentiments, en leur intime conviction,
sont victimes des émotionneurs publics. Pis: ils se comportent
eux-mêmes en émotionneurs de leur entourage humain…
* Ce
que nous avons vécu, les «Malgré Nous», c’était la situation des
individus dans des Etats, l’hitlérien et le stalinien, dans lesquels les
dirigeants se prenaient pour des sauveurs de l’humanité et lançaient alors une
armée de propagandistes dans le pays: ils nous promettaient une vie
glorieuse pour un empire d’au moins mille ans, «für das tausendjährige
Reich» selon Hitler; «pour les lendemains qui chantent»
dans le rêve soviétique.
Devenus de véritables gourous, ces maîtres
manipulateurs multipliaient les grands discours dithyrambiques pour nos
oreilles, en même temps qu’ils nous dressaient les regards en les dirigeant
vers le sommet d’une pyramide hiérarchique, où l’image de Dieu s’estompait au profit
de celle du «Führer» ou du
«Père du Peuple» !
* Actuellement
la fonction d’émotionnement est devenue une industrie florissante et enrichit
les artistes et les champions... Mais elle aide surtout les leaders, syndicaux,
religieux et politiques, à faire triompher leurs thèses.
* L’émotionneur n’est pas uniquement au service des ébahis,
gloussant de plaisir à la vue d’une belle œuvre ou d’une belle plante. Il
peut devenir sulfureux, déchaîné contre
une entreprise. Le temps des courtisaneries élégantes est dépassé. Le temps des
vitupérations cyniques est là. Selon le journaliste Eric Dupin, nous sommes
tous devenus «Une société de
chiens»20, de chiens, réduits aux plus bas instincts de faim,
de territoire et de propriété: le cynisme n’est plus un vice, mais la
seule recette de survie et ce n’est plus l'apanage des puissants mais c’est
aussi le secret du citoyen lambda, devenu tricheur professionnel par
nécessité ! Le «système D» permet de plus en plus à beaucoup
de chômeurs de survivre, aux riches de faire la chasse aux niches fiscales ou aux
paradis fiscaux ! «Quand tout le monde triche, bien sot est
celui qui demeure honnête… Il est pris pour un crétin !» S’ajoute à
ce malheur culturel le fait, constatable par tout français, que de plus en
plus, on n’obtient rien si l’on ne râle pas au guichet : le rouspéteur est
roi !
C’est
que, selon Valéry Giscard d’Estaing,
dans un récent numéro de l’Express, «La culture de l’admiration a disparu
de nos jours». C’est vrai que nous n’étions pas nombreux à approuver la
Constitution Européenne qu’il avait rédigée. Les «Guignols de
l‘info» jouent avec succès, mais sans pitié, en se moquant de tous et de
toutes. Je me souviens de la tactique anti-admiration que mon père m’avait
inculquée face aux personnages imposants de la politique ou de la
religion : les imaginer en chemise de nuit !
* Le
cocktail émotionneur + journaliste, voilà les exploits des uns et les scandales
des autres, étalés sur la place publique. C’est que les lecteurs les plus
nombreux aiment qu’on les prenne aux tripes, qu’on les fasse rire ou
pleurer… pourvu qu’on ne les ennuie pas.
* Diderot,
dans son «Encyclopédie»21 avait prévu ce danger: pour lui
«l’émotivité est une singerie des organes». Schopenhauer, dans son
œuvre célèbre22, est plus catégorique encore; pour lui nos émotions, d'amour ou de haine,
n’ont qu’un but: que chaque Julien trouve sa Juliette …
L’invasion
des églises par les bruyants gospels insiste sur l’émotionnement pour attirer
de nouveau la foule devant l’autel.
* Les
psychologues ont analysé les émotions sous tous les angles : ils nous mettent
en garde contre une culture, fondée sur l’émotion ! Comme nous sommes
actuellement drogués d’admiration pour les stars, nous n'avons plus l’oreille
pour tenir compte des conseils de sagesse.
Nous sommes soumis à la tyrannie des émotions … que nous recherchons
souvent volontairement.
* Plus
subtil est l’écrivain Philippe Muray qui nous a quittés en 2006. Dans son livre
«L’empire du bien»23, il pourfend la «bonne
pensée» et la «bonne conscience» des «gens de bien», prompts à
rejeter «le principe de contestation». Pour lui, «le sens
critique est anti-moderne» ! «Nous n’avons pas besoin de
sociologues mais de démonologues, de spécialistes de la tentation…»
J’ajouterai: nous avons besoin de spécialistes de la manipulation
mentale …
Les
spécialistes de la tentation savent aussi démasquer les émotionneurs
professionnels et surtout les manipulateurs, politiques et religieux !
Danger non conscient: le principe de la liberté universelle fait
triompher la pensée dominante que nous sommes incapables de distinguer et
de remettre en question
!
* Ma
conclusion dans l’étude des manipulations publiques: si les sectes
arrivent à prospérer en trompant des
millions de personnes dans le monde, c’est grâce au silence indifférent de
millions de «gens de bien» qui, par principe, ne se mêlent pas des
affaires des autres… au nom de la liberté de croyance. Selon Philippe Muray, ce
comportement de scrupule et de bonne conscience produit le
climat de non ingérence publique aux délits de quelques meneurs, qui eux
n’ont aucun scrupule à s’enrichir par l’exploitation de la crédulité générale
Le champ de bataille des charlatans ne comporte donc qu’un seul camp réel. L’opposition
n’est que symbolique parce que les gens honnêtes ne veulent pas se salir les mains en rencontrant de sales tricheurs.
Les
gens de bien – souvent d’éminents professeurs - ignorent donc qu’ils sont les
complices objectifs des gourous et des charlatans…
- Pendant que nos yeux piégeaient nos esprits dans les écrits,
- nos oreilles piégeaient nos cœurs lors
des conversations et lors des meetings…
Pratiquement
le nazisme et le stalinisme étaient sur le point de fonctionner comme les uniques
recettes de salut pour les tribus, arienne et soviétique, et avaient déjà créé
sur terre un paradis pour les élus et un enfer pour les résistants ! Ils
honoraient leurs martyrs à grand bruit et
dressaient les regards des enfants à se braquer sur la gloire des grands prêtres du régime…
* Partout,
dans les Religions comme dans les Etats, travaillent des émotionneurs, qui nous
poussent par leurs fonctions de ministres, de prêtres ou de moniteurs à braquer
les regards et les oreilles vers l’image des grands chefs : ils se présentent comme les haut-parleurs de l’Etat,
de l’humanité, du destin ou de Dieu !
Et
la foule, il faut le confesser, adore cela, vibrer de colère ou de peur,
chanter en l’honneur des Grands du monde. Mais pour éviter les pièges du
langage, il faut l’étudier et l’analyser à froid…
*
Même en démocratie, mettre la foule en délire est un jeu facile: il
s’apprend d’ailleurs de plus en plus grâce aux spécialistes de la «déprogrammation»
ou du «coaching», payés très cher pour nous convertir à une nouveau
regard du monde, à une nouvelle écoute des événements, à une nouvelle
«Weltanschauung» ou au moins à une nouvelle attitude, plus
performante !
* Les
émotionneurs ont du succès principalement dans les structures charismatiques,
comme par exemple dans l’armée, dans une église… Il s’agit de chanter la gloire
d’un général ou d’un cardinal, d’un
champion sportif ou d’un artiste, d’un saint local … du Président de la
République ou d’un Roi. Ou encore, un futur leader cherche des
supporters; un gourou commence à rassembler des fidèles. La plupart du
temps, il s’agit de mobiliser les troupes contre les voisins agressifs, contre
les hérétiques, contre les indifférents !
* Ces
orateurs fervents jouent aussi un rôle indispensable dans les structures
tribales (ou familiales ou patriarcales) pour maintenir le prestige du Caïd ou
pour montrer la traîtrise des ennemis auprès de la population… Là où règnent
encore les traditions, les structures sentimentales d’admiration de l’élite sont
inévitables car la foule, en général illettrée et sous-informée, se masse
derrière un personnage «lettré» dont le rayon de prestige ne
dépasse pas en général quelques kilomètres. C’est dire que dans des pays comme
l'Afghanistan ou le Mali, on trouve des centaines de ces lettrés, des
émotionneurs bien exercés, dont beaucoup finissent en « Seigneurs de Guerre» !
* La
fonction d’«émotionnement» est indispensable aussi dans les groupes
qui se prennent pour des théocraties, directement commandées par leur Dieu.
Comme petit catholique, c’est l’idée que je me faisais de mon Eglise, voix
directe de Dieu. J’étais fier et rassuré d’appartenir à une société dont le
chef était Dieu lui-même. Toutes mes fibres résonnaient en moi quand j’écoutais
les sermons, très sentimentaux, des curés ou, mieux, des capucins qui venaient
prêcher les retraites annuelles de la paroisse: mon imagination essayait
de comprendre les supplices de l’enfer ou les délices du paradis !
La
pire des structures est celle que j’ai observée et subie en Allemagne puis en
Russie entre 39 et 45. On l'appelle «totalitaire» à présent, au
sens que lui a donné Hannah Arendt, dans
son analyse du totalitarisme 24, en insistant sur la mobilisation
des masses par la terreur et la délation. Atomisés, les individus étaient ainsi
isolés, tous méfiants envers les voisins, même envers les membres de la famille:
privés de repères de comparaisons et de critiques, ils subissaient de plein
fouet la propagande officielle du Parti Unique, dirigée par le Dictateur,
Hitler ou Staline. Les deux totalitarismes, nazi et soviétique, étaient bien
différents mais ils avaient en commun les méthodes de coercition. Les deux voulaient
remodeler la société en exterminant tous les opposants grâce à leur police
secrète, après avoir pris les monopoles des moyens de communication et des
moyens de violences (on pense aux sinistres camps). Personne ne pouvait plus
avoir de vie privée non contrôlée ! Dans les «autocritiques
publiques», spécialités russes, le pouvoir arrivait à faire avouer à ses
victimes des crimes non commis !
Pour
les populations, prises ainsi en otage, ces régimes étaient tous deux des «terrorismes
d’Etat» !
* Ce
que les théoriciens du totalitarisme n’ont pas beaucoup mentionné, c’est que la
puissance des régimes totalitaires n’existerait pas sans les discours passionnés
des prédicateurs ou des ministres. Les émotions à susciter concernent les
grands espoirs de la nation (dans un
sauveur, Hitler ou Staline jadis) ou les grandes peurs d’une civilisation (peur
des puissances nucléaires ou peur de n’avoir pas encore de puissance nucléaire,
peur récurrente de la fin du
monde ou encore peur du péril
jaune !). Des discours de plusieurs heures, comme ceux de Hitler ou de
Goebbels jadis, aujourd’hui de Fidel Castro, essaient d’influencer la
population en la secouant par de fortes émotions … !
* Dans
ces sortes de groupes j’étais effrayé de constater qu’il n’y a nulle place pour
les sentiments personnels des individus «d’en bas»: détresse
d’une mère, réclamation d’un gradé de l’armée (comme dans le cas de
Soljenitsyne), résignation et colère silencieuse des pauvres, désespoir des
infirmes et des orphelins …
Principe
des totalitarismes: une seule recette de bonheur étant imposée, celui qui
ne l’accepte pas ne la mérite pas et doit donc être éliminé…
* A l’avance les leaders totalitaires acceptent
l’idée de faire beaucoup de victimes: les charges sacrificielles de ces
groupes sont puissantes ! La Cause mérite qu’on sacrifie pour elle des
individus récalcitrants, même des groupes entiers (comme les Kurdes, gazés en
Irak sous Saddam Hussein…) !
* La
beauté littéraire des discours n’est pas en cause ici, j’y suis très sensible.
Comment ne pas admirer les orateurs grecs et romains ! J’ai longtemps lu
et relu Cicéron mais aussi Bossuet, je ne m’en lassais pas. Il faut bien avouer
aussi que notre sensibilité à cette beauté est très manipulable.
Nous avons tous l’impression que ce qui est bien dit peut
difficilement être faux !
Le
fait, presque toujours oublié, est que deux beaux discours peuvent véhiculer
deux messages
complè- tement différents, dont l’un au moins est mensonger et insidieux !
* Un
chaleureux climat autour de nous est aussi indispensable que la température de
notre corps: notre joie de vivre, notre survie même, en dépendent. Les
émotionneurs travaillent avec cet impératif écologique en excitant notre
sentimentalité, tout comme le font instinctivement tous ceux qui se sentent
responsables d’un groupe en temps de crise. En assurant une bonne entente des
relations humaines par des paroles cordiales, par des chants, par des
«gospels» irrésistibles, par
des coupes de champagne… la plupart des leaders s'assurent un succès durable et
la fidélité des membres du club.
Mais
les maîtres ès manipulations abusent de cette opportunité pour endoctriner
leurs fidèles: ils gagnent sur tous les plans.
Attention
donc ! L’émotionnement haineux nous procure une mauvaise fièvre, nous
pousse à répondre sur le même registre. Par l’emballement mimétique, les effets
pervers peuvent être mortels !
Que signifie ce mécanisme universel qui
pousse des hommes à influencer les choix de leur
entourage, à faire pleurer puis
rire les personnes, à les faire hurler de colère ?
L’Allemagne
a adopté la structure totalitaire dès le début de ses difficultés de guerre en
déclarant «den totalen Krieg», la guerre totale. Entreprise
impossible, je viens de le montrer, sans l’intervention constante
d'émotionneurs professionnels !
* D’après
les enquêtes, menées durant l’horreur nazie, par le professeur d’université
allemand Victor Klemperer, qui a tenu un journal intime, la langue du III ème
Reich a fonctionné comme une arme de guerre (par le service de Propagande du Dr
Goebbels, dont on publie en 2006 les discours et les écrits en plusieurs tomes),
mais aussi comme instrument d’aliénation (par les mensonges officiels et les
interdits d’écouter les radios étrangères), bref comme une camisole de force,
imposée à la population et à l’armée … Cette langue était surveillée
policièrement et les contrevenants risquaient l’internement dans un camp… Victor Klemperer a noté les termes les plus
caractéristiques de la rhétorique nazie, c’est-à-dire les clichés lancés par
les dirigeants («Volk ohne Raum» par exemple, «peuple privé
d’espace») !
La méthode qui consiste à montrer à quelqu’un
qu’il est frustré d’un droit est vraiment efficace en suscitant une colère
mobilisatrice : c’est une excellente stratégie d’émotionnement.
* J’ai
eu l’occasion, comme prisonnier de guerre en Russie, d’observer aussi le fonctionnement
de la langue de bois comme une arme… Tout ce que dit Victor Klemperer de son
pays en guerre est valable aussi pour l’Union Soviétique, avec des variantes
(comme les tortures nécessaires à l’obtention de l'«aveu» de
crimes non commis).
* A
l’intérieur de la pyramide hiérarchique, l’élan de mobilisation aux sacrifices – la décision des soldats de
tuer de leur propre initiative tous ceux
qui s’opposaient à la victoire collective
tout en prenant eux-mêmes tous les risques – a été accéléré par
l’idolâtrie croissante de la foule pour le Führer. Celui-ci tenait des propos
de plus en plus pathétiques, qui créaient alors un climat de haine croissante
envers les clichés ennemis, russes, français, anglais ou américains !
Voilà peut-être un des facteurs qui explique l’attitude monstrueuse des
exécutants quotidiens du contrat d’extermination totale de la population
juive !
* Mais
attention: dans les structures démocratiques, en dehors des crises et des périodes électorales, plutôt charismatiques, les émotionneurs sont
rares ou encore ils ont peu de résonances. Les chefs élus travaillent ou
luttent selon le programme annoncé au milieu de petits groupes d’opposants qui
ne ménagent pas leurs critiques au moindre écart ! Ils savent qu’ils disposent
seulement de cinq ou sept années : c’est insuffisant pour devenir des
idoles !
* Le
modèle suisse actuel, si mes renseignements sont exacts, correspond le mieux à
cette description d’un pays qui fonctionne avec peu de fièvre rhétorique
et de campagnes partisanes. Le culte de la personnalité n'y est pas en
vogue ! Le dirigeant suprême ne cherche pas la gloire mondiale;
c’est à peine si son nom est connu en-dehors des frontières.
* Les
artistes, poètes, chanteurs, etc. sont de merveilleux émotionneurs dont je ne
voudrais pas me priver. Tant qu’ils restent dans le registre de la vie intime
et des sentiments individuels, ils sont indispensables à notre équilibre :
je vibre aux chants d’un Aznavour, d’une Nana Mouskouri… J’écoute le Largo de
Haendel à la flûte de paon tout en écrivant ici…
* La
plupart des parents jouent sur ce registre de l’émotion pour sensibiliser
efficacement les enfants à leur modèle: il n’y pas d’éducation si l’on ne
suscite pas des espoirs et des peurs, des joies et des colères…Chacun de nous
en a fait l’expérience. C’est tellement courant que personne ne se méfie plus.
Et pourtant, les excès sont terribles parce qu’ils dramatisent les situations
et favorisent ainsi la survenue de violences, de crimes et de guerres !
* Par
contre les poètes, partisans ou sectaires, qui veulent influencer nos choix, politiques ou religieux (comme
par exemple par le chant de la «Marseillaise») en semant la haine contre un ennemi à abattre,
rentrent dans la catégorie des gens à éviter, des pollueurs de nos yeux et de
nos oreilles, de nos esprits et de nos cœurs !
Le chant de la gauche, l’émouvante
«Internationale», crie cette menace: «Les Rois
nous soûlaient de fumées – Paix entre nous, guerre aux tyrans ! –
Appliquons la grève aux armées, - Crosses en l’air et rompons les rangs ! -S’ils
s’obstinent, ces cannibales – A faire de nous des héros, - Ils sauront bientôt
que nos balles – Sont pour nos propres généraux.».
Chantés
au XXI ème siècle, ces deux hymnes au souffle anarchiste ont été sublimés en
gentils chants, patriotiques ou partisans, et représentent, non le message
explicite des paroles, mais le panache implicite de leur mélodie
inoubliable ! On compte
aujourd’hui, non sur le message des mots violents, mais plutôt sur l'impact
émotionnel dans les cœurs des membres du Parti. Pour Régis Debray, ces deux
hymnes ont un caractère religieux 25.
Ces
deux chants montrent que les grains du chapelet de la langue de bois sont les
clichés.
Voici
ce que j’écrivais en 2001 dans mon récit de guerre «Un billet entre les
orteils»26. Après deux
années, vécues comme incorporé de force dans la Wehrmacht et treize mois
de captivité, passée dans des camps russes, je me trouvais dans le train des
libérés en Août 1945.
«A
Francfort-sur-Oder, nous fûmes accueillis par les officiers anglais et leur
excellent service social. Ils nous saluèrent en tant que français avec la
Marseillaise, que nous n’avions plus entendue depuis septembre 1941: je
pleurais mais je n’étais pas le seul… Même si j’ai horreur de son texte sadique,
le symbole de la Marseillaise, ç’était pour nous tous le symbole de la liberté
à la française, celle que nous aimions…»
Nos yeux et
nos oreilles perdent leur pouvoir d’objectivité face aux clichés désignant
des idoles
Lors
de mes voyages, j’ai été surpris par le
fait qu’une personne peut être admirée dans un pays tout en étant rejetée dans
le pays voisin. Actuellement, presque tous les jours, des candidats au suicide
se tuent de façon spectaculaire en faisant le plus de victimes possibles autour
d’eux. Fêtés comme des héros, jadis par les Japonais, à présent par les
Palestiniens, les Irakiens ou les Tchétchènes, ils sont perçus par les groupes
victimes comme des criminels, des fous ou des traîtres !
* Pour
nous, les Alsaciens, les Mosellans et les «Malgré Nous» en particulier, Hitler était vu comme
un criminel, un terroriste d’Etat, ne respectant pas les conventions internationales
qui interdisaient l’annexion de fait de notre province française autant que
l’incorporation de force de citoyens français dans son armée.
En
passant le Rhin, en discutant avec les gens, j’ai remarqué que, bien au contraire,
Hitler était vu comme un sauveur qu’on invoque tous les jours par des
«Heil Hitler». La population trouvait génial son geste de nous
conférer la nationalité allemande, que nous n’avions nullement demandée, dès le
premier jour où nous revêtions l’uniforme de la Wehrmacht.
* Souvent
d’ailleurs, en me promenant le long du Rhin, j’observais le paysage allemand en
face et je me demandais comment la fiction géographique des frontières arrivait
à me faire voir le «sol français» de mon côté et le
«sol allemand» en face, alors qu’aucune différence n’est
perceptible ! Ce n’est finalement qu’une convention administrative qui
baptise ainsi chaque pays de noms différents. Quand cette convention n’est plus
acceptée comme ce fut le cas en 1870 puis en 1914 pour l’Alsace-Lorraine, et
enfin en 1940, c’est très grave, c’est la guerre. Des gens sont prêts à mourir
-
et donc à tuer - pour conserver ou modifier ces conventions politiques, très
artificielles.
* Nous
devenons tous illusionnistes et émotionneurs en parlant des frontières de notre
pays, de notre chère «patrie» ! En Allemagne, le
mot «Heimat» irradiait le discours nazi de chaudes
connotations narcissiques : on y chantait «Deutschland, Deutschland
über alles… auf der Welt…» (Allemagne…par dessus tout dans le monde). Dans la
mentalité actuelle des jeunes Français par contre, très blasés, le mot «patrie»
perd de plus en plus ses significations sentimentales et finit par fonctionner en cliché ironique.
* Ma perplexité augmentait quand, dès le début
de la guerre, des amis alsaciens faisaient le virage et, contrairement à la
plupart d’entre nous, se disaient «nazis». Un voisin du 24,
Boulevard Leblois, où habitaient mes parents à Strasbourg, s’était présenté un
jour à nous en bottes et uniformes kaki du parti national-socialiste pour nous
informer qu’«il avait été chargé de nous aider aimablement dans nos
rapports avec les autorités», en tant que «Blockleiter» de la
maison (d’une vingtaine de locataires). Nous avons compris qu’il était surtout
chargé de nous surveiller et de détecter
parmi nous les ennemis de Hitler, de les dénoncer aux autorités. Tous nous
avons été assez prudents pour ne pas nous dévoiler ouvertement hostiles au
régime en place : on observait en
silence les événements en attendant l’issue de la guerre, que nous n’imaginions
que catastrophique pour les hitlériens !
Ce
voisin voyait Hitler en général vainqueur, en «héros du siècle»:
il trouvait les discours qu’il entendait à la radio, aux grands rassemblements
du parti nazi, extraordinaires et prophétiques !
* Pourquoi
mes yeux et mes oreilles percevaient-ils au contraire le Führer comme un
escroc, un dangereux mythomane ?
Des
fantasmes viennent-ils s’interposer entre nos organes d’observation et la
réalité, et nous faire percevoir des personnages différents, héros pour les uns, traîtres pour les autres
?
C’est
probable même si le terme de fantasme est discutable. Un processus, c’est sûr,
brouille nos perceptions, les pollue en déformant le résultat sensoriel selon
nos peurs et nos espoirs, nous privant de toute objectivité.
C’est
le cas avec les clichés, tellement répétitifs que leur image s’incruste en
nous. A force d’entendre notre entourage et la presse s’esclaffer d’admiration devant l’image du Maréchal Pétain et plus tard
devant celle du Général de Gaulle, ces images changeaient de nature et passaient
d’une représentation de la réalité photographique à l’observation d’un
scénario, triomphal ou honteux ! Pour nous, Alsaciens et Mosellans, le
prestigieux Maréchal Pétain, figure paternelle, a commencé par représenter le
nouveau chef de la France vaincue puis, par sa collaboration tolérante avec
Hitler, a fini par ressembler à «l’image d’un traître», responsable
de nos malheurs de Malgré–Nous !
* Un
cliché n’est donc pas irréversible, il peut se modifier au gré des événements
et se muer en l’image inverse de la première.
Les
clichés sont d’abord créés par l’admiration ou le mépris: ce sont les
plus nombreux. Quelques fans sont à l’œuvre, des concurrents aussi. Les
surnoms, gentils ou moqueurs, désignent les personnages en train de devenir
publics.
Puis
les stéréotypes se figent et accompagnent la montée des prestiges ou l’oubli de l’idole en déclin. Les foules se déplacent pour applaudir les héros
du jour, les artistes en vue, les nouveaux chefs charismatiques.
* Et
ceux-ci font tout pour devenir des «clichés vivants», pour être
interviewés par les médias, un ou une «socialiste présidentiable»,
un «ministre de droite», un «souverainiste triomphant»:
leurs tournées électorales à travers le pays, leurs visites des marchés, leurs autocars
publicitaires avec de gros haut parleurs … sculptent les statues des futurs leaders des partis en
«hommes-clichés» …
Enfin
les médias ajoutent leur puissance à l‘adoration de la vedette et en font une
star ou une idole, officialisant les sobriquets correspondants … jusqu’à
l’arrivée d’une nouvelle génération d’acteurs de la vie publique.
* Résiste
le mieux à l’usure, le cliché sublime d’un héros ou le cliché honteux d’un
traître. Voilà pourquoi Hitler et Staline ont toujours encore des fidèles un
demi siècle après leurs forfaits; leurs admirateurs défilent encore de nos jours dans les rues de
Berlin et de Moscou ! Les deux ex-idoles
ont aussi toujours leurs adversaires irréductibles.
Mao
Tsé Toung est aujourd’hui démystifié par des chercheurs universitaires, mais le
petit peuple voue un véritable culte au Grand Timonier, mort il y a trente
ans; il préfère conserver une image d’Epinal du dictateur féroce,
responsable de la mort de 70 millions de Chinois. Dans les maisons, son poster
aux couleurs de limonade trône au-dessus de l’autel, dédié aux Ancêtres …
Voilà
pourquoi les procès faits à d’anciennes idoles sont tellement difficiles à
mener. On le voit avec le Général chilien Augusto Pinochet qui bénéficiait de
beaucoup d’amis fidèles mais qui était aussi
systéma- tiquement remis en accusation par ses victimes: il s’est éteint en
2007, impuni et sans avoir émis un remords.
- Les
«hommes-clichés» ne sont pas des idoles,
- mais les acteurs de la scène que nous
contemplons devant nous
* Au
milieu d’une foule anonyme, nous distinguons les uniformes des policiers de
ceux des curés ou des pasteurs…Nous distinguons les personnes connues, parents,
amis ou confrères, des nombreux
étrangers. Partout nous repérons, au milieu des anonymes, des «hommes-clichés», sur l’apparition desquels
nous collons mentalement des étiquettes
:
une bourgeoise, un senior, une lycéenne, un africain, un clochard, un ramoneur
…
* Nous
jouons souvent ce rôle d’hommes ou de femmes-clichés chaque fois que nous
voulons échapper à l'insignifiance des foules et que nous jouons un rôle bien
visible sur la scène d’un trottoir, d’un restaurant, d'un magasin ou d’un
rassemblement … C’est le cas aussi chaque fois que nous montrons ostensiblement
notre profession - ou n’importe quelle fonction ou n’importe quel talent – par
nécessité ou pour nous valoriser. Si nous nous exhibons en groupe, comme dans
les manifestations, comme dans les réunions de hippies… nous jouons les rôles
de clones.
* Les
scènes des hommes-clichés, voilà le champ de tir de nos armes racistes:
de nos détournements de regards, de nos propos méprisants et ironiques, mais
aussi de nos pulsions meurtrières…!
* Dans
ce jeu de rôles, très humain et universel, nous cachons le graal de notre
commune nature. Voilà notre hypocrisie existentielle: nous croyons sauver
ce qu’il y a de valeur intangible en nous en l’occultant pudi- quement. Ce
comportement est une stratégie mensongère aux conséquences qui forment la
tragi-comédie de nos vies.
Chapitre
IV
- Nous perdons aussi l’objectivité de nos
yeux et de nos
oreilles chaque fois que
- nous prenons une fonction variable pour une nature
invariable
Presque
tous les spécialistes des sciences humaines ont donné leur explication des
mécanismes qui brouillent les
perceptions reçues et qui leur enlèvent toute objectivité. Déjà les textes
sacrés de l’Inde signalaient ce phénomène de nos illusions. Platon décrit le
mythe de la caverne: nous ne voyons que des lueurs allumées par des
esprits malins pour nous tromper ! Pour le sociologue Bruno Latour, dans
son «Changer la société» 27, cette parabole décrit la
masse, prisonnière des controverses stériles – nous-, mais aussi la minorité de
ceux qui arrivent dans le «ciel des idées pures et universelles»,
ce qui leur donne le droit de nous diriger !
* Pour
les psychanalystes, c’est le «transfert» des sentiments du
patient sur l’analyste qui opère cette transformation, positive ou négative,
des perceptions. Le client, irrité par le silence obstiné du psycha- nalyste, en
arrive à le haïr et à l’injurier…
* Pour
le sociologue, Raymond Boudon, l’origine des idées reçues, des idéologies28,
se trouve dans le jeu des «effets de position» et des «effets
de disposition» de l’observateur, mais aussi des «effets de
communication» entre le différents acteurs, etc.
* Pour René Girard, dans «Des choses cachées depuis la
fondation du monde»29, le «mécanisme mimétique
collectif»
cherche à éliminer «la victime émissaire», ressentie comme le
coupable, la cause de tous les malheurs du groupe !
* Le
penseur généreux, Albert Jacquart crie «Halte aux jeux»30.
Pour lui, l’esprit de compétition fausse tous les rapports humains dans notre
civilisation, dans le travail et dans le jeu. «La société a besoin de
tous les talents… ça ne rime à rien de les mettre en concurrence pour
savoir qui est le meilleur. Il n’y a pas
de meilleur, il n’y a que des êtres différents.» Voilà un intellectuel
qui a dépassé le stade au cours duquel nous sommes tous victimes des clichés.
Il a visé le stéréotype universellement désiré de nos jours dans le monde
entier: «le meilleur», faux nez du mythique progrès !
* Je
note que dans toutes ces explications, nos perceptions de la réalité sont
altérées et deviennent éminemment subjectives, perdant toute fiabilité:
nos yeux et nos oreilles sont complices de ces mécanismes et déforment le
paysage optique et surtout l’environnement sonore des milieux humains. L’«effet
cliché»
est partiellement responsable de cette
altération de nos perceptions. Il constitue un nouvel éclairage, très général, jeté
sur les relations ambiguës entre langage et réalité.
Voici
des cas vécus de regards subjectifs qui m’ont fait réfléchir sur les mécanismes
en jeu.
* D’abord
le cas d’une personne qui, à dix-huit ans avait été condamnée pour le meurtre
de son patron. Ce monsieur souffrait d’être fiché «meurtrier»,
encore vingt ans après son crime, simplement parce que son casier judiciaire le suivait
partout. Autour de lui, tout le monde avait peur de le fréquenter. Il ne se
sentait pourtant pas meurtrier comme d’autres se sentent chasseurs ou
artistes dans l’âme par des dons
spéciaux. Dans ce cas, l’observation des voisins allait de la «fonction»
variable de meurtrier à 18 ans à la «nature» invariable de
meurtrier pour toujours… Le «faire» (tuer) est devenu un
«être» (tueur jusqu’à la mort).
* Puis
j’ai connu une dame qui a été patronne d’un restaurant. Une fois à la retraite
loin de son lieu de travail, elle continuait à se comporter avec les voisins et
les amis comme si elle était leur
patronne, celle qui décidait et qui commandait… Elle est très vite entrée en
dépression parce que personne dans son
entourage n’acceptait son autorité, ne remarquant pas qu’elle
«était» patronne. Elle s’est alors isolée, méprisant tout le
monde ! Là aussi, la pensée de cette dame est allée d’une «fonction
variable» de patronne de restaurant à la «nature invariable»
de patronne de la naissance jusqu’à la mort.
* Troisième
cas: je me souviens d’avoir été ahuri en écoutant le discours de Nikita
Krouchtchev qui, en 1957, déclara ceci à la radio lors d’un Congrès à
Moscou: «L’Union Soviétique qui vient, en lançant ses
spoutniks, de démontrer sa supériorité sur le reste du monde, doit servir d’exemple
et de guide…»
Cette
promotion du «faire» (des satellites) à «l’être» (supérieur à
tous) passait bien dans le public. C’était donc un bon numéro de
prestidigitation pour tous ceux qui rêvent de dominer l’humanité ! C’est
qu’on passe aussi du constat de supériorité à la conclusion: le meilleur
doit guider les autres, c’est même son devoir !
* D’abord l’on passe
donc de la «fonction» (lanceur de satellite) à un nouvelle
«nature» (le meilleur du monde) puis de cette «nature»
au sommet (supériorité sur le monde entier) on descend sur une nouvelle
«fonction» (d’exemple et de guide)
* Voilà
la logique du mégalomane ! C’est aussi la logique de tout candidat à des élections: se présenter comme un
battant en tant que patron d’une grande entreprise, c’est faire faire à tout le
monde la faute de raisonnement suivante: «battant en entreprise =
battant en tout, même en politique» ! Le tour de
prestidi- gitation mentale consiste à
faire passer pour une évidence indiscutable l’équation sous-entendue: «le
meilleur tireur de satellite, le meilleur diplômé = le meilleur en tout».
C’est
le schéma manipulateur de l’illusionnisme politique dont l’outil est le cliché
«le meilleur».
(Je
mets une parenthèse ici pour prévenir les malentendus sur les deux concepts
utilisés plus haut, nature et fonction, qui, à force d’être répétés, risquent
de fonctionner en clichés. Si je parle de «nature», c’est pour
désigner tout ce qui est stable en nous,
tout ce qui se rapproche de l’état de naissance et qui est représenté
aujourd’hui par l’ADN. La «fonction» par contre désigne tout ce qui
change, en nous et autour de nous, par l’évolution collective, par notre
croissance, par notre art, par notre
travail… Bref, la «nature» est notre pôle de stabilité, la fonction, notre pôle d’instabilité)
* En
attendant de comprendre notre ego, nous nous attribuons au cours de la vie une
multiplicité d’identités et de titres, qui correspondent en réalité à des
fonctions, à de vrais «faire» (et à de «faux être») de
parent, d’ouvrier, d’employé, de patron, d’ingénieur, de ministre… Le génie de
la langue française ne distingue pas la nature de la fonction : ce n’est
pas son rôle. Dire de quelqu’un qu’il «est» réparateur de
vélos, c’est raconter son activité actuelle, la modalité de son gagne pain…
ce
n’est vraiment pas indiquer son identité de naissance.
* Mais
parfois nous attribuons à des gens des «natures» tout à fait «artificielle»,
si l’on peut dire… comme celles de marquis, de messie, de sauveur du monde....
Même à la retraite, un «marquis» continue d’être appelé ainsi et le
titre figurera sur sa tombe tout en devenant héréditaire. Sur la douzaine de
messies, actuellement en vie en Europe (2006), presque tous revendiquent une
filiation qui les relie soit au Christ, soit au roi David, soit au prophète
Mahomet, soit au Bouddha. Ils disent que le Divin agit sur leur
«être» et non seulement sur leur «faire» ou leur dire «pour
sauver le monde»… Le gourou alsacien, André Biry (voir plus loin), écrit
qu’il «est» Dieu tout simplement…
Beaucoup
de personnes s’attribuent des «natures artificielles», comme cette «patronne»
retraitée, citée plus haut, ou ce chef de l’URSS qui avait proposé l’Union
Soviétique comme «guide pour l’humanité»… Nous nous attribuons aussi
des «êtres fictifs» en parlant de nos «existences antérieures»,
comme le fait Paco Rabanne qui raconte comment il a choisi lui-même ses
parents ! … Voici quatre cas de «natures vraiment
artificielles».
* Une
tendance actuelle consiste à appeler les enfants à problèmes des «enfants
indigo» et à déclarer les gosses hyperactifs, autistes, surdoués,
délinquants… des êtres venus d’une autre planète ou des réincarnations de génies du passé
!
* Les
scientologues apprennent que l’homme est un «thétan», un principe
spirituel, emprisonné dans le corps et soumis au mental. Ils apprennent à s’en libérer et à obtenir alors l’état de
«clair» selon différents degrés ! Le fondateur du groupe, Ron
Hubbard, s’est déclaré «thétan libéré», ce qui lui a permis,
disait-il, de percer le mystère de l’univers…
* D’autres
catégories de personnes sont «définies» par des lois. C’est ainsi
que le Code Noir, sous Louis XIV, définissait les esclaves de Guyane comme des
«meubles», transmissibles par héritage.
* Dans
les camps du Goulag russe, les prisonniers étaient réduits à des «numéros
matricules», selon Alexandre Soljenitsyne…
La tactique de l’usage de «natures
artificielles» dans la société explique nos promotions. Comment ne pas nous
prendre pour un «être» extraordinaire, si la presse parle de
nous au superlatif, si les reporters viennent nous interviewer pour la télé, si
nous sommes cité dans la liste des «chevaliers de la Légion d’Honneur» ?
Comment ne pas nous sentir un génie, unique dans l’histoire, si l’on nous fait
un sosie en cire au Musée Grévin et si nos cachets d’artiste ou de
patrons nous rapportent une grosse fortune ? Nous nous sentons un membre
de l’élite supérieure si des écoles ou des lycées choisissent notre nom pour
l’appellation. Enfin nous nous sentons un «héros» si des auteurs
écrivent notre biographie et surtout si notre ville natale nous érige une
statue sur une place publique !
Les
titres, nés de cette adulation collective pour les citoyens méritants, ne désignent
pas une fonction, un «faire» d’artiste ou de patron, mais veulent
faire croire à un «être», à une qualité intrinsèque et invariable
de «champion», de «grand homme», de «personnalité
exceptionnelle», de «bienfaiteur de l’humanité»… La
«nature fictive» que nous attribuons à nos héros correspond en
chimie à une formule atomique, par exemple à celle qui analyse la nature de
l’eau par H2O.
Ces
titres «étiquettes de bouteilles vides», répétés durant toute une
vie parfois, fonctionnent donc en clichés.
* Cela
ne nous empêche pas de distinguer ici ce qui est de naissance, soit «naturel»
ou «inné» de ce qui est « artificiel» ou «acquis au
cours de la vie». Ceci ne nous empêche pas non plus d’apprécier les gens
qui se donnent des «natures artificielles» ni de leur accorder une
grande valeur humaine.
* Dans
tous les cas, on parle de l’«être» d’une personne pour
désigner la «nature» qu’on lui attribue ou qu’il s'attribue.
L’«être» d’une personne trône au sommet de la hiérarchie des
valeurs sémantiques; le «faire» nous semble trop
prosaïque pour couronner une situation…
Pour
l’étude des mots, parasites de nos langages, je remarque qu’il suffit de
distinguer ces deux rubriques, d'abord de nature ou d’être, puis de fonction ou
de faire. Pour une étude plus exhaustive, compterait le paramètre complet, qui
est ternaire (avoir-faire-être). Je recommande aux
curieux de se référer à un ouvrage qui m’a inspiré, celui d’Erich Fromm: «Avoir
ou être»31. Voir
éventuellement les quatre gros volumes
sur «La méthode»32 d’Edgar Morin (1991), que je consulte
souvent. Mon travail se veut seulement indicatif, non exhaustif : on pourrait
aussi repérer les idées reçues dans le binôme «nature» et
«culture», comme le fait magistralement le sociologue français,
Bruno Latour, dans son livre: «Changer la société»33.
Pour lui, qui a vécu quelques années en Côte d’Ivoire, si nous nous croyons
plus évolués que les «primitifs», c’est grâce à un mensonge que
nous nous racontons à nous-mêmes afin de faire croire à notre
supériorité ! Bravo ! Le cliché «primitif» est ainsi
dénoncé ! Les «natures artificielles» de nombreux clichés sont
effectivement des mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes.
Voir
aussi la remarquable thèse de Jean-François Kahn, dans Marianne34,
qui introduit le nouveau concept de « structures invariantes» :
je l’approuve entièrement tout en précisant que la question que se pose cet
auteur: «Quel modèle pour dépasser le dilemme entre réforme, conservatisme
et révolution ?» n’est pas celle que je pose
ici: «Quel est l’effet des clichés dans nos pensées, nos
paroles et nos actions ?». Ses interrogations sur ce qui change et
sur ce qui ne change pas ne coïncident donc pas avec mes interrogations:
elles les dépassent et les complètent au contraire.
Je
connais le danger de ma démarche : choisir deux concepts (nature et
fonction) et les relier dans un paramètre (recherche de clichés), c’est risquer
de tourner en rond entre deux pôles, c’est donc risquer de s'engager dans un
«cercle vicieux», dans lequel la conclusion serait déjà
implicitement comprise dans la définition! Voilà pourquoi cette approche
circulaire n’est pas isolée dans ma vitrine des clichés; elle est
dépassée et corrigée par de nombreuses autres approches, très linéaires (comme
plus loin le paramètre de la surprotection).
* Les
clichés les plus retors ne sont pas les surnoms, élogieux ou diffamants (comme «Tête de Turc»), mais les «natures artificielles» des «concepts
consacrés» et des titres officiels (comme «Prince
Sérénissime», «Lord»)... En Angleterre, chaque année la liste
des «anoblis» pour mérite exceptionnel s’allonge: cela révèle
le caractère «artificiel» de toutes les «natures»
aristocratiques…
- Déjà
au Moyen Age, un penseur exprimait des doutes
- sur les
«êtres fictifs» mais il prit de grands risques
* Les
«natures artificielles», dénoncées ici, ont été critiquées le plus
explicitement par un courageux philosophe anglais du XIII ème siècle, Guillaume
d’Ockham. Dans son «principe d’économie» il déclara:
«On
ne doit jamais multiplier les êtres sans nécessité».
Selon
lui, notre croyance populaire (et scolastique) que toute expression verbale
correspond à une réalité est fausse et trompeuse. Exemple
d’erreur: puisque
le mot «âme» existe, croire qu’il désigne une réalité qui fonctionne.
Pour
ce penseur, lucide et courageux, le mot n’est pas la preuve de l’existence de
la chose !
Notre
philosophe conseilla donc d’éliminer les «entités inutiles», voire
nuisibles, comme l’infaillibilité de telle ou telle autorité, temporelle ou
spirituelle, ou encore l‘immortalité de l’âme, impossible à démontrer par l'expérience…
Ses
adversaires ont appelé cette hygiène mentale «le rasoir
d’Ockham» !
Ce
rasoir est utilisé de plus en plus de nos jours par les matérialistes et les
existentialistes, qui traquent tous nos fantasmes ou nos essences spirituelles
(comme la croyance à l’intervention des anges ou des démons…). Mais au Moyen
Age, il était dangereux de contredire le clergé et les professeurs officiels de
l’Université. Guillaume d’Ockham a dû fuir l’Angleterre et se cacher à Munich…
* Même
mise en garde contre les «essences» par le métaphysicien du
vingtième siècle, Gilbert Ryle. Dans «la notion d’esprit» 35,
il dénonce une séquelle des théories
cartésiennes.
Aujourd’hui
ce n’est pas encore reconnu comme une erreur d’utiliser la fiction des
«êtres artificiels» et des hypostases (comme celle du «Saint
Esprit»), de continuer les façons de penser du Moyen Age…
Les
«effets clichés» créent des situations culturelles
Les
interférences entre nature et fonction, positives ou négatives, on les appelle des
«faits culturels»: ce sont des situations qui se comprennent
difficilement de l’extérieur d’un groupe donné et que personne ne peut juger,
approuver ou refuser, selon son code de morale individuelle.
*
Les «effets clichés»
créent en effet des situations sociales, couronnées par des «natures
artificielles»: j’ai noté plus haut le cas du Malgré Nous français
en uniforme allemand !
* Qui
voudrait par exemple profiter aujourd’hui des récompenses des Jeux Olympiques
de Sparte ? Le vainqueur recevait le droit…de combattre en première ligne
dans les futures guerres ! Dans ce cas, le «faire» du champion
s’était transfiguré en «être» du «héros ou demi-dieu»,
en «nature artificielle» donc.
Nous
parlons en Europe de notre «âme», d’autres sociétés ignorent cette
«nature artificielle» : personne n’a le droit de condamner ces
choix ! N’avons-nous pas le devoir de tolérer les institutions de peuples
que nous ne comprenons pas ? De pays qui fabriquent et conservent
l’armement nucléaire (comme nous-mêmes le faisons) ?
Tant
que ces formes de «faire» et «d’être» se déroulent loin
de la France, elles ne font pas problème. Par contre les excisions, par
exemple, pratiquées encore sur beaucoup de filles africaines dans notre pays,
sont sévèrement punies par nos lois. La polygamie est interdite chez nous mais
tolérée quand il s’agit d’immigrés…
* On
ne sait pas en France comment fonctionne le tribalisme, très fort encore en Orient,
en Inde en parti- culier. Le livre récent36 de la Pakistanaise Mukhtar
Mai raconte comment elle, de la tribu des paysans, a été punie par les
«seigneurs» de la tribu dominante du lieu pour le comportement de son
jeune frère qui avait commis le crime de sourire à une fille de cette «noble»
tribu. Les six juges tribaux ont décidé de violer Mukthar collectivement au su
de tous, sachant bien que c’était une
façon de la pousser au suicide ! Elle a réagi à son malheur horrible en
faisant autour d’elle une campagne d’alphabétisation des femmes du village,
signalant que l’ignorance des villageoises explique et excuse de tels crimes
mais que la loi pakistanaise les punit. Les violeurs ont été
arrêtés… Mukhtar a été indemnisée
… Une
journaliste française a recueilli le témoignage de cette célèbre victime… et à
présent les instances internationales invitent Mukhtar Mai à expliquer son
action...
Le
cliché «honneur» (ou
«déshonneur») est sans doute celui qui a fait le plus de victimes
dans le monde: pensons aux milliers de duels qui ont coûté la vie à une
partie de la jeunesse. Racine et Corneille
utilisaient intensément ce concept, selon l’air du temps, sans se douter qu’ils
brassaient de l’air et non des valeurs. Des statuts sociaux existent toujours,
qui vivent de ce concept stéréotypé, comme nos hiérarchies sociales,
politiques, militaires ou ecclésiastiques: la révélation d’un petit point faible suffit à faire scandale et à
dégrader un cadre d’un jour à l’autre (ou un candidat à la Présidence de la
République Française). Comment ne pas penser à l’affaire Alfred Dreyfus ?
J’ai
beaucoup apprécié que Bertrand Russel, dans ses «Essais sceptiques»37,
après une enquête sur les mariages dans le monde, ait appelé le «péché» un
«concept géographique», valable d’un côté des Pyrénées mais non de
l’autre côté … Il aurait pu écrire que le terme «honneur» est lui
aussi un «concept géographique» ou plutôt un
«cliché».
Les
«crimes d’honneur» qui consistent pour un mari, dans quelques
régions de l’Inde, à tuer sa femme en l'incendiant dans la cuisine, échappent
encore à des poursuites judiciaires (il s’agit en général d’une question de
dot). Dans les milieux traditionnels qui dramatisent les règles morales ou religieuses, c’est un
devoir de tuer un frère ou un fils apostat pour sauver l’honneur de la famille
!
Le
crime de déshonneur fonctionne encore, par exemple dans la région du Congo,
proche du Ruanda; des bandes inorganisées y sévissent en pillant et en
incendiant des villages, tuant les hommes et violant des femmes et des
fillettes… Drames supplémentaires: selon les coutumes africaines, les
femmes violées et leur descendances sont déshonorées. Devenues impures par le
viol, elles et leurs filles sont chassées par le patriarche, souvent livrées à
la prostitution… et donc au sida !
(Je
signale en passant que le cliché «pur/impur» tue le plus de
personnes dans notre monde hypocrite.)
Les
concepts d’honneur et de déshonneur se comportent comme des microbes
contagieux. Fréquenter des milieux honorables vous fait monter dans l’ascenseur
social. Inversement vous vous déclassez si l’on vous voit en compagnie de gens de mauvaises mœurs
! Les
enfants sont «honteux» si les parents vivent scandaleusement. Avez-vous
lu le témoignage poignant de Taslima Nashreen ? Cette intellectuelle du Bangladesch
a décrit, dans son roman, le malheur de
son père, médecin, agressé et mutilé sexuellement par un groupe religieux,
ennemi du sien. Elle vit à présent en Occident car chez elle, elle serait punie
de mort pour avoir raconté au monde entier, par son livre «Lajja»
(«La honte»), les événements tragiques des rivalités religieuses de
son pays.
Dans
les pays totalitaires, les victimes savent qu’on attend d’elles le silence du
tombeau : si elles parlent, comme Taslima, elles mettent leur vie en jeu !
Tout cela «au nom de l’honneur» !
* Pour
réfléchir au concept d’«honneur», je conseille de méditer les
belles leçons d’humilité que nous a données le philosophe Paul Léautaud,
écrivain infatigable, critique littéraire pendant cinquante ans ! Son
originalité ? Il refusait systématiquement toute distinction, tout honneur
public, même celui d’être publié. Il négligeait ses comptes et ne s'intéressait
pas à l’argent. Il avait compris que le mot «honneur» est un
cliché, un signe extérieur qui cache beaucoup de réalités intérieures: et
il n’aimait pas cacher, ses écrits intimes sont même impudiques ! Il écrivait pour lui-même et laissait traîner
des milliers de feuilles manuscrites (à la plume d’oie) qu’une amie a publiées
par la suite. Il était athée, mais disait: «La seule foi qui me
reste, le dictionnaire» ! Déçu par les hommes, il voua sa vie à des centaines
de bêtes qu’il nourrissait et soignait… Il
me fait penser à Diogène et à son tonneau.
* Il
faut aussi se poser la question: que serait une langue, rasée par le
réflexe Ockham, qui s’interdirait
d'utiliser des clichés, des a priori, des expressions consacrées, des figures
de style, des fantasmes personnels ou des rêves utopiques collectifs …? Ce
serait sans doute le langage aux prétentions géométriques (à la façon des
traités38 de Spinoza) ou un
discours de froid rationalisme ! Bref, ce serait très mécanique, donc peu français,
peu humain !
Bien
entendu, cette peur d’un parler trop rationnel ne doit pas nous empêcher de détecter les pièges mentaux des discours
trop humains dont nous sommes les victimes …
* Mais
tous les événements n’ont pas le
caractère de particularité légitime : ils ne peuvent pas être acceptés
tels quels comme culturels et sans critique Les récentes guerres nous livrent
en grand nombre des faits qui n’avaient rien de culturels, que le Tribunal de
Nuremberg a classés comme «crimes contre l'humanité» ou
«crimes de guerre» et dont j’ai été l’une des millions de victimes… Dans
ces cas extrêmes, il n'est pas interdit de juger les faits, au contraire…
- La ruse qui consiste à
inventer une «nature artificielle» pour valoriser une
- «fonction quelconque»
est vraiment universelle
La
stratégie qui consiste à se confectionner une nouvelle «nature
artificielle» en magnifiant une fonction, n'est pas spécifique de la
Russie de Krouchtchev.
* On
la retrouve aujourd’hui aux Etats-Unis. Dans un livre récent39, Glaes
Ryn, professeur catholique en sciences politiques de Washington, découvre
l’«Amérique la Vertueuse : la crise de la démocratie et la recherche
de l’Empire». Pour les penseurs conservateurs, l’Amérique, par son passé
et par ses succès, est une nation exceptionnelle fondée sur un principe
universel. Sa responsabilité est donc de délivrer le monde du mal. C’est une
mission d’ordre divin… Ici l’on passe donc aussi d’abord du «faire»
(action passée efficace) à l'«être» (peuple exceptionnel,
missionné par Dieu) puis de cet «être» on redescend au «faire» (délivrer le monde du
mal).
* En
France, Nicole Guérin, universitaire à Caen et spécialiste des Etats-Unis, montre
que le peuple américain s’identifie au peuple élu, qui a une mission à
accomplir. La conscience d’être une nation exceptionnelle, voilà l'un des
piliers fondateurs des Etats-Unis; elle continue à fonctionner et à
influencer les comportements individuels et la politique du pays. La formule
qui a été efficace pour annexer le Texas
en 1845, est devenue le cliché triomphant de l’américain et de ses
leaders : «c’est notre destinée manifeste d’annexer le Texas… de
sauver le monde de l’axe du mal… d’installer la démocratie en Irak»
! Selon Nicole Guérin, ce cliché conquérant, produit une forme de guerre
sacrée, de Jihad à l'américaine ! Bien entendu, le recours au cliché n'est pas
vécu ainsi par les conservateurs chrétiens, de plus en plus nombreux aux
Etats-Unis: pour eux, cette stratégie est efficace et victorieuse !
* Pour
l’historien américain, Christopher Lasch, «la culture du narcissisme»40
des Etatsuniens les rend incapables d'admirer d’autres populations et de les
comprendre. Voilà ce qui alimente leur arrogance insupportable…
* Dans
de telles pulsions d’auto-admiration, la «nature artificielle» des
sauveurs est sacrée : elle peut donc parrainer des campagnes de
violence ! Elle justifie n’importe quelle «fonction», même la
guerre préventive déclarée à un dictateur lointain au Moyen Orient, même la
violation des règles des droits de l’homme, même des crimes contre l’humanité,
même le terrorisme d’Etat … Là aussi l’on passe d’abord du «faire»
glorieux à un «être» de peuple élu, puis de cette qualité
prestigieuse, de cet «être» triomphant, l’on passe au
«faire» de la guerre sacrée. On rejoint ici la structure théocratique :
on dit obéir à la volonté de Dieu pour justifier les violences et même les
croisades et les guerres ! On peut aussi parler de structure très
pyramidale, d’une mobilisation totalitaire...
* C’est
ainsi qu’il y a un demi-siècle, la race aryenne, déclarée la seule digne de conquérir
la planète, s’était donné une religion de salut de l’humanité qui a tourné la
tête à des millions de jeunes allemands,
allumant dans leurs cœurs des désirs fous de puissance…
J’ai
assisté à ce drame, bien malgré moi, et j’ai vécu les événements de cette entreprise
gigantesque d'émotionnement, savamment organisée. J’ai constaté que le soldat
allemand de base restait assez indifférent aux grands mots de la propagande,
que le conditionnement au nazisme venait principalement des cadres,
administrateurs civils, officiers de haut rang ! Partout pourtant, chaque
allemand criait «Heil Hitler» en entrant dans un bureau: pour
sauver sa peau d’abord, par conviction pour les nazis convaincus !
Mécanisme encore inconnu
: la contagion
charismatique
* Le nazi, au vu de son efficacité, de son
«faire» exceptionnel (mobilisant 8 millions de chômeurs en
Allemagne grâce aux grands travaux publics comme les autoroutes), se sentait
d’une qualité supérieure; son «être» était ancré dans
l’aristocratie valorisante de l’élite du peuple allemand, de l’élite qui, après
la victoire, comptait faire fortune à un poste élevé ! La «nature»
noble cherche à exercer une «fonction» noble, bien rémunérée !
Un «être»
supérieur n’a pas à perdre le temps à de petits boulots ou à des occupations
subalternes, il ne va pas se salir les mains: il ne peut
«faire» que de l’extraordinaire !
* Voilà
aussi la clé du délire des gourous et des leaders paranoïaques:
«Créez vous, avec des titres ronflants, une nature surhumaine. Tout
le monde attendra de vous des fonctions surhumaines de guérisseur, de thaumaturge,
de sauveur… Tout le monde vous honorera et voudra que vous viviez dans les
privilèges de la fortune !»
* Voici
un exemple qui illustre cet enchaînement de la contagion charismatique. Durant
des années, le mulhousien André Biry, dont je parlerai plus loin à propos de la
manipulation surprotectrice, s’était entouré d'amis à qui il pouvait rendre des
services et qui ont fini par le trouver extraordinaire. Il écrivit un livre
pour faire connaître sa nouvelle théorie. Il commence par se féliciter (page
31) «La psychanalyse objectialiste est la seule science exacte, c’est la
découverte du fonctionnement de l’homme». Puis il débite ce
théorème monstrueux: «L’inconscient, c’est l’objectivité»
(page 32). Son narcissisme est délirant: «Je sais ce qu’il y a
à faire pour qu’une famille soit heureuse» (page 43). Son auto-admiration
est contagieuse: tout son entourage se met à chanter ses louanges, sa
gloire…L’une de ses premières disciples, Rosette, trente ans, déclare à ses
parents éberlués :«André est Dieu» (page 46).
* Autrement
dit, sans créer des clichés, des «natures artificielles», de
«parfait», d’«extraordinaire», de «génie»….
impossible de devenir quelqu’un de grand,
de riche, un héros !
Il
est temps que nous prenions conscience du piège mental que constitue le
triomphe de la manipulation par la captation artificielle de prestige,
politique ou religieux, triomphe millénaire ! Des «natures
artificielles», des clichés de glorification, des discours de bois, des
incantations rituelles…sont toujours en jeu dans les cultes de la
personnalité !
* A
la base de cette domination par une «classe supérieure» ou
par un leader d’une nation, élue par Dieu, se trouve le mécanisme signalé par
le philosophe et sociologue Pierre Bourdieu, «La reproduction»41.
Pour lui, les manières quotidiennes d’«être» et de
«faire» d’une population produisent l’incorporation mentale de ses
structures sociales dans l’inconscient de chaque habitant.
Le
berger de l’Atlas, par exemple, se dit gardien de chèvres (c’est son
«être»); les bêtes appartiennent aux gens du village. Il
applique les pratiques de son métier (c’est son «faire»). Il sait
aussi qu’il dépend des propriétaires, qu’il n’est qu’un ouvrier parmi d’autres
ouvriers: ce clivage social entre les nombreux dominés et deux ou trois
dominants du bled, il l’accepte par nécessité et ainsi lui-même contribue à «reproduire»
et à conserver cette société hiérarchisée… Le «pouvoir symbolique»
des volontés de petits seigneurs des lieux ne se discute pas et en cas
d’opposition, se fait violence… Cette menace de violences de l’amont sur l’aval –
par la fallagha (cinquante coups de bâton sur la plante des pieds) - est vécue
par le berger comme «signe d'autorité»…
Mais
la menace peut aussi venir de l’aval, de la résistance aux ordres. Pensons à la
désobéissance qu’avait opposée Guillaume Tell au Bailli de Habsbourg en
refusant de saluer le chapeau de Gessler, exposé à cet effet au public. La «violence
symbolique» de ce petit geste - ou de non geste – a déclenché un cycle de
violences qui a abouti à la mort de Gessler. Meurtre fondateur d’où est sortie
en quelques siècles la Suisse actuelle.
Les
termes que nous utilisons dans nos pensées et nos explications (comme
«c’est son droit ou son devoir, la règle ou la coutume…») possèdent
donc une «violence symbolique» qui oblige les gens à se comporter
selon le modèle social dominant et contribuent à la conservation du système
établi. Mais cette contrainte virtuelle fonctionne seulement quand nous ignorons
son mécanisme … (Le berger de l’Atlas ne peut pas constater que son obéissance
et son langage contribuent à conserver le système du caïdat en place dans sa
vallée). La plupart des clichés de justification ( traditions, obéissance aux
coutumes, conformisme …) produisent une violence
symbolique, parce qu’ils ne sont pas exprimés en tant qu’ «étiquettes de
bouteilles vides», mais comme armes rhétoriques pour ou contre un
pouvoir …
Pour
conserver un système, les clichés sont donc des alliés sûrs…indispensables
même. C’est ainsi que l'apprentissage scolaire apporte aux enfants les lots de
clichés en cours dans la société ambiante et consacre les valeurs de l’élite du
pays… Lors d’une visite que j’ai faite en 1972 dans une école d’un village
berbère de l'Atlas marocain, j’ai entendu un écolier à qui le maître avait
demandé d’imaginer une phrase avec le verbe «manger», dire
ceci: «Ma sœur qui attend un enfant va souvent manger de la terre
dans la palmeraie». Aucune surprise dans la classe: c’est que la
«géophagie» - le rite qui consiste à capter les forces de la nature
en mangeant de la terre à un endroit sacré – était courante dans la région et
l’école transmet les coutumes locales (selon mes renseignements de 1998, les
sages-femmes, formées par le gouvernement, ont mis fin à cette coutume
anti-hygiénique…) L’idée de géophagie était donc une «étiquette de
bouteille vide», un cliché local. Un médecin d’Agadir, le Dr Le Muet,
avait contribué à dégonfler ce mythe avec sa thèse de doctorat sur la
géophagie.
* Dans
nos écoles françaises, les clichés des simplismes inévitables sévissent surtout
dans le Primaire mais diminuent dans le Secondaire pour être dénoncés de plus
en plus au niveau Universitaire …
* Parler
à l’aide de «natures artificielles» ou d’«entités
essentialistes», c’est parler comme les dominants, comme les
prêtres… c’est se porter candidat à des fonctions supérieures de
commandement… parfois à des responsabilités de réformateurs. Parler savamment,
c’est en même temps, se distinguer, se faire admirer, se faire classer dans une
hiérarchie supérieure… C’est enclencher autour de soi les réflexes de contagion
admirative, clé de toute réussite.
Les
ambitieux trouvent d’emblée les techniques de mise en valeur … L’air du temps les
encourage à taire leurs faiblesses et à simuler les attitudes prometteuses…
La
captation charismatique est devenue un sport international que les médias
excellent à encourager: la
publicité triomphe et risque de devenir la réflexe de chacun ! L’école,
qui enseigne l’art des CV narcissiques, est complice.
En
résumé, comment détecter les clichés ? Comment
s’en servir ? Comment s’en protéger ?
* Comment
se servir de la définition analogique d’«étiquette de bouteille
vide» des clichés ?
* Comment déjouer les pièges que nous posent nos
regards, dominés par notre esprit ?
*
Comment déjouer les pièges que nous posent les paroles, dominées par notre
coeur ?
*
Comment résister à la fascination qu’exercent nos idoles ?
* Comment
détecter les dangers que représentent «les hommes et les
femmes-clichés» ?
* Comment
distinguer la «nature humaine» de ses multiples
«fonctions» quand celles-ci sont déguisées en «natures
artificielles» ?
*
Comment profiter de l’«effet cliché» pour notre
promotion ?
* Comment
pouvons-nous éviter d’être surprotégés ?
A
présent chaque lecteur est invité à appliquer ces techniques en choisissant son
parcours au milieu des thèmes variés des chapitres suivants.
Chapitre
V
Les mots «âme» et
«esprit» à la frontière
entre sacré et profane
Dans
les pays dits occidentaux, le comble de la confusion est créé par le concept
«être humain». La nature (humaine) surdétermine la fonction
(être vivant) et invente le cliché «âme», garantie d’éternité et
pilier des religions.
* Pour Aristote, l’esclave n’a pas d’âme, il participe
seulement de l’âme de son maître.
* L’âme est «notre fétiche identitaire» selon la
géniale Françoise Dolto dans son analyse de l’Evangile42... L'âme, voilà
un terme à déconstruire selon les règles de Jacques Derrida. D’urgence.
* Je
me souviens à ce propos du lendemain de notre arrivée au Maroc en 1963. Notre
logeuse à Inezgane, près d’Agadir, Madame Billet, française ayant toujours vécu
en Afrique et bonne catholique, nous a présenté son homme à tout faire, Moulay.
«Faites attention, ne fraternisez pas trop avec ces gens:
d’ailleurs, ces gens n’ont pas d’âme !» Durant des années, j’ai embauché ce Moulay de
temps en temps pour des travaux de
jardinage et nous avons tous fraternisé…
Cela
me rappelait la célèbre «Controverse de Valladolid» où, en 1550, un
légat du Pape et un théologien italien ont discuté pour savoir si les gens, rencontrés
en Amérique Centrale, avaient une âme, oui ou non, et pouvaient être baptisés
!
Conclusion : oui.
En 1867 le Révérend B. H. Payne, aux
Etats-Unis, aboutit à la conclusion inverse … en décrétant que le nègre est
«un animal privé d’âme» …
Pour
un autre auteur, Carroll, «aucun sang mêlé n’a d’âme», «le
fait qu’Alexandre Dumas ait possédé une belle intelligence ne démontre pas qu’il
eût une âme.».
* Martin
Gardner, dans sa thèse «Les magiciens démasqués», rappelle, p.189,
que durant la seconde guerre mondiale la Croix Rouge a dû organiser deux
banques séparées de plasma sanguin, l’une réservée aux blancs, l'autre aux
nègres, bien que le plasma fût identique !
* Pour
les Témoins de Jéhovah, le sang, c’est l’âme : il ne faut donc pas mélanger
ce «liquide sacré» avec le sang d’autres personnes. Plutôt mourir
que de se laisser transfuser !
* La
mort récente de Rosa Parks (92 ans en 2005) à Detroit nous rappelle qu’en 1950,
la ségrégation raciale fonctionnait encore aux Etats-Unis : c’est elle, la
première, à avoir refusé de céder sa place dans le bus à un blanc; ce
scandale avait déclenché une grève des bus par les gens de couleur et, par
l’effet boule de neige, la vocation de Martin Luther King… ainsi que la
suppression des lois sur la ségrégation.
Bref, nos évidences chrétiennes sur notre «âme»,
blanche ou noire, relèvent de notre
histoire culturelle et ne peuvent pas être jugées de l’extérieur !
* Chacun est libre de s’attribuer une âme ou non … ou
n’importe quelle «nature artificielle» ! Des écrivains réclament pour la société un
«supplément d’âme» … Lamartine se demandait: «Objets
inanimés, avez-vous donc une âme ?». André Malraux, agnostique,
s’est demandé, au début de son livre «La condition humaine» 43:
«Que
faire d’une âme s’il n’y a ni Dieu ni Christ ?»
* Entendu ces jours-ci: «Tu habites une
résidence toute neuve qui n’a pas d’âme; je préfère rester dans mon vieil
appartement: celui-là au moins a une âme» ! Selon la pub,
l’«eau minérale de Wattwiller a une âme» !
* Mais
attention ! Tout le monde croit que le recours aux «natures
artificielles» ne comporte aucun risque: j'espère avoir montré,
comme Guillaume d’Ockam, qu’il s’agit presque toujours d’une maladresse de
langage et que celle-ci peut avoir des
effets désastreux !
* C’est
souvent le cliché «esprit», obsession du penseur Hegel qui
l’appelait «Geist», qui remplace le mot «âme». L'esprit
andalou, chanté par Garcia Lorca, s’appelle «duente», la transe qui
anime les danseuses de Flamenco.
* La
croyance en un «esprit», voilà une séquelle de l’animisme archaïque,
expression des tabous et des totems et origine de nos religions, selon le «Rameau
d’or»44 de Sir James Frazer. Nous en gardons tous un dépôt
dans un recoin de notre cœur… et, comme ce Frazer, nous aimons nous comparer aux
«sauvages ignorants» !
* Influencer
les «esprits», voilà la mission des rites du Vaudou en Amérique du
Sud et au Bénin… Penser aussi aux fétichismes, aux exorcismes… aux prières et au
credo des chrétiens.
* Pour
les Rosicruciens, «l’égrégore»
est un monde invisible d’anges et de démons, le monde de l’enfer, du purgatoire et du paradis… mais
aussi des «esprits» des grands hommes, avec lesquels il est
possible de communiquer à minuit !
* Je
ne peux m’empêcher de penser à ce qui nous est arrivé quand nous vivions à
Agadir: deux fois par an venait le chasseur d’esprits, muni d’un
encensoir. Il projetait la fumée dans les recoins les plus sombres de notre
appartement, puis avant de ressortir il tendait la main: il fallait le payer pour nous avoir débarrassés
des djinns. L’encens me rappelait mes aventures d’enfant de chœur à l’église
Saint-Maurice: je pouvais difficilement critiquer le chasseur de djinns
sans critiquer les prêtres catholiques qui manient l’encensoir tous les
dimanches !
* L’étude des mouvements religieux en 1980 m’a
révélé les traditions des groupes de spécialistes de la Kabale Juive. Ce qui
m’avait choqué était leur mise en garde
contre les pollutions nocturnes, pourtant involontaires. Elles sont dangereuses
parce quelles permettent à des «dibouks», des êtres diaboliques, de
se reproduire !
* Pour
l’épistémologue Gilbert Ryn, «la notion d’esprit»45 ne
résiste pas «au rasoir d’Ockham» qui traque les mythes et les essentialismes,
comme l’«immortalité de l’âme» impossible à démontrer ou la
«génération spontanée» à laquelle croyait encore Aristote mais que
notre Pasteur a rayée du dictionnaire.
* J’ai
aussi pris connaissance avec intérêt de l’«Essai
sur le «don»46 de Marcel Mauss. Ces recherches montrent
que l’archaïsme était la réalité du monde pour nos ancêtres lointains :
pour les animistes, la chose donnée contenait le «mana» du
donateur. Donc donner, c’était donner de soi. Et recevoir un don, c’était
recevoir une part de l’esprit du partenaire … Encore aujourd’hui, un sou, reçu
d’une personne aimée, vaut plus qu’un cadeau riche de la part d’un parent
honni…
Le
rayonnement de l’«être spirituel» est-il contagieux ? Nos
échanges de cadeaux lors des fêtes sont une survivance de cette mentalité
archaïque: recevoir nous oblige à donner… être invités nous oblige à
inviter. Le jumelage des villes est l’échange de dons … Actuellement les
commerçants offrent déjà des cadeaux ou des primes aux clients avant tout
achat, comptant sur la réciprocité des termes de l’échange…
Bref,
selon Marcel Mauss, un don reste une «obligation volontaire» :
cet oxymore résume la formule qui anime nos codes de politesse, de mondanités,
même du commerce...et de la diplomatie. Nos
calendriers placent un « esprit » dans nos perceptions des jours, un
«saint du jour» à fêter et à invoquer dans nos prières pour régler
nos problèmes; c’est le «mana» des martyrs, apôtres ou modèles…qui se transmet ainsi et que nous
mobilisons.
Mes
parents croyaient aux «grâces» spéciales, aux «indulgences»
gagnées par les prières, adressées à certains saints lors de pèlerinages
célèbres… Ils ont rapporté d’un voyage à Rome en 1953 un beau certificat qui
leur accordait l’«indulgence plénière in articulo
mortis» pour eux et pour leurs enfants (je suis donc concerné) …
* Mais
le terme «esprit» est devenu
au fil des siècles non plus l’expression d’une croyance en une
«entité» réelle, mais une
vague référence à un ensemble de qualités. Ainsi tout le monde est censé
respecter l’«esprit du temps ou de la patrie », les artistes
et écrivains surtout. Montesquieu a remarquablement analysé «l’esprit des
lois». Dans les querelles d’interprétations, le désaccord est total entre les avocats qui jugent les
faits ou les textes « selon l’esprit ou selon la lettre». Mais chacun
comprend le mot à sa façon. Les «mots d’esprit» nous confèrent du
prestige en société…
* Des
milliers de légendes et de mythes mettent en scène des fantômes, des revenants,
des zombis, des «esprits frappeurs», des sorciers (voir Harry Potter47),
des magiciens, des réincarnations…Les livres et films sur de tels sujets
mystiques rapportent des fortunes à leurs auteurs (pensez au «Da Vinci
Code»48)…
* Bref,
l’«esprit», voilà un serviteur à tout faire, ce qui
caractérise les stéréotypes. Le «Dictionnaire Larousse sur les
proverbes, sentences et maximes»
aligne 30 usages du terme «esprit»… Bien entendu, personne ne peut
arbitrer les différends abrupts qui existent chez ceux qui croient au ciel et
ceux qui n’y croient pas: chacun est libre, en France du moins, de croire
à l’action des «esprits» sur son destin.
Que signifient ces promotions de la
fonction en nature dans la pratique de la vie actuelle ?
Attention d’abord à la stabilisation artificielle du
«faire» en «être»,
caractéristique de l’homme-cliché, investi par sa «fonction» extraordinaire
jusqu’à oublier sa «nature» ordinaire ! Il se forme un
équilibre instable avec des dilemmes en série, souvent dramatiques. Deux
exemples.
* Le
mariage civil à la Mairie est ressenti comme une «fonction»,
réversible, renouvelable donc: il est profane, non dramatique. Mais le
mariage religieux est sacralisé chez les catholiques, dramatisé au point d'empêcher toute
séparation, tout remariage. Le lien marital – ou la «fonction»
maritale – est devenu une «nature», par la grâce d’un sacrement,
établi par Dieu, ineffaçable jusqu’à la mort.
Le
sacrement opère la soudure entre le
faire et l’être et produit, non une alliance entre deux personnes, mais
un alliage entre fonction et nature (comme celui du cuivre et de l’étain dans
les cloches) aux composants inséparables. Le Pacs laïcise l’union maritale en
cassant la soudure: il isole la fonction (de mise en ménage) de la nature
mystique (lien inflexible créé par Dieu) et devient dans l’imaginaire des
partenaires un «sacrement civil», très flexible.
Graves
crises de conscience: le divorcé remarié est en état de péché mortel
et ne peut s’approcher du saint sacrement de la communion (même si les curés
sont de plus en plus tolérants en la matière depuis qu’ils voient se vider
leurs églises). Les règles d’administration des sacrements sont très
moralisatrices et donc sacrificielles, faisant souffrir les croyants,
«brebis égarées», en réalité des «hommes-clichés» !
Quel scandale figure alors le «mariage homosexuel» pour les
conservateurs chrétiens ! Selon Jacques Derrida, il serait temps de
renoncer au concept de «mariage» dans tous les cas, de le déconstruire,
et de chercher un terme neutre…
*Même
mécanisme rigide pour le sacrement de l’ordination des prêtres catholiques,
considéré
comme ayant conféré une «nature» irréversible: le prêtre, même
revenu à l’état profane, même marié,
même père de plusieurs enfants, a appris à dire qu’il reste prêtre jusqu’à la
mort ! Sa «nature sacerdotale» est plus signifiante que la
«fonction effectivement exercée».Voilà surtout, en soutane,
l’archétype de l'«homme-cliché» de nos cités.
La
puissante idole qui demande des sacrifices dans de tels cas, ce n’est pas Dieu,
c’est l’institution religieuse,
l’Eglise, dispensatrice et gestionnaire des «sacrements»: son
autorité et sa gloire valent tous les malheurs existentiels des serviteurs et
des fidèles. Les sacrements ont comme effet de créer des «natures artificielles»:
le baptême fait de nous des catholiques ou des orthodoxes, l’ordination fait de
nous des prêtres à vie…
Les
protestants ont dédramatisé ce problème en refusant de croire à l’«être
supérieur
du prêtre» ! Ils ont démythifié le cliché pastoral.
* Dans
ces deux sacrements, mariage et ordination, sans parler du vœu de chasteté des
prêtres, les dilemmes sont inévitables: les gens commencent à se
culpabiliser ou à chercher une victime émissaire (le conjoint, l’évêque,
l’amant ou la maîtresse, les enfants…).
Je
conclus que la dramatisation autour du sacré, en religion comme en politique,
est inévitable et peut pousser à la violence: au suicide ou au meurtre … au
terrorisme par kamikazes, au génocide
organisé. René Girard 29 n’est pas assez lu, qui constate que
«la violence, c’est le sacré»: blasphémez en public un saint
homme du lieu et vous risquez votre vie (à Bagdad surtout) ! Mais les
gens croient vivre en paix en se soumettant à une hiérarchie sacrée et sont
étonnés de subir des crises meurtrières…
La
plupart du temps, la religion sert d’alibi à l’explosion de violences civiles.
Nos
malheurs, disons «naturels» et inévitables, comme les maladies,
sont déjà assez nombreux. Pourquoi tomber en plus dans des malheurs
«artificiels» et évitables, dus à nos affiliations à des
institutions ou à des associations surprotectrices, politiques, religieuses,
sportives… ? Nous y risquons d’être confrontés au «sacré», de
violer secrètement nos vœux publics et de tomber dans des situations dramatiques du type
«ou bien tu rentres dans les rangs… ou bien tu meurs»…
* Autres
cas de la confusion nature/fonction, déjà mentionnée plus haut : encore
beaucoup d’aristocrates se prennent pour une catégorie supérieure d’humains et
évitent de fréquenter des gens non nobles, de se marier à des roturiers !
L’ancienne «fonction» féodale de «Seigneur», de «Prince» ou de «Marquis» a été promue au rang de
«nature», de nature héréditaire même. Les fantasmes d’auto-valorisation
sont allés jusqu’à parler d'un «sang noble ou bleu»… ! Et la
foule adore les romans et les films de princes et de princesses (pensons au
culte de Diana !)… elle croit en la réalité des «natures
artificielles», sans comprendre qu’il s’agit de fantasmes qui
n’existent que sous nos crânes !
Beaucoup
d’officiers, de ministres ou de patrons... se prennent pour des hommes de
qualité supérieure et se donnent des droits, des privilèges surtout ou, pour
les vieux jours, des parachutes dorés … Ils accordent un minimum d’égard aux besoins de la troupe qui leur a été confiée. Le
sentiment de supériorité de ces « êtres d’élite» leur permet de
licencier sans état d’âme des milliers d’ouvriers et d’employés …
Durant
la guerre, dans l’armée, j’ai rencontré, du côté allemand comme du côté russe, des
gradés qui me demandaient d’un ton autoritaire et arrogant de leur brosser le
portrait et je n’ai pas pu leur désobéir sans inconvénient. Les officiers
russes ne se croyaient même pas obligés de me remercier, même s’ils admiraient
leur portrait en le montrant fièrement à
la galerie. J’ai gardé un souvenir amer de telles attitudes hautaines, dans
lesquelles les hautes «natures fictives» des «supérieurs»
n’accordaient que des «fonctions serviles» aux
«inférieurs»…
* Cas
extrême: à leur mort, beaucoup d’empereurs chinois ou de pharaons
égyptiens se faisaient enterrer en compagnie de dizaines, voire de centaines de
personnes de leurs cours, ministres ou soldats … Ils pensaient
avoir droit à cette escorte sanglante…Pour le peuple, soumis et
adorateur, ces morts représentaient le poids d’honneur des disparus, leur «nature
divine» ! Même si ces faits sont incompréhensibles aujourd’hui pour
notre sensibilité, ils sont «culturels» et à accepter tels quels.
La confusion nature/fonction a souvent des conséquences dramatiques,
voire génocidaires
Que
de mythes et de drames naissent de cette confusion
«fonction/nature» ! Et il ne s’agit pas toujours de
promotion honorifique de la fonction en nature : l’inverse est tout
aussi fréquent, la dégradation de la nature (honteuse) en fonction (à
persécuter).
Rappel:
les officiers nazis enseignaient que les Russes étaient des alcooliques, des
dégénérés qui ne méritaient donc pas de vivre : du «faire» on
conclut à la qualité de l’«être»... Voir l’exemple déjà cité d’un
meurtrier qui n’arrivait pas à faire oublier son passé, même après sa
sortie de prison: la fonction de tueur (qui a duré cinq
minutes) s’est transformée en nature (qui dure toute la vie). Du faire (il a
tué) on passe à l’être (il est un tueur).
* Le
handicap, est-ce une nature ou une fonction ? A lire le jeune Infirme
Moteur Cérébral (IMC), Alexandre Jollien, qui a vécu dix sept ans en
institution spécialisée avant d’entreprendre des études de philosophie à
l'université et qui a publié «Eloge de la faiblesse»49, nous comprenons que son handicap est une
«fonction» à surmonter, à exploiter, pour arriver à un digne niveau de «nature». Il nous révèle que «La philosophie – en tant que lutte
contre les clichés, les poncifs - m’a beaucoup aidé à opposer la raison à tout
ce fardeau de préjugés et de sentiments négatifs, à lutter contre l’irrationnel, la peur, la
cruauté.». Ce nouveau philosophe a transformé sa faiblesse physique en
force morale. Bravo ! Je suis heureux que l’Académie Française ait décerné
deux prix littéraires à pareille œuvre.
* Si vous rencontrez quelqu’un qui vit en athée,
ne fréquentant aucun culte, ne croyant en aucun Dieu, vous dites :
«C’est un athée» et, aujourd’hui, c’est fréquent : vous
l’acceptez au nom de la laïcité
française. Mais dans beaucoup de cultures anciennes ou de «républiques
religieuses», où le concept de laïcité est incompréhensible ou assimilée
à une sorte de folie, cette constatation d’«impiété» suffit à
condamner le mécréant à l’exil ou à la mort.
Le
terrorisme international actuel fait cette confusion entre «être»
et «faire»: l'«incroyant» ou le
«sceptique» est à éliminer,
partout et à tout prix, et cela jusqu’à ce que tout le monde soit croyant !
- Attention
aux identifications des «fonctions» collectives
- en une «nature»,
glorieuse ou honteuse
* Onze
joueurs de football se conduisent comme s’ils représentaient la France ou le
Brésil…! Si l’équipe est huée, ce sont quelques dizaines de joueurs qui
ont perdu le match mais la presse hurle avec de gros titres: «Une
fois de plus, la France a perdu la bataille contre le Brésil». La coutume
de chanter solennellement les hymnes nationaux des équipes en lice contribue à
dramatiser la rencontre et donc à faire l’équation: «Onze sportifs
honteux = la France honteuse» !
Le «faire» perdant des joueurs a été ainsi sublimé en un
seul «être» collectif: la France perdante.
* Le
patriotisme, réchauffé par la «Marseillaise» initiale, est capable
d’inventer cette identification ! Et c’est vrai, chaque joueur fait cette
identification à titre individuel et dit: «Je suis Français et j’ai perdu». Que
répondre sinon qu’il s’agit d’une fonction variable (on peut changer de
nationalité et on ne perd pas toujours) et non d’une nature invariable.
*
Le
chauvinisme, un des avatars du patriotisme, pollué par le racisme, se conduit
comme un communau- tarisme, comme une secte parfois: voilà le danger de
violences lors des affrontements. Je n’oublierai jamais le spectacle grotesque
auquel j’ai assisté pendant la guerre dans le bar d’un port: des marins
qui se sentaient forts parce que très nombreux se moquaient des aviateurs qui
arrivaient en petit nombre. Très vite les bouteilles volaient en l’air et
bientôt il fallut appeler les ambulances…
* C’est
qu’une communauté se comporte comme un gros chien, qui défend son territoire,
qui aboie quand un intrus s’approche, qui se lance dans la bataille violente
s’il croit son existence menacée… L’entraîneur a évidemment intérêt à souder son
équipe, à éviter les manœuvres individuelles de prestige…
Le public, lui, est
chauffé par la foule des supporters, caisse de résonance des émotions
d’admiration ou de rejet… N’oublions pas : les joueurs efficaces font
facilement fortune en quelques saisons… Bref, tout concourt actuellement à
transformer les stades en champs de bataille où se joue le prestige
international – et lucratif - d’une des deux équipes engagées…
Et le prestige, cette denrée universellement désirée, se comporte comme la nitroglycérine
:
Dans certains pays, fidèles aux structures tribales, les affrontements sur les stades sportifs dégénèrent vite en guerre des clans et le sang coule après une défaite: il s’agit de retrouver «l’honneur perdu» ! Les compétitions sportives en général, correctes et
pacifiques, sont-elles possibles seulement dans un climat démocratique
?
* Fonctionne
donc un côté sérieux, parfois
dramatique, de la dégradation de l’«être» en «faire»
ou vice versa. Non seulement sur les stades.
Nous sommes capables de rejeter toute une population de gens que nous appelons «des
tziganes, des bohémiens, des manouches…» (un «être»
permanent) parce qu’ils ont choisi le mode de vie des «gens du voyage»
(un «faire» particulier). Les nazis avaient décidé de les éliminer
et ils l’ont fait méthodiquement dans les camps d’extermination.
Comment
en arrive-t-on à persécuter l’autre, l’«être» dégradé en «faire»,
l’étranger vu en sous-homme ?
* Je
constate que des réformateurs ou des leaders totalitaires arrivent à éliminer
sans état d’âme des populations entières grâce à l’illusion de purifier leur
espace vital d’une «nature» indésirable, celle de bohémien, de
communiste ou de capitaliste, d’athée ou de juif. Comment ? En anéantissant
ceux qui représentent les «fonctions» honnies, les
hommes-clichés qui se comportent en
bohémiens, en commu- nistes, en capitalistes, en athées ou en juifs… J’espère
avoir montré que nous sommes tous des hommes-clichés… pour nos amis mais
surtout pour nos ennemis !
La
confusion entre nature et fonction des personnes de notre entourage, voilà donc
l’amorce des nos meurtres collectifs.
Pour
Mao Tse Toung, il suffisait de tuer la moitié de l’humanité par des bombes
atomiques, des milliards de personnes, pour qu’il ne reste plus enfin sur la
planète que des communistes !
On sait jusqu’à quelles horreurs sacrificielles
- et
industrielles - les nazis avaient poussé ce mécanisme de navette entre
«faire» et «être», dans l’adoration de l’idole de leur
illusoire race aryenne, par l'extermination systématique de la «race
juive» !
Voilà
le mécanisme mental qui permet d’expliquer pourquoi, en 1973, au Chili, le
Général Augusto Pinochet avait envoyé son armée pour bombarder le palais de ses
adversaires socialistes, comme Allende…L’« être » et le
«faire» de la Gauche étaient intolérables à ce chef de la
Droite : il a donc rayé les socialistes de son pays. La preuve de l’inefficacité
de ce mécanisme de tri violent de la population, c’est qu’en 2005, la
socialiste, Mme Bachelet, une fille d’un général que le général Pinochet avait
fait torturer et tuer, est devenue la Présidente de la République du Chili.
* Dans
la confusion fonction/nature dans laquelle nous vivons, il nous est impossible
de comprendre qu’en tuant un socialiste, on ne tue pas l’idée de socialisme.
La
paix mondiale dépend donc, entre autres facteurs, de notre capacité de dépister
les confusions nature/fonction d’où surgissent nos idées reçues et nos perceptions
d’hommes-clichés, à conserver ou à exterminer… Cette paix désirable se renforce
en effet avec notre capacité de comprendre que, dans ce monde de mortalité
généralisée des hommes et des civilisations, seules sont immortelles les idées car
elles sont «intuables», même
si elles s’éclipsent souvent pour réapparaître dans une autre période ou un
autre lieu. C’est ce qu’ignorent les persécuteurs en s’acharnant vainement sur
les porteurs contemporains d’idées éternelles !
* Attention
:
détecter les «hommes clichés» est de plus en plus difficile à
l’oeil nu. Du temps de mon enfance, les curés portaient encore une soutane
noire et les sœurs des cornettes; l’allumeur de réverbères à gaz était
repérable de loin à sa casquette. Comme instituteur, je portais une blouse
blanche. Les personnalités surtout veillaient à être distinguées grâce à leurs
hauts- de – forme. Les Chefs d’Etats étaient habillés selon les costumes
protocolaires, souvent très colorés, de leur pays… Chacun faisait des efforts
pour être reconnu et distingué de loin dans sa dignité : les fonctions étaient
tellement ostensibles qu’elles cachaient la nature humaine, la même pour tous
(ce dont on avait honte). Voilà une définition de l'homme-cliché: une
personne, bouffée par sa fonction !
* Aujourd’hui
au contraire, les costumes professionnels ont presque disparu de la rue,
laissant la place à un signe discret (une petite croix au revers du veston pour
les curés). Au sommet des Hommes d’Etat, tous, Africains, Européens, Américains,
Australiens et Asiatiques…, ont adopté le costume européen en version
noire à chemise blanche : veston, cravate, pantalon…Une uniformisation
internationale de l’habillement s'effectue lentement. Pour se sentir en
sécurité, chacun essaie de se fondre dans la foule anonyme ! Le camouflage
de l’humaine condition était jadis le vêtement, à présent c’est l’anonymat. Actuellement
pour détecter les hommes-clichés et la cause qu’ils défendent, il faut les
connaître individuellement et pouvoir observer
leurs comportements.
Chapitre
VI
Voici le piège central: a surprotection, résultat de l’«effet
cliché» des «natures artificielles»
Pensons
un moment au plaisir intense que nous éprouvons quand nous parcourons une forêt
à cheval, quand nous promenons chaque jour notre chien, quand nous caressons
notre chat… Nous dominons et nous sommes obéis: ça marche ! Cela
marche avec les animaux domestiques et cela nous console de ne pas arriver à
nous faire obéir aussi facilement par notre conjoint, par nos enfants ou par
nos employés !
Eh bien, nous nous comportons ainsi exactement
en «surprotecteurs»: nous protégeons nos amis, les bêtes, de
telle façon qu’elles n’aient pas d’autre solution que de nous obéir. Nous sommes
sûrs de les rendre «heureuses» bien sûr, mais affirmer cela est
facile face à des êtres qui ne parlent pas, ne communiquent pas, qui ne peuvent
pas se défendre contre nos abus fréquents (je frémis à l’idée que des milliers
de chevaux ont travaillé au fond des mines sans jamais voir la lumière du
jour !).
C’est
la conséquence des mécanismes de promotion du «faire» en
«être», résultats de l’influence d’une série de clichés
d’autopromotion : le cavalier regarde de bien haut les lents piétons… il se sent un seigneur et prend le cheval pour
son esclave, tout en le déclarant son ami.
* Le
titre honorifique qui entretient le prestige d’une personnalité risque d’en
faire une grosse tête. Comment ne pas penser aux héros de la politique avec le
Général Franco, à ceux de la religion avec les gourous des sectes
multinationales, à ceux de l’art militaire avec Staline… ? La liste des
chefs qui, adulés, se prenaient eux-mêmes pour des hommes supérieurs et qui
sacrifiaient une partie de la population à leur gloire et à leurs programme,
serait longue.
* L’un
de mes amis d’enfance, Jean Paul Rusch, a rédigé une liste pertinente de 130
pages sur les «Personnages célèbres en Alsace»: il montre
ainsi notre besoin de vivre dans un espace, surmonté d’une galerie de
«grands hommes» à admirer et à imiter: cette présence d’hommes
de valeur nous rassure tout en nous condamnant à la banalité !
* L’écrivain
italien Primo Levi, dans ses «Conversations et entretiens»50,
qui a connu en 1944 le camp d'Auchwitz, tire cette leçon de sa terrible
expérience: «Le grand malheur, je crois qu’on peut le dire, c’est
le respect excessif à l’égard de l’autorité, ce n’est pas l’exercice de
l’autorité.» Voilà confirmé le danger que je signale d’admirer les chefs,
d’aller jusqu’au culte de leurs personnalités, de voir des héros dans les
surpro- tecteurs ….
* C’est
aussi ce qui ressort des procès, intentés après la guerre, aux criminels de
guerre. A la fin de son interrogatoire, Adolphe Eichmann, qui avait dirigé
l’extermination systématique des Juifs dans l’Allemagne nazie, a déclaré: «C’est mon obéissance qui
a été mon crime…».
* L’animal
n’a pas d’âme, pense le maître, convaincu de la grandeur de la sienne ! Voilà ce qui caractérise la
surprotection: se croire supérieur en « être » et donc se
donner comme mission d’aider des êtres inférieurs. Ainsi notre «faire»,
dominer des inférieurs, nous donne-t-il chaque jour la preuve de l’altitude de
notre «être»!
Le surprotégé est constamment piégé
* Piège
que nous ne connaissons pas : à force d’admirer une personne bruyamment,
nous flattons son orgueil, nous lui faisons croire que, étant parfaite, elle
peut se permettre d’influencer son entourage, encourageant tel timide ou
décourageant tel prétentieux ! Nos clichés laudatifs la rendent
paranoïaque ! Nous risquons de fabriquer ainsi un futur chef qui peut nous
éliminer un jour si c’est son bon plaisir. Nous le poussons à nous croire
inférieurs à lui; nous finissons par croire nous-mêmes à notre
infériorité. Et le voilà qui vole à notre aide et qui nous protège. Pour notre
bien, dit-il. C’est le drame si fréquent des adorateurs de gourous, les
victimes des sectes, qui ignorent la puissance de la manipulation mentale !
* Si
nous acceptons la tutelle d’une vedette sans réagir, nous la poussons à nous
prendre en charge entièrement, à nous dicter comment nous lever le matin,
comment nous laver, comment manger et quoi manger, quoi ne pas manger, comment
travailler, comment jouer, comment nous reproduire, comment prier, comment parler, etc. (Voyez le
«livre rouge» de Mao). Et nous voilà aux ordres de notre maître-à-penser, à chanter ses louanges en chœur, à lui donner des titres de plus en
plus ronflants …
C’est
ainsi que nous fabriquons nous-mêmes une idole qui va se muer en tyran, en
surprotecteur qui ne tarde pas à nous exploiter, matériellement et
spirituellement … Le surprotecteur, voilà l’homme-cliché majuscule ,
voilà notre héros, notre modèle, notre chef …
* Attention
donc: admirer et applaudir le cliché d’une personne de la hiérarchie est
le début du suicide de nos personnalités. Quand nous aurons compris ce
mécanisme pervers, nous aurons moins de surprotecteurs en train de nous
canaliser vers leurs intérêts, à nous faire croire en leur mission sacrée, à
nous utiliser comme des escabeaux jetables de leur ascension sociale ! Nous
serons plus prudents à utiliser des clichés, d'admiration ou de haine !
* Nous
avons tous besoin d’un modèle de comportement, comme celui de général de Gaulle
qui nous a montré la voie de la résistance aux nazis. Nous avons sans le
vouloir besoin d’un protecteur puissant, surtout en temps de guerre:
ce rôle le Maréchal Pétain ne l’a pas toujours
assumé au niveau politique puisqu’il a permis à Hitler, avec de trop frileuses
protestations, d’annexer l’Alsace et la Moselle et de nous incorporer de force
dans la Wehrmacht par racket sur nos parents.
* Adultes, nous avons besoin d’un surprotecteur
seulement quand nous sommes dans une situation de détresse… Moins nous avons de
surprotecteurs au-dessus de nous, mieux cela vaut pour notre liberté
Est un surprotecteur, celui
qui ne nous permet pas de refuser sa protection
* Exemple:
la mafia promet de protéger les commerçants et vient encaisser la redevance
chaque mois. Gare au restaurateur qui refuse de lui payer sa taxe mensuelle:
si nécessaire elle l’élimine ou fait sauter sa boutique ! Les comités révolutionnaires, qui se préparent
à renverser le régime de leur pays, se conduisent comme des mafias: ils
sont capables d’éliminer pour l’exemple les propres ressortissants du pays à
libérer, qui ne paient pas leur contribution, «l’impôt de la
révolution» !
* Une
fois à ce stade des rapports de force avec les autorités surprotectrices, ce qui s’est passé dès 1940
pour nous, Alsaciens et Mosellans, nous vivions dans un dilemme: ou
risquer la prison, le camp de rééducation politique de Schirmeck ou du
Struthof … ou nous soumettre au nouvel ordre et nous laisser
«protéger» par les nazis au pouvoir !
Nous
avons trouvé un moyen terme, les «Malgré Nous»: simuler la
soumission aux autorités nazies en attendant de pouvoir nous libérer en nous
rendant du côté des alliés, en continuant la lutte contre le nazisme dans les
armées russes, anglaises ou américaines…
* L’Etat,
l’Armée (et l’Eglise dans les pays théocratiques qui punissent l’apostasie)
sont des instances surprotectrices par leur fondation même, car ils ne permettent pas aux gens de refuser leur protection. Ils ponctionnent
chaque protégé, dans le meilleur des cas dans la transparence des taxes et de
la fiscalité….
* Au
XVII siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes, dans son
«Léviathan»51 pensait que «L’homme est un loup
pour l’homme». Un tel homme doit renoncer à ses droits au profit d’un
souverain absolu. C’est ce qui amené Hobbes à comparer l’Etat au Léviathan de la Bible, l’animal
marin géant, capable d’engloutir le soleil, symbole «du Dieu mortel à
qui, après le Dieu immortel, nous devons notre paix et notre protection».
Un
«Dieu mortel», voilà le
fantasme qui fascine et écrase le surprotégé.
* Chaque
stratégie de surprotection produit une tactique symétrique de résistance. Cela
commence par les dazibaos dans les rues puis par les réseaux clandestins
d’encouragement à la désobéissance, civile et militaire. Les partis
d’opposition se forment et des maquis s’organisent dans la nature…
C’est
le thème de plusieurs auteurs de géopolitique sur la fragilité des gloires
politiques et des alternances de régimes Au XIV ème siècle déjà, un historien
et philosophe arabe, Ibn Khaldoum, dans ses «Prolégomènes» 52,
a expliqué comment se forment les cycles
de gloire et de déchéance. Le nomade, sobre et endurant, menacé de partout, est
fort et intrépide; il conquiert facilement les bastions du roi ou du sultan, qui,
installé en ville dans de beaux palais, rassuré par ses murs d’enceinte, s’adonne
aux plaisirs, à la paresse et à la corruption, et finit par être incapable de
résister à la fougue d’un jeune…. Mais le nomade, une fois installé dans un
palais, se sédentarise, finit par perdre lui aussi son courage initial et
succombe à son tour aux plaisirs et à la paresse: le voilà fragile face au jeune nomade suivant, etc.
Nous avons donc un cycle de
surprotecteurs… Cette théorie, trop nouvelle et «moderne» irrita
les maîtres en place autant que les conservateurs orthodoxes: le novateur
passa deux ans en prison !
* J’ai
retenu de ce penseur fertile le concept
par lequel il désigne «l’esprit de corps» ou
l’«esprit tribal» des guerriers et des populations nomades,
qu’il appelle l’«asabiyya». La religion exerce une fonction
politique en renforçant cet enthousiasme combatif. Ainsi la cohésion sociale du
groupe devient maximale: chacun sachant qu’il peut compter sur tous ses
compagnons, prend beaucoup de risques et favorise ainsi les victoires dans les batailles
…
C’est
le rêve de tout général – et de tout surprotecteur – d’insuffler l’asabiyya
dans les cœurs des soldats et des civils. Les terroristes actuels font preuve
d’asabiyya par leur efficace collaboration au milieu du danger et par leur
abnégation, en devenant kamikazes ! Notez que ce concept explique les
comportements des combattants dans une
société traditionnelle: il n’est pas utilisable dans nos sociétés
actuelles, où l'indivi- dualisme s’oppose à toutes les opérations
collectives !
Les micro surprotections
* Les
micro-surprotections sont nombreuses. On trouve des tyrans dans tous les
domaines: on connaît le patron intolérant et cassant, mais aussi le mari dictateur, le parent intraitable avec
les enfants, le professeur super dirigiste, le caïd, autoritaire et sans pitié, tueur s’il le faut…
Un amant passionné
ou une amante possessive peut nous étouffer jusqu’à anéantir totalement notre
personnalité, jusqu’à faire de nous son objet docile, écervelé…
* Mais
tout d’abord apprenons à reconnaître un surprotecteur à temps, avant qu’il ne
nous tienne dans ses pinces. Quels sont les mécanismes discrets qui annoncent
la tentation d’un surprotecteur de nous instrumentaliser ?
* En
observant pendant dix ans – de 1987 à 1997- le fonctionnement des sectes, j’ai vu sur le vif le mécanisme de surprotection
qu’active tout gourou auprès de ses disciples, au risque de les mener à leur
auto - destruction violente…
* Dans
tous les cas, dans les formations paramilitaires ou sectaires, le surprotecteur
commence par nous mettre en uniforme, en rang, chantant en chœur, souvent même
marchant d’un même pas, utilisant le même langage, mangeant et buvant les mêmes
produits, etc. Bref, il commence par
nous transformer en hommes-clichés, comme les membres de l’Armée du Salut qu’on distingue de loin des
membres d’autres formations. Habits ou médailles, tout signe d’appartenance
communautaire, volontaire ou imposé, bref, toute armature convenue est censée nous
aider à «être» ce que nous «faisons» et surtout à
rester fidèles lors des tentations… Voilà l’une des recettes de l’embrigadement.
* Dans
tous les cas, le surprotecteur se reconnaît d’abord au fait qu’il nous fait
rêver en une vie, meilleure grâce à lui…C’est toujours un utopiste qui nous
conduit tout droit dans le mur parce qu’il nous pousse à réaliser un objectif
trop haut sans en organiser d’abord les conditions matérielles. En attaquant la
Russie malgré les réticences de plusieurs de ses généraux, Hitler, pour qui
«Dieu est avec nous» (ou «Gott mit uns» selon nos
ceinturons), a suivi ses rêves de grandeur et la foi dans son destin, quitte à précipiter
des millions de civils et de soldats dans la catastrophe… J’ai failli y laisser
ma vie: plus de trente mille malgré-nous ont disparu dans cette folle
aventure !
* Tous
les pouvoirs locaux, plus ou moins indépendants de l’Etat, comme le tribalisme,
tout comme le féodalisme, le système des castes…fonctionnent en pouvoirs locaux
de surprotection…Difficulté spécifique: les lois et les règles passent
par les traditions orales et sont surveillées par des autorités incontrôlables
des
communautés : comment se plaindre auprès de ceux-là mêmes qui commettent les
injustices ?
* Dans
de telles situations, subsiste le danger maximal de corruption à tous les échelons.
Le grand surprotecteur admet tacitement que ses subordonnés recourent à la même
tactique occulte que lui-même; il ne peut empêcher que les cadres
intermédiaires le prennent comme modèle et se comportent comme une multitude de
petits surprotecteurs… J’ai assisté à ce fléau durant mon séjour dans la région
d’Agadir du temps d’Hassan II: les chauffeurs de camions mettaient à l’avance un billet de dix dirhams dans les
papiers à montrer lors des contrôles par les gendarmes ! J’ai dû, moi
aussi, ouvrir ma bourse en 1978 au moment de confier le container de mes
meubles à rapatrier aux douaniers du port (je dois à la vérité de préciser
que durant quinze ans de présence, je n’ai jamais été approché par un parent marocain
pour un acte de corruption, mais une fois cependant par un français, père d’un
élève d’une classe de latin!).
La manipulation mentale surprotectrice
Mais
quelle est la modalité générale de la surprotection ? C’est invariablement
l’effet des mensonges qu'invente le
manipulateur. Comment ? En détournant les ressources, intellectuelles,
morales, financières et physiques de ses victimes vers sa gloire personnelle et
surtout vers son compte bancaire… Commen? Grâce à la
« recette » proposée aux adeptes pour obtenir le salut ou le
bonheur ! La recette, voilà le vecteur des promesses inventées sur mesure,
voilà l’astuce de base de la manipulation au sein des communautés, voilà la
vitamine de la vitalité des Etats, des Eglises, des partis et des sectes.
* Trois étapes: un réformateur trouve une
nouvelle recette – il forme un groupe qui va l’appliquer en famille – le groupe
grandit et propose sa formule au monde entier. Dans tous les cas, la recette
exige des adeptes de débrancher leur propre volonté et de suivre à l’aveugle
les consignes données par le Grand Chef.
Un
dictionnaire qui recenserait les milliers de ces «recettes de bonheur, de
sagesse et de salut» en usage actuellement dans les associations du monde
sur les cinq continents serait très instructif et montrerait non seulement le
«génie organisationnel» de l’humanité mais aussi son «génie
manipulateur» ! (Chantier à mettre en route …)
* Les tactiques sont d’abord
«douces» entre les adeptes qui flattent les meneurs, qui
s’encouragent mutuellement par l’émulation publique, souvent en dénonçant
secrètement les «brebis noires» du troupeau.
* Elles
deviennent «dures» par les contraintes de l’emploi du temps, la
surveillance tatillonne du moniteur local, émotionneur professionnel.
* Les
tactiques deviennent finalement «écrasantes» pour les personnalités
des petits fidèles par les promesses mirobolantes qu’invente le grand gourou ou
fondateur, assorties de menaces à l’adresse des tièdes ou des sceptiques … A ce
stade, le manipulé se fait volontairement manipulateur à son tour en s’adonnant
au prosélytisme autour de lui…
* L’ADFI,
l’association de Défense de la Famille et de l’Individu, résume ces trois
opérations ainsi: la séduction, puis le conditionnement et enfin la
« reprogammation».
* Dans
la pyramide hiérarchique, les tactiques de recrutement et de fidélisation sont
donc d’abord horizon-
tales, entre
pairs; elles sont en même temps verticales et proches à partir de l’action du moniteur de la
section du quartier; elles sont surtout verticales et lointaines à partir
du discours du fondateur ou de son successeur.
* Ce
harcèlement de mensonges organisés, partant de trois instances différentes, est
tellement efficace qu’il fait tourner la tête à de grands intellectuels et à
des génies en sciences, en politique, en religion, en art ou en philosophie
! Je connais un capitaine de la Marine à
la retraite qui s’est fait piéger par les plans de «retour total à la
nature» d’un gourou soi-disant descendant d’une tribu d’Indiens d’Amérique,
qui a envoyé ses équipes pour reboiser les espaces sahariens: il n’a
compris avoir été piégé qu’en rencontrant l’«ADFI», qui avait un dossier complet sur ce mouvement ! (Voir
les détails des trois degrés de la manipulation mentale sur le site suisse
www.anti-scientologie.ch).
* Les
délires des manipulés sont plus fréquents qu’on ne pense ! Hitler a été
endoctriné au début de sa carrière par la secte Tulla et par les théories
orientales (qui lui ont inspiré la croix gammée !): on connaît la
suite ! Mais bien avant, un
Rousseau avait transmis ses délires réformateurs (même à la Corse, qu’il ne
connaissait pas), Karl Marx a transmis sa fièvre eschatologique à Lénine, à
Staline, à Mao et à Pol Pot. Le plus ambitieux, Tolstoï déclarait avoir comme
but de faire de la Terre le royaume spirituel du Christ !
* Bref,
surprotéger, c’est donc d’abord manipuler…
Et
manipuler une communauté, c’est installer des réflexes de comportements
quotidiens et répétitifs; c’est donc aussi mobiliser des rites, la langue
de bois et surtout des clichés. Le cliché nazi «Heil Hitler» a
vraiment conditionné mentalement les allemands ! Les clichés adulateurs
construisent le charisme qui rend le gourou
mégalo et dangereux. Cela commence avec
les titres ronflants qui honorent de leader, «Messie cosmo
planétaire», «Petit Père du Peuple», «Déesse»… Voilà
des «natures artificielles» en série, vraiment efficaces. Les
champions de l’auto conditionnement sont les adeptes de groupes indiens qui chantent
leur mantra plus de mille fois par jour !
Mais comment résister aux messies
?
* Des
surprotecteurs sectaires sous forme de faux messies, il y en a eu cent soixante
dans le passé, des faux Christs, de Simon le Mage par Mani à Julien qui s’était
déclaré roi et messie, puis aux faux prophètes en grand nombre… Mais une douzaine
de ces gourous divins sont bien vivants actuellement ! Voir «Les
faux messies. Enquête»53 de
Christophe Bourseiller.
* Le
plus récent s’appelle André Biry, né à Mulhouse en 1967. J’ai déjà mentionné son
cas à propos de la contagion charismatique… Son geste de surprotection manipulatrice
? Voici son discours aux
disciples:
«Vous avez des soucis parce que vous avez trop d’économies.
Je vous rends heureux si vous m’apportez votre argent».
Il
appelait cette «recette» son «plan argent». Il a
encaissé ainsi quelques millions de francs. Le jour où ses fidèles, dont
quelques uns avaient vendu leurs maisons, ont redemandé leur placement, il a
été incapable de le leur rendre. D’où un procès au cours duquel le gourou a
pris la fuite … Malgré les recherches d’Interpol, il reste introuvable en 2006.
J’ai acheté son livre à la Fnac en 1991, «La psychanalyse
objectialiste ou la vie de Dieu» 54:
il y explique pourquoi il est Dieu tout simplement (page
322)! Sa femme et ses amis l’avaient appelé ainsi au moment de sa gloire :
il a fini par se prendre au sérieux.
« Pour moi, être
Dieu, confirme ce que je suis et me permet de comprendre mon passé, mon présent
et mon avenir. En effet, je comprends aujourd’hui pourquoi je suis parfait,
pourquoi je voulais faire des guérisons immédiates et quel sera mon destin
demain.»
On
le voit, les surprotecteurs se trompent systématiquement dans leurs jugements,
surtout en ce qui les concerne.
* Le
surprotecteur se reconnaît ensuite au fait qu’il veut faire danser le monde
entier selon sa musique…Les groupes qui proposent le salut de l’humanité par
une formule très simple (obéir au gourou sans réfléchir) et des promesses de
guérisons miraculeuses, ont un succès international et essaiment très vite en
Afrique, en Asie, en Australie, etc. Leurs cadres n’ont aucun scrupule de
conscience: surprotecteurs, ils se croient capables de tromper les
adversaires par des mensonges et des manœuvres inavouables ! Pour les
groupes totalitaires qui se croient dirigés par des prophètes, c’est même
«un devoir de mentir aux ennemis de Dieu et aux amis de Satan !».
Méfions-nous
donc du discours de gens qui ont pour règle de nous recruter en nous manipulant
par de fausses informations, par une habile langue de bois !
- La stratégie de
survie des surprotecteurs a tendance à
- nous transformer en héros ou en martyrs de leur
cause
* Le
surprotecteur, sans se mettre en danger lui-même, nous demande d’être des héros
dans les batailles. C'est sa recette principale. L’héroïsme obligatoire était
une évidence dans les petites armées de l’Antiquité et, encore aujourd’hui,
dans les armées des états totalitaires, particulièrement dans l’Armée Rouge.
Les prisonniers russes qui revenaient dans leur pays en 1945 étaient pour la
plupart envoyés dans le Goulag, considérés comme criminels pour n’avoir pas résisté
jusqu’à la mort plutôt que de se rendre ou de se laisser capturer…
* Avec
l’avènement des attentats suicides, de plus en plus de héros s’appellent
«kamikazes» !
* Le
problème de l’héroïsme obligatoire était au cœur de notre drame de Malgré-Nous.
Lors du procès de Bordeaux dans les années cinquante, c’est ce concept qui revint
plusieurs fois dans les plaidoyers en faveur des douze jeunes alsaciens,
incorporés dans la Wehrmacht, impliqués
dans l’affaire douloureuse d’Oradour sur Glane. Dans le compte-rendu très
explicite qu’en dresse Jean-Laurent Vonau dans «Le procès de
Bordeaux»55 le mot «héroïsme» figure 11 fois. Page
61, on rappelle que l’avocat alsacien, Mr Moser, avait déclaré :
«Douze cadavres auraient-ils sauvé sept cent personnes ?… Les douze
cadavres se seraient ajoutés aux autres. On ne peut pas obliger tout le monde à
être un héros.» Page 64, le Président du tribunal conclut: «L’héroïsme n'est ni une obligation légale, ni une obligation morale…».
Page 147, enfin on apprend que le bâtonnier alsacien Schreckenberg a
rappelé ceci «…Vous leur demandez
beaucoup à nos incorporés de force, victimes d'un crime de guerre, victimes
parce que nous avons perdu la guerre. Vous leur demandez un héroïsme,
d'affronter le cas échéant encore la peine capitale, d’affronter d’être fusillés
…»
Mon
ami de collège, Marcel Schmitt, enrôlé dans la Wehrmacht, envoyé en Russie, a
eu des doigts de pied gelés et n’en est pas tout à fait guéri. Installé en
Suisse, il vient d’écrire, en 2O04, le récit de son parcours dramatique sous le
titre: «Journal d’un antihéros» 56. Pour
lui, la plupart des soldats en guerre meurent, tombés au champ d’«horreur»…
Il
résiste à la tentation d’utiliser le cliché habituel des monuments aux morts,
de champ d’«honneur». …
Comme le propose Jacques Derrida, mon ami a
déconstruit le concept de «héros» et d’«honneur»
des monuments aux morts, les remettant
en cause.
* Cette
déconstruction, le journaliste et philosophe, Jean-Claude Guillebaud, dans
«La force de conviction»57 l’entreprend à sa manière
avec ses croyances : il signale «la chute des valeurs héroïques – patriotisme,
service de l’Etat - valeurs remplacées actuellement par le culte d’objets
sacrés qui encombrent notre quotidien – l’expertise objective, le dogme
économique, le totem Europe …
* L’historien Eugène Riedweg, dans la conclusion de son
livre: «Les Malgré Nous.Histoire de
l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande»58,
écrit p.294 «Alors que l’héroïsme n’a pas été, et de loin, la qualité
dominante de la très grande majorité des Français entre 1940 et 1945, ceux-ci
s’érigent en juges, l’exigent par la suite de la part des Alsaciens et des
Mosellans.»
* Aspect
dramatique et actuel de ce problème : les commanditaires des kamikazes ont
une lourde respon- sabilité. Celle-ci n’est pas encore réglementée mais tombe
sans doute un jour sous le coup de «crimes contre l’humanité» …
* Autre
modalité à prendre sous la loupe. Notre surprotecteur nous rend fiers de notre appartenance:
nous voici en train de chanter ses louanges sur tous les toits, à raconter ses
exploits et ses succès. Il nous rend donc incapables de déceler ou d’avouer
l‘un ou l’autre de ses échecs. Les partis politiques se situent dans cette catégorie
de groupes surprotégés par leur idole. Observez-les: même s’ils ont perdu
une élection, ils trouvent toujours à se réjouir d’un détail d’une statistique
triomphante ! C’est grotesque mais vrai : après les élections
importantes, presque tous les partis ouvrent les bouteilles de champagne
!
* Le
surprotecteur nous pousse à toujours attaquer nos persécuteurs, sans nous protéger contre leurs coups
:
en somme il nous pousse à devenir terroristes : nous sommes conditionnés à
préférer figurer glorieusement comme martyrs. C’est le drame actuel des
minorités qui se croient menacées au Moyen Orient ou en Orient, qui préparent
une armée de jeunes kamikazes, devenus fanatiques par les promesses officielles
de la tribu d’aider à gagner la bataille et d’entrer au paradis après leur
sacrifice ! Le Japon, dirigé à
cette époque par un Dieu vivant, a été l’un des premiers pays de l’axe à former
des pilotes suicidaires et à les projeter sur la flotte américaine à Pearl
Harbor en 1941.
* Crime
public, celui des groupes révolutionnaires du Libéria, qui, jusqu’à 2006, enrôlaient
de force des enfants de 8 à 15 ans, les armaient de kalachnikovs et les poussaient
à voler, à rançonner les passants, à violer, à tuer … Voilà des «Malgré Nous»
au sort plus dramatique encore que le nôtre en Alsace et en Moselle.
* Les
surprotecteurs font beaucoup plus de persécutions internes par des purges
régulières des cadres suspects, que de persécutions des adversaires extérieurs.
Staline a sans doute gagné la palme dans ce domaine…
* Le
surprotecteur est efficace même et souvent des siècles après sa mort par
les traditions instituées. Les fidèles persévèrent par piété et se fixent
obstinément aux principes de leur idole tuant tous les traîtres qui veulent s’en
écarter. C’est ainsi que le prophète Mani, le Christ planétaire du troisième
siècle, a été honoré durant plus de
mille ans. Sa règle, le manichéisme, est universellement connue, encore de nos
jours. Notre Europe s’est déchirée plus d’une fois au nom d’un fondateur
mythique dans d’interminables guerres de religion: presque toute l’Afrique
est encore à ce stade des guerres de chefs tribaux et de totems.
La
surprotection, voilà l’exact contraire de la démocratie….
La guerre des idoles
!
* Les
surprotecteurs ne supportent aucune concurrence. Il ne peut pas y avoir
deux soleils dans le ciel ! Entre eux, c’est la guerre des idoles et
celle-ci a commencé avec Caïn et Abel...
elle se poursuivra sans doute jusqu’à la fin des temps ! Il y a une vingtaine d’années, plusieurs
gourous se sont regroupés dans une seule association : ils voulaient
lutter plus efficacement contre les Associations d’information sur les sectes…Mais
cette alliance n’a pas duré !
* Les
surprotecteurs n’hésitent pas à faire
leur auto éloge publiquement, sans aucun sens du ridicule ! En Europe,
l’usage public des gratulations que se lancent les dirigeants à eux-mêmes est
rare. Les allemands ont un adage sévère pour ceux qui s’y livrent:
«Eigenlob stinkt». Cela veut dire que l’auto-éloge pue. Les
lieutenants se chargent alors de chanter les louanges du Grand Chef et c’est très efficace.
* Stratégie
indirecte: Hitler n’a pas hésité à rendre obligatoire le salut
«Heil Hitler», ce qui faisait comprendre que le salut de tous
(«Heil») ne peut venir que
de l’homme, appelé Hitler ! Le ton étant donné, tous les fidèles ambitieux
haut placés ont compris leur intérêt : flatter le leader suprême en
racontant ses exploits (avoir relancé l’économie du pays et avoir vaincu les
Polonais, puis les Français …) et décrivant ses qualités militaires, son génie
de stratège … ! Un concours s’est établi: plus on approchait de la
catastrophe finale, plus les thuriféraires ont encensé le grand patron !
Les fêtes étaient l’occasion de mettre
en valeur le Commandant Suprême en le faisant acclamer par des milliers
d’allemands ! La foi dans le génie du Führer était si grande, même dans
les épreuves finales de la défaite, en 44 et 45, que j’entendais les soldats
allemands parler de la «Geheimwaffe», l’arme secrète, la fusée finale
en préparation, et qui devait encore retourner la situation en faveur de
l’Allemagne. On sait aujourd’hui que cet espoir n’était pas fou et que les
recherches des équipes de Von Braun n’étaient pas loin d’aboutir lors de
l’effondrement final !
* Dans
les régions orientales au contraire, les gourous se comptent par milliers. Les
fidèles attendent de leur maître qu’il énumère ses qualités extraordinaires,
parfois divines ! Voici quelques citations significatives : les
discours des fondateurs de partis et de sectes sont tous inspirés par le mythe
oriental des hommes- devenus-dieux …
* Au
Turkménistan, le Président à vie, Niazov (décédé en 2006), avait rédigé un
Livre de Sagesse et promettait à ceux qui avaient lu trois fois son œuvre un
gain en intelligence et l’assurance d’aller au paradis! (DNA du 19 Mars
2006).
Voici trois cas, cités par le livre du Centre de
Documentation, d’Education et d’Action contre les Manipulations Mentales, du
Centre Roger Igor (de 1991).
* Le coréen Sun Myung Moon, n’hésite pas à s’attribuer tous
les mérites divins : «Moi, le Maître, je n’ai pas seulement
découvert toute la vérité mais j’accomplis aussi toute la vérité… Si vous sentez
vraiment que c'est une joie de mourir pour Père – pas seulement en paroles mais
en réalité – c’est formidable».
* Un autre, Okada, le fondateur japonais du
groupe Mahikari (présent en Alsace), se présente comme le Big Brother
universel : «En ces mondes, les dieux apparaissent et disparaissent
avec une rapidité prodigieuse. Mais j’ai mis en place des dizaines de millions
de dieux subordonnés et d’esprits messagers qui me permettent de connaître dans
l’instant même chacune de vos prières et chacub de vos comportements.»
* Une gourelle indienne, Shri Mataji Nirmala Devi se dit
«déesse» et «incarnation du Christ et de l’Esprit
Saint»! Fondatrice du groupe Sahaja Yoga, elle est seule à pouvoir élever
les enfants et demande aux parents de lui envoyer leurs enfants dès 6 ans dans
son école en Inde.
* Voilà les paroles de quatre échantillons de communautés,
dirigées par des «maîtres spirituels». Sur chaque continent
sévissent ainsi des milliers de tels géants du sauvetage spirituel. En s’auto
félicitant de leurs hautes qualités, même de leur complicité avec Dieu, ils
gagnent gloire et fortune. Comment est-ce possible ? Observez: ils
réduisent leur foule d’adeptes en millions de nains adorateurs, en millions de
naufragés, levant les bras vers un sauveteur … mais aussi en millions de
généreux donateurs !
On sait maintenant par l’action du gouvernement et de nouvelles
lois (comme celle, inspirée par Catherine Picard, qui réprime «l’exploitation des faiblesses
des victimes») que de tels groupes surprotecteurs font beaucoup de
victimes innocentes ! Comment ne pas se souvenir de Jim Johns, du gourou
toxicomane, qui a fini par empoisonner plus de neuf cents de ses adeptes dans
la jungle de Guyana ?
Chapitre
VII
Surprotection et
répression
* L’histoire
de l’ex RDA présente une excellente illustration de la surprotection et de la
sur répression, justifiées par les «êtres fictifs» des
responsables ! Rien que la fière dénomination de «République
Démocra- tique d’Allemagne» était une évidente supercherie, vraiment une
«nature artificielle», un cliché trompeur !
L’Allemand
de l’Est ne pouvait pas refuser d’adhérer au Parti Communiste : il aurait
mis sa vie en jeu. Beaucoup d’Allemands ont pu fuir vers l‘Ouest ! Le
citoyen de la République Démocratique d’Allemagne était donc «surprotégé», surtout
par la peur de la police et de l’armée, au service de l’idéologie du
gouvernement !
* Je
me souviens de la grande admiration de tous les européens pour les exploits de
la RDA dans tous les domaines après
la guerre: les statistiques officielles faisaient rêver; beaucoup de mes
amis se demandaient si le communisme allemand n’étaient pas la formule miracle
à imiter et ils se mettaient à douter de notre démocratie française !
* Aujourd’hui
on se demande comment nous avons pu tomber collectivement dans le panneau de la
propagande RDA ! Les révélations des victimes du régime montrent qu’elles
étaient manipulées, souvent sacrifiées à la gloire internationale du système.
Encore aujourd’hui, plus de vingt ans après les événements, d’anciens sportifs
souffrent et n’arrivent plus à retrouver la santé. Pourquoi ? Ecoutez l’ex
volleyeuse, Katarina Bullin, qui avait aidé à remporter la médaille d’argent
aux Jeux Olympiques de Moscou.en 1980. (Arte lui a consacré une émission le 6
Juillet 2006). Elle est physiquement cassée. Elle dénonce les pratiques dangereuses,
obligatoires : elle a été dopée à son insu, elle a dû absorber
régulièrement des cachets bleus comme ses compagnes sportives. L’effet toxique
de ce produit n’a pas pu échapper aux organisateurs mais la «gloire de la
RDA» valait bien des sacrifices ! Voilà, non une répression
ordinaire, prévue par les règlements de la police et de la justice, mais une
sur répression victimaire, secrète, organisée par de petits comités
gouvernementaux.
* Voilà
un échantillon de ce qu’on peut appeler une «mégamanipulation»,
dont les organisateurs sont inconnus de leurs victimes et vivent par la
suite en parfaite impunité.
Il
me semble donc important de distinguer
- la «pression»
éducative (en famille, à l’école, dans l’administration…par menace et punition
…)
- de la répression
(surveillance policière, délation, prison)
- et de la sur
répression (mégamanipulation, persécution et élimination des minorités,
parfois de façon «industrielle» dans les camps d’extermination,
tortures meurtrières des prisonniers comme au Goulag, génocide
…)
La guerre,
«infanticide différé» ?
* Les
guerres mondiales, la première et la deuxième, présentent tous les signes de la surprotection sur répressive.
«La
guerre, c’est l’esclavage !» a déclaré le philosophe Alain après
avoir été blessé gravement à un pied lors d’un combat d’artillerie en 1914. Volontaire
dans l’armée, il avait été tellement scandalisé par l’expérience militaire
qu’il avait finalement refusé d’autres grades que celui de brigadier ! Il
compara l’attitude des officiers à celle des marchands d’esclaves : mépris
et irrespect pour les hommes de troupe, souvent traités comme des bêtes … Pour
lui l’armée est «une énorme machine à tenir les hommes dans
l’obéissance» (Voir «Mars ou la guerre jugée»59)
Mon expérience de la guerre me fait approuver cette thèse d’Alain. Les officiers
savent qu’ils n’ont pas le droit de douter de leur mission de peur de diminuer
l’ardeur au combat des soldats ! En doutant, ils risquent aussi de devenir objecteurs de conscience et de
refuser le combat : car tuer un ennemi, être violent, c’est, dit Alain, «l’effet inévitable d’une pensée sans
doute».
* Ne
donner la parole qu’à un pacifiste pour comprendre la guerre serait réducteur.
Nous avons à tenir compte des travaux de Gaston Bouthoul, qui, associé à Louise
Weiss, a fondé les études de polémologie après la dernière guerre mondiale.
J’ai retenu par cœur la pensée principale de G. Bouthoul: «Il est
plus facile pour un peuple de mourir que de réfléchir» (ce qui est aussi
le résultat des fausses informations que nous donnent les idées reçues et les
clichés en usage…).Le but des études de Gaston Bouthoul: prévenir les
conflits en répertoriant les facteurs polémogènes et les techniques de
médiation. Il découvre un aspect surprenant de la guerre, ce qu’il appelle
«L’infanticide différé»60. C’est une hypothèse à
examiner: l’excès démographique des jeunes dans une population pousserait
celle-ci à choisir les solutions violentes dans la solution de
leurs problèmes, sociaux ou politiques …
* Actuellement,
François Huyghe essaie de renouveler l’intérêt du public pour l’étude des guerres
en observant la «violence des
images» qui peuvent devenir «criminogènes» (on pense aux
réactions aux caricatures danoises sur le prophète Mahomet). L’Université Marc
Bloch de Strasbourg a organisé un colloque début juin 2006 sur les derniers
développements de la polémologie.
* Mon
vécu est assez significatif : Hitler n’a respecté aucune règle du droit
international ni des droits de l'homme en nous incorporant de force, nous les
Malgré Nous. Mais notre sort a été doux à côté de celui des Juifs, des nomades,
des homosexuels et des handicapés .….
Le plus grand danger de la surprotection
: nous mettre
en esclavage
* La
mise en esclavage, voilà la tentation,
orgueilleuse et sur répressive, des puissants de ce monde: les égyptiens,
les grecs et les romains doivent la gloire de leurs réalisations merveilleuses,
aux armées d’esclaves que leur rapportaient leurs guerres … Les seigneurs des
déserts africains se livraient à des razzias dans les pays voisins et en ramenaient des esclaves noirs.
* En
France même, nous avons des témoignages accablants sur les manières de traiter
nos esclaves noirs des Antilles, de la Louisiane et de Guyane. En 1685, le Roi
Louis XIV, inspiré par Colbert et les Jésuites, a rédigé le fameux Code Noir de
60 articles, qui réglemente la vie et le travail des esclaves. Intéressant
article 44 (déjà cité plus haut) qui montre comment on fabrique des
hommes-clichés: «Déclarons les esclaves être des meubles …».
Voilà la définition de l’esclave dans l’inventaire des maîtres. Un homme «meuble»,
voilà vraiment la définition du cliché: c’est «une étiquette de
bouteille vide» ou encore une «nature artificiel- lement attribuée» !
* Ce
sont les Anglais en Inde qui ont découvert qu’économiquement l’esclavage
n’était pas rentable: le travail salarié produit autant de biens que le
travail des esclaves ! Au XVIII ème siècle, la poussée révolutionnaire
commence à proposer l’abolition de l’esclavage : l’abbé Grégoire et plus
tard Victor Schoelcher aboutiront aux lois sur la fin de l’esclavage.
* J’ai
un témoignage direct de cette pratique africaine de l’esclavage, qui n’est pas
terminée de nos jours, avec le tableau suspendu au-dessus de mon bureau: je l’ai peint à l’huile en 1968
dans le souk d’Inezgane, près d’Agadir; il représente un noir qui
mendiait, Mohamed, auquel j’ai promis dix dirhams s’il me permettait de peindre
son portrait. Pendant trois heures j’ai eu le loisir de l’interroger (avec
l’aide de Larbi, l’un de mes élèves) et d’apprendre qu’il avait été capturé du
côté du Mali comme enfant et qu’en dernier lieu, il avait été acheté par un
commerçant d’Immouzer des Ida Outanane (à cent kilomètres d’Agadir dans le
Haut-Atlas). Trop vieux pour être encore utile, il a été renvoyé par son patron
en 1967 et depuis, il était réduit à mendier dans les souks pour vivre …
* L’esclavage
fonctionne encore aujourd’hui dans beaucoup de pays, peu organisés. Selon un
reportage télévisé récent, chaque année, en Afrique, des milliers d’enfants
sont vendus comme esclaves.
* N’est-il
pas étonnant qu’il faille attendre l’année 1999 pour que les Etats-Unis
ratifient le traité contre l'exploitation infantile ?
* Les
tentations esclavagistes d’étrangers qui résident en France et qui emploient
une personne immigrée sans la rétribuer
(en lui enlevant auparavant son passeport) sont sévèrement punies par les
tribunaux français. Un cas récent montre un sportif d’origine africaine, qui a
fait fortune en France, et qui a fait venir de son pays une fille de treize ans
pour effectuer les travaux de ménage en la faisant dormir sur une natte dans
son garage: la fille a eu l’idée de parler de son sort au facteur qui l’a
dirigée sur une association de lutte contre l’esclavage. Ce patron a été
écroué !
* Des
formes atténuées d’esclavage fonctionnent dans la plupart des pays, fidèles aux
traditions ancestrales. J’ai eu l’occasion d’observer le rôle des
«bonnettes» en Afrique du Nord, recrutées dans les familles pauvres
et nombreuses des montagnes et mobilisées dans les travaux de ménage ou de
surveillance des enfants dans les villes: le contrat oral ne prévoit
aucune rémunération sinon une nouvelle robe par an…Ces filles ne sont pas
scolarisées. Elles dépendent du bon vouloir des patrons qui ne se gênent pas de
passer leur mauvaise humeur sur elles…Cette coutume constitue un pilier inavoué
dans l’économie du pays…C’est un «fait culturel» qui n’a pas été
critiqué officiellement, qui est donc toléré… Les clichés, qui alimentent la
langue de bois, permettent à chacun de fournir des alibis pour justifier sa
bonne conscience face aux millions de bonnettes qui travaillent en Afrique:
«Tout le monde est content, les parents, les filles, les patrons.
Alors ?» Sauf qu’on parle ici à la place des gens concernés sans
leur avis ! Pourquoi ne sont-elles pas scolarisées ? Leur
«quotient intellectuel» ne le permet pas ! Pourquoi les
frapper: «Elles sont naturellement paresseuses». Pourquoi ne
pas leur permettre de se rencontrer et de former un syndicat de défense ? «Elles
en sont incapables» et ne le désirent pas (mais on ne leur permet même pas de parler aux voisins). Etc.
Je
signale que les clichés «paresseux» et «quotient intellectuel
bas» (non mesuré par un psychologue) s'entendent beaucoup dans les salles
de professeurs !
* Les
traditions esclavagistes, que nous jugeons barbares, ne sont pas spécifiques à
l’Afrique, elles étaient considérées comme «normales» et ont duré
des siècles avant que les européens ne se livrent à un commerce international
avec des convois maritimes pour fournir les planteurs américains en main
d’œuvre bon marché…On ignore généralement
qu’au XVI ème siècle, les esclaves blancs, Italiens ou Espagnols surtout,
razziés par les musulmans furent plus nombreux que les Africains déportés aux
Amériques (voir les travaux des historiens ). La plus célèbre victime des
corsaires barbaresques est Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, qui
fut racheté contre une forte rançon en 1580 après neuf années de
captivité !
Le
comble de la surprotection sur répressive : la colonisation
* La
colonisation a été le comble de la pulsion surprotectrice et sur répressive des
fiers états occidentaux, portugais, espagnols, anglais, allemands et français…Chaque
pays employait sa propre formule d’organisation: l’anglaise était
distante, la française cherchait la proximité… La stratégie belge du temps du
roi Léopold II a été vraiment sur-répressive dans la colonisation du
Congo ! Une fois installés par la force, les colonisateurs se voulaient
des «civilisateurs», répandant la religion chrétienne,
l’instruction et l’hygiène, l’industrie et le commerce international … De la
surprotection violente du début, on voulait passer à la simple protection (en créant des «Protectorats» par
exemple comme au Maroc) … Parler de colonisation, c’est accepter cette complexité des situations
…
* Se
demander si cette occupation d’un pays par un autre, par la force et la ruse,
comportait des aspects positifs, c’est d’abord poser une question simpliste
parce que manichéenne Chaque entreprise comporte du négatif et du positif. La question
est plutôt de distinguer: «Positif pour les colonisateurs ou pour
les colonisés ?». Les deux guerres mondiales du dernier siècle ont
fait le bonheur et la fortune des industriels et le malheur de millions de
victimes, militaires et civiles ! Il en était de même avec la
colonisation: pour beaucoup de commerçants et d’entrepreneurs, la
décolonisation est même arrivée trop tôt !
* Quelques
voix francophones s’élèvent cependant pour déclarer (en 2006) que, pour elles,
le côté positif de la décolonisation est son héritage : la langue
française. Pour la camerounaise Callixthe Beyala, auteur du beau livre «La
plantation» 61, l’accès à la langue française, qui a un
rayonnement international, est l’accès à la liberté … (Le Cameroun connaît
beaucoup de parlers locaux à dominance orale, dont aucune n’a de dictionnaire
ni de traducteur, ni donc de portée universelle).
* C’est
cependant ignorer la gravité du fonctionnement de la surprotection, sur
répressive et collective. Celle-ci entraînait ipso facto l’aliénation, parfois
l’infantilisation des personnes («Y a bon Banania !»), souvent
le déplacement et le regroupement des populations avec le danger de déracinement
et de ghettoïsation … Le manichéisme régnait comme dans toutes les crises :
face à face, les «hommes clichés» européens aux caques blancs se
pavanaient devant les «hommes clichés» assistés: asiatiques,
africains, américains …
* Le
Président Algérien Bouteflika a résumé cette aliénation du point de vue des
ex-colonisés : «La colonisation a réalisé un génocide de notre
identité, de notre histoire, de notre langue, de nos traditions …» (Avril 2006). Stupeur en France
!
* C’est
que le langage colonisateur faisait croire aux habitants qu’ils n’étaient pas
capables, à eux seuls, de s'équiper, de se soigner, de s’instruire, de se
défendre…selon leur propre modèle de vie. Surprotégés par ce discours, les gens
devenaient passifs car ils attendaient les ordres pour agir et, mal rétribués,
les exécutaient mollement. Au cours de mes discussions avec les colons qui, au
Maroc de 1965, dirigeaient encore des plantations d’orangers dans la plaine du
Souss, j’ai entendu régulièrement des plaintes sur la paresse innée des
autochtones !
Par
contre ceux-ci, dans leurs communautés, étaient actifs et consciencieux mais
selon leur propre rythme, plus lent que
celui des nouveaux maîtres du pays. Autre indice du syndrome des surprotégés
:
durant le protectorat, en Afrique du Nord, les gens ne commettaient pas de vol
dans le sein de leur clan, mais ils prenaient sans remords de conscience le
ciment et le goudron sur les chantiers des travaux publics : «Cela
appartient à l’Etat ou à la collectivité anonyme, donc à tous, se servir n’est
donc pas un vol» (ce qui a aggravé sans doute la renommée des indigènes
voleurs !).
* Cette
logique des surprotégés est la réaction de défense aux actes et situations,
créés par les colonisateurs, qui peuvent aller jusqu’à mettre les indigènes en
esclavage ou à les mobiliser militairement dans leurs guerres sur d’autres
continents … Voir le beau film «Indigènes».
* Nous
avons connu cette réaction en Alsace et en Moselle, annexées au grand Reich
Allemand de 1940 à 1945. Au Service du Travail Obligatoire, notre mauvaise
volonté, notre envie de saboter, notre
plaisir de coûter cher sans rendement … exaspéraient les cadres nazis et les
faisaient hurler de colère ! Pour mater les fortes têtes, ils sont allés
jusqu’à ouvrir en Alsace des camps de rééducation à Schirmeck et d’extermination
au Struthof ! C’est que nous nous sentions colonisés, surprotégés de façon sur
répressive, donc a priori «paresseux» et
«voleurs» ! La colère des officiers était notre secrète récompense !
Bref,
la colonisation et l’occupation ont fonctionné comme une crise de civilisation
avec ses victimes et ses profiteurs
…
Le terrorisme
* Toute
campagne terroriste collective émane d’une autorité surprotectrice et sur
répressive, d’un comité qui veut changer les événements ou laver des affronts, politiques
ou religieux.
* Voir
la documentation exhaustive de ces groupes dans «La force des faibles
– Encyclopédie mondiale des minorités»62 de Roger Caratini. On
y distingue entre autres les minorités
centripètes (des Noirs d’Afrique du Sud qui demandent à être reconnus comme citoyens
à part entière), des minorités centrifuges (les Corses, les Basques …) qui
exigent un traitement différent de celui, imposé par la majorité.
J’ai
retenu surtout de ma fréquentation avec cet encyclopédiste sa démystification
des élections. Il signale que le
prestige magique du suffrage universel trouble notre morale politique C’est le
plus grand nombre qui décide de tout pour tous … Les politiques sont passés
maîtres dans l’art de fausser les mécanismes électoraux, de manipuler les
électeurs… Et de rappeler qu’Hitler est parvenu au pouvoir avec 88% de suffrages
exprimés… (P.188). Une majorité électorale ne signifie donc pas automatiquement
que le groupe gagnant appliquera la démocratie ! Je conclus que dans
beaucoup de cas la majorité numérique lors des élections est le cliché d’or des
manipulateurs du Suffrage Universel.
* Mais
qu’en est-il des séismes planétaires, causés par le terrorisme actuel :
s’agit-il d’une guerre de religion, d’un conflit d’intérêts, d’une bataille
pour le pouvoir mondial ?
* S’agit-il
d’un «Choc des civilisations»63
comme l’écrit un
politologue américain en 1996 ? Les critiques adressées à la synthèse,
construite par le Professeur Huttington, signalent son américanocentrisme. Le
concept «civilisation» est d’ailleurs lui-même très
discutable: il cherche une copie artificielle des réalités historiques
qu’on découpe en diverses cultures prestigieuses et originales, afin de
maîtriser la complexité des situations découvertes. La méthode est discutable
car les groupes dits «primitifs» d’Afrique, d’Australie et des
Iles… n’ont jamais eu l’honneur d’être
appelés «civilisations» ! Il s’agit donc dans beaucoup de cas d’un
cliché, inventé par les historiens.
* Pour
ma part je ne peux que signaler un aspect, parmi beaucoup d’autres, qui n’a pas
encore été analysé, mais seulement évoqué par ci par là, en particulier par une
pédiatre de Los Angeles, d’origine syrienne. Mon hypothèse est que cette
guerre planétaire se présente aussi comme un conflit manichéen entre les
adorateurs de leur unique livre, et les consommateurs de tous les livres,
d’aventures, d’humour et de sciences, déclarés profanes… Plus exactement, entre d’une
part les groupes qui ferment leur lot de messages religieux, politiques,
scientifiques, philosophiques, professionnels, militaires … empêchant tout ajout
et toute omission, et d’autre part les groupes qui, au contraire, ouvrent leur
lot de messages à toute innovation et à toute refonte.
Je
précise qu’en parlant de «groupes», j’en mentionne le caractère
dominant, étant entendu que c’est une simplification indispensable à la
communication. Mais en réalité, des minorités fonctionnent dans chaque grande
société; même en Israël, une secte milite pour la destruction de l’Etat
et s’allie aux terroristes Palestiniens,
parce que, selon les Ecritures, le peuple juif ne doit se regrouper
qu’après l’avènement du Messie! En 1999, ce groupe de messianistes avait
même une base au nord de l’Alsace !
* Tout
groupement en partis, en syndicats et en sectes, forme donc une mini société
fermée … Un tel groupe choisit son texte ou un ensemble
de textes, et le déclare «fondateur», «indépassable» ou
encore «sacré». La mentalité de tels groupes –famille, région
ou Etat - fonctionne en circuit fermé de
croyances et de règles, quelle que soit la sagesse des chefs.
* Vivre
dans de tels groupes, c’est comme évoluer dans une bulle d’air, ascendante ou
descendante, à la façon d’un planeur : on ne peut que subir. Ainsi, chacun
de nous - en France et ailleurs – ne peut que partager le sort commun de son
groupe. Pourquoi ? Parce qu’il est enfermé dans son système de pensée, soit
«aristocentrique» soit «populocentrique», soit «européocentrique»,
soit «africanocentrique», «asiatico- centrique» ou
encore «américanocentrique» … En cosmogonie, les anciens étaient
«géocentriques» se croyant au centre du monde, nous sommes
aujourd’hui «héliocentriques», bientôt
«cosmocentriques» …
Il
est presque impossible d’échapper à de telles prisons mentales ! Pour «Le
nouvel esprit scientifique»64 de Gaston Bachelard, ce sont là
de difficiles «obstacles épistémologiques» à franchir.
* Malgré
ce handicap, fonctionnent des groupes au lot ouvert de messages. Ceux-là considèrent
tous les textes fondateurs comme dignes d’intérêt, mais ne se sentent pas concernés par leurs
conseils, leurs lois et leurs interdits … En principe, une fatwa lancée par un
chef musulman ne crée pas d’obligation pour les non musulmans ! Le groupe ouvert
ne privilégie donc aucun texte en particulier – ou alors à titre d’hypothèses -
et accueille toutes les informations, orales, écrites ou observées, donc aussi celles
provenant de l’Univers en constante découverte. La philosophie et les sciences,
les sciences humaines en général, fonctionnent en un tel système ouvert de
messages. Cette attitude est très proche de la tendance laïque, qui choisit un
texte sacré et tolère tous les autres …
Je
connaissais depuis longtemps les études épistémologiques65 du
philosophe Karl Popper, pour lequel beaucoup de concepts courants, comme
le «mouvement», sont des «essentialismes». Toutes nos
théories risquent d’embaucher de tels essentialismes, aussi il vaut mieux les
considérer comme des hypothèses provisoires. Pour lui, fonctionnent trois
«mondes» (physique, psychique et théorique) mais aussi deux sortes de sociétés
: l’une, fixée
aux traditions et aux dogmes, qui n’accepte aucune critique ni changement, qui
est donc «close» et l’autre, «ouverte», dans laquelle
les critiques sont possibles sans risques parce que chaque contradicteur est
protégé par les mœurs démocratiques …
Mais
je n’imaginais pas la gravité de cette incompatibilité entre les deux sortes de
systèmes de pensée. Je l’ai découverte par hasard en 1970, dans le contexte
musulman du Maroc. Je discutais souvent avec un collègue marocain, professeur
de géographie, auteur d’un manuscrit magnifique sur les coutumes et les
costumes en usage dans les principales vallées de l’Atlas : sa peur,
m’a-t-il dit, est que sa mère apprenne qu’il a écrit un livre profane;
elle ne connaît et n’apprécie que le Livre sacré du Prophète. «Elle va
m’insulter et me défendre de revenir chez elle !».Il a renoncé à
faire publier son manuscrit du vivant de sa mère. Voilà un cas, pas rare,
d’autocensure.
Cette
fixation à un seul livre m’a été confirmée par les lycéens d’Agadir, qui me
signalaient leur malaise face à deux positions : à la mosquée, l’imam ne
cessait d’expliquer que la théorie de l’évolution était vraiment incompatible
avec le créationnisme de l’Islam, alors qu’au lycée, dans les cours de science
et de philosophie, la théorie de Darwin n’était pas clairement refusée (classée
par certains professeurs comme une hypothèse très probable !). Ces élèves
formulaient à leur façon la différence entre une culture au système fermé, axée
sur un seul ensemble de livres (le Coran et ses commentaires, appelés Hadit),
et celle des professeurs français, presque tous fidèles au système ouvert, qui
se servaient de bibliothèques entières. (Ce problème est transposé actuellement
dans les collèges français qui accueillent des élèves musulmans).
* Même
scandale à propos de la psychanalyse : celle-ci rendait beaucoup de
parents d’élèves furieux parce qu’on brisait l’un des tabous de la société
berbère et arabe, alors que les jeunes s’amusaient plutôt avec les nouveaux
concepts. Freud n’étant pas au programme, j’ai réuni mes élèves un soir dans le
réfectoire de l'internat pour dissiper les principaux malentendus …
En
réaction j’ai reçu un billet confidentiel d’une lycéenne qui me raconta la
légende berbère d’Ahmed Ounamir. Celui-ci, jeune marié à quinze ans, était
malheureux : sa femme lui reprochait d’accorder trop de temps à sa mère et
celle-ci pleurait, se sentant oubliée par son fils. Ahmed finit par devenir fou
puisqu’il se suicida (sic)! Ce mythe paraissait plus important à mon élève que
celui d’Œdipe même quand je lui eus montré la parenté entre les deux …
* Avec
ces deux problèmes non résolus, le refus de l’évolution et de la psychanalyse,
il s’est produit une situation inconfortable chez les étudiants et auprès
des autorités ! La crise de conscience a été jugée très grave et donnait des
arguments aux partisans d’une arabisation accélérée des écoles marocaines…Il
fallait aussi embaucher les spécialistes diplômés Marocains que nous avions
formés. Résultat : en 1973, tous les professeurs de philosophie Français
des Lycées marocains ont été remplacés par des professeurs Marocains de
« pensée islamique », ayant des diplômes français de
philosophie !
* J’avais
rédigé en 1970 une thèse sur «Le cercle dit ‘vicieux’ dans la pensée
philosophique et scientifique»66. Mon successeur au Lycée
d’Agadir, Cherkaoui Mohamed, l’a lue et a déclaré: «C’est la
philosophie qui produit des cercles vicieux alors que la religion les
surmonte» ! Nous revoici au cœur du conflit des rencontres entre un
système de pensée ouvert et un système fermé.
* Sachant
mes élèves très timides, enclins à donner raison au dernier argument entendu,
j’ai encouragé ceux qui me contredisaient, félicitant ceux qui arrivaient à
trouver l’anti-thèse d’une affirmation. Je les encourageais aussi à poser leurs
questions trop personnelles par écrit. Voici ce que m’a révélé un de ces
billets d’un élève de terminale «Vous avez félicité l’un de mes
camarades qui a osé vous dire non. Je ne suis pas d’accord. Cela je ne l’ai
jamais vu dans une école et beaucoup ne comprennent pas. J’en ai parlé à mon
père qui est instituteur. Il dit que c’est très dangereux pour vous de faire
cela, qu’à la fin les jeunes ne vous croiront plus rien ! Qui a raison ?
Je suis très troublé».
* A
cette lecture, je repensais aux leçons de catéchisme de mon enfance à
l’école: l’abbé Bengel m’avait donné des coups de règle sur les doigts de la
main parce que j’avais déclaré «idiote» la loi de l’Eglise qui
refuse l’ordination à une personne, née en dehors du mariage ! Cela m’a rappelé que dans les deux cas, catholique ou musulman,
l’enseignement est dogmatique et autoritaire, incompatible avec une objection
ou un refus…Autrement dit, dans les deux cas, le contexte des systèmes fermés
de pensée impose sa structure verticale aux messages, censés venir de très
haut: la Volonté de Dieu se transmet au paroles du Prophète, du Roi, du
Président, du Maître, du Prêtre et même du Père … ! D’où le respect des jeunes
marocains pour leurs parents et pour leurs maîtres, dont nous, les coopérants,
avons bien profité …
* Ce
que n’avaient pas compris le lycéen, auteur du billet, et son père, c’est que l’initiation à la
philosophie n'est ni dogmatique ni autoritaire, mais qu’elle est «ouverte»
au dialogue et aux objections …
* A
signaler que sur le plan international, parfois, par opportunité politique, les
dirigeants de sociétés à système ouvert de pensée, comme les U.S.A., s’alignent
sur un système fermé de messages, par exemple en plaçant une main sur la Bible,
lors de leur investiture, ou encore en invoquant leur mission de «nation
élue» – ou leur «destin manifeste» – de favoriser
l’«axe du bien» et d’éliminer «l’axe du mal» … On
connaît les conséquences guerrières de telles incantations lyriques, alimentées
par diverses communautés religieuses …
* Sur
le plan international, les groupes extrémistes se sentent en danger et se croient
incompatibles entre eux, craignant la contagion ou la concurrence du modèle
opposé. Leur rencontre, par la facilité actuelle des transports et des
informations, de l’immigration et du tourisme, produit des courts-circuits de
plus en plus nombreux, des étincelles de plus en plus meurtrières et de
plus en plus racistes! L’animosité des adeptes de la pensée close s’amplifie en
haine publique, en slogans belliqueux contre les apostats, les
blasphémateurs…et se donne le devoir de «purifier la planète»
par l’élimination des «dégénérés irrespectueux, caricaturistes ou
romanciers»! Tuer, même toute une population de mécréants, devient, dans ce conflit international, une mission sacrée, «une guerre
sainte» !
* Comment
ne pas penser aux Marranes, à ces populations de Juifs espagnols du XV ème
siècle, obligés sous la pression de l’Inquisition, de se faire baptiser catholiques et de
pratiquer leurs rites dans la clandestinité ? Le viol de la conscience, n’est-ce
pas un crime contre l’humanité ?
* Confiné
dans leur bulle extrémiste, chacun des deux camps accumule l’agressivité contre
l’autre : les deux se comportent comme deux frères ennemis, comme Caïn et
Abel !. L’arbitrage de l’extérieur est impossible. Sur le terrain, les
impératifs de la vie commune arrivent la plupart du temps à organiser la
coexistence et la tolérance, parfois au prix d’une taxe à payer (dhima) par les
minorités au groupe dominant
!
* Est-il
nécessaire de rappeler que la tentation des lots fermés de messages n’a
pas épargné le christianisme durant les sombres périodes des Croisades et de
l’Inquisition ? J’ai été très ému en apprenant le sort du dominicain, défroqué
et philosophe, Giordani Bruno. Ce penseur téméraire a été brûlé vif en 1600
pour avoir professé une doctrine, contraire à la bible chrétienne, dans son
livre «L’infini, l’univers et le monde» ... Un peu plus tard Galilée
a failli subir le même sort mais a eu l’idée de se rétracter, verbalement du
moins ! Cette tentation de fermeture des messages persiste encore
dans l’Eglise Catholique par son dogmatisme comme dans toutes les Eglises …
Mais
l’actuel clergé est moins violent que jadis dans ses réactions, ne disposant
plus du «bras séculier» (de la puissance du pouvoir civil et
militaire) ni de l’appui des paroissiens de moins en moins nombreux ! Le
ton est au regret : on réhabilite Galilée et on demande pardon pour les
atrocités commises pendant l’Inquisition … Un curé auquel je parlais de Galilée
et de Bruno, m’a répliqué que «l’histoire de l’Eglise est un
cadavre et qu’il n’y a donc rien à apprendre de son passé !»
* Le
terrorisme qui endeuille les familles depuis des dizaines d’années en Irlande
du Nord entre les deux communautés, catholique et protestante, et celui qui est
organisé par des comités du pays Basque des deux côtés des Pyrénées, montrent
que ces violences peuvent toucher toutes les religions et tous les partis de
gauche ou de droite…non seulement l’Islam !
* A
présent voici le facteur déclenchant du terrorisme. Les dangers d’enfermement
mental des populations sont aggravés par leur réflexe collectif
d’honneur ! Et l’honneur est le moteur principal des comportements
communautaires. On voit donc que toutes les communautés, ethniques, sportives,
religieuses, techniques, patriotiques …, même à l’intérieur des démocraties,
sont flattées de recevoir des hommages mais sont tout aussi vite révoltées à
chaque affront et prêtes à se défendre ou à attaquer les adversaires …
Dans
une société comme la France, à dominante ouverte, la solidarité nationale est
difficile à ébranler : les violences, internes à un groupe pour une
question d’honneur, n’intéressent souvent que les journalistes et ne vont pas
inquiéter la République.
* Mais
dans les grandes sociétés fermées, au Moyen Orient par exemple, la solidarité
fonctionne encore avec efficacité. Un incident, qui donne aux gens le sentiment
d’avoir été déshonorés, provoque une
émotion dans le pays entier et exige une réparation immédiate !
Les
structures tribales d’un tel pays appliquent le «code d’honneur
collectif» et suivent les règles suivantes.
- Le
pays qui a eu l’honneur d’abriter sur son sol un Saint, un Prophète ou un Dieu est déclaré «Terre Sainte» et sa capitale
devient un lieu de pèlerinage avec des Temples, des Eglises et des Couvents.
Voilà le drame de Jérusalem, capitale spirituelle à la fois du Judaïsme, du
Christianisme et de l’Islam. Voilà surtout l'origine de violences collectives
historiques comme celles des Croisades … On ne peut pas imaginer situation plus
dramatique et plus explosive ! Même problème dramatique pour toutes les
capitales au passé religieux comme Rome, comme La Mecque, comme Lhassa …Pensez
à ces drames pour comprendre les avertissements 67 de René
Girard: «La violence, c’est le sacré … le sacré, c'est la
violence». Le fidèle se trompe depuis des millénaires en vivant le sacré
comme un ordre sécurisant de survie !
- Le
déshonneur commis par un seul membre d’une société fermée se lave par son lynchage
immédiat... C’est par exemple la loi de la charia qui condamne à mort les
apostats, mais aussi les femmes adultères…C’était la loi de l’Inquisition
d’éliminer ceux qui déshonoraient l’Eglise ! Un crime de blasphème
attribué à l’un des membres d’une communauté, jette le déshonneur - et donc la
culpabilité - sur toute cette communauté. Celle-ci doit être punie au nom de ses victimes
!
C’est ainsi que les caricatures dessinées par un Danois, jugées injurieuses,
ont provoqué des représailles violentes contre tous les Danois en général et
même contre les produits d’origine Danois en vente…(Voilà la guerre déclenchée
entre les systèmes ouverts de messages, très individualistes, et les systèmes
fermés, très communautaires …).
- L’esprit d’honneur collectif, dominant dans
les tribus, rend chacun responsable, à la fois
des victoires du groupe mais aussi de crimes qu’il n’a pas commis
personnellement. Penser aux malédictions
bibliques qui s'étendent sur plusieurs générations ou au «péché
originel» des catholiques. (A l’opposé, l’esprit d’un groupe
individualiste ne rend responsable que la personne, dont un procès a jugé
qu’elle a commis un crime …). Cette loi archaïque du Talion et de la solidarité
tribale a décimé des centaines de communautés jadis…
* Ces
trois règles forment aussi la loi des comités de terroristes ! Se croyant
victimes des sociétés qui dominent le monde actuellement (en Occident et en
Orient), les commandos doivent laver cet affront en détruisant les groupes
coupables – s’il le faut par des
attentats commis sur des voyageurs de trains, de métros ou des locataires de
gratte ciel… Cette persécution est tellement dramatisée quelle devient
planétaire : aucun coupable ne doit échapper à la punition collective,
qu’il se réfugie en Asie, en Europe, en Afrique, aux Amériques ou en Australie… !
* Hélas
!
toute dramatisation d’une cause collective (patriotique par exemple), contrecarrée
par un adversaire, risque d’aboutir à sa sacralisation, au culte des héros et
des martyrs, morts pour cette cause… En retour, toute sacralisation réagit par
la sur dramatisation, par la punition des adversaires qui commettent des
«profanations», des «sacrilèges»… Le besoin de
représailles des populations insultées, par kamikazes interposés, est alors difficile
à éviter !
La
sagesse consiste donc à éviter toute dramatisation: mais cela est impossible,
dans le contexte d’une société à lot fermé de messages dont la caisse de
résonances émotives est bruyante comme
le tonnerre d’un orage d’été… C’est plus facile dans une société ouverte dont
la caisse de résonances publiques est vite calmée par l’indifférence
grandissante des individus au sort commun !
* Quel
génie – qui mériterait le Prix Nobel de la Paix - inventera le filtre anti-clichés qui
corrigerait notre vision et qui nous présenterait les humains dans leur commune
«nature authentique». Cette «nature» est à respecter
par-dessus tout, quelles que soient les «fonctions» exercées :
les honneurs, les langues, les métiers, les couleurs de la peau, les pratiques
religieuses…
Le
droit à la vie est plus important et plus dramatique pour la survie
de l’humanité que le droit à une fonction, spirituelle ou temporelle. En
oubliant ce droit à la vie et à sa «nature» unique, l’homme-cliché se
fie aux fausses valeurs d’une fonction extérieure, vécue comme sa nature
intérieure. Le «filtre de Diogène» est à réinventer.
* Voilà
terminée l’énumération des conditions qui provoquent les tueries
organisées: je peux préciser à présent mon hypothèse sur le
terrorisme.
La
fermeture séculaire à toute nouvelle idée rend les vieux pays hypersensibles
aux réflexes de dramatisation et de sacralisation que déclenchent les attributions
collectives d’honneurs et de déshonneurs. C’est aussi le cas de régions (corse
ou basquaise…) qui réclament en vain leur autonomie. Les situations infamantes
les poussent dans la seule réponse traditionnelle connue pour
«sauver leur honneur»: la condamnation collective à mort des opposants
ou des blasphémateurs, de tous leurs concitoyens et de tous leurs amis dans
le monde!
Il
faut pour déclencher ces violences qu’un leader se lève pour organiser les
ripostes et mobiliser les adeptes dans le monde entier.
* Ce
n’est donc pas un «choc des civilisations» qui provoque la tragédie
actuelle du terrorisme, mais l'incompatibilité entre les réflexes aux
revendications ou à l’offense de quelques groupes isolés à culture close et les
réflexes individualistes de tous les autres groupes à culture ouverte. Des groupes
d’extrémistes, prêts au martyre, vivant dans une structure mentale tribale,
menaçant toutes nos civilisations, occidentales et orientales, voilà la source
du terrorisme actuel, de plus en plus international. Les religions sont prises
en otages durant de telles opérations.
Evidemment
je suis prêt à renoncer à mon hypothèse ci-dessus à la faveur d’autres
explications plus pertinentes.
Notre pulsion raciste
(Le
concept «race» pour désigner les différences apparentes des
populations ne convient plus dans l’état actuel des connaissances. Je le
maintiens cependant ici pour éviter des complications inutiles)
* Nous
faisons tous semblant de distinguer les «natures artificielles» diverses - et non les fonctions réellement
exercées – quand domine le système fermé de pensée ! Le réflexe persécuteur,
inévitable dans les contextes communautaires en crise, a besoin de présenter
les «autres» comme des êtres à la «nature héréditaire»
dégénérée, bestiale, donc dangereuse: à éliminer ! Un tel jugement
global est incapable d'admettre la «formule unique du sang O, A, B…»
du noir, du blanc, du rouge ou du jaune …
Quand
on hait ou quand on admire, on n’analyse pas, on ne voit plus les nuances.
* C’est
ainsi que, depuis des siècles, les pouvoirs, politiques et religieux, surprotecteurs
et sur répressifs, ont tout fait pour que nous oubliions que notre pratique
religieuse, politique, technique ou sexuelle… n’est qu’une fonction variable,
donc non dramatique, que ce n’est pas une nature invariable ou
«sacrée» ni une nature qui serait inscrite dans notre ADN.
Ces
chefs ont trop besoin de boucs émissaires pour cacher leurs échecs - et parfois
leurs crimes - pour oser nous révéler les ressorts discriminatoires qu’ils
appliquent aux pays étrangers. Rien que par la consommation de pétrole, les
dix pays les plus riches dépensent la
moitié des stocks disponibles ! Leurs actions sont donc involontairement néo
colonialistes, impérialistes, persécutrices…. Pour rester dignes, ils placent un
rideau opaque entre la scène dirigeante et nous, entre le Nord riche et le Sud
en développement. Bref, ils organisent instinctivement un système de
méconnaissance : celui-ci nous rend incapables de distinguer la culpabilité
de l'innocence des victimes et des
meneurs du régime, de même que la nature de la fonction des personnes pénalisées…
(Voir les analyses précises de ce «mécanisme mimétique de la victime
émissaire» dans les persécutions et dans l’ignorance organisée, chez René
Girard, en particulier dans son livre «La violence et le sacré»67.
Victimes de manoeuvres hiérarchiques
persécutrices, nous trouvons normal de craindre et de mépriser les étrangers, épinglés
comme ennemis publics, car il est difficile de ne pas hurler avec les loups.
* Nous
avons donc tous une pulsion raciste en nous. Mais est taxé de raciste,
celui qui, en public, ne maîtrise pas cette tentation mimétique d’agression de
l’«autre» ni, en privé, son réflexe naturel de peur de
l'étranger ! C’est ce que confirme à sa façon André Gide qui
dit: «Plus le blanc est intelligent, moins il trouve le noir
bête» !
* En
conclusion, on peut dire que c’est le maintien des peuples dans l’ignorance, organisée par les élites persécutrices, qui rive dramatiquement quelques pays entiers à une
mentalité agressive, à un système fermé de croyances, et qui les rend donc violents
et racistes. Les pulsions surprotectrices et sur répressives agressent alors les
millions d'hommes-clichés de la foule anonyme: actuellement les cibles
«occidentales» des sociétés ouvertes !
* Le
fait que les cibles soient anonymes, toutes religions et toutes races
confondues, montre que la cible des terroristes est une image, un cliché
d’humains collectivement coupables.
Le chef d’œuvre des surprotecteurs sur
répresseurs
Enfin,
le chef d’œuvre des sur répresseurs: ils arrivent à se faire aimer, voire
adorer, par leurs victimes … et cela jusqu’au délire. Rappel: en 1953, lors
de l’exposition de la dépouille mortelle du Maréchal Staline, une foule de milliers de fans du «petit père des
peuples» se pressait devant le Kremlin, évidemment refoulée par le
service d’ordre: le lendemain, l'hôpital a compté 1550 moscovites,
écrasés par amour de Staline !
Toute surprotection n’est pas sur
répressive
* L’Europe
a été surprotégée deux fois au siècle dernier par l’intervention militaire des
Etats–Unis, de l'Angleterre et du Canada, puis de la Russie, à la fin des deux
guerres mondiales. Ces campagnes ont réussi la libération de l’Europe de
l’emprise des visées allemandes, impériales d’abord, puis nazies …
Presque toutes les troupes et
administrations étrangères se sont retirées de l’Europe après la victoire de
1945.
* On
peut donc dire que toutes les surprotections, politiques et militaires, ne sont
pas sur répressives. Ce constat est peut-être trop optimiste car les risques
sont multiples: les «Libérateurs» ont tous plus ou moins des
visées impérialistes, parfois des programmes d’annexion ! Parfois aussi,
ils apportent une aide importante à la reconstruction (comme avec le Plan
Marshall).
* Pour
l’historien universitaire, Alain Gérard Slama, «l’Europe est
hyperprotégée», paralysée par la peur d’un conflit non maîtrisable, peur
qui rappelle l’attitude du Maréchal Pétain. (Voir «Le siècle de Monsieur
Pétain»68.
L’archétype du surprotecteur sur répresseur
Le
modèle parfait du surprotecteur sur répresseur est l’image que nous nous
faisons, nous chrétiens, de Dieu. De Dieu d'abord puis de tous ceux qui se
disent ses serviteurs, du clergé, des parents traditionnels, des Rois, des
gourous …
Partout
dans le monde, Dieu fait figure d’archétype du surprotecteur parfait, origine
du bien autant que du mal, de la joie autant que de la souffrance ! Les
messages des textes sacrés réchauffent les espoirs de salut et font rêver de
paradis…
Chrétiens,
nous imaginons Dieu à la fois «tout puissant», «parfait»
et «tout amour pour nous», mais surtout d'une «sévérité»
impitoyable: voilà les quatre clichés qui désignent aussi tout
surprotecteur sur répresseur !
L’homme
- cliché est-il «unidimensionnel» ?
* Inconvénient
majeur: la surprotection produit chez des millions de personnes le sentiment d’être «protégées» dans leur
groupe, sans qu’elles puissent se rendre
compte qu’en fait elles sont «surprotégées», ayant perdu leur
personnalité et leur dignité en même temps que leur esprit d’initiative ! C'est
le risque que prennent tous les fidèles des partis politiques ou des sectes
religieuses tout comme des régimes, dominées par l’économie (et leurs plans
quinquennaux). Ces personnes vivent, non en majeures et adultes, mais en mineures
et irresponsables: bref infantilisées Elles ne s’imaginent même pas
pouvoir vivre sans leur génial leader ! Leur ego est maintenu en
soumission silencieuse par les ruses des chefs, manipulateurs efficaces.
C’est
que les victimes des leaders orgueilleux ne remarquent pas quand leurs chefs
deviennent des surprotecteurs, encore moins quand ils deviennent des sur répresseurs:
et si elles le remarquaient, ce serait trop tard !
* Jadis
cet état de dépendance d’une autorité abusive était désigné par le mot
d’ «aliénation». Jean-Jacques Rousseau, qui nous a appris à
voir le monde d’un œil nouveau et dont on n’a pas fini de recevoir des leçons, ne
voyait aucun inconvénient à la perte de droit et de personnalité. Au contraire
car les clauses juridiques de son Contrat Social 69(I, VI) sur
la libre disposition du travail, de la personne … «se réduisent toutes à
une seule, à savoir à l’aliénation totale de chaque associé avec tous les
droits à toute la communauté… L'aliénation se faisant sans réserve, l’union est
aussi parfaite qu’elle peut l’être et nul associé n’a plus rien à
réclamer». Cette forme de surprotection est difficile à accepter de nos
jours !
D’ailleurs
Hegel s’opposa à cette thèse. Il montrait par exemple le courtisan du XVIII ème
siècle français, fier de percevoir de l’argent en retour de ses flatteries:
voilà une perversion de l’esprit de ce monde et une aliénation absolue…
C’est
ce qui a inspiré Karl Marx, qui distingue une aliénation économique, sociale,
politique, culturelle, religieuse même … On connaît l’impact de ces nouveaux concepts
sur les faits historiques et jusqu’à nos jours sur les événements
internationaux, sur le communisme et sur le capitalisme…
* Comment
ne pas penser à «L’homme unidimensionnel»70 d’Herbert
Marcuse (pourfendeur allemand du nazisme), livre sorti en France vers 1968, qui
a fait sensation durant cette année agitée ? L’homme unidimensionnel a perdu le
sens de son «être» sous l’impact de l’encerclement technicien et du
«principe du rendement»: celui-ci lui fait oublier le minimum
freudien, le «principe du plaisir» et «le principe de
réalité». Il est ainsi devenu économiquement rentable mais en perdant
tout esprit critique. Résultat: il se soumet à une seule idéologie, à
celle qui justifie la société ambiante (à dominante capitaliste à l’époque)
!
Même la classe moyenne, qui serait capable de protester, préfère le mieux-être
du confort familial, par la longue protection bancaire, à l’aventure d’une
révolution… De fait, Herbert Marcuse décrit prophétiquement la société du début
du XXI ème siècle, obsédée de rendement, mais affaiblie par le chômage en
millions d'exemplaires et par les délocalisations des emplois en Asie ou en
Afrique, bref par la précarisation généralisée.
* Le
chômeur, voilà le citoyen fiché, immatriculé, surveillé, l’un des soldats de
«l’armée de réserve du patronat» (selon Marx), l’un des millions de
français à aller à la pêche en milieu de semaine, bref voilà le nouvel «homme-cliché»
! L’identité
banalisée du chômeur peut cacher un ouvrier, une employée, un artiste, même un
cadre, un ingénieur à présent, n’importe quel «être». Leur
«faire» obligatoire: rechercher un nouvel emploi, même sans
espoir. Un malade n’est pas traité autrement, exclu du système et censé avoir
perdu toute compétence…
* Voilà
«L’horreur économique»71, décrite par Viviane Forrester pour laquelle, entre autres arguments, par
leur honte, les demandeurs d’emplois s’accusent de ce dont ils sont les victimes…!
Cette thèse n’a pas été acceptée par le patronat français… peu effrayé par le
nombre de millions de sans emploi !
Dans
son livre précédent «La violence du calme»72 Viviane Forrester avait donné un nouvel
éclairage de la surprotection. Des forces contraignantes, très violentes et
très anciennes, ont été si efficaces que leur influence dure encore aujourd’hui
et installe un calme que personne ne peut expliquer…
* L’homme-cliché
est donc un des cas de figure de «l’homme unidimensionnel». Même
dans les grandes entreprises, cotées en bourse, le titre de son «être professionnel» (de «patron d’entreprise» par exemple) cache que chaque agent est
l’esclave de l’efficacité de son «faire» aux yeux des arbitres
économiques, c'est-à-dire des actionnaires, en amont. La précarité commence à menacer même
les chefs d’entreprise …
Les surprotecteurs de l’ombre
Conséquence
de notre besoin général de surprotection: la naissance récurrente de théories
qui nous décrivent menacés de catastrophes, organisées par des comploteurs
internationaux. Cela a commencé avec les «Illuminés de Bavière» et
continue avec les rumeurs de complots juifs ou capitalistes, du «danger
jaune», des «chemises noires»…et, depuis le 11 septembre à
Manhattan 2001, culmine dans la peur du
terrorisme islamiste, qui aurait pris comme cible tout l’Occident. Faut-il pour
autant rester inactifs ? L’individu est paralysé: il ne sait pas
comment réagir face à un problème aussi mystérieux et vaste ! Une
manipulation de masse, une «mégamanipulation» pourrait-on dire, terrorise
les populations de plusieurs pays voire les habitants de tout un continent ou explicitement de la civilisation
occidentale. Le groupe menaçant est minoritaire, occulte et paranoïaque, ce qui
l’oblige à des actions spectaculaires et violentes, c’est–à-dire à des
attentats.
Le
discours des «comploteurs» est typiquement manichéen et
sectaire:«Nous les purs, nous allons purifier les populations à
sauver». Le syndrome du sauveur du monde est donc implicite dans les
motivations de ces nouveaux bienfaiteurs
de l’humanité…
Logiquement
ces mouvements meurtriers commettent la faute de «simplification extrême
des réalités» : la complexité des situations humaines n’étant pas
respectée, leur but échoue mais après des catastrophes en série… Ironie:
beaucoup de ces mouvements, accusés de complot contre notre civilisation, se
plaignent eux-mêmes de subir les violences de persécuteurs, comploteurs
internationaux.
Bref,
si vous comprenez les mécanismes de la surprotection manipulatoire, vous
arrivez à résister aux sirènes de la publicité commerciale, du prosélytisme
sectaire et de la démagogie politique… Vous aurez un sourire de compassion pour
les adeptes sectaires sur le trottoir qui vous proposent un examen
psychologique gratuit …mais vous ne vous laisserez pas tenter par ces leurres
de recruteurs !
On divise pour régner, mais en plus on fait peur aux
gens pour les asservir !
* Astuce
principale de recrutement de disciples par les surprotecteurs: inventer
un péril, se placer sur le parcours des foules et
crier: «Attention danger !». Celui qui apparaît
comme l’avertisseur d’un malheur est vite pris par les gens comme celui qui sait comment s’en sortir sain
et sauf: le secouriste aura vite une clientèle apeurée, prête à le suivre: il devient donc le «guide». Bref, le candidat au pouvoir et à la
vocation d’organisateur du salut public commence par mettre son auditoire en
panique. Procédé infaillible pour le mettre en demande de protection et bien
vite en esclavage. Exemple donné par le fondateur d’un mouvement religieux qui
déclame : «C’est l’homme qu’il s’agit de sauver».
Témoignage
personnel vécu. Lors de mon arrivée en 1963 au Lycée Youssef Ben Tachfin
d’Agadir, la ville, trois ans après le séisme de 1960, était en plein chantier
de démolition des maisons endommagées. Au bruit des explosions des tirs de
mine, mes élèves se levaient et
sortaient de la salle de classe en moins de temps qu’il ne faut pour le
dire… Un jour au réfectoire, même
bruit, même réaction collective: des dizaines de lycéens
essayaient de sortir en passant, tête la première, par les grandes fenêtres
vitrées… Il a fallu plusieurs ambulances pour évacuer les blessés !
Là, j’ai compris ce qu’est une panique !
* Le
danger de la panique, c’est qu’elle mobilise en nous toutes nos réserves en énergie
mais en bloquant tous nos raisonnements, en anesthésiant toute notre
sensibilité. C’est un moment de folie ! Collective, elle devient souvent
destructrice, même mortelle … nous rendant capables de piétiner nos propres
enfants, même dans les gradins des stades de foot lors d’agression de Hooligans
!
Prolongée par des mots d’ordre quotidiens de prudence par les caporaux des
communautés, elle produit chez les disciples un silencieux terrorisme
mental ! «Le sentiment de
l’avoir échappé belle ne quitte pas le citoyen d’un Etat communiste»,
signale Françoise Thom en étudiant la «langue de bois» du temps de
l'Union Soviétique 73.
Voici
quelques cas observés dont le succès est extraordinaire !
-Panique
colonialiste: vous n’êtes pas arrivés avec vos moyens, les conseils de
vos sorciers et vos guerres des chefs, à garantir votre espérance de vie
au-delà de 40 ans, ni à sortir de la pauvreté et du sous-déve- loppement ! Nous
allons vous aider à vous équiper et à vous soigner et vous aurez aussi, comme
nous en Europe, une espérance de vie de plus de 70 ans et un niveau de vie
honorable… grâce à nos technologies que
nous allons vous apprendre...
-Panique
financière à la manière du gourou alsacien André Biry: vous ne
trouvez plus de joie de vivre ni de bonheur tant que vous craignez pour vos
économies: j’ai un «plan argent», apportez-moi vos réserves et vous pourrez de
nouveau dormir sur vos deux oreilles…
-Panique
patriotique et religieuse: la démocratie et la laïcité paganisent le peuple
français; selon le curé, Georges de Nantes (de la Contre Réforme
Catholique), «il faut à la France un dictateur pour imposer la religion
catholique… il faut que le sang coule !» A ses moines-soldats il dit: «Vous devez vous
contenter d'obéir… j’exclus que je puisse me tromper» !
-Panique
métaphysique: «…dans un an ou deux, selon nos prophètes, Témoins de
Jéhovah, ce sera la fin de ce monde... sauf pour nous, les fidèles
avisés: restez avec nous et aidez-nous par votre travail et vos dons».
Pour le Messie Cosmo Planétaire du Mandarom, disparu depuis, nous sommes
attaqués régulièrement par des milliards de démons: à chaque attaque, il
mobilisait ses troupes pour chasser les
intrus avec un concert d’«Aoum»…
-Panique
thérapeutique: selon Lucien Engelmajer, il était urgent de soigner les jeunes
drogués en les réunissant dans des Centres spéciaux, dirigés par d’anciens
toxicomanes … grâce aux dons, publics et privés (ce «Patriarche»
s’est ainsi enrichi de manière irrégulière et a été condamné en 2006 à la
prison et à de fortes amendes, mais reste impuni parce que réfugié au Bélize…)
A été condamné aussi son complice, un médecin français, qui a joué le rôle de
caution scientifique …
-Autre
panique thérapeutique: Yvonne Trubert, considérée par ses adeptes comme
une Réincarnation du Christ, fondatrice du groupe «Invitation à la Vie Intense», déclare:
«Là où la médecine dit ‘inguérissable’, ne vous le tenez jamais pour
dit: il n’y a pas de maladies
inguérissables… Il suffit de prier et le miracle se fait…les métastases
s’envolent …»
-Panique
psychologique: selon l’argument principal des Scientologues, nous sommes
perdus et malheureux parce que nous ne mobilisons pas dix pourcents de notre
intelligence. «Achetez vite nos cours et nous vous rendons beaucoup
plus intelligents, plus libres, plus puissants !»… Les conclusions
que vous entendrez après avoir répondu à 200 questions, plus ou moins
indiscrètes, vous montrent l’urgence de vous faire purifier et rééduquer… Si les
prix des cours sont très forts, c'est parce que ces leçons sont efficaces,
indispensables !
-Panique
culturelle: votre culture occidentale mène la planète à la
catastrophe; revenez avec nous aux coutumes orientales et faites deux
fois par jour la Méditation Transcendantale pendant vingt minutes sans penser à
rien … et vous chasserez ainsi toutes les maladies, tous les crimes et tous les
accidents dans un rayon de cinq kilomètres …
-Panique
politique : pour les pessimistes, la France est en déclin, elle creuse
tous les jours un trou financier abyssal,
elle organise par anticipation le surendettement des budgets de nos enfants
: nous allons
droit dans le mur. Il est presque trop
tard pour tout changer
!
Unissons-nous pour redresser la barre
!
- Seule
panique positive, l’écologique : comme l’équipage du Titanic, nous sommes
tellement rassurés sur les capacités de notre civilisation de corriger nos
pollutions que nous refusons de croire que le naufrage de notre planète est en
route, que nous sommes en train de couler …
On espère que Nicolas Hulot, auteur du «Syndrome du Titanic»,
provoquera ainsi une peur salutaire…
* Bref,
par cette technique d’intimidation, tous les leaders, tous les
révolutionnaires, réformateurs et utopistes, tous les gourous … finissent par être
atteints de la maladie psychique du «sauveur», de surprotecteur du
monde entier ! Ils nous prouvent ainsi notre débilité incurable et
induisent en nous le syndrome des surprotégés… ! Je les vois, ces chefs
triomphants, comme des locomotives bruyantes, entraînant derrière elles des
centaines de wagons qui suivent docilement dans les virages.
* L’«homme cliché» c’est
cela: un véhicule démotorisé, une remorque …
Et les «héros sauveurs» de
la télé et des romans !
* Les
feuilletons télévisés renforcent involontairement ce culte du héros-sauveur en
nous faisant rêver avec des «Columbo», des «Zorro», des
«Sherlock Holmes», des «Docteur Sylvestre», des
«Instit», des «Navarro», des «Brocanteurs»
et des «Tuteurs»… avec de belles actrices, avec des commissaires de
police, séduisants et surdoués… bref, avec des génies qui comprennent tout mieux
que tous les experts, et, généreusement, résolvent tous les problèmes en une
heure et demie !
* On
commence très jeune à sauver le monde ! Les jeux vidéo permettent à des
millions d’enfants chaque jour de se sentir tout puissants, de bombarder des
positions ennemies, de tuer des dragons… bref, de se croire surprotecteurs de
leurs troupes, de faire comme les grands: jouer aux sauveurs !
* Comment
éviter le sentiment d’infériorité du grand public avec ce harcèlement
médiatique du show des sauveurs ? Comment ne pas se croire perdu, paumé,
naufragé ? Est-ce que le public actuel des médias est placé dans la
situation du cocooning permanent, du tutorat culturel pour ainsi dire ?
Tout porte à le croire, surtout quand les tendances gouvernementales poussent à
l’assistanat législatif des populations, réclamé par certains partis dirigistes: en surprotégeant les citoyens, patrons, agriculteurs, marins…, on risque d’en
faire des assistés professionnels !
* Bref,
tout système d’organisation des sociétés humaines, syndical, partisan, scientifique,
économique, sportif, religieux ou philosophique… du moment qu’il s’impose comme
obligatoire, sous peine de sanction, est surprotecteur, parfois même, au cours de
crises violentes, répressif ou sur
répressif. On peut aussi se demander si ce sentiment initial d’être «un
homme perdu à sauver», un «être fragile et mortel» n’est pas
commun à toute l’humanité depuis son origine ? Réponse indécidable !
* Mais
le salut médiatique des héros reste virtuel, presque inoffensif, alors que le
salut religieux, promis par des groupes internationaux de terroristes, est
devenu le détonateur de violences sanglantes, menaçant tous les pays. Les
cerveaux de la croisade actuelle veulent sauver l’Occident, même l’Orient,
malgré eux… en commettant des attentats !
Cette maladie de la surprotection, active ou subie, est donc terriblement
contagieuse. Ses victimes sont en effet les premières à la réclamer… Surtout
lors des élections… dont les candidats sont obligés de répondre à la
demande urgente d’un «Sauveur de la France en déclin» !
Chapitre VIII
Les clichés
des droits et des devoirs
Faisons
le point : il existe quatre structures dominantes qui produisent la
surprotection à différents degrés : de l’absence de protection, choisi par
l’individu et érigé en système, à la protection généralisée, puis à la
surprotection et enfin à la surprotection sur répressive.
Une
multitude de régimes différents fonctionnent à travers le monde entre les
règles de vie des esquimaux, des hommes bleus et des pygmées… Je sélectionne ici les régimes significatifs qui nous
concernent particulièrement en Europe sous l'angle du degré probable de
protection, exercée sur les populations. Rappel: le rôle des clichés et
des mécanismes d'altération sémantique est fondamental dans nos slogans qui
construisent nos choix sociopolitiques.
Pour être exhaustive, cette énumération
devrait mentionner les groupes non dominants, principalement celui des
sous–protégés (les femmes en général, les handicapés, les nomades, les
homosexuels…) et celui des surprotégés
par leur réussite (les industriels, les créateurs, les artistes, les
Princes Héritiers…).
*
Le régime protecteur se glorifie de faire régner la liberté, l’égalité et la
fraternité
La
structure démocratique est à l’origine indemne de la tentation de surprotection,
sauf dans les périodes électorales (charismatiques) et lors des crises de
gouvernement. Pour l’ironique Winston Churchill «La démo- cratie est le
pire des régimes, à part tous les autres» !
Dans
les familles, les parents sont aussi
surprotecteurs des enfants jusqu’à leur majorité, quel que soit le système
politique du pays. Les crises d’adolescence des jeunes leur montrent qu’il est
temps de leur donner de plus en plus de confiance et d’indépendance…
Ce
n’est qu’en démocratie que le club des individualistes, plus ou moins
anarchistes, peut s’épanouir avec l'illusion que l'homme n’a besoin ni de dieu
ni de maître !
Par
contre, la tentation militante des partis, des syndicats, des sectes et des
clubs, se meut à la frontière entre démocratie et communautarisme ou tribalisme
!
Les associations de défense des victimes de sectes signalent que la pratique du
lobbying international est à surveiller et à réglementer car anti-démocratique
en permettant à des mouvements totalitaires, paraissant inoffensifs aux
Etats-Unis, de légitimer les manipu- lations écrasantes de leurs gourous ou
prophètes en France: c’est que les Français forment déjà une société très
ouverte parce que laïque, allergique à toute immixtion religieuse en politique,
alors que les Etatsuniens sont encore politiquement sous l’influence de groupes
religieux, très puissants financièrement et très fermés !
En
France il convient de distinguer les exigences démocratiques (le peuple est
souverain…) des impératifs républicains (du partage des
pouvoirs et de la fonction non héréditaire de Chef d’Etat). La devise des
gouvernements français est ambitieuse, utopique même, avec trois clichés
sonores: liberté, égalité, fraternité: cette grandiloquence fait rire
les jeunes, de plus en plus blasés et sceptiques… Plusieurs démocraties sont
couronnées par des monarchies, apparemment avec succès.
La
structure française de protection essaie d’équilibrer - très difficilement - la masse des devoirs imposés à la
base et des droits accordés aux personnes: la pyramide hiérarchique
y est donc très basse. Le chef d’Etat est très proche des citoyens et sait qu’il
retournera dans cet état. Il sait aussi qu’il ne reste actif que cinq ans, ayant à peine le temps de devenir une
idole !
C’est
le régime le plus favorable en principe à la découverte individuelle de l’ego,
après une bataille difficile avec famille et voisinage (je pense à la
dramatique révélation de leur orientation sexuelle des homosexuels face aux
parents !). C’est aussi la condition favorable pour l’aventure de la
liberté et le libre choix des carrières…
Dans
cette structure, le racisme interrégional fonctionne au minimum: par
contre, aucune garantie quant au
racisme agressif, dirigé vers les étrangers d’autres couleurs ou d’autres continents…
Les dérives sont toujours possibles.
Attention: Hitler avait été
démocratiquement élu à 88% des voix !
*
Le régime, distributeur de prestiges, est sur protecteur
La
structure charismatique est celle des Eglises et des Armées, mais aussi celle
des Monarchies et des Empires … C’est aussi la tentation des cirques électoraux
! Monter en
rang, c’est gagner en décorations, en médailles et en prestige,
en rétribution surtout ! Les pays dirigés par un chef prestigieux,
sont surprotecteurs, rarement sur répressifs ! L’aristocratie trouve là le
terrain qui lui convient: les héros, militaires, civils, artistiques,
littéraires… sont admis dans la sphère
des lords ou des sirs… ou des officiers de la Légion d’Honneur. La tendance du général De Gaulle était de
jouer le rôle du «chef
charismatique» de la France vaincue …
Le
danger: est que dans l’armée,
comme dans les églises, tout leader qui gagne du prestige, qui se fait
applaudir et qui accepte des titres élogieux comme la plupart des
«libérateurs», devient un héros et une idole (comme Mao) et
s’impose comme législateur universel, parfois comme le dernier «sauveur»
avant la fin du monde…
Dès lors, les gens prennent la couleur de leur
club: verte avec les écologistes, rouge avec les communistes, jaune avec les papistes… Mais leur ego dort
dans les bulles tièdes de leur bains culturels, bien surveillés …
La
pyramide hiérarchique grandit en hauteur, le sommet étant assez éloigné de la
base comme dans toute aristocratie. Cela
signifie aussi que la masse des devoirs imposés dans ce régime dépasse
nettement la masse des droits alloués à chacun. Particularité: personne
ne se plaint car les devoirs s’appellent «dévouement» ou
«sacrifice volontaire à la mission collective», menée
sous l’étendard du Général, du Roi ou du Héros officiel…
L’ostracisme
frappe les ennemis officiels du chef charismatique (Pétain ou de Gaulle
!)
et prend la valeur patriotique d’une Cause Nationale. Cela veut dire aussi qu’à
l’avance tous s’attendent à des batailles épiques contre cet ennemi public:
«Allons enfants de la patrie – Le jour de gloire est arrivé…» !
C’est alors un honneur individuel de participer au combat et d’en devenir, s’il le faut, un héros ou un
martyr… Mais de liberté individuelle, il n’est évidemment pas question: ce
serait appelé «lâcheté» ou «désertion»
- *
Le régime tribal est encore plus surprotecteur que le précédent:
- il
devient sur répressif en cas de crise !
L’admiration
charismatique est maximale parce qu’obligatoire dans la structure tribale.
Celle-ci est normale dans les sociétés féodales et dans les pays dans lesquels
la politique et la religion font une seule autorité, en Orient en général (dont la plupart de nos systèmes religieux
monothéistes sont issus). Le patriarcat domine, rarement le matriarcat. Des
groupes se disent «indigènes» par rapport aux anciens colonisateurs
et forment une communauté victimaire à part. Les gens sont encadrés de la
naissance jusqu’à leur mort par les règles de la collectivité close, qui adore
le fondateur comme un saint, un héros, parfois comme un Dieu ! Ces gens,
fidèles aux traditions, trouvent normal de boire, de dormir, de
travailler … exactement comme le faisaient leurs ancêtres. Notre idée individualiste
de «liberté» leur est incompréhensible, impie et punissable. L’idée
de laïcité est ressentie comme folle et inacceptable !
Mais
gare à celui qui choisit un autre mode de vie: il se fait expulser, lyncher
ou éliminer … Les périodes des premiers siècles de l’Eglise catholique étaient
très autoritaires, notamment par l’Inquisition, maintenant l’ordre dans les
villages et les villes d’Europe par la persécution des «sorcières»
et des gourous hérétiques … Ce modèle tribal d’organisation se retrouve dans
beaucoup de groupes «communautaires», sectaires ou politiques …
Le
fanatisme, danger permanent des fervents des clans dissidents, est le
déclencheur de l’héroïsme des uns et de la traîtrise des autres: la sur
répression recourt au terrorisme et ainsi mate les populations encore insoumises
!
Exemple récent: en Inde hindouiste (au Gujarat) on se venge de la
conquête islamique en éliminant tous «les mangeurs de vaches»;
on dénude les suspects: s’ils sont circoncis, ils sont mutilés, parfois
égorgés !
Dans
les tribus, tous connaissent leurs devoirs mais presque personne n’ose parler de ses droits. C’est que toutes les
missions, comme les batailles, sont collectives et toujours inspirées par un
racisme impitoyable à l'égard des autres tribus de la région en
concurrence ! D’où l’impossibilité pour un individu isolé de refuser son
service à la Cause menacée de la Tribu: il sait qu’il risque la peine de
mort en tant que «lâche», même s’il se réclame du principe de non
violence au nom de Gandhi ! C’est que toutes les batailles tribales sont
déclarées dictées par la «Volonté de Dieu»: ne pas
participer, c'est donc montrer qu’on obéit au Diable ! La pyramide hiérarchique
est très pointu: le sommet, surprotégé dans ses palais ou châteaux, ne rencontre presque jamais la base, sinon
pour être acclamé à la tribune, loin du peuple !
Parler
de leur ego ou de liberté aux gens d’une tribu, c’est donc parler une langue
étrangère !
*
Le totalitarisme porte la surprotection sur répressive à son maximum de
puissance
Enfin
le paroxysme de la pulsion charismatique et tribale engendre la structure des
groupes totalitaires, dirigés par un chef autoritaire de type dictateur, qui
règne par la terreur et qui est aussi surprotecteur et sur répressif que
possible.
La
pulsion surprotectrice et sur répressive qu’éprouvaient Louis XIV et son
ministre Colbert a inspiré le totalitarisme catholique qui a dicté les soixante
articles du Code Noir. Le premier demande de «chasser tous les juifs résidant
dans nos îles» (Antilles, Louisiane et Guyane). Article 2: tous les
esclaves seront instruits et baptisés catholiques. Article 3:
interdiction de toute autre religion dans les îles. Article 4: seuls des
maîtres catholiques peuvent posséder des esclaves … Article 6:
travail interdit le dimanche. Etc.
Beaucoup
de théocraties sont tentées par cette formule extrême de hiérarchie en
transférant aux juges humains une parcelle d’autorité divine … Les juridictions
qui préconisent la peine de mort pour les meurtriers se situent dans cette
perspective sacrificielle de purification, voulue par Dieu ! (C’est le cas
encore aux Etats-Unis).
Des
gourous ou des tyrans en crise peuvent aller jusqu’à imiter ce dirigisme terroriste,
prêts à sacrifier des dizaines ou de centaines d’adeptes à leur délire ! L’extermination
des Juifs par l’Allemagne Nazie est devenue l'archétype du meurtre collectif
organisé ! Penser aux catastrophes de ce genre dans l’histoire des sectes,
organisatrices de suicides collectifs !
Je
ne peux oublier le drame qui s’est déroulé dans la jungle de Guyana en 1978
:
le gourou Jim Jones, toxicomane, a éliminé tous ses adeptes par empoisonnement
organisé, plus de 900 morts dont plus de trois cents enfants. N’oublions pas
les victimes du Temple Solaire ! Méditons sur les ossuaires, laissés par les
Kmers Rouges au Cambodge ! Etc.
Dans
de telles structures totalitaires, la pyramide hiérarchique est tellement
élevée et pointue que personne de la base ne peut apercevoir le sommet, niché
dans les limbes légendaires des demeures royales ou impériales
(le palais
de l’ancien Empereur de Chine était une Cité Interdite) ! C’est dire que les
devoirs de chacun sont toujours énormes et s’appellent «honneurs du rang
et des charges». C’est un signe de fidélité de chacun au Grand Manitou de
ne pas réclamer ses droits. La plupart des droits existants s’appellent
«privilèges exceptionnels», accordées par le Chef Suprême pour
services rendus ou actes d’héroïsme au combat (ou simplement pour
l’appartenance de naissance à la tribu dominante).
Les
termes d’ego et de liberté ne figurent pas dans le vocabulaire de ces
communautés qui nourrissent leur fierté et se réchauffent leurs cœurs de la
gloire des Ancêtres ou alors, pour les Théocraties, de l’aura des Martyrs, des Prophètes et des Apôtres ainsi que des
Saints Patrons des calendriers et des villes !
* Rappel:
même si l’on veut dénoncer les délits de clichés, on peut difficilement parler
ou écrire sans commettre ce péché. Voyez ces quatre résumés des structures
mentales: ils peuvent être
interprétés comme un amas de mots, «étiquettes de bouteilles vides»
(voir les simplifications indispensables pour un résumé dans des notions
morales et juridiques, comme «honneurs» et «privilèges»,
«sainteté» …).
Je
l’avais signalé plus haut, toute contraction d’idées complexes risque de
recourir à des concepts, ramasseurs de milliards de réalités, trop polyvalents
pour désigner clairement un fait non ambigu…
Bref, on ne peut pas parler ou écrire sans employer des
clichés.
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