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LES
AVATARS DES HOMME-CLICHÉS
Chapitre
IX
Langue de bois et
rites
Ce qu’on appelle communément «langue de
bois» est important à examiner dans le cadre de cette étude.
D'abord parce que cette façon de parler se sert principalement de «clichés».
Ensuite parce que les degrés de surprotection dépendent de la chaleur admirative
de la base pour l’amont hiérarchique et donc des clichés correspondants en
usage. Enfin parce que la langue de bois et les rites sont étroitement liés.
Les quatre degrés croissants de
surprotection, examinées précédemment pour comprendre les devoirs et les droits,
me paraissent significatifs aussi pour cette étude. Il s’agit toujours de
dominante, soit démocratique, soit charismatique, soit tribale, soit totalitaire. Dans chaque contexte culturel, les hommes-clichés se présentent différemment.
* Le régime démocratique
mobilise le moins d’hommes-clichés
En démocratie, c’est la protection qui
compte; une mesure de surprotection passerait mal et serait dénoncée comme
autoritaire donc anti-démocratique ! Le pouvoir émane (théoriquement) du peuple.
Dans l’idéal, une démocratie laïque forme ce que Karl Popper (74) appelle une
société ouverte: toutes les théories peuvent être évoquées sans risque parce
que chacun est protégé par les coutumes démocratiques qui garantissent à la fois
la sécurité et la liberté de chaque intervenant.
En réalité, nos démocraties ne sont pas
encore des «sociétés ouvertes»; elles sont un peu entr’ouvertes. En France,
comme pour l’orthographe, c’est l’usage séculaire qui établit les règles,
mi-démocratiques mi-féodale… !
Considérons le principe démocratique
d’éviter deux poids et deux mesures au profit de chaque citoyen. Il comporte
encore beaucoup d’exceptions: c’est ainsi que la coutume des tribunaux français
de libérer un mis en examen contre le versement d’une caution de centaines
de milliers d’euros me semble constituer un
privilège, accessible seulement aux riches ! Autre scandale : les médecins à
diplômes étrangers sont moins bien payés, à fonction égale, que les médecins à
diplômes français. Le plus effrayant, c’est que les Anciens Combattants
d’Afrique, qui avaient risqué leur vie pendant la guerre mondiale pour nous
aider, reçoivent une retraite, dix à cent fois plus petite, que
les Anciens Combattants français ! Etc
Des relais nombreux interviennent avant
chaque projet de loi et de nombreux lobbies arrivent à retarder sa publication
et ses applications par décrets. Dans l’exemple du tabagisme, le problème posé
est pourtant clair: cette coutume tue plus de 60'000 français par an;
il s’agit de protéger aussi les non fumeurs. L’enjeu de la loi est
donc dramatique. Le principe de protection des victimes innocentes devrait
recevoir la priorité.
Mais les adversaires de cette interdiction
et les industriels du tabac ne désarment pas et luttent pour leurs intérêts avec
toutes sortes d’arguments: dédramatiser les dangers (on montre le cliché des
centenaires qui ont toujours fumé durant leur vie), montrer le plaisir des
fumeurs (par une pub suggestive: «manipulation»), on exalte les bienfaits du
tabac (la détente, la sociabilité, l’inspiration…:«mensonge par omission»).
Pendant trente ans, la marque de cigarettes Philipp Morris a payé un savant
suédois Ragnar Rylander,
pour prouver au monde entier - scientifiquement –que la fumée de tabac ne
présentait aucun danger. Le manipulateur véreux a été jugé par la Cour de
Justice de Genève et reconnu coupable de «fraude scientifique» en
2003 !
On le voit, dans les arguments spécieux et
dans les négociations sur les principes et les intérêts, on a besoin de clichés,
de mensonges par manipulation et par omission; la langue de bois
est indispensable et efficace …en démocratie comme dans tous les régimes,
charismatiques, tribaux et théocratiques.
Il n’y a donc pas de société, même
démocratique, sans cette langue artificielle. Celle-ci nous permet de faire
passer nos volontés, individuelles, commerciales, industrielles ou politiques, à
tout prix… principalement durant les périodes électorales ou lors de crises de
société. Elle émane surtout de pouvoirs privés et construit au fond un
contre-pouvoir au gouvernement central, appauvrissant ses prérogatives
démocratiques.
La publicité par exemple,
voilà un outil très efficace, au service d’un commerce, d’une usine, d’un
laboratoire, d’un comité, d’un média, d’artistes ou de missionnaires, d’un
syndicat… La pub est la recette miracle du commerce actuel. Voilà le «truc de
bois», l’astuce suprême des patrons démocratiques… Il s’agit d’un investissement
avec des rendements extraordinaires, parce que soumis seulement aux impératifs
de réussite non de moyens. Les abus actuels de la pub à la télé me sont
insupportables !
Les rites font une
mutation
* Il n’y a pas non plus de
société sans rituels, civils et religieux. Le rite fonctionne, plein
de sens, au moment de sa fondation, comme la décision nationale de
célébrer tel ou tel anniversaire de victoire tel ou tel jour de l'année, devant
tel monument. Mais, avec le temps et le renouvellement des
générations, il risque de devenir de plus en formel: quel catholique vit encore
le rite oriental de l’encensement et de l’emploi de l’eau bénite comme un geste
efficace ?
Les rituels se transforment au cours de
siècles en cérémonies convenues, plus ou moins folkloriques: ils
fonctionnent comme des gestuelles stéréotypées, c’est-à-dire
comme des «étiquettes de bouteille vide» Salutations, préséances lors
des repas et des réunions, dans l’organisation du travail et du
transport…
Tout ce que nous faisons régulièrement
engendre un protocole collectif qui s’impose à tous. Par cette répétition,
liturgique ou mondaine, le rite rentre dans le mécanisme de la routine
inconsciente. Il fait donc oublier son message fondateur et devient une
formalité obligatoire, un devoir extérieur sans participation
mentale, un automatisme donc… Tout jeune, j’ai récité des centaines de chapelets
en pensant à mes problèmes personnels. Les rituels n’ont plus la cote: il y a
de plus en plus de croyants et de moins en moins de pratiquants dans la
chrétienté !
* Il y a quelques milliers d’années, selon
le Veda, on pratiquait déjà les rites de façon quotidienne en Inde. L'Atharva Veda 12,3, appelé «Le riz des Brahmanes» raconte
les cérémonies de la préparation du brouet de riz: la cuisson durait le temps
de réciter 97 strophes du poème prévu, qui invoquait les divinités… (Voir p.265,
Le Veda, premier livre sacré de l’Inde) 75
Depuis ce temps, les rites religieux ont
évolué, mais leur formule constitutive n’a pas changé: les gestes sont
accompagnés d’invocations aux divinités – ou à Dieu dans les cultures
monothéistes. Nos sacrements chrétiens suivent également cette tradition
ancestrale : le geste de verser de l’eau sur le front du nouveau né est
accompagné d’invocation au Père, au Fils et au Saint Esprit.
* Aujourd’hui, les rites non religieux
commencent à prendre de plus en plus de place à côté des cérémonies d'Eglise.
L’homme-cliché n’est plus reconnaissable à sa soutane,
mais de plus en plus il s’identifie à tout le monde; c’est tout juste s’il se
distingue de la foule par les médailles, accrochées au veston… C’est ainsi que les traditions patriotiques s’imposent à tous: le 14
Juillet, les discours annuels ou circonstanciels, le protocole des rencontres
diplomatiques avec les Chefs d’Etat étrangers…Voilà les rituels annuels avec
leurs musiques et leurs apparats: distribution des médailles aux Anciens
Combattants, aux nouveaux titulaires de l'Ordre de Légion d’Honneur...
Les Associations Laïques (on en compte 135
en France) critiquent l’abus routinier des rituels religieux
et instaurent des rites civils: mariages civils, Pacs, cérémonies funèbres d’incinération, enterrements de la
vie de garçon, inaugurations d’un nouveau commerce, fêtes d’anniversaires, fêtes
des mères, des pères, passeport citoyen, la Saint-Valentin, fêtes sportives…
* Comme la langue de bois, les rituels
exercent la fonction de socialisation. Chacun de nous appartient au groupe ou à
la communauté dont il respecte à la fois les façons de parler (avec l’accent
correspondant) et les rites courants. Cela culmine dans les fêtes ! Se tromper
dans le parler ou les modes d’un lieu, c’est se dévoiler comme un
étranger !
* Dans l’ensemble le régime démocratique
connaît un minimum de rituels et de langue de bois, si on le compare aux
autres… parce qu’il permet le plus de comportements personnalisés très
différents.
Ce régime forme donc un minimum d’hommes,
bloqués dans leur fonction et débranchés de leur nature authentique. C’est que
la conduite individuelle, librement organisée, est l’inverse de la
conduite rituelle et du langage convenu : elle aime la variété et la
spontanéité … Bref, tout acte de liberté échappe aux contraintes sociales des
traditions et de ses rites autant qu’aux règles de bois du langage
obligatoire.
- Les mystiques, fascinés par le sacré et
les mystères, comme les chrétiens, les musulmans, les juifs …maintiennent les
traditions dans leurs communautés familiales; ils tiennent aux prières
rituelles à table, à l'autorité patriarcale et au langage noble…Chacun se
présente selon son rôle et prend la posture digne de l'homme-cliché: paroissien du
dimanche, enfant de chœur, scout, diacre, abbé, curé, sacristain, père ou mère
de famille…Chacun veut être respecté selon sa place dans le hiérarchie et
exercer son autorité… D’où l'irritation de beaucoup de jeunes qui supportent de
moins en moins les traditions et l’autorité ! Les mystiques forment donc le
peloton le plus important d’hommes-clihés dans la cité
démocratique.
- Les sceptiques par contre,
indifférents au sacré et aux mystères, chrétiens non pratiquants par exemple et
athées, se trouvent à l’aise dans un régime démocratique qui permet leur libre
développement, sans contraintes rituelles, sans langage imposé. Ils forment le
minimum d’hommes, obsédés par leur fonction et indifférents
à leur nature.
Dilemme
? Non ! La solution adoptée en
France, la laïcité, permet de vivre sur les deux plans, mystiques et sceptiques,
suivant les circonstances.
- Grand aspect positif à
signaler dans ce régime de protection: selon le psychologue Boris Cyrulnik, interviewé à La Ciotat,
«la conscience du moi individuel est une découverte que nous devons à la
démocratie». C’est aussi ce que je constate ici: tout sentiment d’appartenance
à une communauté surprotectrice, charismatique, tribale ou totalitaire… nous
transforme en hommes-clichés fidèles et nous empêche
de comprendre qui nous sommes en profondeur, loin de toute influence, de prendre
des initiatives personnelles, de trouver et de poursuivre notre
chemin…
* L’entourage démocratique est donc le
meilleur cocon de la lente gestation de notre ego.
Tous les démocrates ne s’en rendent pas
compte; ils n’apprécient pas cette chance de devenir consciem- ment un être
unique dans l’histoire du monde, n’ayant pas été éduqués pour cette conquête
discrète et difficile. Celle-ci est tout intérieure et implique des refus
courageux de toute «normalité» collective: je pense aux «objecteurs de
conscience», à l’aveu difficile de l’homosexuel qui révèle son orientation à sa
famille…
* Une parenthèse s’impose ici. Comment se
sent-on quand on se découvre «homme-cliché» ? J’ai
déjà répondu à cette question en parlant du «Malgré Nous», franco-allemand,
que j’étais de 1943 à 1945 en Russie, posture que j’avais refusée totalement.
Mais parfois nous entretenons une posture stéréotypée parce qu’elle est
avantageuse ou encore inévitable. A ce sujet, voici mon vécu. A la fin de ma
carrière d'enseignant, lors d’une promenade en couple le long de l’Ill, j’ai
repensé aux histoires drôles sur les Juifs que mon père avait l’habitude de nous
raconter jadis et cela m’amusait beaucoup mentalement. J’étais donc de bonne
humeur…jusqu’au moment où mon épouse me demanda pourquoi j’étais en colère !
J’ai remarqué alors que j’avais à mon insu un masque de sévérité et de
mécontentement, visible pour tout le monde sauf pour moi-même ! Malgré moi, j’ai
le look du «professeur intraitable» que je ne voulais pas du tout présenter au
public !
Ce phénomène de mimétisme professionnel, involontaire et
psychosomatique, m’a sans doute été très utile et m’a valu le
respect de mes élèves et la discipline facile. Je présente donc le look-cliché du prof sévère
! J’essaie à présent, en
situation de retraité, de corriger ce réflexe
désagréable, mais selon les réactions de mon épouse, je n’y arrive pas. Il m’est
donc impossible de changer l’aspect de mon visage et mon mode de comportement.
Je n’en conclus pas qu’un «homme-cliché» est
condamné à le rester toute sa vie: je montre seulement que cela peut se
produire. J’espère du moins que cette mésaventure personnelle me permet de mieux
comprendre tous les avatars possibles des situations-clichés très diverses que j'énumère
ici.
- * Les régimes, fondés
sur le charisme d’un Chef, encouragent les déguisements
- des citoyens en hommes-clichés en rang derrière les
bannières
Dans le régime fondé sur le charisme d’un
Chef d’Etat, d’un Général ou d’un Prélat, tout le monde répète les slogans
admiratifs adressés à l’idole du jour ainsi que les arguments qui dévalorisent
les idoles déchues. La langue de bois devient le moyen d’expression de chacun et
le véhicule des hommages collectifs au leader: ce discours flatteur vire à tout
moment à la ritualisation festive.
Mais ce discours est versatile: lors du
coup d’Etat au Maroc, en 1972, à l’annonce de la mort du Roi, on a observé des
foules crier: «Le Roi est mort, vive la République» ! Et plus tard, apprenant
que le Roi s’en était sorti indemne, elles défilaient aux cris de «Vive le
Roi». (Je vivais au Maroc à cette époque: la presse locale ne mentionnait
évidemment pas ces incidents ! Je ne les ai appris qu’en rencontrant des témoins
directs).
Le charisme, voilà le mécanisme le plus
favorable au parler (ou au chanter) faux en public ! En réalité, un chef
charismatique rencontre toujours des oppositions, orchestrée par un ou plusieurs
concurrents, eux aussi très charismatiques. C’est ainsi que le maréchal Pétain a
perdu de son grand prestige par l’intervention victorieuse du Général de Gaulle.
Le charisme est aussi la source permanente de fêtes en hommage au Grand Chef et
donc de longs rituels, colorés et sonores !
Le régime, basé sur le prestige d’un
personnage, est donc aussi très ritualisé car les hommages collectifs au héros
du jour nécessite des rassemblements fréquents et festifs, où l’on écoute
religieusement les longs discours publics de l’idole…On se met en uniformes pour
marcher derrière le drapeau sacré ! Cuba illustre le mieux ce culte de la
personnalité du chef émotionneur, Fidel
Castro !
Les affidés des héros partagent tellement
les passions de leur idole qu’ils ne pensent plus par eux-mêmes, qu'ils oublient
leurs passions personnelles … leur ego, leur Graal personnel ! Le système
charismatique génère inévitablement une série d’hommes-clichés de plus en plus admirés et admirateurs, tous
semblables… bref, des clones.
- * Les régimes soumis aux
lois tribales imposent un comportement stéréotypé
- et des costumes, différents
pour chaque ethnie.
Au sein des tribus ou des communautés, que
j’ai pu observer dans les villages des montagnes de l’Atlas
Marocain, c’est une évidence sécuritaire de parler selon les règles du lieu,
sous la surveillance des agents des caïds ! Révéler ses pensées personnelles est
donc une aventure suicidaire, tout comme contredire un patriarche ! Ce n’est
qu’en aparté, loin des voisins et des autorités, que des personnes, tribalisées
ou communautarisées, se livrent prudemment aux confidences à des amis sûrs et se
permettent d’émettre des critiques négatives envers les dirigeants !
La tribu fonctionne en bulle tiède et
sentimentale. Chacune est fière de ses traditions séculaires et de ses fêtes
somptuaires, de trois jours au minimum : chacune veille à se distinguer des
tribus voisines par des folklores spécifiques, par ses tapis noués mains et par
ses rituels collectifs … Chacun vit selon un cliché centenaire: le forgeron, le
commerçant, le berger, le caïd, le juge …
Langue de bois et rituels quotidiens de
travail et de loisir, voilà le programme des familles ou des commu- nautés
tribales.
* Les régimes, dirigés
par un comité à tendance totalitaire ou théocratique, ont tendance à transformer
les cités en casernes, en couvents ou en internats, à transformer aussi les
fidèles en adeptes-clichés, obligatoirement tous
semblables en public et même en privé
Enfin, dans un régime totalitaire, civil ou
religieux – la plupart du temps civil et religieux – le conformisme de chacun
aux coutumes et aux slogans collectifs est rituel, donc obligatoire et
automatique. Personne ne s’aviserait de s’absenter des manifestations sous peine
de devenir suspect: ne pas pavoiser au passage du convoi du Caïd, du Pacha ou
du Roi est un délit politique ! (Je me souviens de la panique de notre femme de
ménage marocaine: elle ne retrouvait pas le drapeau national lors du passage
d’un Convoi Royal par Agadir et a été menacée par le Cheikh du quartier de payer
une amende…Cela n’empêchait pas les journaux du lendemain de se réjouir de «la
liesse populaire» des gadiris !). Les
clichés journalistiques sont particuliè- rement emphatiques à l’égard des grandes
autorités et de leurs cérémonies !
La sur répression commence toujours par la
sur médiatisation de la figure héroïque du grand chef : l’auto glorification du
leader exige la présence du portrait de la figure royale, impériale,
dictatoriale ou religieuse à vénérer, et cela dans les lieux publics et dans
chaque maison. Des portraits géants ornent les places principales des villes...
Dans les Etats Théocratiques, très proches
des régimes totalitaires, l’image du Représentant de Dieu, du Pape, du Pope ou
de l’Ayatolla… est omniprésente en privé et en public,
en statues et en médailles …Tous ceux qui représentent l’instance suprême sont
hautement valorisés : ils ont donc intérêt à se comporter selon le schéma
traditionnel en hommes-clichés de la
hiérarchie.
Conclusions
* Bref, c’est dans les démocraties que la
langue de bois est le moins employée, le plus mal acceptée, et que les rituels
sont les moins contraignants.
* Par contre c’est dans les régimes
totalitaires (ou théocratiques) que la langue de bois triomphe sans pouvoir être
démasquée et que les rituels sont les plus contraignants.
* D’une manière générale, là où règne la
liberté individuelle, se pratiquent le moins la langue de bois et
l'activité rituelle.
Comment fonctionne exactement la
langue de bois ?
Mais comment se pratique exactement cette
tactique de manipulation, orale et écrite ? J’ai trouvé une réponse experte dans
l’essai sur «La langue de bois» de Françoise Thom76 qui analyse
avec patience le fonctionnement et le rôle de la «novlangue» - de la
«sovlangue» en Union Soviétique… destinée à créer
l'homme nouveau! J’ai retenu quelques uns de ses nombreux indices qui
permettent de détecter le caractère artificiel ou faux d’un
discours. Son effort consiste à montrer que l’analyse de la langue de bois ne
peut être isolée des comportements usuels et du contexte, politique et
juridique, de l’époque.
Exemple récent, signalé par Marianne N°519.
Une employée d’Electricité de France, Corinne Maier, a
écrit son vécu bureaucratique, très passif, dans un livre à gros succès
«Bonjour paresse». A peine renvoyée, elle lit une annonce concernant son
ancien poste: on exige «autonomie, réactivité et sens des responsabilités».
Elle signale ce mensonge sur Internet: nouveau succès de la part de ceux qui
vivent le mal-être face au travail.
* La littérature sur les sectes, elle
surtout, parle de ce phénomène linguistique trompeur: j’en ai retiré beaucoup
d’enseignements pratiques. Comme les clichés dans les discours officiels, les
paroles de bois des gourous fonctionnent en «étiquettes de bouteille vide».
Résultat : neuf phrases sur dix sont incantatoires, soit rêveries
hystériques soit délires mystiques !
Voici un exemple du sabir sectaire.
Inventée par le Dr Véret en 1987, la recette de
l’«Energo-chromo- kinèse» enseigne que, grâce à
«un programme génétique décodé par des techniques scientifiques… chaque
parti- cipant peut retrouver l’essence même de son existence et sa
destinée profonde.»
* Cet exemple montre aussi que la langue de
bois prétend distribuer la «recette de bonheur, de sagesse ou de salut» du
groupe (le capitalisme propose sa recette, le communisme diffuse la sienne …).
Les adeptes sont crédules comme des enfants émerveillés et faciles à
convaincre; tout se passe comme si les fidèles d’un gourou se sentaient perdus
à l’avance sans les perspectives extraordinaires qu’ils entendent proposer ! Le
gourou sait que les recettes, possibles et réalisables raisonnablement, n’ont
aucun succès. Plus les solutions proposées sont difficiles, voire impossibles ou
folles (se rendre en transit sur la planète la plus proche ou bien attendre le
salut qu’apporteront les génies extra-terrestres), plus elles rencontrent de
succès auprès des assoiffés de rêves de bonheur…Toutes les formes de promesses
sont donc mobilisées !
* Tout se passe comme si les fondateurs de
groupes, politiques, religieux, économiques…n’avaient qu’un seul but, évidemment
inavouable, celui de faire fortune… J’ai entendu un adepte de la scientologie
m’expliquer que «celui qui travaille pour le bien de l’humanité n’a pas de
temps à perdre à gagner sa vie par le travail rémunéré; il est tellement
précieux que la société devrait l’aider matériellement pour lui permettre
d'aider les citoyens spirituellement …». La soif d’argent des gourous ne choque
que les juges; ceux-ci, dans l'affaire de la secte du «Patriarche» par
exemple, ont condamné sévèrement le vieux Lucien Engelmajer (en sécurité dans un petit pays d’Amérique du
sud), pour enrichissement illégal, à la peine de prison et à de
fortes amendes … Le médecin du groupe, qui servait de caution scientifique aux
méthodes scandaleuses de guérison des toxicomanes, a lui aussi été sévèrement
condamné ! La langue de bois d’Engelmajer a été d’une
efficacité terrible auprès des responsables et sponsors politiques,
scientifiques et religieux …
* Tout leader d’un nouveau mouvement
propose un modèle inédit de comportement: souvent il se pose lui-même en idéal
à imiter (comme le faisait le gourou André Biry).
Les Eglises proposent un Saint Patron pour les paroisses autant
que pour les Cités…Chez les louveteaux et les scouts, j’ai appris à suivre
l’exemple du Général Anglais Baden Powell. La Scientologie ouvre
systématiquement des Celebrity Centers dans les pays à conquérir: y trône l’icône
d’Einstein, tirant la langue, rappelant qu’ici on apprend à mobiliser plus que
dix % de l’intelligence; on est accueilli par les photos des héros du groupe,
John Travolta, Mme Julia Migenes, etc. Si vous voulez apprendre comment fonctionne la
tactique universelle de la «captation de prestige», observez les groupes de
surprotection de l’humanité en action : vous apprendrez à admirer les personnes
«supérieures» et donc à vous sentir inférieurs, à vous améliorer, à obéir à un
maître à penser !
* Je pense souvent aux comportements que
j’avais comme jeune paroissien lors de la messe du dimanche: j'avais appris
comment me tenir pour que tout le monde me voie bien sage et pieux. De son côté,
le curé utilisait son code de conduite pour nous maîtriser et nous édifier …
Bref,
à la messe, tous nous simulons un personnage-type : le fidèle, l’enfant de
chœur, le prêtre. En réalité, je partais très vite dans mes rêves préférés; je
n’arrivais pas à la fin du credo sans m’envoler en pensées vers des horizons
profanes ! … Il en est de même dans le circuit mental qui enferme un employé,
écoutant gravement les reproches ou les éloges du patron … Il en est ainsi surtout
partout où règne la langue de bois
La vie en société exige de nous fréquemment
des comportements de faire semblant: c’est un circuit de simulations
réciproques. Comme dans la mode vestimentaire, nous crions de plaisir avec le
nouveau look …jusqu’à la mode suivante. Le théâtre, le cinéma, la photographie,
la publicité, la profession, le commerce, etc. nous obligent du matin au soir à
vivre tantôt en acteurs, tantôt en spectateurs, bref à jouer des rôles.
Bref, attention aux circuits de simulations
réciproques par captation de prestige. Car nous oublions ainsi qui nous sommes
vraiment. Voilà le but de toute langue de bois: nous aliéner.
* Le comble du faire semblant est le double
langage que ne peut éviter un personnage grandiloquent dans ses discours
publics: en privé, en famille, personne n’applaudit. Hegel avait déjà souligné
avec malice qu’un «grand homme» est tout petit pour son valet de chambre ! Les
adeptes sont habitués à entendre le beau et émouvant discours public du
missionnaire généreux, mais aussi au sein de la communauté un langage de
caporal, rappelant à l’ordre les brebis noires du troupeau.
* Les mots les plus utilisés pour
influencer l’entourage, ce sont les substantifs. Tous les termes des jargons
professionnels, ceux des maths modernes ou de l’informatique, des militaires,
des notaires, des politiques, des commerçants ou des ingénieurs…risquent d’être
pris en otage pour tromper les profanes. Ils fonctionnent alors en langues
savantes qui «clouent le bec» aux non initiés et les manipulent ainsi au
profit des marionnettistes … Des listes de noms remplissent les boîtes à outils
des arnaqueurs !
Voici ce qui m’arrive et qui illustre le
rôle ambigu des substantifs. M’étant intéressé à la médecine douce depuis des
années, j’ai subi l’assaut de droguistes, vendant des sirops, des gélules, des
crèmes ou des sprays… Leur astuce: à chaque commande par correspondance, ils
promettent des lots attractifs (15'500 euros par exemple), tout en
précisant que leur loterie est contrôlée par huissier mais «soumise à aléas».
Ils précisent que je suis, moi, le seul Français à posséder le numéro gagnant
!
Des coups de téléphone me rappellent les promesses et me harcèlent plusieurs
fois par semaine ! Le mot rassurant de «huissier», écrit tout grand, voilà le
cliché qui aide à oublier l’aventure des «aléas», mot écrit tout petit
! Ces
commerçants sont donc à l’abri de toute poursuite ! Aux clients d’apprendre à
avaler des couleuvres !
Leçons à retenir: les fausses promesses
permettent les manœuvres dilatoires. Voilà le secret de la
crédulité et de la sur-patience des adeptes de sectes ou de
partis …
Les noms les plus retors, je l’ai signalé
pus haut, ce sont les substantifs qui désignent des « natures artificielles» ou
des «êtres fictifs». Le cas des Lords anglais est significatif: 92 d’entre
eux sont nommés «pairs héréditaires» et transmettent leur siège au Parlement
de père en fils. La nature de Lord est ressentie comme innée
(depuis 6 siècles) et non acquise ! Leur perruque blanche les transforme
vraiment en hommes - clichés ringards Que dire des chefs autoproclamés «Rois»,
«Empereurs», «Présidents à vie» ou encore «Messies» !
* La tactique de la
répétition, pilier de toute pédagogie, est portée à son plus haut degré dans les
techniques de la langue de bois. Elle est portée par les rites des prières, des
discours, des bulletins de liaison, par de nombreux panneaux … Le record absolu
dans ce sport est battu par les adeptes de la «Conscience de Krishna»:
chanter 1'728 fois par jour le Maha-Mantra «Hare Krishna … Hare … Hare rama
…Hare». Je n’ai pas
compté le nombre de chapelets que nous avons priés en neuvaine avec ma mère,
lors de l'hospitalisation de mon père !
* La dramatisation est générale
: elle
donne du punch à toutes les tentatives de régner sur des millions d'esprits
… Elle
consiste à créer des secrets, mais aussi du suspense jusqu’à la révélation
finale ! Dans une liste des paniques, j’ai montré comment les
maîtres manipulateurs arrivent à mobiliser les foules inquiètes en leur montrant
l’urgence d’agir …
En Scientologie, le drame est partout,
surtout dans les conseils de Ron Hubbard : «Si vous êtes attaqué … ne vous défendez jamais,
attaquez toujours» ou encore: «Fabriquez une menace» ! Les moonistes
apprennent que la troisième guerre mondiale est inévitable … Les Témoins de
Jéhovah se préparent à le fin du monde ... Pour Mao Tsé
Tung, il fallait éliminer des milliards d’ennemis dans
le monde …
* Le manipulateur parle toujours de l’idéal
à conquérir en évitant de parler des réalités vécues. Cela contribue à
déréaliser les adeptes, à les rendre inaptes au retour dans leur vie
antérieure…Cette tactique entretient surtout leur enthousiasme et les fixent
définitivement dans le monde des rêves. Ce monde agit comme une drogue: les
adeptes des sectes et de beaucoup de partis ou de religions … subissent tous
l’addiction de leur idéal !
* Les punitions font partie de tous les
plans de formation des jeunes et des adeptes. Cela commence par l'isolation de
l’adepte suspect, parfois par son emprisonnement … Les sanctions font partie de
tout programme, public et privé, d’instruction et d’éducation … C’est là que
gisent les risques de violences victimaires, sur lesquelles il y aurait tout un
livre à écrire…Les églises et les partis ne comptent pas seulement des martyrs,
tués par les concurrents, mais aussi beaucoup de martyrs dans les rangs de
leurs dissidents (je pense à Trotski, assassiné en
1940 sur ordre de Staline) !
La langue de bois veut éviter cet écueil
des sanctions par des séries d’avertissements, plus ou moins solennels…Résultat
le plus constant : les menaces, avec les spectacles des exécutions de sanctions,
créent très vite un terrorisme mental chez chaque membre, une paralysie des
initiatives … bref, une «obéissance de cadavre».
* Comme chez les généraux,
dans leurs communiqués à la presse, les échecs militaires sont présentés comme
des «replis stratégiques», ainsi la situation du groupe est systématiquement
présentée par des formules euphémiques (c’est merveilleux de vivre dans cette
communauté !).
* La langue de bois émane donc toujours
d’un pouvoir qui possède la maîtrise de l’information: elle constitue au fond
l’arme principale de ce pouvoir.
* Le bluff consiste à parler aux foules en
donnant l’impression de tout savoir: les gens ignorent que la technique de la
langue de bois permet de parler de n’importe quel sujet (artillerie, philosophie
ou agriculture) même sans en connaître le premier mot. Pour paraître savants et
en imposer aux adeptes, les gourous multiplient les néologismes: vous ne
comprendrez rien au langage scientologique ou mooniste sans recourir à un
lexique.
* On mobilise systématiquement les clichés
usuels de «l’héroïsme» des amis et de la «traîtrise» des ennemis … Les
accusations comme les flatteries sont manichéennes (nous les bons face aux
méchants !) !
* Les expressions sont souvent
hyperboliques: les adversaires sont des diables et les
sympathisants des saints ! Que nous haïssions ou que
nous adorions, nous ne pensons et ne parlons qu’en caricatures, en
hommes-clichés ! Là encore la scientologie est
championne: elle déclare ses ennemis «suppressifs» … Pour les Témoins de
Jéhovah, les gens qui vivent dans le «mauvais monde actuel» sont
infréquentables (même s’il s’agit des enfants ou des parents): mais le
«monde» qu’ils sont en train d’édifier sera paradisiaque (le cliché des
Témoins de Jéhovah est «le monde»).
* On grossit le récit de petites victoires
locales cachant ainsi les reculades inavouables : l’exagération de détails
occulte les malheurs du groupe …
* Toutes les formes de mensonge y passent,
surtout celle de «mensonge par omission», mais aussi les récits moitié
inventés moitié véridiques …
Ce qu’il m’est arrivé durant ma captivité
en Russie en 1944 à 1945 confirme ces indices de discours de bois. Durant
quelques mois en effet, dans le camp de Tchernikow,
étant le seul bachelier du peloton, j’avais été nommé secrétaire du Commandant.
Je devais écrire et afficher en bon français calligraphié la «Lettre du mois»
à l’adresse des prisonniers. Quelques événements étaient montés en épingles
:
ceux qui étaient réjouissants, étaient attribués aux efforts des
ministres et parfois directement aux directives du Maréchal Staline, mais ceux
qui représentaient des échecs militaires ou problèmes industriels, étaient
imputés aux «ennemis, intérieurs ou extérieurs, du peuple» !
Etonné de ce que je parlais et écrivais le
français bien qu’issu de l’Armée Allemande, le Commandant me demanda un jour des
explications : je possédais à cette époque assez de facilité dans la langue
russe pour lui parler de l’Alsace – Moselle et de l’annexion faite par Hitler.
Il ne connaissait pas la géographie de la France et j’ai dû lui
faire un dessin. Quand j’ai parlé de Strasbourg et de sa place centrale, dédiée
à un Général de Napoléon, Kléber, il sourit et me rassura: «Nous allons
bientôt chasser votre Hitler de votre province et nous allons élever sur votre
belle place la statue du victorieux Maréchal Staline !».
Dans ses rapports mensuels, ce Commandant
cachait la réalité du terrain ! Ne comptaient que les victoires du peuple
Soviétique, dignes de tous les sacrifices. Cette Grande Cause était sacrée et
ressemblait finalement à un système religieux, avec ses Grands Prêtres
Sacrificateurs, ses rites collectifs de fête et de travail, le paradis pour les
fidèles méritants et l’enfer des camps pour les douteurs et les prophètes de
l’échec … Le ton du discours officiel était donc «mystique», surtout pas
«sceptique» ; le style était celui de la langue officielle, emphatique et
obligatoire, comme dans toutes les églises du monde …
L’époque était à la marche forcée
triomphante de l’Armée Rouge vers l’Ouest, chassant les Armées Nazies: nous en
étions heureux et nous calculions entre nous, prisonniers, la date probable de
la chute du Führer ! C'est ce qui arriva le 8 Mai : nos gardiens nous criaient à
haute voix «Woïna kaput»
(«la guerre est finie» : ils étaient aussi heureux que nous à l’idée de
retourner à la vie civile !
- Aspect technique : comme
la surprotection, la langue de bois est
- fondamentalement une astuce de
manipulation mentale
Pour le poète, le voyageur et penseur
Claude Roy, elle est «la tentation de changer les mots à défaut de pouvoir
changer les choses.» 77
Elle arrive surtout à passer
inaperçue du public et de ses victimes. Elle se camoufle principalement en
devenant le parler ordinaire des gens. Voilà le piège suprême, trop subtil pour
être décelé. C’est ce qu'explique Roger Paul Droit,
dont je lis régulièrement, dans le «Monde», les articles sur les philosophies
à la mode. Dans un livre récent78; il analyse
l’impact des nouveaux gourous du «développement personnel». Il constate que la
plupart des règles que répandent ces marchands de bonheur sont des évidences,
bien connues, comme «Il vaut mieux rester calme que stressé » ou encore
«Evitons les excès en tout»...C’est avec de telles banalités que se produisent
pourtant des manipulations efficaces. Il s’agit d’«une consommation imaginaire
de sagesse» qui nous fait rêver d’une vie parfaite ! Qui soupçonnerait de
telles recommandations de constituer une dangereuse langue de
bois ?
Les clichés de la vie
ordinaire
Les clichés de la vie ordinaire agissent
eux aussi, camouflés en banalités auxquelles on ne se donne pas la peine de
réfléchir ! Voici une liste incomplète mais significative des expressions
courantes dont nous ne nous méfions plus.
* Chez les moralisateurs que sont souvent
les parents et les éducateurs mais aussi les patrons ou «des amis qui vous
veulent du bien», le cliché du «Il faut … il ne faut pas», «Tu dois…tu ne
dois pas» fonctionne du matin au soir…On fait ainsi l’économie de la recherche
des causes physiologiques ou psychologiques, parfois matérielles, des
comportements déplaisants … Enfant, j’ai assisté, atterré, à la scène durant
laquelle mon oncle a frappé cruellement sa belle-mère, qu’il hébergeait, parce
qu’elle avait mouillé ses vêtements…au lieu de comprendre l’irresponsabilité de
cette dame, qui avait perdu la mémoire et le contrôle de ses réactions
physiologiques (on parlerait aujourd’hui d’Alzheimer)! Le réflexe moralisateur
est obsessif et empêche la compréhension des événements. La «moraline», prolongée au-delà de l’éducation, constitue une
surpro- tection.
* «Le progrès dus à notre
civilisation» nous rend fiers, surtout quand nous faisons du
tourisme dans des pays non encore industrialisés. Que de fois ai-je rencontré
des amis, visitant le Maroc, qui comparaient «l’acquis européen» de l’hygiène
et de l’opulence aux déficits africains dans ces deux domaines. Je n’ai jamais
réussi, je crois, à leur faire comprendre que la civilisation marocaine, ou
simplement africaine, ne peut pas être jugée à partir des sièges climatisés des
autocars !
* Le terme le plus dangereux à manier est
celui de l’«amour» ... qu’on utilise à tous les modes, qui fonctionne donc en cliché neuf fois sur dix, confondant
sexualité et sentiment, humanité et animalité ….
* «Avant» ou
«après Jésus-Chris»: voilà des expressions consacrées, employées même par
des incroyants. Tout fondateur d’un culte a tendance à remettre le compteur
chronologique de toute l’humanité à zéro : dernier en date, le Chef de la Corée
du Nord !
* Je me souviens d’avoir écrit au tableau
noir: «Ne dites jamais jamais». Sourire de mes
élèves de sciences expérimentales et question : «Mais pourquoi ?» J’ai sorti
quelques dissertations et j’ai lu des débuts comme : «Jamais les hommes n’ont
été aussi pauvres et malheureux …» ou
encore : «Personne n’a jamais trouvé les clés du bonheur… ». Utiliser les
adverbes abrupts «jamais» ou «toujours», prouve qu’on n’a pas compris la
complexité des réalités humaines … Ces clichés sans nuances sont donc à éviter.
* Le terme d’«idées reçues», signifiant
idées fausses, est à revoir ou à relativiser. Tout d’abord parce qu’elles
peuvent apporter des idées valables, ensuite parce qu’elles ont été
lentement transformées au cours des années parce que de petits oublis de
détails ont modifié leurs messages. C’est ce que constate un ancien Colonel,
Henri Harward, dans le journal du Combattant
79, qui se demande aussi si «Les cérémonies du Souvenir participent
encore du devoir de Mémoire». Il constate que les chorales scolaires qui
chantaient l'hymne national jadis devant les Monuments aux Morts le 14 Juillet,
sont remplacées de plus en plus par des enregistrements. En feuilletant les
manuels d’histoire des Collèges et des Lycées, il constate que trop souvent
seules les caricatures des dernières guerres sont proposées aux jeunes
Français …
* Erik Orsenna,
dans son «Voyage dans le pays du coton»80 dénonce quelques clichés
tenaces.
- Nous croyons à la ligne
droite mais celle-ci n’existe pas dans la nature …
- L’utopie
: c’est le refuge
pour ne rien faire … on attend la situation idéale qui n’arrive jamais …
* Pour faire l’inventaire des clichés,
inutile de fouiller dans les encyclopédies savantes : il suffit d’observer ce
qui se dit et se fait dans notre entourage ou dans la presse. La presse
française, en général, fonctionne comme un mirador du haut duquel les
journalistes débusquent les manipulateurs de la vérité. Le 7 Juin 2006, dans les
DNA81 , les lecteurs
apprennent que deux tiers seulement des gens considèrent ceux qu’on
appelle «des fous» comme des malades mentaux, à soigner, non à enfermer ! Le
Dr Yann Hodé, praticien au Centre Hospitalier de
Rouffach, précise ces statistiques inquiétantes ! Tout le monde n’a pas lu les
études de Michel Foucault sur l’histoire de la folie82. Le pouvoir
nous gouverne en décrétant administrativement dans quelle catégorie nous avons
le droit de vivre quand notre conduite dérange notre entourage (possédés du
diable, schizophrènes, hystériques, aliénés, fous à enfermer, malades mentaux,
délinquants à juger …).
* Le plus petit cliché
? C’est l’article,
défini ou indéfini. Dire «la» femme, «les» hommes, «un» enfant, «un»
paysan, «le» noir…c’est désigner des «hommes» ou des «femmes-
clichés» … Généralisation hâtive, tellement courante que personne ne peut plus
s’en rendre compte !
* Le rêve de devenir «le
meilleur» -
«fonction» qui nous détourne de la réalité de la «nature humaine» - est le
cliché le plus courant et le plus tenace. «Il n’y a pas de meilleur, il n’y a
que des êtres différents», selon Albert Jacquart. Les
concours lucratif du «meilleur» artiste ou champion … fausse nos comparaisons et
nos sentiments d’admiration, de jalousie … au stade, à l’école, en famille, au
travail, en politique !
* Autre cliché de la vie ordinaire
:
l’expression standard que nous utilisons tous pour répondre à une question sur
un problème de société: «Mais c’est simple …». La suite de la réponse est
souvent compliquée !
* Les «sauveurs du monde», gourous,
réformistes, utopistes…essaient de se crédibiliser en déclarant que leur
trouvaille est «scientifiquement» fondée…Un groupe qui prône la méditation,
quotidienne et collective, déclare qu’il est «scientifiquement prouvé» que ce
rite diminue le nombre d’accidents, de crimes, de maladies … dans un rayon de cinq
kilomètres à la ronde, les preuves étant établies dans les
Universités, fondées par ce groupe. Fort de son efficacité, ce groupe a même
présenté un candidat à la Présidence de la République.
* Le stéréotype, accusant quelqu’un d’un
crime: «Cela ne peut-être que lui, qui était sur les lieu…» n’établit pas de preuve, mais est une tendance générale
d’imputation, bien connue des avocats et des juges !
*Les «sauveurs du monde» utilisent
souvent l’arme de la diffamation: ils exploitent nos peurs et nos incertitudes
en stigmatisant une catégorie dangereuse de personnes. Les fameux «Protocoles
des Sages de Sion», ce faux historique, sont souvent servis à la population
illettrée pour attiser la haine contre les Juifs ou
Israël …
Plus généralement, il s’agit de la guerre
des chuchotements et des rumeurs, c’est-à-dire de la guerre des clichés. Et
celle-ci se déroule sur les trottoirs dans toutes les petites et grandes cités
du monde. Ce sont donc bien les clichés du quotidien des gens.
*Le gouvernement s’est inquiété du succès
douteux du cliché «psychothérapeute»: les associations, spécialistes des
sectes signalent qu’il n’y a de moins en moins de gourous attitrés, qu’il y a
par contre de plus en plus de «psychothérapeutes autoproclamés», donc
dangereux. Le député Acoyer a été chargé de
réglementer cette nouvelle profession : sa proposition consiste à exiger de tous
les candidats à ce titre un minimum de formation universitaire. Beaucoup de
protestations de la part des intellectuels !
* Pour camoufler l’activité des groupes,
non encore reconnus partout, les leaders créent des filiales, des faux-nez: le
Moonisme se cache ainsi, par exemple, sous le label d’une «Fondation
Internationale de la Culture»… Mme Solange avait envoyé sa fille,
douée pour la musique, à l’«Ecole de l’Eveil», mais l’en a vite retirée,
après avoir constaté que le dirigeant était scientologue … La plupart des groupes,
politiques, religieux, artistiques ou autres…utilisent cette tactique occulte de
prosélytisme ! Les
grands trusts de l'industrie n'hésitent pas à multiplier les
marques de leur produit pour cacher ou montrer leur dimension réelle.
Chapitre
X
Le
cliché de «liberté»…
Ces jours-ci j’ai entendu une interview
télévisée de l’écrivain juif Marek Halter, spécialiste des figures féminines de
la Bible, mais aussi homme engagé dans la recherche d’une solution définitive
aux violences du Proche Orient. Il a insisté sur l’un de ses messages
constants: pour trouver une solution politique aux violences collectives, «il
faut mettre Dieu hors jeu».
J’approuve personnellement cette stratégie,
sachant bien qu’actuellement il s’agit d’une utopie. Mais voilà pour une
personne, au rang de rabbin, à vocation «mystique», une solution, digne d’un
chercheur «sceptique». C’est cela la vie, qui est un mélange de genres, une
solution de compromis qui choque les mentalités idéalistes et puritaines …
En conservant la stratégie de Marek Halter,
je dirais qu’en France, pour trouver une solution durable à des
revendications syndicales ou gouvernementales, «il faut parfois mettre la
liberté hors jeu».
Nos négociations échouent trop souvent
parce que paralysées par la revendication, souvent hystérique, de libertés
individuelles ou de privilèges collectifs (de fumer, de rouler vite sur
l’autoroute, de boire de l’alcool, de se droguer, de refuser le service public
minimum, de réclamer la stabilité institutionnelle du Service Public, de
travailler plus ou moins, de gagner plus…). Face aux grèves dures, les solutions
autoritaires essaient alors de parer au plus pressé…Sans entrer dans le conflit
éternel entre la droite et la gauche, je constate que notre démocratie
s’accommode mal des contraintes des réalités actuelles, dominées par la
mondialisation du commerce et des coutumes …
Voici la réponse télévisée du Dr Claude
Got, l’apôtre de l’interdiction de fumer dans les
lieux public, à ceux qui réclament la liberté de fumer quand cela leur plaît:
«La liberté n’est pas du côté de l’agression !». Il signale aussi que sur les
lieux de travail, les fumeurs exercent souvent un terrorisme rampant à l’égard
des non fumeurs.
Comme tout citoyen, je me pose donc la
question sur le dosage de liberté et de sécurité. Le conseil de Sigmund Freud
est à méditer: en cas de crise, par «principe de réalité» nous recourons
moins au «principe du plaisir». Cela veut dire qu’il vaut mieux
renoncer à un peu de liberté en échange d’un peu plus de sécurité. Les millions
de chômeurs européens n’ont pas le choix : ils ont refoulé leurs
souvenirs du «principe freudien du plaisir».
C’est que domine un autre principe, déjà
signalé par Herbert Marcuse depuis plus de trente ans dans sa
célèbre étude sur «L’homme unidimensionnel»83, celui de
« rendement des entreprises», qui menace à la fois la liberté et la sécurité.
Résultat : la précarité généralisée du travail par le chômage et les
délocalisations… En période de forte croissance économique durable, «le
principe du plaisir» et «celui de réalité» peuvent de nouveau
dominer …
Pas de liberté sans dénonciation des
clichés, sans caricatures !
Notons que le terme glorieux de «liberté»
est devenu l’un des clichés le plus fréquemment employé en Occident, le plus
trompeur donc et le plus critiqué … Des directeurs de journaux européens, très
méfiants et sceptiques, comme celui de «Charlie Hebdo» ou du «Canard
enchaîné», vont jusqu’à déclarer que la «liberté d'expression» doit rester
totale et ne comporter aucune restriction. Même la liberté de parler sexe et de
le dessiner, de le filmer est possible, avec des restrictions, théoriques,
concernant l’âge ! Vive la liberté à la française, la permission de rire de tout
et de tous, de faire des mots d’esprit sur tous les sujets sans tabou, de
dessiner et de publier des dessins satiriques sur tous les acteurs de la vie
publique, de profaner des icônes ou de blasphémer … Cette étude sur les clichés
serait impossible à publier dans les pays à dominante mystique, dans certaines
régions de l’Inde ou du Moyen Orient …
La fabrication politique du sacré
efface toute envie de liberté
Le cas des sectes victorieuses montre qu’on
ne parle pas suffisamment de l’art métaphysique de la fabrication politique du
sacré. Que signifie par exemple la cérémonie par laquelle le nord-coréen, Sun
Myung Moon, s’est auto déclaré messie en se posant une
imposante couronne sur la tête … ?
Dans les sociétés à lot de messages, fermé
depuis des siècles, les classes privilégiées ont essayé de conférer à leurs
privilèges, par force ou par ruse, un caractère sacré. D’abord par
la cérémonie d’intronisation d’un roi ou président avec une main sur le «livre
saint» par exemple (encore aux Etats Unis), puis par les mises en scène
cérémonielles limitées aux endroits déclarés «sacrés» autour de l’autel ou du
trône, enfin par les enterrements des notables dans les cathédrales (je pense au
Maréchal de Saxe et à son monument funéraire dans la grande Eglise St Thomas de
Strasbourg : quand remettra-t-on ce noble militaire à sa petite
place ?)
Ma grande surprise en apprenant l’histoire
européenne est la promesse du Pape face au fortin de Babastro en 1065. En accordant aux combattants
chrétiens «la rémission de leurs péchés» le Pape Alexandre II a poussé
les émirs à proclamer le jihad … La voie vers la
«guerre sainte» était ainsi engagée … avec la fabrication de martyrs !
Résultat de cette sacralisation des batailles: conquête de terres et de
temples. La mobilisation des fidèles dans ces cas ne tient plus compte des
volontés individuelles: les soldats étaient des «Malgré Nous» ! La liberté
était en veilleuse !
En tout cas l’hommage public rendu à un
personnage célèbre de la politique, de l’Eglise (Evêques) ou de l'Armée, des
Lettres et des Arts …, par attribution d’un caveau dans les Cathédrales ou au
Panthéon, représente des cérémonies fondamentalement religieuses
!
Contester ce caractère sacré d’un titre ou
d’une couronne, en le démystifiant (comme l’avait fait Guillaume Tell) ou en le
ridiculisant, est ressenti comme une agression de l’aval sur le pouvoir de
l’amont, c’est–à–dire comme un crime de lèse majesté ! Souvent même la
ridiculisation d’une idole, personne ou statue ou d’un objet de culte
est ressentie par le pouvoir comme un coupable blasphème, jadis
punissable par la mort ! Penser au sort tragique du jeune Chevalier de la Barre,
condamné à mort en 1766 pour n’avoir pas ôté son chapeau au passage d’une
procession !
La période qui suit la révolution française
a relativisé ces crimes (vers 1830), mais après des convulsions
meurtrières et l’abolition des privilèges ! Elle a accéléré ainsi l’installation
d’une société, ouverte à tous les messages. Le chef de l’Etat est alors devenu un
fonctionnaire à caractère profane, qu’on peut donc critiquer et railler …
librement.
Liberté et humour sont des frères jumeaux
En caricaturant les exploits, les aventures
et surtout les scandales des institutions célèbres du monde entier, les journaux
satiriques les dédramatisent et donc les désacralisent. Ils vont jusqu’à
profaner des icônes politiques (le Président de la République, Jacques Chirac
par exemple).
Voilà l’avantage des lois laïques: elles
sont compatibles avec l’ironie. La stratégie qui consiste à faire rire le public
aux dépens des célébrités, permet à la longue de désamorcer à temps les conflits
sociaux, ces bombes symboliques, posées dans le paysage et prêtes à détruire les
vies et les cités.
L’exemple suivant montre le fonctionnement
d’une «Bombe symbolique» ? Vers 1989 les Allemands de l’Est communiste ne
supportèrent plus leur régime policier et fuyaient en masse: les colères
individuelles formèrent une ambiance dramatique, un orage social qui éclata un
jour et exerça des effets ravageurs, entre autres sur le Mur de Berlin. Ainsi
s’opéra la libération de la population de l’Est. Quand un humoriste demandait au
dernier allemand qui sortait de la Ostzone
«d’éteindre la lumière !», le sourire est revenu et a dédramatisé les problèmes
car cela signifiait qu’on pouvait enfin de nouveau faire de l’esprit sans
risque !
Attention
! Que d’hommes politiques ont dû
démissionner après une campagne accusatrice des médias ! Je pense au suicide du
ministre Bérégovoy !
Malgré ces inconvénients, je vais jusqu’à
affirmer (après bien d’autres) que le rire public, alimenté par la satire, en
mots ou en caricatures, est une oeuvre de salut public ! Raymond Devos l’a dit
et redit de sa façon inimitable.
Les Grecs avaient compris cette vertu
cathartique, du théâtre comique il y a plus de deux mille ans. Le satiriste
Aristophane (au 4ème siècle avant J.C.),
qui est lu et joué depuis cette époque, a même osé ridiculiser le philosophe
Socrate84, (en le plaçant dans une corbeille suspendue et en lui
faisant dire «Je marche dans les airs et regarde le soleil»).
Le poète romain, Plaute, déjà trois siècles
avant Jésus Christ, avait eu un grands succès de scène en se moquant
des hommes–clichés: des avares, des femmes bien dotées, des
parasites ou d’un soldat fanfaron…Molière et La Fontaine se sont largement
inspiré de ses pièces.
Les critiques, qui nous amusent en
dénonçant et en ridiculisant les vices et les clichés de leur société,
désamorcent donc à temps les bombes symboliques: ils devraient obtenir «la
médaille de mérite des démineurs» (si elle n’existe pas, cette distinction est
à créer).
Ces démineurs et humoristes, sécurisent et
équilibrent leur société. Ils manquent partout où le mysticisme domine. On
refoule alors les messages nouveaux et on empêche les journalistes d’observer ce
qui se passe dans les sphères du pouvoir, politique et religieux
…
Le rire rituel, inconnu
en Occident …
L’humour ironique fonctionne quand même
dans les pays mystiques, fermés aux messages nouveaux, mais il ressemble alors à
une rose sans épines. Je l’ai entendu en Afrique du Nord quand j’étais invité à
des mariages qui duraient trois jours : les conteurs officiels (présents chaque
semaine aux souks) étaient chargés d’amuser le public ! Dans le
Maroc traditionnel et dans tout l’espace arabe, même en Palestine, on raconte
rituellement les espiègleries du bouffon Joha et de
son âne ( Internet publie la liste de ses
espiègleries) … Les aventures de ce sage des villages et des souks déclenchent les
mêmes rires, rituels toujours, depuis des générations. Tout le monde connaît ses
farces par cœur mais en rie quand même à chaque fois. Alors qu’actuellement en
France raconter une blague, déjà connue, vous attire
des quolibets peu gentils. On ne connaît pas ce «rire rituel» en
Europe, sauf peut être dans les séminaires et les presbytères: est-ce qu’il a
été étudié de près ?
En tout cas, ces récits drôles de la
sagesse populaire remplissent une fonction importante. Ils représentent une
résistance aux pouvoirs locaux, tout comme les propos de Diogène dans son
tonneau, repris par les tableaux récents de mon ami, ancien de Tambow, Camille Claus. Donner mauvaise conscience à ceux qui
abusent de leur pouvoir à nos dépens, voilà bien une œuvre de salut public.
Le rire médiatisé, rituel ou spontané, est
donc à encourager, parce qu’il constitue une polythérapie universelle et surtout parce qu’il dénonce les
clichés et les mythes. Il nous rend ainsi de plus en plus sceptiques et
finalement insensibles aux promesses «charlatanesques» des gourous et des
politiciens démagogues …
Avez-vous retenu la leçon que nous livre
Umberto Ecco dans son film «Le nom de la Rose» ? Meurt empoisonné le moine qui
brave l’interdit de lire le traité sur «le rire» (dont les pages étaient
enduites d'arsenic) ! C’est vrai: les sectaires sont trop
sérieux et rient rarement; ils ne sont pas drôles et ils ne
supportent pas les mots d’esprit !
Le sceptique des sociétés ouvertes, par
contre, lit ce livre du rire chaque fois qu’il consulte sa presse satirique ou
qu’il écoute les sketches d’un humoriste. Il soigne sa santé en rigolant un bon
coup à chaque fois ! Des groupes de «rire» collectif
fonctionnent en Occident pour la bonne hygiène des corps et des âmes !
Bref, une société où l’on rit de bon cœur et
ouvertement est une
société de liberté.
Liberté totale
d’expression ?
Le principe de «la liberté totale
d’expression » est revendiqué ouvertement en Occident, en France
surtout. Le Directeur de «Charlie Hebdo», accusé de blasphèmes par dessins
satiriques, a été innocenté en Mars 2007. Les responsables des médias craignent
à raison que toute exception dans l’usage de cette liberté d'expression et de
croyance, ouvre les vannes à un dessein mystique de missionnaires
ardents !
Actuellement donc, les modérés autant que
les extrémistes s’expriment librement en France. Mais attention : on suppose
ainsi subrepticement que les consommateurs des médias sont tous des lettrés,
capables de comprendre des propos au deuxième degré, d’arbitrer entre les
milliers de cosmologies proposées dans les journaux, livres, films, télés …
ou sur
internet … Ce qui est improbable. Les producteurs
d’images et d’idées dans les pays sceptiques risquent donc de troubler beaucoup
de consciences et de vies …
Une censure juridique des médias fonctionne
cependant en Europe et punit les diffamations, le non respect de la vie privée,
les négationnismes, etc.
La liberté est en effet une coutume
dangereuse ! Déjà dans l’Antiquité, beaucoup d’auteurs et de novateurs la
payaient très cher. Le poète latin de l’amour, Ovide, au temps de Jésus-Christ,
a été trop téméraire dans son «Art d’aimer» et dans les intrigues qu’il
entretenait à la Cour : il a été exilé à cinquante ans vers des terres
lointaines par décision de l’Empereur Auguste !
Mais dans la vie privée, est-ce que nous
révélons librement tout ce que nous savons ? Ce serait oublier les tabous qui
gisent obscurément dans les conversations dans toutes les familles, dans tous
les groupes humains. Les révéler causerait un si grand scandale, sans profit
pour personne, que l’enjeu vaut rarement le courage de dévoiler les faits
gênants …
En particulier, les révélations
généalogiques sont des champs farcis de beaucoup de mines à explosion différée
!
Je me suis arrêté dans mes recherches d’ancêtres par la remarque d’un oncle qui
m’a répliqué : «Tu me demandes de me confesser ?». Et il y avait effectivement
un scandale à taire et que je contribue à cacher à mon tour à mes enfants: à
quoi leur servirait de connaître les aventures fâcheuses d’un parent éloigné ?
Que celui qui n’a pas eu d’aventure fâcheuse me jette la première pierre ! Les
confidences que nous ont été faites en toute confiance par nos amis intimes,
vais-je les publier dans la presse en me réclamant d’une « liberté d’expression
totale» ?
- Le bonheur risqué de
faire ce qu’on veut s’oppose au bonheur d’obéir
- en sécurité à un
chef protecteur
!
N’oublions pas la différence des mentalités
et des clichés correspondants.
* Dans les sociétés ouvertes,
l’usage de la libre circulation des biens, des personnes et des idées, est
devenue effective et évidente, conférant à chacun la responsabilité de ses
actes et de ses paroles. Il en est ainsi dans le monde appelé
occidental ou moderne, un monde plein de promesses mais aussi de risques !
* Par contre, dans les sociétés closes, le
bonheur d’obéir aux mouvements collectifs et aux rites en usage (que j’ai pu
observer au Maroc), est tellement sécurisant pour chaque membre que les
mouvements de foule ressemblent à un théâtre d’opéra. Dès lors les cadres ont le
jeu facile : ils considèrent la foule comme un amas de soldats de
plomb qu’il suffit de mobiliser et de mettre en rang pour n’importe quelle
bataille, même pour des objectifs personnels (garder le trône) !
Lors des crises politiques, cette unanimité
comportementale subit des flottements importants, des soulèvements organisés. Il
est à craindre que les groupes extrémistes utilisent ce réflexe d’obéissance
collective et rituelle pour l’extension du terrorisme …
Le concept d’Ibn Khaldoun, dans son livre «Mukkadima»85, s’appelle l’«assabyyia»: il s’agit de la cohésion interne d’un groupe
de combattants. Ce terme est issu des sociétés closes du Moyen Age et n’est plus
vraiment compréhensible dans nos sociétés actuelles, de plus en plus ouvertes
(mais est bien comprise et appliquée dans les groupes militants et suicidaires
de résistance, politique ou religieuse).
Le bonheur risqué de faire ce qu’on veut,
appelé communément «liberté», s’oppose donc au bonheur d’obéir en sécurité à
un chef prestigieux et fort.
De même s’opposent les stratégies des chefs
provisoires des sociétés ouvertes, garants de la difficile liberté
civile, et celles des chefs inamovibles des sociétés fermées, garants de la
facile obéissance civile, grégaire et
collective.
Chaque pays module le principe de liberté selon son
génie
En politique ce beau cliché de «LIBERTE»
fonctionne souvent comme un alibi ou un leurre: les responsables peuvent
promettre, lors des élections, un maximum de «libertés» aux citoyens, sachant
bien que, faute de moyens correspondants, rares sont ceux qui peuvent en
profiter… On oublie de dire en public que seuls les riches peuvent vraiment jouir
de tous les congés et loisirs …
Chaque pays module le principe de liberté
selon son génie. En France, on se croit libre quand on fait – non ce qui est
permis – mais ce qui est possible sans trop de risques: les interdits sont
contournés systématiquement; nous sommes des resquilleurs congénitaux.
Les Allemands aiment traverser le Rhin pour
jouir de cette liberté à la française, au moins pour les vacances, et pour
interpréter très largement les règles, car chez eux ils ne se permettent pas
souvent de faire ce qui est interdit: ils ont encore plus le réflexe de l’ordre
collectif que nous (on me dit que les nouvelles générations allemandes perdent
ce réflexe d’obéissance !)
Au cours des siècles, ce cliché de liberté,
bien français, est devenu la source de notre culture hexagonale et de beaucoup
d’exceptions culturelles que nous revendiquons et qui nous distinguent des
comportements des autres Européens ou des Américains … Le bilan est impossible à
établir entre les bienfaits et les inconvénients de notre obsession de liberté
!
Ma conclusion: je me rappelle qu’après la guerre, au retour de Russie, j’étais
heureux d’avoir pris des risques pour retrouver enfin les libertés
à la française !
Pauvre balance de la justice,
tiraillée par nos revendications de «libertés individuelles»… mais aussi par
les cris des victimes de l’insécurité ! La plupart des sociétés précédentes
n’ont pas eu ce scrupule de respecter les libertés individuelles. Durant mon
séjour au Maroc de 1963 à I978, j’ai plutôt observé l'inverse, une autorité qui
régnait sans égard aux inconvénients, imposés à la base populaire… Actuellement,
mes amis Marocains me disent qu’il y a d’énormes changements (en vue de la
réconciliation, semble-t-il).
Pour donner une clé qui échappe à tout le
monde, rien de tel que le génie des poètes. La solidarité internationale contre
la tyrannie qui permet et sauvegarde notre liberté individuelle française
est peu connue. Le chanteur Renaud nous la révèle avec son coeur:
il s’adresse à Ingrid Bettancourt, otage depuis plus
de quatre ans du comité révolutionnaire FARC en Colombie, et l’assure
que
«Nous serons libres / quand
tu le seras» ! Bravo !
Chapitre XI
Les clichés changent quand le régime
change…
Si j’ai insisté sur les différences
d’attitudes vis-à-vis du sens de la vie, c’est parce que les clichés ne sont pas
les mêmes dans l’un et l’autre camp, qu’il est même tabou de classer les pieux
automatismes des rituels et des cérémonies sacrées dans la catégorie logique des
«clichés».
La société fermée installe une chaîne de
comportements dans la population, la liturgie, qui précise les dates des devoirs
et des droits, des interdits et des tolérances, des fêtes et des Saints à
vénérer… Le vocabulaire en usage dans de tels milieux – pensons aux coutumes de
nos vielles bourgades chrétiennes ou des cités hindoues en Asie – est de type
traditionnel en privé. Mais dans les cérémonies du culte, le parler est de type
rituel en langue sacrée, latine, grecque, japonaise ou arabe…
La mentalité correspondante est très
conservatrice et surveille sévèrement la fidélité aux traditions locales et aux
manifestations folkloriques... La moralité est patriarcale, rarement
matriarcale, et s’impose aux jeunes sans discussion possible. Les castes ou
groupes ethniques différencient les coutumes et distribuent liberté et richesse
aux privilégiés de naissance… Les priorités économiques, gérées par les règles
des héritages, souvent encore très tribales, commandent toutes les décisions
individuelles, tous les arrangements
matrimoniaux…
Pour l’expression d’idées personnelles, ne
sont admis que les propos sentencieux, les proverbes de paysans («On ne fait
pas d’omelette sans casser des œufs»), les poncifs courants («Le maire est le
garant de la légalité républicaine») mais aussi les superstitions locales et
les incantations sentimentales usuelles («C’était mieux dans le bon vieux
temps»). La censure mutuelle du langage fonctionne en famille, au
village, dans les ateliers et bureaux et surtout dans les discours officiels et
la presse… Toute nouvelle idée est ressentie comme scandaleuse: c’est le
triomphe des idées reçues.
Le conservatisme de principe rend difficile
tout changement, réclamé par les jeunes. Il en est ainsi surtout dans les
églises et les partis: tout est répétitif, le plus souvent solennel. Chaque
fidèle reçoit un livret qui lui indique ce qu’il a à dire ou à chanter et à quel
moment… Le cliché est donc obligatoire et règne en maître dans les discours
officiels, dans les fêtes de souvenirs de fondation surtout.
Attention : les paroles sacrées sont inanalysables
pour leurs usagers
!
Mais attention: nous ne nous doutons pas,
en France actuelle, de ce que signifie comme vécu le caractère sacré d’une
parole, d’un écrit ou d’un rite dans une société traditionnelle. Mon ami Michel
Lux d’Agadir, soufi, mais aussi des collègues Marocains, ont attiré mon
attention sur la dramatique interprétation que font les consommateurs de
vénérables langues et coutumes, qui datent de l’époque de la fondation de la
cité ou de la religion. On ne change pas un iota des formules consacrées, au
risque de choquer les fidèles. Prononcer la profession de foi islamique, c’est
devenir musulman (voilà ce que le collègue qui m’a appris un peu l’arabe m’a
enseigné, ne me permettant pas de la prononcer).
En compagnie d’un de mes élèves, j’ai
rencontré un «saint» dans le beau village d’Imimiki près d’Agadir: il est chargé par sa communauté de
prier tous les jours et n’a pas besoin de pourvoir à ses besoins;
il m’a tenu le même langage: «Chaque parole sacrée
prononcée est efficace même si nous comprenons pas comment». Il m’a presque mis
à la porte quand je lui ai révélé ma profession consistait à analyser les
paroles, profanes ou sacrées. Je n’ai pas osé lui parler des formules
religieuses, marmonnées par routine, qui risquent de devenir des
clichés !
Les collègues auxquels j’ai raconté cette
entrevue, ont souri: oui, il y a encore beaucoup de vrais musulmans qui
respectent les traditions et qui ont encore le sens du sacré, qui le dramatisent
même, qui ne permettent pas qu’on mette en doute la valeur de leurs rites. Mais
avec l’instruction et les voyages à l'étranger, avec le travail quotidien
harassant en Europe, beaucoup de marocains limitent leurs
pratiques à la prière du vendredi à la mosquée. Mais à la retraite, ils se
remettent au respect littéral des devoirs des musulmans.
Renseignements pris auprès du Frère
Antoine, spécialiste de la langue berbère, cet interdit d’analyse des formules
sacrées existe dans toutes les religions, plus ou moins dramatiquement. «Le
sacré fait partie du registre mystique, m’explique-t-il, il est donc
incompatible avec le registre sceptique». Et il me conseille de ne pas parler,
en tant que non musulman, de «Moulana» et surtout de
ne pas trop montrer mes doutes face aux Anciens, cela pourrait me valoir des
violences ! («Moulana» est le terme berbère pour
parler d'Allah).
Il a fait mention de ce qui s’était passé à
la même époque dans un Lycée de Rabat: un coopérant français, énervé par un
élève qui lisait le Coran pendant le cours de français, après plusieurs
avertissements, a jeté le livre sacré par la fenêtre. Les élèves se sont tous
levés et sont sortis de la salle pour mettre le proviseur au courant… Pour sa
protection, le Ministère a demandé au coopérant de quitter le pays avant
minuit !
En Europe du Moyen Age, les chrétiens
réagissaient de la même manière, très mystique: quelqu’un aurait jeté une bible
par la fenêtre, il aurait été sans doute lynché sur place, selon le Frère
Antoine !
Au fur et à mesure de mes expériences avec
la population marocaine, je suis devenu de plus en plus prudent dans les
conversations…
Dans le régime laïc de
la France actuelle, la sacralité est l’affaire des choix
individuel
Dans le climat général de relativité des
temps modernes, de plus en plus sceptiques, la dramatisation des litiges
religieux se fait rare. Les croyants s’isolent dans leur communauté et évitent
les conflits théologiques avec les voisins.
La langue sacrée des chrétiens, le latin, a
presque disparu de l’église. Pensons à l’usage du latin jadis dans les églises
catholiques (situation que j’ai encore vécue) et à l’«Amen» final. La langue
liturgique est toujours admirée, même incomprise par les paroissiens. C’est
qu’elle est coulée dans le moule solide des rites traditionnels et conserve une
solennité esthétique qui la transforme en respectable monument historique du
langage religieux !
L’effet de la langue
emphatique de la piété, en français à présent, se prolonge dans les manières de
penser et de parler des fidèles... Cela se mesure surtout dans les
participations des fidèles aux rites religieux. C’est ainsi que les dévots
inventent ou choisissent des cantiques, souvent très beaux sur le plan musical,
pour animer les cérémonies de l’église. Voici un extrait de chants, choisis par
la famille pour l’enterrement d’un de mes amis. Le texte, polycopié par un ami
du défunt, a été remis à chaque fidèle.
«Tu es là au cœur de nos vies / Et c’est
toi qui nous fais vivre. / Tu es là au cœur de nos vies, / Bien vivant, ô Jésus
Christ.» Puis la 1ère strophe: «Dans nos cœurs tout remplis
d’orages, tu es là, / Dans tous les ciels de nos voyages, tu es là.»
Dans un dépliant de remerciements, on console les amis
de la famille en précisant que le défunt est «dans les bras de tendresse du
Père» et «depuis sa place il nous aime et participe à notre vie familiale et
nous pousse à aller de l’avant» …
C’est la technique de l’incantation
poétique avec ses slogans répétitifs («Tu es là»). Et l’incantation est le
moteur même de nos besoins de communiquer, même si elle constitue une constante
de tous les rites animistes de superstition et de magie, non seulement dans les
religions, mais autant dans les fêtes ou manifestations politiques, dans les
défilés de l’armée … C’est aussi la voie de l’extériorisation de nos joies de
vivre, de nos bénédictions… comme de nos colères et de nos malédictions…
Les consommateurs de langue sacrée disent
s’adresser directement à Dieu ou aux saints intercesseurs. Une telle
communication est une évidence pour les mystiques en prière mais non pour les
sceptiques.
A l’âge de neuf ans, j’ai été impressionné
en touchant le rocher troué qui, au pèlerinage du Schauenberg, près de Pfaffenheim
(Haut-Rhin), est destiné, m’a-t-on expliqué, à nous montrer la puissance du
diable. Ma tante, boulangère dans ce village à cette époque, m’avait raconté que
ces trous profonds du rocher étaient les traces de pattes du démon qui, dans sa
colère contre l’organisation du pèlerinage avait voulu se venger ! J’ai eu
beaucoup de mal à me débarrasser des fantasmes d’un tel
scénario fantasmagorique!
Voilà une expérience existentielle qui m’a
marqué pour la vie et qui a augmenté mes doutes sur l’utilisation des légendes
et des mythes par les groupes religieux !
Beaucoup de mes amis, ex-catholiques, qui
ne pratiquent plus depuis des dizaines d’années, aiment réentendre les chants
grégoriens et les cantiques, très émouvants de Noël ! Les messes de minuit en
Alsace sont les plus fréquentées !
Avouons-le: la langue sacrée, l’une des
matrices historiques de nos langues, donc aussi de nos clichés, est encore très
respectée et admirée. Beaucoup l’apprécient sous forme de concerts d’orgue et
écoutent les messages musicaux de Bach ou de Haende … Elle nous rappelle que
vit en chaque «occidental et sceptique», un «oriental, croyant
et mystique»: refouler l’une de ces deux personnalités archétypiques est vain
et nous déséquilibre !
Notre malaise existentiel vient souvent
d’un oubli d’une partie de nous–mêmes ! Charles Gustave Jung, dans ses «types
psychologiques»86, est toujours d’actualité et nous rappelle quelles
molécules composent notre ego. C’est ce que m’avait expliqué Camille Claus, que
j’avais rencontré en 1946 devant la Galerie Actuaryus,
rue de la Nuée Bleue: il me parlait de ce psychologue suisse, qui voyait en
chaque personne un animus et une anima … C’était là le fil blanc qu’a suivi
Camille toute sa vie. Je me souviens de deux de ses tableaux, exposés dans les
locaux de France 3, place de Bordeaux, après sa disparition, en signe de deuil
en 2005 : un homme tout clair et un autre tout sombre ! J’ai étudié Jung par la
suite en profondeur pour comprendre l’occident et l’orient, mais
aussi le profane et le sacré, les civilisations dites « primitives » et les
civilisations industrielles …
J’ai compris par la suite ceci: tout ce
qui est humain est à respecter, surtout ce que nous ne comprenons pas
et qu’essayer d’arbitrer entre deux systèmes de croyances nous
rend bêtes et surtout méchants ! Le comportement agressif et arrogant des sectes
et des partis en est un bel exemple.
Illustration
locale: au dernier siècle, les
conflits se multipliaient en Alsace surtout dans les communes qui rassemblaient
à la fois des catholiques et des protestants, qui avaient donc deux églises
différentes (jadis deux écoles confessionnelles différentes). Voir l’amusant
récit des petites guerres entre les deux cultes dans le livre de l’historien
Alfred Wahl: «Petites haines ordinaires – Histoire des conflits
entre catholiques et protestants de 1860 à 1940 en Alsace»87. Que
ce soit à propos des mariages, des processions ou des enterrements, il y avait
toujours des mécontents quelque part … Exemple: dans un village catholique près
de Haguenau, le nouveau gardien du taureau municipal était protestant; colère
des habitants: il a fallu recruter un agent catholique. Les arguments avaient
souvent une arrière-pensée économique, les communautés protestantes étant plus
riches en général que les communautés catholiques…
C’est cette complexité des questions
religieuses, mêlées de considérations économiques et politiques, qui permet
mille interprétations mais qui alimente aussi les doutes.
Dans les sociétés
ouvertes les fêtes religieuses se transforment en fêtes
économiques …
Quant à la société ouverte, elle prend
distance avec la liturgie obligatoire et crée de fastueuses fêtes privées lors
des succès, professionnels ou sportifs. Elle transforme lentement les fêtes
religieuses, de Noël surtout, en concours de cadeaux et enrichit les commerçants
plus que le clergé. Les coutumes locales disparaissent au profit des
comportements individualisés qui dépendent des potentialités économiques de
chacun : car la vie, ancienne et artisanale, du travail en famille fait place de
plus en plus à une dichotomie dans les emplois du temps, divisés en deux plages
organisées, en celle de l’emploi et en celle des loisirs…
Chapitre
XII
La surveillance des locuteurs !
Selon mon expérience, la différence
essentielle entre ce qu’on appelle communément la langue de bois et les autres
manières de parler tient à ce que la première est
surveillée mais non la seconde.
La censure étatique, policière même, dans
les sociétés closes, est sévère. Elle pousse chacun à pratiquer l'autocensure
pour éviter des ennuis juridiques et politiques. La Stasi en Allemagne de l’Est
espionnait chaque citoyen et payait une armée de délateurs: les archives
montrent la monstruosité de ce système inhumain… Que de journalistes sont
sanctionnés dans de tels pays pour avoir apporté des informations ou des avis
peu compatibles avec les théories officielles du gouvernement ! En Iran, début
2006, un intellectuel a rédigé un article disant qu’il est plus grave pour les
musulmans d’organiser des attentats contre les mécréants que de manifester dans
la rue à cause des caricatures danoises du Prophète. La réaction des
autorités ne s’est pas fait attendre: ce fut la prison !
C’est que toute société close surveille les
conversations et les comportements des particuliers, même s’il s'agit de grands
pays.
-
Voici un exemple énormed’auto-censure : le serveur américain internet Google et d’autres ont
décidé d’arrêter les courriels, destinés à la Chine, s’ils contiennent les mots
honnis, tels que «Place Tien an Men»,
«démocratie» ou «liberté»… Il évite ainsi d’être interdit d’affaires dans ce
grand pays.
-
Un collègue indien, professeur de dessin
dans une Ecole Normale d’Agadir, s’est accusé tout de go d’être un hypocrite.
Dans sa patrie, dans une région du Cachemire, il devait cacher constamment son
athéisme. Il savait qu’il risquait la mort s’il essayait d’en parler en public:
son meilleur ami le taxait de folie. Impossible dans ces conditions d’élever ses
enfants comme il l’aurait voulu, car sa femme étant très pratiquante s’y serait
opposée.
Problème international: le fantastique
écrivain Salman Rushdie vit toujours menacé de mort
par une fatwa pour la publication de son livre
88!
Dans les pays à système de pensées fermé,
non seulement les conversations et les publications sont contrôlées chaque jour,
mais bien pis, les déviants et les contestataires sont immédiatement repérés et
risquent d’être arrêtés et emprisonnés, parfois «suicidés» ! En Chine, un
internaute se croyait en sécurité en vidant son cœur sur un site
occidental (Yahoo); la censure l’a repéré: il a été condamné à dix ans de
prison!
En Europe, un vent nouveau souffle sur les
communautés mystiques: le besoin conscient d’un parler vrai sans le conformisme
traditionnel! Je lis par exemple dans le rapport de la commission
des médias de la 245 ème Assemblée Plénière de la
Conférence des Evêques Suisses cette proposition :«Nous voulons parler d’une
manière transparente; la langue de bois, à mon avis, c’est du passé !» selon
le Secrétaire Nicolas Betticher.
Des écrivains qui se veulent novateurs
prennent de bonnes résolutions. Exemple: le prêtre et journaliste Gabriel Ringlet veut nous aider « à vivre l’Evangile sans langue de
bois» par son livre «Ma part de gravité»…
Même en politique française, ce vent
nouveau est en train de modifier les règles du jeu parlementaire. Le ministre de
l’Economie, Jean François Coppé vient de jurer en
public qu’il va parler vrai à présent; il donne même sa parole par
écrit:«Promis –J’arrête la langue de bois» 89. Ce sera
impossible, réplique le journaliste Jean Michel Aphatie: «Pas de politique sans langue de bois
… Sinon la
carrière s’arrête a bout de trois
jours…»
En principe, dans nos sociétés ouvertes,
ces menaces n’existent pas. La liberté d’expression et de croyance
fonctionne en privé et en public, mais est soumise aux aléas des clichés, des
tabous et des manipulations… Avec de nombreux incidents comme les écoutes
téléphoniques, orchestrées par le Président François Mitterand, comme les censures inavouées des responsables
publics des médias français…
Il est donc nécessaire de distinguer les situations
extrêmes.
* Les cas où la langue est surveillée par le milieu et
par le locuteur lui-même: les écarts sont alors sanctionnés sur place par
l’entourage …
* Les cas où la langue n’est pas surveillée ni par le
milieu social ni par les locuteurs eux-mêmes: les écarts ne sont alors pas
sanctionnés …
Le premier cas est celui qui ne peut pas se
passer de la «langue de bois», parfois «langue de buis» dans les milieux
ecclésiastiques modernes… Ce procédé est utile dans les communications sur notre
intimité: comment parler par exemple de l’homosexualité à des enfants sans
tabou, sans langue de buis?
Il n’y a pas d’étiquette connue pour désigner la langue
qui échappe à tout contrôle.
Les cantiques religieux, tout
comme les hymnes politiques, sont construits sur la technique des incantations
magiques, tout comme les rites du Veda il y a quelques milliers d’années en
Inde. En réalité le texte, mis en musique, enfile les clichés comme les grains
d’un chapelet. Dans le chant cité plus haut, les expressions «au cœur de nos
vies», «tu nous fais vivre», «tu es là», rehaussées par l’orgue et
répétées par la foule, fonctionnent comme des marqueurs aux traces ineffaçables…
Ma mémoire auditive est encore pleine des
réminiscences de telles belles chansons, entendues et chantées dans mon
enfance ! Je peux craindre que mes pensées soient influencées, à mon insu, par
l’écho lointain de ces mots-images-sentiments, restés
accrochés à quelques neurones, mais qui détournent mes pensées et sentiments
quand ils veulent se débarrasser des scories du passé !
- Acceptent ces
surveillances du parler, tous ceux qui vivent dans un environnement,
- mystique et
traditionnel, au lot fermé de messages
Dans de telles sociétés (en Inde par
exemple ou au Maroc), toutes les décisions, sociales ou politiques de même que
tous les jugements des tribunaux se réfèrent explicitement à la volonté de
Dieu… Même les rapports scientifiques commencent par un hommage au
Créateur qui a mis en place les merveilles découvertes… Les gens, ainsi
conditionnés pendant des siècles, croient réellement entendre parler leur Dieu
quand leur Grand Maître parle !
Même si le même Dieu, dans le pays voisin,
est prié de faire le contraire. Cela s’était produit en Europe durant la seconde
guerre mondiale : les catholiques français, comme moi et ma famille, comptaient
sur le Dieu chrétien pour les protéger de l’armée allemande; notre cantique, je
l’entends encore, suppliait: «Sauvez Rome et la France / Au nom du Sacré
Cœur» ! Mais, de l’autre côté du Rhin, quand j’assistais à une messe à Kehl,
j’entendais les catholiques allemands prier le même Dieu, eux aussi, pour la
victoire de leur armée nazie.
Ces pieuses distorsions m’avaient choqué et
ont ajouté quelques doutes dans mon esprit sur le rôle d'intercession des
responsables religieux auprès de Dieu ! J’ai observé alors avec plus d’intérêt
les comportements des gens, soumis à l’influence liturgique des clergés non
seulement des deux côtés du Rhin, mais dans toute la France, dans l’Allemagne
d’hier et d’aujourd’hui, en Russie puis finalement en Afrique du
Nord.
Mais est-ce cette
«langue de buis» qui revient régulièrement dans le courrier que je
reçois d’anciens copains d’enfance
? Voici
quelques perles du beau collier verbal que je lis avec plaisir chaque année de la part
d’un ami d’enfance:
«Tu te souviens des quatre cents coups
qu’on a faits ensemble, des fêtes magnifiques que nous organisions…Ces souvenirs
nous réchauffent le cœur à présent, surtout quand l’âge ne nous permet plus de
jouir beaucoup de la vie; ils nous aident à résister aux dérives du monde
actuel, à la violence contre laquelle nous avions lutté, toi et moi ... En vain
!
Malgré tout, voilà des messages: un espoir d’un monde meilleur grâce à notre
apport…C’est la porte ouverte à la réconciliation entre les générations et entre
nous, nos voisins au-delà du Rhin ... Heureux qui a eu une enfance dans une
famille normale, chrétienne ! Qui a pu fonder de même une famille,
garantie d’équilibre et de morale ! La guerre a failli éliminer nos deux
familles… La chance nous a souri… Mille Vœux de Bonheur !»
Quelques clichés enfilés et voici un beau
texte qui répond aux critères qui définissent la langue de bois:
emploi d’euphémismes («garantie d’équilibre et de morale») et d’hyperboles
(«réchauffe le cœur… résister aux dérives … grâce à notre apport»); style
incantatoire «heureux qui … porte ouverte à la réconciliation… voeux… la
chance…»), absence de récits de faits réels et
nostalgie d’un monde idéal (… messages, espoir, récon- ciliation»). Mais appeler
ce style «langue de bois» ou «de buis» me choque…
Il faut trouver une
autre expression quand il s’agit d’un discours amical, très éloigné de tout
désir de conversion ou de
manipulation, loin de tout pouvoir …
Est-ce le langage
du cœur ?
Oui, mais cela sonne comme un cliché
! Je
tiens à approfondir cette idée.
En écoutant une Symphonie de Mozart, m’est
venue l’idée d’un rapport idéal, d’un «pont d’or» entre notre attente et sa
merveilleuse musique.
C’est ce qui m’a fait penser
au «Nombre d’Or ou 1,618» – à la «Divine Proportion» (le
rapport approximatif de 3 à 5),
chère au sculpteur grec Phidias, à Pythagore (qui en a fait un secret de sa secte), à Léonard de
Vinci et à Le Corbusier … Dans sa magistrale étude sur ce «Nombre d’or»,
l’érudit Roumain Matila Ghyka (1931) retrouve ces belles proportions dans
l’architecture du Dôme de Milan, dans des plantes ou cristaux, dans les mesures
du corps humain …
Pour Paul Valéry, ce nombre magique
symbolise le dynamisme équilibré … J’ai trouvé amusant que la suite de l’italien
Fibonacci (XII ème siècle)
aboutisse aussi au nombre d’or «entre deux
nombres qui se suivent en s'additionnant: 1,1,2,3,5,8,13,21,34,55,89
…»
Par contre, je n’ai pas retrouvé ces
proportions dorées dans l’architecture. arabe et berbère, inspirée par un
dynamisme esthétique différent du nôtre.
Hypothèse
: le nombre d’or
donne la formule occidentale du beau… mais chaque civilisation est sensible à sa
formule spécifique. Je n’approuve évidemment pas la thèse raciste de Matila Gykha, pour lequel «La
géométrie grecque et le sens géométrique... donnèrent à la race
blanche sa suprématie technique et politique» !
Si nous trouvons la section dorée de notre
architecture, de notre cadre de vie, de nos œuvres d’art… si agréable, c’est que
fonctionne une connivence entre nous et ce format. Nos canons de la beauté
s'imposent à nous en interaction culturelle, et de là vient la
co-naissance entre nous et nos œuvres. Tout comme les canards vivent en
co-naissance avec leur étang.
Les œuvres de Mozart me suggèrent donc
la nécessité de posséder la culture et les co-naissances nécessaires qui nous
guident dans la jouissance de sa musique, une clé (dont les mystères
maçonniques) qui nous ouvre son monde merveilleux.
D’ailleurs une clé est nécessaire pour
l’appréciation de toute œuvre d’art ou de littérature: les professeurs
d'esthétique et les auteurs, spécialistes de l’art, nous éclairent
et nous éduquent à la compréhension et à l'empathie nécessaires aux amateurs que
nous sommes. Par exemple je ne possède pas la clé pour agréer les concerts
de percussionnistes de ma ville; par contre je ne me lasse pas d’écouter
les concerts classiques. Pour apprécier les œuvres des «Arts Premiers» du Quai
Branly à Paris, il ne faut pas réagir comme un béotien: une culture générale
est indispensable sinon les masques africains nous font rire ! Fonctionne donc
une résonance entre les deux ego du
compositeur et du mélomane, du poète et de son lecteur, de l’artiste et de son
admirateur…
Quand le producteur comme le consommateur
acceptent le moment de grâce d’une rencontre fusionnelle des émotions
esthétiques, c’est que de part et d’autre chacun des partenaires a trouvé la
même clé du beau et de l’harmonie.
Mon hypothèse (certainement déjà formulée
par de nombreux spécialistes des arts): par la jouissance esthétique face à mes
œuvres et à celles des autres, j’utilise pour mon plaisir ou bien je livre au
public le rendez-vous de deux moi, plus exactement la clé d’or de
la fusion de nos deux ego...
Je pense au mime Marceau: sa personnalité
me saute à la figure à chaque minute; elle révèle en même temps les fibres
sensibles de ma personnalité de spectateur jouisseur ! Dans cet événement, il y
a mon «moi» et il y a aussi « le moi du mime Marceau».
Celui qui perçoit les gestes du mime comme
clownesque, ne met que son « moi » dans son vécu, mais «le moi du mime
Marceau » lui reste étranger. Il n’y a pas fusion des ego.
Quand je reçois les
voeux de Noël de mon ami d’enfance, c’est d’abord dans le cadre des
souvenirs de plus de soixante dix
ans, puis c’est son «moi» et mon «moi» qui se rencontrent avec émotion: l’enchantement opère
et me procure un bon moment de bonheur...
Mais la fusion des ego ne fonctionne
pas sous la contrainte
Important
: cette fusion est possible
seulement loin de tout commandement, loin de toute interdiction !
Nous sommes donc loin des Académies des
Arts et des Lettres, soviétiques ou nazies, qui sélectionnaient et
subventionnaient les artistes et poètes, glorifiant le régime, et
qui punissaient les artistes «dégénérés» par le mépris ou la persécution. Mon
ami Camille Claus a été ainsi traité d’«artiste dégénéré» par le Directeur,
allemand et nazi, de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg en
1940…
Que dire du pouvoir, principalement de
celui de l’argent ? Le mécénat, public et privé, en France du
moins, aide financièrement beaucoup d’artistes, sans exiger d’eux un
style imposé. Le problème récurrent des indemnités de chômage des intermittents
du spectacle met un bémol à ce constat optimiste …
S’il existe un domaine où «il est interdit
d’interdire» c’est celui de l’esthétique.
La langue ou l’art «kitsch» ne
vient pas du cœur !
Le
bain musical organisé par les grandes surfaces ou les aérogares,
pour créer l’euphorie des clients,
est vraiment aux antipodes de l’expression spontanée: c’est plutôt
la «l’art kitsch» qui
règne là !
Ni la langue liturgique ni «la langue de
buis» du clergé ne correspondent à cette catégorie de la «clé d’or» de l’art
spontané, non surveillé par un censeur (même si l’architecture de la cathédrale,
comme celle de Milan, sinspire du «nombre d’or» …) !
La Marseillaise, commandée par le Maire de
Strasbourg, De Dietrich, à Rouget de l’Isle, relève plutôt d’une «langue
d’acier».
Nous et nos haines, nous et nos crimes,
nous sommes en résonance : nous vivons avec les violences depuis notre
naissance. Nous sommes donc en co-naissance avec le «mal» de notre société
comme avec le «bien»: les deux nous paraissent «évidents» et
ne nous étonnent pas.
Nous nous
étonnons seulement quand nous changeons de société lors de nos voyages ou que
nous assistons à des coutumes «barbares» (par exemple le génocide qui a décimé
la population du Ruanda !)
La répétition, génératrice de
clichés, est-elle à éviter ?
En me rendant à un concert, le grand
plaisir que j’éprouve par anticipation, est de réentendre les passages que j’ai
retenus et que je fredonne parfois, comme: «… et si tu m’aimes, prends garde à
toi !» de Carmen. Les clients les plus fidèles des opéras connaissent par cœur
les textes et salivent à l’idée de les réentendre. Les fans de Mireille Mathieu
ou de Johnny Hallyday chantent dans la salle, jusqu’à hurler de plaisir, autant
que leur idole.
Ce qui est lassant dans les textes et les
conversations, dans les mots usés par le temps, est au contraire le secret de la
poésie, du chant, de la musique, de l’art en général… J’avais appris au collège
ces vers sans ponctuation de Guillaume Apollinaire et j’aime encore les
évoquer en pensant au chagrin d’amour que le poète éprouvait au
moment de la rupture avec Marie Laurencin.
- Sous le pont
Mirabeau coule la Seine
- Et nos amours
- Faut-il qu’il m’en souvienne
- La joie venait toujours après la
peine
- Vienne la nuit sonne l’heure
- Les jours s’en vont je demeure
- Les mains dans les mains restons face à face
- Tandis que
sous
- Le pont de nos bras passe
- Des éternels regards l’onde si
lasse
- Vienne le jour sonne l’heure
- Les jours s’en
vont je demeure…
La musique de ces paroles rend la tristesse
très concrète : les souvenirs des beaux jours procurent une douleur douce …
Le
«moi» du poète a rencontré mon «moi» et la magie des rimes et des images
opère immédiatement !
Le rôle des refrains, des antiennes, des
litanies … est décisif dans ce domaine, profane et sacré.
Quand dans un orchestre bat sourdement le
tambour, je sens la cadence cardiaque –systole et diastole ! Ce n’est pas un
hasard: c’est une connivence entre expressions et
impressions …
Après la guerre, j’ai entendu pour la
première fois le «Chant des partisans» et j’étais très ému. Je l’ai fredonné
souvent: «Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? Ami,
entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne …». Les vols de corbeaux, je
les connaissais bien, je les redoutais sur les plaines ukrainiennes et savais ce
que cela signifiait ! C’est donc avec mes souvenirs macabres (du «moi») que
j’entends ce chant (du «moi» de la dame qui a composé ce chant) et
je frémis chaque fois que je l’entends; répéter ces strophes tragiques,
c’est remuer un passé douloureux.
Bref, l’expression spontanée de l’art, de
la musique, de la poésie... est l’opposé des clichés, «étiquettes de bouteilles
vides». Par le chant, la danse… nous goûtons le contenu du flacon vital. Rien
d’artificiel dans la libre consommation esthétique, qui est l’authentique
échange de forces et de plaisirs.
Deux super clichés sont
particulièrement à surveiller
Imaginons un champ magnétique mondial avec
ses deux pôles, négatif et positif. Nous virevoltons entre les deux producteurs
de force comme nous pouvons, entre l’aimant du passé et celui de l’avenir.
Individuellement ce champ passe entre nos souvenirs et nos
espoirs, entre notre besoin de connaître nos racines mais aussi entre celui de
montrer nos capacités et nos limites.
* Dans une situation équilibrée, nous
maîtrisons les deux tensions qui nous ramènent en arrière ou en
avant. La conscience de notre ego unique nous permet de ne pas nous laisser
aspirer par les courants, passéistes ou futuristes. Encore faut-il que ce pôle
de la conscience individuelle soit actif, qu’il ne soit pas neutralisé par la
puissance des évocations des traditions ni par la chaleur de l’attente du
bonheur promis !
* L’homme-cliché
précisément, avec son souci dominant de remplir sa «fonction», n’a pas un
accès facile à sa «nature» authentique: il sait très bien ce qu’il doit
«faire» mais n’a aucun idée de ce qu’il «est» fondamentalement. Il a un
planning mais pas d’ego. Il est fier de vivre les pieds bien par terre, n’ayant
pas conscience des forces qui le tirent soit en arrière soit en
avant. Il risque de suivre un ami ou un conseiller, sinon un surprotecteur, qui
aura beau jeu de l’instrumentaliser… Il risque surtout d’être repéré et gouverné
par des arnaqueurs qui réalisent apparemment tous ses rêves… Le
souci de son avenir public risque donc d’occulter ses racines profondes. Bref,
soucieux de l’avenir, secrètement il ne cesse de rêver.
* Mais nos rêves sont les coachs les plus
irrésistibles ! Gaston Bachelard écrit dans sa belle analyse sur «L'eau et le
rêve»90: «Le rêve est plus fort que l’expérience»
!
Cette force onirique expose les personnes,
qui se présentent en «natures artificielles» - personnalités publiques,
célébrités, leaders… - à se réfugier dans le rôle fictif qui leur
est attribué, à s’y fixer, à «être publiquement» ce que rêvent de voir leurs
admirateurs ou électeurs! Obligées de favoriser leur fonction – ou leur «être
ostentatoire» - elles se sentent des «acteurs sur une scène» et non telle
dame ou tel monsieur … En tout cas, leurs obligations les ligotent et leur
laissent peu de temps libre pour devenir «zen» et méditer: leur vocation
naturelle peut difficilement s’éclore pour accéder à leur «être», profond et
enraciné. Le «faire» va donc triompher et les passionner pour leur avenir. Les
voilà, comme les plants de tournesol, attirées par les lumières
chaudes et lointaines, mais oubliant être prisonnières de leurs
racines.
* La plupart du temps d’ailleurs, c’est le
groupe ou la communauté d’origine qui décide de l’orientation spirituelle de
chacun. L’enfant, né dans une famille occidentale en pays laïque, ne choque
personne s’il s'écarte à sa majorité de la ligne de conduite familiale, s’il
veut devenir prêtre ou ingénieur, s’il veut vivre sous le toit familial ou s’il
veut partir faire fortune au Canada ou encore en Chine, s’il veut vivre en
célibataire, en hétéro ou en homosexuel … Par contre, celui qui est issu d’une
communauté peut difficilement s’affranchir des devoirs d’allégeance à
l’aïeul ou se soustraire aux obligations
traditionnelles: ses fonctions lui sont dictées, sa «nature» se définit par
le cliché de son origine ethnique (kurde, juive, mexicaine…). Il reçoit tout et
n’a rien à choisir. Il est déterminé par son milieu: s’il veut s’auto-déterminer, il ne lui reste qu’à fuir s’il tient à
garder sa vie.
Ce passage dramatique de la structure
communautaire et ancestrale, surprotégée, à une structure
individualiste, laïque et libre mais risquée, est un thème de beaucoup de romans
et de films…
* La situation idéale est rare. Pour
l’enfant, la vie future est le grand souci, pour le vieillard c’est la vie
passée qui le hante.
* Quant aux adultes actifs, deux super
clichés risquent de les déstabiliser, celui de «l’âge d’or» et celui de «la
civilisation du bonheur universel». Un rêve et une promesse, il n’en faut pas
plus aux gourous, aux faux prophètes ou aux dictateurs pour nous déboussoler et
nous transformer en leurs esclaves, prêts à nous sacrifier pour
eux !
* Les deux pôles sont toujours actifs. Mais
quand l’un des deux pôles magnétiques est dominant, l’autre pôle sera
secondaire, méprisé, refoulé ou sublimé. Le communiste soviétique parlait de son
avenir en termes poétiques et trimait fort pour le construire : automatiquement
il s’est senti obligé de noircir son passé d'exploité !
* Entre les deux forces, les réflexions
personnelles modulent les intensités des souvenirs ou de l’espoir. Notre ego,
s’il est réveillé et actif, est seul capable de résister au dilemme : l’aventure
ou la sécurité. Hélas ! dans les communautés, les clubs, les partis ou les
sectes, partout où règnent la langue de bois et les rituels obligatoires, notre
ego est systématiquement refoulé et chloroformé ! Un ego formaté n’est plus un
ego et ne vaut pas plus qu’une carte d’identité.
* Nous laisser entraîner par l’un de ces
deux pôles magnétiques nous accapare entièrement, nous aspire en l'air comme
dans un cyclone, nous aliène donc et ne nous laisse ni la place ni
le temps pour découvrir nos propres personnalités.
Il est donc utile à chacun de connaître les
forces mentales qui nous dirigent à tout moment : celle qui nous tire en
arrière, celle qui nous centre au milieu pour équilibrer l’ensemble (comme le
fléau d’une balance à deux plateaux), enfin celle qui nous tire en avant.
* Ce sont aussi trois leviers d’influence
que nous mobilisons tous quand nous voulons faire d’un collègue un ami,
convertir une épouse à notre culte ou manipuler un voisin pour le recruter dans
un parti ou une secte. Notre sentimentalité humaine vibre fortement face à un
album photo d’enfance, un arbre généalogique ou face à une
perspective de réussite professionnelle…
* Les forces mentales qui nous rivent au
passé comme des aimants.
Voici un exemple
de dominance d’un levier
d’influence: les monothéistes autant que les polythéistes …dramatisent leur
«Histoire Sainte» en la revivant rituellement : les chrétiens revivent chaque
année la Naissance de Jésus, sa Passion, sa Résurrection…
La nostalgie de «La pureté
des origines» forme un phare qui hypnotise les traditionalistes à tel point
qu’ils se sentent obligés de la recréer dans l’ici et le
maintenant… liturgiquement.
Par contre, comme la reconstitution du
passé réclame de nous presque toutes nos forces et tout notre temps, il ne reste
pas beaucoup de forces ni de temps pour préparer l’avenir: celui-ci restera
alors au niveau des rêves de vie posthume, en nous offrant la perspective de
l‘éternité céleste, soit en gloires tout près de Dieu soit en supplices loin de
Lui … A un passé, réactualisé chaque jour, correspond un avenir,
sublimé en paroles.
Bref, le couple «passé blanc et avenir,
noir ou blanc» caractérise les nostalgiques des traditions…
Par contre le couple «passé noir et avenir
blanc» caractérise les utopistes et les prophètes du
paradis…
* Les forces mentales qui nous tirent en
avant.
En voici deux exemples: le communisme et
le capitalisme sont deux stratégies qui condamnent le passé et qui nous
promettent un avenir meilleur. Leur magnétisme: ils nous promettent tous deux
le bonheur par la libération ! L’un veut libérer le peuple en le faisant sortir
de son aliénation passée par la révolution; l’autre veut libérer le peuple en
l’enrichissant dans l’immédiat.
Le bonheur communiste est collectif
et transcendant, il réjouira les générations futures… Tant pis pour les
vivants ! Le bonheur capitaliste est individuel, vécu ici et maintenant: il est
calculé en dollars ou en euros selon divers coefficients puis distribué sur
place à ceux qui respectent (ou exploitent) les règles bancaires de la
rémunération et des intérêts…
Les deux théories ont peut être raison mais
ne parlent vraiment pas du même bonheur ! Le concept de notre bonheur est
presque toujours instrumentalisé au profit d’une doctrine: c’est la «camera
obscura» de toutes nos décisions
personnelles.
(Rappel: le résumé d’une doctrine, je
l’avais prévu au premier chapitre, risque de devenir une
«étiquette de bouteille vide», trompeuse et insidieuse…Des dizaines de formes
de communisme et de capitalisme fonction- nent dans le monde actuel.)
Autre illustration: le Messie auto
proclamé Moon décrit les siècles passés comme catastrophiques, «caïnistes» même. La faute en incombe au Christ qui a compté
sur les pauvres pour instituer son Eglise. Moon ne fait pas cette faute, il
compte sur les riches pour effectuer l’Union des Eglises Chrétiennes et accumule
donc des richesses par tous les moyens … L’avenir sera beau, surtout pour les
adeptes, mariés à Séoul, avec le conjoint, choisi par le gourou lui-même !
De même pour Pol Pot, inspiré par Mao, le
passé doit être rayé des mémoires sinon on n’arrive pas à formater l’«Homme
Nouveau». On connaît le résultat en visitant les ossuaires
horribles au Cambodge….
* Les forces mentales qui peuvent nous
recentrer.
C’est la conscience que nous avons de
nous-mêmes, de nos talents et de nos limites, c’est notre ego qui décide entre
nos souvenirs, nos rêves ou nos possibilités. C’est aussi notre ardeur à la
lutte pour notre indépendance personnelle qui nous pousse à dire non aux
invitations ou aux sirènes d’une carrière … L’ego se forme et se nourrit plus de
refus que de flatteries: il se conforte en se méfiant des clichés ! Tant qu’on
n’a pas dit un non douloureux à une proposition, on ne découvre pas qui on est,
on n’est pas adulte. On découvre son ego en luttant pour le
protéger.
* Beaucoup d’entreprises tiennent compte
des deux dangers: trop d’appétit soit pour le passé ou soit pour
l'avenir !
Soit encore aucun appétit ni pour ce qui a
été ni pour ce qui sera: c’est la position de l’athée qui ne dramatise ni les
souvenirs de l’origine mythique ni les rêves de bonheur transcendant.
* Les inventeurs exploitent tous nos
appétits en anticipant nos besoins et nos rêves grâce aux leçons du
passé
Léonard de Vinci et Jules Verne, entre
autres, ont eu ce génie de tenir compte des réalités contempo- raines, des
connaissances acquises et des rêves les plus fous. Le concept nouveau de
«développement durable» d'une économie qui ne veut pas laisser à nos enfants
une planète malade, des eaux polluées, des énergies gaspillées … est lui aussi à
la fois réaliste et prospectif. Il tire des leçons du passé pour construire une
société plus équilibrée.
* J’ai le plaisir de citer l’exemple d’une
entreprise qui tient compte des deux impératifs des souvenirs et des promesses:
la stratégie de la « Communauté européenne du Charbon et de l’Acier» de 1951,
initié par Jean Monnet, a lancé efficacement la construction européenne. C’était
un pari difficile mais nécessaire.
Encore faut-il que le modèle
socio-économique du gouvernement soit compatible avec une telle
programmation équilibrée et la soutienne financièrement, ce qui
n’est pas le cas sur tous les continents où l'on échafaude des
programmes.
* Je dois aussi mentionner
l’exemple d’échecs d’entreprises, victimes soit des nostalgies soit des espoirs,
mais surtout de leur impatience de réaliser leur salut personnel et celui de
toute l‘humanité. Je parle des utopistes hallucinés qui
dramatisent les événements à venir en essayant de les réaliser dès à présent
dans des communautés, prêtes au combat, même au sacrifice suprême…Des sectes
apocalyptiques font semblant de vivre déjà selon leur Grande Formule, au besoin
en rejoignant une planète paradisiaque par le suicide collectif! D’autres
préparent l’arrivée de sauveurs cosmiques ! La plupart des adeptes sont prêts à
souffrir toute leur vie, à se sacrifier pour une cause prometteuse !
Bref, peu de gens sont à
l’abri des deux champs magnétiques et des clichés correspondants. La passion
peut nous entraîner en arrière dans le culte d’une tradition ou d’une
prophétie d’un temps périmé: elle peut aussi nous catapulter vers l’avant avec
des projets trop novateurs et ruineux !
Chapitre XIII
Quelques
curiosités… Les études et les livres sur les
clichés sont de plus en plus nombreux
*
«Exégèse des lieux communs», Léon Bloy, Paris, Mercure de France,
1913
*
«Cliché et discours religieux: la Peste d’Albert Camus» de Mostpoha Trabelsi
* «Feu sur 40 idées
reçues» par Albert Memmi, Préface d’Henri Cavaillet,
Postface avec le catholique Guy Coq – Editions Corlet,
Panoramiques, 1999.
*
«Exégèse des nouveaux lieux communs», Paris, Calmann
Levy, 1966. Le philosophe Jacques Ellul a lancé un mot
d’ordre que les alter - mondialistes José Bové, Noël
Mamère … ont accueilli: «Penser globalement, agir
localement». Il nous met en garde contre le danger d’expressions consacrées et
signale trois clichés: «Nous sommes tous des fils d’Abraham», «Les religions
du Livre» et «Même credo pour le rabbin, le prêtre et l’imam»
… *
«Du cliché à
l’archétype - La foire du sens – Accompagné du Dictionnaire des idées reçues de
Gustave Flaubert», par le canadien Marshall Mc Luhan, Mame, 1973. Je retiens «la
foire du sens» que produisent les clichés ! Pour ce Professeur de Littérature,
«Ces gestes, inlassablement répétés, illustrent ce que nous entendons par
‘cliché’, qu’il s’agisse de rituel ou de technologie… L’ordinaire de l’existence
est fait d’une infinité de gestes et d’environnements que la conscience ne
remarque pas parce que leur omniprésence les indifférencie. Ce sont les
clichés.». Il signale qu’à la fin du 18ème siècle, «le journal,
nouveau cliché technologique, s’empare de l’attention»… Il s’agit de clichés-sondes
…
*
«Petit lexique de la bêtise actuelle. Exégèse des lieux communs
d’aujourd’hui» par Christian Godin, Editions du
Temps, 2007. Plus de cent thèmes sont examinés. L’auteur signale qu’aujourd’hui
les slogans font croire qu’il y a de la pensée …
* Internet:
«Tatoufaux.com, le tombeau des idées reçues» collectionne les idées reçues et
les vérifie.
*
Congrès mondial des
journaux – Moscou, 4 au 7 juin 2006. Pendant la guerre froide entre la Russie
et l'Occident, l’Union Soviétique a instrumentalisé les adeptes du
«Mouvement pour la Paix» des Chrétiens et Pacifistes comme des «idiots
utiles» ! «Idiots utiles», voilà le cliché le plus
original !
* Etude sur les
plaisanteries et les clichés inter-cantonaux de la Suisse.
-
Les Zurichois sont arrogants
- Les Jurassiens sont fêtards
-
Les Genevois sont de grandes
gueules
-
Les Bernois sont lourds et lents
-
Les Neufchâtelois sont fins mais
fourbes
Savoir affronter les clichés hostiles
relève d’un grand courage
J’ai été impressionné par une Association
des Pays Bas, pays champion historique de la tolérance : elle s'appelle SAR,
«Soins d’amour». Elle met en relation des handicapés moteurs avec des
personnes volontaires pour faire l’amour avec eux. La prestation coûte 80 euros,
voyage compris, remboursés par la Sécurité Sociale. L’association compte
actuellement une trentaine de membres volontaires, qui exercent tous un autre
métier et qui ont un proche familial en situation de handicap. Les uns sont
mariés, d’autres non; il y a des hétérosexuels, des homosexuels… Le but
officiel est de soulager de temps en temps la misère sexuelle dont souffrent les
handicapés dans leur solitude physique… Le règlement prévoit la possibilité pour
les deux parties de changer de partenaires pour éviter une dérive ou un
attachement…
J’ai lu de nombreux articles et j’ai vu un
documentaire télé sur cette entreprise; tous signalent la même grande
difficulté de l’entrepris: le regard des autres, non handicapés, moralement
scandalisés par le procédé! Les remarques entendues risquent de déstabiliser
les acteurs: les clichés hypocrites de l’amour «convenable» et des tabous
chrétiens sur la sexualité des non handicapés se heurte aux clichés nouveaux des
rencontres professionnelles handicapés / soignants (soignantes) dans le cadre
des «soins d’amour» ! On imagine facilement toutes les injures des uns et, en
face, le silence courageux de ces soignants idéalistes. La revue des «Paralysés
de France» 91 présente cette entreprise avec beaucoup de tact et
emploie le titre «Des clichés contre les clichés».
Attention aux
malentendus
A force de parler de «clichés» sur de
nombreuses pages, nous risquons de transformer ce mot technique en «cliché de
clichés» ! Et voilà le serpent qui se mord la queue: inévitable cercle
vicieux ! J’espère cependant que le profit final pour le lecteur vaut bien ce
petit inconvénient.
Finalement je dirais que le problème le
plus visible de l’usage de mots démonétisés est leur accumulation dans le
langage du pouvoir et de l’idéologie.
Mais sur le fond, cette langue politique
fonctionne sur le mode du malentendu. La plupart du temps, l'auditeur est ravi
d’entendre que ses rêves vont enfin se réaliser ! Les promesses du candidat ou
du leader sont formelles: davantage de libertés, davantage de
richesses, moins de travail, moins d’injustices… Bravo ! Vingt ans après, la
victime se rend compte qu’elle avait été dupe, qu’elle n’avait pas
décelé les conséquences lointaines des arguments de bois dans les discours qui
l’avaient fait voter….
Mais l’auditeur peut aussi s’énerver et
dénoncer une langue de bois là où un locuteur parle de façon trop savante pour
son niveau de connaissances. Le différentiel culturel entre les deux personnes
peut produire l'impression pour le producteur d’idées de parler en l’air et pour
le consommateur d’entendre une musique dont il ne comprend pas les paroles.
C’est ce qu’il m’est arrivé lors des
premiers cours, reçus à l’université: j’en voulais d’abord aux professeurs de
parler de façon pédante, pour le plaisir d’exhiber leur niveau de connaissances
et d’écraser la foule estudian- tine sous un flot impressionnant de
concepts… Au bout d’un mois, j’avais les clés de compréhension du style
d’enseignement en faculté et j’ai été enchanté de combler mes lacunes…A partir
de ce moment j’ai vite escaladé les marches de l’abstraction.
Exemple. Pour celui qui ne connaît pas la
découverte du «mimétisme victimaire» de René Girard, l’entretien entre cet
auteur et Michel Treger, un écrivain, producteur-réalisateur de radio et de télévision
92, montre que, à niveau de culture égal, le dialogue est fertile
entre deux interlocuteurs. Si j’imagine ce qui me serait arrivé au début de mes
études en faculté en écoutant cet échange d’idées, je crains fort une grande
perplexité de ma part à cette question: «Allons-nous vers une
civilisation unique ?» et à la réponse positive de l’académicien qui parle de
la clôture des sociétés, liée aux pratiques du type bouc émissaire… (Extraits de
«René Girard - Quand ces choses commenceront. Entretiens avec Michel Treger» p.90. j’aurais accusé ces
deux intellectuels de pratiquer la langue de bois…
Autre illustration. Quand un particulier
demande à son député d’intervenir en sa faveur (une femme, victime de la
répudiation, dans un ménage polygamique), il s’entend dire que son cas
particulier relève de telle administration ou de telle ou telle loi. Voilà un
premier degré d’abstraction atteint. Le député va intervenir au niveau du
ministère compétent et celui-ci risque fort de classer le problème dans un
casier des «urgences». Deuxième degré d’abstraction. Dans le meilleur des cas
l’Assemblée Nationale sera chargée d'amener le problème à discussion avec une
question ouverte et télévisée au ministre qui répond publiquement en plaçant la
problématique particulière dans un contexte politique (Probablement
du type suivant: «La gauche a négligé cette question. Nous, nous
prenons le taureau par les cornes»). Nous voici au troisième degré
d'abstraction. La victime qui a déclenché cette mécanique parlementaire risque
fort de ne plus comprendre le discours final du ministre qui peut très bien se
référer à la «coutume de tolérance vis à vis de la polygamie »
pour ne rien décider à chaud et pour ne rien changer aux dispositions en
place…espérant secrètement passer cette patate chaude à son
successeur…
La victime avait pourtant l’impression
d’être comprise par tous les intervenants mais elle ne savait pas que les
discours entendus étaient de bois … surtout au niveau ministériel ! Elle
comprendra, je l’espère, qu’il y a aussi des « comportements de bois»
… surtout
derrière les belles portes capitonnées des bureaux !
Dans ce genre de malentendu, c’est souvent
le niveau d’abstraction d’un discours ou d’un texte qui constitue l’origine d’un
malentendu. Par exemple, les clichés ne sont pas les mêmes aux extrémités du
vecteur «concret-abstrait» … Les inventions et les
découvertes sont les résultats de la coopération entre le niveau concret des
phénomènes (les marées montent et descendent) et le niveau abstrait des théories
et des calculs (l’attraction de la lune) … Entre le niveau empirique de
l’observateur des phénomènes en promenade au bord de la mer et les méthodes
scientifiques des astronomes, le fossé est immense et les malentendus
inévitables.
La rencontre entre un «concret» et un
«abstrait» est donc facilement conflictuelle. Je me souviens du problème qu’a
rencontré l’un de mes lycéens de la section scientifique du Lycée d’Agadir. Il
venait d'appren- dre que la terre tournait autour du soleil. Le
samedi, en arrivant chez lui dans son village berbère, il a eu l'idée de
communiquer son enthousiasme pour cette révélation astronomique à son père.
Gifle du père qui cria: «Ta terre tourne peut être autour du
soleil mais tu vois bien que ma maison reste toujours à la même
place !».
Autre difficulté: le conflit social et
scolaire entre les tenants du créationnisme biblique et ceux de l'évolu- tionnisme
darwinien. Aux Etats Unis surtout le conflit s’aggrave avec le succès des
congrégations religieuses qui avaient porté le Président actuel au pouvoir.
L’abstraction métaphysique en guerre contre l'abstraction physique !
Une «pensée unique», imposée aux membres
d’un groupe humain, comme le créationnisme ou l'évolutionnisme, le
libéralisme ou le dirigisme, fonctionne aussi comme une instance
politique de contrôle: gare aux dissidents, aux «hérétiques» !
Pour
le consommateur de ces
théories de bois en aval, il est important de savoir qu’il s’agit d’un mécanisme
très bien surveillé en amont.
Mais il n’en remarque rien car les orateurs
de bois sont de parfaits comédiens…
Utilité des
clichés !
Est-ce que les clichés n’exercent que des
effets négatifs ? Oh non: ils sont utiles, voire indispensables à tout langage.
Ils nous dispensent tout
d’abord de chercher des synonymes pour parler des mêmes réalités; nous
préférons répéter les mêmes mots des dizaines de fois dans un discours ou dans
un texte, quitte à user le matériel verbal. Le cliché, par sa répétitivité
fondatrice, supporte d’être utilisé avec excès.
Ensuite les clichés forment un stock
immuable de mots dans notre vocabulaire et donnent une allure de simplicité à
notre pensée, même une cohérence, bien qu’artificielle. Nous troublons nos
interlocuteurs en changeant de termes pour désigner une même idée plusieurs fois
dans la conversation. Celui qui voudrait purger notre parler de tout cliché
devrait analyser chaque concept (comme le fait si savamment Alain Rey dans son
Dictionnaire Culturel de la Langue Française): c’est
impossible !
Les commerçants et les artisans ont appris
à tolérer toutes les remarques entendues: mon coiffeur ne se livre à ses
confidences personnelles que lorsque nous sommes seuls. Il est surtout étonné
que des gens soient capables d’exprimer des idées incompatibles entrer elles (il
me cite le cas d’un client, un Témoin de Jéhovah, spécialiste de l’archéologie.
Comment peut-on être «créationniste» et «évolutionniste» en même temps ?).
Je ne pouvais pas expliquer à cet artisan qu’à force d’être cités et critiqués,
ces deux termes étaient devenus des clichés qui signifiaient mille choses,
différentes et incohérentes !
En lisant les chroniques de Guy Trendel dans les Dernières Nouvelles d’Alsace sur notre
passé régional, on se rend compte que nos ancêtres vivaient bien autrement que
nous; leurs coutumes et leurs propos, leurs engagements et leurs travaux
témoignaient d’une mentalité que nous avons peine à comprendre aujourd’hui. Mais en ce qui concerne les
idées reçues, les slogans et les clichés, ils étaient apparemment aussi piégés
que nous … même si l’histoire a retenu surtout les propos des Seigneurs, des
Généraux et des Evêques.
Les «clichés mots», parasites ou
auxiliaires de la pensée, sont relativement faciles à détecter.
Par contre les
«hommes-clichés» sont si nombreux autour de nous, avec ou
sans uniformes, que nous risquons de trouver banale, donc normale, l’existence
de gens dont la fonction a dévoré la nature. Le «filtre de Diogène» n’est pas
très connu, qui démasque les «faux –êtres» ou les «fonctions
personna- lisées», les «humains, pièces détachées» !
Nous avons donc surtout
besoin d’un filtre «anti-hommes-clichés». Je
suis reconnaissant à mon père, je le répète, de m’avoir donné l’habitude, en
présence de grandes personnalités, d’imaginer ces gens en chemise de nuit !
C’est une astuce pour voir tous les «grands hommes» à petite échelle. C’est
comme si je retournais mes jumelles pour voir les grands hommes
tout petits, c'est-à-dire «grandeur nature».
En guise de
conclusion …
Voici pour finir un témoignage expert qui
résume toutes mes conclusions (voir les DNA93).
Il émane d’un psychiatre Ruwandais, qui vit en Suisse, Naason Munyandamutsa. Il signale
d’abord que bien avant les massacres des Tutsis en 1994, il y a eu absence de
justice après les tueries de 1959 et autres… «La radio des mille collines
accusait les Tutsis de tous les maux …». Voici comment il interprète le génocide
de 1994 :
«La déshumanisation de l’autre permet de
le tuer sans état d’âme. Du moment où on massacre des gens dans une église, tout
devient possible. Quand une société n’a plus de tabou,
la conscience s’éteint».
Puis il constate que dans les pays
démocratiques, les institutions ont eu le temps de se construire pour faire face
à la dynamique d’exclusion et de bouc émissaire. La violence peut
être gérée, canalisée…
Et que propose-t-il pour retrouver la
stabilité ? Il essaie de former de petits groupes au Rwanda: il s’agit de
revoir le passé, de quitter la langue de bois, de chercher les vraies raisons de
la pauvreté et de sortir de la passivité.
La «déshumanisation
de l’autre», voilà
notre tentation universelle ! Voilà le résultat d’une série de clichés
infâmants… On voit où peuvent mener les campagnes politiques de dénigrement d’une
catégorie d’humains «dégénérés», d’hommes-clichés
honnis, dont on diabolise la «nature» en leur attribuant une «fonction»
malveillante…
Mon dernier
argument
Attention à la tentation d’utiliser
l’«argument paresseux» que j’entends souvent de la part d’amis auxquels
j'avais parlé de mon projet de dénoncer les pièges des clichés
usuels: «Des clichés, il y en a toujours eu et il y en aura toujours; si tu
les chasses par la porte, ils rentrent par les fenêtres… Ton travail ne sert donc
à rien». Je leur réponds en leur demandant s’ils enlèvent les mauvaises herbes
de leur jardin; si oui, je leur rappelle que mauvaises herbes et clichés ont la
même habitude de ne pouvoir être éradiqués de la terre… sauf autour de nous dans
notre entourage. Si nous le voulons.
Mon dernier
mot
Les sciences et la philosophie, avec leur
manie du «distinguo», fonctionnent comme des concasseurs de gros cailloux qui
représentent les clichés à la mode: elles en font un tas de petites
gravettes … Celles-ci, quelques siècles plus tard, passent à leur tour dans des
concasseurs plus fins qui en font les théories encore plus «distinguées».
Etc.
Fin donc du premier concassage de clichés
et de préjugés.
Ma dernière
découverte
C’est Internet qui m’a appris que
fonctionne une science nouvelle, appelée «mémétique». C’est le biologiste Richard Dawkins qui, dans son livre: «Le gène égoïste» (1976) a
forgé le concept de «mène», à partir de «gène» et de «mimesis». Le mène
désigne un élément de culture (un dialecte par exemple), un concept, une
attitude, une croyance ... répliqué et transmis par l’imitation du comportement
d’un individu par d'autres individus. Exemples: la coutume de fêter un
anniversaire en chantant «Happy birthday to you», de faire du sport, de croire en la Trinité en pays
catholique, de porter ou non un chapeau, d’utiliser un téléphone portable, de
faire du tourisme…
Fonctionne une «Société Française de Mémétique», dans laquelle on parle d’«évolution mémétique de type darwinien», de «mèmeplex» (croyance en l’astrologie). S’expliquent ainsi
les inerties des coutumes: les «saints des calendriers» dans une société
laïque, le succès durable des textes sadiques de la «Marseillaise» et de
«L’internationale»…
Le processus de base du mène est
l’imitation: c’est aussi le processus de base des clichés. Tous les clichés,
cités dans mon étude, comme «l’homme-cliché» ou
comme les «natures artificielles» des titres hiérarchiques…sont donc aussi des
mènes.
Des différences subsistent cependant: la
ménétique va plus loin que l’étude des clichés. Elle
va jusqu’à parler de l’égoïsme des mènes, de leur indifférence au
bon sens…
Le sociologue et criminologue français,
Gabriel de Tarde, avait déjà exprimé l’intuition du
rôle primordial de l'imitation dans nos comportements (Voir son livre «Les lois
de l’imitation», 1890).
REFERENCES
Deuxième partie
74.- «La logique de la découverte
scientifique. Misère de l’historicisme», Payot,
1956
75.- Marabout Université,
1967
76.- Commentaire Julliard,
1987
77.- Gallimard, 1981
78. – Odile Jacob, 2005, «Votre vie sera
parfaite»
79.-. «Journal du Combattant» du 27 Mai
2006
80.-.- Fayard,
2006
81.- «Dernières Nouvelles d’Alsace» du 7
Juin 2006
82.-
«Histoire de la folie à l’âge
classique», 1961
83.- «L’homme unidimensionnel»,
1968
84.- «Les nuées»
85.- «Les prolégomènes»
86.- «Les types psychologiques»,
1920
87. - Edition de la Nuée Bleue,
2003
88.- «Versets sataniques», Bourgois,
1988
89.- Hachette, 2006
90.- «L’eau et le rêve»,
1942
91.- «Revue des Paralysés de France» de
Juin 2006
92.- Edition Arléa, 1994
93- «Dernières Nouvelles
d’Alsace» du 6.07.2005
Bibliographie
de Roland Huckel
* «Le cercle
dit ‘vicieux’ dans la pensée philosophique et scientifique»
-
Thèse publiée par la «Revue de l’enseignement
philosophique» d’août septembre 1970
* Revue «Bouée» de l’Association de
Défense des Victimes de Sectes. 12 numéros
mis en ligne sur anti-scientologie
Nombreux articles sur la manipulation mentale et ses trois
degrés de gravité: doux, dur et écrasant. Textes disponibles sur le site
internet Index des textes de Roland Huckel sur
anti-scientologie
*«Un billet entre les orteils. Les souvenirs d’un artiste, Malgré Nous.
De Strasbourg à Tambov 1939-1945» Jérôme Do Bentzinger Editeur, 2001
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