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L’homme - cliché

Essai de Roland Huckel

Première partie

A partir des techniques de détection de clichés vers le piège central


Deuxième partie

Les avatars des hommes–clichés

 

Bibliographie de Roland Huckel

LES AVATARS DES HOMME-CLICHÉS

Chapitre IX

Langue de bois et rites

Ce qu’on appelle communément «langue de bois» est important à examiner dans le cadre de cette étude. D'abord parce que cette façon de parler se sert principalement de «clichés». Ensuite parce que les degrés de surprotection dépendent de la chaleur admirative de la base pour l’amont hiérarchique et donc des clichés correspondants en usage. Enfin parce que la langue de bois et les rites sont étroitement liés.

Les quatre degrés croissants de surprotection, examinées précédemment pour comprendre les devoirs et les droits, me paraissent significatifs aussi pour cette étude. Il s’agit toujours de dominante, soit démocratique, soit charismatique, soit tribale, soit totalitaire. Dans chaque contexte culturel, les hommes-clichés se présentent différemment.

* Le régime démocratique mobilise le moins d’hommes-clichés

En démocratie, c’est la protection qui compte; une mesure de surprotection passerait mal et serait dénoncée comme autoritaire donc anti-démocratique ! Le pouvoir émane (théoriquement) du peuple. Dans l’idéal, une démocratie laïque forme ce que Karl Popper (74) appelle une société ouverte: toutes les théories peuvent être évoquées sans risque parce que chacun est protégé par les coutumes démocratiques qui garantissent à la fois la sécurité et la liberté de chaque intervenant.

En réalité, nos démocraties ne sont pas encore des «sociétés ouvertes»; elles sont un peu entr’ouvertes. En France, comme pour l’orthographe, c’est l’usage séculaire qui établit les règles, mi-démocratiques mi-féodale… !

Considérons le principe démocratique d’éviter deux poids et deux mesures au profit de chaque citoyen. Il comporte encore beaucoup d’exceptions: c’est ainsi que la coutume des tribunaux français de libérer un mis en examen contre le versement d’une caution de centaines de milliers d’euros me semble constituer un privilège, accessible seulement aux riches ! Autre scandale : les médecins à diplômes étrangers sont moins bien payés, à fonction égale, que les médecins à diplômes français. Le plus effrayant, c’est que les Anciens Combattants d’Afrique, qui avaient risqué leur vie pendant la guerre mondiale pour nous aider, reçoivent une retraite, dix à cent fois plus petite, que les Anciens Combattants français ! Etc

Des relais nombreux interviennent avant chaque projet de loi et de nombreux lobbies arrivent à retarder sa publication et ses applications par décrets. Dans l’exemple du tabagisme, le problème posé est pourtant clair: cette coutume tue plus de 60'000 français par an; il s’agit de protéger aussi les non fumeurs. L’enjeu de la loi est donc dramatique. Le principe de protection des victimes innocentes devrait recevoir la priorité.

Mais les adversaires de cette interdiction et les industriels du tabac ne désarment pas et luttent pour leurs intérêts avec toutes sortes d’arguments: dédramatiser les dangers (on montre le cliché des centenaires qui ont toujours fumé durant leur vie), montrer le plaisir des fumeurs (par une pub suggestive: «manipulation»), on exalte les bienfaits du tabac (la détente, la sociabilité, l’inspiration…:«mensonge par omission»). Pendant trente ans, la marque de cigarettes Philipp Morris a payé un savant suédois Ragnar Rylander, pour prouver au monde entier - scientifiquement –que la fumée de tabac ne présentait aucun danger. Le manipulateur véreux a été jugé par la Cour de Justice de Genève et reconnu coupable de «fraude scientifique» en 2003 !

On le voit, dans les arguments spécieux et dans les négociations sur les principes et les intérêts, on a besoin de clichés, de mensonges par manipulation et par omission; la langue de bois est indispensable et efficace …en démocratie comme dans tous les régimes, charismatiques, tribaux et théocratiques.

Il n’y a donc pas de société, même démocratique, sans cette langue artificielle. Celle-ci nous permet de faire passer nos volontés, individuelles, commerciales, industrielles ou politiques, à tout prix… principalement durant les périodes électorales ou lors de crises de société. Elle émane surtout de pouvoirs privés et construit au fond un contre-pouvoir au gouvernement central, appauvrissant ses prérogatives démocratiques.

La publicité par exemple, voilà un outil très efficace, au service d’un commerce, d’une usine, d’un laboratoire, d’un comité, d’un média, d’artistes ou de missionnaires, d’un syndicat… La pub est la recette miracle du commerce actuel. Voilà le «truc de bois», l’astuce suprême des patrons démocratiques… Il s’agit d’un investissement avec des rendements extraordinaires, parce que soumis seulement aux impératifs de réussite non de moyens. Les abus actuels de la pub à la télé me sont insupportables !

Les rites font une mutation

* Il n’y a pas non plus de société sans rituels, civils et religieux. Le rite fonctionne, plein de sens, au moment de sa fondation, comme la décision nationale de célébrer tel ou tel anniversaire de victoire tel ou tel jour de l'année, devant tel monument. Mais, avec le temps et le renouvellement des générations, il risque de devenir de plus en formel: quel catholique vit encore le rite oriental de l’encensement et de l’emploi de l’eau bénite comme un geste efficace ?

Les rituels se transforment au cours de siècles en cérémonies convenues, plus ou moins folkloriques: ils fonctionnent comme des gestuelles stéréotypées, c’est-à-dire comme des «étiquettes de bouteille vide» Salutations, préséances lors des repas et des réunions, dans l’organisation du travail et du transport…

Tout ce que nous faisons régulièrement engendre un protocole collectif qui s’impose à tous. Par cette répétition, liturgique ou mondaine, le rite rentre dans le mécanisme de la routine inconsciente. Il fait donc oublier son message fondateur et devient une formalité obligatoire, un devoir extérieur sans participation mentale, un automatisme donc… Tout jeune, j’ai récité des centaines de chapelets en pensant à mes problèmes personnels. Les rituels n’ont plus la cote: il y a de plus en plus de croyants et de moins en moins de pratiquants dans la chrétienté !

* Il y a quelques milliers d’années, selon le Veda, on pratiquait déjà les rites de façon quotidienne en Inde. L'Atharva Veda 12,3, appelé «Le riz des Brahmanes» raconte les cérémonies de la préparation du brouet de riz: la cuisson durait le temps de réciter 97 strophes du poème prévu, qui invoquait les divinités… (Voir p.265, Le Veda, premier livre sacré de l’Inde) 75

Depuis ce temps, les rites religieux ont évolué, mais leur formule constitutive n’a pas changé: les gestes sont accompagnés d’invocations aux divinités – ou à Dieu dans les cultures monothéistes. Nos sacrements chrétiens suivent également cette tradition ancestrale : le geste de verser de l’eau sur le front du nouveau né est accompagné d’invocation au Père, au Fils et au Saint Esprit.

* Aujourd’hui, les rites non religieux commencent à prendre de plus en plus de place à côté des cérémonies d'Eglise. L’homme-cliché n’est plus reconnaissable à sa soutane, mais de plus en plus il s’identifie à tout le monde; c’est tout juste s’il se distingue de la foule par les médailles, accrochées au veston… C’est ainsi que les traditions patriotiques s’imposent à tous: le 14 Juillet, les discours annuels ou circonstanciels, le protocole des rencontres diplomatiques avec les Chefs d’Etat étrangers…Voilà les rituels annuels avec leurs musiques et leurs apparats: distribution des médailles aux Anciens Combattants, aux nouveaux titulaires de l'Ordre de Légion d’Honneur...

Les Associations Laïques (on en compte 135 en France) critiquent l’abus routinier des rituels religieux et instaurent des rites civils: mariages civils, Pacs, cérémonies funèbres d’incinération, enterrements de la vie de garçon, inaugurations d’un nouveau commerce, fêtes d’anniversaires, fêtes des mères, des pères, passeport citoyen, la Saint-Valentin, fêtes sportives…

* Comme la langue de bois, les rituels exercent la fonction de socialisation. Chacun de nous appartient au groupe ou à la communauté dont il respecte à la fois les façons de parler (avec l’accent correspondant) et les rites courants. Cela culmine dans les fêtes ! Se tromper dans le parler ou les modes d’un lieu, c’est se dévoiler comme un étranger !

* Dans l’ensemble le régime démocratique connaît un minimum de rituels et de langue de bois, si on le compare aux autres… parce qu’il permet le plus de comportements personnalisés très différents.

Ce régime forme donc un minimum d’hommes, bloqués dans leur fonction et débranchés de leur nature authentique. C’est que la conduite individuelle, librement organisée, est l’inverse de la conduite rituelle et du langage convenu : elle aime la variété et la spontanéité … Bref, tout acte de liberté échappe aux contraintes sociales des traditions et de ses rites autant qu’aux règles de bois du langage obligatoire.

- Les mystiques, fascinés par le sacré et les mystères, comme les chrétiens, les musulmans, les juifs …maintiennent les traditions dans leurs communautés familiales; ils tiennent aux prières rituelles à table, à l'autorité patriarcale et au langage noble…Chacun se présente selon son rôle et prend la posture digne de l'homme-cliché: paroissien du dimanche, enfant de chœur, scout, diacre, abbé, curé, sacristain, père ou mère de famille…Chacun veut être respecté selon sa place dans le hiérarchie et exercer son autorité… D’où l'irritation de beaucoup de jeunes qui supportent de moins en moins les traditions et l’autorité ! Les mystiques forment donc le peloton le plus important d’hommes-clihés dans la cité démocratique.

- Les sceptiques par contre, indifférents au sacré et aux mystères, chrétiens non pratiquants par exemple et athées, se trouvent à l’aise dans un régime démocratique qui permet leur libre développement, sans contraintes rituelles, sans langage imposé. Ils forment le minimum d’hommes, obsédés par leur fonction et indifférents à leur nature.

Dilemme ? Non ! La solution adoptée en France, la laïcité, permet de vivre sur les deux plans, mystiques et sceptiques, suivant les circonstances.

- Grand aspect positif à signaler dans ce régime de protection: selon le psychologue Boris Cyrulnik, interviewé à La Ciotat, «la conscience du moi individuel est une découverte que nous devons à la démocratie». C’est aussi ce que je constate ici: tout sentiment d’appartenance à une communauté surprotectrice, charismatique, tribale ou totalitaire… nous transforme en hommes-clichés fidèles et nous empêche de comprendre qui nous sommes en profondeur, loin de toute influence, de prendre des initiatives personnelles, de trouver et de poursuivre notre chemin…

* L’entourage démocratique est donc le meilleur cocon de la lente gestation de notre ego.

Tous les démocrates ne s’en rendent pas compte; ils n’apprécient pas cette chance de devenir consciem- ment un être unique dans l’histoire du monde, n’ayant pas été éduqués pour cette conquête discrète et difficile. Celle-ci est tout intérieure et implique des refus courageux de toute «normalité» collective: je pense aux «objecteurs de conscience», à l’aveu difficile de l’homosexuel qui révèle son orientation à sa famille…

* Une parenthèse s’impose ici. Comment se sent-on quand on se découvre «homme-cliché» ? J’ai déjà répondu à cette question en parlant du «Malgré Nous», franco-allemand, que j’étais de 1943 à 1945 en Russie, posture que j’avais refusée totalement. Mais parfois nous entretenons une posture stéréotypée parce qu’elle est avantageuse ou encore inévitable. A ce sujet, voici mon vécu. A la fin de ma carrière d'enseignant, lors d’une promenade en couple le long de l’Ill, j’ai repensé aux histoires drôles sur les Juifs que mon père avait l’habitude de nous raconter jadis et cela m’amusait beaucoup mentalement. J’étais donc de bonne humeur…jusqu’au moment où mon épouse me demanda pourquoi j’étais en colère ! J’ai remarqué alors que j’avais à mon insu un masque de sévérité et de mécontentement, visible pour tout le monde sauf pour moi-même ! Malgré moi, j’ai le look du «professeur intraitable» que je ne voulais pas du tout présenter au public !

Ce phénomène de mimétisme professionnel, involontaire et psychosomatique, m’a sans doute été très utile et m’a valu le respect de mes élèves et la discipline facile. Je présente donc le look-cliché du prof sévère ! J’essaie à présent, en situation de retraité, de corriger ce réflexe désagréable, mais selon les réactions de mon épouse, je n’y arrive pas. Il m’est donc impossible de changer l’aspect de mon visage et mon mode de comportement. Je n’en conclus pas qu’un «homme-cliché» est condamné à le rester toute sa vie: je montre seulement que cela peut se produire. J’espère du moins que cette mésaventure personnelle me permet de mieux comprendre tous les avatars possibles des situations-clichés très diverses que j'énumère ici.

* Les régimes, fondés sur le charisme d’un Chef, encouragent les déguisements
des citoyens en hommes-clichés en rang derrière les bannières

Dans le régime fondé sur le charisme d’un Chef d’Etat, d’un Général ou d’un Prélat, tout le monde répète les slogans admiratifs adressés à l’idole du jour ainsi que les arguments qui dévalorisent les idoles déchues. La langue de bois devient le moyen d’expression de chacun et le véhicule des hommages collectifs au leader: ce discours flatteur vire à tout moment à la ritualisation festive.

Mais ce discours est versatile: lors du coup d’Etat au Maroc, en 1972, à l’annonce de la mort du Roi, on a observé des foules crier: «Le Roi est mort, vive la République» ! Et plus tard, apprenant que le Roi s’en était sorti indemne, elles défilaient aux cris de «Vive le Roi». (Je vivais au Maroc à cette époque: la presse locale ne mentionnait évidemment pas ces incidents ! Je ne les ai appris qu’en rencontrant des témoins directs).

Le charisme, voilà le mécanisme le plus favorable au parler (ou au chanter) faux en public ! En réalité, un chef charismatique rencontre toujours des oppositions, orchestrée par un ou plusieurs concurrents, eux aussi très charismatiques. C’est ainsi que le maréchal Pétain a perdu de son grand prestige par l’intervention victorieuse du Général de Gaulle. Le charisme est aussi la source permanente de fêtes en hommage au Grand Chef et donc de longs rituels, colorés et sonores !

Le régime, basé sur le prestige d’un personnage, est donc aussi très ritualisé car les hommages collectifs au héros du jour nécessite des rassemblements fréquents et festifs, où l’on écoute religieusement les longs discours publics de l’idole…On se met en uniformes pour marcher derrière le drapeau sacré ! Cuba illustre le mieux ce culte de la personnalité du chef émotionneur, Fidel Castro !

Les affidés des héros partagent tellement les passions de leur idole qu’ils ne pensent plus par eux-mêmes, qu'ils oublient leurs passions personnelles … leur ego, leur Graal personnel ! Le système charismatique génère inévitablement une série d’hommes-clichés de plus en plus admirés et admirateurs, tous semblables… bref, des clones.

* Les régimes soumis aux lois tribales imposent un comportement stéréotypé
et des costumes, différents pour chaque ethnie.

Au sein des tribus ou des communautés, que j’ai pu observer dans les villages des montagnes de l’Atlas Marocain, c’est une évidence sécuritaire de parler selon les règles du lieu, sous la surveillance des agents des caïds ! Révéler ses pensées personnelles est donc une aventure suicidaire, tout comme contredire un patriarche ! Ce n’est qu’en aparté, loin des voisins et des autorités, que des personnes, tribalisées ou communautarisées, se livrent prudemment aux confidences à des amis sûrs et se permettent d’émettre des critiques négatives envers les dirigeants !

La tribu fonctionne en bulle tiède et sentimentale. Chacune est fière de ses traditions séculaires et de ses fêtes somptuaires, de trois jours au minimum : chacune veille à se distinguer des tribus voisines par des folklores spécifiques, par ses tapis noués mains et par ses rituels collectifs … Chacun vit selon un cliché centenaire: le forgeron, le commerçant, le berger, le caïd, le juge …

Langue de bois et rituels quotidiens de travail et de loisir, voilà le programme des familles ou des commu- nautés tribales.

* Les régimes, dirigés par un comité à tendance totalitaire ou théocratique, ont tendance à transformer les cités en casernes, en couvents ou en internats, à transformer aussi les fidèles en adeptes-clichés, obligatoirement tous semblables en public et même en privé

Enfin, dans un régime totalitaire, civil ou religieux – la plupart du temps civil et religieux – le conformisme de chacun aux coutumes et aux slogans collectifs est rituel, donc obligatoire et automatique. Personne ne s’aviserait de s’absenter des manifestations sous peine de devenir suspect: ne pas pavoiser au passage du convoi du Caïd, du Pacha ou du Roi est un délit politique ! (Je me souviens de la panique de notre femme de ménage marocaine: elle ne retrouvait pas le drapeau national lors du passage d’un Convoi Royal par Agadir et a été menacée par le Cheikh du quartier de payer une amende…Cela n’empêchait pas les journaux du lendemain de se réjouir de «la liesse populaire» des gadiris !). Les clichés journalistiques sont particuliè- rement emphatiques à l’égard des grandes autorités et de leurs cérémonies !

La sur répression commence toujours par la sur médiatisation de la figure héroïque du grand chef : l’auto glorification du leader exige la présence du portrait de la figure royale, impériale, dictatoriale ou religieuse à vénérer, et cela dans les lieux publics et dans chaque maison. Des portraits géants ornent les places principales des villes...

Dans les Etats Théocratiques, très proches des régimes totalitaires, l’image du Représentant de Dieu, du Pape, du Pope ou de l’Ayatolla… est omniprésente en privé et en public, en statues et en médailles …Tous ceux qui représentent l’instance suprême sont hautement valorisés : ils ont donc intérêt à se comporter selon le schéma traditionnel en hommes-clichés de la hiérarchie.

Conclusions

* Bref, c’est dans les démocraties que la langue de bois est le moins employée, le plus mal acceptée, et que les rituels sont les moins contraignants.

* Par contre c’est dans les régimes totalitaires (ou théocratiques) que la langue de bois triomphe sans pouvoir être démasquée et que les rituels sont les plus contraignants.

* D’une manière générale, là où règne la liberté individuelle, se pratiquent le moins la  langue de bois et l'activité rituelle.

Comment fonctionne exactement la langue de bois ?

Mais comment se pratique exactement cette tactique de manipulation, orale et écrite ? J’ai trouvé une réponse experte dans l’essai sur «La langue de bois» de Françoise Thom76 qui analyse avec patience le fonctionnement et le rôle de la «novlangue» - de la «sovlangue» en Union Soviétique… destinée à créer l'homme nouveau! J’ai retenu quelques uns de ses nombreux indices qui permettent de détecter le caractère artificiel ou faux d’un discours. Son effort consiste à montrer que l’analyse de la langue de bois ne peut être isolée des comportements usuels et du contexte, politique et juridique, de l’époque.

Exemple récent, signalé par Marianne N°519. Une employée d’Electricité de France, Corinne Maier, a écrit son vécu bureaucratique, très passif, dans un livre à gros succès «Bonjour paresse». A peine renvoyée, elle lit une annonce concernant son ancien poste: on exige «autonomie, réactivité et sens des responsabilités». Elle signale ce mensonge sur Internet: nouveau succès de la part de ceux qui vivent le mal-être face au travail.

* La littérature sur les sectes, elle surtout, parle de ce phénomène linguistique trompeur: j’en ai retiré beaucoup d’enseignements pratiques. Comme les clichés dans les discours officiels, les paroles de bois des gourous fonctionnent en «étiquettes de bouteille vide». Résultat : neuf phrases sur dix sont incantatoires, soit rêveries hystériques soit délires mystiques !

Voici un exemple du sabir sectaire. Inventée par le Dr Véret en 1987, la recette de l’«Energo-chromo- kinèse» enseigne que, grâce à «un programme génétique décodé par des techniques scientifiques… chaque parti- cipant peut retrouver l’essence même de son existence et sa destinée profonde.»

* Cet exemple montre aussi que la langue de bois prétend distribuer la «recette de bonheur, de sagesse ou de salut» du groupe (le capitalisme propose sa recette, le communisme diffuse la sienne …). Les adeptes sont crédules comme des enfants émerveillés et faciles à convaincre; tout se passe comme si les fidèles d’un gourou se sentaient perdus à l’avance sans les perspectives extraordinaires qu’ils entendent proposer ! Le gourou sait que les recettes, possibles et réalisables raisonnablement, n’ont aucun succès. Plus les solutions proposées sont difficiles, voire impossibles ou folles (se rendre en transit sur la planète la plus proche ou bien attendre le salut qu’apporteront les génies extra-terrestres), plus elles rencontrent de succès auprès des assoiffés de rêves de bonheur…Toutes les formes de promesses sont donc mobilisées !

* Tout se passe comme si les fondateurs de groupes, politiques, religieux, économiques…n’avaient qu’un seul but, évidemment inavouable, celui de faire fortune… J’ai entendu un adepte de la scientologie m’expliquer que «celui qui travaille pour le bien de l’humanité n’a pas de temps à perdre à gagner sa vie par le travail rémunéré; il est tellement précieux que la société devrait l’aider matériellement pour lui permettre d'aider les citoyens spirituellement …». La soif d’argent des gourous ne choque que les juges; ceux-ci, dans l'affaire de la secte du «Patriarche» par exemple, ont condamné sévèrement le vieux Lucien Engelmajer (en sécurité dans un petit pays d’Amérique du sud), pour enrichissement illégal, à la peine de prison et à de fortes amendes … Le médecin du groupe, qui servait de caution scientifique aux méthodes scandaleuses de guérison des toxicomanes, a lui aussi été sévèrement condamné ! La langue de bois d’Engelmajer a été d’une efficacité terrible auprès des responsables et sponsors politiques, scientifiques et religieux …

* Tout leader d’un nouveau mouvement propose un modèle inédit de comportement: souvent il se pose lui-même en idéal à imiter (comme le faisait le gourou André Biry). Les Eglises proposent un Saint Patron pour les paroisses autant que pour les Cités…Chez les louveteaux et les scouts, j’ai appris à suivre l’exemple du Général Anglais Baden Powell. La Scientologie ouvre systématiquement des Celebrity Centers dans les pays à conquérir: y trône l’icône d’Einstein, tirant la langue, rappelant qu’ici on apprend à mobiliser plus que dix % de l’intelligence; on est accueilli par les photos des héros du groupe, John Travolta, Mme Julia Migenes, etc. Si vous voulez apprendre comment fonctionne la tactique universelle de la «captation de prestige», observez les groupes de surprotection de l’humanité en action : vous apprendrez à admirer les personnes «supérieures» et donc à vous sentir inférieurs, à vous améliorer, à obéir à un maître à penser !

* Je pense souvent aux comportements que j’avais comme jeune paroissien lors de la messe du dimanche: j'avais appris comment me tenir pour que tout le monde me voie bien sage et pieux. De son côté, le curé utilisait son code de conduite pour nous maîtriser et nous édifier … Bref, à la messe, tous nous simulons un personnage-type : le fidèle, l’enfant de chœur, le prêtre. En réalité, je partais très vite dans mes rêves préférés; je n’arrivais pas à la fin du credo sans m’envoler en pensées vers des horizons profanes ! … Il en est de même dans le circuit mental qui enferme un employé, écoutant gravement les reproches ou les éloges du patron … Il en est ainsi surtout partout où règne la langue de bois

La vie en société exige de nous fréquemment des comportements de faire semblant: c’est un circuit de simulations réciproques. Comme dans la mode vestimentaire, nous crions de plaisir avec le nouveau look …jusqu’à la mode suivante. Le théâtre, le cinéma, la photographie, la publicité, la profession, le commerce, etc. nous obligent du matin au soir à vivre tantôt en acteurs, tantôt en spectateurs, bref à jouer des rôles.

Bref, attention aux circuits de simulations réciproques par captation de prestige. Car nous oublions ainsi qui nous sommes vraiment. Voilà le but de toute langue de bois: nous aliéner.

* Le comble du faire semblant est le double langage que ne peut éviter un personnage grandiloquent dans ses discours publics: en privé, en famille, personne n’applaudit. Hegel avait déjà souligné avec malice qu’un «grand homme» est tout petit pour son valet de chambre ! Les adeptes sont habitués à entendre le beau et émouvant discours public du missionnaire généreux, mais aussi au sein de la communauté un langage de caporal, rappelant à l’ordre les brebis noires du troupeau.

* Les mots les plus utilisés pour influencer l’entourage, ce sont les substantifs. Tous les termes des jargons professionnels, ceux des maths modernes ou de l’informatique, des militaires, des notaires, des politiques, des commerçants ou des ingénieurs…risquent d’être pris en otage pour tromper les profanes. Ils fonctionnent alors en langues savantes qui «clouent le bec» aux non initiés et les manipulent ainsi au profit des marionnettistes … Des listes de noms remplissent les boîtes à outils des arnaqueurs !

Voici ce qui m’arrive et qui illustre le rôle ambigu des substantifs. M’étant intéressé à la médecine douce depuis des années, j’ai subi l’assaut de droguistes, vendant des sirops, des gélules, des crèmes ou des sprays… Leur astuce: à chaque commande par correspondance, ils promettent des lots attractifs (15'500 euros par exemple), tout en précisant que leur loterie est contrôlée par huissier mais «soumise à aléas». Ils précisent que je suis, moi, le seul Français à posséder le numéro gagnant ! Des coups de téléphone me rappellent les promesses et me harcèlent plusieurs fois par semaine ! Le mot rassurant de «huissier», écrit tout grand, voilà le cliché qui aide à oublier l’aventure des «aléas», mot écrit tout petit ! Ces commerçants sont donc à l’abri de toute poursuite ! Aux clients d’apprendre à avaler des couleuvres !

Leçons à retenir: les fausses promesses permettent les manœuvres dilatoires. Voilà le secret de la crédulité et de la sur-patience des adeptes de sectes ou de partis …

Les noms les plus retors, je l’ai signalé pus haut, ce sont les substantifs qui désignent des « natures artificielles» ou des «êtres fictifs». Le cas des Lords anglais est significatif: 92 d’entre eux sont nommés «pairs héréditaires» et transmettent leur siège au Parlement de père en fils. La nature de Lord est ressentie comme innée (depuis 6 siècles) et non acquise ! Leur perruque blanche les transforme vraiment en hommes - clichés ringards Que dire des chefs autoproclamés «Rois», «Empereurs», «Présidents à vie» ou encore «Messies» !

* La tactique de la répétition, pilier de toute pédagogie, est portée à son plus haut degré dans les techniques de la langue de bois. Elle est portée par les rites des prières, des discours, des bulletins de liaison, par de nombreux panneaux … Le record absolu dans ce sport est battu par les adeptes de la «Conscience de Krishna»: chanter 1'728 fois par jour le Maha-Mantra «Hare Krishna … Hare … Hare rama …Hare». Je n’ai pas compté le nombre de chapelets que nous avons priés en neuvaine avec ma mère, lors de l'hospitalisation de mon père !

* La dramatisation est générale : elle donne du punch à toutes les tentatives de régner sur des millions d'esprits … Elle consiste à créer des secrets, mais aussi du suspense jusqu’à la révélation finale ! Dans une liste des paniques, j’ai montré comment les maîtres manipulateurs arrivent à mobiliser les foules inquiètes en leur montrant l’urgence d’agir …

En Scientologie, le drame est partout, surtout dans les conseils de Ron Hubbard : «Si vous êtes attaqué … ne vous défendez jamais, attaquez toujours» ou encore: «Fabriquez une menace» ! Les moonistes apprennent que la troisième guerre mondiale est inévitable … Les Témoins de Jéhovah se préparent à le fin du monde ... Pour Mao Tsé Tung, il fallait éliminer des milliards d’ennemis dans le monde …

* Le manipulateur parle toujours de l’idéal à conquérir en évitant de parler des réalités vécues. Cela contribue à déréaliser les adeptes, à les rendre inaptes au retour dans leur vie antérieure…Cette tactique entretient surtout leur enthousiasme et les fixent définitivement dans le monde des rêves. Ce monde agit comme une drogue: les adeptes des sectes et de beaucoup de partis ou de religions … subissent tous l’addiction de leur idéal !

* Les punitions font partie de tous les plans de formation des jeunes et des adeptes. Cela commence par l'isolation de l’adepte suspect, parfois par son emprisonnement … Les sanctions font partie de tout programme, public et privé, d’instruction et d’éducation … C’est là que gisent les risques de violences victimaires, sur lesquelles il y aurait tout un livre à écrire…Les églises et les partis ne comptent pas seulement des martyrs, tués par les concurrents, mais aussi beaucoup de martyrs dans les rangs de leurs dissidents (je pense à Trotski, assassiné en 1940 sur ordre de Staline) !

La langue de bois veut éviter cet écueil des sanctions par des séries d’avertissements, plus ou moins solennels…Résultat le plus constant : les menaces, avec les spectacles des exécutions de sanctions, créent très vite un terrorisme mental chez chaque membre, une paralysie des initiatives … bref, une «obéissance de cadavre».

* Comme chez les généraux, dans leurs communiqués à la presse, les échecs militaires sont présentés comme des «replis stratégiques», ainsi la situation du groupe est systématiquement présentée par des formules euphémiques (c’est merveilleux de vivre dans cette communauté !).

* La langue de bois émane donc toujours d’un pouvoir qui possède la maîtrise de l’information: elle constitue au fond l’arme principale de ce pouvoir.

* Le bluff consiste à parler aux foules en donnant l’impression de tout savoir: les gens ignorent que la technique de la langue de bois permet de parler de n’importe quel sujet (artillerie, philosophie ou agriculture) même sans en connaître le premier mot. Pour paraître savants et en imposer aux adeptes, les gourous multiplient les néologismes: vous ne comprendrez rien au langage scientologique ou mooniste sans recourir à un lexique.

* On mobilise systématiquement les clichés usuels de «l’héroïsme» des amis et de la «traîtrise» des ennemis … Les accusations comme les flatteries sont manichéennes (nous les bons face aux méchants !) !

* Les expressions sont souvent hyperboliques: les adversaires sont des diables et les sympathisants des saints ! Que nous haïssions ou que nous adorions, nous ne pensons et ne parlons qu’en caricatures, en hommes-clichés ! Là encore la scientologie est championne: elle déclare ses ennemis «suppressifs» … Pour les Témoins de Jéhovah, les gens qui vivent dans le «mauvais monde actuel» sont infréquentables (même s’il s’agit des enfants ou des parents): mais le «monde» qu’ils sont en train d’édifier sera paradisiaque (le cliché des Témoins de Jéhovah est «le monde»).

* On grossit le récit de petites victoires locales cachant ainsi les reculades inavouables : l’exagération de détails occulte les malheurs du groupe …

* Toutes les formes de mensonge y passent, surtout celle de «mensonge par omission», mais aussi les récits moitié inventés moitié véridiques …

Ce qu’il m’est arrivé durant ma captivité en Russie en 1944 à 1945 confirme ces indices de discours de bois. Durant quelques mois en effet, dans le camp de Tchernikow, étant le seul bachelier du peloton, j’avais été nommé secrétaire du Commandant. Je devais écrire et afficher en bon français calligraphié la «Lettre du mois» à l’adresse des prisonniers. Quelques événements étaient montés en épingles : ceux qui étaient  réjouissants, étaient attribués aux efforts des ministres et parfois directement aux directives du Maréchal Staline, mais ceux qui représentaient des échecs militaires ou problèmes industriels, étaient imputés aux «ennemis, intérieurs ou extérieurs, du peuple» !

Etonné de ce que je parlais et écrivais le français bien qu’issu de l’Armée Allemande, le Commandant me demanda un jour des explications : je possédais à cette époque assez de facilité dans la langue russe pour lui parler de l’Alsace – Moselle et de l’annexion faite par Hitler. Il  ne connaissait pas la géographie de la France et j’ai dû lui faire un dessin. Quand j’ai parlé de Strasbourg et de sa place centrale, dédiée à un Général de Napoléon, Kléber, il sourit et me rassura: «Nous allons bientôt chasser votre Hitler de votre province et nous allons élever sur votre belle place la statue du victorieux Maréchal Staline !».

Dans ses rapports mensuels, ce Commandant cachait la réalité du terrain ! Ne comptaient que les victoires du peuple Soviétique, dignes de tous les sacrifices. Cette Grande Cause était sacrée et ressemblait finalement à un système religieux, avec ses Grands Prêtres Sacrificateurs, ses rites collectifs de fête et de travail, le paradis pour les fidèles méritants et l’enfer des camps pour les douteurs et les prophètes de l’échec … Le ton du discours officiel était donc «mystique», surtout pas «sceptique» ; le style était celui de la langue officielle, emphatique et obligatoire, comme dans toutes les églises du monde …

L’époque était à la marche forcée triomphante de l’Armée Rouge vers l’Ouest, chassant les Armées Nazies: nous en étions heureux et nous calculions entre nous, prisonniers, la date probable de la chute du Führer ! C'est ce qui arriva le 8 Mai : nos gardiens nous criaient à haute voix «Woïna kaput» («la guerre est finie» : ils étaient aussi heureux que nous à l’idée de retourner à la vie civile !

Aspect technique : comme la surprotection, la langue de bois est
fondamentalement une astuce de manipulation mentale

Pour le poète, le voyageur et penseur Claude Roy, elle est «la tentation de changer les mots à défaut de pouvoir changer les choses.» 77

Elle arrive surtout à passer inaperçue du public et de ses victimes. Elle se camoufle principalement en devenant le parler ordinaire des gens. Voilà le piège suprême, trop subtil pour être décelé. C’est ce qu'explique Roger Paul Droit, dont je lis régulièrement, dans le «Monde», les articles sur les philosophies à la mode. Dans un livre récent78; il analyse l’impact des nouveaux gourous du «développement personnel». Il constate que la plupart des règles que répandent ces marchands de bonheur sont des évidences, bien connues, comme «Il vaut mieux rester calme que stressé » ou encore «Evitons les excès en tout»...C’est avec de telles banalités que se produisent pourtant des manipulations efficaces. Il s’agit d’«une consommation imaginaire de sagesse» qui nous fait rêver d’une vie parfaite ! Qui soupçonnerait de telles recommandations de constituer une dangereuse langue de bois ?

Les clichés de la vie ordinaire

Les clichés de la vie ordinaire agissent eux aussi, camouflés en banalités auxquelles on ne se donne pas la peine de réfléchir ! Voici une liste incomplète mais significative des expressions courantes dont nous ne nous méfions plus.

* Chez les moralisateurs que sont souvent les parents et les éducateurs mais aussi les patrons ou «des amis qui vous veulent du bien», le cliché du «Il faut … il ne faut pas», «Tu dois…tu ne dois pas» fonctionne du matin au soir…On fait ainsi l’économie de la recherche des causes physiologiques ou psychologiques, parfois matérielles, des comportements déplaisants … Enfant, j’ai assisté, atterré, à la scène durant laquelle mon oncle a frappé cruellement sa belle-mère, qu’il hébergeait, parce qu’elle avait mouillé ses vêtements…au lieu de comprendre l’irresponsabilité de cette dame, qui avait perdu la mémoire et le contrôle de ses réactions physiologiques (on parlerait aujourd’hui d’Alzheimer)! Le réflexe moralisateur est obsessif et empêche la compréhension des événements. La «moraline», prolongée au-delà de l’éducation, constitue une surpro- tection.

* «Le progrès dus à notre civilisation» nous rend fiers, surtout quand nous faisons du tourisme dans des pays non encore industrialisés. Que de fois ai-je rencontré des amis, visitant le Maroc, qui comparaient «l’acquis européen» de l’hygiène et de l’opulence aux déficits africains dans ces deux domaines. Je n’ai jamais réussi, je crois, à leur faire comprendre que la civilisation marocaine, ou simplement africaine, ne peut pas être jugée à partir des sièges climatisés des autocars !

* Le terme le plus dangereux à manier est celui de l’«amour» ... qu’on utilise à tous les modes, qui fonctionne donc en cliché neuf fois sur dix, confondant sexualité et sentiment, humanité et animalité ….

* «Avant» ou «après Jésus-Chris»: voilà des expressions consacrées, employées même par des incroyants. Tout fondateur d’un culte a tendance à remettre le compteur chronologique de toute l’humanité à zéro : dernier en date, le Chef de la Corée du Nord !

* Je me souviens d’avoir écrit au tableau noir: «Ne dites jamais jamais». Sourire de mes élèves de sciences expérimentales et question : «Mais pourquoi ?» J’ai sorti quelques dissertations et j’ai lu des débuts comme : «Jamais les hommes n’ont été aussi pauvres et malheureux …» ou encore : «Personne n’a jamais trouvé les clés du bonheur… ». Utiliser les adverbes abrupts «jamais» ou «toujours», prouve qu’on n’a pas compris la complexité des réalités humaines … Ces clichés sans nuances sont donc à éviter.

* Le terme d’«idées reçues», signifiant idées fausses, est à revoir ou à relativiser. Tout d’abord parce qu’elles peuvent apporter des idées valables, ensuite parce qu’elles ont été lentement transformées au cours des années parce que de petits oublis de détails ont modifié leurs messages. C’est ce que constate un ancien Colonel, Henri Harward, dans le journal du Combattant 79, qui se demande aussi si «Les cérémonies du Souvenir participent encore du devoir de Mémoire». Il constate que les chorales scolaires qui chantaient l'hymne national jadis devant les Monuments aux Morts le 14 Juillet, sont remplacées de plus en plus par des enregistrements. En feuilletant les manuels d’histoire des Collèges et des Lycées, il constate que trop souvent seules les caricatures des dernières guerres sont proposées aux jeunes Français …

* Erik Orsenna, dans son «Voyage dans le pays du coton»80 dénonce quelques clichés tenaces.

- Nous croyons à la ligne droite mais celle-ci n’existe pas dans la nature …

- L’utopie : c’est le refuge pour ne rien faire … on attend la situation idéale qui n’arrive jamais …

* Pour faire l’inventaire des clichés, inutile de fouiller dans les encyclopédies savantes : il suffit d’observer ce qui se dit et se fait dans notre entourage ou dans la presse. La presse française, en général, fonctionne comme un mirador du haut duquel les journalistes débusquent les manipulateurs de la vérité. Le 7 Juin 2006, dans les DNA81 , les lecteurs apprennent que deux tiers seulement des gens considèrent ceux qu’on appelle «des fous» comme des malades mentaux, à soigner, non à enfermer ! Le Dr Yann Hodé, praticien au Centre Hospitalier de Rouffach, précise ces statistiques inquiétantes ! Tout le monde n’a pas lu les études de Michel Foucault sur l’histoire de la folie82. Le pouvoir nous gouverne en décrétant administrativement dans quelle catégorie nous avons le droit de vivre quand notre conduite dérange notre entourage (possédés du diable, schizophrènes, hystériques, aliénés, fous à enfermer, malades mentaux, délinquants à juger …).

* Le plus petit cliché ? C’est l’article, défini ou indéfini. Dire «la» femme, «les» hommes, «un» enfant, «un» paysan, «le» noir…c’est désigner des «hommes» ou des «femmes- clichés» … Généralisation hâtive, tellement courante que personne ne peut plus s’en rendre compte !

* Le rêve de devenir «le meilleur» - «fonction» qui nous détourne de la réalité de la «nature humaine» - est le cliché le plus courant et le plus tenace. «Il n’y a pas de meilleur, il n’y a que des êtres différents», selon Albert Jacquart. Les concours lucratif du «meilleur» artiste ou champion … fausse nos comparaisons et nos sentiments d’admiration, de jalousie … au stade, à l’école, en famille, au travail, en politique !

* Autre cliché de la vie ordinaire : l’expression standard que nous utilisons tous pour répondre à une question sur un problème de société: «Mais c’est simple …». La suite de la réponse est souvent compliquée !

* Les «sauveurs du monde», gourous, réformistes, utopistes…essaient de se crédibiliser en déclarant que leur trouvaille est «scientifiquement» fondée…Un groupe qui prône la méditation, quotidienne et collective, déclare qu’il est «scientifiquement prouvé» que ce rite diminue le nombre d’accidents, de crimes, de maladies … dans un rayon de cinq kilomètres à la ronde, les preuves étant établies dans les Universités, fondées par ce groupe. Fort de son efficacité, ce groupe a même présenté un candidat à la Présidence de la République.

* Le stéréotype, accusant quelqu’un d’un crime: «Cela ne peut-être que lui, qui était sur les lieu…» n’établit pas de preuve, mais est une tendance générale d’imputation, bien connue des avocats et des juges !

*Les «sauveurs du monde» utilisent souvent l’arme de la diffamation: ils exploitent nos peurs et nos incertitudes en stigmatisant une catégorie dangereuse de personnes. Les fameux «Protocoles des Sages de Sion», ce faux historique, sont souvent servis à la population illettrée pour attiser la haine contre les Juifs ou Israël …

Plus généralement, il s’agit de la guerre des chuchotements et des rumeurs, c’est-à-dire de la guerre des clichés. Et celle-ci se déroule sur les trottoirs dans toutes les petites et grandes cités du monde. Ce sont donc bien les clichés du quotidien des gens.

*Le gouvernement s’est inquiété du succès douteux du cliché «psychothérapeute»: les associations, spécialistes des sectes signalent qu’il n’y a de moins en moins de gourous attitrés, qu’il y a par contre de plus en plus de «psychothérapeutes autoproclamés», donc dangereux. Le député Acoyer a été chargé de réglementer cette nouvelle profession : sa proposition consiste à exiger de tous les candidats à ce titre un minimum de formation universitaire. Beaucoup de protestations de la part des intellectuels !

* Pour camoufler l’activité des groupes, non encore reconnus partout, les leaders créent des filiales, des faux-nez: le Moonisme se cache ainsi, par exemple, sous le label d’une «Fondation Internationale de la Culture»… Mme Solange avait envoyé sa fille, douée pour la musique, à l’«Ecole de l’Eveil», mais l’en a vite retirée, après avoir constaté que le dirigeant était scientologue … La plupart des groupes, politiques, religieux, artistiques ou autres…utilisent cette tactique occulte de prosélytisme ! Les grands trusts de l'industrie n'hésitent pas à multiplier les marques de leur produit pour cacher ou montrer leur dimension réelle.


Chapitre X

Le cliché de «liberté»…

Ces jours-ci j’ai entendu une interview télévisée de l’écrivain juif Marek Halter, spécialiste des figures féminines de la Bible, mais aussi homme engagé dans la recherche d’une solution définitive aux violences du Proche Orient. Il a insisté sur l’un de ses messages constants: pour trouver une solution politique aux violences collectives, «il faut mettre Dieu hors jeu».

J’approuve personnellement cette stratégie, sachant bien qu’actuellement il s’agit d’une utopie. Mais voilà pour une personne, au rang de rabbin, à vocation «mystique», une solution, digne d’un chercheur «sceptique». C’est cela la vie, qui est un mélange de genres, une solution de compromis qui choque les mentalités idéalistes et puritaines …

En conservant la stratégie de Marek Halter, je dirais qu’en France,  pour trouver une solution durable à des revendications syndicales ou gouvernementales, «il faut parfois mettre la liberté hors jeu».

Nos négociations échouent trop souvent parce que paralysées par la revendication, souvent hystérique, de libertés individuelles ou de privilèges collectifs (de fumer, de rouler vite sur l’autoroute, de boire de l’alcool, de se droguer, de refuser le service public minimum, de réclamer la stabilité institutionnelle du Service Public, de travailler plus ou moins, de gagner plus…). Face aux grèves dures, les solutions autoritaires essaient alors de parer au plus pressé…Sans entrer dans le conflit éternel entre la droite et la gauche, je constate que notre démocratie s’accommode mal des contraintes des réalités actuelles, dominées par la mondialisation du commerce et des coutumes …

Voici la réponse télévisée du Dr Claude Got, l’apôtre de l’interdiction de fumer dans les lieux public, à ceux qui réclament la liberté de fumer quand cela leur plaît: «La liberté n’est pas du côté de l’agression !». Il signale aussi que sur les lieux de travail, les fumeurs exercent souvent un terrorisme rampant à l’égard des non fumeurs.

Comme tout citoyen, je me pose donc la question sur le dosage de liberté et de sécurité. Le conseil de Sigmund Freud est à méditer: en cas de crise, par «principe de réalité» nous recourons moins au «principe du plaisir». Cela veut dire qu’il vaut mieux renoncer à un peu de liberté en échange d’un peu plus de sécurité. Les millions de chômeurs européens n’ont pas le choix : ils ont refoulé leurs souvenirs du «principe freudien du plaisir».

C’est que domine un autre principe, déjà signalé par Herbert Marcuse depuis plus de trente ans dans sa célèbre étude sur «L’homme unidimensionnel»83, celui de « rendement des entreprises», qui menace à la fois la liberté et la sécurité. Résultat : la précarité généralisée du travail par le chômage et les délocalisations… En période de forte croissance économique durable, «le principe du plaisir» et «celui de réalité» peuvent de nouveau dominer …

Pas de liberté sans dénonciation des clichés, sans caricatures !

Notons que le terme glorieux de «liberté» est devenu l’un des clichés le plus fréquemment employé en Occident, le plus trompeur donc et le plus critiqué … Des directeurs de journaux européens, très méfiants et sceptiques, comme celui de «Charlie Hebdo» ou du «Canard enchaîné», vont jusqu’à déclarer que la «liberté d'expression» doit rester totale et ne comporter aucune restriction. Même la liberté de parler sexe et de le dessiner, de le filmer est possible, avec des restrictions, théoriques, concernant l’âge ! Vive la liberté à la française, la permission de rire de tout et de tous, de faire des mots d’esprit sur tous les sujets sans tabou, de dessiner et de publier des dessins satiriques sur tous les acteurs de la vie publique, de profaner des icônes ou de blasphémer … Cette étude sur les clichés serait impossible à publier dans les pays à dominante mystique, dans certaines régions de l’Inde ou du Moyen Orient …

La fabrication politique du sacré efface toute envie de liberté

Le cas des sectes victorieuses montre qu’on ne parle pas suffisamment de l’art métaphysique de la fabrication politique du sacré. Que signifie par exemple la cérémonie par laquelle le nord-coréen, Sun Myung Moon, s’est auto déclaré messie en se posant une imposante couronne sur la tête … ?

Dans les sociétés à lot de messages, fermé depuis des siècles, les classes privilégiées ont essayé de conférer à leurs privilèges, par force ou par ruse, un caractère sacré. D’abord  par la cérémonie d’intronisation d’un roi ou président avec une main sur le «livre saint» par exemple (encore aux Etats Unis), puis par les mises en scène cérémonielles limitées aux endroits déclarés «sacrés» autour de l’autel ou du trône, enfin par les enterrements des notables dans les cathédrales (je pense au Maréchal de Saxe et à son monument funéraire dans la grande Eglise St Thomas de Strasbourg : quand remettra-t-on ce noble militaire à sa petite place ?)

Ma grande surprise en apprenant l’histoire européenne est la promesse du Pape face au fortin de Babastro en 1065. En accordant aux combattants chrétiens «la rémission de leurs péchés» le Pape Alexandre II a poussé les émirs à proclamer le jihad … La voie vers la «guerre sainte» était ainsi engagée … avec la fabrication de martyrs ! Résultat de cette sacralisation des batailles: conquête de terres et de temples. La mobilisation des fidèles dans ces cas ne tient plus compte des volontés individuelles: les soldats étaient des «Malgré Nous» ! La liberté était en veilleuse !

En tout cas l’hommage public rendu à un personnage célèbre de la politique, de l’Eglise (Evêques) ou de l'Armée, des Lettres et des Arts …, par attribution d’un caveau dans les Cathédrales ou au Panthéon, représente des cérémonies fondamentalement religieuses !

Contester ce caractère sacré d’un titre ou d’une couronne, en le démystifiant (comme l’avait fait Guillaume Tell) ou en le ridiculisant, est ressenti comme une agression de l’aval sur le pouvoir de l’amont, c’est–à–dire comme un crime de lèse majesté ! Souvent même la ridiculisation d’une idole, personne ou statue ou d’un objet de culte est ressentie par le pouvoir comme un coupable blasphème, jadis punissable par la mort ! Penser au sort tragique du jeune Chevalier de la Barre, condamné à mort en 1766 pour n’avoir pas ôté son chapeau au passage d’une procession !

La période qui suit la révolution française a relativisé ces crimes (vers 1830), mais après des convulsions meurtrières et l’abolition des privilèges ! Elle a accéléré ainsi l’installation d’une société, ouverte à tous les messages. Le chef de l’Etat est alors devenu un fonctionnaire à caractère profane, qu’on peut donc critiquer et railler … librement.

Liberté et humour sont des frères jumeaux

En caricaturant les exploits, les aventures et surtout les scandales des institutions célèbres du monde entier, les journaux satiriques les dédramatisent et donc les désacralisent. Ils vont jusqu’à profaner des icônes politiques (le Président de la République, Jacques Chirac par exemple).

Voilà l’avantage des lois laïques: elles sont compatibles avec l’ironie. La stratégie qui consiste à faire rire le public aux dépens des célébrités, permet à la longue de désamorcer à temps les conflits sociaux, ces bombes symboliques, posées dans le paysage et prêtes à détruire les vies et les cités.

L’exemple suivant montre le fonctionnement d’une «Bombe symbolique» ? Vers 1989 les Allemands de l’Est communiste ne supportèrent plus leur régime policier et fuyaient en masse: les colères individuelles formèrent une ambiance dramatique, un orage social qui éclata un jour et exerça des effets ravageurs, entre autres sur le Mur de Berlin. Ainsi s’opéra la libération de la population de l’Est. Quand un humoriste demandait au dernier allemand qui sortait de la Ostzone «d’éteindre la lumière !», le sourire est revenu et a dédramatisé les problèmes car cela signifiait qu’on pouvait enfin de nouveau faire de l’esprit sans risque !

Attention ! Que d’hommes politiques ont dû démissionner après une campagne accusatrice des médias ! Je pense au suicide du ministre Bérégovoy !

Malgré ces inconvénients, je vais jusqu’à affirmer (après bien d’autres) que le rire public, alimenté par la satire, en mots ou en caricatures, est une oeuvre de salut public ! Raymond Devos l’a dit et redit de sa façon inimitable.

Les Grecs avaient compris cette vertu cathartique, du théâtre comique il y a plus de deux mille ans. Le satiriste Aristophane (au 4ème siècle avant J.C.), qui est lu et joué depuis cette époque, a même osé ridiculiser le philosophe Socrate84, (en le plaçant dans une corbeille suspendue et en lui faisant dire «Je marche dans les airs et regarde le soleil»).

Le poète romain, Plaute, déjà trois siècles avant Jésus Christ, avait eu un grands succès de scène en se moquant des hommes–clichés: des avares, des femmes bien dotées, des parasites ou d’un soldat fanfaron…Molière et La Fontaine se sont largement inspiré de ses pièces.

Les critiques, qui nous amusent en dénonçant et en ridiculisant les vices et les clichés de leur société, désamorcent donc à temps les bombes symboliques: ils devraient obtenir «la médaille de mérite des démineurs» (si elle n’existe pas, cette distinction est à créer).

Ces démineurs et humoristes, sécurisent et équilibrent leur société. Ils manquent partout où le mysticisme domine. On refoule alors les messages nouveaux et on empêche les journalistes d’observer ce qui se passe dans les sphères du pouvoir, politique et religieux …

Le rire rituel, inconnu en Occident …

L’humour ironique fonctionne quand même dans les pays mystiques, fermés aux messages nouveaux, mais il ressemble alors à une rose sans épines. Je l’ai entendu en Afrique du Nord quand j’étais invité à des mariages qui duraient trois jours : les conteurs officiels (présents chaque semaine aux souks) étaient chargés d’amuser le public ! Dans le Maroc traditionnel et dans tout l’espace arabe, même en Palestine, on raconte rituellement les espiègleries du bouffon Joha et de son âne ( Internet publie la liste de ses espiègleries) … Les aventures de ce sage des villages et des souks déclenchent les mêmes rires, rituels toujours, depuis des générations. Tout le monde connaît ses farces par cœur mais en rie quand même à chaque fois. Alors qu’actuellement en France raconter une blague, déjà connue, vous attire des quolibets peu gentils. On ne connaît pas ce «rire rituel» en Europe, sauf peut être dans les séminaires et les presbytères: est-ce qu’il a été étudié de près ?

En tout cas, ces récits drôles de la sagesse populaire remplissent une fonction importante. Ils représentent une résistance aux pouvoirs locaux, tout comme les propos de Diogène dans son tonneau, repris par les tableaux récents de mon ami, ancien de Tambow, Camille Claus. Donner mauvaise conscience à ceux qui abusent de leur pouvoir à nos dépens, voilà bien une œuvre de salut public.

Le rire médiatisé, rituel ou spontané, est donc à encourager, parce qu’il constitue une polythérapie universelle et surtout parce qu’il dénonce les clichés et les mythes. Il nous rend ainsi de plus en plus sceptiques et finalement insensibles aux promesses «charlatanesques» des gourous et des politiciens démagogues …

Avez-vous retenu la leçon que nous livre Umberto Ecco dans son film «Le nom de la Rose» ? Meurt empoisonné le moine qui brave l’interdit de lire le traité sur «le rire» (dont les pages étaient enduites d'arsenic) ! C’est vrai: les sectaires sont trop sérieux et rient rarement; ils ne sont pas drôles et ils ne supportent pas les mots d’esprit !

Le sceptique des sociétés ouvertes, par contre, lit ce livre du rire chaque fois qu’il consulte sa presse satirique ou qu’il écoute les sketches d’un humoriste. Il soigne sa santé en rigolant un bon coup à chaque fois ! Des groupes de «rire» collectif fonctionnent en Occident pour la bonne hygiène des corps et des âmes ! Bref, une société où l’on rit de bon cœur et  ouvertement  est une société de liberté.

Liberté totale d’expression ?

Le principe de «la liberté totale d’expression »  est revendiqué ouvertement en Occident, en France surtout. Le Directeur de «Charlie Hebdo», accusé de blasphèmes par dessins satiriques, a été innocenté en Mars 2007. Les responsables des médias craignent à raison que toute exception dans l’usage de cette liberté d'expression et de croyance, ouvre les vannes à un dessein mystique de missionnaires ardents !

Actuellement donc, les modérés autant que les extrémistes s’expriment librement en France. Mais attention : on suppose ainsi subrepticement que les consommateurs des médias sont tous des lettrés, capables de comprendre des propos au deuxième degré, d’arbitrer entre les milliers de cosmologies proposées dans les journaux, livres, films, télés … ou sur internet … Ce qui est improbable. Les producteurs d’images et d’idées dans les pays sceptiques risquent donc de troubler beaucoup de consciences et de vies …

Une censure juridique des médias fonctionne cependant en Europe et punit les diffamations, le non respect de la vie privée, les négationnismes, etc.

La liberté est en effet une coutume dangereuse ! Déjà dans l’Antiquité, beaucoup d’auteurs et de novateurs la payaient très cher. Le poète latin de l’amour, Ovide, au temps de Jésus-Christ, a été trop téméraire dans son «Art d’aimer» et dans les intrigues qu’il entretenait à la Cour : il a été exilé à cinquante ans vers des terres lointaines par décision de l’Empereur Auguste !

Mais dans la vie privée, est-ce que nous révélons librement tout ce que nous savons ? Ce serait oublier les tabous qui gisent obscurément dans les conversations dans toutes les familles, dans tous les groupes humains. Les révéler causerait un si grand scandale, sans profit pour personne, que l’enjeu vaut rarement le courage de dévoiler les faits gênants …

En particulier, les révélations généalogiques sont des champs farcis de beaucoup de mines à explosion différée ! Je me suis arrêté dans mes recherches d’ancêtres par la remarque d’un oncle qui m’a répliqué : «Tu me demandes de me confesser ?». Et il y avait effectivement un scandale à taire et que je contribue à cacher à mon tour à mes enfants: à quoi leur servirait de connaître les aventures fâcheuses d’un parent éloigné ? Que celui qui n’a pas eu d’aventure fâcheuse me jette la première pierre ! Les confidences que nous ont été faites en toute confiance par nos amis intimes, vais-je les publier dans la presse en me réclamant d’une « liberté d’expression totale» ?

Le bonheur risqué de faire ce qu’on veut s’oppose au bonheur d’obéir
en sécurité à un chef protecteur !

N’oublions pas la différence des mentalités et des clichés correspondants.

* Dans les sociétés ouvertes, l’usage de la libre circulation des biens, des personnes et des idées, est devenue effective et évidente, conférant à chacun la responsabilité de ses actes et de ses paroles. Il en est ainsi dans le monde appelé occidental ou moderne, un monde plein de promesses mais aussi de risques !

* Par contre, dans les sociétés closes, le bonheur d’obéir aux mouvements collectifs et aux rites en usage (que j’ai pu observer au Maroc), est tellement sécurisant pour chaque membre que les mouvements de foule ressemblent à un théâtre d’opéra. Dès lors les cadres ont le jeu facile : ils considèrent la foule comme un amas de soldats de plomb qu’il suffit de mobiliser et de mettre en rang pour n’importe quelle bataille, même pour des objectifs personnels (garder le trône) !

Lors des crises politiques, cette unanimité comportementale subit des flottements importants, des soulèvements organisés. Il est à craindre que les groupes extrémistes utilisent ce réflexe d’obéissance collective et rituelle pour l’extension du terrorisme …

Le concept d’Ibn Khaldoun, dans son livre «Mukkadima»85, s’appelle l’«assabyyia»: il s’agit de la cohésion interne d’un groupe de combattants. Ce terme est issu des sociétés closes du Moyen Age et n’est plus vraiment compréhensible dans nos sociétés actuelles, de plus en plus ouvertes (mais est bien comprise et appliquée dans les groupes militants et suicidaires de résistance, politique ou religieuse).

Le bonheur risqué de faire ce qu’on veut, appelé communément «liberté», s’oppose donc au bonheur d’obéir en sécurité à un chef prestigieux et fort.

De même s’opposent les stratégies des chefs provisoires des sociétés ouvertes, garants de la difficile liberté civile, et celles des chefs inamovibles des sociétés fermées, garants de la facile obéissance civile, grégaire  et collective.

Chaque pays module le principe de liberté selon son génie

En politique ce beau cliché de «LIBERTE» fonctionne souvent comme un alibi ou un leurre: les responsables peuvent promettre, lors des élections, un maximum de «libertés» aux citoyens, sachant bien que, faute de moyens correspondants, rares sont ceux qui peuvent en profiter… On oublie de dire en public que seuls les riches peuvent vraiment jouir de tous les congés et loisirs …

Chaque pays module le principe de liberté selon son génie. En France, on se croit libre quand on fait – non ce qui est permis – mais ce qui est possible sans trop de risques: les interdits sont contournés systématiquement; nous sommes des resquilleurs congénitaux.

Les Allemands aiment traverser le Rhin pour jouir de cette liberté à la française, au moins pour les vacances, et pour interpréter très largement les règles, car chez eux ils ne se permettent pas souvent de faire ce qui est interdit: ils ont encore plus le réflexe de l’ordre collectif que nous (on me dit que les nouvelles générations allemandes perdent ce réflexe d’obéissance !)

Au cours des siècles, ce cliché de liberté, bien français, est devenu la source de notre culture hexagonale et de beaucoup d’exceptions culturelles que nous revendiquons et qui nous distinguent des comportements des autres Européens ou des Américains … Le bilan est impossible à établir entre les bienfaits et les inconvénients de notre obsession de liberté ! Ma conclusion: je me rappelle qu’après la guerre, au retour de Russie, j’étais heureux d’avoir pris des risques pour retrouver enfin les libertés à la française !

Pauvre balance de la justice, tiraillée par nos revendications de «libertés individuelles»… mais aussi par les cris des victimes de l’insécurité ! La plupart des sociétés précédentes n’ont pas eu ce scrupule de respecter les libertés individuelles. Durant mon séjour au Maroc de 1963 à I978, j’ai plutôt observé l'inverse, une autorité qui régnait sans égard aux inconvénients, imposés à la base populaire… Actuellement, mes amis Marocains me disent qu’il y a d’énormes changements (en vue de la réconciliation, semble-t-il).

Pour donner une clé qui échappe à tout le monde, rien de tel que le génie des poètes. La solidarité internationale contre la tyrannie qui permet et sauvegarde notre liberté individuelle française est peu connue. Le chanteur Renaud nous la révèle avec son coeur: il s’adresse à Ingrid Bettancourt, otage depuis plus de quatre ans du comité révolutionnaire FARC en Colombie, et l’assure que

«Nous serons libres / quand tu le seras» ! Bravo !


Chapitre XI

Les clichés changent quand le régime change…

Si j’ai insisté sur les différences d’attitudes vis-à-vis du sens de la vie, c’est parce que les clichés ne sont pas les mêmes dans l’un et l’autre camp, qu’il est même tabou de classer les pieux automatismes des rituels et des cérémonies sacrées dans la catégorie logique des «clichés».

La société fermée installe une chaîne de comportements dans la population, la liturgie, qui précise les dates des devoirs et des droits, des interdits et des tolérances, des fêtes et des Saints à vénérer… Le vocabulaire en usage dans de tels milieux – pensons aux coutumes de nos vielles bourgades chrétiennes ou des cités hindoues en Asie – est de type traditionnel en privé. Mais dans les cérémonies du culte, le parler est de type rituel en langue sacrée, latine, grecque, japonaise ou arabe…

La mentalité correspondante est très conservatrice et surveille sévèrement la fidélité aux traditions locales et aux manifestations folkloriques... La moralité est patriarcale, rarement matriarcale, et s’impose aux jeunes sans discussion possible. Les castes ou groupes ethniques différencient les coutumes et distribuent liberté et richesse aux privilégiés de naissance… Les priorités économiques, gérées par les règles des héritages, souvent encore très tribales, commandent toutes les décisions individuelles, tous les arrangements matrimoniaux…

Pour l’expression d’idées personnelles, ne sont admis que les propos sentencieux, les proverbes de paysans («On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs»), les poncifs courants («Le maire est le garant de la légalité républicaine») mais aussi les superstitions locales et les incantations sentimentales usuelles («C’était mieux dans le bon vieux temps»). La censure mutuelle du langage fonctionne en famille, au village, dans les ateliers et bureaux et surtout dans les discours officiels et la presse… Toute nouvelle idée est ressentie comme scandaleuse: c’est le triomphe des idées reçues.

Le conservatisme de principe rend difficile tout changement, réclamé par les jeunes. Il en est ainsi surtout dans les églises et les partis: tout est répétitif, le plus souvent solennel. Chaque fidèle reçoit un livret qui lui indique ce qu’il a à dire ou à chanter et à quel moment… Le cliché est donc obligatoire et règne en maître dans les discours officiels, dans les fêtes de souvenirs de fondation surtout.

Attention : les paroles sacrées sont inanalysables pour leurs usagers !

Mais attention: nous ne nous doutons pas, en France actuelle, de ce que signifie comme vécu le caractère sacré d’une parole, d’un écrit ou d’un rite dans une société traditionnelle. Mon ami Michel Lux d’Agadir, soufi, mais aussi des collègues Marocains, ont attiré mon attention sur la dramatique interprétation que font les consommateurs de vénérables langues et coutumes, qui datent de l’époque de la fondation de la cité ou de la religion. On ne change pas un iota des formules consacrées, au risque de choquer les fidèles. Prononcer la profession de foi islamique, c’est devenir musulman (voilà ce que le collègue qui m’a appris un peu l’arabe m’a enseigné, ne me permettant pas de la prononcer).

En compagnie d’un de mes élèves, j’ai rencontré un «saint» dans le beau village d’Imimiki près d’Agadir: il est chargé par sa communauté de prier tous les jours et n’a pas besoin de pourvoir à ses besoins; il m’a tenu le même langage: «Chaque parole sacrée prononcée est efficace même si nous comprenons pas comment». Il m’a presque mis à la porte quand je lui ai révélé ma profession consistait à analyser les paroles, profanes ou sacrées. Je n’ai pas osé lui parler des formules religieuses, marmonnées par routine, qui risquent de devenir des clichés !

Les collègues auxquels j’ai raconté cette entrevue, ont souri: oui, il y a encore beaucoup de vrais musulmans qui respectent les traditions et qui ont encore le sens du sacré, qui le dramatisent même, qui ne permettent pas qu’on mette en doute la valeur de leurs rites. Mais avec l’instruction et les voyages à l'étranger, avec le travail quotidien harassant en Europe, beaucoup de marocains limitent leurs pratiques à la prière du vendredi à la mosquée. Mais à la retraite, ils se remettent au respect littéral des devoirs des musulmans.

Renseignements pris auprès du Frère Antoine, spécialiste de la langue berbère, cet interdit d’analyse des formules sacrées existe dans toutes les religions, plus ou moins dramatiquement. «Le sacré fait partie du registre mystique, m’explique-t-il, il est donc incompatible avec le registre sceptique». Et il me conseille de ne pas parler, en tant que non musulman, de «Moulana» et surtout de ne pas trop montrer mes doutes face aux Anciens, cela pourrait me valoir des violences ! («Moulana» est le terme berbère pour parler d'Allah).

Il a fait mention de ce qui s’était passé à la même époque dans un Lycée de Rabat: un coopérant français, énervé par un élève qui lisait le Coran pendant le cours de français, après plusieurs avertissements, a jeté le livre sacré par la fenêtre. Les élèves se sont tous levés et sont sortis de la salle pour mettre le proviseur au courant… Pour sa protection, le Ministère a demandé au coopérant de quitter le pays avant minuit !

En Europe du Moyen Age, les chrétiens réagissaient de la même manière, très mystique: quelqu’un aurait jeté une bible par la fenêtre, il aurait été sans doute lynché sur place, selon le Frère Antoine !

Au fur et à mesure de mes expériences avec la population marocaine, je suis devenu de plus en plus prudent dans les conversations…

Dans le régime laïc de la France actuelle, la sacralité est l’affaire des choix individuel

Dans le climat général de relativité des temps modernes, de plus en plus sceptiques, la dramatisation des litiges religieux se fait rare. Les croyants s’isolent dans leur communauté et évitent les conflits théologiques avec les voisins.

La langue sacrée des chrétiens, le latin, a presque disparu de l’église. Pensons à l’usage du latin jadis dans les églises catholiques (situation que j’ai encore vécue) et à l’«Amen» final. La langue liturgique est toujours admirée, même incomprise par les paroissiens. C’est qu’elle est coulée dans le moule solide des rites traditionnels et conserve une solennité esthétique qui la transforme en respectable monument historique du langage religieux !

L’effet de la langue emphatique de la piété, en français à présent, se prolonge dans les manières de penser et de parler des fidèles... Cela se mesure surtout dans les participations des fidèles aux rites religieux. C’est ainsi que les dévots inventent ou choisissent des cantiques, souvent très beaux sur le plan musical, pour animer les cérémonies de l’église. Voici un extrait de chants, choisis par la famille pour l’enterrement d’un de mes amis. Le texte, polycopié par un ami du défunt, a été remis à chaque fidèle.

«Tu es là au cœur de nos vies / Et c’est toi qui nous fais vivre. / Tu es là au cœur de nos vies, / Bien vivant, ô Jésus Christ.» Puis la 1ère strophe: «Dans nos cœurs tout remplis d’orages, tu es là, / Dans tous les ciels de nos voyages, tu es là.»

Dans un dépliant de remerciements, on console les amis de la famille en précisant que le défunt est «dans les bras de tendresse du Père» et «depuis sa place il nous aime et participe à notre vie familiale et nous pousse à aller de l’avant» …

C’est la technique de l’incantation poétique avec ses slogans répétitifs («Tu es là»). Et l’incantation est le moteur même de nos besoins de communiquer, même si elle constitue une constante de tous les rites animistes de superstition et de magie, non seulement dans les religions, mais autant dans les fêtes ou manifestations politiques, dans les défilés de l’armée … C’est aussi la voie de l’extériorisation de nos joies de vivre, de nos bénédictions… comme de nos colères et de nos malédictions…

Les consommateurs de langue sacrée disent s’adresser directement à Dieu ou aux saints intercesseurs. Une telle communication est une évidence pour les mystiques en prière mais non pour les sceptiques.

A l’âge de neuf ans, j’ai été impressionné en touchant le rocher troué qui, au pèlerinage du Schauenberg, près de Pfaffenheim (Haut-Rhin), est destiné, m’a-t-on expliqué, à nous montrer la puissance du diable. Ma tante, boulangère dans ce village à cette époque, m’avait raconté que ces trous profonds du rocher étaient les traces de pattes du démon qui, dans sa colère contre l’organisation du pèlerinage avait voulu se venger ! J’ai eu beaucoup de mal à me débarrasser des fantasmes d’un tel scénario fantasmagorique!

Voilà une expérience existentielle qui m’a marqué pour la vie et qui a augmenté mes doutes sur l’utilisation des légendes et des mythes par les groupes religieux !

Beaucoup de mes amis, ex-catholiques, qui ne pratiquent plus depuis des dizaines d’années, aiment réentendre les chants grégoriens et les cantiques, très émouvants de Noël ! Les messes de minuit en Alsace sont les plus fréquentées !

Avouons-le: la langue sacrée, l’une des matrices historiques de nos langues, donc aussi de nos clichés, est encore très respectée et admirée. Beaucoup l’apprécient sous forme de concerts d’orgue et écoutent les messages musicaux de Bach ou de Haende … Elle nous rappelle que vit en chaque «occidental et sceptique», un «oriental, croyant et mystique»: refouler l’une de ces deux personnalités archétypiques est vain et nous déséquilibre !

Notre malaise existentiel vient souvent d’un oubli d’une partie de nous–mêmes ! Charles Gustave Jung, dans ses «types psychologiques»86, est toujours d’actualité et nous rappelle quelles molécules composent notre ego. C’est ce que m’avait expliqué Camille Claus, que j’avais rencontré en 1946 devant la Galerie Actuaryus, rue de la Nuée Bleue: il me parlait de ce psychologue suisse, qui voyait en chaque personne un animus et une anima … C’était là le fil blanc qu’a suivi Camille toute sa vie. Je me souviens de deux de ses tableaux, exposés dans les locaux de France 3, place de Bordeaux, après sa disparition, en signe de deuil en 2005 : un homme tout clair et un autre tout sombre ! J’ai étudié Jung par la suite en  profondeur pour comprendre l’occident et l’orient, mais aussi le profane et le sacré, les civilisations dites « primitives » et les civilisations industrielles …

J’ai compris par la suite ceci: tout ce qui est humain est à respecter, surtout ce que nous ne comprenons pas et qu’essayer d’arbitrer entre deux systèmes de croyances nous rend bêtes et surtout méchants ! Le comportement agressif et arrogant des sectes et des partis en est un bel exemple.

Illustration locale: au dernier siècle, les conflits se multipliaient en Alsace surtout dans les communes qui rassemblaient à la fois des catholiques et des protestants, qui avaient donc deux églises différentes (jadis deux écoles confessionnelles différentes). Voir l’amusant récit des petites guerres entre les deux cultes dans le livre de l’historien Alfred Wahl: «Petites haines ordinaires – Histoire des conflits entre catholiques et protestants de 1860 à 1940 en Alsace»87. Que ce soit à propos des mariages, des processions ou des enterrements, il y avait toujours des mécontents quelque part … Exemple: dans un village catholique près de Haguenau, le nouveau gardien du taureau municipal était protestant; colère des habitants: il a fallu recruter un agent catholique. Les arguments avaient souvent une arrière-pensée économique, les communautés protestantes étant plus riches en général que les communautés catholiques…

C’est cette complexité des questions religieuses, mêlées de considérations économiques et politiques, qui permet mille interprétations mais qui alimente aussi les doutes.

Dans les sociétés ouvertes les fêtes religieuses se transforment en fêtes économiques …

Quant à la société ouverte, elle prend distance avec la liturgie obligatoire et crée de fastueuses fêtes privées lors des succès, professionnels ou sportifs. Elle transforme lentement les fêtes religieuses, de Noël surtout, en concours de cadeaux et enrichit les commerçants plus que le clergé. Les coutumes locales disparaissent au profit des comportements individualisés qui dépendent des potentialités économiques de chacun : car la vie, ancienne et artisanale, du travail en famille fait place de plus en plus à une dichotomie dans les emplois du temps, divisés en deux plages organisées, en celle de l’emploi et en celle des loisirs…


Chapitre XII

La surveillance des locuteurs !

Selon mon expérience, la différence essentielle entre ce qu’on appelle communément la langue de bois et les autres manières de parler tient à ce que la première est surveillée mais non la seconde.

La censure étatique, policière même, dans les sociétés closes, est sévère. Elle pousse chacun à pratiquer l'autocensure pour éviter des ennuis juridiques et politiques. La Stasi en Allemagne de l’Est espionnait chaque citoyen et payait une armée de délateurs: les archives montrent la monstruosité de ce système inhumain… Que de journalistes sont sanctionnés dans de tels pays pour avoir apporté des informations ou des avis peu compatibles avec les théories officielles du gouvernement ! En Iran, début 2006, un intellectuel a rédigé un article disant qu’il est plus grave pour les musulmans d’organiser des attentats contre les mécréants que de manifester dans la rue à cause des caricatures danoises du Prophète. La réaction des autorités ne s’est pas fait attendre: ce fut la prison !

C’est que toute société close surveille les conversations et les comportements des particuliers, même s’il s'agit de grands pays.

- Voici un exemple énormed’auto-censure : le serveur américain internet Google et d’autres ont décidé d’arrêter les courriels, destinés à la Chine, s’ils contiennent les mots honnis, tels que «Place Tien an Men», «démocratie» ou «liberté»… Il évite ainsi d’être interdit d’affaires dans ce grand pays.

- Un collègue indien, professeur de dessin dans une Ecole Normale d’Agadir, s’est accusé tout de go d’être un hypocrite. Dans sa patrie, dans une région du Cachemire, il devait cacher constamment son athéisme. Il savait qu’il risquait la mort s’il essayait d’en parler en public: son meilleur ami le taxait de folie. Impossible dans ces conditions d’élever ses enfants comme il l’aurait voulu, car sa femme étant très pratiquante s’y serait opposée.

Problème international: le fantastique écrivain Salman Rushdie vit toujours menacé de mort par une fatwa pour la publication de son livre 88!

Dans les pays à système de pensées fermé, non seulement les conversations et les publications sont contrôlées chaque jour, mais bien pis, les déviants et les contestataires sont immédiatement repérés et risquent d’être arrêtés et emprisonnés, parfois «suicidés» ! En Chine, un internaute se croyait en sécurité en vidant son cœur sur un site occidental (Yahoo); la censure l’a repéré: il a été condamné à dix ans de prison!

En Europe, un vent nouveau souffle sur les communautés mystiques: le besoin conscient d’un parler vrai sans le conformisme traditionnel! Je lis par exemple dans le rapport de la commission des médias de la 245 ème Assemblée Plénière de la Conférence des Evêques Suisses cette proposition :«Nous voulons parler d’une manière transparente; la langue de bois, à mon avis, c’est du passé !» selon le Secrétaire Nicolas Betticher.

Des écrivains qui se veulent novateurs prennent de bonnes résolutions. Exemple: le prêtre et journaliste Gabriel Ringlet veut nous aider « à vivre l’Evangile sans langue de bois» par son livre «Ma part de gravité»…

Même en politique française, ce vent nouveau est en train de modifier les règles du jeu parlementaire. Le ministre de l’Economie, Jean François Coppé vient de jurer en public qu’il va parler vrai à présent; il donne même sa parole par écrit:«Promis –J’arrête la langue de bois» 89. Ce sera impossible, réplique le journaliste Jean Michel Aphatie: «Pas de politique sans langue de bois … Sinon la carrière s’arrête a bout de trois jours…»

En principe, dans nos sociétés ouvertes, ces menaces n’existent pas. La liberté d’expression et de croyance fonctionne en privé et en public, mais est soumise aux aléas des clichés, des tabous et des manipulations… Avec de nombreux incidents comme les écoutes téléphoniques, orchestrées par le Président François Mitterand, comme les censures inavouées des responsables publics des médias français…

Il est donc nécessaire de distinguer les situations extrêmes.

* Les cas où la langue est surveillée par le milieu et par le locuteur lui-même: les écarts sont alors sanctionnés sur place par l’entourage …

* Les cas où la langue n’est pas surveillée ni par le milieu social ni par les locuteurs eux-mêmes: les écarts ne sont alors pas sanctionnés …

Le premier cas est celui qui ne peut pas se passer de la «langue de bois», parfois «langue de buis» dans les milieux ecclésiastiques modernes… Ce procédé est utile dans les communications sur notre intimité: comment parler par exemple de l’homosexualité à des enfants sans tabou, sans langue de buis?

Il n’y a pas d’étiquette connue pour désigner la langue qui échappe à tout contrôle.

Les cantiques religieux, tout comme les hymnes politiques, sont construits sur la technique des incantations magiques, tout comme les rites du Veda il y a quelques milliers d’années en Inde. En réalité le texte, mis en musique, enfile les clichés comme les grains d’un chapelet. Dans le chant cité plus haut, les expressions «au cœur de nos vies», «tu nous fais vivre», «tu es là», rehaussées par l’orgue et répétées par la foule, fonctionnent comme des marqueurs aux traces ineffaçables…

Ma mémoire auditive est encore pleine des réminiscences de telles belles chansons, entendues et chantées dans mon enfance ! Je peux craindre que mes pensées soient influencées, à mon insu, par l’écho lointain de ces mots-images-sentiments, restés accrochés à quelques neurones, mais qui détournent mes pensées et sentiments quand ils veulent se débarrasser des scories du passé !

Acceptent ces surveillances du parler, tous ceux qui vivent dans un environnement,
mystique et traditionnel, au lot fermé de messages

Dans de telles sociétés (en Inde par exemple ou au Maroc), toutes les décisions, sociales ou politiques de même que tous les jugements des tribunaux se réfèrent explicitement à la volonté de Dieu… Même les rapports scientifiques commencent par un hommage au Créateur qui a mis en place les merveilles découvertes… Les gens, ainsi conditionnés pendant des siècles, croient réellement entendre parler leur Dieu quand leur Grand Maître parle !

Même si le même Dieu, dans le pays voisin, est prié de faire le contraire. Cela s’était produit en Europe durant la seconde guerre mondiale : les catholiques français, comme moi et ma famille, comptaient sur le Dieu chrétien pour les protéger de l’armée allemande; notre cantique, je l’entends encore, suppliait: «Sauvez Rome et la France / Au nom du Sacré Cœur» ! Mais, de l’autre côté du Rhin, quand j’assistais à une messe à Kehl, j’entendais les catholiques allemands prier le même Dieu, eux aussi, pour la victoire de leur armée nazie.

Ces pieuses distorsions m’avaient choqué et ont ajouté quelques doutes dans mon esprit sur le rôle d'intercession des responsables religieux auprès de Dieu ! J’ai observé alors avec plus d’intérêt les comportements des gens, soumis à l’influence liturgique des clergés non seulement des deux côtés du Rhin, mais dans toute la France, dans l’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui, en Russie puis finalement en Afrique du Nord.

Langage du cœur ?

Mais est-ce cette «langue de buis» qui revient régulièrement dans le courrier que je reçois d’anciens copains d’enfance ? Voici quelques perles du beau collier verbal que je lis avec plaisir chaque année de la part d’un ami d’enfance:

«Tu te souviens des quatre cents coups qu’on a faits ensemble, des fêtes magnifiques que nous organisions…Ces souvenirs nous réchauffent le cœur à présent, surtout quand l’âge ne nous permet plus de jouir beaucoup de la vie; ils nous aident à résister aux dérives du monde actuel, à la violence contre laquelle nous avions lutté, toi et moi ... En vain ! Malgré tout, voilà des messages: un espoir d’un monde meilleur grâce à notre apport…C’est la porte ouverte à la réconciliation entre les générations et entre nous, nos voisins au-delà du Rhin ... Heureux qui a eu une enfance dans une famille normale, chrétienne ! Qui a pu fonder de même une famille, garantie d’équilibre et de morale ! La guerre a failli éliminer nos deux familles… La chance nous a souri… Mille Vœux de Bonheur !»

Quelques clichés enfilés et voici un beau texte qui répond aux critères qui définissent la langue de bois: emploi d’euphémismes («garantie d’équilibre et de morale») et d’hyperboles («réchauffe le cœur… résister aux dérives … grâce à notre apport»); style incantatoire «heureux qui … porte ouverte à la réconciliation… voeux… la chance…»), absence de récits de faits réels et nostalgie d’un monde idéal (… messages, espoir, récon- ciliation»). Mais appeler ce style «langue de bois» ou «de buis» me choque…

Il faut trouver une autre expression quand il s’agit d’un discours amical, très éloigné de tout désir de conversion ou de manipulation, loin de tout pouvoir …

Est-ce le langage du cœur ?

Oui, mais cela sonne comme un cliché ! Je tiens à approfondir cette idée.

En écoutant une Symphonie de Mozart, m’est venue l’idée d’un rapport idéal, d’un «pont d’or» entre notre attente et sa merveilleuse musique.

C’est ce qui m’a fait penser au «Nombre d’Or ou 1,618» – à la «Divine Proportion» (le rapport approximatif de 3 à 5), chère au sculpteur grec Phidias, à Pythagore (qui en a fait un secret de sa secte), à Léonard de Vinci et à Le Corbusier … Dans sa magistrale étude sur ce «Nombre d’or», l’érudit Roumain Matila Ghyka (1931) retrouve ces belles proportions dans l’architecture du Dôme de Milan, dans des plantes ou cristaux, dans les mesures du corps humain …

Pour Paul Valéry, ce nombre magique symbolise le dynamisme équilibré … J’ai trouvé amusant que la suite de l’italien Fibonacci (XII ème siècle) aboutisse aussi au nombre d’or «entre deux nombres qui se suivent en s'additionnant: 1,1,2,3,5,8,13,21,34,55,89 …»

Par contre, je n’ai pas retrouvé ces proportions dorées dans l’architecture. arabe et berbère, inspirée par un dynamisme esthétique différent du nôtre.

Hypothèse : le nombre d’or donne la formule occidentale du beau… mais chaque civilisation est sensible à sa formule spécifique. Je n’approuve évidemment pas la thèse raciste de Matila Gykha, pour lequel «La géométrie grecque et le sens géométrique... donnèrent à la race blanche sa suprématie technique et politique» !

Si nous trouvons la section dorée de notre architecture, de notre cadre de vie, de nos œuvres d’art… si agréable, c’est que fonctionne une connivence entre nous et ce format. Nos canons de la beauté s'imposent à nous en interaction culturelle, et de là vient la co-naissance entre nous et nos œuvres. Tout comme les canards vivent en co-naissance avec leur étang.

Les œuvres de Mozart me suggèrent donc la nécessité de posséder la culture et les co-naissances nécessaires qui nous guident dans la jouissance de sa musique, une clé (dont les mystères maçonniques) qui nous ouvre son monde merveilleux.

D’ailleurs une clé est nécessaire pour l’appréciation de toute œuvre d’art ou de littérature: les professeurs d'esthétique et les auteurs, spécialistes de l’art, nous éclairent et nous éduquent à la compréhension et à l'empathie nécessaires aux amateurs que nous sommes. Par exemple je ne possède pas la clé pour agréer les concerts de percussionnistes de ma ville; par contre je ne me lasse pas d’écouter les concerts classiques. Pour apprécier les œuvres des «Arts Premiers» du Quai Branly à Paris, il ne faut pas réagir comme un béotien: une culture générale est indispensable sinon les masques africains nous font rire ! Fonctionne donc une résonance entre les deux ego du compositeur et du mélomane, du poète et de son lecteur, de l’artiste et de son admirateur…

Quand le producteur comme le consommateur acceptent le moment de grâce d’une rencontre fusionnelle des émotions esthétiques, c’est que de part et d’autre chacun des partenaires a trouvé la même clé du beau et de l’harmonie.

Mon hypothèse (certainement déjà formulée par de nombreux spécialistes des arts): par la jouissance esthétique face à mes œuvres et à celles des autres, j’utilise pour mon plaisir ou bien je livre au public le rendez-vous de deux moi, plus exactement la clé d’or de la fusion de nos deux ego...

Je pense au mime Marceau: sa personnalité me saute à la figure à chaque minute; elle révèle en même temps les fibres sensibles de ma personnalité de spectateur jouisseur ! Dans cet événement, il y a mon «moi» et il y a aussi « le moi du mime Marceau».

Celui qui perçoit les gestes du mime comme clownesque, ne met que son « moi » dans son vécu, mais «le moi du mime Marceau » lui reste étranger. Il n’y a pas fusion des ego.

Quand je reçois les voeux de Noël de mon ami d’enfance, c’est d’abord dans le cadre des souvenirs de plus de soixante dix ans, puis c’est son «moi» et mon «moi» qui se rencontrent avec émotion: l’enchantement opère et me procure un bon moment de bonheur...

Mais la fusion des ego ne fonctionne pas sous la contrainte

Important : cette fusion est possible seulement loin de tout commandement, loin de toute interdiction !

Nous sommes donc loin des Académies des Arts et des Lettres, soviétiques ou nazies, qui sélectionnaient et subventionnaient les artistes et poètes, glorifiant le régime, et qui punissaient les artistes «dégénérés» par le mépris ou la persécution. Mon ami Camille Claus a été ainsi traité d’«artiste dégénéré» par le Directeur, allemand et nazi, de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg en 1940…

Que dire du pouvoir, principalement de celui de l’argent ? Le mécénat, public et privé, en France du moins, aide financièrement beaucoup d’artistes, sans exiger d’eux un style imposé. Le problème récurrent des indemnités de chômage des intermittents du spectacle met un bémol à ce constat optimiste …

S’il existe un domaine où «il est interdit d’interdire» c’est celui de l’esthétique.

La langue ou l’art «kitsch» ne vient pas du cœur !

Le bain musical organisé par les grandes surfaces ou les aérogares, pour créer l’euphorie des clients, est vraiment aux antipodes de l’expression spontanée: c’est plutôt la «l’art kitsch» qui règne là !

Ni la langue liturgique ni «la langue de buis» du clergé ne correspondent à cette catégorie de la «clé d’or» de l’art spontané, non surveillé par un censeur (même si l’architecture de la cathédrale, comme celle de Milan, sinspire du «nombre d’or» …) !

La Marseillaise, commandée par le Maire de Strasbourg, De Dietrich, à Rouget de l’Isle, relève plutôt d’une «langue d’acier».

Nous et nos haines, nous et nos crimes, nous sommes en résonance : nous vivons avec les violences depuis notre naissance. Nous sommes donc en co-naissance avec le «mal» de notre société comme avec le «bien»: les deux nous paraissent «évidents» et ne nous étonnent pas.

Nous nous étonnons seulement quand nous changeons de société lors de nos voyages ou que nous assistons à des coutumes «barbares» (par exemple le génocide qui a décimé la population du Ruanda !)

La répétition, génératrice de clichés, est-elle à éviter ?

En me rendant à un concert, le grand plaisir que j’éprouve par anticipation, est de réentendre les passages que j’ai retenus et que je fredonne parfois, comme: «… et si tu m’aimes, prends garde à toi !» de Carmen. Les clients les plus fidèles des opéras connaissent par cœur les textes et salivent à l’idée de les réentendre. Les fans de Mireille Mathieu ou de Johnny Hallyday chantent dans la salle, jusqu’à hurler de plaisir, autant que leur idole.

Ce qui est lassant dans les textes et les conversations, dans les mots usés par le temps, est au contraire le secret de la poésie, du chant, de la musique, de l’art en général… J’avais appris au collège ces vers sans ponctuation de Guillaume Apollinaire et j’aime encore les évoquer en pensant au chagrin d’amour que le poète éprouvait au moment de la rupture avec Marie Laurencin.

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous
    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse
    Vienne le jour sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure…

La musique de ces paroles rend la tristesse très concrète : les souvenirs des beaux jours procurent une douleur douce … Le «moi» du poète a rencontré mon «moi» et la magie des rimes et des images opère immédiatement !

Le rôle des refrains, des antiennes, des litanies … est décisif dans ce domaine, profane et sacré.

Quand dans un orchestre bat sourdement le tambour, je sens la cadence cardiaque –systole et diastole ! Ce n’est pas un hasard: c’est une connivence entre expressions et impressions …

Après la guerre, j’ai entendu pour la première fois le «Chant des partisans» et j’étais très ému. Je l’ai fredonné souvent: «Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne …». Les vols de corbeaux, je les connaissais bien, je les redoutais sur les plaines ukrainiennes et savais ce que cela signifiait ! C’est donc avec mes souvenirs macabres (du «moi») que j’entends ce chant (du «moi» de la dame qui a composé ce chant) et je frémis chaque fois que je l’entends; répéter ces strophes tragiques, c’est remuer un passé douloureux.

Bref, l’expression spontanée de l’art, de la musique, de la poésie... est l’opposé des clichés, «étiquettes de bouteilles vides». Par le chant, la danse… nous goûtons le contenu du flacon vital. Rien d’artificiel dans la libre consommation esthétique, qui est l’authentique échange de forces et de plaisirs.

Deux super clichés sont particulièrement à surveiller

Imaginons un champ magnétique mondial avec ses deux pôles, négatif et positif. Nous virevoltons entre les deux producteurs de force comme nous pouvons, entre l’aimant du passé et celui de l’avenir. Individuellement ce champ passe entre nos souvenirs et nos espoirs, entre notre besoin de connaître nos racines mais aussi entre celui de montrer nos capacités et nos limites.

* Dans une situation équilibrée, nous maîtrisons les deux tensions qui nous ramènent en arrière ou en avant. La conscience de notre ego unique nous permet de ne pas nous laisser aspirer par les courants, passéistes ou futuristes. Encore faut-il que ce pôle de la conscience individuelle soit actif, qu’il ne soit pas neutralisé par la puissance des évocations des traditions ni par la chaleur de l’attente du bonheur promis !

* L’homme-cliché précisément, avec son souci dominant de remplir sa «fonction», n’a pas un accès facile à sa «nature» authentique: il sait très bien ce qu’il doit «faire» mais n’a aucun idée de ce qu’il «est» fondamentalement. Il a un planning mais pas d’ego. Il est fier de vivre les pieds bien par terre, n’ayant pas conscience des forces qui le tirent soit en arrière soit en avant. Il risque de suivre un ami ou un conseiller, sinon un surprotecteur, qui aura beau jeu de l’instrumentaliser… Il risque surtout d’être repéré et gouverné par des arnaqueurs qui réalisent apparemment tous ses rêves… Le souci de son avenir public risque donc d’occulter ses racines profondes. Bref, soucieux de l’avenir, secrètement il ne cesse de rêver.

* Mais nos rêves sont les coachs les plus irrésistibles ! Gaston Bachelard écrit dans sa belle analyse sur «L'eau et le rêve»90: «Le rêve est plus fort que l’expérience» !

Cette force onirique expose les personnes, qui se présentent en «natures artificielles» - personnalités publiques, célébrités, leaders… - à se réfugier dans le rôle fictif qui leur est attribué, à s’y fixer, à «être publiquement» ce que rêvent de voir leurs admirateurs ou électeurs! Obligées de favoriser leur fonction – ou leur «être ostentatoire» - elles se sentent des «acteurs sur une scène» et non telle dame ou tel monsieur … En tout cas, leurs obligations les ligotent et leur laissent peu de temps libre pour devenir «zen» et méditer: leur vocation naturelle peut difficilement s’éclore pour accéder à leur «être», profond et enraciné. Le «faire» va donc triompher et les passionner pour leur avenir. Les voilà, comme les plants de tournesol, attirées par les lumières chaudes et lointaines, mais oubliant être prisonnières de leurs racines.

* La plupart du temps d’ailleurs, c’est le groupe ou la communauté d’origine qui décide de l’orientation spirituelle de chacun. L’enfant, né dans une famille occidentale en pays laïque, ne choque personne s’il s'écarte à sa majorité de la ligne de conduite familiale, s’il veut devenir prêtre ou ingénieur, s’il veut vivre sous le toit familial ou s’il veut partir faire fortune au Canada ou encore en Chine, s’il veut vivre en célibataire, en hétéro ou en homosexuel … Par contre, celui qui est issu d’une communauté peut difficilement s’affranchir des devoirs d’allégeance à l’aïeul ou se soustraire aux obligations traditionnelles: ses fonctions lui sont dictées, sa «nature» se définit par le cliché de son origine ethnique (kurde, juive, mexicaine…). Il reçoit tout et n’a rien à choisir. Il est déterminé par son milieu: s’il veut s’auto-déterminer, il ne lui reste qu’à fuir s’il tient à garder sa vie.

Ce passage dramatique de la structure communautaire et ancestrale, surprotégée, à une structure individualiste, laïque et libre mais risquée, est un thème de beaucoup de romans et de films…

* La situation idéale est rare. Pour l’enfant, la vie future est le grand souci, pour le vieillard c’est la vie passée qui le hante.

* Quant aux adultes actifs, deux super clichés risquent de les déstabiliser, celui de «l’âge d’or» et celui de «la civilisation du bonheur universel». Un rêve et une promesse, il n’en faut pas plus aux gourous, aux faux prophètes ou aux dictateurs pour nous déboussoler et nous transformer en leurs esclaves, prêts à nous sacrifier pour eux !

* Les deux pôles sont toujours actifs. Mais quand l’un des deux pôles magnétiques est dominant, l’autre pôle sera secondaire, méprisé, refoulé ou sublimé. Le communiste soviétique parlait de son avenir en termes poétiques et trimait fort pour le construire : automatiquement il s’est senti obligé de noircir son passé d'exploité !

* Entre les deux forces, les réflexions personnelles modulent les intensités des souvenirs ou de l’espoir. Notre ego, s’il est réveillé et actif, est seul capable de résister au dilemme : l’aventure ou la sécurité. Hélas ! dans les communautés, les clubs, les partis ou les sectes, partout où règnent la langue de bois et les rituels obligatoires, notre ego est systématiquement refoulé et chloroformé ! Un ego formaté n’est plus un ego et ne vaut pas plus qu’une carte d’identité.

* Nous laisser entraîner par l’un de ces deux pôles magnétiques nous accapare entièrement, nous aspire en l'air comme dans un cyclone, nous aliène donc et ne  nous laisse ni la place ni le temps pour découvrir nos propres personnalités.

Il est donc utile à chacun de connaître les forces mentales qui nous dirigent à tout moment : celle qui nous tire en arrière, celle qui nous centre au milieu pour équilibrer l’ensemble (comme le fléau d’une balance à deux plateaux), enfin celle qui nous tire en avant.

* Ce sont aussi trois leviers d’influence que nous mobilisons tous quand nous voulons faire d’un collègue un ami, convertir une épouse à notre culte ou manipuler un voisin pour le recruter dans un parti ou une secte. Notre sentimentalité humaine vibre fortement face à un album photo d’enfance, un arbre généalogique ou face à une perspective de réussite professionnelle…

* Les forces mentales qui nous rivent au passé comme des aimants.

Voici un exemple de dominance d’un levier d’influence: les monothéistes autant que les polythéistes …dramatisent leur «Histoire Sainte» en la revivant rituellement : les chrétiens revivent chaque année la Naissance de Jésus, sa Passion, sa Résurrection…

La nostalgie de «La pureté des origines» forme un phare qui hypnotise les traditionalistes à tel point qu’ils se sentent obligés de la recréer dans l’ici et le maintenant… liturgiquement.

Par contre, comme la reconstitution du passé réclame de nous presque toutes nos forces et tout notre temps, il ne reste pas beaucoup de forces ni de temps pour préparer l’avenir: celui-ci restera alors au niveau des rêves de vie posthume, en nous offrant la perspective de l‘éternité céleste, soit en gloires tout près de Dieu soit en supplices loin de Lui … A un passé, réactualisé chaque jour, correspond un avenir, sublimé en paroles.

Bref, le couple «passé blanc et avenir, noir ou blanc» caractérise les nostalgiques des traditions…

Par contre le couple «passé noir et avenir blanc» caractérise les utopistes et les prophètes du paradis…

* Les forces mentales qui nous tirent en avant.

En voici deux exemples: le communisme et le capitalisme sont deux stratégies qui condamnent le passé et qui nous promettent un avenir meilleur. Leur magnétisme: ils nous promettent tous deux le bonheur par la libération ! L’un veut libérer le peuple en le faisant sortir de son aliénation passée par la révolution; l’autre veut libérer le peuple en l’enrichissant dans l’immédiat.

Le bonheur communiste est collectif et transcendant, il réjouira les générations futures… Tant pis pour les vivants ! Le bonheur capitaliste est individuel, vécu ici et maintenant: il est calculé en dollars ou en euros selon divers coefficients puis distribué sur place à ceux qui respectent (ou exploitent) les règles bancaires de la rémunération et des intérêts…

Les deux théories ont peut être raison mais ne parlent vraiment pas du même bonheur ! Le concept de notre bonheur est presque toujours instrumentalisé au profit d’une doctrine: c’est la «camera obscura» de toutes nos décisions personnelles.

(Rappel: le résumé d’une doctrine, je l’avais prévu au premier chapitre, risque de devenir une «étiquette de bouteille vide», trompeuse et insidieuse…Des dizaines de formes de communisme et de capitalisme fonction- nent dans le monde actuel.)

Autre illustration: le Messie auto proclamé Moon décrit les siècles passés comme catastrophiques, «caïnistes» même. La faute en incombe au Christ qui a compté sur les pauvres pour instituer son Eglise. Moon ne fait pas cette faute, il compte sur les riches pour effectuer l’Union des Eglises Chrétiennes et accumule donc des richesses par tous les moyens … L’avenir sera beau, surtout pour les adeptes, mariés à Séoul, avec le conjoint, choisi par le gourou lui-même !

De même pour Pol Pot, inspiré par Mao, le passé doit être rayé des mémoires sinon on n’arrive pas à formater l’«Homme Nouveau». On connaît le résultat en visitant les ossuaires horribles au Cambodge….

* Les forces mentales qui peuvent nous recentrer.

C’est la conscience que nous avons de nous-mêmes, de nos talents et de nos limites, c’est notre ego qui décide entre nos souvenirs, nos rêves ou nos possibilités. C’est aussi notre ardeur à la lutte pour notre indépendance personnelle qui nous pousse à dire non aux invitations ou aux sirènes d’une carrière … L’ego se forme et se nourrit plus de refus que de flatteries: il se conforte en se méfiant des clichés ! Tant qu’on n’a pas dit un non douloureux à une proposition, on ne découvre pas qui on est, on n’est pas adulte. On découvre son ego en luttant pour le protéger.

* Beaucoup d’entreprises tiennent compte des deux dangers: trop d’appétit soit pour le passé ou soit pour l'avenir !

Soit encore aucun appétit ni pour ce qui a été ni pour ce qui sera: c’est la position de l’athée qui ne dramatise ni les souvenirs de l’origine mythique ni les rêves de bonheur transcendant.

* Les inventeurs exploitent tous nos appétits en anticipant nos besoins et nos rêves grâce aux leçons du passé

Léonard de Vinci et Jules Verne, entre autres, ont eu ce génie de tenir compte des réalités contempo- raines, des connaissances acquises et des rêves les plus fous. Le concept nouveau de «développement durable» d'une économie qui ne veut pas laisser à nos enfants une planète malade, des eaux polluées, des énergies gaspillées … est lui aussi à la fois réaliste et prospectif. Il tire des leçons du passé pour construire une société plus équilibrée.

* J’ai le plaisir de citer l’exemple d’une entreprise qui tient compte des deux impératifs des souvenirs et des promesses: la stratégie de la « Communauté européenne du Charbon et de l’Acier» de 1951, initié par Jean Monnet, a lancé efficacement la construction européenne. C’était un pari difficile mais nécessaire.

Encore faut-il que le modèle socio-économique du gouvernement soit compatible avec une telle programmation équilibrée et la soutienne financièrement, ce qui n’est pas le cas sur tous les continents où l'on échafaude des programmes.

* Je dois aussi mentionner l’exemple d’échecs d’entreprises, victimes soit des nostalgies soit des espoirs, mais surtout de leur impatience de réaliser leur salut personnel et celui de toute l‘humanité. Je parle des utopistes hallucinés qui dramatisent les événements à venir en essayant de les réaliser dès à présent dans des communautés, prêtes au combat, même au sacrifice suprême…Des sectes apocalyptiques font semblant de vivre déjà selon leur Grande Formule, au besoin en rejoignant une planète paradisiaque par le suicide collectif! D’autres préparent l’arrivée de sauveurs cosmiques ! La plupart des adeptes sont prêts à souffrir toute leur vie, à se sacrifier pour une cause prometteuse !

Bref, peu de gens sont  à l’abri des deux champs magnétiques et des clichés correspondants. La passion peut nous entraîner en arrière dans le culte d’une tradition ou d’une prophétie d’un temps périmé: elle peut aussi nous catapulter vers l’avant avec des projets trop novateurs et ruineux !


Chapitre XIII

Quelques curiosités… Les études et les livres sur les clichés sont de plus en plus nombreux

* «Exégèse des lieux communs», Léon Bloy, Paris, Mercure de France, 1913

* «Cliché et discours religieux: la Peste d’Albert Camus» de Mostpoha Trabelsi

* «Feu sur 40 idées reçues» par Albert Memmi, Préface d’Henri Cavaillet, Postface avec le catholique Guy Coq – Editions Corlet, Panoramiques, 1999.

* «Exégèse des nouveaux lieux communs», Paris, Calmann Levy, 1966. Le philosophe Jacques Ellul a lancé un mot d’ordre que les alter - mondialistes José Bové, Noël Mamère … ont accueilli: «Penser globalement, agir localement». Il nous met en garde contre le danger d’expressions consacrées et signale trois clichés: «Nous sommes tous des fils d’Abraham», «Les religions du Livre» et «Même credo pour le rabbin, le prêtre et l’imam»

… * «Du cliché à l’archétype - La foire du sens – Accompagné du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert», par le canadien Marshall Mc Luhan, Mame, 1973. Je retiens «la foire du sens» que produisent les clichés ! Pour ce Professeur de Littérature, «Ces gestes, inlassablement répétés, illustrent ce que nous entendons par ‘cliché’, qu’il s’agisse de rituel ou de technologie… L’ordinaire de l’existence est fait d’une infinité de gestes et d’environnements que la conscience ne remarque pas parce que leur omniprésence les indifférencie. Ce sont les clichés.». Il signale qu’à la fin du 18ème siècle, «le journal, nouveau cliché technologique, s’empare de l’attention»… Il s’agit de clichés-sondes …

 * «Petit lexique de la bêtise actuelle. Exégèse des lieux communs d’aujourd’hui» par Christian Godin, Editions du Temps, 2007. Plus de cent thèmes sont examinés. L’auteur signale qu’aujourd’hui les slogans font croire qu’il y a de la pensée …

* Internet: «Tatoufaux.com, le tombeau des idées reçues» collectionne les idées reçues et les vérifie.

* Congrès mondial des journaux – Moscou, 4 au 7 juin 2006. Pendant la guerre froide entre la Russie et l'Occident, l’Union Soviétique a instrumentalisé les adeptes du «Mouvement pour la Paix» des Chrétiens et Pacifistes comme des «idiots utiles» ! «Idiots utiles», voilà le cliché le plus original !

* Etude sur les plaisanteries et les clichés inter-cantonaux de la Suisse.

  • Les Zurichois sont arrogants
  • Les Jurassiens sont fêtards
  • Les Genevois sont de grandes gueules
  • Les Bernois sont lourds et lents
  • Les Neufchâtelois sont fins mais fourbes

Savoir affronter les clichés hostiles relève d’un grand courage

J’ai été impressionné par une Association des Pays Bas, pays champion historique de la tolérance : elle s'appelle SAR, «Soins d’amour». Elle met en relation des handicapés moteurs avec des personnes volontaires pour faire l’amour avec eux. La prestation coûte 80 euros, voyage compris, remboursés par la Sécurité Sociale. L’association compte actuellement une trentaine de membres volontaires, qui exercent tous un autre métier et qui ont un proche familial en situation de handicap. Les uns sont mariés, d’autres non; il y a des hétérosexuels, des homosexuels… Le but officiel est de soulager de temps en temps la misère sexuelle dont souffrent les handicapés dans leur solitude physique… Le règlement prévoit la possibilité pour les deux parties de changer de partenaires pour éviter une dérive ou un attachement…

J’ai lu de nombreux articles et j’ai vu un documentaire télé sur cette entreprise; tous signalent la même grande difficulté de l’entrepris: le regard des autres, non handicapés, moralement scandalisés par le procédé! Les remarques entendues risquent de déstabiliser les acteurs: les clichés hypocrites de l’amour «convenable» et des tabous chrétiens sur la sexualité des non handicapés se heurte aux clichés nouveaux des rencontres professionnelles handicapés / soignants (soignantes) dans le cadre des «soins d’amour» ! On imagine facilement toutes les injures des uns et, en face, le silence courageux de ces soignants idéalistes. La revue des «Paralysés de France» 91 présente cette entreprise avec beaucoup de tact et emploie le titre «Des clichés contre les clichés».

Attention aux malentendus

A force de parler de «clichés» sur de nombreuses pages, nous risquons de transformer ce mot technique en «cliché de clichés» ! Et voilà le serpent qui se mord la queue: inévitable cercle vicieux ! J’espère cependant que le profit final pour le lecteur vaut bien ce petit inconvénient.

Finalement je dirais que le problème le plus visible de l’usage de mots démonétisés est leur accumulation dans le langage du pouvoir et de l’idéologie.

Mais sur le fond, cette langue politique fonctionne sur le mode du malentendu. La plupart du temps, l'auditeur est ravi d’entendre que ses rêves vont enfin se réaliser ! Les promesses du candidat ou du leader sont formelles: davantage de libertés, davantage de richesses, moins de travail, moins d’injustices… Bravo ! Vingt ans après, la victime se rend compte qu’elle avait été dupe, qu’elle n’avait pas décelé les conséquences lointaines des arguments de bois dans les discours qui l’avaient fait voter….

Mais l’auditeur peut aussi s’énerver et dénoncer une langue de bois là où un locuteur parle de façon trop savante pour son niveau de connaissances. Le différentiel culturel entre les deux personnes peut produire l'impression pour le producteur d’idées de parler en l’air et pour le consommateur d’entendre une musique dont il ne comprend pas les paroles.

C’est ce qu’il m’est arrivé lors des premiers cours, reçus à l’université: j’en voulais d’abord aux professeurs de parler de façon pédante, pour le plaisir d’exhiber leur niveau de connaissances et d’écraser la foule estudian- tine sous un flot impressionnant de concepts… Au bout d’un mois, j’avais les clés de compréhension du style d’enseignement en faculté et j’ai été enchanté de combler mes lacunes…A partir de ce moment j’ai vite escaladé les marches de l’abstraction.

Exemple. Pour celui qui ne connaît pas la découverte du «mimétisme victimaire» de René Girard, l’entretien entre cet auteur et Michel Treger, un écrivain, producteur-réalisateur de radio et de télévision 92, montre que, à niveau de culture égal, le dialogue est fertile entre deux interlocuteurs. Si j’imagine ce qui me serait arrivé au début de mes études en faculté en écoutant cet échange d’idées, je crains fort une grande perplexité de ma part à cette question: «Allons-nous vers une civilisation unique ?» et à la réponse positive de l’académicien qui parle de la clôture des sociétés, liée aux pratiques du type bouc émissaire… (Extraits de «René Girard - Quand ces choses commenceront. Entretiens avec Michel Treger» p.90. j’aurais accusé ces deux intellectuels de pratiquer la langue de bois…

Autre illustration. Quand un particulier demande à son député d’intervenir en sa faveur (une femme, victime de la répudiation, dans un ménage polygamique), il s’entend dire que son cas particulier relève de telle administration ou de telle ou telle loi. Voilà un premier degré d’abstraction atteint. Le député va intervenir au niveau du ministère compétent et celui-ci risque fort de classer le problème dans un casier des «urgences». Deuxième degré d’abstraction. Dans le meilleur des cas l’Assemblée Nationale sera chargée d'amener le problème à discussion avec une question ouverte et télévisée au ministre qui répond publiquement en plaçant la problématique particulière dans un contexte politique (Probablement du type suivant: «La gauche a négligé cette question. Nous, nous prenons le taureau par les cornes»). Nous voici au troisième degré d'abstraction. La victime qui a déclenché cette mécanique parlementaire risque fort de ne plus comprendre le discours final du ministre qui peut très bien se référer à la «coutume de tolérance vis à vis de la polygamie » pour ne rien décider à chaud et pour ne rien changer aux dispositions en place…espérant secrètement passer cette patate chaude à son successeur…

La victime avait pourtant l’impression d’être comprise par tous les intervenants mais elle ne savait pas que les discours entendus étaient de bois … surtout au niveau ministériel ! Elle comprendra, je l’espère, qu’il y a aussi des « comportements de bois» … surtout derrière les belles portes capitonnées des bureaux !

Dans ce genre de malentendu, c’est souvent le niveau d’abstraction d’un discours ou d’un texte qui constitue l’origine d’un malentendu. Par exemple, les clichés ne sont pas les mêmes aux extrémités du vecteur «concret-abstrait» … Les inventions et les découvertes sont les résultats de la coopération entre le niveau concret des phénomènes (les marées montent et descendent) et le niveau abstrait des théories et des calculs (l’attraction de la lune) … Entre le niveau empirique de l’observateur des phénomènes en promenade au bord de la mer et les méthodes scientifiques des astronomes, le fossé est immense et les malentendus inévitables.

La rencontre entre un «concret» et un «abstrait» est donc facilement conflictuelle. Je me souviens du problème qu’a rencontré l’un de mes lycéens de la section scientifique du Lycée d’Agadir. Il venait d'appren- dre que la terre tournait autour du soleil. Le samedi, en arrivant chez lui dans son village berbère, il a eu l'idée de communiquer son enthousiasme pour cette révélation astronomique à son père. Gifle du père qui cria: «Ta terre tourne peut être autour du soleil mais tu vois bien que ma maison reste toujours à la même place !».

Autre difficulté: le conflit social et scolaire entre les tenants du créationnisme biblique et ceux de l'évolu- tionnisme darwinien. Aux Etats Unis surtout le conflit s’aggrave avec le succès des congrégations religieuses qui avaient porté le Président actuel au pouvoir. L’abstraction métaphysique en guerre contre l'abstraction physique !

Une «pensée unique», imposée aux membres d’un groupe humain, comme le créationnisme ou l'évolutionnisme, le libéralisme ou le dirigisme, fonctionne aussi comme une instance politique de contrôle: gare aux dissidents, aux «hérétiques» !

Pour le consommateur de ces théories de bois en aval, il est important de savoir qu’il s’agit d’un mécanisme très bien surveillé en amont.

Mais il n’en remarque rien car les orateurs de bois sont de parfaits comédiens…

Utilité des clichés !

Est-ce que les clichés n’exercent que des effets négatifs ? Oh non: ils sont utiles, voire indispensables à tout langage.

Ils nous dispensent tout d’abord de chercher des synonymes pour parler des mêmes réalités; nous préférons répéter les mêmes mots des dizaines de fois dans un discours ou dans un texte, quitte à user le matériel verbal. Le cliché, par sa répétitivité fondatrice, supporte d’être utilisé avec excès.

Ensuite les clichés forment un stock immuable de mots dans notre vocabulaire et donnent une allure de simplicité à notre pensée, même une cohérence, bien qu’artificielle. Nous troublons nos interlocuteurs en changeant de termes pour désigner une même idée plusieurs fois dans la conversation. Celui qui voudrait purger notre parler de tout cliché devrait analyser chaque concept (comme le fait si savamment Alain Rey dans son Dictionnaire Culturel de la Langue Française): c’est impossible !

Les commerçants et les artisans ont appris à tolérer toutes les remarques entendues: mon coiffeur ne se livre à ses confidences personnelles que lorsque nous sommes seuls. Il est surtout étonné que des gens soient capables d’exprimer des idées incompatibles entrer elles (il me cite le cas d’un client, un Témoin de Jéhovah, spécialiste de l’archéologie. Comment peut-on être «créationniste» et «évolutionniste» en même temps ?). Je ne pouvais pas expliquer à cet artisan qu’à force d’être cités et critiqués, ces deux termes étaient devenus des clichés qui signifiaient mille choses, différentes et incohérentes !

En lisant les chroniques de Guy Trendel dans les Dernières Nouvelles d’Alsace sur notre passé régional, on se rend compte que nos ancêtres vivaient bien autrement que nous; leurs coutumes et leurs propos, leurs engagements et leurs travaux témoignaient d’une mentalité que nous avons peine à comprendre aujourd’hui. Mais en ce qui concerne les idées reçues, les slogans et les clichés, ils étaient apparemment aussi piégés que nous … même si l’histoire a retenu surtout les propos des Seigneurs, des Généraux et des Evêques.

Les «clichés mots», parasites ou auxiliaires de la pensée, sont relativement faciles à détecter.

Par contre les «hommes-clichés» sont si nombreux autour de nous, avec ou sans uniformes, que nous risquons de trouver banale, donc normale, l’existence de gens dont la fonction a dévoré la nature. Le «filtre de Diogène» n’est pas très connu, qui démasque les «faux –êtres» ou les «fonctions personna- lisées», les «humains, pièces détachées» !

Nous avons donc surtout besoin d’un filtre «anti-hommes-clichés». Je suis reconnaissant à mon père, je le répète, de m’avoir donné l’habitude, en présence de grandes personnalités, d’imaginer ces gens en chemise de nuit ! C’est une astuce pour voir tous les «grands hommes» à petite échelle. C’est comme si je retournais mes jumelles pour voir les grands hommes tout petits, c'est-à-dire «grandeur nature».

En guise de conclusion …

Voici pour finir un témoignage expert qui résume toutes mes conclusions (voir les DNA93). Il émane d’un psychiatre Ruwandais, qui vit en Suisse, Naason Munyandamutsa. Il signale d’abord que bien avant les massacres des Tutsis en 1994, il y a eu absence de justice après les tueries de 1959 et autres… «La radio des mille collines accusait les Tutsis de tous les maux …». Voici comment il interprète le génocide de 1994 :

«La déshumanisation de l’autre permet de le tuer sans état d’âme. Du moment où on massacre des gens dans une église, tout devient possible. Quand une société n’a plus de tabou, la conscience s’éteint».

Puis il constate que dans les pays démocratiques, les institutions ont eu le temps de se construire pour faire face à la dynamique d’exclusion et de bouc émissaire. La violence peut être gérée, canalisée…

Et que propose-t-il pour retrouver la stabilité ? Il essaie de former de petits groupes au Rwanda: il s’agit de revoir le passé, de quitter la langue de bois, de chercher les vraies raisons de la pauvreté et de sortir de la passivité.

La «déshumanisation de l’autre», voilà notre tentation universelle ! Voilà le résultat d’une série de clichés infâmants… On voit où peuvent mener les campagnes politiques de dénigrement d’une catégorie d’humains «dégénérés», d’hommes-clichés honnis, dont on diabolise la «nature» en leur attribuant une «fonction» malveillante…

Mon dernier argument

Attention à la tentation d’utiliser l’«argument paresseux» que j’entends souvent de la part d’amis auxquels j'avais parlé de mon projet de dénoncer les pièges des clichés usuels: «Des clichés, il y en a toujours eu et il y en aura toujours; si tu les chasses par la porte, ils rentrent par les fenêtres… Ton travail ne sert donc à rien». Je leur réponds en leur demandant s’ils enlèvent les mauvaises herbes de leur jardin; si oui, je leur rappelle que mauvaises herbes et clichés ont la même habitude de ne pouvoir être éradiqués de la terre… sauf autour de nous dans notre entourage. Si nous le voulons.

Mon dernier mot

Les sciences et la philosophie, avec leur manie du «distinguo», fonctionnent comme des concasseurs de gros cailloux qui représentent les clichés à la mode: elles en font un tas de petites gravettes … Celles-ci, quelques siècles plus tard, passent à leur tour dans des concasseurs plus fins qui en font les théories encore plus «distinguées». Etc.

Fin donc du premier concassage de clichés et de préjugés.

Ma dernière découverte

C’est Internet qui m’a appris que fonctionne une science nouvelle, appelée «mémétique». C’est le biologiste Richard Dawkins qui, dans son livre: «Le gène égoïste» (1976) a forgé le concept de «mène», à partir de «gène» et de «mimesis». Le mène désigne un élément de culture (un dialecte par exemple), un concept, une attitude, une croyance ... répliqué et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d'autres individus. Exemples: la coutume de fêter un anniversaire en chantant «Happy birthday to you», de faire du sport, de croire en la Trinité en pays catholique, de porter ou non un chapeau, d’utiliser un téléphone portable, de faire du tourisme…

Fonctionne une «Société Française de Mémétique», dans laquelle on parle d’«évolution mémétique de type darwinien», de «mèmeplex» (croyance en l’astrologie). S’expliquent ainsi les inerties des coutumes: les «saints des calendriers» dans une société laïque, le succès durable des textes sadiques de la «Marseillaise» et de «L’internationale»…

Le processus de base du mène est l’imitation: c’est aussi le processus de base des clichés. Tous les clichés, cités dans mon étude, comme «l’homme-cliché» ou comme les «natures artificielles» des titres hiérarchiques…sont donc aussi des mènes.

Des différences subsistent cependant: la ménétique va plus loin que l’étude des clichés. Elle va jusqu’à  parler de l’égoïsme des mènes, de leur indifférence au bon sens…

Le sociologue et criminologue français, Gabriel de Tarde, avait déjà exprimé l’intuition du rôle primordial de l'imitation dans nos comportements (Voir son livre «Les lois de l’imitation», 1890).


REFERENCES

Deuxième partie

74.- «La logique de la découverte scientifique. Misère de l’historicisme», Payot, 1956

75.- Marabout Université, 1967

76.- Commentaire Julliard, 1987

77.- Gallimard, 1981

78. – Odile Jacob, 2005, «Votre vie sera parfaite»

79.-. «Journal du Combattant» du 27 Mai 2006

80.-.- Fayard, 2006

81.- «Dernières Nouvelles d’Alsace» du 7 Juin 2006

82.- «Histoire de la folie à l’âge classique», 1961

83.- «L’homme unidimensionnel», 1968

84.- «Les nuées»

85.- «Les prolégomènes»

86.- «Les types psychologiques», 1920

87. - Edition de la Nuée Bleue, 2003

88.- «Versets sataniques», Bourgois, 1988

89.- Hachette, 2006

90.- «L’eau et le rêve», 1942

91.- «Revue des Paralysés de France» de Juin 2006

92.- Edition Arléa, 1994

93- «Dernières Nouvelles d’Alsace» du 6.07.2005

Bibliographie de Roland Huckel

* «Le cercle dit ‘vicieux’ dans la pensée philosophique et scientifique» - Thèse publiée par la «Revue de l’enseignement philosophique» d’août septembre 1970

* Revue «Bouée» de l’Association de Défense des Victimes de Sectes. 12 numéros mis en ligne sur anti-scientologie

Nombreux articles sur la manipulation mentale et ses trois degrés de gravité: doux, dur et écrasant. Textes disponibles sur le site internet Index des textes de Roland Huckel sur anti-scientologie

Un billet entre les orteils. Les souvenirs d’un artiste, Malgré Nous. De Strasbourg à Tambov 1939-1945» Jérôme Do Bentzinger Editeur, 2001