- L'idée
incarnée: une force ? un piège ?
L'idée
collective qui nous dirige à notre insu...
Nos yeux voient autant
d'individus différents que de séries d'individus tous semblables. Ne pas oublier
alors qu'une fois incluses dans une série homogène, les personnes n'ont plus la
même psychologie qu'isolées: elles se sentent investies par la fonction
collective, elles se comportent en incarnant la mission de la tribu. Les
manifestants grévistes se sentent obligés de hurler leur colère... les
policiers et les soldats se donnent un air cynique... les pèlerins en
procession se montrent heureux de chanter leurs cantiques...
Actuellement, Septembre 2007
en Birmanie, les bonzes en robes oranges défilent par milliers dans les rues de
Rangoun pour protester contre les mesures de vie chère, et cela au mépris des
dangers de répression par la junte militaire au pouvoir. Ils incarnent ainsi la
résistance au régime en place.
En groupe nous jouons le
rôle de notre catégorie: nous ne montrons pas notre nature individuelle mais la
mission de notre collectivité. Nous risquons donc de jouer une tragi-comédie
permanente dans le théâtre de notre rue... Bref, en foule éparse ou en groupe
organisé, nous devenons des incarnations involontaires d'idées et d'idéaux, dont
nous crions les slogans mais que nous ne pourrions pas formuler explicitement... Et nous vivons dans au moins trois tribus, localisées dans la famille, la
profession et les loisirs.
Le bonheur de vivre en
communauté peut un jour se muer en danger. Quand notre groupe est attaqué et
subit des revers, nous sommes collectivement mais aussi individuellement
victimes de la défaite. C'est ce qui nous est arrivé en Alsace-Moselle durant la
dernière guerre par l'annexion de notre province par les nazis: j'ai raconté
plus haut l'aventure de mon incorporation de force ... Nous étions censés
«incarner les idées du nazisme» à nos risques et périls alors qu'elles nous
écoeuraient. Cela m'a fait comprendre que des situations peuvent se présenter
qui ne nous laissent pas de liberté de choix. Un aviateur auquel j'ai expliqué
ce dilemme, m'a donné la comparaison suivante: il arrive à un avion de se
retrouver dans une énorme flux d'air descendant et de chuter rapidement jusqu'à
la rencontre d'une masse d'air stable ! «Il faut alors comprendre qu'il n'y a
rien à faire qu'à subir: réagir nous met en danger !».
Mais qu'est-ce qu'une «idée
incarnée» ? Pensons aux contribuables français, un groupe de plusieurs millions
de personnes: chacun essaie de s'en tirer aux moindres frais, si possible en
trichant sur les déclarations de revenus ou sur d'autres paramètres fiscaux.
C'est devenu un sport national de ruser avec les impôts. Les motivations sont
diverses: «L'Etat est injuste... Mentir au fisc n'est donc pas une faute,
c'est une tactique d'autodéfense .. Chaque contribuable essaie de frauder: si
je ne le fais pas, je serais le crétin de service...». Le Français incarne de
cette façon l'idée d'un Etat exploiteur. «L'idée incarnée est celle d'un Etat
immoral» – d'un Léviathan – qu'il est juste de tromper.
Alors que l'«idée reçue»
finit en cliché, mental et verbal, et reste au niveau des discussions
conflictuelles entre individus, l'«idée incarnée» est une représentation qui
dirige toutes nos actions et toutes nos pensées à l'intérieur de notre groupe.
Cette idée collective qui nous habite mobilise chacun de nous et nous donne
l'illusion de vivre le quotidien comme «normal » alors que nous vivons selon un
impératif particulier, historique et géographique, inspiré d'une théorie, d'une
idéologie, d'un idéal profane ou d'un dogme religieux.
L'idée est «incarnée»,
c'est-à-dire elle est vécue sans être formulée explicitement. Cette image ou
cette théorie fait tellement corps avec nous que, face aux prosélytes qui
veulent nous convertir à un autre système de vie, nous sommes prêts à lutter et
même à mourir pour la cause qui nous habite.
Pour comprendre les cultures
différentes de la nôtre – celles des tribus que nous appelons «primitives»,
«animis- tes» ou «superstitieuses» par exemple – il y a d'abord à tenir compte de
nos propres «idées incarnées» d'euro- péens ou d'occidentaux. Il nous est
difficile d'accepter que nos idées ne soient pas des vérités universelles,
valables pour les six milliards d'humains actuels. Mais nous ignorons que les
populations, que nous qualifions d'«idolâtres», ont la même difficulté
d'accepter notre vision du monde occidentale comme «valable universelle- ment»:
d'où nos pulsions humanitaires, sectaires, missionnaires ou colonisatrices...
Pourquoi ? Chacun tient à
ses «idées incarnées» comme à la prunelle de ses yeux (voilà un beau cliché) et
se sent prêt à lutter pour les défendre, à tuer s'il le faut, à mourir dans les
batailles comme martyr de sa noble cause ! Les « idées incarnées », voilà des
clichés vécus, «non-dits», «non entendus» et «non vus», installant des réflexes
redoutables.
Nos yeux sont victimes de
nos sélections et de nos tabous: nous voyons surtout ce qui nous plait et ce que
nous plaçons d'artificiel dans notre environnement culturel. Nous en parlons
avec beaucoup de clichés. Nous voyons des comportements incompréhensibles que
nous condamnons en oubliant que nous sommes, nous aussi, incompréhen- sibles
pour nos voisins. Pourquoi ? Nous ne savons pas nous-mêmes que nous obéissons à
des consignes que nous incarnons profondément comme si elles représentaient la
sagesse universelle et éternelle !
Voici quelques «idées
incarnées» courantes, causes pour lesquelles nous pensons: «Je suis prêt à
mourir... et donc à tuer».
- Milieu financier: «Seul
l'argent apporte joies, sécurités et pouvoirs...»
- Milieu religieux: «La
prière quotidienne, voilà la solution à tous nos problèmes»
- Milieu aristocratique: «Ne
nous mêlons pas aux roturiers pour ne pas perdre notre âme»
- Milieu hédoniste: «Si je me
donne pas de plaisir aujourd'hui, personne ne m'en donnera»
- Milieu chamanique: «Je peux
me désincarner et me réincarner dans un arbre...»
- Milieu occidental: «Le «
droit du sang» est seul à fonder nos identités individuelles
- Milieu africain et
asiatique: «Le « droit du sol» est seul à fonder nos identités
tribales
- Milieu mafieux: «Priorité à
la richesse de notre clan... tant tant pis pour la vie des
autres»
- Milieu surprotecteur: «Moi
seul puis assurer bonheur et richesse à ma communauté»
- Milieu proxénète: « Je
protège celles qui m'enrichissent... par tous les moyens»
- Milieu propriétaire:
«Accaparer mon domaine, c'est arracher une partie de moi-même»
- Milieu fonctionnaire:
«J'obéis aveuglément pour jouir un jour d'une retraite maximale»
- Milieu bouddhiste birman:
«La non violence est notre combat»
- Milieu artiste: «Je cherche
le minimum de signes pour le maximum d'effets»
- Milieu terroriste: «Ma
cause est sacrée, je dois donc tuer tous ceux qui la profanent»
- Milieu sectaire: «Mon
gourou est un saint: je suis son esclave heureux»
- Milieu athée: «Faut pas
rêver» !
- Milieu bénévole: «L'acte
gratuit m'est le plus cher»
Piège nous découvrons
d'abord les «idées incarnées» des autres avant de découvrir les nôtres
!
Il me reste à distinguer
avec précision les deux concepts
- - des
«hommes-clichés»
- - et des personnes habitées
par des «idées incarnées».
* L'homme-cliché imite
automatiquement les coutumes de son entourage public et obéit aux consignes des
auto- rités, mais il se défoule en privé par un comportement différent et prépare
des projets d'amélioration dans ses rêves... En attendant, il accepte son sort
comme une évidence morale («Il le faut, tout le monde se comporte ainsi,
c'est comme cela») et comme une sécurité («Si je me comporte autrement,
je perds ma place dans la société et me retrouve sans domicile
fixe»).
Mais cette résignation
frileuse le rend incapable d'éviter les groupes, professionnels, politiques ou
idéologiques, dans lesquels il risque de n'être qu'une marionnette d'un système
hiérarchique manipulateur.
Voilà donc la victime idéale
des exploiteurs, des tyrans et des charlatans !
* Les hommes-clichés ont le
réflexe grégaire. Ils aiment donc vivre en communauté sous la protection d'un
leader qu'ils croient «charismatique» (une nature artificielle) et se comportent
en «incarnations de leur Grande Cause publique» ! Adeptes parfaits et automates
rituels, ils sont les plus nombreux dans les sociétés fermées et tradition-
nelles, dans les armées, mais aussi dans beaucoup de partis politiques,
d'églises, de sectes et de clubs ...
Dans la société
industrielle, tous ceux, ouvriers, fonctionnaires... qui attendent les vacances
ou leur retraite pour vivre libres selon leur vocation profonde, se résignent à
vivre en stéréotypes vivants. Leurs «idées incarnées» sont principalement de
beaux rêves que l'allongement de la durée de vie leur permet de caresser...
C'est pire pour les
invalides, les pauvres et les chômeurs, condamnés au purgatoire de leur fonction
d'assistés. Souvent rejetés par leur société, ils seraient heureux de
fonctionner en «hommes-clichés» de citoyens ordinaires, valides, payant l'impôt,
logés, ouvriers, employés, artisans... !
Nous tous, «hommes-clichés»
ou non, pouvons donc suivre des «idées incarnées»...
*Les «hommes-clichés», les
«natures artificielles» et les «idées incarnées» deviennent plus rares dans les
sociétés actuelles, de plus en plus individualistes...
Le self-made-man, qui
n'imite pas son entourage et qui prend des risques vitaux, est l'antithèse de
l'homme-cliché.
Trait de génie de Ron Hubbard: dramatiser ses «idées
incarnées»
Tous les fondateurs de
partis et de sectes, d'utopies politiques ou scientifiques, ont tendance à créer
des fantasmes dans la population sous forme d'«idées incarnées», de «démocrates
ou de républicains», de «Hutus ou de Tutsis», d «enfants d'un peuple élu de
Dieu» ou encore, en Inde, d'«enfants d'intouchables», d'«habitants d'un cosmos à
conquérir » ...
Depuis des milliers
d'années, les événements - et les meneurs qui les interprètent- manipulent donc
leurs popula- tions à l'aide d'«idées incarnées» ! Mais le champion dans ce
domaine est le fondateur de la Scientologie. Ce Ron Hubbard a compris à
merveille la puissance de ses propres «idées incarnées» à inculquer dans
l'esprit de ses disciples et leurs capacités à transformer les adeptes selon un
programme précis, très rémunérateur...
Il a inventé le Thétan, «un
esprit, une âme, un être immatériel, un démon...» qui loge en nous et qui nous
handicape tant qu'il n'est pas maîtrisé et paralysé... Des milliers de thétans,
agglutinés dans notre corps, forment des amas malfaisants ! Une technique
sophistiquée permet de s'en débarrasser par exorcisme après des années de cours,
d'exercices, d'épreuves à l'électromètre... dont les protocoles progressifs,
payants, constituent le chef d'oeuvre de l'imagination du Grand Maître de la
science fiction.
Chaque scientologue passe
une dizaine d'années à parcourir les huit étapes de purification et de
clarification et dépense en moyenne des dizaines de milliers d'euros ! Sa
récompense finale: savoir que le dieu
Xénu a formaté notre monde il y a 4 quadrillons d'années et a lutté contre
les thétans à l'aide de bombes à hydrogène, savoir surtout qu'aujourd'hui grâce
à Ron Hubbard on devient un surhomme !
Le gourou lui-même raconte
avoir réussi à surmonter les thétans, obstacles à son émancipation et, alors, à
disposer de pouvoirs exceptionnels comme celui de devenir la cause de ce qu'il
lui arrive, en particulier de guérir toutes les maladies, de prévoir les
événements, de devenir invulnérable... !
J'ai discuté longtemps avec
un ami scientologue qui avait été recruté Rue du Sauvage à Mulhouse. Me sachant
très critique, il me vanta les merveilleuses réalisations que permet la méthode
Ron Hubbard, en particulier la possibilité de parler aux démons qui se trouvent
dans les jambes, dans les bras, dans le sexe...: «Je les soumets à un audit en
commençant il y a quatre quadrillons d'années, je procède comme les exorcistes
et les oblige à quitter mon corps ! Depuis ce temps là, je suis libre». Et il
ajouta qu'il a fidèlement appliqué les consignes sciento- logues «car si l'on
s'y prend mal avec un audit, on peut en mourir !»
Je n'ai pas réussi à
expliquer à cet ami ce qu'est une hallucination, à laquelle succombent la
plupart des personnes qui dramatisent leurs «idées incarnées». Nous avons
tendance à projeter en dehors sur le monde environnant nos peurs et nos espoirs,
donc aussi nos «idées reçues» et nos «idées incarnées», ce qui fabrique autour
de nous un monde d'artéfacts !
Le nomade rêve d'un paradis
irrigué et ombragé, l'esquimau d'un éden chaud et riche, le scientologue d'un
monde spirituel d'immortalité !
Ron Hubbard a instillé
–comme sous perfusion– ses «idées incarnées» dans le mental de ses affidés avec
son talent d'organisation obsessionnelle. Il faut aujourd'hui un dictionnaire
des termes de la scientoldgie pour en parler.
Bref, si vous cherchez à
comprendre comment devenir puissant et riche en inventant et en dramatisant des
«idées incarnées», lisez la littérature scientologue.
- Sont le
moins libres, les porteurs d' «idées incarnées»
conflictuelles:
- ils sont déterminés par
les menaces soit de glorification soit de diabolisation
J'ai assisté à ces drames
avant 1945: l'élite nazie se sentait l'«incarnation de la supérioritéraciale»
alors que les juifs, les noirs... étaient présentés comme «l'incarnation des
races, déclarées dégénérées». La nomenklatura hitlérienne accaparait honneurs et
richesses: les populations «dégénérées» par contre affrontaient les situations
de personnes indésirables, officiellement décimées, souvent martyres de
persécution ou de génocide !
Chaque groupe incarne une
idée, un idéal... Cela peut être une idéologie agressive et destructrice,
recruteuse de kamikazes, mais cela peut aussi être un idéal de solidarité
humanitaire, de dévouement caché (des milliards de mères sur le globe). Je pense
à la patience des chercheurs, inventeurs, écrivains, artistes, explorateurs, des
milliers d'associations de bénévoles. Je pense aussi au courage de tous ceux qui
luttent pour la paix et la démocratie ou pour une planète non polluée...
Dans les pays démocratiques,
des «idées incarnées» contradictoires vivent sans grands problèmes l'une à côté
de l'autre, sauf pendant les périodes électorales... Ce sont les crises
politiques ou sociales qui obligent chaque citoyen de révéler ses options,
surtout ses «idées incarnées» personnelles qu'il faut parfois du courage de
manifester en public. A noter: les hommes-clichés sont obligés de s'aligner en
masse sur les «idées incarnées» de leur entourage. En cas de modification de
régime, ils s'adaptent aux nouvelles théories... Héroïque est celui qui sort de
ses habitudes de suivisme et qui affrontent les nouveaux maîtres.
Cela vaut donc la peine de
scruter ce concept d'«idées incarnées». Le comprendre à temps, en dehors des
passions populaires, peut donner un sens à notre vie ou encore nous sauver la
vie.
«Il faut avoir de l'ambition
pour arriver à quelque chose dans la vie», c'est ce que mes parents m'ont
enseigné. Nous voici dans la polyvalence inévitable des clichés éducatifs.
L'ambition est saine: c'est son excès qui peut nous ruiner... ce qu'on ne
remarque souvent que trop tard ! Comprendre trop tard, voilà à quoi se
condamnent les «incarnés»... En effet on ne se rend jamais compte qu'on est
déterminé par une idée, incarnée par un groupe humain, parce que c'est un
phénomène social qui concerne parfois des millions de personnes sur plusieurs
géné- rations. Comment critiquer ce que font et disent des millions de
contemporains tout en menaçant ceux qui ne sont pas d'accord ?
On ne se rend surtout pas
compte qu'on est porteur d'idées incarnées, quand il s'agit d'appartenance
religieuse. L'idée de l'existence d'un «Etre Suprême» produit chez nous, petits
humains, l'idée d'être des «Enfants» de ce grand «Notre Père...» : nous nous
sentons des incarnations du «Créateur»... nous croyons être faits à l'«image de
Dieu». Nous allons jusqu'à proclamer que notre Messie Jésus est le «Fils» de
Dieu: il s'agit là d'une incarnation parfaite, d'une filiation. J'ai appris la
formule catholique du mystère: «et le Verbe s'est fait Chair»: voilà la version
mystique de «l'idée incarnée».
Voilà pourquoi la conversion
à une autre religion est dramatique. On ne change pas seulement de catégorie
administrative (chez les Grecs la religion est inscrite sur la carte
d'identité). Le «Chrétien» qui se convertit au Bouddhisme par exemple, croit
changer d'«être» ou de «nature»: il dit qu'il veut «être» bouddhiste...
A propos du mariage et de
l'ordination, j'ai signalé plus haut le fonctionnement d'un fantasme qui
consiste à prendre une fonction –de conjoint ou de prêtre- pour une nature, ce
qui dramatise les sacrements. Dans la conversion se produit le même malentendu.
On considère la religion comme une nature irréversible... alors qu'il s'agit
d'une fonction réversible comme la profession. On peut changer de religion et de
profession plusieurs fois dans la vie: c'est donc une fonction, plus précisément
une fonction réversible.
Mais tout est fait au niveau
des institutions, religieuses et politiques, pour cacher cette réalité par des
arguments mystiques, faisant appel à des traditions, à des sacrements rituels, à
des citations bibliques, à la fameuse «volonté de Dieu». Le Roi est concerné par
cette tactique, il se proclame Roi par la volonté de Dieu: il a prêté serment
sur le Livre Saint, il est une incarnation de l'idée de Nation... Le Chrétien,
désirant choisir une autre religion, se culpabilise donc de trahir le Christ, de
renier son baptême, etc. C'est qu'il se sent une incarnation de l'image du
Christ, du «Père au ciel» ...
Celui qui se croit Chrétien
«corps et âme», a l'impression d'être une personne polluée intérieurement par
une conversion à une autre religion... Il préfère parfois le martyre ou une vie
de prière dans un désert comme ermite ! On s'en prend donc aux corps pour régler
les conflits, parce que nos corps sont les sièges de nos incarnations. Comme
l'autodafé s'en prend aux écrits, ainsi la persécution s'en prend aux corps des
«hérétiques». C'est qu'une incarnation nous parait irréversible, étant assimilée
à une «nature», à un «être» permanent... Cette confusion nature/fonction est un
des grands pièges de la pensée. «L'idée d' incarnation» tombe donc dans ce
guet-apens: elle risque de présenter comme irréversible la «fonction» - religion
ou profession - de celui qui se croit «l'incarné d'un idéal, religieux ou
corporatiste». On oublie que seule «la nature humaine» est invariable de la
naissance à la mort et que nos fonctions sont nombreuses et
variables.
Les gourous ont tendance à
exagérer leur «idée incarnée» fondatrice. Je ne peux pas oublier l'image
folklorique de Gilbert Bourdin, au fond de la vallée du Verdon, qui s'est
déclaré «Messie Cosmo-Planétaire» en se couronnant en conséquence et en se
représentant dans une statue de plâtre de 33 mètres ! Son activité: chasser les
milliards de diables qui envahissent l'Europe de temps en temps...
Les femmes sont-elles le
siège d'«idées incarnées» différentes de celles des hommes ? Je ne me
hasarderais pas à trancher cette question qui dépasse mes compétences en
génétique: je risquerais de tomber dans des préjugés, issus de mon milieu
social, et tomberais dans le piège que je signale dans cette étude: l'influence
trompeuse des idées reçues !
A quoi reconnaître celui qui
se sent l'incarnation d'une idée ou d'un idéal ? Surtout à sa foi inébranlable
dans son système de pensée et de croyances et à son refus d'écouter ses
contradicteurs, à sa tentation de recourir à la violence contre ses «hérétiques»
! Le refus de «suspendre son jugement», comme disent les sceptiques, est une
rigidité psychologique, nécessaire à la conservation de nos «idées incarnées»...
Nos lois sur les «Droits de
l'homme» permettent ces obstinations et je m'en félicite: mais ces lois sont là
pour nous protéger de la violence terroriste des fanatismes, elles ne sont pas
là pour faire les choix à notre place ! Ces lois ne nous apprennent pas à
distinguer la «nature» de la «fonction», ni la croyance théorique de l'«idée
incarnée». Elles ne nous apprennent pas à distinguer la liberté fictive des
«hommes-clichés» de celle des non-conformistes, des self-made-men. de plus en
plus nombreux dans tous les pays, industrialisés ou non...
Conclusion générale:
les
stratégies de négociations à surveiller
Le plus grand danger de
pertes de repères dans le temps est celui des «idées incarnées». Je pense aux
prêtres, passéistes professionnels, qui «incarnent l'image qu'ils se font du
Christ oudes Saints». Ou bien je me souviens des Capucins par exemple, que j'ai
fréquentés pendant quatre ans dans leur Ecole de Mission, qui vivent la vie de
Saint François par simulation: bure, sandale et capuche...
J'ai été très impressionné
par les stigmatisés (réels ou mis en scène) qui saignent aux mains et aux pieds
chaque vendredi (le Padre Pio en Italie) et par ceux qui s'arrêtent de
s'alimenter, dont ma mère me parlait souvent comme de saints
miraculés!
Voilà le retour fantasmé et
déséquilibrant aux événements et aux modèles de vie du passé.
Il y a «idée incarnée»
chaque fois qu'une représentation mentale - idée, image, idole, modèle, idéal,
théorie, rêve, slogan...- nous engage corporellement et nous pousse à réagir
«corps et âme» aux événements.
En cas de conflit, la
personne opposée (la mère ou le prêtre par exemple) peut nous paraître
intouchable, «sacrée»! Or le sacré, voilà «l'idée incarnée» par excellence, la
plus génératrice de violences, qui produit la dramatisation: abnégation des
moines, héroïsme des martyrs... ou encore chantage, suicide ou meurtre... Dans
la communauté, chaque meurtre d'un membre est ressenti comme une profanation
d'un frère, co-incarné... et alors, dit-on, le sang appelle le sang
!
Bref, l'incarnation d'une
idée en une personne ou dans un groupe est sacrificielle et ne peut éviter de
faire des victimes ! Exemple: irrité par ses échecs, le leader charismatique,
Hitler, à défaut de pouvoir supprimer le nazisme, son «idée incarnée»
fondatrice, supprime des lots de «boucs émissaires», même s'il s'agit d'anciens
amis ! Champions dans cet art: les fondateurs de systèmes, religieux ou
politiques, et leurs comités secrets d'«inqui- sition» !
* L'origine de ce fantasme
de l'incarnation est une séquelle de notre animisme rémanent, de notre
mysticisme ou encore d'une cosmogonie, comme celle des cycles de réincarnations.
Dans l'Inde Hindoue, les singes de New Dehli sont devenus agressifs et
envahissants; mais il n'est pas possible d'en tuer parce qu'ils «incarnent»,
avec Hanuman, le singe-dieu qui symbolise la force.
* Pour l'athée ou le
sceptique, l'«idée incarnée» représente une figure de style, une métaphore pour
dire «évoca- tion», «rappel», «mythe», «idéologie» ou «théologie»... N'étant pas
psychanalyste, je laisse aux spécialistes le soin de poser des diagnostics dans
chaque cas... Fantasme ? Hystérie ? Mimétisme victimaire? Schizophrénie ?
Défoulement ?...
* Mais dans le vécu, tout se
passe, avec une «idée incarnée», comme si nous nous sentions vraiment possédés
par un esprit - au sens où l'entendent les exorcistes - comme si nous ne
pouvions pas résister aux ordres de notre «occupant intérieur». Pour le
philosophe grec Empédocle, l'amour et la haine (nos attractions et nos
répulsions) sont les deux «occupants intérieurs», sources permanentes de
conflits d'incompatibilité, que nous appellerions ici «le choc des idées
incarnées».
Mais ne dites pas à un
candidat au martyre qu'il est victime de fantasmes; il risque de réagir
violemment et croira que vous le traitez de fou. Le kamikaze se mobilise
généreusement pour faire triompher sa cause sacrée et dans ce sens il mérite
notre respect. Ce sont les recruteurs et formateurs de futurs suicidaires, qui
installent en eux l'idée qu'ils incarnent l'«esprit du terrorisme pour faire
justice» et qui portent une terrible responsabilité: ils risquent un jour d'être
jugés par un tribunal pour incitation au meurtre !
La statuaire se situe dans
cette problématique des fantasmes d'investissement ou de possession: la pierre
sculptée du général de Gaulle est une technique artistique destinée à «incarner»
ainsi publiquement l'idée de la «Grandeur de la France». Quand l'«idée incarnée»
correspondante n'est plus acceptée publiquement, la statue est violemment
renversée: la gloire de Staline a subi ce sort tout comme sellé de Saddam
Hussein...
Pour comprendre le
fonctionnement des «idées incarnées», il est utile d'observer les rites des
castes en Inde ou dans l'ancienne Amérique du Sud: les Brahmanes se sentent
faits – pourrait-on dire - d'une autre farine que les intouchables. L'hérédité
de ces qualités, ressenties comme congénitales, est une indication en faveur du
fantasme d'«idées ou de qualités, incarnées de naissance».
C'est que toute nouvelle
«incarnation d'une idée» (le savant français, Matthieu Ricard, devenu bouddhiste
et prêchant la compassion) installe de nouveaux réflexes, de nouvelles coutumes,
donc de nouveaux rites, une nouvelle alimentation et une autre vision du monde... donc de nouvelles personnalités. Les sectes par exemple visent à créer ainsi
«un homme nouveau» par le dressage rituel et la manipulation mentale: ce sont
des usines d'incarnations en série...
L'élimination par les
flammes des «possédés par le diable» et des «sorcières» s'inscrit dans la même
pulsion sacrificielle que la peine de mort et la guerre en général: faire
disparaître «les corps qui incarnent les idées incompatibles avec les nôtres»
(pauvre Jeanne d'Arc !): présence des «esprits du mal», d'une «caste impure»,
commerce sexuel avec des démons, survie menaçante des assassins, menace de
victoire d'une armée agressive ...
Inspirés par nos «idées
incarnées» traditionnelles, quand nous sommes agressés, nous raisonnons avec les
réflexes de nos corps et ceux de nos adversaires: nous faisons parler les poings
puis les armes. C'est la loi du «ou bien toi ou bien moi» ! Notre racisme, notre
sexisme et nos tentations esclavagistes naissent de ces mêmes réflexes violents
de mépris à l'égard de ceux qui incarnent des idées ou des images étrangères ou
incompatibles avec nos représentations.
Passer d'une idole à une
autre est traumatisant...
J'ai rencontré un
déprogrammateur américain d'adeptes de sectes: son astuce, très efficace,
consiste à se faire accompagner d'un ancien adepte de le la secte en question
mais qu'il présente comme une ami de longue date. Ce mensonge, indispensable
dit-il, montre que l'on ne peut neutraliser une manipulation que par une
contre-manipu- lation. Ainsi un adepte qui a intériorisé les croyances
scientologues par une série de stages et d'épreuves au détecteur de stress, va
être déprogrammé par une autre série de rencontres et de discussions avec un ex
! Sa première croyance va être «désincarnée» et fera place dans la douleur à une
nouvelle «incarnation».
Myiuki, ancienne mooniste
japonaise, m'a raconté comment elle avait été déprogrammée par un pasteur
protestant qui l'avait invitée dans une annexe d'un temple. Il lui a fallu huit
jours de discussions serrées avant d'admettre enfin que Moon l'avait trompée
tout comme elle avait été dressée à tromper les clients qui lui achetaient des
bibelots «pour une bonne oeuvre» ! Depuis sa reconversion, elle aide les avocats
de Tokyo, qui accompagnent les ex-moonistes intentant des procès contre Moon.
Ses confidences m'ont aidé à comprendre comment s'incarne un idéal dans une
personne et comme c'est douloureux d'arracher cette attache.
Même dilemme quand nous
voulons rééduquer, corriger ou punir des personnes. C'est aussi difficile,
toutes pro- portions gardées, que pour les gendarmes de désincarcérer un accidenté
de la route, prisonnier des tôles ! C'est que nous n'acceptons pas n'importe
quelle «idée incarnée» pour notre âme et pourtant les gourous arrivent à nous y
convertir.
Deux manières de négocier
- Pour éviter d'être
hypnotisés par l'un des milliers de maîtres à penser, actuellement sur le marché
de la spiritua- lité, religieuse, politique ou des partis pris scientifiques, nous
avons besoin de quelques repères fiables comme les trois leviers d'influence: le
retour déséquilibrant au passé, le recentrage équilibrant sur l'ego, l'élan
déséquili- brant vers l'avenir... Impératif: rester debout quoi qu'il arrive
!
- Pour résister aux mirages
des scènes pieuses, d'événements inexplicables (les miracles), aux mythes de
pureté/ impureté ou d'honneur/déshonneur, il est utile d'avoir le réflexe de la
distinction entre «nature» et «fonction» (ou entre «être» et «faire»), mais
surtout entre «nature irréversible» et «nature artificielle et hiérarchique des
titres prestigieux» ! Attention surtout aux «idées mystiques d'incarnation» qui
nous branchent sur un kaléidoscope de belles illusions ou qui ravivent nos
pulsions manichéennes...
- A cet effet, recourir
autant que possible aux phrases modales (répondant à la question: comment cela
se passe? comment faire ?): cela nous évite d'être éblouis par les «essences
éternelles», par les «natures artificielles» ou par les «êtres extraordinaires».
C'est ainsi que je pose la question: «Comment fonctionne un cliché ?» au lieu de
me demander «Qu'est-ce qu'un cliché ?» ou encore «Comment fonctionne la liberté
?», non pas «Qu'est-ce que la liberté ?».
Attention: les verbes modaux
peuvent aussi nous tromper et nous manipuler (voir le storytelling, l'«art
d'inventer des histoires et de formater les esprits»...)
- Bref, pour éviter de
devenir un homme-cliché de la grande foule, il est indispensable de tenir
éveillée la voix de note ego, menacée par les promesses et les chantages des
surprotecteurs (dont les commerçants et les publicitaires sont actuellement les
plus efficaces grâce à la puissance des médias électroniques).
- La dangereuse idée
incarnée comporte des graduations tout comme la chaleur des batailles, de la
colère ou de l'enthousiasme des combattants. Voici deux cas
extrêmes.
* La dame, chargée de
représenter en 2007 le buste de Marianne pour la mairie d'un village alsacien,
Eckbolsheim, explique que son oeuvre doit «incarner» l'idéal républicain
Français de la femme d'abord, puis de la Liberté, de l'Egalité et de la
Fraternité. Voilà une incarnation professionnelle, on pourrait dire «exécutée à
froid». C'est une évocation non conflictuelle: je signale ce manque de fièvre
par le degré normal de 37 °.
* Les organisateurs de
l'attentat qui a coûté la vie de plus de cent personnes lors du retour de
Benazir Bhutto au Pakistan en octobre 2007 partaient d'une «idée incarnée» de
l'opposition terroriste au régime à un degré porté à l'incandescence meurtrière.
Je signale cette haute fièvre par le degré critique de plus de 42°, accompagné
de délires violents...
Entre ces deux températures
37 et 42, se situe une infinie gamme de comportements comme les meurtres rituels
dans le Mexique ancien ou, à l'inverse, les politiques natalistes...
- Deux
stratégies extrêmes sont donc particulièrement
- à surveiller dans le règlement de
nos conflits...
- Dans la guerre des
clichés, nous négocions avec des idées et des mots: c'est la voie vers une
civilisation de type démocratique et laïque, qui prévoit le cas exceptionnel de
légitime défense. Les pouvoirs se soucient de tous, mais surtout des faibles... Chacun se sent en sécurité, connaissant ses droits et ses devoirs. Personne
ne se sent discriminé. Lors des conflits, règne la règle des «Droits de
l'homme», celle de l'ONU pour les pays... Même si aucun pays, classé
démocratique, ne réalise totalement ses règles théoriques, la «démocratie» reste
préférable aux systèmes charismatiques, tribaux, théocratiques ou totalitaires
par sa capacité à modérer les conflits sociaux et politiques, en particulier
entre Religions et Etats... ou même à les éviter.
- Mais dans les duels et les
croisades des «idées incarnées de revanche» (je pense aux drames du Moyen
Orient) nous négocions avec des chefs de territoires sacrés et donc aussi avec
les corps d'amis et d'ennemis: le recours aux armes offensives est inévitable !
Les pouvoirs se soucient principalement des plus forts, des plus menaçants. Et
cela, c'est la voie ouverte aux discriminations ethniques, avec un génocide en
perspective et des tyrans aux gouvernements... C'est la voie vers la barbarie,
quelle que soit par ailleurs la générosité des combattants !
* Mais personne n'est
responsable de ses violences meurtrières. Responsables sont les «idées
incarnées» en jeu dans les têtes des acteurs, délinquants, criminels ou fous, et
celles-ci ne relèvent d'aucun tribunal. D'où l'évan- gélique «Pardonnez-leur car
ils ne savent pas ce qu'ils font !». Nos tribunaux tirent donc souvent à côté de
leur cible, ne sanctionnant pas les incitateurs clandestins d'«idées incarnées
poussant au meurtre», sauf quand ils arrêtent des meneurs qui appellent
publiquement à la violence ou au terrorisme.
Conclusion générale de cette
étude sur nos «idées reçues» et nos «idées incarnées: négocier avec des mots ou
avec des corps «that is the question» !
Voilà comment on raisonne avec les corps...
Voici pour finir un
témoignage expert qui résume toutes mes conclusions (voir les DNA). Il émane
d'un psychiatre Ruwandais, qui vit en Suisse, Naason Munyandamutsa. Il signale
d'abord que bien avant les massacres des Tutsis en 1994, il y a eu absence de
justice après les tueries de 1959 et autres... « La radio des mille collines
accusait les Tutsis de tous les maux... ». Voici comment il interprète le
génocide de 1994:
«La déshumanisation de
l'autre permet de le tuer sans état d'âme. Du moment où on massacre des gens
dans une église, tout devient possible. Quand une société n'a plus de tabou, la
conscience s'éteint».
Puis il constate que dans
les pays démocratiques, les institutions ont eu le temps de se construire pour
faire, face à la dynamique d'exclusion et de bouc émissaire. La violence peut
être gérée, canalisée...
Et que propose-t-il pour
retrouver la stabilité ? Il essaie de former de petits groupes au Rwanda: il
s'agit de revoir le passé, de quitter la langue de bois, de chercher les vraies
raisons de la pauvreté et de sortir de la passivité.
Ma conclusion: la
«déshumanisation de l'autre», voilà notre tentation universelle ! Voilà le
résultat d'une série de clichés infâmants ... et surtout d'« dées d'incarnées»
dans la «bonne race» ou dans la «mauvaise» ! On voit où peuvent mener les
campagnes politiques de dénigrement d'une catégorie d'humains «dégénérés»,
d'hommes- clichés honnis, dont on diabolise la «nature» en leur attribuant une
«fonction» malveillante...
Au Ruwanda on a raisonné,
non seulement avec des idées, mais surtout avec des corps !
Roland Huckel, 19 juin
2008
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