La manipulation mentale

Les idées incarnées

par Roland Huckel - 19 juin 2008

L'idée collective qui nous dirige à notre insu...

Trait de génie de Ron Hubbard: dramatiser ses «idées incarnées»

Sont le moins libres, les porteurs d' «idées incarnées» conflictuelles: ils sont déterminés par les menaces soit de glorification soit de diabolisation

Conclusion générale:

L'idée incarnée: une force ? un piège ?

L'idée collective qui nous dirige à notre insu...

Nos yeux voient autant d'individus différents que de séries d'individus tous semblables. Ne pas oublier alors qu'une fois incluses dans une série homogène, les personnes n'ont plus la même psychologie qu'isolées: elles se sentent investies par la fonction collective, elles se comportent en incarnant la mission de la tribu. Les manifestants grévistes se sentent obligés de hurler leur colère... les policiers et les soldats se donnent un air cynique... les pèlerins en procession se montrent heureux de chanter leurs cantiques...

Actuellement, Septembre 2007 en Birmanie, les bonzes en robes oranges défilent par milliers dans les rues de Rangoun pour protester contre les mesures de vie chère, et cela au mépris des dangers de répression par la junte militaire au pouvoir. Ils incarnent ainsi la résistance au régime en place.

En groupe nous jouons le rôle de notre catégorie: nous ne montrons pas notre nature individuelle mais la mission de notre collectivité. Nous risquons donc de jouer une tragi-comédie permanente dans le théâtre de notre rue... Bref, en foule éparse ou en groupe organisé, nous devenons des incarnations involontaires d'idées et d'idéaux, dont nous crions les slogans mais que nous ne pourrions pas formuler explicitement... Et nous vivons dans au moins trois tribus, localisées dans la famille, la profession et les loisirs.

Le bonheur de vivre en communauté peut un jour se muer en danger. Quand notre groupe est attaqué et subit des revers, nous sommes collectivement mais aussi individuellement victimes de la défaite. C'est ce qui nous est arrivé en Alsace-Moselle durant la dernière guerre par l'annexion de notre province par les nazis: j'ai raconté plus haut l'aventure de mon incorporation de force ... Nous étions censés «incarner les idées du nazisme» à nos risques et périls alors qu'elles nous écoeuraient. Cela m'a fait comprendre que des situations peuvent se présenter qui ne nous laissent pas de liberté de choix. Un aviateur auquel j'ai expliqué ce dilemme, m'a donné la comparaison suivante: il arrive à un avion de se retrouver dans une énorme flux d'air descendant et de chuter rapidement jusqu'à la rencontre d'une masse d'air stable ! «Il faut alors comprendre qu'il n'y a rien à faire qu'à subir: réagir nous met en danger !».

Mais qu'est-ce qu'une «idée incarnée» ? Pensons aux contribuables français, un groupe de plusieurs millions de personnes: chacun essaie de s'en tirer aux moindres frais, si possible en trichant sur les déclarations de revenus ou sur d'autres paramètres fiscaux. C'est devenu un sport national de ruser avec les impôts. Les motivations sont diverses: «L'Etat est injuste... Mentir au fisc n'est donc pas une faute, c'est une tactique d'autodéfense .. Chaque contribuable essaie de frauder: si je ne le fais pas, je serais le crétin de service...». Le Français incarne de cette façon l'idée d'un Etat exploiteur. «L'idée incarnée est celle d'un Etat immoral» – d'un Léviathan – qu'il est juste de tromper.

Alors que l'«idée reçue» finit en cliché, mental et verbal, et reste au niveau des discussions conflictuelles entre individus, l'«idée incarnée» est une représentation qui dirige toutes nos actions et toutes nos pensées à l'intérieur de notre groupe. Cette idée collective qui nous habite mobilise chacun de nous et nous donne l'illusion de vivre le quotidien comme «normal » alors que nous vivons selon un impératif particulier, historique et géographique, inspiré d'une théorie, d'une idéologie, d'un idéal profane ou d'un dogme religieux.

L'idée est «incarnée», c'est-à-dire elle est vécue sans être formulée explicitement. Cette image ou cette théorie fait tellement corps avec nous que, face aux prosélytes qui veulent nous convertir à un autre système de vie, nous sommes prêts à lutter et même à mourir pour la cause qui nous habite.

Pour comprendre les cultures différentes de la nôtre – celles des tribus que nous appelons «primitives», «animis- tes» ou «superstitieuses» par exemple – il y a d'abord à tenir compte de nos propres «idées incarnées» d'euro- péens ou d'occidentaux. Il nous est difficile d'accepter que nos idées ne soient pas des vérités universelles, valables pour les six milliards d'humains actuels. Mais nous ignorons que les populations, que nous qualifions d'«idolâtres», ont la même difficulté d'accepter notre vision du monde occidentale comme «valable universelle- ment»: d'où nos pulsions humanitaires, sectaires, missionnaires ou colonisatrices...

Pourquoi ? Chacun tient à ses «idées incarnées» comme à la prunelle de ses yeux (voilà un beau cliché) et se sent prêt à lutter pour les défendre, à tuer s'il le faut, à mourir dans les batailles comme martyr de sa noble cause ! Les « idées incarnées », voilà des clichés vécus, «non-dits», «non entendus» et «non vus», installant des réflexes redoutables.

Nos yeux sont victimes de nos sélections et de nos tabous: nous voyons surtout ce qui nous plait et ce que nous plaçons d'artificiel dans notre environnement culturel. Nous en parlons avec beaucoup de clichés. Nous voyons des comportements incompréhensibles que nous condamnons en oubliant que nous sommes, nous aussi, incompréhen- sibles pour nos voisins. Pourquoi ? Nous ne savons pas nous-mêmes que nous obéissons à des consignes que nous incarnons profondément comme si elles représentaient la sagesse universelle et éternelle !

Voici quelques «idées incarnées» courantes, causes pour lesquelles nous pensons: «Je suis prêt à mourir... et donc à tuer».

  • Milieu financier: «Seul l'argent apporte joies, sécurités et pouvoirs...»
  • Milieu religieux: «La prière quotidienne, voilà la solution à tous nos problèmes»
  • Milieu aristocratique: «Ne nous mêlons pas aux roturiers pour ne pas perdre notre âme»
  • Milieu hédoniste: «Si je me donne pas de plaisir aujourd'hui, personne ne m'en donnera»
  • Milieu chamanique: «Je peux me désincarner et me réincarner dans un arbre...»
  • Milieu occidental: «Le « droit du sang» est seul à fonder nos identités individuelles
  • Milieu africain et asiatique: «Le « droit du sol» est seul à fonder nos identités tribales
  • Milieu mafieux: «Priorité à la richesse de notre clan... tant tant pis pour la vie des autres»
  • Milieu surprotecteur: «Moi seul puis assurer bonheur et richesse à ma communauté»
  • Milieu proxénète: « Je protège celles qui m'enrichissent... par tous les moyens»
  • Milieu propriétaire: «Accaparer mon domaine, c'est arracher une partie de moi-même»
  • Milieu fonctionnaire: «J'obéis aveuglément pour jouir un jour d'une retraite maximale»
  • Milieu bouddhiste birman: «La non violence est notre combat»
  • Milieu artiste: «Je cherche le minimum de signes pour le maximum d'effets»
  • Milieu terroriste: «Ma cause est sacrée, je dois donc tuer tous ceux qui la profanent»
  • Milieu sectaire: «Mon gourou est un saint: je suis son esclave heureux»
  • Milieu athée: «Faut pas rêver» !
  • Milieu bénévole: «L'acte gratuit m'est le plus cher»

Piège nous découvrons d'abord les «idées incarnées» des autres avant de découvrir les nôtres !

Il me reste à distinguer avec précision les deux concepts

- des «hommes-clichés»
- et des personnes habitées par des «idées incarnées».

* L'homme-cliché imite automatiquement les coutumes de son entourage public et obéit aux consignes des auto- rités, mais il se défoule en privé par un comportement différent et prépare des projets d'amélioration dans ses rêves... En attendant, il accepte son sort comme une évidence morale («Il le faut, tout le monde se comporte ainsi, c'est comme cela») et comme une sécurité («Si je me comporte autrement, je perds ma place dans la société et me retrouve sans domicile fixe»).

Mais cette résignation frileuse le rend incapable d'éviter les groupes, professionnels, politiques ou idéologiques, dans lesquels il risque de n'être qu'une marionnette d'un système hiérarchique manipulateur.

Voilà donc la victime idéale des exploiteurs, des tyrans et des charlatans !

* Les hommes-clichés ont le réflexe grégaire. Ils aiment donc vivre en communauté sous la protection d'un leader qu'ils croient «charismatique» (une nature artificielle) et se comportent en «incarnations de leur Grande Cause publique» ! Adeptes parfaits et automates rituels, ils sont les plus nombreux dans les sociétés fermées et tradition- nelles, dans les armées, mais aussi dans beaucoup de partis politiques, d'églises, de sectes et de clubs ...

Dans la société industrielle, tous ceux, ouvriers, fonctionnaires... qui attendent les vacances ou leur retraite pour vivre libres selon leur vocation profonde, se résignent à vivre en stéréotypes vivants. Leurs «idées incarnées» sont principalement de beaux rêves que l'allongement de la durée de vie leur permet de caresser...

C'est pire pour les invalides, les pauvres et les chômeurs, condamnés au purgatoire de leur fonction d'assistés. Souvent rejetés par leur société, ils seraient heureux de fonctionner en «hommes-clichés» de citoyens ordinaires, valides, payant l'impôt, logés, ouvriers, employés, artisans... !

Nous tous, «hommes-clichés» ou non, pouvons donc suivre des «idées incarnées»...

*Les «hommes-clichés», les «natures artificielles» et les «idées incarnées» deviennent plus rares dans les sociétés actuelles, de plus en plus individualistes...

Le self-made-man, qui n'imite pas son entourage et qui prend des risques vitaux, est l'antithèse de l'homme-cliché.

Trait de génie de Ron Hubbard: dramatiser ses «idées incarnées»

Tous les fondateurs de partis et de sectes, d'utopies politiques ou scientifiques, ont tendance à créer des fantasmes dans la population sous forme d'«idées incarnées», de «démocrates ou de républicains», de «Hutus ou de Tutsis», d «enfants d'un peuple élu de Dieu» ou encore, en Inde, d'«enfants d'intouchables», d'«habitants d'un cosmos à conquérir » ...

Depuis des milliers d'années, les événements - et les meneurs qui les interprètent- manipulent donc leurs popula- tions à l'aide d'«idées incarnées» ! Mais le champion dans ce domaine est le fondateur de la Scientologie. Ce Ron Hubbard a compris à merveille la puissance de ses propres «idées incarnées» à inculquer dans l'esprit de ses disciples et leurs capacités à transformer les adeptes selon un programme précis, très rémunérateur...

Il a inventé le Thétan, «un esprit, une âme, un être immatériel, un démon...» qui loge en nous et qui nous handicape tant qu'il n'est pas maîtrisé et paralysé... Des milliers de thétans, agglutinés dans notre corps, forment des amas malfaisants ! Une technique sophistiquée permet de s'en débarrasser par exorcisme après des années de cours, d'exercices, d'épreuves à l'électromètre... dont les protocoles progressifs, payants, constituent le chef d'oeuvre de l'imagination du Grand Maître de la science fiction.

Chaque scientologue passe une dizaine d'années à parcourir les huit étapes de purification et de clarification et dépense en moyenne des dizaines de milliers d'euros ! Sa récompense finale: savoir que le dieu Xénu a formaté notre monde il y a 4 quadrillons d'années et a lutté contre les thétans à l'aide de bombes à hydrogène, savoir surtout qu'aujourd'hui grâce à Ron Hubbard on devient un surhomme !

Le gourou lui-même raconte avoir réussi à surmonter les thétans, obstacles à son émancipation et, alors, à disposer de pouvoirs exceptionnels comme celui de devenir la cause de ce qu'il lui arrive, en particulier de guérir toutes les maladies, de prévoir les événements, de devenir invulnérable... !

J'ai discuté longtemps avec un ami scientologue qui avait été recruté Rue du Sauvage à Mulhouse. Me sachant très critique, il me vanta les merveilleuses réalisations que permet la méthode Ron Hubbard, en particulier la possibilité de parler aux démons qui se trouvent dans les jambes, dans les bras, dans le sexe...: «Je les soumets à un audit en commençant il y a quatre quadrillons d'années, je procède comme les exorcistes et les oblige à quitter mon corps ! Depuis ce temps là, je suis libre». Et il ajouta qu'il a fidèlement appliqué les consignes sciento- logues «car si l'on s'y prend mal avec un audit, on peut en mourir !»

Je n'ai pas réussi à expliquer à cet ami ce qu'est une hallucination, à laquelle succombent la plupart des personnes qui dramatisent leurs «idées incarnées». Nous avons tendance à projeter en dehors sur le monde environnant nos peurs et nos espoirs, donc aussi nos «idées reçues» et nos «idées incarnées», ce qui fabrique autour de nous un monde d'artéfacts !

Le nomade rêve d'un paradis irrigué et ombragé, l'esquimau d'un éden chaud et riche, le scientologue d'un monde spirituel d'immortalité !

Ron Hubbard a instillé –comme sous perfusion– ses «idées incarnées» dans le mental de ses affidés avec son talent d'organisation obsessionnelle. Il faut aujourd'hui un dictionnaire des termes de la scientoldgie pour en parler.

Bref, si vous cherchez à comprendre comment devenir puissant et riche en inventant et en dramatisant des «idées incarnées», lisez la littérature scientologue.

Sont le moins libres, les porteurs d' «idées incarnées» conflictuelles:
ils sont déterminés par les menaces soit de glorification soit de diabolisation

J'ai assisté à ces drames avant 1945: l'élite nazie se sentait l'«incarnation de la supérioritéraciale» alors que les juifs, les noirs... étaient présentés comme «l'incarnation des races, déclarées dégénérées». La nomenklatura hitlérienne accaparait honneurs et richesses: les populations «dégénérées» par contre affrontaient les situations de personnes indésirables, officiellement décimées, souvent martyres de persécution ou de génocide !

Chaque groupe incarne une idée, un idéal... Cela peut être une idéologie agressive et destructrice, recruteuse de kamikazes, mais cela peut aussi être un idéal de solidarité humanitaire, de dévouement caché (des milliards de mères sur le globe). Je pense à la patience des chercheurs, inventeurs, écrivains, artistes, explorateurs, des milliers d'associations de bénévoles. Je pense aussi au courage de tous ceux qui luttent pour la paix et la démocratie ou pour une planète non polluée...

Dans les pays démocratiques, des «idées incarnées» contradictoires vivent sans grands problèmes l'une à côté de l'autre, sauf pendant les périodes électorales... Ce sont les crises politiques ou sociales qui obligent chaque citoyen de révéler ses options, surtout ses «idées incarnées» personnelles qu'il faut parfois du courage de manifester en public. A noter: les hommes-clichés sont obligés de s'aligner en masse sur les «idées incarnées» de leur entourage. En cas de modification de régime, ils s'adaptent aux nouvelles théories... Héroïque est celui qui sort de ses habitudes de suivisme et qui affrontent les nouveaux maîtres.

Cela vaut donc la peine de scruter ce concept d'«idées incarnées». Le comprendre à temps, en dehors des passions populaires, peut donner un sens à notre vie ou encore nous sauver la vie.

«Il faut avoir de l'ambition pour arriver à quelque chose dans la vie», c'est ce que mes parents m'ont enseigné. Nous voici dans la polyvalence inévitable des clichés éducatifs. L'ambition est saine: c'est son excès qui peut nous ruiner... ce qu'on ne remarque souvent que trop tard ! Comprendre trop tard, voilà à quoi se condamnent les «incarnés»... En effet on ne se rend jamais compte qu'on est déterminé par une idée, incarnée par un groupe humain, parce que c'est un phénomène social qui concerne parfois des millions de personnes sur plusieurs géné- rations. Comment critiquer ce que font et disent des millions de contemporains tout en menaçant ceux qui ne sont pas d'accord ?

On ne se rend surtout pas compte qu'on est porteur d'idées incarnées, quand il s'agit d'appartenance religieuse. L'idée de l'existence d'un «Etre Suprême» produit chez nous, petits humains, l'idée d'être des «Enfants» de ce grand «Notre Père...» : nous nous sentons des incarnations du «Créateur»... nous croyons être faits à l'«image de Dieu». Nous allons jusqu'à proclamer que notre Messie Jésus est le «Fils» de Dieu: il s'agit là d'une incarnation parfaite, d'une filiation. J'ai appris la formule catholique du mystère: «et le Verbe s'est fait Chair»: voilà la version mystique de «l'idée incarnée».

Voilà pourquoi la conversion à une autre religion est dramatique. On ne change pas seulement de catégorie administrative (chez les Grecs la religion est inscrite sur la carte d'identité). Le «Chrétien» qui se convertit au Bouddhisme par exemple, croit changer d'«être» ou de «nature»: il dit qu'il veut «être» bouddhiste...

A propos du mariage et de l'ordination, j'ai signalé plus haut le fonctionnement d'un fantasme qui consiste à prendre une fonction –de conjoint ou de prêtre- pour une nature, ce qui dramatise les sacrements. Dans la conversion se produit le même malentendu. On considère la religion comme une nature irréversible... alors qu'il s'agit d'une fonction réversible comme la profession. On peut changer de religion et de profession plusieurs fois dans la vie: c'est donc une fonction, plus précisément une fonction réversible.

Mais tout est fait au niveau des institutions, religieuses et politiques, pour cacher cette réalité par des arguments mystiques, faisant appel à des traditions, à des sacrements rituels, à des citations bibliques, à la fameuse «volonté de Dieu». Le Roi est concerné par cette tactique, il se proclame Roi par la volonté de Dieu: il a prêté serment sur le Livre Saint, il est une incarnation de l'idée de Nation... Le Chrétien, désirant choisir une autre religion, se culpabilise donc de trahir le Christ, de renier son baptême, etc. C'est qu'il se sent une incarnation de l'image du Christ, du «Père au ciel» ...

Celui qui se croit Chrétien «corps et âme», a l'impression d'être une personne polluée intérieurement par une conversion à une autre religion... Il préfère parfois le martyre ou une vie de prière dans un désert comme ermite ! On s'en prend donc aux corps pour régler les conflits, parce que nos corps sont les sièges de nos incarnations. Comme l'autodafé s'en prend aux écrits, ainsi la persécution s'en prend aux corps des «hérétiques». C'est qu'une incarnation nous parait irréversible, étant assimilée à une «nature», à un «être» permanent... Cette confusion nature/fonction est un des grands pièges de la pensée. «L'idée d' incarnation» tombe donc dans ce guet-apens: elle risque de présenter comme irréversible la «fonction» - religion ou profession - de celui qui se croit «l'incarné d'un idéal, religieux ou corporatiste». On oublie que seule «la nature humaine» est invariable de la naissance à la mort et que nos fonctions sont nombreuses et variables.

Les gourous ont tendance à exagérer leur «idée incarnée» fondatrice. Je ne peux pas oublier l'image folklorique de Gilbert Bourdin, au fond de la vallée du Verdon, qui s'est déclaré «Messie Cosmo-Planétaire» en se couronnant en conséquence et en se représentant dans une statue de plâtre de 33 mètres ! Son activité: chasser les milliards de diables qui envahissent l'Europe de temps en temps...

Les femmes sont-elles le siège d'«idées incarnées» différentes de celles des hommes ? Je ne me hasarderais pas à trancher cette question qui dépasse mes compétences en génétique: je risquerais de tomber dans des préjugés, issus de mon milieu social, et tomberais dans le piège que je signale dans cette étude: l'influence trompeuse des idées reçues !

A quoi reconnaître celui qui se sent l'incarnation d'une idée ou d'un idéal ? Surtout à sa foi inébranlable dans son système de pensée et de croyances et à son refus d'écouter ses contradicteurs, à sa tentation de recourir à la violence contre ses «hérétiques» ! Le refus de «suspendre son jugement», comme disent les sceptiques, est une rigidité psychologique, nécessaire à la conservation de nos «idées incarnées»...

Nos lois sur les «Droits de l'homme» permettent ces obstinations et je m'en félicite: mais ces lois sont là pour nous protéger de la violence terroriste des fanatismes, elles ne sont pas là pour faire les choix à notre place ! Ces lois ne nous apprennent pas à distinguer la «nature» de la «fonction», ni la croyance théorique de l'«idée incarnée». Elles ne nous apprennent pas à distinguer la liberté fictive des «hommes-clichés» de celle des non-conformistes, des self-made-men. de plus en plus nombreux dans tous les pays, industrialisés ou non...

Conclusion générale:

les stratégies de négociations à surveiller

Le plus grand danger de pertes de repères dans le temps est celui des «idées incarnées». Je pense aux prêtres, passéistes professionnels, qui «incarnent l'image qu'ils se font du Christ oudes Saints». Ou bien je me souviens des Capucins par exemple, que j'ai fréquentés pendant quatre ans dans leur Ecole de Mission, qui vivent la vie de Saint François par simulation: bure, sandale et capuche...

J'ai été très impressionné par les stigmatisés (réels ou mis en scène) qui saignent aux mains et aux pieds chaque vendredi (le Padre Pio en Italie) et par ceux qui s'arrêtent de s'alimenter, dont ma mère me parlait souvent comme de saints miraculés!

Voilà le retour fantasmé et déséquilibrant aux événements et aux modèles de vie du passé.

Il y a «idée incarnée» chaque fois qu'une représentation mentale - idée, image, idole, modèle, idéal, théorie, rêve, slogan...- nous engage corporellement et nous pousse à réagir «corps et âme» aux événements.

En cas de conflit, la personne opposée (la mère ou le prêtre par exemple) peut nous paraître intouchable, «sacrée»! Or le sacré, voilà «l'idée incarnée» par excellence, la plus génératrice de violences, qui produit la dramatisation: abnégation des moines, héroïsme des martyrs... ou encore chantage, suicide ou meurtre... Dans la communauté, chaque meurtre d'un membre est ressenti comme une profanation d'un frère, co-incarné... et alors, dit-on, le sang appelle le sang !

Bref, l'incarnation d'une idée en une personne ou dans un groupe est sacrificielle et ne peut éviter de faire des victimes ! Exemple: irrité par ses échecs, le leader charismatique, Hitler, à défaut de pouvoir supprimer le nazisme, son «idée incarnée» fondatrice, supprime des lots de «boucs émissaires», même s'il s'agit d'anciens amis ! Champions dans cet art: les fondateurs de systèmes, religieux ou politiques, et leurs comités secrets d'«inqui- sition» !

* L'origine de ce fantasme de l'incarnation est une séquelle de notre animisme rémanent, de notre mysticisme ou encore d'une cosmogonie, comme celle des cycles de réincarnations. Dans l'Inde Hindoue, les singes de New Dehli sont devenus agressifs et envahissants; mais il n'est pas possible d'en tuer parce qu'ils «incarnent», avec Hanuman, le singe-dieu qui symbolise la force.

* Pour l'athée ou le sceptique, l'«idée incarnée» représente une figure de style, une métaphore pour dire «évoca- tion», «rappel», «mythe», «idéologie» ou «théologie»... N'étant pas psychanalyste, je laisse aux spécialistes le soin de poser des diagnostics dans chaque cas... Fantasme ? Hystérie ? Mimétisme victimaire? Schizophrénie ? Défoulement ?...

* Mais dans le vécu, tout se passe, avec une «idée incarnée», comme si nous nous sentions vraiment possédés par un esprit - au sens où l'entendent les exorcistes - comme si nous ne pouvions pas résister aux ordres de notre «occupant intérieur». Pour le philosophe grec Empédocle, l'amour et la haine (nos attractions et nos répulsions) sont les deux «occupants intérieurs», sources permanentes de conflits d'incompatibilité, que nous appellerions ici «le choc des idées incarnées».

Mais ne dites pas à un candidat au martyre qu'il est victime de fantasmes; il risque de réagir violemment et croira que vous le traitez de fou. Le kamikaze se mobilise généreusement pour faire triompher sa cause sacrée et dans ce sens il mérite notre respect. Ce sont les recruteurs et formateurs de futurs suicidaires, qui installent en eux l'idée qu'ils incarnent l'«esprit du terrorisme pour faire justice» et qui portent une terrible responsabilité: ils risquent un jour d'être jugés par un tribunal pour incitation au meurtre !

La statuaire se situe dans cette problématique des fantasmes d'investissement ou de possession: la pierre sculptée du général de Gaulle est une technique artistique destinée à «incarner» ainsi publiquement l'idée de la «Grandeur de la France». Quand l'«idée incarnée» correspondante n'est plus acceptée publiquement, la statue est violemment renversée: la gloire de Staline a subi ce sort tout comme sellé de Saddam Hussein...

Pour comprendre le fonctionnement des «idées incarnées», il est utile d'observer les rites des castes en Inde ou dans l'ancienne Amérique du Sud: les Brahmanes se sentent faits – pourrait-on dire - d'une autre farine que les intouchables. L'hérédité de ces qualités, ressenties comme congénitales, est une indication en faveur du fantasme d'«idées ou de qualités, incarnées de naissance».

C'est que toute nouvelle «incarnation d'une idée» (le savant français, Matthieu Ricard, devenu bouddhiste et prêchant la compassion) installe de nouveaux réflexes, de nouvelles coutumes, donc de nouveaux rites, une nouvelle alimentation et une autre vision du monde... donc de nouvelles personnalités. Les sectes par exemple visent à créer ainsi «un homme nouveau» par le dressage rituel et la manipulation mentale: ce sont des usines d'incarnations en série...

L'élimination par les flammes des «possédés par le diable» et des «sorcières» s'inscrit dans la même pulsion sacrificielle que la peine de mort et la guerre en général: faire disparaître «les corps qui incarnent les idées incompatibles avec les nôtres» (pauvre Jeanne d'Arc !): présence des «esprits du mal», d'une «caste impure», commerce sexuel avec des démons, survie menaçante des assassins, menace de victoire d'une armée agressive ...

Inspirés par nos «idées incarnées» traditionnelles, quand nous sommes agressés, nous raisonnons avec les réflexes de nos corps et ceux de nos adversaires: nous faisons parler les poings puis les armes. C'est la loi du «ou bien toi ou bien moi» ! Notre racisme, notre sexisme et nos tentations esclavagistes naissent de ces mêmes réflexes violents de mépris à l'égard de ceux qui incarnent des idées ou des images étrangères ou incompatibles avec nos représentations.

Passer d'une idole à une autre est traumatisant...

J'ai rencontré un déprogrammateur américain d'adeptes de sectes: son astuce, très efficace, consiste à se faire accompagner d'un ancien adepte de le la secte en question mais qu'il présente comme une ami de longue date. Ce mensonge, indispensable dit-il, montre que l'on ne peut neutraliser une manipulation que par une contre-manipu- lation. Ainsi un adepte qui a intériorisé les croyances scientologues par une série de stages et d'épreuves au détecteur de stress, va être déprogrammé par une autre série de rencontres et de discussions avec un ex ! Sa première croyance va être «désincarnée» et fera place dans la douleur à une nouvelle «incarnation».

Myiuki, ancienne mooniste japonaise, m'a raconté comment elle avait été déprogrammée par un pasteur protestant qui l'avait invitée dans une annexe d'un temple. Il lui a fallu huit jours de discussions serrées avant d'admettre enfin que Moon l'avait trompée tout comme elle avait été dressée à tromper les clients qui lui achetaient des bibelots «pour une bonne oeuvre» ! Depuis sa reconversion, elle aide les avocats de Tokyo, qui accompagnent les ex-moonistes intentant des procès contre Moon. Ses confidences m'ont aidé à comprendre comment s'incarne un idéal dans une personne et comme c'est douloureux d'arracher cette attache.

Même dilemme quand nous voulons rééduquer, corriger ou punir des personnes. C'est aussi difficile, toutes pro- portions gardées, que pour les gendarmes de désincarcérer un accidenté de la route, prisonnier des tôles ! C'est que nous n'acceptons pas n'importe quelle «idée incarnée» pour notre âme et pourtant les gourous arrivent à nous y convertir.

Deux manières de négocier

- Pour éviter d'être hypnotisés par l'un des milliers de maîtres à penser, actuellement sur le marché de la spiritua- lité, religieuse, politique ou des partis pris scientifiques, nous avons besoin de quelques repères fiables comme les trois leviers d'influence: le retour déséquilibrant au passé, le recentrage équilibrant sur l'ego, l'élan déséquili- brant vers l'avenir... Impératif: rester debout quoi qu'il arrive !

- Pour résister aux mirages des scènes pieuses, d'événements inexplicables (les miracles), aux mythes de pureté/ impureté ou d'honneur/déshonneur, il est utile d'avoir le réflexe de la distinction entre «nature» et «fonction» (ou entre «être» et «faire»), mais surtout entre «nature irréversible» et «nature artificielle et hiérarchique des titres prestigieux» ! Attention surtout aux «idées mystiques d'incarnation» qui nous branchent sur un kaléidoscope de belles illusions ou qui ravivent nos pulsions manichéennes...

- A cet effet, recourir autant que possible aux phrases modales (répondant à la question: comment cela se passe? comment faire ?): cela nous évite d'être éblouis par les «essences éternelles», par les «natures artificielles» ou par les «êtres extraordinaires». C'est ainsi que je pose la question: «Comment fonctionne un cliché ?» au lieu de me demander «Qu'est-ce qu'un cliché ?» ou encore «Comment fonctionne la liberté ?», non pas «Qu'est-ce que la liberté ?».

Attention: les verbes modaux peuvent aussi nous tromper et nous manipuler (voir le storytelling, l'«art d'inventer des histoires et de formater les esprits»...)

- Bref, pour éviter de devenir un homme-cliché de la grande foule, il est indispensable de tenir éveillée la voix de note ego, menacée par les promesses et les chantages des surprotecteurs (dont les commerçants et les publicitaires sont actuellement les plus efficaces grâce à la puissance des médias électroniques).

- La dangereuse idée incarnée comporte des graduations tout comme la chaleur des batailles, de la colère ou de l'enthousiasme des combattants. Voici deux cas extrêmes.

* La dame, chargée de représenter en 2007 le buste de Marianne pour la mairie d'un village alsacien, Eckbolsheim, explique que son oeuvre doit «incarner» l'idéal républicain Français de la femme d'abord, puis de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité. Voilà une incarnation professionnelle, on pourrait dire «exécutée à froid». C'est une évocation non conflictuelle: je signale ce manque de fièvre par le degré normal de 37 °.

* Les organisateurs de l'attentat qui a coûté la vie de plus de cent personnes lors du retour de Benazir Bhutto au Pakistan en octobre 2007 partaient d'une «idée incarnée» de l'opposition terroriste au régime à un degré porté à l'incandescence meurtrière. Je signale cette haute fièvre par le degré critique de plus de 42°, accompagné de délires violents...

Entre ces deux températures 37 et 42, se situe une infinie gamme de comportements comme les meurtres rituels dans le Mexique ancien ou, à l'inverse, les politiques natalistes...

Deux stratégies extrêmes sont donc particulièrement
à surveiller dans le règlement de nos conflits...

- Dans la guerre des clichés, nous négocions avec des idées et des mots: c'est la voie vers une civilisation de type démocratique et laïque, qui prévoit le cas exceptionnel de légitime défense. Les pouvoirs se soucient de tous, mais surtout des faibles... Chacun se sent en sécurité, connaissant ses droits et ses devoirs. Personne ne se sent discriminé. Lors des conflits, règne la règle des «Droits de l'homme», celle de l'ONU pour les pays... Même si aucun pays, classé démocratique, ne réalise totalement ses règles théoriques, la «démocratie» reste préférable aux systèmes charismatiques, tribaux, théocratiques ou totalitaires par sa capacité à modérer les conflits sociaux et politiques, en particulier entre Religions et Etats... ou même à les éviter.

- Mais dans les duels et les croisades des «idées incarnées de revanche» (je pense aux drames du Moyen Orient) nous négocions avec des chefs de territoires sacrés et donc aussi avec les corps d'amis et d'ennemis: le recours aux armes offensives est inévitable ! Les pouvoirs se soucient principalement des plus forts, des plus menaçants. Et cela, c'est la voie ouverte aux discriminations ethniques, avec un génocide en perspective et des tyrans aux gouvernements... C'est la voie vers la barbarie, quelle que soit par ailleurs la générosité des combattants !

* Mais personne n'est responsable de ses violences meurtrières. Responsables sont les «idées incarnées» en jeu dans les têtes des acteurs, délinquants, criminels ou fous, et celles-ci ne relèvent d'aucun tribunal. D'où l'évan- gélique «Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font !». Nos tribunaux tirent donc souvent à côté de leur cible, ne sanctionnant pas les incitateurs clandestins d'«idées incarnées poussant au meurtre», sauf quand ils arrêtent des meneurs qui appellent publiquement à la violence ou au terrorisme.

Conclusion générale de cette étude sur nos «idées reçues» et nos «idées incarnées: négocier avec des mots ou avec des corps «that is the question» !

Voilà comment on raisonne avec les corps...

Voici pour finir un témoignage expert qui résume toutes mes conclusions (voir les DNA). Il émane d'un psychiatre Ruwandais, qui vit en Suisse, Naason Munyandamutsa. Il signale d'abord que bien avant les massacres des Tutsis en 1994, il y a eu absence de justice après les tueries de 1959 et autres... « La radio des mille collines accusait les Tutsis de tous les maux... ». Voici comment il interprète le génocide de 1994:

«La déshumanisation de l'autre permet de le tuer sans état d'âme. Du moment où on massacre des gens dans une église, tout devient possible. Quand une société n'a plus de tabou, la conscience s'éteint».

Puis il constate que dans les pays démocratiques, les institutions ont eu le temps de se construire pour faire, face à la dynamique d'exclusion et de bouc émissaire. La violence peut être gérée, canalisée...

Et que propose-t-il pour retrouver la stabilité ? Il essaie de former de petits groupes au Rwanda: il s'agit de revoir le passé, de quitter la langue de bois, de chercher les vraies raisons de la pauvreté et de sortir de la passivité.

Ma conclusion: la «déshumanisation de l'autre», voilà notre tentation universelle ! Voilà le résultat d'une série de clichés infâmants ... et surtout d'« dées d'incarnées» dans la «bonne race» ou dans la «mauvaise» ! On voit où peuvent mener les campagnes politiques de dénigrement d'une catégorie d'humains «dégénérés», d'hommes- clichés honnis, dont on diabolise la «nature» en leur attribuant une «fonction» malveillante...

Au Ruwanda on a raisonné, non seulement avec des idées, mais surtout avec des corps !

 

Roland Huckel, 19 juin 2008

 

Index des textes de Roland Huckel sur le site anti-scientologie