Le plus dur commence «après» la secte
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- La
Liberté,
29 mai 2006 - Patrice Favre
- [Texte
intégral]
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Témoignage ·
Une ancienne participante de
l'équipe à Jean-Michel décrit son difficile retour à la vie normale. La
souffrance des «sortants de sectes» est méconnue. La vigilance, elle, doit
rester de mise.
«Jean-Michel et son équipe». Dans les années 70, cette
secte avait fait parler d'elle en Suisse romande. Elle refait surface
aujourd'hui dans le témoignage d'une ancienne adepte qui y a cru pendant
dix-sept ans, jusqu'en 1992. Un témoignage important, car il montre bien que le
plus difficile, dans une secte, n'est pas d'en sortir, mais de se reconstuire,
de reprendre goût à la vie.
Isabelle Camara a 16 ans quand elle est séduite par
l'accueil chaleureux d'une «communauté» du Jura vaudois. Elle-même vit mal le
divorce de ses parents, elle a soif d'idéal et elle se sent si bien avec ses
nouveaux amis: elle adhère au groupe en 1975, à dix-huit ans. Itinéraire
sectaire classique.
Trente livres par jour
Le fondateur, Jean-Michel Cravanzola, est un Français
arrivé en Suisse romande dans les années 60. Il se convertit à Lausanne, dans
une Eglise évangélique. Désormais la Bible lui sert de guide, et il se sent
appelé à sauver les paumés, les drogués. Il se finance en envoyant les adeptes
vendre ses livres dans toute la Suisse et bientôt à l'étranger : 30 par jour,
sinon les reproches pleuvent.
Condamné en 1979 pour «escroquerie à la
charité», Cravanzola se réfugie en France. A nouveau poursuivi, il part en
Floride, toujours financé par la «dîme» de 20% qu'il prélève sur les activités
de ses disciples. Il les dirige par téléphone et par «confessions»
interposées.
Cette vie, Iabelle Camara la raconte avec simplicité, décrivant
l'amabilité de façade des adeptes et la violence cachée qui s'exerce contre les
membres ou, pire encore, contre les enfants de la secte. Histoires banales,
hélas.
Après 1990, le petit empire Cravanzola s'écroule
: les chefs qu'il a
laissés en Europe ne veulent plus payer, les enfants devenus adolescents ne
veulent plus obéir, les communautés se dispersent. Isabelle revient auprès de
son ex-mari à Genève. Elle a 35 ans, des dettes, pas de formation achevée. Le
retour à la vie normale va être dur, très dur.
«Ce n'est pas parce qu'ils
quittent une secte que la secte les quitte», disent les professionnels du centre
Georges Devereux, de Paris, avec qui a travaillé Isabelle Camara. Devenue
assistante sociale, elle a en effet analysé son expérience et celle de plusieurs
ex-adeptes, dans le cadre d'un travail de diplôme présenté à Genève. C'est la
base du livre qu'elle publie aujourd'hui.
Sept jours sur sept
La secte blesse en profondeur. Pendant des années, elle
occupe toutes les pensées du disciple, sept jours sur sept, lui imposant une vie
intense, sans cesse tendue vers l'objectif à atteindre : se sauver soi-même et
sauver le monde. Quand il prend conscience d'avoir été trompé, le choc est
terrible. Si tout n'était qu'illusion, comment croire encore à quelque chose
?
Comment avoir confiance en soi-même, à ses propres choix ? Comment croire en
Dieu, puisque le gourou parlait en Son nom ? Isabelle Camara dit les dépressions,
le drame aussi d'une normalité sans idéal.
Une soif d'idéal
Car celui qui tombe dans une secte n'est pas
nécessairement le «pauvre type fragile». Il peut avoir une personnalité forte,
qui a soif d'absolu. Se retrouver dans un appartement de banlieue ne lui suffit
pas : «J'étais comme tout le monde alors que j'avais donné tant d'années pour une
cause que j'avais crue noble, et cela me déprimait».
Isabelle a pu se
reconstruire en donnant sens à ce qu'elle a vécu. Ses questions sur le sens de
l'existence, le besoin de se sentir vivante et solidaire avec les autres. Elle a
retrouvé cela dans son nouveau métier, et dans le réseau qu'elle a mis sur pied
pour «sortants de sectes».
«Elles font des dégâts»
Elle donne de nombreux conseils aux familles et aux
thérapeutes. Elle met aussi en garde : si les sectes ne sont plus à la mode,
d'autres «offres de développement personnel» les ont remplacées. Et certaines
«font de gros dégâts».
Isabelle Camara, «Les sectes - Sortir... et après
?» (Editions Cabédita 127 p)
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