La main scientologue sur l'Europe

 À chaque session du Conseil de l'Europe, à Strasbourg,
les scientologues s'invitent.
 
Par François Fischetti
Charlie Hebdo - numéro hors-série - mai 2004
[Texte intégral]
 Sous couvert de lutte pour les droits de l'homme, les scientologues parviennent à
convaincre de nombreux parlementaires de signer des textes en leur faveur 
 
On a espionné leur manège
 
Pour les trouver, pas difficile: il suffit de traîner au bar des parlementaires. Ils sont quatre, toujours les mêmes. La dame aux cheveux blancs qui fume clope sur clope, le bellâtre en chemise turquoise, le grand chauve respectable et le jeune loup en costard. On les confondrait facilement avec des attachés parle- mentaires, et il faut vraiment se pencher pour découvrir leur simple badge «visiteur».
 
Le premier jour, ils ne décollent pas du bar. Feuillettent l'annuaire des parlementaires et prennent des rendez-vous. Juste un verre avec quelques députés.
 
Ils connaissent tous les recoins, tous les bureaux. Forcément, à chaque session du Conseil de l'Europe ils sont là, quatre fois par an, et depuis des années.
 
De mémoire de parlementaire, on n'a jamais vu lobbystes plus assidus. Ils inondent les casiers de leurs brochures, et, un jour, ils ont même filé le livre de Ron Hubbard à tous les élus européens.
 
Alerte ! Le jeune loup prend rascenseur. Petite filature... Je le retrouve au sixième étage... qui fait ses photocopies ! Les couloirs sont accessibles, la plupart des bureaux sont ouverts, et vides le plus souvent. Les scientologues peuvent piquer tous les dossiers qu'ils veulent.
 Après Brejnev, Ron Hubbard
 
Ça défile à la table des lobbystes. Je les vois discuter avec un septuagénaire. C'est le Russe Sergueï Kovalev, ancien dissident soviétique, passé par le goulag pour son combat en faveur des droits de l'Homme, et représentant de l'Union des forces de droite à la Douma.
 
Une heure plus tard, je retrouve la troupe au bureau de la «Commission des droits de l'Homme». Le Russe est tout excité. Il veut sans tarder organiser un colloque sur la psychiatrie. Évidemment, les internements abusifs, ça lui rappelle des souvenirs. Quant à Ron Hubbard, il ne connaît pas. Faut dire que la secte s'est présentée au nom d'un de ses cache-sexe, le Comité des citoyens pour les droits de l'Homme. On devine la manœuvre. Ils vont proposer leurs propres «experts» pour vendre la Dianétique en remplacement de la psychiatrie officielle. Et les opposants aux sectes (Français en tête) vont encore devoir ramer pour convaincre les parlementaires du risque de manipulation.
 La tenaille des bigots
 
J'ai fait le calcul : dans tous les textes pilotés par la Scientologie (voir ci-dessous), la moitié des signataires sont originaires de pays nordiques (Danemark, Angleterre, Pays-Bas...), et l'autre moitié de pays de l'Est, genre Azerbaïdjan, Slovaquie ou Roumanie ... (le Conseil de l'Europe, à ne pas confondre avec le Parlement européen à Bruxelles, compte quarante-cinq États, qui ne sont pas forcément membres de l'Union européenne).
 
Les pays du Nord se justifient par une tradition de tolérance par principe. Admettons. À l'Est, c'est différent. Certains ont souffert de véritables persécutions et défendent en toute candeur la liberté religieuse. D'autres, plus hypocrites, ont une conception sélective de la «liberté» puisqu'ils la brandissent pour défendre le droit d'idolâtrer et d'enrichir le premier timbré venu, alors qu'ils jettent leurs opposants politiques en prison.
 
Si on se  contente d'observer ce qui se passe en France, le concept de danger ssectaire est relativement admis par l'opinion. Mais il n'en va pas de même dès qu'on franchit les frontières ... et il suffit même d'un voyage à Strasbourg pour déchanter. C'est bien simple : prise en tenaille entre le Nord et l'Est, la laïcité ne survit que dans trois bastions, la France, la Belgique et l'Allemagne. Et le jour où le combat anti­sectes sera abandonné dans ces pays, il ne restera plus grand monde pour le poursuivre.
Quelques succès du lobby sectaire au Conseil de l'Europe
 
Par François Fischetti
Charlie Hebdo - numéro hors-série - mai 2004
[Texte intégral]
 
Février 2000: Résolution qui impose à l'Arménie et à l'Azerbaïdjan de reconnaître les Témoins de Jéhovah comme religion.
 
Avril 2001: Déclaration signée par un groupe de parlementaires dénonçant les menaces pesant sur la liberté religieuse en France.
 
Mai 2002: Recommandation qui condamne le traitement médical des enfants hyperactifs, autre cheval de bataille de la Scientologie.
 
Septembre 2002 : Résolution qui «invite instamment les autorités arméniennes à enregistrer les Témoins de Jéhovah comme organisation religieuse».
 
Novembre 2002: Résolution qui «invite le gouvernement français à revoir la loi About-Picard contre les sectes» (voir: Le juge et le gourou).
 
Janvier 2003:  Déclaration vantant les mérites de Narconon, la pseudo­méthode scientologue de lutte contre la toxicomanie
ÉTATS-UNIS, SANCTUAIRE POUR LES SECTES
 
Interview de Dave Touretsky, spécialiste de la Scientologie aux États-Unis
 
Par François Fischetti
Charlie Hebdo - numéro hors-série - mai 2004
[Texte intégral]
 
La Scientologie joue-t­elle un rôle politique aux États-Unis ?
 
Oui, car elle essaie de rallier de nombreux politiciens à sa cause. Elle a son propre représentant au Congrès, Sonny Bona. Avec Moon, c'est la secte la plus active politiquement.
 
Comment s'y prend-elle concrètement ?
 
La Scientologie agit principalement à travers ses groupes paravents comme le Comité des citoyens pour les droits de l'Homme. Celui-ci organise des conférences sur des sujets très variés, dans tous les États.
 
Quels sont ses principaux chevaux de bataillen ?
 
La Scientologie s'est battue contre l'utilisation de la Ritaline pour les enfants hyperactifs. Elle a aussi fait du lobbying contre l'Institut national de la santé mentale. Elle a encore milité contre une loi qui oblige les assurances à accorder le même type de remboursement aux soins psychiatriques qu'à tout autre type de soin. D'autre part, il y avait une loi au Texas qui interdisait aux médecins d'avoir des relations sexuelles avec leurs patients. Eh bien, la Scientologie s'est battue contre cette loi.
 
Comment George Bush se comporte-t-il sur la question des sectes ?
 
Il a récemment pris une initiative qui permettait au gouvernement de financer des églises ayant des services sociaux. Les gens ont eu peur que cela finance aussi les sectes. Alors, pour s'en défendre, Bush a dénigré la Scientologie. Lui-même ne semble pas avoir de liens avec les sectes, mais, dans son administration, certaines personnes sont proches de Moon. C'est d'ailleurs aussi le cas de son père.
 
Y a-t-il des citoyens qui sont prêts à militer pour une loi contre les sectes aux États-Unis ?
 
La liberté religieuse est prise très au sérieux chez nous. Aucun Américain ne voudrait voir interdire un groupe. Par contre, nous voudrions que les sectes soient davantage punies quand elles commettent des actes illégaux. Par exemple, beaucoup de gens aimeraient que la Scientologie soit condamnée pour sa responsabilité dans la mort de Lisa McPherson [une adepte mystérieusement morte en 1995 dans la ville scientologue de Clearwater : elle était sous- alimentée, déshydratée, et son corps présentait des traces de contusion et des morsures de cafards. L'enquéte est toujours en cours].