Scientologie au cœur de l'Etat suisse

L'«appui» scientologue au coeur de l'Etat

ENQUÊTE EXCLUSIVE par Bruno Giussani
L'Hebdo, 13 mai 1993
[Texte intégral]

Tenu en haute estime par les scientologues. Invité par les moonistes. Militant d'extrême droite. Il travaille aujourd'hui pour les services suisses de renseignement. Qui est Jean-François Mayer ?

La liste des «appuis potentiels»

C'est une sortie imprimante sur papier continu. Une liste de noms auxquels sont attribués des points. Titre: «Target defence». Date : 10  mai 1988. Au chapitre «Académiciens» on trouve un dénommé «JF Mayer», avec trois points.

La liste émane de l'Eglise de scientologie. Des fichiers de ce type sont tenus constamment à jour dans chaque section nationale et transmis périodiquement à Los Angeles, à la centrale mondiale du «Bureau pourles affaires spéciales» (OSA - Office Special Affairs). Sorte de police politique interne, ce Bureau est chargé de la lutte contre les «suppressifs», ces «personnes antisociales» qui s'en prennent à l'Eglise. En langage scientologue, les «target defence» deviennent en français des «appuis potentiels», en d'autres termes des relais d'opinion à actionner en cas d'attaque contre la secte.

Selon les instructions qu'a laissées avant sa mort le fondateur de la scientologie, Lafayette Ron Hubbard, le Bureau fait dans «la manipulation, la diffamation, le mensonge» et le noyautage de centres de pouvoir. Il donne aussi dans les relations publiques. «Au fil des ans et des contacts, l'Eglise s' est forgé un solide réseau d'alliés dans les milieux les plus divers, affirme Serge Faubert, auteur d'un livre récent (1) sur la secte, des alliés qui sont tout sauf scientologues. C'est là le gage de leur efficacité.»

Ces «amis», l'Église les répertorie justement sur les listes des «appuis potentiels», qui «constituent en quelque sorte, ajoute Faubert, le carnet mondain de la secte».

Que fait «JF Mayer, 3 points» dans ce fichier ?

Docteur en histoire, Jean-Fran-çois Mayer est un jeune (36 ans) Fribourgeois souriant et extrêmement cordial, au langage mesuré et percutant à la fois. Il occupe depuis le 1 mars 1991 un bureau au premier étage d'un immeuble en béton au Wildhainweg, derrière la gare de Berne. C'est là qu'est installé l'Office central de la défense (OCD), l'état-major spécialisé du Conseil fédéral, chargé d'«élaborer les bases de la politique de sécurité» de la Suisse.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l'OCD s'était occupé de la «défense spirituelle» du pays. «Aujourd'hui, nous parlons plutôt information et prévention», dit le chef de presse de l'OCD, Felix Christ, ex-pasteur protestant qui rêve de rebaptiser le bureau «Office fédéral pour le désarmement idéologique et l'hygiène mentale», pour que cela «colle mieux à notre activité».

Jean-François Mayer : «chasseur» de sectes / photo : Ueli Hiltpold

Parmi les vingt-cinq fonctionnaires de l'Office (physiciens, juristes, économistes, sociologues, psychologues, aucun militaire), l'historien Jean-Fran-çois Mayer occupe une place particulière. II rédige notamment une lettre confidentielle sur la situation internationale («Zur Lage» ). Surtout, il est secrétaire général de la Conférence de situation, organisme qui regroupe les représentants des services de renseignement des départements fédéraux et «fournit au gouvernement les bases nécessaires à l'appréciation de la situation au niveau stratégique».

Tous les participants à la Conférence, y compris son secrétaire, ont accès aux secrets d'Etat. L'importance du poste légitime quelques questions sur ce personnage à la carrière étrange. Car la biographie de Jean-François Mayer est tout sauf ennuyeuse. C'est d'abord l'histoire d'un jeune qui erre à la recherche frénétique d'un enracinement spirituel, et frappe successivement aux portes de l'Opus Dei, de l'Eglise catholique latine, des Quakers, des traditionalistes lefebvriens, de l'Eglise orthodoxe, de l'Eglise du Christ, de l'Eglise luthérienne conservatrice, de quelques traditions mortes, pour réintégrer enfin l'orthodoxie, quelques années plus tard, non sans avoir, dit-il, «ressenti passagèrement la tentation du fondamentalisme biblique».

C'est l'histoire, ensuite, d'un étudiant à l'Université de Lyon 111, qui prépare sa thèse de doctorat (il la soutiendra le 25 juin 1984) et développe parallèlement une activité politique d'extrême droite, comme animateur du groupuscule «Horizons européens» et diffuseur local («quelques exemplaires») de la revue «Défense de l'Occident», dans laquelle furent publiés les premiers écrits révisionnistes. Puis, et jusqu'à des temps récents, comme correspondant suisse de la revue «Politica Hermetica», consacrée aux rapports de l'ésotérisme avec la politique, où écrivent de nombreux militants de la droite radicale.

C'est l'histoire, enfin, d'un «chasseur de sectes», titre de son autobiographie (2). Jusqu'à son entrée à l'OCD en 1991 (sur concours), Jean-François Mayer s'est occupé de nouvelles religions et de sectes. Jeune chercheur pour le compte, entre autres, du Fonds national suisse, il est entré dans le supermarché des croyances avec une approche qui «repose, écrit-il, sur un mélange de sympathie et de distance critique». Il a croisé des dizaines de gourous et des milliers d'adeptes, il lui est «arrivé d'avoir des coups de coeur en rendant visite à tel ou tel groupe».

Il a écrit des ouvrages fort controversés, qui se signalent par leur retenue («le mieux sera d'éviter des jugements hâtifs») et par leur tonalité a-critique. Ce qui lui a valu notamment d'être tenu en haute estime par les scientologues et de figurer parmi leurs «appuis potentiels».

Il a surtout fréquenté certains groupes d'un peu trop près. Comme l'Eglise de l'Unification. Entre 1983 et 1985, il participe à cinq déplacements à l'invitation des disciples du révérend Moon, pour des assemblées ou des séminaires en Allemagne, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis, dont la première réunion francophone de CAUSA, le bras farouchement anticommuniste de l'Eglise de l'Unification.

Il donne aussi des exposés. «Tout cela est vrai. Certes, tous mes frais ont été payés, mais il n'a jamais été question pour moi d'accepter des honoraires», se défend aujourd'hui l'historien reconverti dans le renseignement. Mais repensant au premier de ces voyages moonistes, Mayer reconnaît «qu'il a contribué à changer [sa] manière de voir le monde».

(1) «Une secte au eceur de la République», de Serge Faubert. Calmann-Lévy, 1993, 251 p.

(2) «Confessions d'un chasseur de sectes», de Jean-François Mayer. CeI f; 1990, 155 p.

L'HEBDO - 13 MAI 1993

«Un chercheur honnête écoute tous les sons de cloche»

- Jean-François Mayer, comment expliquez-vous votre présence sur cette liste ?

- La Scientologie française l'a probablement établie en essayant de repérer des personnes qui, notamment dans le cadre de la recherche, émettent des jugements nuancés sur le phénomène des sectes. Un groupe qui se trouve souvent au centre de controverses peut avoir le sentiment qu'il y a là des gens susceptibles de mieux le comprendre. Un chercheur honnête va bien sûr écouter tous les sons de cloche. Mais cette démarche nuancée paraît déjà au groupe infiniment plus souhaitable que celle de polémiques unilatérales.

- Les scientologues vous tiennent en haute estime : ils vous attribuent trois points.

- J'en suis ravi. Car j'imagine que ces points se réfèrent à l'audience supposée de la personne plus qu'à son degré de sympathie pour l'Église de scientologie.

- Quel est votre rapport avec l'Église de scientologie ?

- Je ne suis pas membre ni sympathisant, et je ne l'ai jamais été. Personnellement je suis chrétien orthodoxe pratiquant, et je ne vois pas de compatibilité possible entre mes convictions et celles des scientologues.

- Quel jugement portez-vous sur ce groupe ? Votre approche relève de la retenue scientifique ...

- Dans mes analyses universitaires je privilégie une approche «neutre». Mais dans des articles de caractère plus engagé, je me suis permis d'exprimer des critiques plus pointues.

- Croyez-vous que les rapports que vous entretenez avec les scientologues sont compatibles avec votre fonction à l'Office central de la défense ?

- Je n'entretiens aucun type de rapport avec les scientologues. Ce n'est pas moi qui ai demandé à figurer sur leur liste ! Je reçois de temps à autre du courrier ou des téléphones du chargé des relations publiques de l'Eglise, mais tout rapport que j'ai pu entretenir avec des sectes l'a été pour les besoins de la recherche. La question ne se pose donc pas vraiment.

- N'avez-vous jamais subi des pressions ou reçu des demandes ?

- Je me demande bien comment un groupe pourrait exercer des pressions sur moi. J'ai pour principe de jouer cartes sur table, je ne peux donc pas être soumis à des pressions. J'ai toujours refusé les propositions financières ou autres émanant de ces groupes.

- Vous avez toutefois voyagé aux frais de l'Eglise de l'Unification. (La secte Moon)

- Je ne l'ai jamais caché. Comme bien d'autres, j'avais accepté dans les années 80 des invitations à des séminaires organisés parles moonistes, jugeant cela utile pour mes recherches. J'ai été défrayé mais je n'ai perçu aucun honoraire. Depuis quelques années je n'ai plus accepté d'invitations. Et de toute façon, je n'ai jamais reçu un franc de la part des scientologues.

- Vous avez un passé politique plutôt marqué à droite.

- J'ai effectivement eu des expériences politiques dans des milieux marqués, à la fin des années 70; je ne les regrette pas. Entretemps, mon approche a pas mal changé. Je ne me reconnais à l'heure actuelle en aucune idéologie politique. Quant à ma collaboration à des revues, je vous dirai la chose suivante : je suis un homme libre, j'écris ce que je veux où je le veux, je ne demande de permission à personne. Je n'ai pas de comptes à rendre à qui que ce soit.

- Vous occupez toutefois une place assez sensible à l'OCD.

- Oui, mais le problème se pose uniquement si j'écris un article relatif au travail que je fais à l'OCD, auquel cas je le soumettrais immédiatement à mes supérieurs.

- Les avez-vous informés que votre nom figure sur la liste des scientologues ?

J'en ai parlé à mon chef de section. Quant à la direction, je vais le faire avant la publication de cet entretien.

Propos recueillis par Bruno Giussani

JEAN-FRANCOIS MAYER - UN EXPERT SUISSE INCOMPÉTENT
 
Par Roland Huckel
 
En septembre 1998 le département Fédéral de Justice et Police a commandé un rapport sur la scientologie et la Sécurité de l'Etat à un groupe d'experts parmi lesquels l'historien Jean-François Mayer.
 
Malgré une prétention scientifique Jean-François Mayer n'a contacté à ce jour aucune association suisse romande de lutte contre les dérives sectaires et a répondu au président de l'ADFI- suisse qu'il n'avait pas le temps de lire les volumes concernant les règles internes de la scientologie, (une dizaine de volumes, chacun d'environ 500 pages). Une documentation que l'association se proposait de mettre à sa disposition.
 
D'autre part, Jean-François Mayer a signifié au président de l'ADFI-Suisse qu'il n'était aucunement intéressé par le moindre témoignage d'une victime de la scientologie ! Un tel comportement est une violation déontologique grave. Un tel aveuglement était-il prévisible ? Oui, pour preuve cette analyse du professeur de philosophie, Roland Huckel.
Analyse du livre de Jean-François Mayer :
«Confessions d'un chasseur de sectes» (Editions Cerf 1990)
 
J'avoue d'abord une grande perplexité face à un texte qui provoque au moins trois niveaux de lectures :
 
  • Par son apport divertissant et son titre accrocheur, il peut avoir du succès dans les kiosques des gares;
  • Par son apport documentaire sur des dizaines de mouvements religieux, il peut apporter un intérêt journalistique;
  • Par le commentaire personnel qui encadre les récits, il ébauche une théorie, très discutable, sur le rôle de l'historien et du sociologue des religions.
     

Je m'arrêterai particulièrement à ce dernier aspect du livre parce qu'il défend des positions qui sont a l'opposé de celles que je respecte avec mes amis du comité de l'Association de Défense des Victimes de Sectes, Wissembourg. Je note d'abord avec satisfaction que l'auteur n'est pas un «rat de bibliothèque» comme le laissaient supposer ses ouvrages précédents: bien au contraire, il est un homme de terrain, n'hésitant pas à vivre quelque temps avec les communautés qu'il se propose de décrire théoriquement.

II avoue enfin qu'il existe des «escrocs» (p.70), même s'ils ne sont pas des escrocs «totaux»: après avoir «travesti leur biographie», certains fondateurs finissent par croire réellement a leur rôle : «La manipulation de l'histoire est flagrante». Les escrocs ne constituent pas la majorité. La s'arrêtent nos points d'accord. Les points de désaccord convergent en une constatation : il ne s'agit pas avec cet ouvrage des "Confessions", mais des

 «CONFUSIONS D'UN CHASSEUR DE SECTES»
 
Première confusion
 
II s'agit d'une attitude, que je rencontre tous les jours avec les victimes de sectes, autant avec les ex-adeptes qu'avec leurs parents ou amis, qui consiste à dire : «Vous n'allez rien m'apprendre sur cette secte: moi, je la connais parfaitement, puisque ma fille y est depuis dix ans» !
 
Eh bien, non. Je remarque que personne ne peut se prévaloir du titre d'«expert» en telle ou telle secte : chacun de nous, moi y compris, n'a qu'une connaissance parcellaire, lacunaire donc, d'un mouvement religieux. Le fait d'avoir été Témoin de Jéhovah ou Mooniste ne donne pas a quelqu'un une "autorité infaillible" sur ces deux mouvements : au contraire, le vécu n'est qu'un seul des paramètres de la réalité.
 
C'est la convergence des témoignages, leur confrontation polémique surtout, qui nous rapprochent d'une synthèse valable (synthèse a revoir d'ailleurs tous les six mois !). Le vécu dans des dizaines de sectes par Jean-François Mayer n'est donc qu'un des torrents qui forment une rivière grâce à d'autres ruisseaux, avant de se jeter dans un fleuve, tranquille et utilisable. Mais il ne donne a l'auteur aucun droit d'expertise en la matière, aucun monopole sur l'information, aucun titre d'arbitre sur les questions litigieuses.
 
Se présenter comme explorateur des cavernes sectaires ou comme aventurier des expériences spirituelles, c'est certes intéressant. Mais s'il s'agit de se désigner ainsi comme membre d'une élite, d'experts et de chercheurs scientifiques, j'émets les plus grandes réserves. Le spécialiste attitré, ou universitairement diplômé, qui se présente comme tel, est éminemment suspect par le fait même qu'il nous suggère d'utiliser l'«argument d'autorité» (tel spécialiste officiel l'a dit, c'est donc vrai !). Ma propre expérience de la vie universitaire me rappelle précisément que les grands «spécialistes» d'une discipline sont rarement d'accord entre eux !
 
Les aventures du chasseur suisse des sectes ne peuvent avoir d'audience qu'à l'intérieur de cette confusion entre l'«argument d'autorité» et l'argument, synthèse d'informations de sources multiples et contradictoires.
 
La profession «expert-es-sectes» est une imposture. Le prestige international d'un écrivain, auteur d'une centaine de livres sur les mouvements religieux, ne donne aucune valeur, privilégiée ou charismatique, à sa signature : au contraire, celle-ci ne serait plus qu'un argument d'autorité, le poids de la célébrité. C'est là le moteur, précisément, de toutes les croyances sectaires en un maître spirituel, un prophète ou nouveau sauveur !
 Deuxième confusion
 
Au long de ses différents ouvrages, l'auteur s'obstine a fournir des descriptions de sectes en l'absence de tout échafaudage conceptuel, mélangeant l'énoncé des croyances au récit des divers comportements, ce qui s'y dit a ce qui s'y fait. Voila une confusion méthodique, très consciente, qui rejoint l'amalgame volontaire que pratiquent tous les porte-paroles des groupes sectaires (au nom de l'«adualité» de leurs principes fondateurs). C'est cette attitude, de type oriental ou traditionnel, qui permet aux faux gourous de présenter un bloc indifférencié et inanalysable de règles et de répondre à tout essai de contrôle ou d'accusation : «Mais vous ne respectez pas la liberté d'expression religieuse : ce que nous faisons et ce que nous disons ne forment que la manifestation de notre foi !».
 
Si ces mouvements religieux ont choisi l'adualité comme principe, c'est leur droit : c'est aussi notre droit (et celui de nos tribunaux) de faire un choix différent; je cite à ce propos le récent verdict d'un tribunal américain, qui oppose le principe de dualité (scientifique et occidental) au principe de non dualité d'un groupe qui veut rendre «clair» le monde entier ! «Juillet 1989. U.S.A. - Bien que la COUR D'APPEL DE CALIFORNIE ait réduit les dommages et intérêts que la Scientologie devra verser à un ex-adepte, Larry Wollersheim, à 2.5 millions de dollars, ce verdict met fin à 10 ans de procédure. La cour a rejeté la prétention de la Scientologie selon laquelle toutes ses pratiques étant religieuses, elles devraient être protégées par la CONSTITUTION de toute ingérence juridique.
 
Le juge a declaré que la Scientologie avait délibérément ruiné Larry Wollersheim économiquement et psychologiquement et que cette conduite est trop scandaleuse pour jouir de la protection constitutionnelle.»
 
Voilà pourquoi, dès notre fondation en 1987, nous avons adopté, au compte de l'ADVS (Association de Défense des Victimes de Sectes, Wissenbourg), la définition de la secte dangereuse, élaborée par l'ADFI-Paris, parce que celle-ci distingue à priori les croyances (du domaine de la liberté) des comportements (du domaine juridique). Cela nous convient d'autant plus que nous ne nous occupons que des personnes qui s'adressent à nous: celles-ci ne sont jamais victimes des croyances théoriques, mais bien des manoeuvres malhonnêtes des dirigeants sectaires.
 
En se plongeant dans les petites communautés sectaires, Jean-François Mayer est bien témoin de ce qui s'y fait : précisons, de ce qui s'y fait dans la belle vitrine, destinée aux yeux des passants à séduire. La rapidité de ses nombreuses visites ne lui permet certes pas d'arriver dans les arrière-boutiques de ces entreprises fermées, où se décide la haute stratégie au jour le jour, autour du grand maître, et où l'on distingue parfaitement le rôle du cerveau de celui de la main qui exécute les missions, ce qui s'y dit de ce qui s'y fait ! Bref, le principe de non dualité, constitutif de tout ce qui est sacré et transcendant (l'âme ou la «création»), est valable dans notre «dire», dans la formulation de notre credo, mais non dans notre «faire», dans ce qui se déroule sur les deux vecteurs spatiaux et temporels, dans nos événements donc, dans les activités concrètes d'un groupe.
 
Appliquer la non dualité à notre activité, dans ses ouvrages (dont quelques uns à prétention «scientifique»), c'est se cacher derrière un alibi savant, c'est manipuler mentalement les juges ou les lecteurs.
 
L'échafaudage conceptuel, élaboré par Roger Ikor, me semble plus honnête : il distingue 7 catégories: Historique - Doctrine - Pratiques - Organisation - Propagande - Puissance matérielle - Le groupe par lui-même. (Voir les Guides du CCMM).
 Troisième confusion
 
Jean-François Mayer se réclame d'une démarche scientifique, rappelant qu'il travaille avec le soutien financier du Fond National Suisse de la Recherche Scientifique. Je lui demande ici de publier sa définition du concept «science» ou «scientifique» pour nous aider, les lecteurs, à découvrir ce qu'il y a vraiment de "scientifique" dans ses différents ouvrages, en opposition avec ce qu'il appelle le «militantisme» des associations qui aident les victimes des sectes (et qu'il appelle, trop globalement, et avec de nouvelles confusions, des «associations anti-sectes»). Si je me réfère à mon dictionnaire Larousse, l'activité de notre chasseur de sectes est vraiment «militante» («qui lutte, combat pour une idée, une opinion, un parti»), elle n'est aucunement scientifique (selon ma définition de la science, procède d'analyses méthodiques et non de confusions).
 
Dans sa chasse, l'auteur précise bien que son livre « a mûri et a été rédigé en marge» de la vaste enquête officielle (p.1). Mais cette marge ne présente aucune différence avec les méthodes habituelles de l'auteur, qui mêle continuellement son commentaire personnel a toutes les descriptions historiques des sectes, qui va, comme un syndicaliste, formuler des revendications au gouvernement : verser aux Instituts deRecherche les subventions accordées jusque là aux «associations anti-secte ». (p. 101 de «Sectes Nouvelles - Un regard neuf ?») Cerf 1985.
 Est-ce là une démarche scientifique ?
 
Mais cette fois, sans doute grisé par ses succès de traduction, il va plus loin ; il s'avance avec drapeau blanc entre deux camps (de son imagination) des pro-sectes et des anti-sectes, il se prend pour un Ministre Plénipotentiaire chargé des négociations, et il pose ses conditions, il édicte des règles à notre usage en tant que Grand Protecteur des Sectes Persécutées, en Grand Responsable Mondial des «engagements religieux d'une intensité à laquelle notre époque n'est plus habituée» (p. 111).
 
Attention, il se demande : «la critique des sectes ne risque-t-elle pas de tourner a une critique de tout ce qui n'est pas dans l'esprit du temps ?» (p. 111). Dangers qui nous guettent si nous nous permettons de montrer les «mensonges fondateurs» des escrocs de la spiritualité et les pratiques sectaires, interdites par les lois françaises : la démonisation des gourous, la médicalisation de leurs comportements (paranoïaques) et, horreur, la criminalisation des conduites ! (p. 112). Le Plénipotentiaire, ami de tous les gourous sans distinction, nous propose donc d'accorder une totale immunité morale, pénale, civile, administrative, fiscale... à tous les dirigeants de sectes : il déconseille même toute procédure de contrôle de notre part ou de la part du fisc ou des Renseignements Généraux : sa procédure en effet suffit largement ! Pourquoi ? «Car, malheureusement, trop d'intervenants ignorent l'histoire, quand ne leur manque pas la connaissance du phénomène religieux lui-même» (p. 113).
 
Le voici le monopole de l'expert-es-sectes, seul habilité à parler des phénomènes religieux et de l'histoire, qui demande le silence a tous, même aux experts en droit (qui condamnent les dirigeants pour criminalité), aux experts en médecine (qui analysent les mégalomanies de certains discours de gourous)... En tout cas, voila une démarche qui n'a absolument rien de scientifique, qui relève plutôt du militantisme corporatiste, de la lutte des historiens super-experts en tout, qui expertisent les différents experts spécialisés et qui leur donnent des conseils, des interdictions même ! Médecins et juristes, il ne vous reste plus qu'à vous inscrire à un stage de recyclage idéologique chez le chasseur suisse des sectes, l'expert absolu, le seul, et en tout : il n'existe pas, dans les sectes, des criminels, des fous ... Ce n'est donc pas la peine d'aller voir.
 Quatrième confusion
 
J'ai failli sauter au plafond en lisant ces lignes prétentieuses : «Dans l'évaluation de ces controverses (sur les crimes et les folies de quelques escrocs de la religiosité), je crois que le regard de l'historien est particulièrement précieux, car l'examen du passé relativise la nouveauté des débats en cours» ... (et de rabâcher une fois de plus son lamentable exemple répété dans la plupart des ouvrages !) (p. 112). Voila l'auto-promotion narcissique, l'auto-félicitation professionnelle !
 
Si les livres agressés pouvaient émettre un signal d'alarme, comme nos autos protégées électroniquement, celui qui se tient là, sur mes rayons, hurlerait déjà a cette phrase : il s'appelle «Les grandes doctrines de l'histoire de Confucius a Toynbee » d'Alban G. Widgery (Gallimard 1965) et il montre tous les "regards d'historiens" qui, loin de relativiser les débats, les ont portés à l'absolu, en ont construit un système fermé, une synthèse finale, la toute dernière de l'humanité !
 
J'avais consacré quinze jours, en 1988, à examiner le «regard d'historien» de Moon, qui découpe le passé en tranches artificielles de 2000 ans pour aboutir à la synthèse de ses Principes Divins. Le «regard d'historien» de Ron Hubbard va encore plus loin dans le passé, plus loin aussi dans ses guérisons par synthèses ... Non, les regards d'historiens ne relativisent pas plus qu'ils ne synthétisent les débats : ils les dédramatisent peut-être en montrant qu'un événement n'est pas unique mais sériel. Tel crime de tel escroc de la spiritualité n'est pas le premier mais le millionième, depuis deux mille ans 150 nouveaux Christs ont fait leur apparition, etc ... Même sériel, un crime est toujours punissable.
 
La plus grave confusion qu'opère Jean-François Mayer consiste a écrire : «le regard d'historien relativise», en faisant comprendre que, dans le débat sur les crimes et les folies des faux gourous, le regard d'historien donne l'absolution à tous les escrocs de peur de condamner un gourou innocent et sain d'esprit (les juristes et les médecins n'ayant pas le niveau d'expertise et de compétences universelles, que possède évidemment le chasseur de sectes).
 
Relativiser signifie «absoudre», aussi dans les plaidoiries des avocats de la défense : l'enfance malheureuse de l'accusé, les violences de la société, les injustices qu'il a subies... tout le «regard de l'historien» d'un coupable en fait une victime. Analysée ainsi, une faute n'est plus une faute, mais une saine réaction...
 
Relativiser signifie absoudre, aussi dans les conclusions des psychologues qui montrent des mécanismes non maîtrisables à l'oeuvre dans les comportements d'un accusé (mais beaucoup d'autres psychologues relèvent la responsabilité et la préméditation; quand ils relativisent, ils accusent...).
 
L'historien n'est pas seul à relativiser, mais il est sans doute le seul a dire qu'il relativise pour cacher le fait qu'il innocente les accusés...
 
Dans la chasse aux sectes, une telle confusion sournoise est une habile manipulation conceptuelle. Et
précisément, la manipulation conceptuelle, avec la virtuosité de Ron Hubbard, est l'art suprême des
dirigeants de mouvements religieux discutables, objets de nombreux procès ...
 
P. 112 et p. 113 : j'observe que ces deux pages constituent une répétition des schèmes obsessifs qui hantent l'esprit du chasseur de sectes. C'est une liste de clichés qui reviennent dans la plupart de ses écrits, rien que des stéréotypes : démonisation, médicalisation, criminalisation... Ce qui est bizarre, c'est que l'auteur utilise 4 fois le terme «stéréotype», faute commise par les associations anti-sectes, dans ces deux pages : se rendra-t-il compte un jour que ses reproches s'adressent avant tout à lui-même ?
 
«LES CONFUSIONS D'UN CHASSEUR DE SECTES» ne s'arrêtent pas là : mais elles montrent suffisamment le caractère militant, non scientifique en tout cas, de sa démarche, la valeur peu fiable aussi de ses informations, la prétention ridicule de son ton d'expert universel !
 
J'ai analysé beaucoup de livres sur les sectes : c'est la première fois, avec Jean-François Mayer, que mes appréciations sont violemment négatives. J'avoue n'être pas un «expert» et je suis prêt à corriger mon opinion à la faveur d'autres critiques, plus élogieuses.
 
Je n'ai pas non plus la chance d'être un scientifique : mais je garde un petit espoir qu'avec la définition du scientifique que va publier Jean François Mayer, tout militant va devenir un vrai scientifique .
 
17 juillet 1990, Roland Huckel