Dans les griffes des sectes
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Photos : Michel Caron |
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- La chercheuse Lorraine Derocher est membre du groupe
Société, droit et religion et s'intéresse particulièrement aux groupes religieux
radicaux. Chargée de cours et doctorante en études du religieux contemporain à la
Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie, Lorraine Derocher est l'une
des spécialistes québécoises de la question des sectes, et particulièrement de
l'emprise de ces organisations sur les enfants qui y grandissent pratiquement
coupés du monde extérieur.
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- Plus tôt cette année, celle qui est également
professionnelle de recherche au sein du groupe Société, droit et religion de
l'Université de Sherbrooke (SODRUS) publiait l'ouvrage Vivre son enfance au
sein d'une secte religieuse – Comprendre pour mieux intervenir, aux Presses
de l'Université du Québec conjointement avec le SODRUS.
Lorraine Derocher est
fréquemment sollicitée par divers organismes qui ont besoin de formation en la
matière, et elle est appelée à aider les intervenants qui accompagnent les
personnes qui ont vécu leur enfance au sein d'une secte religieuse. Elle
constate d'ailleurs à quel point les ressources font cruellement défaut pour
aider ces personnes.
C'est une rencontre il y a quelques années avec une personne qui venait de
quitter le groupe radical où elle avait été élevée qui a amené la doctorante à
s'intéresser aux enfants des sectes religieuses. «Comme je suis une personne
très engagée sur le plan social, cette cause est venue me chercher et j'ai voulu
aider. Force m'a été de constater qu'il y avait peu de recherches sur la
question des enfants qui ont grandi au sein de groupes religieux relativement
fermés à la société. Les policiers, psychologues, médecins et travailleurs
sociaux manquent d'outils pour intervenir dans ces cas précis»,
révèle-t-elle.
À preuve, encore récemment, les autorités se sont tournées vers la chercheuse
pour guider une personne sans ressource. Lorraine Derocher mène actuellement une
campagne de financement et agit comme conseillère pour aider cette personne
sortie tout récemment d'un groupe très fermé à la société, après y avoir vécu
son enfance et passé plus de 30 ans de sa vie. «Pour moi, nous faisons face à
l'injustice des injustices : non seulement l'enfant n'a pas choisi de vivre dans
ces milieux, mais après la sortie, la société n'est pas équipée pour
l'accueillir comme adulte», dit-elle.
Cela dit, Lorraine Derocher rappelle que les nouveaux mouvements religieux
constituent un phénomène minoritaire. «Mon livre traite principalement de sectes
radicales et fermées à la société, celles à caractère apocalyptique. Certains de
ces jeunes n'ont pas fréquenté l'école, le médecin ou le dentiste. Certains
n'ont même jamais regardé la télévision ou ne connaissent pas Internet»,
poursuit la chercheuse. Cette situation suscite un autre problème : à cause du
manque de contacts avec l'extérieur, il n'y a pas de signalements auprès des
autorités dans les cas de négligence ou d'abus. «Si vous y pensez bien, nos
prisonniers eux, sont parfois mieux traités», estime-t-elle.
Les gens attirés par les nouveaux mouvements religieux le sont souvent à un
carrefour de leur vie, et en quête de réponses à leurs questions existentielles.
Mais cela peut aller au delà de ces considérations. «Une personne peut vouloir
nourrir sa spiritualité, se joindre à une communauté ou chercher à expliquer la
souffrance, la mort et la complexité du monde, dit la chercheuse. Toutefois, une
secte radicale, c'est un groupe religieux qui, à cause de sa fermeture et ses
contestations des valeurs de la société moderne (économie, globalisation,
science, etc.), est porté à déraper. Donc l'entrée d'un individu dans un
mouvement religieux radical traduit souvent son insatisfaction vis-à-vis de la
société dans laquelle il vit.»
En attendant la fin du monde
Les groupes auxquels s'intéresse particulièrement Lorraine Derocher sont ceux
qui attendent, de façon concrète et imminente, la fin du monde. Un milieu très
néfaste pour les jeunes enfants qui en font partie. «Le temps de l'enfance est
généralement un moment rempli de magie, explique-t-elle. Dans ces groupes, on
grandit dans un environnement où l'on se prépare à une catastrophe.
Mes études
ont démontré qu'au delà des défis normalement liés à l'intégration d'une
nouvelle société, c'est la vision du monde intériorisée qui constitue le plus
grand défi. En d'autres termes, même sorti de son environnement sectaire, le
jeune continue à faire une lecture religieuse de la réalité: il a peur des gens
du monde, il craint que la fin arrive et parfois, il pense qu'il ira en enfer
parce qu'il est sorti de son groupe. Les sept personnes avec qui j'ai travaillé
pour écrire mon mémoire ont toutes regretté leur départ au 11
septembre 2001 … et
si c'était vraiment la fin du monde? Voilà la démonstration d'une vision du
monde intériorisée.»
Les raisons qui amèneront une personne à quitter une secte diffèrent selon
qu'elle y ait grandi, ou qu'elle l'ait rejointe à l'âge adulte. Dans ce dernier
cas, une désillusion peut conduire à une remise en question. En revanche, la
personne qui y a vécu son enfance quitte plutôt à cause d'un essoufflement à se
conformer au niveau d'exigence des adultes de la secte. «Ces enfants se doivent
d'être parfaits, car purs aux yeux de Dieu; certains ont été abusés ou négligés
et n'en peuvent plus; d'autres constatent que certains comportements des leaders
ne sont pas conformes aux enseignements du groupe.»
Avec la publication du livre Vivre son enfance au sein d'une secte
religieuse, l'auteure voulait rejoindre les intervenants comme les
travailleurs sociaux, avocats, psychologues et enseignants. Elle a toutefois
constaté avec le temps que le sujet en intéresse plus d'un. À preuve, de
nombreuses personnes ont assisté le 30 septembre à la conférence de Carolle
Tremblay sur les droits de l'enfant en milieu sectaire, à l'invitation du
SODRUS.
«À l'ère où l'on parle de consommation responsable, pourrions-nous également
envisager de vivre notre liberté de conscience et de religion de façon
responsable ? Une façon de le faire serait de prendre en compte la protection des
droits individuels dont notamment ceux des enfants», conclut Lorraine
Derocher.
France
Lavoie
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