| Mécanismes de l'emprise
- Par Anne Fournier
- Conseiller de la MIVILUDES
- (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les
dérives à caractère sectaire)
Sommaire
Introduction
L’emprise sectaire, la mise en état de sujétion ont progressivement remplacé
dans le vocabulaire des associations de victimes et dans le vocabulaire
juridique ou administratif la « manipulation mentale ». Celle-ci faisait trop
clairement référence aux méthodes nord-coréennes ou chinoises pendant la Guerre
Froide. De plus, les psychologues ont beaucoup avancé sur la notion d’emprise
perverse ou de harcèlement moral. On peut se référer notamment aux travaux de
Kaës, Diet, Irigoyen ou Monroy.
Nous avions proposé avec Michel Monroy la métaphore de l’embrigadement, qui
nous semblait intéressante, car elle fait référence à une démarche initialement
«volontaire» dont on ne mesure pas les conséquences. Les sergents recruteurs
attiraient les jeunes gens par des promesses accompagnées de libations. La suite
pouvait les amener à regretter leur engagement... La comparaison s’arrête là,
car dans ce cas précis on ne mettait pas en oeuvre une transformation
psychologique garantissant un acquiescement durable : la contrainte suffisait.
Le grand art de l’embrigadement moderne consiste à construire par des méthodes
sophistiquées un acquiescement durable, progressif et extensif.
Il existe des degrés dans ce que l’on peut souhaiter obtenir de quelqu’un :
un comportement ponctuel, le partage d’une opinion, son adhésion, son désir,
l’acceptation de s’engager, une soumission volontaire à des règles, une
confiance, une passivité jugée utile. Pour obtenir ces premiers résultats,
éducateurs, commerciaux, politiques, amoureux et croyants s’emploient avec plus
ou moins de réussite. Le problème se complique si l’on veut obtenir, hors
contraintes visibles, une participation active, des prestations coûteuses et
durables, l’entrée dans un processus de transformation, des initiatives dans le
sens recherché, une disponibilité totale, une soumission sans réserve et à la
limite un dévouement fanatique abolissant toute autre référence. Il faut alors
obtenir impérativement non seulement un acquiescement initial qui engagera peu,
mais un enchaînement d’acquiescements successifs qui apparaîtront au sujet comme
des choix.
En fait, le sujet donne son accord à une procédure, mais il a une
méconnaissance de la nature du processus de transformation qu’il va connaître,
du résultat final de cette transformation et aussi des finalités des maîtres du
jeu. Le développement actuel des psychotechniques permet cette construction
d’acquiescements successifs avec la participation du sujet.
Les déterminants du choix
Nous aimons nous croire souverainement libres, dans le cadre des
contraintes sociales, bien sûr. Mais en deçà du moment de chaque choix que nous
faisons, il est intéressant de se pencher sur les déterminants de ces choix ou,
si l’on préfère, sur les conditions qui accompagnent leur sélection finale. La
question est de savoir quelles sont les cibles à toucher pour modifier les choix
de quelqu’un. Tous nos choix importants et même une grande partie de nos choix
quotidiens relèvent, bien sûr, du raisonnement, du pragmatisme et de notre
affectivité. Mais ils s’inscrivent aussi dans tout un jeu de conditions
historiques, contextuelles, contractuelles et éthiques.
Les conditions historiques dans lesquelles s’ancrent nos choix s’inscrivent
dans le passé, mais aussi dans l’anticipation de l’avenir : culture, valeurs
héritées de la famille, croyances, attachements affectifs, habitudes de vie,
loyauté envers ses proches et son groupe, mais aussi attentes et projets,
orientations, perspectives. Les conditions contextuelles font que nos choix
dépendent en grande partie de nos liens, de nos relations actuelles, de notre
adaptation à un environnement, du langage que nous utilisons pour décrire le
monde. Les conditions contractuelles définissent nos engagements explicites ou
implicites, les filières dans lesquelles nous sommes orientés, les tâches qui
nous sont assignées dans la vie sociale, les conventions que nous observons avec
notre entourage. Les conditions éthiques de nos prises de choix représentent
l’univers de valeurs dans le cadre duquel nous prenons nos décisions. Ces quatre
types de conditions sont précisément les cibles que vont viser les groupes
sectaires pour asseoir leur emprise.
On retrouve de façon quasiment constante un travail de relecture du passé
personnel avec disqualification. Le discours tenu au futur adepte s’inspire
«du passé, faisons table rase», ou encore : oublie tout ce que l’on t’a
appris ; ou, pour paraphraser Dante : «toi qui entres ici, renonce à tout ce
que tu croyais». Le travail sur les représentations de l’avenir est du même
ordre. Dans une tonalité négative : «Si tu continues dans cette voie, tu es
perdu» ou dans une tonalité positive : «Tout peut changer si tu le
veux vraiment».
Le même travail de sape est effectué sur les autres paramètres qui
conditionnent le choix. Les liens au contexte social, culturel ou affectif font
l’objet d’une prescription de rupture ou de distance. Les nouveaux liens avec le
groupe sont renforcés par une demande de participation croissante. Parallèlement
on multiplie les micro-engagements ponctuels qui peuvent paraître anodins :
pratiques, participations, dons, démarches, règles de vie quotidienne.
Comme l’ont finement démontré Beauvois et Joule, ces consentements ponctuels
ne sont pas sans incidence sur des choix plus importants : on peut ainsi citer
l’exemple du mariage. Vous rencontrez un beau jeune homme (ou une belle jeune
fille). Vous acceptez de prendre un verre. Vous acceptez un second rendez-vous
ciné… et de petits oui en petits oui, vous vous retrouvez un jour, un peu
surpris, devant Monsieur le Maire. La chaîne des oui est d’autant plus difficile
à rompre qu’elle est très progressive : on ne rompt pas sans raison totalement
majeure, au 17° rendez-vous ! On constate que dans tous les groupes sectaires,
la question du contrat de loyauté indéfectible au groupe est primordiale.
Le même type de travail est effectué sur les déterminants éthiques de la
décision. Les références éthiques préalables sont disqualifiées, désacralisées,
et font l’objet d’une analyse critique pour être remplacées par les valeurs du
groupe. Celles-ci font appel aux mêmes aspirations profondes, mais avec une
réorientation dans le sens de l’exclusivité. Les conflits de valeur,
habituellement responsables de tensions et déchirements, sont ici évacués au
bénéfice d’une valeur dominante : le succès de la cause par l’unanimité du
groupe.
Si ce travail subtil est bien mené à ces quatre niveaux, lorsque surviendra
l’occasion d’une décision à prendre, il y a fort à parier qu’elle s’orientera
dans le sens voulu par les dirigeants.
On peut ici reprendre «la théorie de l’engagement » résumée par Beauvois et
Joule:
- on est d’autant plus engagé que la décision a été libre - on est
d’autant plus engagé que la décision a été publique - on est d’autant plus
engagé que la décision a été répétée - on est d’autant plus engagé que la
répétition a été coûteuse - on est d’autant plus engagé que l’on ne semble
pas pouvoir revenir sur sa décision.
Le contexte affectif et émotionnel est facilitateur de ce travail subtil,
entretenu aussi par la dynamique de groupe.
La séduction Mais tout ce que nous avons développé jusqu’ici n’explique pas
comment une personne, par ailleurs adaptée et lucide, peut se prêter à cet
entraînement. L’image de « La Secte » reprise par les médias après les
drames de Waco, du Vercors et autres, est si dévalorisée dans l’opinion publique
que très peu de gens accepteraient actuellement d’entrer dans un groupe qui
revendiquerait cette appellation. Aussi le discours d’appel est-il plutôt du
style : «Nous ne sommes pas ce qu’on dit de nous, venez voir et faites-vous
une opinion personnelle.» Effectivement, la première impression, ajoutée au
témoignage crédible d’un ami ou d’un proche est à mille lieues de celle qu’on
aurait devant un groupe sanguinaire.
Dans le cadre de l’idéologie, l’adhésion peut correspondre à une réaction à
l’usure et à la perte de crédibilité des appareils socio-politico-religieux. Du
désenchantement à la révolte, le citoyen réagit négativement à l’afflux
d’informations qu’il reçoit sans moyens de les analyser et encore moins d’agir.
D’où la fascination pour ce qui lui est présenté comme radicalement alternatif -
ou au moins, à défaut de fascination, la curiosité. A cela s’ajoute la séduction
de la cohérence d’un discours réducteur et l’harmonie apparente des thèses
universalistes. La dynamique proposée dans le cadre de l’idéologie repose sur
l’acquisition progressive et initiatique d’un savoir réservé, la découverte avec
un langage nouveau de réalités inconnues.
Du point de vue du lien social, l’adhésion peut correspondre à une réaction
contre l’anonymat urbain et la dissolution dans la masse, la menace des
communautés différentes. La fascination pour le «nous» fusionnel est plus
répandue que ne voudraient le faire croire tous les discours sur
l’individualisme contemporain. M. Maffesoli a fort bien décrit ce renouveau
d’aspiration au lien tribal. Le groupe sectaire, élitiste s’il en est, répond
apparemment à deux besoins : s’immerger dans un groupe avec identification aux
autres et émerger de la masse avec sélection des meilleurs.
La culture ambiante depuis quelques décennies a célébré les vertus de
l’individualisme, de la révolte, de l’expression hors norme. Mais parallèlement
ou complémentairement, on voit renaître une nostalgie de la soumission, de
l’obéissance et de la conformité. Ceci est net au sein de certaines entreprises
ou organisations. Dès lors est tolérée, voire attendue, l’apparition de leaders
forts, de règles contraignantes et d’une violence institutionnelle «froide».
Et c’est la construction de l’isolat culturel dont la taille, la structure
rigide, la hiérarchie et l’unité doctrinale permettent la cohésion. C’est aussi
le culte de la personnalité, le leader ou ses représentants désignés étant les
seuls garants de la solidité ou de la pérennité de l’ensemble. C’est à terme
aussi pour les adeptes la représentation d’une citadelle assiégée, avec la
tentation de se défendre, de contre-attaquer et à l’extrême, de périr pour la
Cause.
Dans le domaine spirituel aussi, l’adhésion au groupe sectaire s’inscrit dans
une réaction de rejet des anciens appareils disqualifiés, de l’hyper-rationalité
tuant le rêve, des systèmes économiques complexes et menaçants. La fascination
revenue ou réactualisée pour l’irrationnel, le magique, le merveilleux,
l’émotionnel. L’aspiration à la solution, la vérité unique et indivisible. La
dynamique ici en action est la progression vers un radicalisme, fondamentalisme
ou intégrisme exigeant et agressif. C’est aussi la construction d’une prothèse
d’espérance réservée aux seuls membres du groupe.
La transformation de la
personnalité
Ce qui est proposé se présente sous la forme d’acquisitions (de
performances, de pouvoirs, d’équilibre, de progrès spirituel), de progression et
de promotion, cequi est fortement attrayant et peut paraître sans danger.
L’acceptation des conditions du training est facilitée par le fait de renvoyer
le postulant à ses propres motivations : «Si tu veux être des nôtres, tu
dois accepter de participer ou d’apprendre» ou encore : «C’est à vous
de savoir si vous voulez progresser» , ce qui revient à dire paradoxalement
: «Puisque vous êtes venus librement, vous devez vous soumettre
entièrement.» La procédure elle-même fait appel à detrès nombreux éléments
: points de vulnérabilité du sujet, effets de groupe, utilisation de
l’émotionnel, néolangage, production d’effets visibles à court terme,
distanciation des influences extérieures, prescriptions, progression dans
l’enseignement doctrinal, étapes dans la promotion et missions de
responsabilité. Elle s’étale sur une longue durée, une adhésion immédiate et
totale ayant peu de chances de perdurer si elle n’est pas suivie d’un travail en
profondeur et à plusieurs dimensions.
Une condition essentielle est de provoquer au départ une certaine
déstabilisation psychologique, période de flottement, de perplexité et
d’insécurité où tous les repères antérieurs sont remis en question. Si l’on veut
«jouer le jeu», il faut accepter d’abandonner ses certitudes, préjugés,
interprétations, explications, et se rendre disponible et ouvert pour recevoir
ce qui est proposé. C’est l’état du novice, de l’apprenti, de l’élève, de
l’infans qui a tout à apprendre.
Selon les groupes, on mettra en place un cadre où l’impétrant est inexpert,
coincé, mis en cause, invalidé dans ses repères, culpabilisé à l’occasion, privé
du contrôle de la situation, mobilisé émotionnellement. Une analogie est
possible avec l’apprentissage cognitif. Les études de Piaget, de Whitehead et de
Marty ont retenu la notion de niveaux d’intégration ou de paliers de
structuration dans le développement. Le passage à un palier supérieur
s’accompagne d’une sorte de deuil des repères précédents. Pour apprendre, il
faut désapprendre et accepter d’être déstabilisé. On peut prendre l’exemple
banal de la natation.
Les techniques peuvent affecter le corps et la psychologie, l’intellect et
l’affectivité. La prescription d’attitudes posturales particulières, la
répétition de gestes identiques, une position insolite imposée dans le dialogue,
une gestuelle effectuée rituellement et collectivement, certains exercices
respiratoires ou d’expression corporelle sont utilisés couramment et induisent
un certain type de réceptivité.
Au niveau des états de conscience, pour obtenir des modifications de
vigilance plus ou moins accentuées, assimilables à des degrés d’hypnose,
plusieurs techniques sont possibles. On se référera aux travaux de Léon Chertok
et Stengers. Les substances psychotropes ont pu être exceptionnellement
utilisées, mais on sait que le jeûne, un état de fatigue extrême, certains
exercices modifient le niveau de vigilance.
Au niveau affectif et émotionnel, la reviviscence d’événements traumatisants
passés, le réveil de culpabilités latentes, les consignes paradoxales ou
contradictoires («Soyez spontanés!») peuvent provoquer un désarroi
profond accompagné d’un sentiment d’authenticité, de la conviction d’accéder
enfin à la vérité de son être. Dans le même registre, les situations de
«double lien» décrites par l’école de Palo Alto (G. Bateson) sont
profondément déstabilisantes.
Au niveau intellectuel et cognitif, la révélation de nouveaux concepts et
d’une autre logique se retrouve dans la plupart des groupes sectaires. Le
vocabulaire habituel est récusé pour décrire et analyser les faits, les
situations, les relations, les ressentis. On demande au sujet «volontaire» pour
cette sorte d’initiation de renoncer à ses méthodes d’analyse et
d’interprétation habituelles.
Les effets de groupe s’ajoutent aux exercices individuels avec une très
grande efficacité. On sait qu’il est très difficile, même en restant critique et
défensif, de résister à des manifestations émotionnelles groupales. On imagine
l’intensité de l’effet produit si on a décidé de participer pleinement et de
jouer le jeu, même si c’est simplement pour voir.
La reconstruction
Mais il serait insuffisant de créer des conditions de déstabilisation, de
désarroi et de vulnérabilité si n’étaient pas proposés parallèlement de nouveaux
repères, des acquisitions, un projet différent, en bref une restructuration de
la personnalité selon un modèle défini. L’emprise doit provoquer sur tous les
plans des situations d’évidence positive. Chacun des éléments de la remise en
question doit trouver son corollaire restructurant.
Au sentiment de malaise et d’étrangeté provoqué par certains exercices,
attitudes et états physiques, doit correspondre la satisfaction de l’expérience
menée à bien, la détente, la relaxation en milieu rassurant. A la perplexité, au
désarroi doivent correspondre la présence bienveillante et encourageante du
conducteur de l’expérience. Aux doutes et aux interrogations doivent
correspondre les certitudes inébranlables du chef et des autres sujets. A la
disqualification du passé, à la culpabilité doivent se substituer le réconfort
d’être accepté, de partager un projet commun. La remise en question de la
validité des liens antérieurs doit être compensée par la chaleur fusionnelle du
groupe. Aux opinions, interprétations, explications antérieures fortement
ébranlées, au langage rendu inadéquat doivent se substituer une logique, un
corps doctrinal, un ensemble logique parfaitement cohérent. Aux objectifs
initiaux, durement critiqués, doivent se substituer des perspectives de
progression dans l’initiation, la connaissance, le savoir, la promotion. La
vanité dénoncée des désirs doit trouver son équivalent dans un espoir exaltant
de réussite vraie, d’acquisition de pouvoirs, de salut, d’accès au monde des
élites et des élus.
On peut alors parler d’une sorte de glissement allant de l’émotionnel au
cognitif : ce qui est très fortement ressenti acquiert - à juste titre - un
caractère d’authenticité. Le glissement consiste à faire apparaître au sujet ce
qui était émotionnellement authentique comme cognitivement assuré. Et c’est
l’allégation de Vérité, soutenue par une logique interne forte, mais surtout
renvoyée à l’expérience même du sujet. «Ceci est vrai, puisque vous l’avez
personnellement éprouvé, ressenti profondément.» Cette «vérité» a toujours
quelque chose d’incommunicable : n’étant pas vérifiable par les voies vulgaires
du raisonnement, elle n’est pas réfutable. Elle ne peut qu’être approfondie par
la suite du programme.
Les techniques de
renforcement
Le processus d’emprise n’aurait pas la même efficacité s’il n’incluait pas
des parades au doute et au découragement qui peuvent saisir n’importe quel
«bénéficiaire» lorsque la fascination faiblit. Interviennent alors ce que les
comportementalistes appellent des «renforcements» qui vont relancer la dynamique
d’appartenance et d’emprise.
Dans tous ces groupes, on peut observer la mise en place d’un encadrement de
soutien et de surveillance, chargé de pallier les défaillances et déviations de
chaque sujet. Cette mission n’est pas l’apanage exclusif de la hiérarchie, mais
mobilise les membres du groupe les plus proches du sujet : encouragements,
pressions, promesses et témoignages sont alors de rigueur. Si le processus est
bien engagé, l’argument de la loyauté au groupe et au chef est l’un des plus
puissants : partir, c’est trahir et rejoindre le troupeau médiocre des
non-initiés ou des ennemis de la vérité.
Le mécanisme tautologique et d’auto-référence se présente sous la forme d’un
paradoxe: «Si vous êtes insatisfaits et doutez, ce qu’il vous faut, c’est un
peu plus de la même chose.» La lassitude, l’ébauche de critiques, la
souffrance des contraintes et ruptures sont mises au compte d’un effort
insuffisant dans l’apprentissage, la disponibilité, l’obéissance et le rejet des
anciennes valeurs. Dans les cas les plus graves l’isolement, la quarantaine et
la menace d’abandon pourront intervenir. Le doute n’est pas interprété comme une
marque de lucidité qui permettrait une critique du système en fonction de
critères valables, mais plutôt comme un retard dans la progression dans une voie
pourtant «librement choisie».
Quoiqu’il fasse, en effet, l’adepte est toujours en deçà de l’idéal, jamais
arrivé, et l’horizon du souhaitable recule sans cesse ; il est toujours à la
merci d’une régression, d’une rétrogradation qu’il devra compenser par de
nouveaux efforts sous l’oeil critique des dirigeants et du groupe. Chaque groupe
a son vocabulaire pour désigner ce «déviationnisme» qui menace la cohésion
nécessaire.
Résultats
On a beaucoup insisté sur la difficulté de définition d’une secte. Par
contre, le regard des témoins, proches ou occasionnels, discerne facilement les
transformations opérées chez un adepte. Ce qui frappe au premier chef, c’est
l’affirmation de certitudes péremptoires, inentamables et exclusives, doublées
d’une inaccessibilité, d’une imperméabilité à toute réinterrogation.
La vénération sans réserve des dirigeants et du groupe justifient une
docilité, une soumission et une disponibilité sans réserves. La revendication
d’exclusivité de la vérité détenue génère à des degrés divers l’intolérance et
la condamnation de toute autre analyse, et les valeurs revendiquées sont toutes
subordonnées au devoir d’allégeance inconditionnelle.
Il ne s’agit pas seulement de convictions acquises et d’occupations
envahissantes, mais d’une transformation de la lecture et de l’interprétation du
monde, comme si un filtre sélectif avait été mis en place. Toutes les
informations reçues sont alors traitées et sélectionnées en fonction de leur
orthodoxie par rapport à la doctrine du groupe.
Chacun de nous possède un jardin secret de valeurs et d’attachements
soigneusement défendu: c’est le domaine de l’«intouchable». Mais autour de ce
noyau bien défendu, nous acceptons des remises en question, des critiques, des
influences : c’est le domaine du «négociable». Dans le cas de l’adepte
convaincu, tout se passe comme si ce champ de l’intouchable avait envahi tous
les secteurs de la vie, ne laissant à la périphérie qu’une portion congrue
d’accessibilité aux influences et aux différences. Et cette zone intouchable
correspond à l’emprise qu’a le groupe sur les croyances, les comportements, les
modes de vie, les liens affectifs. Ainsi, le gourou arrive même à faire tomber
les tabous les plus solidement ancrés dans notre société et au tréfonds des
individus, pratiquant au sens strict le viol des consciences avant même le viol
physique ou tout autre atteinte particulièrement inconcevable : l’abandon de ses
propres enfants, l’incitation à la complicité criminelle, etc… L’emprise achevée
empiète, selon les groupes, sur de plus ou moins larges secteurs, mais elle est
généralement expansive avec le temps.
Les systèmes «intégrés» sont dans le vent de l’évolution actuelle. Dans
différents domaines, la formule «tout compris» est séduisante et pour les
prestataires de service, c’est la garantie d’une clientèle captive. Certaines
entreprises l’ont compris depuis longtemps, fournissant à leurs employés
travail, logement, prestations complètes «du berceau à la tombe», et même
l’idéologie «maison». La contrepartie exigée, tout au moins des cadres, est un
dévouement total et une loyauté sans faille. Toutefois, ces systèmes laissent en
dehors de leur emprise certaines zones de vie où la diversité et la
réversibilité peuvent jouer. Certaines dimensions spirituelles et universalistes
font cependant défaut. Si on les ajoute dans le cadre d’un groupe sectaire,
l’emprise sera presque totale et rendra problématique toute «désappartenance».
Bibliographie
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librement consentie, Thèse pour le Doctorat d’Etat es Lettres et Sciences
Humaines. Université des Sciences sociales de Grenoble. 1981 Maffesoli
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A.N., Principes de la connaissance naturelle, Paris, 1919 Marty
, Les mouvements individuels de vie et de mort , Paris, Payot, 1959
Voir aussi :
Moscovici S., Psychologie des minorités actives, Paris, PUF, 1979.
Moscovici S., Influence sociale et cognition, International
Congress of Psychology, Bruxelles, 1992. Moscovici S. et Mugny G.,
Psychologie de la conversion, Cousset Delval, 1987 Méditations,
positions yogiques, incantations bras levés... «Touche le mur», action
répétée à l’infini dans certaines auditions scientologiques. Le divan du
psychanalyste, le confessionnal traditionnel des catholiques.. Chertok L.,
L’hypnose. Théorie, pratique et technique, Paris, Payot, Nouvelle
édition 1989 Stengers I., L’importance de l’hypnose, Paris, Les
empêcheurs de penser en rond, 1996.
Cinq conditions indispensables à ce double lien (double bind)
totalement inhibant :
- que la personne l’exerçant soit proche ou dans un rapport d’autorité -
qu’il soit impossible d’accéder à un commentaire de l’injonction, à un
métalangage qui serait une issue - qu’il soit impossible de fuir - qu’un
premier message, verbal, donne une injonction - qu’un second message, non
verbal, ordonne le contraire.
Dans l’introduction à La Dianétique, L.R. Hubbard précise
que tous les concepts radicalement nouveaux contenus dans son oeuvre nécessitent
un apprentissage soigneux, et non une analyse. Si un concept n’est pas compris,
il faut y revenir ad libitum, jusqu’à sa compréhension parfaite. Et les
cours scientologiques favorisent ce retour en arrière : s’il y a doute ou
interrogation, c’est faute d’un apprentissage correct : on revient donc encore
et encore sur le texte, et le concept.
Abgrall J. M., La mécanique des sectes, Paris, Payot,
1996 Packard V., La persuasion clandestine, Paris, Calmann-Lévy,
1958 Les obsédés du standing, Paris, Calmann-Lévy, 1960 |