Médecines et dérives sectaires

De la psychothérapie à l'allégeance sectaire (psyvig.com - 10 février 2003)

Rebirth, Renaissance, psychothérapie de groupe, kinésiologie: De nombreux praticiens de santé sont branchés sur le sectaire (journal-lamarseillaise.com - 2 mai 2008)

Didier Pachoud: « On a tous des défauts qu’un manipulateur peut exploiter pour vous faire aller sur une planche savonnée que l’on voulait éviter. »

Didier Pachoud, président du GEMPPI (Marseille)

De la psychothérapie à l'allégeance sectaire

«Dans une thérapie sectaire, la finalité n'est pas de guérir mais de rendre dépendant»

Source: http://www.psyvig.com - 10 février 2003
[Texte intégral]

Michel Monroy (1) répond aux questions de Marie-Joëlle Gros.

Comment expliquer le succès des groupes sectaires dans le domaine de la santé ?

Le succès des sectes s'inscrit dans les carences de notre organisation. En toile de fond, il y a le constat que la grande majorité d'entre nous a atteint un niveau de confort matériel. Dès lors, la demande se concentre sur le désir de développement personnel. Dans ce contexte, la psychologie connaît son heure de gloire. En même temps, la médecine scientifique fait l'objet d'une suspicion. Il y a eu la vache folle, les dangers effectifs de l'atome: les scientifiques apparaissent comme des gens inquiétants. Le paradoxe de ce scepticisme est qu'on se jette dans les médecines parallèles.

Avec quelles conséquences ?

On revient à l'holisme qu'on avait oublié avec la science: c'est l'idée d'une fusion du corps et de l'esprit. La psychologie devient une nouvelle frontière à conquérir. On constate aussi l'ouverture culturelle de nos sociétés à des pratiques ancestrales ou étrangères, naturelles ou orientales. Et un refus de la complexité du monde. D'où le recours à un «tout compris», à une vision du monde rassurante. Le corollaire de tout cela, c'est l'implication totale, la soumission. Le groupe sectaire devient une prothèse de système social.

Quelles sont les différences facilement repérables entre une thérapie authentique et une utilisation sectaire ?

Il faut d'abord distinguer deux mécanismes: d'un côté, les sectes s'emparent des psychothérapies et, de l'autre, des psychothérapeutes deviennent sectaires.

Premier constat: aucune technique psychologique n'est à rejeter en elle-même. Pour autant, certaines facilitent l'emprise: l'émotionnel, l'effet de groupe, la sollicitation du corps ou des sens, un contenu doctrinal religieux ou philosophique favorisent un glissement vers une allégeance durable. En outre, il n'existe pas d'évidence naturelle en psychothérapie: on est davantage dans le domaine de la controverse, de la profusion des techniques. Avec une ambiguïté autour de l'objet: est-ce le soin, le développement, l'harmonie spirituelle ?... Et il n'existe pas, en France, de protection du titre de «psychothérapeute». Tout cela favorise une grande confusion, et les gens s'y ruent sans grand contrôle. Mais, quand la médecine et la psychothérapie sortent de leur rôle de «force d'appoint» et deviennent substitutives, en couvrant tous les registres du lien social, le risque est grand.

Qu'est-ce qui peut mettre la puce à l'oreille ?

L'absence de formation universitaire et l'absence d'une position autocritique du thérapeute. Le fait est que ces thérapies fonctionnent: les gens se transforment. Mais les finalités de la transformation doivent être au service du patient, pas du thérapeute. La thérapie doit être peu prescriptive : le thérapeute ne peut pas être un maître à vivre qui commande de divorcer ou de changer de métier. Il n'impose pas de règle de vie, une adhésion à un parti ou à une Eglise. Dans une thérapie authentique, il n'y a pas d'exploitation: les frais sont prévus en référence à un «contrat», on n'est pas conduit à se laisser dominer sexuellement. Une thérapie vise à terme l'autonomie du patient.

Existe-t-il un profil de gourou ?

Le gourou typique a des certitudes inentamables et réponse à tout. Il a du charisme, une autorité en tout domaine, il dispense des promesses et utilise les moyens de la culpabilisation. Il est imperméable à toute critique, favorise le bénévolat sans limite, prescrit des ruptures et exploite les adeptes. Certains le voient comme un pervers narcissique. Il n'est pas seulement cela. Le gourou est entretenu par le regard enamouré de ses adeptes. Le phénomène sectaire est collectif: les uns et les autres s'autoentretiennent réciproquement. En cela, il se rapproche des phénomènes totalitaires.

Quels sont les risques ?

A la sortie du groupe, l'atterrissage est brutal. Comme la secte propose en réalité une prothèse d'univers social, la rentrée dans l'atmosphère est violente. La décompensation psychiatrique peut mener jusqu'au suicide.

L'investissement financier, la dépendance durable contrarient l'avenir des gens. Quand on a passé dix ans dans une secte, les possibilités de réorientation sont réduites. Dans une thérapie sectaire, la finalité n'est pas de guérir mais de rendre dépendant. Mais si à court terme, pourtant, les gens ressentent un bien-être, à long terme, les effets négatifs sont indéniables. L'individu se laisse modeler, devient ce qu'on attendait de lui.

1. Michel Monroy est psychiatre, auteur avec Anne Fournier de la Dérive sectaire (PUF, 1999). Il a expliqué les mécanismes d'allégeance sectaire dans le numéro de Libération en date du 8 février 2003. L’entretien a été publié sous le titre «Le scepticisme envers la science nourrit la demande» dans le cadre d’un dossier réalisé par le journal sur les abus et les déviances dans le domaine de la psychothérapie.

Psychothérapie Vigilance recommande vivement la lecture intégrale de ce dossier, accessible sur Internet à l'adresse www.liberation.com. Les articles sont intitulés: «Une action ministérielle élargie», «La psychothérapie, malade de dérives sectaires», «Psy, transe et boulimie» et «Atomisation».
 

La France a adopté une nouvelle loi pour avoir le droit de porter le titre de psychothérapeute

Nouvel encadrement du titre de psychotérapeute (Parlement - mai 2010)

Le décret d'application concernant le titre de psychothérapeute (Journal odfficiel - 22 mai 2010) pdf

Des praticiens de santé branchés sur le sectaire

http://journal-lamarseillaise.com - 2 mai 2008
[Texte intégral]

                                                      Photomontage la marseillais

Ce «bien-être» est recherché par tous, mais les moyens parfois proposés pour y parvenir s’avèrent un concentré de manipulations brisant des vies et des familles. Le New Age entre dans un nouvel age.

Comment des personnes instruites, des instituteurs, des cadres, acceptent-ils l’idée que l’hyperactivité de leur enfant traduit son appartenance à une race d’anges envoyés par les habitants d’une planète lointaine ? Pourquoi des personnes longtemps rationnelles avant leur grave maladie, en viennent à croire qu’un petit bonhomme à lunettes va leur résorber la tumeur par l’imposition de ses mains, les yeux plissés par une concentration mystique ? Et si toutes ces névroses qui rongent un individu trouvaient une origine dans les sévices sexuelles subies dans une prime enfance longtemps oubliée et rappelée par un psychothérapeute persuasif ? Des gens sans antécédents psychologiques y croient dur comme fer.

Pourquoi de respectables connaissances, des amis, des membres de la famille,
offrent-ils corps et âme à des thérapeutes aux pratiques exotiques ?

Pourquoi ? Pour mieux être. Physiquement, moralement, psychologiquement, socialement. Pour exister, pour survivre, pour fuir, pour refuser, pour se venger … D’innombrables raisons avec comme quête ultime le bien-être. Une porte d’entrée qu’ont rapidement ouverte les mouvements sectaires. On estime qu’à Marseille, 5 à 8'000 personnes fréquentent plus ou moins assidûment un acteur du domaine de la santé ou du bien-être dont les pratiques non reconnues présentent des dérives sectaires. Le grand retour de la pensée magique et la croyance que les miracles pourraient être une alternative possible à des méthodes thérapeutiques conventionnelles.

Le corps médical en général dans le département reste assez peu disert concernant les méfaits des dérives sec- taires de petites officines que le Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l'individu (GEMPPI) relève de plus en plus. L’institution qui garantit le respect de la déontologie, l’Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône, par la voix de son président, Henry Zattara reconnaît tout de même «la fréquence de deux ou trois affaires par an d’exercice illégal de la médecine présentées devant le procureur de la République». Cependant il ajoute, «nous savons aussi qu’il existe d’authentiques praticiens, qui détournent leurs patients sur des élucubrations millénaristes ou autres

De telles pratiques sont sans aucun doute plus ardues à appréhender et à relever au grand jour. Et pour cause. Par définition, les victimes, manipulées, ne portent pas plainte.

Deux plaintes seulement ont été déposées en 2007 sur le département des Bouches-du-Rhône. Toujours en fin d'une procédure de divorce, au moment du partage des enfants.

Controversé aussi le profil des victimes

«D’après ce qui émerge dans la littérature et les affaires d’abus, je ne pense pas qu’il faille être particulièrement crédule ou limité intellectuellement, il n’y a pas de lien entre santé mentale et subjugation sectaire.

La Scientologie par exemple se développe dans les couches aisées de la société. Cela correspond à la conver- gence d’un état émotif, de besoins existentiels où encore à la recherche d’une réponse que les pratiques allopa- thiques ne sont pas à même de fournir», souligne le Dr Eric Kania, psychiatre membre du conseil d'administration du GEMPPI.

Et il n’y a pas que les faiblesses provoquées par un coup dur de la vie.

    «On a tous des défauts, poursuit Didier Pachoud, le président du GEMPPI, de l’égocentrisme, un besoin de reconnaissance qu’un manipulateur peut exploiter pour vous faire aller sur une planche savonnée que l’on voulait éviter.»

Si les gourous ont un réel pouvoir, c’est bien celui de la manipulation. Pas de magie, d’énergie ou autre hyper- mnésie, seulement une grande maîtrise de la psychologie sociale, plus d’une cinquantaine de techniques bien rationnelles pour manipuler totalement son prochain. Et bien souvent maîtrisés en autodidacte.

Briseurs de vie, de familles, en toute bonne foi

«L’argent et le pouvoir, la domination, l’adoration sont les motivations de ces gourous, assure Didier Pachoud. Mais c’est pour certains d’entre eux, aussi une reproduction de traumatismes vécus». Briseurs de vie, de familles, en toute bonne foi. Beaucoup de ses escrocs thérapeutes sont en effet d’anciens adeptes de ces grandes sectes qui ont décliné au début du millénaire. Ils se sont mis à leur compte.

Les témoignages recueillis par le GEMPPI en attestent. Et dans la région Paca plus qu’ailleurs, la tendance est au primitif, synonyme de pureté originelle.

«Un vétérinaire de quarante ans vient de demander le divorce après vingt ans de vie commune et deux jeunes enfants, rapporte Didier Pachoud. Sa femme, après le choc de la mort de son père, est devenue une adepte du Rebirth». «Renaissance» en anglais, le Rebirth consiste à se séparer des problèmes liés au jour de notre accouchement.

En psychothérapie de groupe, une respiration particulière provoque l’hyperventilation collective que les acco- lades réciproques ordonnées par le thérapeute accentuent. La scène est grotesque.

Le résultat cauchemardesque. Rebirth et kinésiologie (le praticien lit avec ses mains sur votre peau la mémoire de votre vie et de celle de vos ancêtres) ont persuadé la femme du vétérinaire qu’elle a subi des sécices sexuelles de son oncle dans son enfance. «Ma femme s’est alors totalement repliée sur elle». La famille est brisée. Aucun trouble à l’ordre public, pas de plainte. Elle continue ses séances de Rebirth.

Faux souvenirs induits par des pseudo thérapeutes

Le Dr Eric Kania prend très au sérieux la technique de faux souvenirs induits par des pseudo thérapeutes. «C’est un phénomène que l’on voit paraître en France après les Etats-Unis. Par des techniques d’autosuggestion on persuade telle ou telle personne d’avoir vécu des mauvais traitements, de viols, d’abus sexuels par quelqu’un faisant figure d’autorité: souvent un des parents proches, le père, un enseignant».

De cette manière le manipulateur en distillant la discorde dans le groupe calomnié entend s’accaparer la victime et en tirer profit.

Ici c’est un fils (41 ans) qui après des séances de psychogénéalogie à Marseille, suite à une rupture sentimen- tale, qui accuse père et mère de l’avoir violé. Là c’est une prof de collège qui suit une simple psychothérapie, sur divan et qui se découvre des attouchements perpétrés par son père dans son adolescence.

Une manipulation dite de la communication émotionnelle, l’appel aux émotions pour court-circuiter la raison logique. Tout le monde y est plus ou moins vulnérable.

Didier Pachoud montre une multitude de témoignages, de proches comme de victimes de certaines de ces prati- ques à dérives sectaires. Le souci réside dans la nécessité de faire la preuve» regrette-t-il.

Combien de ces praticiens sont des escrocs manipulateur et dangereux ?

Mystère. Le GEMPPI épluche le journal officiel pour guetter les création d’association suspectes. Une étude récen- te de l’Ordre des Médecins des Bouches du Rhône a constaté qu’un généraliste sur trois recourent à des pratiques non conventionnelles. De même, toujours dans le département, 36% des gens atteints d’un cancer se tour- nent vers ces médecines et thérapeutiques.

Si les vicissitudes de la vie ne conduisent pas forcément à se tourner vers ces pratiques à risque de dérives sec- taires, ce sont ces pratiques qui partent à la chasse de nouveaux adeptes. Derrière la balade en forêt proposée par petite affichette collée sur le panneau du CE d’une entreprise, se cache parfois une initiation ludique au rituels shamaniques.

Les boites aux lettres sont pleines de prospectus dont les activités peuvent être vectrices de dérives sectaires importantes.

Didier Pachoud donne un conseil: « quand un praticien prétend que sa méthode traite le mal, quand la médecine classique ne s’occupe que des symptômes… Méfiance».

Enquêtes Philippe Pujol et Antonio Moreira


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