Le millénalisme en Afrique

Yvan Droz,ethnologue: «Le millénalisme, une interprétation littérale de la Bible» (Le Temps - juin 2000)

Ouganda: Ce n'est pas un suicide collectif. Étonnante révélation sur la secte ougandaise de la Restauration des dix commandements (Observatoire de l'Afrique centrale - 28 juin 2000)

Ouganda: Mandats d'arrêts contre six dirigeants de la secte (Observatoire de l'Afrique centrale - 6 avril 2000)

«Le millénalisme, une interprétation littérale de la Bible»

L'ethnologue neuchâtelois Yvan Droz est spécialiste des sectes kenyanes.Son avis sur
le suicide collectif qui a faitquelque 400 victimes à Kanunga vendredi dernier.
Le Temps - juin 2000
[Texte intégral]
Yvan Droz, ethnologue

Peut-on expliquer le suicide collectif de centaines d'adeptes d'une secte millénariste, vendredi dernier dans une bourgade ougandaise ?

L'Afrique est-elle un vivier de tels mouvements ? Rencontre avec Yvan Droz, actuellement à Nairobi. Cet ethnologue, chargé de cours à l'Institut universitaire d'études du développement et chercheur à l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel, est l'auteur d'une thèse sur le millénarisme au Kenya.

Le Temps: Peut-on relier le Mouvement pour la restauration des Dix Commandements de Dieu à d'autres églises dans la région ?

Yvan Droz: Naturellement. Il y a dans toute l'Afrique de l'Est des nouveaux mouvements religieux nés par scission des Eglises chrétiennes traditionnelles. Leur apparition est souvent simple. Quelqu'un se sent appelé par Dieu ou le Saint-Esprit, puis il fonde un mouvement. Selon ses talents d'orateur, un pasteur peut réunir quelques dizaines, centaines, voire plusieurs milliers de fidèles.

Qu'est-ce que le millénarisme a à voir avec ces aspirations ?

Le millénarisme traverse toutes les Eglises, même si cela apparaît plus ou moins ouvertement. Il s'accroche à l'espoir de l'avènement prochain du millenium, cette période mentionnée dans la Bible qui suivra la seconde venue du Christ. Pendant mille ans, les méchants seront punis et les gentils pourront vivre une période paradisiaque. Notons qu'il ne s'agit pas d'un paradis céleste, mais du paradis sur Terre. Tous les désirs des fidèles seront alors réalisés, pour autant évidemment qu'ils correspondent aux principes de la Bible.

En quoi les millénaristes se distinguent-ils, par exemple, des catholiques ?

Le millénarisme est issu d'une interprétation littérale de la Bible, alors même que le texte nous arrive souvent transformé. Dans une Eglise traditionnelle, on compare les différentes versions de la Bible en cherchant à retrouver le texte initial au terme d'études linguistiques. Le texte pris au pied de la lettre, au contraire, donne lieu à tous les fondamentalismes et à un certain nombre d'interprétations qui paraissent aberrantes.

Quels problèmes pose cette interprétation littérale ?

Il y a dans la Bible, comme je viens de le dire, l'annonce de la seconde venue du Christ. Elle doit être précédée de tribulations, d'événements difficiles. Avec la crise économique et politique, voire les troubles ethniques, il est facile de s'imaginer que nous sommes en train de vivre les tribulations. De même, on croit voir des faux prophètes partout, précisément parce que leur apparition est annoncée dans la Bible comme un signe supplémentaire de l'arrivée du Christ. Selon certains, il vit d'ailleurs déjà caché et va se révéler prochainement.

Pourquoi se tuer ?

Dans ces mouvements, la vie personnelle compte peu puisqu'elle est soumise au Saint-Esprit. Ceci peut éventuel- lement expliquer pourquoi ces gens se sont suicidés. Le suicide reste toutefois un cas extrême. En réalité, il faut comprendre que les groupes formés autour d'interprétations littérales de la Bible recherchent avidement les signes de l'arrivée du Christ. On essaye de réaliser ce que la Bible annonce. On tente en quelque sorte de forcer la main au Messie, puisque la réalisation de ces signes est censée précéder son apparition. Mais le fait de se tuer peut aussi signifier, dans certains cas, une façon de se libérer de ce monde et des tribulations pour atteindre immédiatement le millenium.

Quand sont apparus ces mouvements religieux ?

On parle de «nouveaux mouvement» religieux par rapport aux Eglises établies. A l'origine, ils ont fait leur apparition au Rwanda et en Ouganda. Dès les débuts de la colonisation, des Eglises indépendantes africaines ont fait sécession des Eglises missionnaires. Par la suite, ces mouvements se sont répandus dans toute la région et ont commencé à foisonner vers la fin des années 70. Leur apparition a été stimulée par la traduction de la Bible dans les langues locales, des traductions parfois approximatives qui ont alors donné naissance à diverses interprétations.

Dans quel sens ?

Ces premières traductions ont parfois donné naissance à des malentendus. Par exemple au Kenya, où le terme choisi par les missionnaires pour traduire la Vierge Marie en kikuyu (une langue courante du Kenya, ndlr) a été «muiritu», ce qui désigne une femme qui n'est pas encore mariée, mais a été excisée. D'où l'apparition d'un certain nombre de courants qui ont lutté contre l'interdiction de la clitoridectomie dans les années 30. Sur la base de ces erreurs de traduction, notamment, est né un foisonnement extraordinaire de mouvements, à la fois des Eglises indépendantes et des mouvements pentecôtistes qui forment la grande vague actuelle.

Ces Eglises drainent beaucoup d'argent ?

Les mouvements pentecôtistes ou évangéliques exigent de leurs fidèles qu'ils donnent la dîme, une dîme prise à nouveau au sens littéral, c'est à dire 10% de tous les revenus ! A quoi il faut ajouter les offrandes, cela peut atteindre des sommes considérables. Un autre processus classique dans le développement de ces sectes, C'est leur «rachat» par une Eglise étrangère en général, issue des Etats-Unis, du Canada ou d'Amérique latine. Rachat, c'est un peu féroce, mais on a souvent affaire à un transfert d'argent contre des fidèles. S'il a du succès, le petit mouvement du début est alors rattaché à un mouvement étranger puissant.

Propos recueillis par Jean-Philippe Rémy

OUGANDA: Étonnante révélation sur la secte ougandaise de
la Restauration des dix commandements
 
L'Observatoire de l'Afrique centrale - 28 juin 2000
[Texte intégral]

On a pas oublié, je l'espère les événement tragique de Kanungu en Ouganda au cours desquels plus de 400 adeptes de la secte de la restauration des dix commandements avaient trouvé la mort. L'enquête qui avait suivi avait permis d'identifier d'autres charniers dans les diverses propriétes de la secte en question. On parle de près de 1.000 personnes qui auraient trouvé la mort aux mains des dirigeants et de leurs complices. On apprend maintenant de la bouche du président du LCV du district de Luwero en Ouganda, Haji Abdul Nadduli que les centaines de corps exhumés des charniers de Kanungu seraient des Tutsis d'origine rwandaise !

On se souviendra que les plus folles rumeurs avaient circulées à propos de cette secte et du massacre commis à Kanungu. Certains Congolais affirmaient sur des listes de discusions que les victimes étaient congolaises et que ce massacre s'inscrivait dans la logique d'extermination du soi-disant «Plan Hima-Tutsi», visant entre autres la colonisation de l'est de la RDC.

Monsieur Nadduli qui n'a pas la langue dans sa poche a fait cette déclaration fracassante le 27 juin, au cours d'une réunion publique dans le cadre de la campagne référendaire sur l'avenir du multi-partisme en Ouganda (le vote se tiendra demaine le 29 juin).

Monsieur Nadduli a affirmé que le chef de la secte du Mouvement pour la restauration des dix comman- dements de Dieu, Joseph Kibwetere, faisait parti de génocidaires interahamwe envoyés en Ouganda pour identifier et tuer des Tutsis rwandais.

Monsier Nadduli affirme que la secte ne servait que de paravant pour réunir et massacrer des Rwandais, mais que des nabyankole auraient également été tués, parce que dit-il «il est difficile de les distinguer des (Tutsis) rwandais». «Si des Bagandas ont été tués, alors la fraction en question est d'un sur mille». Au cour de la réunion publique avec le député local, M. Nadduli a mis a demandé à la foule si quelqu'un avait perdu un membre de sa famille à Kanungu ou ailleurs au main de la secte. Aucune main ne s'est levée. Haji Abdul Nadduli affirme de plus avoir fait le tour de la ville de Kampala sans être capable de rencontrer quelqu'un pouvant lui affirmer avoir perdu un parent dans le drame de Kanungu.

En conclusion, si M. Nadduli déclare que ses propos n'engagent que lui seul, il n'en demeure pas moins qu'ils sont extrèmement inquiétants.

OUGANDA: Mandats d'arrêts contre six dirigeants de la secte

L'Observatoire de l'Afrique centrale - 6 avril 2000
[Texte intégral]
Dominic Kataruioabo, Credonia Mwerinde
et Joseph Kibwetere (au centre).

La justice ougandaise a délivré jeudi, selon l'agence Associated Press, des mandats d'arrêt contre six dirigeants du Mouvement pour le rétablissement des dix commandements de Dieu. On sait que le décompte macabre s'élève maintenant officiellement à au moins 924 adeptes de la secte.

Aucun de ces six dirigeants, parmi lesquels Joseph Kibwetere, Credonia Mwerinde et Dominic Kataruioabo n'a été retrouvé parmi les cadavres des victimes de l'incendie du lieu de culte de la secte apocalyptique à Kanungu le 17 mars dernier, ni parmi ceux retrouvés dans des fosses communes dans d'autres propriétés de la secte. Néanmoins nombre de cadavres étaient carbonisés ou dans un état de décomposition tel qu'il ne permettait pas l'identifi- cation.

«Nous pensons qu'ils sont en vie et qu'ils se cachent», a déclaré Erasmus Opia, directeur de la Division d'enquête criminelle de Kampala. Ce responsale ajoutait «Nous n'avons pas de preuve du contraire». Des mandats d'arrêts internationaux ont déjà été délivrés.

Joseph Kasapurari, John Kamagara et Ursula Komuhangi ont été également inculpés en raison du certificat d'enre- gistrement du mouvement et autres documents qui les identifiaient comme des responsables de l'organisation. Dix chefs d'inculpation pour meurtre pèsent sur les six dirigeants de la secte qui risquent la peine de mort par pendai- son s'ils sont arrêtés et jugés.

Surnommé «Le Prophète» (NDLR: enfin la prophétesse en français) par ses partisans, Kibwetere, 64 ans, était la figure centrale de cette secte apocalyptique du sud-ouest de l'Ouganda. Mwerinde, cependant, était considérée par beaucoup comme le véritable maître à penser du groupe. Surnommée «le programmeur», cette ancienne employée de bar de 48 ans affirmait avoir établi un lien direct avec Dieu et la vierge Marie.

Kataribabo, 32 ans, était un ancien prêtre excommunié par l'église catholique. Selon le procureur Richard Buteera, les trois autres dirigeants de la secte faisant l'objet d'un mandat d'arrêt sont Joseph Kasapurari et deux autres personnes, seulement identifiées par les noms de Kamagara et Komuhangi. Il n'a pas donné plus de précisions. Les dirigeants de la secte n'ont été signalés nulle part depuis l'incendie du 17 mars, qui a marqué le début de recher- ches macabres aboutissant à la découverte de 924 corps au total.

NDLR: comme le soulevait quelqu'un sur un des forum de Congonline: Est-ce que cette tuerie pourrait cacher quelque chose d'autre ?

Pour poursuivre sur le même sujet et avec la même agence de presse (AP), plusieurs semaines avant l'incendie criminel de l'église de Kanungu le 17 mars, la police ougandaise soupçonnait l'existence de fosses communes contenant des enfants. Selon des documents obtenus jeudi par l'Associated Press, les services de sécurité ougandais avaient (en effet) adressé à la police locale un message «très urgent» signalant l'enlèvement présumé d'enfants par la secte, qui était soupçonnée d'enterrer ceux qui décédaient dans des fosses communes.

La police locale avait jugé cet avertissement «un peu infondé» et totalement écarté l'existence de fosses commu- nes. Un officier de la Section spéciale rattachée à la présidence ougandaise, Conradi Baryamwisaki, «a vivement dénoncé l'existence illégale» de la secte apocalyptique, selon une lettre de J.B. Okumu, chef de la section spéciale du bureau du président Yoweri Museveni. La missive, qualifiée de «très urgente» et datée du 24 janvier, était adressée au commandant adjoint de la police de la préfecture de Rukungiri dans le sud-ouest de l'Ouganda. M. Okumu expliquait en outre que l'officier Baryamwisaki, qui vient du sud-ouest de l'Ouganda, soupçonnait la secte d'être liée à l'Alliance des forces démocratiques, un groupe rebelle opérant dans l'ouest du pays.

Plus de dix jours plus tard, le 5 février, M. Okumu recevait une réponse de P. Mugizi, responsable de la division d'enquête criminelle de Rukungiri. Ce dernier expliquait que la secte était légale, et rejetait les «accusations d'enlèvement et de détention de jeunes enfants» contre la volonté de leurs parents. Il précisait qu'il s'agissait d'enfants dont les parents étaient séparés provisoirement ou définitivement et devaient prendre partie (NDLR: présumément un des deux parent qui aurait été membre de la secte). «Il y a aussi des cas où les enfants rejoignent volontairement l'organisation sans le consentement de leurs parents. Il n'est pas vrai non plus que les enfants qui meurent soient enterrés dans une fosse commune». M. Mugizi ajoutait qu'aucun signe ne laissait présumer un lien entre le Mouvement et les rebelles.

La police et le gouvernement n'avaient pas encore pu être joints jeudi pour commenter ces informations. Au printemps 1999, des policiers qui enquêtaient sur une série de morts soudaines parmi les enfants de la secte à Rushojwa s'étaient vu répondre qu'ils étaient décédés de la malaria.

La police avait abandonné l'enquête après avoir vu des documents attestant que la secte avait été enregistrée en 1997 comme organisation non gouvernementale.