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«Le
millénalisme, une interprétation littérale
de la Bible»
- L'ethnologue
neuchâtelois Yvan Droz est spécialiste
des sectes kenyanes.Son avis sur
- le suicide
collectif qui a faitquelque 400 victimes à Kanunga
vendredi dernier.
- Le
Temps - juin 2000
- [Texte
intégral]
- Yvan
Droz, ethnologue
Peut-on
expliquer le suicide collectif de centaines d'adeptes
d'une secte millénariste, vendredi dernier dans
une bourgade ougandaise ?
L'Afrique
est-elle un vivier de tels mouvements ? Rencontre avec
Yvan Droz, actuellement à Nairobi. Cet ethnologue,
chargé de cours à l'Institut universitaire
d'études du développement et chercheur
à l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel,
est l'auteur d'une thèse sur le millénarisme
au Kenya.
Le
Temps: Peut-on relier le Mouvement pour la restauration
des Dix Commandements de Dieu à d'autres églises
dans la région ?
Yvan
Droz: Naturellement. Il y a dans toute l'Afrique de
l'Est des nouveaux mouvements religieux nés par
scission des Eglises chrétiennes traditionnelles.
Leur apparition est souvent simple. Quelqu'un se sent
appelé par Dieu ou le Saint-Esprit, puis il fonde
un mouvement. Selon ses talents d'orateur, un pasteur
peut réunir quelques dizaines, centaines, voire
plusieurs milliers de fidèles.
Qu'est-ce
que le millénarisme a à voir avec ces
aspirations ?
Le
millénarisme traverse toutes les Eglises, même
si cela apparaît plus ou moins ouvertement. Il
s'accroche à l'espoir de l'avènement prochain
du millenium, cette période mentionnée
dans la Bible qui suivra la seconde venue du Christ.
Pendant mille ans, les méchants seront punis
et les gentils pourront vivre une période paradisiaque.
Notons qu'il ne s'agit pas d'un paradis céleste,
mais du paradis
sur Terre. Tous les
désirs des fidèles seront alors réalisés,
pour autant évidemment qu'ils correspondent aux
principes de la Bible.
En
quoi les millénaristes se distinguent-ils, par
exemple, des catholiques ?
Le
millénarisme est issu d'une interprétation
littérale de la Bible, alors même que le
texte nous arrive souvent transformé. Dans une
Eglise traditionnelle, on compare les différentes
versions de la Bible en cherchant à retrouver
le texte initial au terme d'études linguistiques.
Le texte pris au pied de la lettre, au contraire, donne
lieu à tous les fondamentalismes et à
un certain nombre d'interprétations qui paraissent
aberrantes.
Quels
problèmes pose cette interprétation littérale
?
Il
y a dans la Bible, comme je viens de le dire, l'annonce
de la seconde venue du Christ. Elle doit être
précédée de tribulations, d'événements
difficiles. Avec la crise économique et politique,
voire les troubles ethniques, il est facile de s'imaginer
que nous sommes en train de vivre les tribulations.
De même, on croit voir des faux prophètes
partout, précisément parce que leur apparition
est annoncée dans la Bible comme un signe supplémentaire
de l'arrivée du Christ. Selon certains, il vit
d'ailleurs déjà caché et va se
révéler prochainement.
Pourquoi
se tuer ?
Dans
ces mouvements, la vie personnelle compte peu puisqu'elle
est soumise au Saint-Esprit. Ceci peut éventuel-
lement
expliquer pourquoi ces gens se sont suicidés.
Le suicide reste toutefois un cas extrême. En
réalité, il faut comprendre que les groupes
formés autour d'interprétations littérales
de la Bible recherchent avidement les signes de l'arrivée
du Christ. On essaye de réaliser ce que la Bible
annonce. On tente en quelque sorte de forcer la main
au Messie, puisque la réalisation de ces signes
est censée précéder son apparition.
Mais le fait de se tuer peut aussi
signifier, dans certains cas, une façon de se
libérer de ce monde et des tribulations pour
atteindre immédiatement le millenium.
Quand
sont apparus ces mouvements religieux ?
On
parle de «nouveaux mouvement» religieux
par rapport aux Eglises établies. A l'origine,
ils ont fait leur apparition au Rwanda et en Ouganda.
Dès les débuts de la colonisation, des
Eglises indépendantes africaines ont fait sécession
des Eglises missionnaires. Par la suite, ces mouvements
se sont répandus dans toute la région
et ont commencé à foisonner vers la fin
des années 70. Leur apparition a été
stimulée par la traduction de la Bible dans les
langues locales, des traductions parfois approximatives
qui ont alors donné naissance à diverses
interprétations.
Dans
quel sens ?
Ces
premières traductions ont parfois donné
naissance à des malentendus. Par exemple au Kenya,
où le terme choisi par les missionnaires pour
traduire la Vierge Marie en kikuyu (une langue courante
du Kenya, ndlr) a été «muiritu»,
ce qui désigne une femme qui n'est pas encore
mariée, mais a été excisée.
D'où l'apparition d'un certain nombre de courants
qui ont lutté contre l'interdiction de la clitoridectomie
dans les années 30. Sur la base de ces erreurs
de traduction, notamment, est né un foisonnement
extraordinaire de mouvements, à la fois des Eglises
indépendantes et des mouvements pentecôtistes
qui forment la grande vague actuelle.
Ces
Eglises drainent beaucoup d'argent ?
Les
mouvements pentecôtistes ou évangéliques
exigent de leurs fidèles qu'ils donnent la dîme,
une dîme prise à nouveau au sens
littéral, c'est à dire 10% de tous les
revenus ! A quoi il faut ajouter les offrandes, cela
peut atteindre des sommes considérables. Un autre
processus classique dans le développement de
ces sectes, C'est leur «rachat» par une
Eglise étrangère en général,
issue des Etats-Unis, du Canada ou d'Amérique
latine. Rachat, c'est un peu féroce, mais on
a souvent affaire à un transfert d'argent contre
des fidèles. S'il a du succès, le petit
mouvement du début est alors rattaché
à un mouvement étranger puissant.
Propos
recueillis par Jean-Philippe Rémy

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