Sectes - le piège

Qu'est-ce qui pousse à adhérer à une secte ou
à tout mouvement se réclamant d'une idéologie forte ?

Congrès de criminologie d'Interlaken: Le piège des sectes (Femina - 14 avril 1996)

Comment repérer une secte dangereuse ? (Femina - 14 avril 1996)

Urs Thurnherr, philosophe bâlois: Un moyen permettrait d'éviter les dérives sectaires (Femina - 14 avril 1996)

Thierry de Saussure, théologien, psychologue et psychanalyste: Quels sont les motivations inconscientes des adeptes (Femina - 14 avril 1996)

Sectes

le piège

Elles attirent leurs adeptes en promettant l'accès au bonheur et à la vérité.
Comment repérer le traquenard ? Réponse des spécialistes.

Je parle secte, vous pensez Ordre du Temple Solaire. Normal: les tragiques exploits de l'OTS ont marqué tous les esprits. Mais ils donnent du fanatisme une image spectaculaire et théâtrale qui ne correspond que très partielle- ment à la réalité.

Le récent Congrès de criminologie d'Interlaken, consacré aux sectes et à l'occultisme, a permis de brosser un ta- bleau à la fois plus pragmatique et plus intéressant des dangers liés à l'activité des mouvements sectaires. Depuis quelques décennies ceux-ci ne se cantonnent plus à la seule sphère religieuse mais croissent et se multiplient dans les domaines les plus divers. C'est ainsi que sous couvert de séminaires de développement personnel, de stages de spiritualité tous azimuts ou d'initiation à des méthodes de médecine douce, croissent et se multiplient des groupements qui ont pour point commun leur habileté à exploiter la crédulité d'autrui au nom d'une idéologie.

Sans enfreindre la loi au sens strict du terme, sans recourir à la violence, elles sou-mettent leurs adeptes à une pression telle que ceux-ci deviennent parfois les acteurs consentants de leur propre eslavage.Cibles privilégiées: les individus fragiles, déstabilisés, en quête d'une vie meilleure (voir interview ci-dessous de Thierry de Saussure).

Prêts à donner leur temps et leur argent en échange du bien-être psychique et corporel qui leur est promis, ceux- ci se retrouvent un jour manipulés affectivement et piégés financièrement. Souvent sans comprendre comment tout cela a pu leur arriver. Sauf dans des cas manifestes d'abus de pouvoir, de fraude ou de mise en danger de la vie d'autrui, la loi n'est guère en mesure d'intervenir efficacement contre les agissements des sectes.

Reste, comme l'ont souligné plusieurs spécialistes présents au Congrès d'Interlaken, à mieux informer l'opinion publique sur les techniques de recrutement et sur les caractéristiques des organisations qu'on peut considérer comme dangereuses, par l'endoctrinement, la manipulation et les privations qu'elles imposent à leurs adhérents.

Pour recruter des adeptes, les «nouveaux missionnaires» publient de petites annonces proposant des tests de personnalité gratuits, des séminaires garantissant la réussite sociale, le bonheur ou la santé. Toute promesse de ce genre est à considérer avec la plus grande méfiance... Souvent, si l'on ne prend la peine de se renseigner sur les compétences du personnel chargé d'enseigner les méthodes miracles «qui transformeront votre vie», on constate qu'il s'agit d'animateurs formés sur le tas, non qualifiés et non affiliés à une association professionnelle.

Racolage dans la rue

La technique du racolage dans la rue est parfaitement programmée jusque dans les moindres détails. Le membre de la secte affecté à ce travail, souvent accompagné d'un confrère qui se tient à quelque distance, cherche à engager la conversation. Mais pas avec n'importe qui: il s'agit d'aborder en priorité des gens semblant seuls, à l'air indécis, voire malheureux, en leur posant une question directe et personnelle.

A une jeune fille, on demande par exemple: «Etes-vous heureuse ou avez-vous des problèmes ?» Si celle-ci manifeste un certain embarras, elle se voit aussitôt proposer aide et compréhension. Attitude chaleureuse et sourire à l'appui, le «racoleur», rejoint par son comparse, l'invite à un entretien amical et gratuit avec une personne qui l'aidera à analyser la situation. Une fois arrivée dans les locaux de la secte, la jeune fille a mis un orteil dans l'engrenage. Elle est accueillie par des gens cordiaux attentifs à ses besoins, lesquels ont pour mission de se présenter comme des exemples de réussite et de bonheur. (Sous-entendu: vois comme nous sommes heureux ! Fais comme nous!)

L'entretien débute, entièrement centré sur les difficultés et les faiblesses de la nouvelle venue, à qui on fait com- prendre que son problème est certes, sérieux, mais que, si elle le souhaite, on l'aidera à se transformer en un être neuf à qui tout est possible. A ce stade. il n'est pas question d'argent: on l'invite gentiment à participer à une soirée d'infetmàüo à ou à une séance de méditation.

Entourée de sollicitude, la jeune fille répond aux questions qui lui sont adressées; livrant de nombreuses informa- tions utiles à la secte. Ce n'est qu'aux bout de quelques rencontres qu'elle se verra proposer des cours moyennant finance. Trouve-t-elle le prix trop élevé, on lui rétorquera que le salut de son âme vaut bien quelques sacrifices, que son bonheur n'a pas de prix. Elle ne dispose pas d'une telle somme? Qu'elle l'emprunte. Un cours en entraîne un autre, cela coûte de plus en plus cher et prend de plus en plus de temps. Mais qu'importe: «Tu as fait des progrès, ce serait dommage d'arrêter maintenant.» «Tu ne vasmieux ? C'est que tes problèmes sont importants. Si tu veux les résoudre, il faut persévérer.» Etc.

Le bouche à oreille

Autre procédé de recrutement: le bouche à oreille. Les fidèles du mouvement cherchent à y attirer des amis ou des connaissances. Philippe R., jeune avocat, raconte qu'il a été sollicité tour à tour par deux partis politiques, par une loge maçonnique et par les scientologues: «Il est amusant de comparer les approches. Les partis et les francs-maçons ont cherché à m'intéresser à leurs activités, mais sans tenter de me convaincre ou de me faire miroiter des promesses. Les scientologues, c'était tout le contraire. Un homme que je connaissais par mon travail m'a parlé de tout ce que la scientologie lui avait apporté, ajoutant, que je pourrais moi aussi profiter de ces bienfaits pour enrichir ma personnalité.

Il m'a proposé de ren-contrer quelques responsables du mouvement. Je l'ai remercié et j'ai décliné son invitation, lui disant que j'étais bien dans ma peau et que je ne ressentais pas le besoin d'être aidé dans mon cheminement personnel. «Mais il ne s'agit pas de cela, m'a-t-il confié. Sais-tu que nous proposons des techniques permettant de développer nos capacités intellectuelles de façon extraordinaire ? Tu as déjà atteint un tel niveau, imagine jusqu'où tu pourrais aller... Nous avons besoin de gens comme toi. Et puis, chez nous, la solidarité joue à fond, y compris dans le domaine professionnel!» Il a laissé entendre qu'une adhésion rie serait profitable: sur tous les plans et qu'il valait la peine de faire partie d'une élite internationale qui cherchait à améliorer le monde. »

Comment détecter une secte dangereuse

Il va de soi que tous les groupes d'individus partageant une même révélation (qu'elle soit d'ordre spirituel, politique ou thérapeutique) ne constituent pas des sectes dangereuses pour autant. Alors comment savoir si un mouve- ment risque d'entraîner ses adeptes dans une idéologie fanatique ou totalitaire ? Un certain nombre de critères permettent de l'établir:

  • recours constant à une instance supérieure (gourou, maître à penser, prophète);
  • conviction d'appartenir à une élite, certitude de détenir la vérité;
  • promesse de guérison, de salut, de résolution des problèmes personnels;
  • les responsables de cours et de séminaires, notamment psychothérapeutiques, n'ont pas les qualifications requises;
  • vision du monde dualiste: les membres de la secte sont les «bons», les autres sont les «mauvais», les «méchants» ou les ennemis;
  • refus de la critique, du dialogue, de toute forme de compromis,
  • règles de comportement et de morale irréfutables; pression exercée sur les adeptes pour qu'ils s'engagent activement au sein du mouvement;
  • organisation hiérarchisée et autoritaire: Les membres du groupe doivent une obéissance absolue à leurs supérieurs;
  • refus de prendre en compte les désirs et les opinions de l'individu. Seul compte l'intérêt de. la secte, donc de ses dirigeants;
  • culpabilisation ou mise à l'index des adeptes qui osent exprimer un désaccord;
  • discrépance entre l'apparence de l'organisation et la réalité de son fonctionnement (prêchant le désintéressement alors qu'il s'agit d'une entreprise à but lucratif, par exemple);
  • exploitation financière des adeptes. L'enseignement religieux ou pseudo-spirituel est payant. Le fidèle est invité à sortir son portefeuille chaque fois qu'il veut franchir un nouveau palier d'initiation.
  • ingérence dans la sphère privée des individus;
  • vocabulaire spécifique à la secte: des mots ou des expressions sont détournés de leur sens premier et utilisés systématiquement pour exprimer les théories propres à la secte, un peu comme des slogans;
  • les dirigeants de la secte prétendent être en relation avec des forces occultes.
  •  

Donner un sens à sa vie, hors d'une secte

Urs Thurnherr, philosophe bâlois

«Notre société occidentale fonctionne selon un mode de pensée économique qui passe complètement sous silence les interrogations fondamentales sur le sens et les valeurs de l'existence. Ce vide constitue un créneau dans lequel les sectes s'engouffrent tout natürellement.»

Le succès rencontré par les sectes n'étonne pas Urs Thurnherr, philosophe bâlois invité à s'exprimer au Congrès de criminologie d'Interlaken: «Dans un monde qui s'est donné pour finalité le rendement et la productivité, qui privilégie l'avoir plutôt que l'être, l'individu est tôt ou tard confronté à un manque. Il peut tenter d'anesthésier son malaise au moyen de l'alcool, des médicaments ou de la drogue.

Il peut aussi, chercher à combler ce vide en adhérant à une secte qui lui offre un idéal, soi-disant plus élevé, quitte à sombrer dans l'irrationnel; je pense que c'est le cas de certaines personnes déçues par les Eglises traditionnelles qui, à force de vouloir se rapprocher de la société laïque, ont fini par négliger les aspirations purement spirituelles des fidèles.

Enfin, dernière possibilité qui n'est pas incompatible avec la foi, une personne à la recherche de sa vérité peut se forger sa propre philosophie. Le problème, c'est qu'il n'existe plus aucun lieu de discussion propice à ce genre de réflexions, ni à l'école, ni dans l'environnement socioprofessionnel, ni dans le monde politique ou culturel, qui fonctionnent tous selon le modèle de la pensée économique.

Je pense qu'un des moyens d'éviter les dérives des sectes consisterait à introduire, notamment dans les écoles, une initiation à la pratique philosophique: en laissant surgir les questions, en découvrant d'autres manières de penser, les jeunes auraient l'occasion de choisir leurs propres valeurs et de conquérir leur autonomie.»

Marlyse TSCHUI

Les sectes - un rempart contre la fragilité

Interview de Thierry de Saussure, professeur extraordinaire à l'Université de Lausanne

Les sectes: un rempart contre la fragilité.   Illustration: Françoise Vinet

Condamnation systématique de ceux qui pensent autrement

On les qualifie d'intégristes, de fondamentalistes, de fanatiques ou de dogmatiques. Leur étiquette est religieuse, politique ou culturelle au sens le plus large. Quoi qu'il en soit, les groupements sectaires partagent tous une même et solide conviction: celle de détenir la vérité absolue. Conviction qui leur permet de condamner en bloc tous ceux qui pensent autrement.

» En observant les comportements d'un groupe fondamentaliste, on est frappé par cette nécessité de délimiter la vérité. Les manifestations sectaires se caractérisent par une très forte affirmation d'une identité collective, avec une référence à un modèle, à un gourou, à un chef... ou à Dieu lui-même, et par une tendance à définir de manière très précise le vrai et le faux, le bien et le mal», remarque Thierry de Saussure.

Professeur extraordinaire à l'Université de Lausanne, chargé de cours à l'Université de Genève, Thierry de Saussure s'est longuement penché sur ce phénomène: «Je ne suis pas un spécialiste des sectes, je m'intéresse plutôt à ce qui rend l'être humain sectaire ou fanatique.

Il ne s'agit pas de classifier ou de psychiatriser l'intégrisme. Mais si l'on veut s'intéresser à ce qui se passe dans les dérives intégristes ou fanatiques, on se doit de comprendre ce qui se passe en chaque être humain, au-delà des facteurs historiques, sociologiques ou culturels [1].

» Pour que l'identité de l'enfant puisse se construire sur des bases suffisamment solides, il a d'abord besoin de se savoir aimé dans le regard de ses parents. Consolidé par l'amour reçu, il est capable d'aimer autrui, quoique diffé- rent de lui, sans se sentir menacé.

» Afin de s'assurer l'amour de ses proches, l'enfant se conforme de son mieux à ce qu'il croit que ses parents attendent de lui. De la même manière, pour être sûr d'être aimé de Dieu, le fidèle cherche à fixer son comporte- ment le plus près possible de ce qu'il croit être la vérité. Le fondamentalisme, qu'est-ce d'autre que le respect à la lettre de l'Ecriture et de la tradition, pour se croire le plus aimé ?

Chaque enfant compose progressivement son identité, en prenant appui sur des modèles: ses parents, des personnes de son entourage, voire des personnalités connues. Cette identification lui permet de développer ses propres potentialités. Mais il arrive qu'un jeune, pour s'assurer l'estime et l'amour des siens, emprunte des carac- téristiques qui ne sont pas les siennes, développant ce qu'on appelle un «faux self», une personnalité d'emprunt.

Plus l'identité d'un individu est fragile, moins il se sent digne d'amour, plus il sera tenté de recourir à l'imitation de personnes influentes, de solliciter leur approbation. Cela explique pourquoi un leader exerce une fascination sur ceux dont l'identité personnelle a du mal à se construire.

Pour des êtres sujets aux angoisses, les références dogmatiques sont recherchées comme une forteresse où s'abriter. En suivant un leader et en appartenant à un groupe convaincu de détenir la vérité, les personnes à l'identité chancelante trouvent un remède à leur sentiment d'infériorité: cette appartenance leur permet de condamner ceux qui sont dans l'erreur, donc de se sentir supérieures.

Pour protéger son identité, il faut combattre les mauvais...

La soumission au chef idéalisé et l'obéissance à la doctrine remplacent chez les adeptes l'amour vivant, ouvert aux autres. Dans un tel groupe, c'est le côté défensif qui prend le dessus: pour protéger son identité, il faut combat- tre les mauvais, ceux qui pensent autrement, croient autrement, vivent autrement. On peut ainsi en arriver à se sentir autorisé à détruire les autres, puisqu'ils sont l'incarnation du mal.

Dans les cas extrêmes, cette agressivité peut se retourner contre la secte elle-même: lorsqu'on s'aperçoit qu'on ne parvient pas à convaincre et à conquérir le monde, il ne reste plus qu'à se soustraire à ce monde mauvais pour rejoindre un hypothétique paradis. Le suicide devient alors un idéal.

La personne qui adhère à une secte peut perdre tout jugement critique: elle est tellement emballée par la dynamique collective de la vérité, du chef, qu'elle régresse quant à son pouvoir critique d'adulte. Le système doctrinaire lui donne l'illusion de distinguer le bien et le mal, de se trouver «du bon côté» en projetant tout le mal à l'extérieur, et sur autrui. Une manière de se déresponsabiliser et de fuir ses propres conflits internes...

» Nous nous trouvons, avec les caractéristiques de ces mouvements, en présence de solutions qui évacuent la plus difficile et la plus extraordinaire question qui soit posée à toute vie humaine: comment puis-je, jour après jour, réussir à la fois à m'aimer moi-même et à aimer tout autant l'autre, si différent ? Car cela ne cesse de nous apparaître comme contradictoire, insécurisant.

» Quelle provocation à oser vivre une identité personnelle solide, une certitude de sa valeur découverte et à trou- ver dès lors les moyens d'une ouverture souple et attentive à autrui, à la différence, à la nouveauté ! C'est ici, précisément, que se rejoignent la maturité et l'esprit d'enfance.»

Propos recueillis par MAarlyse TSCHUI

     

    [1] Référence: «Les Miroirs du Fanatisme - Intégrisme, Narcissisme et Altérité », Thierry de Saussure, L. Cassiers, Chr, Duquoc, D. Sibony, Ed. Labos et Fides, 1996.


Autres articles: