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Sectes
le piège

- Elles
attirent leurs adeptes en promettant l'accès
au bonheur et à la vérité.
- Comment
repérer le traquenard ? Réponse
des spécialistes.
Je
parle secte, vous pensez Ordre du Temple Solaire. Normal:
les tragiques exploits de l'OTS ont marqué tous
les esprits. Mais ils donnent du fanatisme une image
spectaculaire et théâtrale qui ne correspond
que très partielle- ment à la réalité.
Le
récent Congrès de criminologie d'Interlaken,
consacré aux sectes et à l'occultisme,
a permis de brosser un ta- bleau à la fois plus
pragmatique et plus intéressant des dangers liés
à l'activité des mouvements sectaires.
Depuis quelques décennies ceux-ci ne se cantonnent
plus à la seule sphère religieuse mais
croissent et se multiplient dans les domaines les plus
divers. C'est ainsi que sous couvert de séminaires
de développement personnel,
de stages
de spiritualité
tous azimuts ou d'initiation à des méthodes
de médecine
douce, croissent et
se multiplient des groupements qui ont pour point commun
leur habileté à exploiter la crédulité
d'autrui au nom d'une idéologie.
Sans
enfreindre la loi au sens strict du terme, sans recourir
à la violence, elles sou-mettent leurs adeptes
à une pression telle que ceux-ci deviennent parfois
les acteurs consentants de leur propre eslavage.Cibles
privilégiées: les individus fragiles,
déstabilisés, en quête d'une vie
meilleure (voir interview ci-dessous
de Thierry de Saussure).
Prêts
à donner leur temps et leur argent en échange
du bien-être psychique et corporel qui leur est
promis, ceux- ci se retrouvent un jour manipulés
affectivement et piégés financièrement.
Souvent sans comprendre comment tout cela a pu leur
arriver. Sauf dans des cas manifestes d'abus de pouvoir,
de fraude ou de mise en danger de la vie d'autrui, la
loi n'est guère en mesure d'intervenir efficacement
contre les agissements des sectes.
Reste,
comme l'ont souligné plusieurs spécialistes
présents au Congrès d'Interlaken, à
mieux informer l'opinion publique sur les techniques
de recrutement et sur les caractéristiques des
organisations qu'on peut considérer comme dangereuses,
par l'endoctrinement, la manipulation et les privations
qu'elles imposent à leurs adhérents.
Pour
recruter des adeptes, les «nouveaux missionnaires»
publient de petites annonces proposant des tests de
personnalité gratuits, des séminaires
garantissant la réussite sociale, le bonheur
ou la santé. Toute promesse de ce genre est à
considérer avec la plus grande méfiance...
Souvent, si l'on ne prend la peine de se renseigner
sur les compétences du personnel chargé
d'enseigner les méthodes miracles «qui
transformeront votre vie», on constate qu'il s'agit
d'animateurs formés sur le tas, non qualifiés
et non affiliés à une association professionnelle.
Racolage
dans la rue
La
technique du racolage dans la rue est parfaitement programmée
jusque dans les moindres détails. Le membre de
la secte affecté à ce travail, souvent
accompagné d'un confrère qui se tient
à quelque distance, cherche à engager
la conversation. Mais pas avec n'importe qui: il s'agit
d'aborder en priorité des gens semblant seuls,
à l'air indécis, voire malheureux, en
leur posant une question directe et personnelle.
A
une jeune fille, on demande par exemple: «Etes-vous
heureuse ou avez-vous des problèmes ?»
Si celle-ci manifeste un certain embarras, elle se voit
aussitôt proposer aide et compréhension.
Attitude chaleureuse et sourire à l'appui, le
«racoleur», rejoint par son comparse, l'invite
à un entretien amical et gratuit avec une personne
qui l'aidera à analyser la situation. Une fois
arrivée dans les locaux de la secte, la jeune
fille a mis un orteil dans l'engrenage. Elle est accueillie
par des gens cordiaux attentifs à ses besoins,
lesquels ont pour mission de se présenter comme
des exemples de réussite et de bonheur. (Sous-entendu:
vois comme nous sommes heureux ! Fais comme nous!)
L'entretien
débute, entièrement centré sur
les difficultés et les faiblesses de la nouvelle
venue, à qui on fait com- prendre que son problème
est certes, sérieux, mais que, si elle le souhaite,
on l'aidera à se transformer en un être
neuf à qui tout est possible. A ce stade. il
n'est pas question d'argent: on l'invite gentiment à
participer à une soirée d'infetmàüo
à ou à une séance de méditation.
Entourée
de sollicitude, la jeune fille répond aux questions
qui lui sont adressées; livrant de nombreuses
informa- tions utiles à la secte. Ce n'est qu'aux
bout de quelques rencontres qu'elle se verra proposer
des cours moyennant finance. Trouve-t-elle le prix trop
élevé, on lui rétorquera que le
salut de son âme vaut bien quelques sacrifices,
que son bonheur n'a pas de prix. Elle ne dispose pas
d'une telle somme? Qu'elle l'emprunte. Un cours en entraîne
un autre, cela coûte de plus en plus cher et prend
de plus en plus de temps. Mais qu'importe: «Tu
as fait des progrès, ce serait dommage d'arrêter
maintenant.» «Tu ne vasmieux ? C'est que
tes problèmes sont importants. Si tu veux les
résoudre, il faut persévérer.»
Etc.
Le
bouche à oreille
Autre
procédé de recrutement: le bouche à
oreille. Les fidèles du mouvement cherchent à
y attirer des amis ou des connaissances. Philippe R.,
jeune avocat, raconte qu'il a été sollicité
tour à tour par deux partis politiques, par une
loge maçonnique et par les scientologues: «Il
est amusant de comparer les approches. Les partis et
les francs-maçons ont cherché à
m'intéresser à leurs activités,
mais sans tenter de me convaincre ou de me faire miroiter
des promesses. Les scientologues, c'était tout
le contraire. Un homme que je connaissais par mon travail
m'a parlé de tout ce que la scientologie lui
avait apporté, ajoutant, que je pourrais moi
aussi profiter de ces bienfaits pour enrichir ma personnalité.
Il
m'a proposé de ren-contrer quelques responsables
du mouvement. Je l'ai remercié et j'ai décliné
son invitation, lui disant que j'étais bien dans
ma peau et que je ne ressentais pas le besoin d'être
aidé dans mon cheminement personnel. «Mais
il ne s'agit pas de cela, m'a-t-il confié. Sais-tu
que nous proposons des techniques permettant de développer
nos capacités intellectuelles de façon
extraordinaire ? Tu as déjà atteint un
tel niveau, imagine jusqu'où tu pourrais aller...
Nous avons besoin de gens comme toi. Et puis, chez nous,
la solidarité joue à fond, y compris dans
le domaine professionnel!» Il a laissé
entendre qu'une adhésion rie serait profitable:
sur tous les plans et qu'il valait la peine de faire
partie d'une élite internationale qui cherchait
à améliorer le monde. »
Comment
détecter une secte dangereuse
Il
va de soi que tous les groupes d'individus partageant
une même révélation (qu'elle soit
d'ordre spirituel, politique ou thérapeutique)
ne constituent pas des sectes dangereuses pour autant.
Alors comment savoir si un mouve- ment risque d'entraîner
ses adeptes dans une idéologie fanatique ou totalitaire
? Un certain nombre de critères permettent de
l'établir:
- recours
constant à une instance supérieure
(gourou, maître à penser, prophète);
- conviction
d'appartenir à une élite, certitude
de détenir la vérité;
- promesse
de guérison, de salut, de résolution
des problèmes personnels;
- les
responsables de cours et de séminaires, notamment
psychothérapeutiques, n'ont pas les qualifications
requises;
- vision
du monde dualiste: les membres de la secte sont
les «bons», les autres sont les «mauvais»,
les «méchants» ou les ennemis;
- refus
de la critique, du dialogue, de toute forme de compromis,
- règles
de comportement et de morale irréfutables;
pression exercée sur les adeptes pour qu'ils
s'engagent activement au sein du mouvement;
- organisation
hiérarchisée et autoritaire: Les membres
du groupe doivent une obéissance absolue
à leurs supérieurs;
- refus
de prendre en compte les désirs et les opinions
de l'individu. Seul compte l'intérêt
de. la secte, donc de ses dirigeants;
- culpabilisation
ou mise à l'index des adeptes qui osent exprimer
un désaccord;
- discrépance
entre l'apparence de l'organisation et la réalité
de son fonctionnement (prêchant le désintéressement
alors qu'il s'agit d'une entreprise à but
lucratif, par exemple);
- exploitation
financière des adeptes. L'enseignement religieux
ou pseudo-spirituel est payant. Le fidèle
est invité à sortir son portefeuille
chaque fois qu'il veut franchir un nouveau palier
d'initiation.
- ingérence
dans la sphère privée des individus;
- vocabulaire
spécifique à la secte: des mots ou
des expressions sont détournés de
leur sens premier et utilisés systématiquement
pour exprimer les théories propres à
la secte, un peu comme des slogans;
- les
dirigeants de la secte prétendent être
en relation avec des forces occultes.
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Donner
un sens à sa vie, hors d'une secte
Urs
Thurnherr, philosophe bâlois
«Notre
société occidentale fonctionne
selon un mode de pensée économique
qui passe complètement sous silence
les interrogations fondamentales sur le
sens et les valeurs de l'existence. Ce vide
constitue un créneau dans lequel
les sectes s'engouffrent tout natürellement.»
Le
succès rencontré par les sectes
n'étonne pas Urs Thurnherr, philosophe
bâlois invité à s'exprimer
au Congrès de criminologie d'Interlaken:
«Dans un monde qui s'est donné
pour finalité le rendement et la
productivité, qui privilégie
l'avoir plutôt que l'être, l'individu
est tôt ou tard confronté à
un manque. Il peut tenter d'anesthésier
son malaise au moyen de l'alcool, des médicaments
ou de la drogue.
Il
peut aussi, chercher à combler ce
vide en adhérant à une secte
qui lui offre un idéal, soi-disant
plus élevé, quitte à
sombrer dans l'irrationnel; je pense que
c'est le cas de certaines personnes déçues
par les Eglises traditionnelles qui, à
force de vouloir se rapprocher de la société
laïque, ont fini par négliger
les aspirations purement spirituelles des
fidèles.
Enfin,
dernière possibilité qui n'est
pas incompatible avec la foi, une personne
à la recherche de sa vérité
peut se forger sa propre philosophie. Le
problème, c'est qu'il n'existe plus
aucun lieu de discussion propice à
ce genre de réflexions, ni à
l'école, ni dans l'environnement
socioprofessionnel, ni dans le monde politique
ou culturel, qui fonctionnent tous selon
le modèle de la pensée économique.
Je
pense qu'un des moyens d'éviter les
dérives des sectes consisterait à
introduire, notamment dans les écoles,
une initiation à la pratique philosophique:
en laissant surgir les questions, en découvrant
d'autres manières de penser, les
jeunes auraient l'occasion de choisir leurs
propres valeurs et de conquérir leur
autonomie.»
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Marlyse
TSCHUI
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