Pour vivre heureux, vivons "coatchés"
- La Croix,
1er décembre 2006 par Jean-Luc Ferré
[Texte intégral]
«Optimiser» les qualités des salariés, ou favoriser le mieux-être
... Le
marché du coaching est en plein essor. Comment contrôler et réguler l'afflux
de ces professionnels dans un domaine où le meilleur côtoie souvent le pire
?
En ce temps-là, on employait des mots simples. Sur les pelouses, dans
les gymnases, on écoutait «l'entraîneur». Entraîneur : le terme n’était
pas encore désuet. Puis arriva l’équipe de France de football. Les Bleus nous
expliquèrent qu’ils essayaient d’appliquer au mieux «les consignes du coach».
Il s’appelait Aimé Jacquet, le «coach». Il avait l’accent de chez lui et le
bon sens de chez nous. Il allait porter ses troupes sur le toit du monde
footballistique et, sans le vouloir, populariser un terme anglais qui sans doute
sonnait plus moderne et plus efficace que le traditionnel « entraîneur ».
Le mot, certes, ne débarquait pas tout soudain dans l’Hexagone. Dans le
monde sportif, le «coach», on lui obéissait depuis les années 1980, mais
surtout sur les courts de tennis et on utilisait le terme avec parcimonie. Mais
Aimé, c’était autre chose . Le coach qui transcende, qui réveille le
meilleur de chacun, psychologue et stratège. Le coach de rêve …
Troquons
les crampons pour les mocassins, et nous voilà dans le monde de l’entreprise.
Après tout, le but est le même : gagner. Pourquoi ne pas coacher les équipes
dans les bureaux ? Alors que la puissance du coach sportif éclatait aux yeux du
grand public, le coach professionnel asseyait déjà son savoir, importé des
expériences anglo-saxonnes, dans les fauteuils de direction.
Association
pionnière en la matière : la Société française de coaching est née en 1996
2'500 et 3'500 coachs en activité
Dix ans
plus tard, le coaching n’est plus seulement sportif ou professionnel. Il diffuse
partout, veut dégripper tous les rouages de la société du «mieux-être». Il
accompagne à tout âge, aide à tous les étages du «développement personnel». La
France compterait, selon les estimations, entre 2'500 et 3'500 coachs en
activité. Impossible de sortir une statistique plus précise, car tout le
monde peut s’improviser dans ce métier. Avec au mieux un diplôme délivré par des
sociétés de formation professionnelle du secteur, qui adoubent leurs pairs sans
véritable reconnaissance officielle.
«Coacher» n’est pourtant pas
neutre. François Délivré, un des plus influents et réputés professionnels du
secteur, le soulignait déjà (en octobre 1999) dans un article publié par la
revue des anciens élèves de l’école polytechnique, en listant «trois
méfiances» habituelles vis-à-vis de son activité : La première est que le
coach se transforme en “gourou” : cette crainte correspond à un risque réel,
surtout dans la période actuelle où le coaching a tendance à se développer de
façon sauvage (…). La seconde est que l’intervention provoque des dégâts
psychologiques : la crainte est fondée, car la relation subtile qui s’établit
lors du coaching entraîne fatalement un effet de transfert (…). La troisième
est que le coaching ne devienne une thérapie déguisée (…) : la crainte est, là
encore, fondée» …
Le coaching ne devrait donc se pratiquer qu’avec force
règles et précautions. Face aux dérives constatées, Internet révélant à cetégard
une jungle aussi luxuriante qu’inquiétante, la profession cherche de fait à se
structurer. Et les quatre associations qui quadrillent le secteur affichent
désormais un maître mot en vitrine : déontologie. Chacune sort sa «charte» ou
son «code», tente parfois de faire le ménage en famille.
"Donner
des repères"
Au début de l’automne, la Société française de coaching
(SFC) est ainsi passée de 700 à 200 membres, modifiant ses procédures de
titularisation et d’accréditation : «Pour éviter que certains viennent chercher
chez nous une légitimité sans fournir de garanties vérifiables, explique
Françoise Grand-Bois, une des responsables de la SFC. Nous essayons d’une part
de trier, poursuit-elle, d’autre part d’informer au mieux pour donner des
repères et une meilleure connaissance de notre profession. Car si le
charlatanisme de certains est dénoncé depuis quelques années, les choses ne
s’arrangent malheureusement pas.»
Faut-il légiférer, dès lors, pour
encadrer une activité de plus en plus diverse et floue ? Les professionnels
s’interrogent, même si la plupart – et notamment les tenants du coaching
d’entreprise, qui jugent leur spécialité plus «mature» que les autres
pratiques – militent plutôt pour une labellisation qu’établiraient les
associations. «Pour aboutir à une réglementation adaptée, les différents
ministères qui pourraient se sentir concernés me semblent d’autant moins bien
placés qu’ils ignorent tout de notre travail et que les pouvoirs publics ne
nous consultent absolument jamais», commente Dominique Jaillon, le président de
la SFC.
L’autorégulation revendiquée apparaît pourtant bien difficile.
Elle est d’ailleurs loin de convaincre Guy Rouquet, président de l’association
Psychothérapie Vigilance, fondée (en 2001) en réaction au vide juridique qui
présidait à l’exercice de la psychothérapie. «Le parallèle est
éclairant, jure Guy Rouquet. Pendant vingt-cinq ans, les psychothérapeutes se
sont rassemblés au sein d’associations, de syndicats, de fédérations, cherchant
à réguler leurs affaires. On sait aujourd’hui les graves dérives existantes au
final.
"Les dérives psycho-sectaires ne sont pas du domaine du fantasme"
Depuis la loi de 2004, dont nous attendons bientôt les décrets
d’application, nombre de psychothérapeutes se reconvertissent dans le coaching.
Si l’État ne prend pas de mesures, nous serons face à de réels problèmes dans
dix ans. Les dérives psycho-sectaires, notamment dans les entreprises et à
travers le coaching, ne sont pas du domaine du fantasme. Je ne condamne pas la
profession dans son ensemble, mais je crois qu’une législation s’impose.»
C’est là une nuance dont ne s’embarrassent pas le psychanalyste Roland
Gori et le philosophe Pierre Le Coz dans leur récente charge contre la
profession. Celle-ci est rejetée en bloc dans leur essai L’Empire des coachs
pour le «contrôle social» qu’elle exercerait. «Il s’agit d’un pamphlet excessif, qui témoigne une nouvelle fois de la
méconnaissance de notre travail, se défend Dominique Jaillon (président de
la SFC). La théorie du
complot, le thème du pouvoir souterrain intéresse toujours plus que ce qui
marche et qui suscite chez les “coachés” des réactions très favorables.»
Légiférer ou laisser faire le marché ?
Coup de sang encore plus
vif chez Marc Traverson, ancien journaliste et président de l’association des
coachs du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) : «Le fantasme de
gens totalement infantiles qui se livreraient à des coachs tout puissants est
absurde. Je préfère ne pas prendre le client pour un idiot, et être doublement
méfiant à l’égard des diverses tentatives d’encadrement de la profession.
D’abord celle des associations fortes du secteur, dont l’intérêt est de
verrouiller et de s’accaparer le marché. Ensuite celle de l’État, qui répond à
une démarche sécuritaire partout à l’œuvre désormais et devenue exaspérante.»
Légiférer ou laisser faire le marché ? Une certitude dans l’affaire : si
tous les coachs, et parfois les plus sérieux, ne vivent pas exclusivement de
leur pratique, les tarifs en cours ont de quoi susciter des vocations. Le prix
moyen serait de 150 à 300 € la séance de deux heures, si l’on en croit la SFC
…
Mais l’on trouve de plus en plus de propositions oscillant entre 250 et 500 €.
Or, comme la plupart des coachs préconisent de 10 à 20 séances pour atteindre
l’efficacité, escompter la performance laisse au final un goût plutôt salé.
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