- Dans son dernier
ouvrage, «Christophe Colomb : héraut de l'Apocalypse» (Editions
Payot),
l'universitaire Denis Crouzet présente une facette méconnue du grand navigateur,
celle d'un homme illuminé et obéissant à la seule mission évangélisatrice. Et
s'il cherche de l'or, c'est pour reconstruire le Temple de Jérusalem !
- Christophe Colomb,
- découvreur de droit divin
-
La navigation qui débute le 3 août 1492 est vécue par Christophe Colomb comme
la confirmation d'une élection divine. De là vient que, dès le retour des Indes,
il se nomme le Christoferens, éprouvant la sensation visionnaire d'être un
nouveau saint Christophe ayant vocation à prédire l'accomplissement christique
des Temps. Il est le passeur et le porteur du Christ, celui qui a la mission
d'apporter la vraie foi aux peuples qui l'ignorent, celui dont l'avancée même
sur les mers est destinée à rythmer le retour messianique du Christ sur terre.
Il est intimement persuadé que les temps qui s'ouvrent vont voir la terre entrer
dans une ère de conversion universelle, que Jérusalem sera délivrée en même
temps qu'elle se dilatera à toute la terre.
S'il cite, dans le Livre des
prophéties, le psaume annonçant que «tous les peuples différents des
nations se prosterneront devant Lui», il n'en est pas moins hanté par la
prémonition prophétique que le signe même du commencement de cette ère
messianique sera l'instant où, par le «très vigilant navigateur» qu'il est, le
monde créé tendra à n'avoir plus ni limites ni secrets, où encore toutes les
merveilles infinies de l'oeuvre divine de la Création seront dévoilées. La
connaissance de l' orbis terrarum , de sa beauté infinie, de la diversité
de ses habitants comme de ses paysages, est pour lui le témoignage d'une
progression dans un événement eschatologique. Il écrit, sur une page de sa
Géographie de Ptolémée , les versets du psaume chantant Dieu roi de la
Création : «Admirables sont les élans tumultueux de la mer. Admirable est Dieu
dans les profondeurs.» Il y a, aux yeux du Génois, une intense beauté de la mer
Océane qui semble l'aider à surmonter les tribulations humaines qui l'entourent
et dont il rend grâces continuellement à Dieu. La navigation est autant une
progression dans l'amour spirituel qu'une avancée dans l'ordre des Temps.
Durant son premier voyage, Colomb est comme en attente de l'admiration, de
l'émerveillement, face à un monde dont la découverte est « révélation », au sens
biblique d'Apocalypse. Il n'y a pas de hasard alors, à ce que la première île,
après trente-trois jours de traversée depuis les Canaries, qui surgit à
l'horizon reçoive la nomination de San Salvador. Colomb, ainsi, annonce ce qui
va se passer dans les temps à venir : le règne du Christ.
Si le cap le plus à
l'est de Cuba, qu'il prend alors pour le Cathay (Chine du Nord), est appelé
quelques semaines plus tard le cap de l'Alpha et de l'Oméga, c'est pour inscrire
dans la géographie même de la terre l'actualité de ce que la voix apocalyptique
avait annoncé à l'évangéliste Jean : «La mort ne sera plus, il n'y aura plus ni
deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses s'en sont allées. » Du fait
même que dans cette extrémité d'Asie, le commencement du connu se confonde avec
sa fin, le temps est désormais celui du règne universel du Christ. Imminente est
la conversion des habitants du Cathay, le pays du Grand Khan qui, jadis, avait
sollicité du pape la venue de « docteurs en notre Sainte Foi afin de s'en
instruire».
L'écriture de Colomb est pénétrée par la présence d'un « espirito de
ynteligençia », une intelligence spirituelle transcendant tous les savoirs
humains. Avant certes qu'il ne vienne voir Isabelle de Castille et Ferdinand
d'Aragon pour leur proposer son « entreprise des Indes » qui devait, après la
reddition de Grenade et l'expulsion des juifs, relancer la dynamique de croisade
pour la foi, il fut un homme qui lut certes des livres et étudia les ouvrages de
cosmographie et d'histoire, des chroniques et des textes philosophiques et «
autre arts » ; mais il ne se veut pas pour autant un «homme docte en lettres».
Il le proclame, en se référant à l'Evangile selon saint Matthieu : «O Seigneur,
qui a voulu garder tant de choses secrètes aux savants que tu as révélées aux
innocents.» Il est un adepte de la docte ignorance franciscaine. Seule la
Bible, reçue et lue dans la foi et dans l'illumination du Saint-Esprit, lui a
donné l'inspiration - à lui qui n'était rien qu'un humble chrétien - pour partir
à l'aventure au milieu des «eaux profondes». Tout ce qu'il pense et sait lui a
été dicté divinement : c'est Dieu qui lui «ouvrit l'entendement, comme de façon
palpable, de ce qu'on pouvait hasarder de naviguer d'ici jusqu'aux Indes».
Rien
n'aurait pu se faire si Dieu ne l'avait inspiré, ne l'avait intérieurement
pénétré «de la volonté d'exécuter cela». Cette situation de possession
mystique est assimilée à une «ardeur» qui devient, sous sa plume, une «lumière» venue de l'Esprit saint et qui est entretenue en lui «de ses rayons
de merveilleuse clarté».
Prenant encore à témoin les Rois Catholiques dans le
Livre des prophéties, il leur rappelle que, lorsqu'il leur présenta son
projet de navigation, sept ans passèrent sans qu'il ne soit compris. Si ce qui
est advenu ensuite a pu enfin se réaliser, cela a été parce que les prophètes de
l'Ancien Testament et surtout le Christ lui-même l'avaient annoncé : «En foi de
quoi, si ce que je dis ne suffit pas, je m'en remets au sacré Evangile, où il
est dit que tout passera, hors sa merveilleuse parole. Et où il est dit encore
que, de toute nécessité doit s'accomplir ce qui, par Lui ou par les prophètes, a
été écrit.» L'assurance mystique d'être un élu de Dieu dans un contexte de fin
des Temps.
Colomb vit en outre une transfiguration prophétique durant les jours et les
nuits de la « gran travesia ». Le Journal de bord du premier
voyage apparaît en effet modelé sur le Livre de l'Exode. Colomb, au milieu de la
mer ténébreuse, s'identifie implicitement à Moïse devant sans cesse redire aux
Hébreux leur impiété. Et les marins sont des hommes qui ont peur et qui le
menacent, ils sont des méchants dont la malice ne cesse de se réveiller et qui
ignorent que le temps est venu de la révélation de la volonté de Dieu. Les
algues de la mer des Sargasses leur font craindre que les trois caravelles ne
restent pour toujours encalminées.
Ils ont peur parce qu'ils n'ont pas confiance
dans la miséricorde divine. Quand les vents tombent ou soufflent seulement en
direction de l'ouest, ils se lamentent de ce qu'ils ne pourront jamais revoir
l'Espagne, mais quand, le dimanche 23 septembre, ils se lèvent depuis le levant
et que la mer devient tempétueuse, ils tremblent encore : «Ce pourquoi l'amiral
dit ici : ''Ainsi, très nécessaire me fut la grosse mer, et jamais ne l'apparut
tant, sauf au temps des Juifs, quand ils sortirent d'Egypte avec Moïse qui les
tirait de captivité''.»
La colère de la mer - selon les propres dires de Colomb
- lui est d'une utilité certaine, elle est une aide divine; il y voit un signe
adressé par Dieu pour détourner les marins de leur opinion selon laquelle ils ne
rencon- treraient jamais de vents qui les autoriseraient à revenir vers l'Europe.
C'est sans doute au moment où la Terre promise est en instance d'apparaître à
l'horizon que la figure du prophète biblique se concrétise au plus fort. Il y a
certes une alerte qui provient d'un marin, peut-être d'origine sévillane,
Rodrigo de Triana qui, sur la Pinta, vers les deux heures de la nuit du
11 au 12 octobre 1492, effectue les signaux annonçant la terre. Un coup de
bombarde est alors tiré et les pavillons hissés comme il a été prévu.
Mais dans son Journal de bord, Colomb conteste cette version. Malgré
toutes les oppositions, écrit-il, il n'a jamais renoncé et s'il est parvenu à
découvrir les nouvelles terres dont il avait eu la prémonition, cela a été parce
que «notre Seigneur, qui est la "lumière et la force" de tous ceux à qui il
donne la victoire des choses qui paraissent impossibles, voulut bien commander
que je trouvasse et pusse trouver de l'or et des mines de ce métal, des épices
et des gens innombrables, les uns prêts à être chrétiens ...». Avant le premier
quart de nuit, lorsque tous les marins se rassemblent sur les ponts des navires
pour dire les prières du soir et entonner rituellement le Salve
Regina, il les conjure d'être vigilants en braquant leurs yeux en
direction de l'ouest, durant la nuit, tout en se tenant sur le château de proue.
Il leur aurait dit qu'ils étaient tout près du but. Il se serait engagé à mettre
fin à la navigation vers l'ouest pour le cas où aucune terre n'apparaîtrait dans
les heures qui suivaient.
Il soutient que lui-même, se tenant sur le château de
proue sur les dix heures du soir, entraperçut au ponant une lumière si furtive
qu'il ne voulut pas présumer publiquement qu'il s'agissait de la terre. Une
lumière, luisant dans les ténèbres, une «lampe qui brûle et qui luit»,
annonçant ainsi que le temps du Christ est venu.
Il se confie seulement à deux
officiers royaux, Pedro Gutiérrez et Rodrigo Sánchez, pour que sa vision soit
enregistrée officiellement ; une vision «des yeux de l'Esprit», comme l'a
affirmé Pierre Chaunu. La lueur prophétique réapparaît une ou deux fois, «
c'était comme d'une petite chandelle de cire qui se haussait et s'abaissait
...»
et lui seul est à nouveau en mesure de l'apercevoir. Et cette lueur
n'anticipe-t-elle pas sur la «lampe» de la gloire de Dieu qui, à la fin de
l'Apocalypse de saint Jean, suffira à illuminer Jérusalem ? «[...] Et sa lampe,
c'est l'Agneau.»
Cette vision mystique est renforcée le lendemain matin dès les premiers
moments de l'accostage, après le rituel de prise de possession de l'île. Les
habitants de San Salvador, écrit Colomb, débordent d'amitié pour les visiteurs
espagnols, ils leur prodiguent des signes de confiance et de familiarité qui
permettent de présumer qu'ils se convertiront à la Sainte Foi par l'effet même
de cet amour qui est en eux et qu'ils ne pourront qu'au plus vite le restituer à
un Dieu les ayant protégés de la perversion des «sectes» et de l'idolâtrie.
Ils semblent n'avoir aucune religion, ils sont comme une page blanche sur
laquelle la volonté divine peut s'écrire. La preuve de cette amitié que recèlent
en eux les habitants de l'île, Colomb écrit l'avoir discernée dans leur capacité
à faire don de ce qu'ils possèdent : «Ils nous firent tant d'amitiés que
c'était merveille.» Ils viennent à la nage apporter, dans leurs chaloupes, des
perroquets, des pelotes de fil de coton, des sagaies, de leur pain : «Enfin,
ils prenaient et donnaient ce qu'ils avaient, tout, de bonne volonté.» Ils sont
«muy simpliçes» : et «il me parut qu'ils étaient des gens très
dépourvus de tout».
Colomb porte son attention sur le corps de ces indigènes. Il est d'abord le
reflet d'un état de nature du temps des commencements du monde. Le navigateur
dépeint des êtres humains ne souffrant d'aucune difformité. Les hommes et
femmes, «tels que leur mère les a enfantés», et comme l'iconographie
paradisiaque représente Adam et Eve, sont nus, se mêlant les uns aux autres en
toute innocence. Le Génois tiendra à expliciter aux Rois Catholiques qu'ils «ont entre eux des moeurs très honnêtes», que la nudité n'entraîne pas la
lubricité ...
Les hommes lui paraissent jeunes, n'ayant pas dépassé les trente ans, comme
si la vieillesse n'existait pas, comme si San Salvador était le lieu d'une
éternelle jeunesse. Le regard de l'amiral se focalise également sur leur beauté
plastique, beauté du corps comme du visage, «avec des cheveux quasi aussi gros
que le crin de la queue des chevaux, courts et qu'ils portent jusqu'aux
sourcils ...». Beauté des yeux, beauté des fronts et des têtes qui sont larges,
« plus qu'aucune race que j'aie vue jusqu'ici... ».
Une esthétique des
proportions corporelles laisse soupçonner que ces indigènes possèdent en eux une
beauté d'âme qui les rendra immédiatement disponibles à la connaissance de la
bonté divine. Leurs jambes sont droites et ils ont le ventre plat. La peau
resplendit par un juste équilibre de lumière entre le blanc et le noir comme en
miroir d'une vitalité et d'une pureté intérieures. Les mentons glabres suscitent
une véritable admiration. Ils sont le reflet d'un temps antérieur à la
différenciation sexuelle, avant le péché donc.
C'est aussi sur le motif de la différence que Colomb s'attarde en déplaçant
son regard vers la nature : les poissons qui «sont ici si différents des nôtres
que c'est merveille», rouges, bleus, jaunes, et «toutes les couleurs», avec
des bariolages multiples; et la merveille surgit de cette multiplicité
chromatique et de cette étrangeté des espèces qui deviennent les expressions
d'une beauté à contempler et qui secrètent l'admiration : «Et leurs couleurs
sont si belles qu'il n'est homme qui ne s'émerveille et ne s'extasie à les
regarder.»
Colomb, dans son art de transcrire et mémoriser ce qu'il voit ou a vu, fait
référence aux instants des cinquième et sixième jours, quand Dieu commanda que
les eaux «foisonnent d'une foison d'animaux vivants et que les volatiles volent
au-dessus de la terre», leur ordonnant de se multiplier et de remplir les eaux
de la mer, puis que «la terre fasse sortir des animaux vivants selon leur
espèce : bestiaux, reptiles, bêtes sauvages ...».
S'ajoutent donc à la description les baleines évoluant sur les eaux et, sur
terre encore, des perroquets et des lézards, des chiens muets ... C'est le Dieu
de la Création qui est au coeur des descriptions enchantées de l'amiral, dans la
vigueur des arbres, dans les eaux qui coulent au milieu des montagnes, dans les
vallées, les sources, dans le chant des oiseaux, dans le soleil et la lune qui
rythment le temps des marins comme des Indiens, dans la mer grouillante de
magnifiques poissons. L'air même évoque par sa suavité mais aussi par ses
parfums, la douceur de Dieu et l'infinité de son amour.
Le samedi 13 octobre, une autre facette de l'émerveillement et de l'attente
eschatologique surgit : les indigènes viennent entourer de leurs canots la
Santa María et les jeux d'échanges reprennent. Colomb mène l'enquête pour
savoir si l'île recèle d'or, d'autant qu'il a pu constater que certains
indigènes portent, accroché à leur nez, un petit morceau du précieux métal. En
recourant à un langage de signes, il écrit avoir saisi qu'en prenant une route
allant vers le sud, il se dirigerait vers le pays d'un roi «qui possédait de
grands vases d'or et en avait énormément». Il y avait aussi des pierres
précieuses en abondance. C'est le moment où il ajoute avoir pris conscience que
l'île de San Salvador est environnée d'autres terres, aussi bien au nord-ouest
qu'au sud-ouest, et au sud encore. Plus de cent îles, il en est certain. Il
prend donc la décision de repartir à la recherche de Cipango (Japon). L'or ne
peut pas être loin.
Ce sont des instants d'enchantement que Colomb, désormais amiral de la mer
Océane, vit sans doute. Il se pense tout à proximité de la mystérieuse Ophir où
les flottes de Salomon allaient jadis chercher l'or qui permit la construction
du Temple, la «Maison sainte» de Jérusalem. Tout à proximité de richesses
aurifères extraordinaires vers lesquelles Dieu l'a guidé pour que puisse avoir
lieu la reconstruction du Temple, symbole précisément d'une Eglise appelée
prophétiquement à unir tous les peuples de la terre, à devenir une Eglise
universelle en un temps de félicité.
Cette dernière conviction sera inscrite dans la Lettre aux Rois
Catholiques , rédigée dans les derniers jours du «gran viaje» :
Colomb écrit alors qu'il ne faudra pas «s'endormir là-dessus» comme on s'est
endormi sur les projets de croisade vers Jérusalem. Il faut que la foi qui a
mené l'amiral lui-même jusqu'aux Indes se dilate à tous ceux qui prendront
connaissance de cette victoire, la plus grande victoire parmi les victoires des
Rois Catholiques.
D'ici à cinq et sept ans Colomb lui-même sera en mesure de fournir deux fois
la solde de cinq milles cavaliers et de cinquante milles hommes de pied pour la
conquête de Jérusalem. Et s'il prend cet engagement, c'est précisément parce
qu'il est assuré au plus profond de lui-même que tout est possible au chrétien
qui met sa foi dans les promesses de Dieu : «Avec l'aide de la grâce divine de
Celui qui est le commencement de toutes les choses vertueuses et bonnes et qui
donne faveur et victoire à tous ceux qui vont selon Sa voie.»
Professeur d'histoire du XVIe siècle à Paris IV-Sorbonne,
Denis Crouzet a notamment publié Charles de Bourbon. Connétable de France
(Fayard, 2003) et Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de
religion (réédition Seyssel, 2006).
1451 Naissance de Christophe Colomb, probablement à
Gênes.
1479-80 Mariage avec Felipa Moniz y Perestrelo.
1488
Bartolomeu Dias double le cap de Bonne-Espérance.
1492 2
janvier : remise des clés de Grenade par Boabdil aux Rois Catholiques. 20
mars : décret d'expulsion des Juifs des pays des Couronnes d'Aragon et de
Castille. 12 octobre : découverte de l'île de San Salvador suivie de
l'exploration des Bahamas. 5 décembre : découverte de l'isla Española (Haïti
- Saint-Domingue).
|
| Le Livre des prophéties
Dans l'épître du Livre
des prophéties rédigé entre son troisième et quatrième voyage, Colomb confie
en 1501 s'être toujours su un très grand pécheur ; mais un pécheur qui s'est
toujours vu accorder la pitié et miséricorde de Dieu. Sa vie a été un abandon «
à la contemplation de Sa douce présence ». Décrire le monde en racontant le
voyage qui l'emmène vers l'Asie par le chemin du ponant revient à s'en remettre
à Dieu, à qui gloire doit être rendue par l'écriture d'un Journal de
bord.
| |