Christophe Colomb, évangéliste illuminé
XVe siècle : Les Conquistadors
Par Denis Crouzet
 
Dans son dernier ouvrage, «Christophe Colomb : héraut de l'Apocalypse» (Editions Payot), l'universitaire Denis Crouzet présente une facette méconnue du grand navigateur, celle d'un homme illuminé et obéissant à la seule mission évangélisatrice. Et s'il cherche de l'or, c'est pour reconstruire le Temple de Jérusalem !
Christophe Colomb,
découvreur de droit divin
 
Source : Historia mensuel, janvier 2006
[Texte intégral]

La navigation qui débute le 3 août 1492 est vécue par Christophe Colomb comme la confirmation d'une élection divine. De là vient que, dès le retour des Indes, il se nomme le Christoferens, éprouvant la sensation visionnaire d'être un nouveau saint Christophe ayant vocation à prédire l'accomplissement christique des Temps. Il est le passeur et le porteur du Christ, celui qui a la mission d'apporter la vraie foi aux peuples qui l'ignorent, celui dont l'avancée même sur les mers est destinée à rythmer le retour messianique du Christ sur terre. Il est intimement persuadé que les temps qui s'ouvrent vont voir la terre entrer dans une ère de conversion universelle, que Jérusalem sera délivrée en même temps qu'elle se dilatera à toute la terre.

S'il cite, dans le Livre des prophéties, le psaume annonçant que «tous les peuples différents des nations se prosterneront devant Lui», il n'en est pas moins hanté par la prémonition prophétique que le signe même du commencement de cette ère messianique sera l'instant où, par le «très vigilant navigateur» qu'il est, le monde créé tendra à n'avoir plus ni limites ni secrets, où encore toutes les merveilles infinies de l'oeuvre divine de la Création seront dévoilées. La connaissance de l' orbis terrarum , de sa beauté infinie, de la diversité de ses habitants comme de ses paysages, est pour lui le témoignage d'une progression dans un événement eschatologique. Il écrit, sur une page de sa Géographie de Ptolémée , les versets du psaume chantant Dieu roi de la Création : «Admirables sont les élans tumultueux de la mer. Admirable est Dieu dans les profondeurs.» Il y a, aux yeux du Génois, une intense beauté de la mer Océane qui semble l'aider à surmonter les tribulations humaines qui l'entourent et dont il rend grâces continuellement à Dieu. La navigation est autant une progression dans l'amour spirituel qu'une avancée dans l'ordre des Temps.

Durant son premier voyage, Colomb est comme en attente de l'admiration, de l'émerveillement, face à un monde dont la découverte est « révélation », au sens biblique d'Apocalypse. Il n'y a pas de hasard alors, à ce que la première île, après trente-trois jours de traversée depuis les Canaries, qui surgit à l'horizon reçoive la nomination de San Salvador. Colomb, ainsi, annonce ce qui va se passer dans les temps à venir : le règne du Christ.

Si le cap le plus à l'est de Cuba, qu'il prend alors pour le Cathay (Chine du Nord), est appelé quelques semaines plus tard le cap de l'Alpha et de l'Oméga, c'est pour inscrire dans la géographie même de la terre l'actualité de ce que la voix apocalyptique avait annoncé à l'évangéliste Jean : «La mort ne sera plus, il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses s'en sont allées. » Du fait même que dans cette extrémité d'Asie, le commencement du connu se confonde avec sa fin, le temps est désormais celui du règne universel du Christ. Imminente est la conversion des habitants du Cathay, le pays du Grand Khan qui, jadis, avait sollicité du pape la venue de « docteurs en notre Sainte Foi afin de s'en instruire».

L'écriture de Colomb est pénétrée par la présence d'un « espirito de ynteligençia », une intelligence spirituelle transcendant tous les savoirs humains. Avant certes qu'il ne vienne voir Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon pour leur proposer son « entreprise des Indes » qui devait, après la reddition de Grenade et l'expulsion des juifs, relancer la dynamique de croisade pour la foi, il fut un homme qui lut certes des livres et étudia les ouvrages de cosmographie et d'histoire, des chroniques et des textes philosophiques et « autre arts » ; mais il ne se veut pas pour autant un «homme docte en lettres».

Il le proclame, en se référant à l'Evangile selon saint Matthieu : «O Seigneur, qui a voulu garder tant de choses secrètes aux savants que tu as révélées aux innocents.» Il est un adepte de la docte ignorance franciscaine. Seule la Bible, reçue et lue dans la foi et dans l'illumination du Saint-Esprit, lui a donné l'inspiration - à lui qui n'était rien qu'un humble chrétien - pour partir à l'aventure au milieu des «eaux profondes». Tout ce qu'il pense et sait lui a été dicté divinement : c'est Dieu qui lui «ouvrit l'entendement, comme de façon palpable, de ce qu'on pouvait hasarder de naviguer d'ici jusqu'aux Indes».

Rien n'aurait pu se faire si Dieu ne l'avait inspiré, ne l'avait intérieurement pénétré «de la volonté d'exécuter cela». Cette situation de possession mystique est assimilée à une «ardeur» qui devient, sous sa plume, une «lumière» venue de l'Esprit saint et qui est entretenue en lui «de ses rayons de merveilleuse clarté».

Prenant encore à témoin les Rois Catholiques dans le Livre des prophéties, il leur rappelle que, lorsqu'il leur présenta son projet de navigation, sept ans passèrent sans qu'il ne soit compris. Si ce qui est advenu ensuite a pu enfin se réaliser, cela a été parce que les prophètes de l'Ancien Testament et surtout le Christ lui-même l'avaient annoncé : «En foi de quoi, si ce que je dis ne suffit pas, je m'en remets au sacré Evangile, où il est dit que tout passera, hors sa merveilleuse parole. Et où il est dit encore que, de toute nécessité doit s'accomplir ce qui, par Lui ou par les prophètes, a été écrit.» L'assurance mystique d'être un élu de Dieu dans un contexte de fin des Temps.

Colomb vit en outre une transfiguration prophétique durant les jours et les nuits de la « gran travesia ». Le Journal de bord du premier voyage apparaît en effet modelé sur le Livre de l'Exode. Colomb, au milieu de la mer ténébreuse, s'identifie implicitement à Moïse devant sans cesse redire aux Hébreux leur impiété. Et les marins sont des hommes qui ont peur et qui le menacent, ils sont des méchants dont la malice ne cesse de se réveiller et qui ignorent que le temps est venu de la révélation de la volonté de Dieu. Les algues de la mer des Sargasses leur font craindre que les trois caravelles ne restent pour toujours encalminées.

Ils ont peur parce qu'ils n'ont pas confiance dans la miséricorde divine. Quand les vents tombent ou soufflent seulement en direction de l'ouest, ils se lamentent de ce qu'ils ne pourront jamais revoir l'Espagne, mais quand, le dimanche 23 septembre, ils se lèvent depuis le levant et que la mer devient tempétueuse, ils tremblent encore : «Ce pourquoi l'amiral dit ici : ''Ainsi, très nécessaire me fut la grosse mer, et jamais ne l'apparut tant, sauf au temps des Juifs, quand ils sortirent d'Egypte avec Moïse qui les tirait de captivité''.»

La colère de la mer - selon les propres dires de Colomb - lui est d'une utilité certaine, elle est une aide divine; il y voit un signe adressé par Dieu pour détourner les marins de leur opinion selon laquelle ils ne rencon- treraient jamais de vents qui les autoriseraient à revenir vers l'Europe. C'est sans doute au moment où la Terre promise est en instance d'apparaître à l'horizon que la figure du prophète biblique se concrétise au plus fort. Il y a certes une alerte qui provient d'un marin, peut-être d'origine sévillane, Rodrigo de Triana qui, sur la Pinta, vers les deux heures de la nuit du 11 au 12 octobre 1492, effectue les signaux annonçant la terre. Un coup de bombarde est alors tiré et les pavillons hissés comme il a été prévu.

Mais dans son Journal de bord, Colomb conteste cette version. Malgré toutes les oppositions, écrit-il, il n'a jamais renoncé et s'il est parvenu à découvrir les nouvelles terres dont il avait eu la prémonition, cela a été parce que «notre Seigneur, qui est la "lumière et la force" de tous ceux à qui il donne la victoire des choses qui paraissent impossibles, voulut bien commander que je trouvasse et pusse trouver de l'or et des mines de ce métal, des épices et des gens innombrables, les uns prêts à être chrétiens ...». Avant le premier quart de nuit, lorsque tous les marins se rassemblent sur les ponts des navires pour dire les prières du soir et entonner rituellement le Salve Regina, il les conjure d'être vigilants en braquant leurs yeux en direction de l'ouest, durant la nuit, tout en se tenant sur le château de proue. Il leur aurait dit qu'ils étaient tout près du but. Il se serait engagé à mettre fin à la navigation vers l'ouest pour le cas où aucune terre n'apparaîtrait dans les heures qui suivaient.

Il soutient que lui-même, se tenant sur le château de proue sur les dix heures du soir, entraperçut au ponant une lumière si furtive qu'il ne voulut pas présumer publiquement qu'il s'agissait de la terre. Une lumière, luisant dans les ténèbres, une «lampe qui brûle et qui luit», annonçant ainsi que le temps du Christ est venu.

Il se confie seulement à deux officiers royaux, Pedro Gutiérrez et Rodrigo Sánchez, pour que sa vision soit enregistrée officiellement ; une vision «des yeux de l'Esprit», comme l'a affirmé Pierre Chaunu. La lueur prophétique réapparaît une ou deux fois, « c'était comme d'une petite chandelle de cire qui se haussait et s'abaissait ...» et lui seul est à nouveau en mesure de l'apercevoir. Et cette lueur n'anticipe-t-elle pas sur la «lampe» de la gloire de Dieu qui, à la fin de l'Apocalypse de saint Jean, suffira à illuminer Jérusalem ? «[...] Et sa lampe, c'est l'Agneau.»

Cette vision mystique est renforcée le lendemain matin dès les premiers moments de l'accostage, après le rituel de prise de possession de l'île. Les habitants de San Salvador, écrit Colomb, débordent d'amitié pour les visiteurs espagnols, ils leur prodiguent des signes de confiance et de familiarité qui permettent de présumer qu'ils se convertiront à la Sainte Foi par l'effet même de cet amour qui est en eux et qu'ils ne pourront qu'au plus vite le restituer à un Dieu les ayant protégés de la perversion des «sectes» et de l'idolâtrie.

Ils semblent n'avoir aucune religion, ils sont comme une page blanche sur laquelle la volonté divine peut s'écrire. La preuve de cette amitié que recèlent en eux les habitants de l'île, Colomb écrit l'avoir discernée dans leur capacité à faire don de ce qu'ils possèdent : «Ils nous firent tant d'amitiés que c'était merveille.» Ils viennent à la nage apporter, dans leurs chaloupes, des perroquets, des pelotes de fil de coton, des sagaies, de leur pain : «Enfin, ils prenaient et donnaient ce qu'ils avaient, tout, de bonne volonté.» Ils sont «muy simpliçes» : et «il me parut qu'ils étaient des gens très dépourvus de tout».

Colomb porte son attention sur le corps de ces indigènes. Il est d'abord le reflet d'un état de nature du temps des commencements du monde. Le navigateur dépeint des êtres humains ne souffrant d'aucune difformité. Les hommes et femmes, «tels que leur mère les a enfantés», et comme l'iconographie paradisiaque représente Adam et Eve, sont nus, se mêlant les uns aux autres en toute innocence. Le Génois tiendra à expliciter aux Rois Catholiques qu'ils «ont entre eux des moeurs très honnêtes», que la nudité n'entraîne pas la lubricité ...

Les hommes lui paraissent jeunes, n'ayant pas dépassé les trente ans, comme si la vieillesse n'existait pas, comme si San Salvador était le lieu d'une éternelle jeunesse. Le regard de l'amiral se focalise également sur leur beauté plastique, beauté du corps comme du visage, «avec des cheveux quasi aussi gros que le crin de la queue des chevaux, courts et qu'ils portent jusqu'aux sourcils ...». Beauté des yeux, beauté des fronts et des têtes qui sont larges, « plus qu'aucune race que j'aie vue jusqu'ici... ».

Une esthétique des proportions corporelles laisse soupçonner que ces indigènes possèdent en eux une beauté d'âme qui les rendra immédiatement disponibles à la connaissance de la bonté divine. Leurs jambes sont droites et ils ont le ventre plat. La peau resplendit par un juste équilibre de lumière entre le blanc et le noir comme en miroir d'une vitalité et d'une pureté intérieures. Les mentons glabres suscitent une véritable admiration. Ils sont le reflet d'un temps antérieur à la différenciation sexuelle, avant le péché donc.

C'est aussi sur le motif de la différence que Colomb s'attarde en déplaçant son regard vers la nature : les poissons qui «sont ici si différents des nôtres que c'est merveille», rouges, bleus, jaunes, et «toutes les couleurs», avec des bariolages multiples; et la merveille surgit de cette multiplicité chromatique et de cette étrangeté des espèces qui deviennent les expressions d'une beauté à contempler et qui secrètent l'admiration : «Et leurs couleurs sont si belles qu'il n'est homme qui ne s'émerveille et ne s'extasie à les regarder.»

Colomb, dans son art de transcrire et mémoriser ce qu'il voit ou a vu, fait référence aux instants des cinquième et sixième jours, quand Dieu commanda que les eaux «foisonnent d'une foison d'animaux vivants et que les volatiles volent au-dessus de la terre», leur ordonnant de se multiplier et de remplir les eaux de la mer, puis que «la terre fasse sortir des animaux vivants selon leur espèce : bestiaux, reptiles, bêtes sauvages ...».

S'ajoutent donc à la description les baleines évoluant sur les eaux et, sur terre encore, des perroquets et des lézards, des chiens muets ... C'est le Dieu de la Création qui est au coeur des descriptions enchantées de l'amiral, dans la vigueur des arbres, dans les eaux qui coulent au milieu des montagnes, dans les vallées, les sources, dans le chant des oiseaux, dans le soleil et la lune qui rythment le temps des marins comme des Indiens, dans la mer grouillante de magnifiques poissons. L'air même évoque par sa suavité mais aussi par ses parfums, la douceur de Dieu et l'infinité de son amour.

Le samedi 13 octobre, une autre facette de l'émerveillement et de l'attente eschatologique surgit : les indigènes viennent entourer de leurs canots la Santa María et les jeux d'échanges reprennent. Colomb mène l'enquête pour savoir si l'île recèle d'or, d'autant qu'il a pu constater que certains indigènes portent, accroché à leur nez, un petit morceau du précieux métal. En recourant à un langage de signes, il écrit avoir saisi qu'en prenant une route allant vers le sud, il se dirigerait vers le pays d'un roi «qui possédait de grands vases d'or et en avait énormément». Il y avait aussi des pierres précieuses en abondance. C'est le moment où il ajoute avoir pris conscience que l'île de San Salvador est environnée d'autres terres, aussi bien au nord-ouest qu'au sud-ouest, et au sud encore. Plus de cent îles, il en est certain. Il prend donc la décision de repartir à la recherche de Cipango (Japon). L'or ne peut pas être loin.

Ce sont des instants d'enchantement que Colomb, désormais amiral de la mer Océane, vit sans doute. Il se pense tout à proximité de la mystérieuse Ophir où les flottes de Salomon allaient jadis chercher l'or qui permit la construction du Temple, la «Maison sainte» de Jérusalem. Tout à proximité de richesses aurifères extraordinaires vers lesquelles Dieu l'a guidé pour que puisse avoir lieu la reconstruction du Temple, symbole précisément d'une Eglise appelée prophétiquement à unir tous les peuples de la terre, à devenir une Eglise universelle en un temps de félicité.

Cette dernière conviction sera inscrite dans la Lettre aux Rois Catholiques , rédigée dans les derniers jours du «gran viaje» : Colomb écrit alors qu'il ne faudra pas «s'endormir là-dessus» comme on s'est endormi sur les projets de croisade vers Jérusalem. Il faut que la foi qui a mené l'amiral lui-même jusqu'aux Indes se dilate à tous ceux qui prendront connaissance de cette victoire, la plus grande victoire parmi les victoires des Rois Catholiques.

D'ici à cinq et sept ans Colomb lui-même sera en mesure de fournir deux fois la solde de cinq milles cavaliers et de cinquante milles hommes de pied pour la conquête de Jérusalem. Et s'il prend cet engagement, c'est précisément parce qu'il est assuré au plus profond de lui-même que tout est possible au chrétien qui met sa foi dans les promesses de Dieu : «Avec l'aide de la grâce divine de Celui qui est le commencement de toutes les choses vertueuses et bonnes et qui donne faveur et victoire à tous ceux qui vont selon Sa voie.»


Professeur d'histoire du XVIe siècle à Paris IV-Sorbonne, Denis Crouzet a notamment publié Charles de Bourbon. Connétable de France (Fayard, 2003) et Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (réédition Seyssel, 2006).

Repères
1451
Naissance de Christophe Colomb, probablement à Gênes.

1479-80
Mariage avec Felipa Moniz y Perestrelo.

1488
Bartolomeu Dias double le cap de Bonne-Espérance.

1492
2 janvier : remise des clés de Grenade par Boabdil aux Rois Catholiques.
20 mars : décret d'expulsion des Juifs des pays des Couronnes d'Aragon et de Castille.
12 octobre : découverte de l'île de San Salvador suivie de l'exploration des Bahamas.
5 décembre : découverte de l'isla Española (Haïti - Saint-Domingue).


Comprendre
Le Livre des prophéties

Dans l'épître du Livre des prophéties rédigé entre son troisième et quatrième voyage, Colomb confie en 1501 s'être toujours su un très grand pécheur ; mais un pécheur qui s'est toujours vu accorder la pitié et miséricorde de Dieu. Sa vie a été un abandon « à la contemplation de Sa douce présence ». Décrire le monde en racontant le voyage qui l'emmène vers l'Asie par le chemin du ponant revient à s'en remettre à Dieu, à qui gloire doit être rendue par l'écriture d'un Journal de bord.