| L'univers des jeunes
"gothiques"
«Il peut y avoir des personnes déviantes ayant des comportements
pathologiques, constate Delphine Guérard, psychologue à l’Association de défense
des familles et de l’individu (Adfi) de Paris. Lorsqu’un individu s’isole
totalement, il n’a plus de relations avec le monde extérieur et peut commettre
des actes qui le mettent en danger tels qu’automutilations, prise de drogue,
tentatives de suicide.»

- Ce style, qui séduit de plus en plus
d'adolescents, est aujourd'hui plus qu'une mode.
- Mais ses dérives morbides et
sataniques peuvent s'avérer dangereuses
-
«Notre petite-fille nous inquiète beaucoup. Elle se réfère à la
pensée “gothique”. Elle affiche un goût prononcé pour la couleur noire, mais
aussi pour la mort, le morbide… Nous avons peur pour sa santé mentale. Comment
l’aider ?», s’inquiète un grand-père, à Dijon. Le teint blafard, vêtus de noir
de haut en bas, les adolescents gothiques arborent souvent un maquillage
outrancier, un vernis à ongles sombre, de nombreux piercings, des bracelets
cloutés, des bagues à pointe et croix renversées … Leurs chambres sont
fréquemment recouvertes de posters sanguinolents. Ils écoutent volontiers un
rock caverneux, souvent incompréhensible pour les non-initiés. De quoi terrifier
leur entourage, et en premier lieu leur famille.
Derrière cette apparence
macabre, les conduites varient d’un jeune à l’autre : si certains ne font
qu’adopter une apparence vestimentaire funèbre, d’autres n’hésitent pas à se
scarifier, voire à se rapprocher dangereusement du culte de Satan. C’est ainsi à
tort qu’on parle de «style gothique» comme on parlerait de la dernière mode.
Car on ne joue pas sans risques avec ces symboles. Et si la grande majorité des
jeunes sait garder une distance raisonnable vis-à-vis du morbide, les plus
fragiles courent parfois de vrais dangers.
Sociologues et pouvoirs
publics s’avouent dans l’incapacité de chiffrer la population des « gothiques».
Il n'empêche, depuis cinq ans, les établissements scolaires en accueillent de
plus en plus. En 2004, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte
contre les dérives sectaires (Miviludes) décidait donc de consacrer un rapport
au sujet. Les directeurs d’école, de leur côté, sont toujours plus nombreux à
demander l'intervention de spécialistes de la question pour mettre en garde
leurs élèves. Et l’enseignement privé n'échappe pas au phénomène. «Le gothisme
est aussi présent chez les jeunes issus de milieux catholiques, assure Benoît
Domergue, prêtre et auteur de Culture jeune et ésotérisme. Certains adolescents
estiment se démarquer d’autant plus de leurs parents croyants qu’ils en prennent
le parfait contre-pied, en valorisant leurs tendances mortifères.»
Leurs références culturelles vont au-delà de la simple
mode
Les « gothiques », en effet, sont pour la plupart athées et leur
esthétique fait écho à un état d’esprit sombre et désespéré. Inspirés du «
romantisme noir », ils sont en général obsédés par les problèmes existentiels,
certains allant jusqu’à considérer la mort comme une libération. Rien d’étonnant
à ce que, musicalement, les chansons souvent dérangeantes de Marilyn Manson,
Virgin Prunes ou Christian Death les attirent. Dans cette variante extrême du
rock, les paroles sont souvent hurlées et les mises en scène ont pour but de
choquer.
Pochettes de CD et affiches de concert vont parfois jusqu’à
montrer les artistes arborant fièrement les cicatrices de leurs mutilations. En
littérature, Dracula et Frankenstein, mais aussi Baudelaire et son spleen, sont
leurs références. Au plan politique, ces jeunes ne revendiquent aucun message
spécifique. «Ils se retrouvent autour de goûts communs et non autour d’une
idéologie, constate Antoine Durafour, enseignant et auteur de Milieu gothique.
Leurs références esthétiques, culturelles ou vestimentaires vont cependant
au-delà de la simple mode, car ils leur accordent une importance centrale dans
leur construction identitaire.»
Comment comprendre que l’on soit séduit
par cet univers ? À l’instar d’autres conduites dites marginales, le «gothisme» donne l’occasion à certains jeunes de s’opposer au modèle parental, jugé
conformiste, de se démarquer de la culture dominante. Il fait aussi écho au
mal-être de certains d’entre eux. «Je suis devenue "gothique’" il y a trois
ans, au moment où je traversais une période difficile sentimentalement, explique
Mathilde, 17 ans. J’ai été séduite par leur vision du monde. En m’habillant de
manière morbide, j’ai eu limpression que j’exprimais enfin ma souffrance
intérieure.»
Leur apparence peut en effrayer plus d’un. Ils sont en fait
rarement violents envers les autres et se révèlent même plutôt sensibles. En
revanche, il leur arrive d’être violents envers eux-mêmes. Parfois de manière
dramatique.
Les pièges du "satanisme"
Les pouvoirs publics pointent aussi du doigt le risque de
récupération de ces jeunes par le mouvement sataniste. Conversant parfois
ensemble dans le cadre de « chats » sur le Net ou se rendant ponctuellement aux
mêmes concerts, gothiques et satanistes ont l’occasion d’être en contact. D’où
les mises en garde de la Miviludes, rappelant que «le gothisme est l’une des
portes d’entrée privilégiées du satanisme».
Souvent confondues, les deux
communautés n’en restent pas moins bien distinctes. Selon Paul Ariès, chercheur
en sciences politiques à l’université de Lyon II et auteur de Satanisme et
vampirisme, le livre noir, «le satanisme s’en prend à nos valeurs
humanistes. Il prône l’affirmation du droit du plus fort. Via le satanisme et sa
rhétorique occultiste, certains lycéens tiennent en fait des propos néonazis.
Pour eux, les jeunes gothiques sont un vrai vivier de recrutement. » Discours
haineux, profanation de cimetière, appel au suicide…
Le programme des adeptes de
Satan fait froid dans le dos. En septembre dernier, deux adolescentes satanistes
âgées de 14 ans se sont jetées du 17e étage d’une tour d’Ivry-sur-Seine, près de
Paris.
Comment comprendre que certains «gothiques», statistiquement
souvent issus de milieux cultivés et plutôt favorisés, puissent tomber dans le
satanisme ? Pour les adolescents les plus fragiles, la marginalisation sociale
accompagnant souvent l’entrée dans la nébuleuse gothique peut être dangereuse.
En effet, coupés de leurs amis, parfois même de leur famille, certains n’ont
plus aucun garde-fou. «Plus généralement, notre société peine de plus en plus à
imposer des limites. Alors les jeunes les plus instables vont les chercher de
plus en plus loin, voire les dépassent», constate Paul Ariès. Si la plupart des
gothiques sont capables d'intellec- tualiser leur attirance pour le macabre,
d’autres n’ont aucune distance.
Derrière une même apparence, même mascara
charbonneux et bracelets cloutés, se cachent donc des adolescents différents :
les uns ne font qu’épouser une démarche esthétique protestataire, mais d’autres
s'adonnent à des conduites à risques. Comment les distinguer ? En ne rompant
jamais le dialogue avec eux. «Je dis aux parents d’oser aller lire les
jaquettes des DVD de leurs enfants, de regarder un jour leurs programmes télé
nocturnes. Être chrétien, c’est avoir aussi le courage d’ouvrir les yeux sur
cela», assure le P. Domergue.
Le regard attentif des adultes reste en effet
décisif. Mathilde le reconnaît volontiers : «C’est l’écoute de ma mère et l’aide
d’un psychologue qui m’ont fait prendre conscience des excès auxquels j’étais
arrivée. Au fil du temps, j’ai réalisé qu’au milieu des gothiques, je ne faisais
que me morfondre toujours plus, sans relever la tête. J’ai finalement quitté le
mouvement.»
Marie BOËTON
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