La pédophilie ecclésiastique

Le Vatican décide de durcir les règles (Quotidien jurassien - 16 juillet 2010)

Le pape est-il en mesure de frapper plus fort ? (Quotidien jurassien - 27 mars 2010)

Témoignage de Joël Devillet violé par un prêtre à 14 ans (Quotidien jurassien - 27 mars 2010)

UN LIVRE TÉMOIGNAGE de Narcisse Praz contre les prêtres abuseurs (Quotidien jurassien - 10 juillet 2010)

Le Vatican décide de durcir les règles

Quotidien jurassien - 16 juillet 2010
[Texte intégral]
 
Le père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, a présenté les nouvelles mesures.
Ces dernières sont insuffisantes selon les victimes.      Photo KEY

PÉDOPHILIE

Face à l'avalanche des scandales, le Vatican durcit les règles contre la pédophilie au sein du clergé.

Il introduit notamment des procédures accélérées pour les cas les plus urgents et augmente de 10 ans la durée de la prescription.

Salué par les évêques suisses, le pas est jugé insuffisant par les victimes.

Les nouvelles normes ont été élaborées par la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), présidée par le cardinal américain William Levada, et contresignées par le pape Benoît XVI.

Elles prévoient «des procédures accélérées pour régler les cas les plus urgents et graves», a expliqué le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi.

La procédure accélérée remplace la procédure judiciaire normale par un «décret extra judiciaire» ou permet de présenter au pape les cas les plus graves en vue de la réduction du prêtre à l'état laïc. Dans un souci d'efficacité, le texte prévoit aussi la possibilité de faire appel à des laïcs comme membres des tribunaux ecclésiastiques. Les règles portent par ailleurs la prescription des faits de dix à vingt ans après les 18 ans de la victime. La décision d'une levée complète de la prescription reste prise au cas par cas, alors que les scandales révélés ces derniers mois remontent souvent à plusieurs décennies.

Elles «assimilent l'abus sexuel sur des handicapés mentaux à celui sur des mineurs», et «introduisent le délit de pédopornographie», pour possession de matériel concernant des jeunes jusqu'à 14 ans.

Pas d'«ordre explicite»

En revanche, les nouvelles procédures ne comprennent pas d'«ordre explicite» aux Églises locales concernées de s'adresser à la justice civile. Mais le père Lombardi a rappelé que les normes déjà existantes prévoyaient de «toujours suivre les dispositions de la loi civile».

Ce silence sur une de leurs principales revendications a particulièrement irrité les associations de victimes. «Les crimes pédophiles des prêtres doivent être déférés à la police et le Vatican doit en faire une règle obligatoire et uniforme», a déclaré David Clohessy, directeur de SNAP, association américaine de victimes, tandis qu'un communiqué de l'association commentait sèchement: «à côté de la plaque».

«Le Vatican n'est toujours pas prêt à remettre à une justice séculaire les documents sur les abus conservés dans ses archives», a aussi regretté Franz-Jakob Purkarthofer, porte-parole du collectif autrichien «Victimes des violences de l'Église».

La Conférence des évêques suisses a elle salué 'l'annonce du Vatican, y voyant un soutien à ses propres efforts. Elle se réjouit principalement de la prolongation du délai de prescription ainsi que de la poursuite «ferme» de la pornographie enfantine. Les normes annoncées hier actualisent en fait un motu proprio (décret) de Jean Paul II publié en avril 2001 et alors complété par un texte de Joseph Ratzinger, à ce moment à la tête de la CDF.

Le texte de Jean Paul II traitait des délits les plus graves contre la foi et concernait la pédophilie mais aussi les atteintes contre les sacrements de l'eucharistie et de la pénitence.

Dans ce volet, le Vatican a inscrit dans le document d'hier, baptisé «normes sur les délits les plus graves», la tentative d'ordination de femmes, qui entraîne déjà l'excommunication automatique. Il aborde aussi «l'hérésie, l'apostasie et le schisme».

Avalanche de scandales

L'Eglise catholique est secouée depuis plusieurs mois par une avalanche de scandales pédophiles commis en son sein. Benoît XVI, lui-même accusé d'avoir couvert des prêtres coupables lorsqu'il était évêque de Munich puis responsable de la CDF, a mis en oeuvre une opération propreté.

Il a accepté la démission de plusieurs évêques, dont quatre Irlandais. Il a également demandé «pardon» aux victimes et en a rencontré quelques-unes lors d'un voyage à Malte.

ATS/AFP

Le pape est-il en mesure de frapper plus fort ?

Le Quotidien jurassien - 27 mars 2010
[Texte intégral]
Un geste fort est attendu du pape -  photo key

«Un prêtre en manque d'affection cherchera une femme, pas un enfant !» Dans son cri du cœur, cette religieuse de Fribourg s'étonne, alors que les actes pédophiles concernent tous les milieux, que les prêtres soient systématiquement dépeints par les médias comme sadiques et frustrés. Et que le remède exclusif proposé soit le mariage. Ce qui est une ineptie, 95% de ces actes étant le fait d'hommes mariés.

L'évêque canadien Pierre Morissette a aussi fustigé ces articles «teintés par des préjugés évidents».Ce traitement «privilégié» de l'Eglise catholique a plusieurs explications. Quand un acteur religieux transgresse avec tant d'évidence un grand principe de sa propre éthique, les médias seront à coup sûr au rendez-vous. Ils n'agiront pas autrement avec le politicien qui bafoue les valeurs qu'il prône en public. Par ailleurs, notre société, qui postule à tous ses étages plus de transparence, n'absout toujours pas le lourd silence et la complaisance coupable des hiérarchies épiscopales qui ont prévalu trop longtemps, et dans presque tous les pays, de l'Irlande à l'Australie, en passant par l'Allemagne, les Etats-Unis ou la Suisse.

Et l'exemple le plus affligeant d'une gestion dévoyée du péché pédophile est venu de Rome. Il concerne le créateur des Légionnaires du Christ, Marcial Maciel, mort au début 2oo8. Alors que Jean-Paul II avait notablement renforcé le pouvoir du Mexicain, son successeur Benoît XVI a dû le reléguer dans «une vie réservée de prière et de pénitence». Tant l'image plaisante du créateur d'une congrégation ultra-orthodoxe, ascétique et riche en vocations contrastait avec une vie dissolue, faite de viols sur mineurs, de paternités et concubinages multiples. Le Vatican devrait nommer prochainement un «commissaire» voire de nouveaux dirigeants pour finir le ménage.

Mais qu'il y a fallu du temps !

Si l'Eglise catholique apparaît aussi souvent à la Une, cela tient également au fonctionnement des médias. Une récente étude de la HES-Winterthur indique que les faits religieux ne font mouche que s'ils sont couplés avec des affaires de sexe, de violence ou des questions touchant à l'école ou à l'État. Selon l'un des 35 journalistes interrogés, «on se demande à quoi pensent les évêques qui tiennent conférence de presse sur l'année mariale». Auraient-ils un sens de l'actualité proche de zéro ? Il n'en reste pas moins que les rédactions prennent peu au sérieux le fait religieux, n'exigeant pas de ceux qui le traitent quelque compétence.

Dans sa «Lettre pastorale aux catholiques d'Irlande», Benoît XVI s'est dit «scandalisé et blessé», «vraiment désolé» pour les actes de prêtres. Celui qui a rencontré à plusieurs reprises des victimes de leurs abus, démontrant une réelle compassion, ne peut plus se contenter de paroles lénifiantes. S'il veut, selon ses mots, «réparer le dommage immense causé aux victimes et le grand dommage perpétré contre l'Eglise et la perception du sacerdoce et de la vie religieuse», il doit prendre des décisions qui marqueront l'opinion.

3000 dossiers

Le Vendredi-Saint 2005, peu avant le décès de Jean-Paul II, il s'était déjà exclamé: «Que de souillures dans l'Eglise, et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement !» Alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il était très informé. Depuis 2001, il centralisait en effet tous les dossiers de crimes sexuels commis par des prêtres, soit 3000 pour les cinquante dernières années. Il y a actuellement 400000 prêtres dans le monde.

Benoît XVI ne peut plus seulement inviter ses évêques à «continuer à coopérer avec les autorités civiles» car c'est déjà une réalité en maints endroits. Dès 2000 en France, l'évêque Michel Dubost déclarait n'avoir aucun état d'âme pour appeler le procureur. Et deux ans plus tard, des directives de l'épiscopat incitaient à cette collaboration.

Pourquoi le pape n'a-t-il accepté à ce jour qu'une seule démission sur les quatre présentées par les évêques irlandais coupables de dissimulation ? Pourquoi n'impose-t-il pas des lignes de conduite comme celles mises en place aux Etats-Unis, et faisant de la tolérance zéro une obligation morale, et non pas facultative ? Il serait assuré d'être suivi par une jeune génération d'évêques qui rêvent de tourner la page, attendant pour cela des signaux clairs à la tête de l'Eglise.

Que ce soit l'Autrichien Christoph Schönborn, qui a succédé à un pédophile, l'Irlandais Diarmuid Martin, qui a collaboré avec l'autorité civile pour rédiger les 700 pages d'un rapport sur tant d'années noires et de silence, ou encore l'évêque de Trêves, Stephan Ackermann, qui vient de créer une hotline pour les victimes, tous rêvent de purification.

L'hebdomadaire La Vie s'interroge en ces termes: «Le prochain conclave saura-t-il sortir l'Église d'une corruption manifeste dans l'exercice du pouvoir et de la vérité ?» Beaucoup attendent une réponse.

Gérard TINGUELY, La Liberté

Violé par un prêtre à 14 ans

Le Quotidien jurassien - 27 mars 2010
[Texte intégral]
Joël Devillet voulait devenir prêtre. Il est ici en compagnie de Jean-Paul II.

Le Belge Joël Devillet se bat depuis 10 ans pour obtenir réparation pour les abus qu'il a subis.Son livre vient d'être distribué en France et en Suisse.

Interview

Alors qu'il voulait trouver du réconfort chez le prêtre de son village, à Aubange en Belgique, Joël Devillet s'est fait abuser sexuellement. Il avait 14 ans à l'époque des faits. A l'âge de 21 ans, alors qu'il décide de rentrer au séminaire, il dénonce l'abuseur. Il tente d'obtenir justice de l'Eglise, mais l'évêque qui l'entend joue la montre pour que tombe la prescription. La victime porte alors l'affaire devant la justice pénale.

Dix ans après, les procédures ne sont pas closes. Joël Devillet a aujourd'hui 37 ans. Il pointe au chômage depuis deux ans. Une consolation: la seconde édition de son livre qui est désormais diffusé en France et en Suisse.

Où en êtes-vous dans la procédure entamée contre ce prêtre pédophile ?

J'ai porté plainte en 2001 au pénal. Le procès a duré 4 ans. Mais la justice n'a pas réuni assez de preuves pour le condamner. Il faut dire que les enquêteurs n'ont même pas fait de perquisition chez lui !

En Belgique, la prescription tombe io ans après la majorité. Mais dans ce cas, elle a été ramenée à 5 ans. Après, j'ai porté plainte au civil pour les dommages et intérêts. Et le tribunal a nommé un expert pour chiffrer le dommage. On attend le résultat.

Et vous avez aussi poursuivi l'évêque responsable de ce prêtre...

Oui, en 2006. Il a protégé mon abuseur et ne m'a jamais aidé. J'ai porté plainte au civil contre lui et le tribunal a dit qu'il attendait la fin du procès du prêtre pour juger l'évêque.

La protection de ce curé par son évêque est absolue...

Oui. Déjà en 1996, j'avais porté plainte contre ce prêtre devant le tribunal de l'Église catholique du diocèse de Namur. J'étais alors séminariste. Le prêtre ne voulait pas avouer. Il disait que c'était moi qui demandais ! Si bien que la victime est devenue coupable et le coupable, victime. Mais j'avais gardé des correspondances datant de l'époque des faits qui l'ont confondu. Il a fini par admettre. L'évêque a alors dit que l'église paierait un tiers de ma thérapie, le prêtre un tiers et le tiers restant serait à ma charge. Mais ils n'ont jamais tenu leur promesse. J'ai pourtant un accord écrit qui en atteste.

L'Eglise belge, au lieu de vous rendre justice, vous a trompé !

J'ai pu voir non seulement l'hypocrisie de l'instance du diocèse de Namur mais aussi du Vatican qui est au courant de mes problèmes. Car j'ai écrit à Rome par fax et recommandé. Je n'ai jamais reçu de réponse. Et il y a deux mois, qu'est-ce que j'apprends ? Que l'évêque qui a couvert tout cela a été nommé par le pape Benoît XVI archevêque - primat de Belgique !

L'Eglise a fini par prendre des sanctions contre le prêtre pédophile ?

Oui, mais il y a seulement un an et demi. L'abuseur n'a plus de paroisse mais il est toujours prêtre !

Votre courage a permis à d'autres victimes de ce pédophile de porter plainte...

Oui, en 2007, une personne abusée a entamé une procédure contre lui. C'est sans doute pour cela qu'ils l'ont sanctionné. Notez qu'il est resté en fonction durant un an alors qu'il était dénoncé !

Comment arrivez-vous à vous reconstruire ?

Je suis aide-soignant de métier. Mais depuis deux ans, je suis au chômage à cause de ce qui se passe dans ma tête. je vis à Bruxelles dans un petit appartement pas trop cher. Mon meilleur compagnon est un chien. Il m'aide à surmonter les épreuves. Je n'ai plus confiance ni dans les hommes ni dans les gens d'Église. Et dire que je voulais devenir prêtre !

En Belgique, la pédophilie dans l'Eglise est toujours taboue ?

Oui. Après le roi, en Belgique, l'homme le plus important est le cardinal de l'Eglise catholique. Même le président du parlement arrive après. Les prêtres sont rétribués par l'État et ont droit à un logement. L'Eglise a un énorme pouvoir.

Vos parents vous ont-ils soutenu?

Je n'ai jamais osé leur en parler. Mes parents ont été mis au courant quand j'ai médiatisé l'affaire et écrit mon livre. je n'ai jamais osé en parler avec mon père de peur qu'il culpabilise. Et maintenant, ilest décédé.

Propos recueillis par Pierre-André SIERER, La Liberté

Joël Devillet: Violé par un prêtre, aux Editions de l'Arbre.

blog de Joel Devillet

 UN LIVRE TÉMOIGNAGE de Narcisse Praz contre les prêtres abuseurs

«Les talibans de saint François de Sales»

TÉMOIGNAGE

Plus d'un demi-siècle après, la sombre révoltede Narcisse Praz contre les prêtres abuseurs. Le titre et la couverture de la dernière publication de Narcisse Praz peuvent laisser sceptique: nos cousins hominoides sont-ils exemplaires de populations pratiquant la pédophilie ? Et si c'était le cas, cela ne se ferait en tout cas pas dans les petits séminaires! Cette maladresse n'est pas l'unique d'un livre écrit d'un trait de plume rageur par une victime octogénaire qui raconte son dramatique parcours chez ceux qu'il appelle les talibans de saint François de Sales.

Mais là n'est pas l'important dans ce témoignage raconté à vif. Nous sommes au début des années quarante. Praz, élève doué issu d'une famille valaisanne démunie, est repéré par un prêtre recruteur comme on en rencontrait à l'époque dans les campagnes catholiques – recruteur qui convient avec sa mère d'une vocation dont l'enfant ferait objet.

Du haut de ses 11 ans, Praz a déjà passé une saison à l'alpage, connu la rudesse et l'enchantement du monde. Son livre autobiographique décrit «l'encasernement» et l'abus sexuel subis dans le juvénat de Bonlieu à Fribourg qui tient lieu de petit séminaire.

Une institution qui abhorre la femme

Meurtri, la révolte intacte, l'auteur décrit et dénonce une institution qui abhorre la femme, annule la sexualité dans un enfermement qui s'égrène au rythme des prières, des études, des cantiques, des lectures, des tristes récrés et des dortoirs où les enfants doivent se coucher les bras en dessus des draps, des fois que... L'éclosion d'amitiés particulières, terme mystérieux et pas expliqué par les religieux, est aussi au centre d'une sévère vigilance supervisée par «l'Œil de Dieu».

La confession, «station d'épuration des égouts de la conscience», est un des instruments clés d'un système. Chaque élève se voit dès son entrée attribuer titi directeur de conscience qui devient son confesseur et qui, sous couvert de traquer les pensées et gestes impurs, fouille la sexualité des enfants. Le confessionnal est aussi le lieu de l'absolution des abuseurs, les soustrayant ainsi à la justice civile.

Une sombre fresque sociologique

L'évocation de Praz, la violence intacte d'un ressenti et exprimé plus d'un demi-siècle plus tard après les faits, a la puissance d'une sombre fresque sociologique. Elle s'érige en charge implacable contre un système qui a broyé de nombreux destins, particulièrement pour ceux qui ont quitté le bateau. Ceux que l'on appelait les curés ratés et qui fuyaient leur exclusion de la société en tentant de refaire leur vie à l'étranger, «jusqu'en Australie et au Canada qui leur offraient une issue acceptable moyennant négation de l'existence de leur adolescence assassinée. Le suicide aussi, social ou physique». Et Praz d'émettre ce tragique aveu: «J'ai opté, quand à moi pour le suicide social. Toute ma vie en témoigne.»

Jean-Louis MISEREZ

Gare au gorille! La pédophilie ecclésiastique
catholique galopante expliquée aux parents.
Narcisse Praz. Paru aux Editions Libertaires.