Prêtres pédophiles

Les prêtres sont nombreux à vivre en couple,
qu'ils soient homo ou hétérosexuels

Prêtre pédophile: Les écarts sexuels reprochés au prêtre qui s'est suicidé à Neuchâtel le 3 février étaient plus graves que ce qu'a laissé croire l'évêque Bernard Genoud (L'Hebdo - 13 MARS 2008)

L'évêque Bernard Genoud a menti par omission

Par Daniel Audétat

L'HEBDO 13 MARS 2008
[Texte intégral]

SUICIDE DE L'ABBÉ P.

Les écarts sexuels reprochés au prêtre qui s'est suicidé à Neuchâtel le 3 février étaient plus graves que ce qu'a laissé croire l'évêque Bernard Genoud. L'Evêché tente aujourd'hui d'échapper à ses responsa- bilités dans la grave crise de confiance qui secoue le diocèse.

Dans l'ombre de l'«église rouge», à Neuchâtel, un prêtre est mort le 3 février dernier. Confronté à son passé, l'abbé P. s'est tiré une balle dans le coeur avec son pistolet d'aumônier militaire. A la cure, il a laissé une lettre. Elle commençait par «Je ne tiens plus.» Et se concluait sur un post-scriptum: «Pas de haine, pas de vengeance»...

CHASSEUR CHASSÉ

Cette dernière volonté n'a pas suffi à contenir l'écœurement, la colère éprouvée par des paroissiens, des amis, des confrères du prêtre à l'annonce de sa mort. Depuis, la vindicte a grondé dans le monde de l'Eglise catholique, débordant même au-delà des frontières du diocèse de Lausanne, Genève, Fribourg et Neuchâtel.

Des prêtres ont tempêté en chaire, dans leurs bulletins paroissiaux ou sur les ondes contre les médias en général et certains journaux en particulier. Tous accusés de s'être acharnés sur le prêtre de Notre-Dame de Neuchâtel.

Le comble du ressentiment a été atteint par un appel à la persécution. Sur son site www.venerabilis.tk, une association baptisée «Fraternité des prêtres homosexuels catholiques romains» a livré l'identité, l'adresse et les coordonnées téléphoniques de l'animateur d'un blog antichrétien. Avec sa photo pour faire bonne mesure.

Pendant les jours précédents, cet ingénieur du Val-de-Ruz avait lui-même mené sur son site une traque au «curé pédophile». Le chasseur se retrouvait chassé. Et dans le rôle du méchant, alors qu'il s'était posé en citoyen justicier.

LA VOIE DU MARTYRE

Ainsi, au lendemain de son suicide, le défunt prêtre a été lavé des stigmates de la pédophilie, et érigé en quasi-maryr. Ces derniers jours, une foule s'est pressée aux messes qui ont été dites à sa mémoire. Quelques jeunes paroissiens lui ontconsacré un blog. Et la famille a reçu plus de 600 lettres de sympathie. Dans leurs prières, les fidèles n'oublient pas leur évêque. Déjà frappé par un cancer, Mgr Genoudleur avaitécrit le 24janvier pourleur dire combien il a souffert des révélations, incessantes depuis le début de l'année, impliquant des prêtres pédophiles de son diocèse.

Le pasteur épiscopal est allé plus loin en exprimant sa révolte le mardi 5 février sur le plateau d'Infrarouge, l'émis- sion de la Télévision suisse romande: «La traque des journaux et des blogs a conduit à la mort d'un jeune prêtre de 45 ans. Cet acharnement des journalistes est peu éthique. le leur dis que cela suffit. Car la rumeur tue.»

L'Église et ses avocats ont trop instrumentalisé ce drame, le besoin de vérité paraît manifeste
 
Le lendemain, un cri encore plus intense a résonné dans l'«église rouge», autrement dit l'église Notre-Dame de Neuchâtel, où l'abbé officiait depuis presque quatre ans, et où se déroulaient ses funérailles. Beau-frère du défunt, l'avocat fribourgeois Grégoire Piller a réclamé «justice» devant la foule, et dénoncé «la horde des journalistes» coupables d'avoir entretenu une suspicion de pédophilie sur l'abbé alors qu'«il n'y avait pas l'ombre d'un soupçon à son encontre». Selon l'orateur, cet «odieux lynchage» avait répondu à un mobile inavoué: «Au-delà de l'homme, c'est l'Eglise catholique qui était attaquée.»

ENTRE MENSONGE ET VÉRITÉ

Un étrange basculement s'est alors produit. L'Hebdo y a participé. Le 4 février, lorsque la mort de l'abbé P. -A. P. (ci-après PAP ou abbé P.) a été communiquée, notre rédaction préparait un dossier sur les contradictions que l'Eglise entretient entre ses préceptes proclamés et les réalités de la vie sexuelle de ses prêtres. La tragique actualité ne pouvait pas être ignorée. Dans notre édition du 7 février, nous avons donné une relation du parcours de l'abbé reposant largement sur les communications officielles, et ce qu'en retinrent les milieux paroissiaux où PAP avait officié, à Vevey et à Neuchâtel. Depuis, cette version s'est avérée incomplète et biaisée.

Vaut-il la peine de restituer plus justement les griefs qui ont réellement été retenus contre l'abbé P.? L'Eglise et ses avocats onttrop instrumentalise ce drame, le besoin de vérité nous a paru manifeste. Depuis la mort du prêtre, sur le site de la Fraternité des prêtres homosexuels, à la tête de l'Évêché ou sur les lettres paroissiales, la même interprétation de la situation est livrée.

Cette version laisse croire que l'affaire PAP se résume à une relation homosexuelle qui aurait mal tourné entre deux jeunes gens, l'un alors âgé de 16 ou 17 ans et l'autre de 22 ou 23 ans, de surcroît pas encore entré au séminaire menant à la prêtrise. En outre, cette histoire, sans rapport avec la pédophilie, aurait daté de dix ans ou vingt ans déjà lorsqu'en fut saisie la justice.

DEUX AFFAIRES

La réalité est différente. Car, en 2001, l'abbé P. n'étaitpas poursuivi pour une mais deux affaires. L'une se joue au milieu des années 90. Le plaignantavait à cette époque entre 16 et 17 ans et était en difficulté. PAP était déjà abbé, son ordination ayant eu lieu en 1991.

Les faits n'étaient pas couverts par la prescription. Le non-lieu a été prononcé parce que la présumée victime avait déjà atteintl'âge de la majorité sexuelle (16 ans).

L'autre affaire est plus ancienne. Elle s'est déroulée au milieu des années 1980. Le dénonciateur, appelons-le GU, avait entre 12 et 15 ans au moment des faits. Dans ce cas, la justice a prononcé en 2001 un non-lieu motivé par la prescription. Au final, la justice a donc laissé ces deux affaires dans le flou, sans établir ce qui, à son sens, s'était réellement passé. Labbé P. a souvent dit regretter cette indécision. Ses victimes présumées n'en n'ont pas moins souffert.

De la sorte, l'affaire la plus ancienne, celle de GU, a pu s'effacer de la mémoire collective. Le 6 janvier 2008, dans son dossier intitulé «Que faire des prêtres abuseurs ?», Le Matin Dimanche la mentionnait pourtant. Le journal avait même rencontré l'abbé P. pour l'interroger sur sa situation, mais ne donnait aucune indication de lieu pour préserver l'anonymat de son interlocuteur.

Pour l'Eglise catholique romaine, les choses se sont compliquées en 2002 déjà. Après les non-lieux dont a bénéficié PAP, les révélations sur des religieux pédophiles se sont multipliées, à l'étranger et en Suisse.

En septembre, l'émission Temps Présent fit grand bruit en donnant la parole à trois victimes romandes. En novembre, GU s'est confié à l'une d'elles, le Valaisan Gérard Falcioni, qui venait de publier un premier livre pour relater sa propre histoire*.

Après avoir écouté GU, Gérard Falcioni reprit la plume pour porter à la connaissance des évêques Bernard Genoud et Norbert Brunner ce témoignage poignant. Toujours à la fin de 2002, GU raconta aussi son désarroi dans une longue interview accordée à l'agence de presse catholique APIC, reprise par divers journaux, et la Radio suisse romande.

SERVANTS DE MESSE

Depuis, GU a disparu, après des années de marginalité entre Fribourg, divers alpages et la France. Les témoignages qu'il a laissés permettent de restituer l'évolution de sa relation avec PAP.

Abstraction faite de sa dimension sexuelle, cette amitié fusionnelle préfigure l'intensité des liens que l'abbé entretiendra avec ses jeunes paroissiens jusqu'en 2001.

PAP et GU ont grandi dans le même quartier de Fribourg. PAP est né en 1962, GU en 1971. Ils ont respectivement 18 ans et 9 ans lorsqu'ils font connaissance, au tout début des années 80, dans le cadre de la paroisse Saint-Pierre.

Encore laïc, PAP s'active déjà à grossir les rangs des servants de messe. Il remplit cette mission de recrutement et d'animation avec un talent qui restera comme sa marque de fabrique, aussi bien au séminaire qu'une fois devenu prêtre.

A cette époque, GU est souvent reçu à la table des parents de PAP, et réciproquement, même si la famille du premier est nettement moins aisée que celle du second. L'aîné devient une sorte de dieu pour le cadet. En 1985, une enseignante s'inquiète de cette relation si soutenue, mais les familles des deux jeunes gens n'y voient pas de mal.

La relation se distend dès 1986, lorsque GU achève sa scolarité tandis que PAP entre au séminaire. Devenu très instable, GU renonce à se rendre le 21 septembre 1991 à la messe d'ordination de PAP, qui l'avait pourtant invité.

En 2000, GU confiera aux siens que son ex-ami a exercé sur lui des gestes mêlant attouchements et masturbation à partir de sa douzième année. Dans le courant des années 1990, il s'était encore rendu une ou deux fois à la cure de Notre-Dame de Vevey, où PAP officiait depuis son ordination. Après quoi GU déclarait à des proches: «Je veux le rayer de ma vie.»

FAN'S CLUB

A Vevey, de 1991 à 2001, l'abbé P. vit entouré de jeunes. Beaucoup de paroissiens s'en réjouissent: cela démontre la vitalité de leur Eglise. Presque tous les soirs, et surtout en fin de semaine, plusieurs adolescents retrouvent le prêtre dans le salon de l'immense cure néogothique de Notre-Dame.

Les filles sont rares. Ony discute de tout et de rien, on regarde la télé. Et quand l'un ou l'autre a un problè-me, l'abbé est là pour le réconforter. Régulièrement, PAP emmène son petit monde aux matchs du HC Gottéron, le club de hockey fribourgeois dont il est un fan avéré. Et en été ou en hiver, des camps se tiennent dans le chalet fami- lial du val d'Anniviers.

Durant les premières années de PAP à Vevey, un deuxième prêtre loge à la cure, et d'autres religieux sont parfois de passage. Ils ne se mêlent guère à l'entourage de l'abbé fribourgeois. Certains s'étonnent quand même de l'étroitesse de ses liens avec des paroissiens si juvéniles. Des remarques sont faites, mais l'abbé les esquivent.

L'évêque auxiliaire de Lausanne, Mgr Pierre Biircher, et l'évêque Bernard Genoud en personne sont alertés. Rien n'yfait.

A la fin des années 90, un jeune en difficulté sera même hébergé pendant deux ans à la cure, dans une chambre voisine de celle de PAP.

LE GOÛT DES ÉPHÈBES

En 2001, après son arrestation, PAP a été interrogé sur cette cohabitation interpellante. Durant la semaine de février qu'il a passée en détention préventive, il a assuré qu'elle ne répondait à aucun motif sexuel. Son jeune locataire a corroboré cette assertion. De même, les nombreux anciens servants de messe de l'abbé P qui ont été entendus ont tous garanti qu'ils n'avaient enduré aucun geste déplacé. Le seul à avoir dit le contraire s'est rétracté.

Les enquêteurs sont pourtant restés sur un doute. De leur point de vue, l'abbé P. a trop régulièrement abusé de son statut pour placer des jeunes fragilisés dans une relation de dépendance sentimentale. Dans des tels cas, les milieux judiciaires neparlent pasde pédophilie, mais d'«éphébophilie». Découlant d'«éphèbe», ce néologisme implique l'assujettissement d'adolescents sans qu'il y ait forcément passage à l'acte sexuel.

Dans un diocèse où les quelque 300 prêtresse connaissent pour la plupart, de nombreux religieux se livrent en aparté à une analyse similaire. Certains signalent que l'abbé P. n'est pas le seul à avoir entretenu avec ses jeunes paroissiens une proximité que le code de conduite pastoral devrait plus clairement réprouver. Des cas bien actuels sont évoqués.

COMPASSION ÉPISCOPALE

En octobre 2006, ces membres critiques du clergé ont appris par le bulletin de l'Evêché que PAP avait été nommé curé in solidum à l'église Notre-Dame de Neuchâtel. Cela les a étonnés. Un peu plus tard, leur surprise est montée d'un cran lorsqu'ils ont découvert que leur collègue avait été réintégré dès 2005 déjà dans cette paroisse. Bien sûr, après les investigations conduites par la justice en 2001, PAP avait dû abandonner sa mission pastorale. Mais l'Evêché ne l'a pas abandonné. Il a confié à son prêtre divers emplois sans risques par rapport à ses antécédents, notamment au Centre romand de pastorale liturgique, à Bex.

PAP a fini par trop souffrir de cet éloignement. Il est alors retourné «à l'état laïc» pour tenter de monter une société de conseils avec un ami. Mais après quelques mois, il s'est adressé à son évêque pour lui expliquer qu'il ne pouvait vivre sans paroisse. Il a su se montrer persuasif.

Une brève transition probatoire a été aménagée dans un couvent français puis dans des institutions religieuses de Neuchâtel. Et une évaluation psychologique a été commandée. Selon Mg Genoud, l'expertise a garanti que PAP n'était pas pédophile. Mais que disaient les experts de son éphébophilie ? Pour sa part, l'abbé P. n'a guère caché son homosexualité. Il l'a même reconnue dans une réunion de sa nouvelle paroisse neuchâteloise

MOSAÏQUE EN MIETTES

Auj ourd'hui, la vie de PAP est comme une mosaïque émiettée. Pour en reconstituer le motif, il a fallu entendre de nombreuses personnes, de tous milieux. Chacune ne détenait qu'une part de la vérité et n'a accepté de nous la confier que sousle sceau de la plus stricte confidentialité. L'abbé avait ses parts d'ombre et de lumière.

Désormais, ce n'est plus la nature de ses responsabilités qui mérite d'être établie, mais celle de sa hiérarchie. Envers la vie de PAP elle-même, les responsabilités épiscopales sont lourdes. Car le suicide du prêtre ne peut être considéré comme une entière surprise. En 2004, l'évêque Genoud aurait confié à de très proches collaborateurs que l'abbé P. avait menacé de se tuer si on ne le replaçait pas en paroisse. Ce risque était à prendre au sérieux puisqu'il y avait un antécédent familial: le propre père du prêtre s'était suicidé en 1986. Ces derniers temps, la dépression dans laquelle avait plongé l'abbé de Notre-Dame n'était un mystère pour aucun de ses proches, et pas davantage pour l'Evêché.

Après les premiers témoignages publics de 2002, tout comme en ce début de 2008, Mgr Genoud n'a cessé de répéter à quel point il était bouleversé par les révélations de la presse, multipliant alors demandes de pardon et promesses de prières. Dans la plupart des cas, l'évêque n'ignorait pourtant rien de ces dossiers. Et cela depuis des an nées, puisqu'il avait lui-même traité ces affaires, et rencontré personnellement victimes et accusés.

La presse ne peut se dédouaner de ses responsabilités dans la mort de l'abbé P., et ne cherche d'ailleurs pas à le faire. Mais de son côté, l'Église catholique ne s'exonère-t-elle pas un peu vite de toute faute ? Le malaise est là. L'auto-absolution a commencé avec le réquisitoire contre les médias qu'a prononcé le beau-frère de PAP lors des funérailles, le 6 février à l'«église rouge».

La douleur d'une famille pourrait suffire à justifier l'emportement de cette oraison. Encore faut-il savoir que l'orateur, M' Grégoire Piller, n'est pas seulement issu d'une des familles catholiques les plus influentes de Fribourg, mais est aussi l'avocat que l'évêché engage le plus régulièrement pour sa défense dans les causes difficiles. A ce titre, on l'entendraà nouveau ces prochains mois à l'occasion de deux ou trois grandes affaires judiciaires qui opposent l'évêchéà d'anciens collaborateurs.

PRÊTRES EN CONTRADICTION

Dès lors, l'affaire PAP n'illustre-t-elle pas le déni de réalité dans lequel sont engagés l'épiscopat de Fribourg et l'Eglise catholique romaine avec lui ? Car, au bout du compte, l'histoire de ce prêtre fut celle d'un homme qui chercha à concilier son élan vers Dieu et son attirance pour les adolescents.

Autrement dit sa vie spirituelle et sa vie sensuelle. Sous des formes diverses, combien de prêtres vivent un même tourment ? Un sur deux, comme certains l'affirment, ou davantage encore ?

Une chose demeure. Le droit canonique du Vatican interdit la prêtrise aux homosexuels et pose le célibat comme une condition indépassable. Mais en réalité, les prêtres sont nombreux à vivre en couple, qu'ils soient homo sou hétérosexuels. Au fond, n'est-ce pas le sens que l'abbé P. a donné à sa dernière lettre ? «le ne tiens plus.» «Pas de haine, pas de vengeance» ... Pour que l'Eglise se confronte enfin au monde dans lequel vivent ses prêtres.

Tant qu'elle tournera aussi facilement la page après un drame tel que celui de l'abbé P., l'Eglise catholique romaine n'y parviendra pas.

 

* L'Etabli de la vie de Gérard Falcioni. Editions Mon Village, 2002. Suivi de Messe câline. Editions Faim de siècle, 2004.


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