La prévention contre les sectes au Japon

Le Japon a estimé qu'il était temps de protéger le public
contre les agissements des sectes criminelles

Le Japon adopte une législation anti-sectes (AFP - 1 décembre 1999)

Raid policier anti-sectes au Japon conte la secte «Life Space» (Liberation - 25 novembre 1999)

Une mesure préventive efficace dans la lutte contre les organisations mafieuses qui pourrait être appliquée aux sectes (LNQ - janvier 2000)

Comment qualifier le refus de la justice suisse de légiférer en matière de sectes ? (Le Nouveau Quotidien - janvier 2000)

Le Japon adopte une législation anti-sectes

AFP, 1 décembre 1999
[Texte intégral]

La Diète japonaise (le Parlement) a adopté, vendredi, deux projets de loi destinés à mieux contrôler les sectes jugées dangereuses, principalement Aum Shinrikyo, responsable de l'attentat qui avait fait douze morts dans le métro de Tokyo en 1995.

L'un des deux textes permet de renforcer fortement la surveillance sur les mouvements religieux dont les adeptes ont mené ou sont susceptibles de mener des actions violentes.

Il donne notamment l'autorisation à la police de perquisitionner les locaux et de demander des comptes sur les activités et les finances de ces organisations. L'autre vise à aider les victimes des actions violentes des sectes à obtenir plus aisément des dommages et intérêts en permettant de saisir les biens des organisations.

La nouvelle législation vise spécifiquement "un groupe qui a mené une tuerie aveugle" au cours des dix dernières années, c'est-à-dire la secte Aum Vérité Suprême, dont la renaissance préoccupe fortement la population. "Les activités de Aum Vérité Suprême sont toujours une source d'inquiétude", avait déclaré le Premier ministre, Keizo Obuchi, en ouvrant la session parlementaire.

Aum avait provoqué un immense choc au Japon en menant une série d'attentats au sarin, un gaz inventé par les Nazis, dans le métro de Tokyo à l'heure de pointe le 20 mars 1995. Douze personnes avaient été tuées et plusieurs centaines intoxiquées.

Les responsables du mouvement, qui ne sont pas emprisonnés, ont présenté mercredi leurs excuses pour les actions violentes commises par la secte. Le gourou, Shoko Asahara, est actuellement jugé et risque la peine de mort.

Malgré cela, "Aum reste dangereuse et est en mesure d'organiser un attentat n'importe quand", a récemment estimé Yoshifu Arita, auteur de plusieurs livres sur Aum.

Les pouvoirs publics ont fortement accru leur pression sur les "nouvelles religions", qui se comptent par milliers sur l'archipel, en menant plusieurs opérations ces dernières semaines.

L'une d'entre elles a visé la secte Space Life après la découverte d'un corps momifié dans un hôtel. Les policiers ont également perquisitionné soixante-dix locaux de Honohana Sangogyo, soupçonnée d'avoir escroqué des centaines de personnes en jouant sur la peur des maladies.

Les textes adoptés ont été critiqués par les partis de gauche qui craignent que la police n'abuse de ses nouvelles prérogatives pour menacer les libertés civiles.

Raid policier anti-sectes au japon contre «Life Space»
Libération, 25 novembre 1999, par Frédérique Amaouas
[Texte intégral]

Un corps momifié a été retrouvé lors de la perquisition contre Life Space

La police japonaise a lancé hier un raid massif contre la secte Life Space, ravivant dans l'opinion le souvenir de la sinistre secte Aum Shinrikyo dont le gourou est toujours sous les verrous, attendant d'être jugé pour les douze assassinats commis en son nom dans le métro de Tokyo il y a quatre ans.

Les enquêteurs soupçonnent des membres de Life Space, fondée il y a moins de vingt ans, d'avoir kidnappé un homme de 66 ans gravement malade du cerveau alors qu'il se trouvait en traitement dans un hôpital de la région d'Osaka. Son corps a été retrouvé momifié dans une chambre d'hôtel louée au nom de la secte près de l'aéroport international de Narita.

Les principales installations de la secte à travers le Japon ont été perquisitionnées en même temps hier matin par la police. Un centre d'hébergement de la petite ville d'Oarai (ouest du Japon) où vit Koji Takahashi, le gourou, un homme de 61 ans à la longue barbe blanche, a également été fouillé par les enquêteurs.

La secte est soupçonnée d'être à l'origine de multiples enlèvements d'enfants et de la mort d'au moins deux fidèles dans des circonstances épouvantables. En 1995, un jeune homme avait été retrouvé mort après avoir participé à un «séminaire de découverte de soi-même» organisé par la secte. Il aurait succombé après avoir été plongé dans un bain d'eau bouillante.

L'organisation a été condamnée à verser 28 millions de yens (1,4 million de francs) à la famille, ce qui ne l'a pas empêché de poursuivre ses activités en toute légalité.

La législation sur les sectes est en effet très permissive au Japon. Depuis les agissements de Aum Shinrikyo, on attend toujours les réformes promises par les gouvernements successifs pour renforcer le contrôle des autorités sur ce genre d'organisation.

Un projet de loi en ce sens est en discussion à la Diète en ce moment. Ce vide juridique est probablement à l'origine de la mort, l'année dernière, d'un homme de 43 ans dans les locaux de Life Space. Atteint d'une grave maladie rénale et sans doute endoctriné par la secte, il avait refusé de se faire hospitaliser.

D'après les médecins légistes, le corps momifié retrouvé près de Narita était celui d'un homme mort depuis plusieurs mois. Deux fidèles de Takahashi en assuraient la garde. Contre toute évidence, le fils de la victime, membre de Life Space, a affirmé à la presse que son père était... vivant au moment de la perquisition par la police.

Le raid contre la secte Life Space a aussi permis de retrouver des enfants non scolarisés et complètement coupés du monde.

Mardi, après des mois de procédure judiciaire, un grand-père a obtenu la garde de sa petite-fille de 6 ans qui vivait ainsi depuis des mois dans une communauté d'une vingtaine d'enfants gérée par la secte dans des conditions d'hygiène précaires. Le grand-père a dû se battre contre les parents, membres de Life Space, pour obtenir la tutelle de l'enfant après l'avoir kidnappée. C'est la jeune fille elle-même, à bout, qui avait appelé son grand-père au secours.

Une mesure préventive qui pourrait être appliquée aux sectes

par Luc Debraine

Le Nouveau Quotidien - Janvier 2000

Le débat contradictoire suscité par les tragédies de l'Ordre du Temple solaire relève de l'aporie. Voici une vraie difficulté rationnelle, qui parait sans issue. L'interdiction des sectes, ou leur étroite surveillance policière bat en brèche une valeur primordiale: la liberté de croyance. Mais invoquer cette valeur pour légitimer l'impuissance de la société contre les sectes meurtrières fait pièce à une autre valeur fondamentale: la protection des individus vulnérables, en particulier les enfants.

Face à ce dilemme, comment réagir ? Encore une fois, je pense que la position japonaise est empreinte de sagesse.

Le Japon est un pays en plein désarroi spirituel, qui a vu proliférer un nombre astronomique de groupuscules religieux - plus de 180.000 dans l'archipel -, dont la majorité sont bien intentionnés. Comme ailleurs, une infime minorité d'entre eux sont régis par la cupidité et l'appât du gain. Comme ailleurs, la liberté d'expression leur fournit un passe-droit qui facilite les transactions financières douteuses. Cette même liberté a entravé l'action de la justice dans le cas de la secte Aum, qui a réalisé ses attentats avec une facilité déconcertante, alors même que la police était, des mois avant la tragédie du métro de Tokyo, au courant des préparatifs (fabrication massive de gaz sarin).

Le mois dernier, le Parlement japonais a voté une loi contre les sectes. Le texte est mesuré. Pas question de dissoudre les groupuscules au moindre doute, ni de placer des pandores à l'entrée des lieux de culte. Le texte autorise les autorités à avoir un droit de regard sur le centre névralgique des sectes criminelles: leurs comptes.

En cas de malversations financières, la justice nippone pourra intervenir. Et. dès lors, tenter de prévenir le pire. Cette mesure préventive a porté ses fruits dans la lutte contre les organisations mafieuses. Ne pourrait-elle pas être appliquée aux sectes?

Luc Debraine

Comment qualifier le refus de la justice suisse de légiférer en matière de sectes ?
 
par Luc Debraine
Le Nouveau Quotidien - Janvier 2000

Incroyable. Comment qualifier autrement le refus de la justice suisse de légiférer en matière de sectes ? Des gosses sont trucidés, des adultes décervelés au point de croire à une vie meilleure sur Sirius, rien n'y fait. Les juges se résignent, la police ramasse les cendres.

La raison de cette démission ? Elle est autant culturelle que circonstantielle. La liberté de croyance, acquis culturel gagné sur des siècles d'intolérance, interdit à la loi de s'immiscer dans la sphère des convictions religieuses. Indispensable, cette liberté n'en est pas moins équivoque. Elle fournit un passe-droit aux gourous, qui en tirent parti pour essorer la matière grise et les comptes en banque de leurs adeptes.

Les circonstances veulentque la lutte contre les sectes n'est pas encore une prioritépublique. Pour cause: les plaintes sont très rares. Pour la simple raison que les victimes n'osent pas témoigner sous peine de représailles. De même, les familles des victimes hésitent à se lancer dans la bataille, tant sont grands l'opiniâtreté judiciaire et les moyens financiers des parties adverses.

Dans d'autres registres sociaux, la justice suisse est prompte à sauver les gens d'eux-mêmes et à protéger leur familles. Troubles mentaux, sénilité, violence, alcool, drogue: autant de facteurs jugés déresponsabilisants, qui permettent, parfois avec excès, de placer les égarés sous tutelle, de soustraire les enfants à l'autorité parentale. Les sectes, elles, sont assurées d'une totale impunité. Leur fonds de commerce, c'est le sacré. Qu'on tente de les juguler, elles crieront au martyr, ce qui fera leur jeu.

Il faut oser les traiter comme des organisations criminelles

Ce constat d'impuissance trouve sa source dans un anachronisme. La protection angélique dont bénéficient certaines sectes appartient à un autre âge, révolu. Il faut oser les traiter comme des organisations criminelles. Il importe que la justice dispose des lois qui l'autorisent à prévenir les désastres provoqués par les délires millénaristes.

Le Japon, pourtant chatouilleux au chapitre des croyances religieuses, vient de franchir le pas. Estimant qu'il était désormais temps de protéger le public contre les agissements des sectes criminelles, comme Aum, le Parlement nippon vient de placer les groupuscules religieux de l'archipel sous la juridiction du gouvernement central.

Loin d'être répressive, la nouvelle loi borne avec prudence les prérogatives des sectes. Elle permet aux autorités de s'intéresser aux agissements suspects, puis de requérir des explications. Une décision aussi sage que coura- geuse.

Luc Debraine