Immersion
au collège, le temps d’une «semaine de
prévention». Il n’est pas rare que la police
ou les gendarmes entrent dans les établissements
scolaires pour sensibiliser les élèves,
quelques heures par an, à la sécurité
routière, aux dangers du cannabis, de l’alcool,
etc.
Dans
le cossu collège Lamartine, situé dans
le IXe arrondissement de Paris, la direction et le commissariat
local ont choisi, d’un commun accord, d’aller cette
année beaucoup plus loin. Une semaine entière
de cours a été sacrifiée pour permettre
aux 450 collégiens, emballés par cette
parenthèse sans devoir sur table, de débattre
avec des intervenants qualifiés. En amont, ils
ont été sondés par les enseignants
sur leurs sujets de préoccupation.
Résultats
des courses, les ados souhaitent aborder Internet, le
téléphone portable, les sectes et, peut-être
à l'invitation des enseignants, les relations
entre garçons et filles. Des ateliers adéquats
ont donc été mis sur pied. Les interlocuteurs
ne sont pas de la police mais travaillent en réseau
avec elle. Ce sont des psychologues ou des membres d’associations
rodés aux rencontres avec des adolescents. Extraits.
Prévention
des phénomènes sectaires
«C’est
un endroit où tout est super, et d’un coup, on
te demande de l’argent»
Les
quatrième 2 ont leur petite idée sur les
sectes. Grosso modo, ils citent spontanément«la
scientologie» grâce à Tom Cruise,
bizarrement Youssouf Fofana comme gourou du«gang
des Barbares» et les «illuminati»,
un mouvement catholique rendu célèbre
par un roman de Dan Brown mais aussi par un jeu sur
PlayStation (Assassin's Creed) qui semble fasciner les
ados.
Face
à eux, un bénévole de l’Association
de défense de la famille et de l’individu (Adfi).
Lorsqu’il aborde le phénomène d’emprise,
les collégiens en connaissent un rayon: «Une
secte, c’est un endroit où tout est super et
d’un coup, on te demande de l’argent», expose
une fille. «On pousse les gens à faire
des choses qu’ils ne feraient pas naturellement»,
enchaîne un garçon.
«Monsieur,
on peut pas faire une loi pour interdire les sectes
?» demande un élève. «C’est
compliqué, il faudrait déjà s’entendre
sur une définition de la secte», répond
l’intervenant. Les élèves tentent de donner
des éléments de définition: «argent»,
«pouvoir», «sexe».
L’intervenant
évoque quelque chose qui «détruit
les personnalités». Un élève
s’insurge: «Mais alors, l’école, c'est
une secte ? Elle veut qu’on soit tout sage et gentil,
et en plus faut faire des chèques pour la cantine
!» L'homme recadre: «L’école développe
votre esprit critique.» Léger flottement
dans l’assistance. L’intervenant parle de manipulations
habiles, d’abus de faiblesse. «Mais monsieur,
objecte une fille qui tresse les cheveux de sa voisine
de devant, les gens sont bêtes à ce point
?» L’intervenant rétorque: «Ça
peut arriver à des gens très intelligents,
des élèves de grandes écoles par
exemple.» Il évoque aussi les hôpitaux,
où les familles des gens en fin de vie sont malléables
car désespérées. Dans l’assistance,
c’est un concert de «houlala».
Un
bras couvert de bracelets se tend: «Il y a beaucoup
de sectes en France ?» Six cents, d’après
la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance
et de lutte contre les dérives sectaires), précise
le bénévole. «On estime que 500.000
personnes sont concernées, dont 60.000 à
80.000 enfants.» Les élèves accusent
le coup.
Une
question les taraude: «Une fois qu’on s’est laissé
séduire et piégé, est-ce qu’on
peut en sortir ?» Le bénévole
marque un temps de réflexion. «Oui, mais
c’est difficile. Lorsque vous avez passé mettons
vingt ans dans un mouvement et rompu avec tous vos proches,
vous vous sentez complètement perdu, sans repère,
paumé.» Les élèves compatissent,
l’air désolé. «On se retrouve
un peu comme un immigré alors, propose un
élève. C’est bien ça, monsieur
?»
Dépendance
aux objets
«Les
écrans, c’est quand même moins mauvais
que la cigarette»
Pas
besoin d’explications de texte pour les quatrième
5, la «dépendance aux objets» leur
parle tout naturellement: «portables», «Facebook»,«jeux
en réseau» fusent. Et, très vite
aussi, des récits de conflits avec les parents.
Un élève démarre: «J’ai le
droit de passer trente minutes par jour sur l’ordinateur,
mais vu tout ce que j’ai à faire sur Facebook,
c’est pas assez.» Un autre, contrarié:
«Mes parents ont programmé l’ordi pour
qu’il s’arrête au bout de deux heures.»
Quels
sont les arguments des parents pour limiter l’accès
aux portables et aux ordinateurs ? «Les ondes,
c’est mauvais pour les organes reproducteurs»,
«pour le cœur»,«pour les yeux»,«pour
le sommeil». Amadeus lève la main: «Les
écrans, c’est quand même moins mauvais
que la cigarette, ça donne pas le cancer du poumon.
Et même ça peut augmenter les réflexes.»
Les psys du Centre Monceau acquiescent: tout n’est pas
mauvais dans cette affaire, et l’idée n’est pas
de terroriser la jeunesse. Quels effets négatifs
ressentent-ils vraiment ? Manon reconnaît qu’elle
«zappe un peu tout le monde autour». Les
psys saisissent la perche: «C’est vrai qu’on ne
devient pas accro aux écrans du jour au lendemain.
Il faut se poser des questions quand on ne fait plus
que ça. Quand on répond non à des
copains qui appellent pour sortir, c’est un signe.»
Elles demandent encore aux élèves: «Ça
vous arrive de jouer sur l’ordi avec vos parents ?»
Eclat de rire général dans la classe:
«Jamais de la vie !»
Préjugés
sexistes
«Le
garçon parfait, ça n’existe pas»
Ce
matin, les quatrième 5 sont très agités.
Deux jeunes femmes de l’association Léo-Lagrange
Démocratie et courage les canalisent en séparant
les 7 filles des 17 garçons, qu’elles divisent
encore en deux sous-groupes. A chaque petite bande,
il est demandé de respecter la consigne: les
filles doivent dessiner un garçon et les garçons
une fille. Grand chahut, mais, quinze minutes plus tard,
les dessins sont prêts. Les filles se sont appliquées.
Leur représentation du sexe opposé est
flatteuse: voici, couché sur le papier, «David,
lycéen», un beau gosse, blond aux yeux
bleus, à la tenue soignée. Dans la marge,
elles ont énuméré ses qualités:
«Il est romantique, écolo, pas raciste.
Il aime les filles intelligentes.» Ricanement
des garçons dans la salle: «Ouais, que
des clichés ! C’est le garçon parfait,
ça n’existe pas.»
C’est
à leur tour de commenter leur création.
Les garçons se postent devant le tableau, morts
de rire. Ils ont dessiné «Cunégonde
Labite, 26 ans», fagotée pour le trottoir,
et son tarif: «2 dollars/heure.» Elle tient
un cadavre de bouteille dans une main, a une seringue
plantée dans le bras et fume de l’autre. Du sang
coule de son entrejambe, elle semble avoir ses règles
non-stop. Dans la marge, ils ont listé ses qualités:
«S’occupe des gosses, fait la vaisselle en petite
tenue, jouit quand elle est à quatre pattes.»
Ses défauts ? «Elle change de mec après
une longue et bonne nuit.» L’assistance dévisage
les garçons, atterrée. Au tableau, les
auteurs du dessin font les bravaches, mais ils sont
de moins en moins nombreux à glousser en le commentant.
Puis ils retournent à leur place en regardant
leurs pieds. Les animatrices confient en aparté:
«Un dessin de ce niveau, il y en a toujours un,
à chaque session et quel que soit le milieu social
rencontré. C’est un classique du genre, la preuve
que leurs hormones les travaillent beaucoup.»
- L’autre
groupe de garçons n’a pas non plus respecté
la consigne, mais différemment: au lieu de dessiner
une fille, c’est un garçon qu’ils présentent
au tableau. Une figure de mode dont chaque vêtement
est siglé: chaussures Converse, jeans Diesel,
pull Abercrombie… Il porte deux caleçons l’un
sur l’autre, ce qui leur permet de citer deux marques:
Dim et Calvin Klein. Ses défauts: «Il n’aime
pas son père, sa mère, les profs, la cantine
et réfléchir.» Ses qualités
se résument à une seule: «Il a de
l’argent.» Les animatrices sont presque blasées
: «Oui, l’argent est invariablement une valeur
pour cette génération.» Toute une
semaine de prévention, est-ce finalement assez
?