Des députés
veulent mieux évaluer l’enseignement à
domicile
- La
Croix, 28 novembre 2006 par Marie Boëton
- [Texte intégral]
À la suite de leur visite de la communauté Tabitha’s Place, des
parlementaires proposent de renforcer les contrôles prévus par la loi auprès des
enfants non scolarisés
Ils se disent encore «sous le choc»
, les membres de la commission d’enquête parlementaire sur l’influence des
sectes qui sont allés rendre une visite surprise à la communauté Tabitha’s
Place, la semaine dernière. «Nous sommes bouleversés de voir que des
enfants peuvent aujourd’hui être privés de tout contact avec la télévision ou la
radio et ignorer qui sont Mozart, les Beatles ou Zidane» , avait déclaré
Georges Fenech, député UMP du Rhône et président de la commission, quelques
heures après la visite. Avant de marteler: «Il est urgent de lutter contre
l’isolement psychologique et social de ces enfants.»
Les préconisations du député et de ses trois confrères Philippe
Vuilque ( PS), Alain Gest ( UMP) et Jean- Pierre Brard ( apparenté PCF) ne
doivent être rendues publiques que le 19 décembre, jour de la publication du
rapport de la commission. On sait toutefois d’ores et déjà que les
parlementaires proposeront de modifier la manière dont l’inspection académique
évalue l’enseignement dispensé au sein de ces communautés. Cela concernerait
«3'000 enfants au bas mot»,explique Jean-Pierre Brard, pour qui on ne peut pas
se contenter de regarder le seul niveau scolaire. «Il faut renforcer les
contrôles actuellement prévus par la loi, poursuit le député, pour prendre en
compte ledegré ’d'épanouissement de l’enfant, mais aussi son esprit critique.»
Son collègue Alain Gest rapporte: «Les petits de
Tabitha’s Place lisaient plutôt bien, mais ils étaient dans l'incapacité
d’expliquer le texte qu’ils venaient de lire !»
Aujourd’hui, en l’état actuel du droit, la scolarisation n’est
pas obligatoire. Seule l’instruction l’est pour les mineurs âgés de 6 à 16 ans.
Et ce, conformément à la loi du 28 mars 1882. Cette liberté d’enseignement
laissée aux familles est cependant encadrée par la loi du 18 décembre 1998, qui
précise les modalités de contrôle par l’État du savoir dispensé au sein des
foyers. C’est ce dernier que les parlementaires souhai- teraient voir renforcer
afin de lutter contre l’isolement psychologique de certains enfants non
scolarisés.
Reste à savoir si les élus emprunteront la voie législative ou
réglementaire. Si un simple décret peut suffire à préciser les conditions
d’application de la loi de 1998, ou s’il faudra en passer par un nouveau
texte.
À la Mission interministérielle de vigilance
et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), on accueille plutôt
bien cette idée. Pour sa secrétaire générale, Catherine Katz, en tentant
d’évaluer le degré de socialisation et d’épanouissement de l’enfant, la France
ne ferait que reprendre l’article 29 de la Convention internationale relative
aux droits de l’enfant (1989) «Ce dernier stipule que l’éducation doit
“favoriser l'épanouissement de la personnalité de l’enfant”.» Selon cette
magistrate, la loi de 1998 n’appliquait donc pas à la lettre le droit
international en ne «faisant qu’évaluer les connaissances du mineur par rapport
à ceux de sa classe d’âge».
En pratique, cette proposition se heurte pourtant à un certain
nombre d’obstacles. Comment en effet organiser sur le terrain de tels contrôles,
via quelles instances, selon quels critères ? Sur ces détails, les
parlementaires sont moins diserts. Et les critiques fusent déjà. «Leur
proposition part d’un bon sentiment mais elle reste, au final, empreinte d’une
grande naïveté, tranche d’emblée Jean-Pierre Jougla, adminis- trateur de l’Unadfi
(1). Les enfants élevés dans les sectes ont souvent un abord normal. Il n’y a
pas plus poli, gentil et parfois même plus gai que les enfants éduqués dans
certaines communautés à tendance sectaire. Pour se faire une idée de leur état
d’esprit, il faut se livrer à une longue enquête de personnalité.»
Et d’ajouter : «En outre, comment justifier le fait de
réaliser des entretiens approfondis auprès des enfants éduqués à domicile, sans
faire de même pour ceux qui sont scolarisés ?»
Reste à déterminer aussi quel personnel serait le plus apte à
mener de telles enquêtes auprès des plus jeunes. Les inspecteurs d’académie,
jusqu’à présent mobilisés lors des contrôles scolaires, ne sont peut- être pas
les plus à même de conduire ce type d’entretien.
De façon moins polémique, la mission compte par ailleurs
proposer que les visites médicales réalisées au sein des foyers ou des
communautés puissent se dérouler hors de la présence des parents du mineur, afin
de s'assurer de la totale liberté de l’enfant.