La protection des mineurs et les risques sectaires dans
les entreprises
parmi les thèmes prioritaires de la MIVILUDES en
2005
La protection des mineurs face à l'emprise sectaire d'une
part et "l'enjeu de sécurité" posé par les risques sectaires d'autre part
figurent parmi les thèmes prioritairement abordés par le rapport de la MIVILUDES
(Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives
sectaires), rendu public aujourd'hui mercredi 26 avril 2006 (Le
rapport 2005 de la MIVILUDES - format
pdf - 1300 KB)).
Jean-Michel Roulet est président de la Mission depuis le 1er
octobre 2005. Il répond aux questions de L'AEF.
L'AEF : Quelles seront les priorités de votre présidence
?
Jean-Michel Roulet : Appliquer rigoureusement les missions dévolues à la
MIVILUDES par son décret fondateur, missions relatives à la prévention et à la
coordination des services, en vue notamment de sanctionner les dérives. Il
s'agit à la fois de prendre en compte les victimes et d'analyser les dommages.
Ce qui fait la légitimité de l'action de l'État, c'est d'assurer la sûreté et la
sécurité de nos concitoyens, dans le cadre du pacte républicain. C'est de lutter
contre ceux, experts en manipulation mentale, qui portent atteinte à la liberté
de conscience, de religion …, et dont l'action consiste à séduire pour détruire
et reconstruire, dans un but d'enrichissement personnel, d'exercice d'un pouvoir
physique, mental ou sexuel.
Les priorités de la MIVILUDES vont vers les
personnes les plus faibles : enfants, personnes en souffrance…, et vers les
sources d'argent pour les sectes : entreprises, tissu économique …
L'AEF : Vous n'êtes pas favorable à l'établissement de "listes" ou de
"cartes d'implantation"…
Jean-Michel Roulet : Le Premier ministre l'a expressément proscrit. Certes, la
liste des sectes annexée au rapport parlementaire de la commission d'enquête sur
les sectes du 22 décembre 1995 avait l'avantage de présenter une photographie
intéressante à l'époque et a permis de donner un grand coup de pied dans la
fourmilière. Mais des listes ou des cartes ne seront jamais à jour. Les noms,
l'implantation des mouvements changent très vite.
L'AEF : "La protection des mineurs face à l'emprise sectaire" est l'un des
sujets "particulièrement préoccupants ces derniers temps", écrivez-vous dans
votre rapport 2005. Pourquoi ?
Jean-Michel Roulet : Les enfants et les jeunes sont-ils plus exposés aux
risques sectaires aujourd'hui qu'il y a 8 ou 10 ans? Je le crois. Pour
schématiser, les sectes ont d'abord visé les parents pour toucher les enfants.
Aujourd'hui, les enfants constituent en tant que tels une cible pour certains
mouvements et sont une "clef d'accès" vers les parents. Cette tendance, qui
s'accélère depuis quelques années, s'appuie sur l'évolution de notre société:
davantage de familles monoparentales, parents qui travaillent tous les deux,
disparition du personnel de maison, temps libre des jeunes accru, reprise de la
natalité… L'offre et les supports en direction des jeunes sont multiples, c'est
inquiétant. Bien loin aujourd'hui des supports de type "militaire", les
mouvements sectaires se sont engouffrés dans le créneau de la demande
d'épanouissement personnel et proposent des activités philosophiques, des
activités physiques pouvant déboucher sur l'ésotérisme, ou des activités
musicales quand par exemple certaines tendances "gothique" ou "métal" peuvent,
dans un environnement favorable, déboucher sur le néo-nazisme. Nombre de
familles sont touchées, parfois sans le savoir.
L'AEF : Dans quels domaines les mouvements sectaires sont-ils
particulièrement actifs? Quel regard portez-vous sur l'action du ministère de
l'Éducation nationale et sur celui de la Jeunesse, des Sports et de la Vie
associative ?
Jean-Michel Roulet : Le ministère de l'Éducation nationale et celui de
Jeunesse, des Sports et de la Vie associative sont très actifs, en particulier
dans la formation des cadres administratifs, des contrôles des établissements
pour le premier, et dans le contrôle des centres de loisirs et de vacances pour
le second. Il reste cependant certains problèmes.
Le créneau du soutien scolaire
semble être une des nouvelles pistes de la scientologie, qui propose des
activités artistiques, ou des conférences philosophiques, par exemple données
par la Nouvelle Acropole, avec tractage aux alentours de lycées, et stands dans
l'enceinte des universités. Dans ce marché libre et concurrentiel, les seuls
contrôles qui puissent être exercés sont ceux d' "hygiène et sécurité" et les
organismes qui le souhaitent peuvent obtenir un agrément de l'Éducation
nationale.
Le péri-scolaire est aussi très prisé par les mouvements sectaires, alors que
l'Éducation nationale ne dispose que de peu de moyens de contrôle. Dans le
domaine des centres de loisirs, seuls les organisateurs accueillant entre 8 et
300 mineurs pendant plus de 15 jours au cours d'une même année sont obligés de
se déclarer auprès de Jeunesse et Sports. Quant au contrôle des séjours de
vacances pour les mineurs, il ne peut s'exercer à l'étranger et seuls les lieux
d'accueil avec hébergement de 12 mineurs au plus et durant plus de 5 nuits sont
soumis à déclaration.
Les cours par correspondance constituent un marché ouvert
et juteux dans lequel s'engouffrent les parents d'élèves inquiets du sort de
leurs enfants. Mais il n'y a aucune garantie en dehors du CNED, ni aucun
agrément. Citons également le problème des "écoles de fait", la dangerosité de
l'utilisation d'internet sans suivi parental, et le problème certes plus
marginal du coaching sportif des enfants qui s'appuie sur le désir
d'accomplissement des adultes à travers leurs enfants.
L'AEF : Que pensez-vous de l'action des cellules départementales de
vigilance et de lutte contre les dérives sectaires ?
Jean-Michel Roulet : Elle est variable, mais il est vrai que les mouvements
sectaires sont inégalement présents sur le territoire. J'ai relancé les cellules
de vigilance. 32 cellules existaient l'an dernier, je souhaite qu'à la fin de
cette année il y en ait une dans chaque département et qu'elles se réunissent au
moins une fois par an. Car la coordination des services déconcentrés et
décentralisés est fondamentale en matière de vigilance et de lutte contre les
sectes.
L'AEF : La MIVILUDES s'alarme aussi du risque de dérive sectaire dans les
entreprises …
Jean-Michel Roulet : Là encore les mouvements sectaires répondent à une forte
demande sociale de perfectionnement professionnel et personnel, alors que de
plus en plus de gens sont menacés de perdre leur emploi. Plusieurs grandes
entreprises, ayant fait l'objet de tentatives d'approche par de grandes
organisations sectaires multinationales, nous ont demandé conseil en 2005.
Au-delà de leur volonté d'emprise sur leurs adeptes, des organisations sectaires
ayant une vision très globale de leur avenir s'intéressent de plus en plus aux
enjeux économiques internationaux, et cherchent à s'introduire au cœur des
entreprises les plus performantes ou les plus sensibles. C'est la première fois
que la MIVILUDES y consacre un chapitre entier de son rapport.
Quant aux petites entreprises, elles sont plus vulnérables. Elles n'ont
généralement pas les moyens de recruter des professionnels, un ancien officier,
un ancien de la DST … Elles peuvent être aussi faussement rassurées par des
organismes de formation - en fait des mouvements sectaires - présentant comme
clients réguliers de grandes entreprises à forte image, avec lesquelles ils
n'ont en réalité été en contact qu'une seule fois.
L'AEF : Quels sont les domaines privilégiés des sectes dans
l'entreprise?
Jean-Michel Roulet : Les domaines porteurs sont la formation professionnelle,
de manière accrue depuis la mise en œuvre de la loi du 4 mai 2004 sur la
formation tout au long de la vie, le coaching, les services externalisés, en
particulier les SSII (sociétés de services en ingénierie informatique), mais
aussi le développement personnel, la reconversion professionnelle, le management
des équipes ... Les tromperies sont multiples.
Par exemple, les mouvements
sectaires actifs dans la formation professionnelle présentent le récépissé de
déclaration d'activité comme un label de qualité, alors que de tels labels ou
homologations n'existent pas. Ils peuvent aussi proposer aux stagiaires des
cours complémentaires payants le samedi et le dimanche, et leur proposer de
devenir eux-mêmes formateurs.
L'entreprise doit être vigilante à un éventuel changement de comportement des
stagiaires sortant de ces cours complémentaires, on bascule très vite … Parfois,
les pratiques de formation ne répondent ni de près ni de loin au métier de
l'entreprise : je pense à une grande entreprise publique dont la DRH, membre
d'une secte, avait fait appel à un prestataire de formation, qui faisaient
mettre les stagiaires dos à dos, une orange coincée entre eux, et danser de
manière à ne pas faire tomber l'orange … Avec les SSII, on est à la limite des
techniques d'espionnage économique. Avides d'argent, ces dernières cherchent à
monnayer les informations secrètes sur l'entreprise cliente, à s'en servir pour
signer de nouveaux contrats, ou à les vendre au plus offrant.
L'AEF : Que propose la MIVILUDES contre l'emprise sectaire dans les
entreprises ?
Jean-Michel Roulet : Le rapport propose des pistes méthodologiques, par
exemple pour définir des critères d'appréciation du risque. En lançant ainsi "la
balle", nous espérons que beaucoup de choses remonteront. Nous devons mieux
comprendre le phénomène, son ampleur, ses manifestations, les conséquences à
long terme pour les entreprises et le tissu économique.