- L'auteur
de "Ils ne m'ont pas sauvé la vie"
livre
son combat contre les sectes
-
| Je
me souviens d'un film où une scène
se déroulait quelque part en Afrique
où des villageois avaient peur
d'être vaccinés. Le médecin
chef a alors enlevé ses dents
(un dentier) puis les a remises dans sa
bouche. Devant un tel miracle plus personne
n'a alors manifesté la moindre peur
ni la moindre opposition pour se faire vacciner.
Jean-Luc
Barbier - fondateur du Centre Info-sectes
|
- http://www.lepost.fr
- 13 octobre 2009
- [Texte
intégral]
Je
pensais lire un témoignage sur le combat perdu
d'une femme contre la maladie, un cancer du sein, et
sa révolte contre le corps médical. Ils
ne m'ont pas sauvé la vie ne traite pas de ça.
Enfin pas que. Il s'agit surtout d'une charge violente
contre ce qu'il convient d'appeler les sectes guérisseuses,
en l'occurrence le Mouvement
du Graal.
Son
auteur, Antoine Guélaud, choisit de se glisser
dans la peau de celle qui est tombée dans les
griffes pernicieu- ses d'une organisation déguisée
dans un costume de notable. Il utilise pour parler d'Evelyne
la première personne du singulier, comme pour
laisser le "Elle" à la maladie, omniprésente.
Il fait sien ce qui est devenu le combat de son héroïne
dans la courte période qui sépare sa prise
de conscience et sa mort. Et le prolonge jusqu'au début
de cette année, à l'issue d'un jugement
qui pousse à la révolte. La Justice, rebaptisée
"La fille aux yeux bandés", n'a pas
mené à bien sa mission, mais l'auteur
choisit subtilement de l'incarner le temps d'un chapitre
pour en révéler les complexités.
Les vraies coupables meurtriers restent les médecins
adeptes de la secte.
Si
quelques pages me paraissent de trop, Il ne m'ont pas
sauvé la vie, dévoré en une nuit,
m'a littéralement emporté. Cette lecture
d'un trait m'a donné envie d'interroger l'auteur
sur son engagement personnel évident et son incroyable
faculté à se glisser dans la peau d'une
femme qu'il n'a pourtant véritablement connu
que par le prisme d'un reportage qu'il a réalisé
pour la télévision.

Pourquoi
avoir attendu que le jugement soit rendu pour publier
?
Antoine
Guélaud: "J’ai attendu le jugement du 17
février 2009 parce que je savais qu’il s’agissait
du dernier jugement sur le fond de l’affaire avant l’éventuel
pourvoi en cassation de l’une des parties. Cela me semblait
à la fois plus 'honnête' vis-à-vis
de moi-même et de tous les protagonistes de l’affaire
et aussi plus intéressant pour les lecteurs.
C’était une sorte de point final, d’épilogue
judiciaire. La décision des juges de la Cour
d’appel – la relaxe de l’un de ses médecins -
m’a permis d’introduire un nouveau «personnage»,
la Justice, sous les traits de «la fille aux yeux
bandés» (qui a souvent changé d’avis,
au terme d’une procédure judiciaire sans fin,
treize ans !) et de faire réagir la famille d’Evelyne,
notamment sa fille, aujourd’hui âgée de
17 ans. Cela m’a valu de longues discussions avec l’éditeur
qui souhaitait sortir le livre avant la décision
en appel."
Avez-vous
écrit le livre après le jugement cette
année ou au fil des années après
que vous ayez été appelé au moment
de la mort d'Evelyne ?
Antoine
Guélaud: "J’ai commencé à
écrire cet ouvrage il y a deux ans. J’avais réalisé
deux reportages pour Le Droit de savoir en 1996 et 1997
et j’ai toujours gardé l’intégralité
des cassettes (une centaine de bandes d’une trentaine
de minutes chacune), dont le contenu m’a beaucoup servi
pour écrire ce témoignage. Evelyne, sur
son lit de mort, m’a lancé un appel à
l’aube de l’année 1997, quelques jours à
peine avant de partir. Ce SOS m’a beaucoup troublé.
Ce qui a motivé, en accord avec Charles Villeneuve,
un second reportage pour la même émission*.
Puis l’écriture de ce livre. J’estime avoir été
investi d’une mission. D’ailleurs sa mère qui
a lu le livre m’a dit: 'Le corps d’Evelyne est parti
mais son âme est encore là, à travers
vous. Je sens que c’est elle qui a écrit'… Evelyne
m’a sûrement habité."
Les
lettres, en italiques, ont-elles réellement été
écrites par Evelyne ?
Antoine
Guélaud: "Evelyne, au cours de sa brève
existence, n’a pas rédigé de journal intime.
J’ai décidé qu’elle en tiendrait un dans
le livre pour une raison majeure: faire apparaître
qu’elle a entamé un combat contre son cancer
dès le départ et qu’elle a toujours voulu
s’en sortir. Elle a toujours entendu combattre la maladie,
elle a toujours souhaité vivre le plus longtemps
possible aux côtés de sa famille, son mari
et ses deux petites filles. 'Je ne suis pas morbide'
répétait-elle souvent. Il ne devait y
avoir aucun doute là-dessus pour les lecteurs
et cela me semblait un moyen intéressant de faire
apparaître cette part de vérité.
Cette
soif de vivre m’était clairement apparue, d’ailleurs,
lors de la longue interview qu’elle m’avait accordée
pour le magazine Le Droit de savoir, quelques mois avant
de mourir, et c’est ce qui m’a donné l’idée
d’inventer ce journal de bord de sa maladie. C’est en
quelque sorte une liberté littéraire pour
être au plus près du personnage complexe
d’Evelyne, ce qui a été mon obsession
tout au long de l’écriture du livre. Ce journal
s’est aussi nourri, bien sûr, des propos tenus
par le mari d’Evelyne, Manuel, au cours de nos très
nombreux entretiens."
Votre
parti-pris qui consiste à vous glisser dans la
peau d'Evelyne vous amène à décrire
des moments très personnels, qu'elle seule a
pu vivre, souvent bouleversants: ces moments sont-ils
romancés ou reconstitués sur la base de
témoignages croisés ?
Antoine
Guélaud: "Ce livre est un 'docu-fiction'
pour reprendre un terme utilisé pour décrire
un genre télévisé en vogue. D’autres
parlent de 'roman-enquête'. C’est donc à
la fois un document vrai, bien réel, basé
sur une histoire vraie mais avec des moments qui empruntent
à la fiction. Mais ces instants romancés
sont très largement inspirés des entretiens
que j’ai pu avoir avec les protagonistes de l’affaire,
notamment des proches d’Evelyne: son mari, sa mère,
sa cousine (Evelyne disait 'ma sœur jumelle' en parlant
de Marie, sa cousine germaine), ses filles, son cancérologue,
le personnel soignant de la clinique où elle
est décédée, etc. Les parties 'romancées'
s’inspirent aussi de documents proches de l’enquête
policière et dont j’ai pu avoir connaissance.
Ces moments romancés s'inspirent enfin de choses
vues personnellement, notamment des lieux, au cours
de mon enquête pour TF1, à la fin des années
90 ou de rencontres avec ces médecins
du Graal que j’ai interviewés
pour Le Droit de savoir.
J’ai
voulu écrire ce livre comme si c’était
Evelyne qui parlait pour mieux appréhender toutes
les facettes de la manipulation. Par ailleurs, le titre
'Ils ne m’ont pas sauvé la vie' s’applique aussi
à la famille d’Evelyne, et jamais je n’aurai
pu restituer cette complexité ni aborder certaines
questions sans me mettre à la place d’Evelyne…
Par exemple, ces questions-là: comment son mari
a-t-il pu laisser Evelyne – déjà très
affaiblie - se lancer dans un jeûne pendant presque
un mois, coupée de sa famille ? Pourquoi n’a-t-il
pas réagi plus vite ? Etc. Pour y répondre,
je devais absolument entrer dans l’intimité d’Evelyne
et dans les secrets de la famille. Cela aurait été
impossible de raconter tout cela sans me glisser dans
sa peau !"
On
comprend que vous avez été directement
pris à parti notamment au Tribunal: avez-vous
reçu des pressions concernant ce livre ?
Antoine
Guélaud: "Le docteur Guéniot m’a
menacé de mort en plein prétoire, en février
2008, lors du procès en appel à Douai
et j’ai porté plainte contre lui le jour-même.
Pendant la durée du procès – auquel assistaient
plusieurs dizaines de ses patients -, la sécurité
a été renforcée et des policiers
m’escortaient lors de mes allées et venues. Les
représentants du Mouvement
du Graal, lors d’une
rencontre organisée à mon initiative pour
leur donner la parole, m’ont clairement fait comprendre
que si j’agissais mal dans ma vie actuelle, vis-à-vis
d’eux ou de ces médecins, je compromettais mes
vies futures… Figures idéologiques qui font quand
même réfléchir ! Aux yeux des défenseurs
des médecins du Graal, je suis un peu le diable
personnifié, le journaliste par qui l’affaire
a été mise sur la place publique, l’homme
qui a déclenché le «réveil»
d’institutions un peu endormies comme l’Ordre des médecins,
la police ou la Justice. Il faut aussi dire que les
médecins du Graal étaient des notables
très bien installés, surtout dans le Nord
de la France et plutôt influents. Curieusement,
des scellés ont d’ailleurs disparus au cours
de la procédure, plutôt à charge
contre les médecins d’Evelyne… Bref, il a existé
tout un environnement 'hostile', typique des sectes,
tout au long de l’écriture de l’ouvrage."
Les
deux dernières lignes de votre livre relatent
un événement majeur de juillet 2009 que
nous ne révéleront pas mais y auriez-vous
consacré le chapitre de clôture si vous
en aviez eu le temps ?
Antoine
Guélaud: "C’est un choix de ma part. J’aurais
pu faire autrement. Ce n’est pas une histoire de 'timing'
imposé par la sortie du livre à telle
ou telle date. Il faut dire que c’est un 'rebondissement'
inattendu et incroyable. Le livre ne devait pas contenir
de surprise finale: le lecteur sait depuis le début
qu’Evelyne est morte. Et finalement il y a ces deux
lignes finales. Chacun est libre de les interpréter
comme il veut. Faut-il les révéler aux
futurs lecteurs ? Je ne sais pas. Ces deux lignes sont
brutes, abruptes, brutales, factuelles, ce qui, je crois,
est plus fort que n’importe quel récit plus développé.
J’ai pensé, à un moment, faire réagir
la famille d’Evelyne à cette nouvelle. Mais à
quoi bon ? Sinon à ajouter un pathos dont j’ai
essayé de me tenir éloigné tout
au long des chapitres. Je vous fais partager cette confidence
quand j’ai appelé la mère d’Evelyne
pour lui annoncer la nouvelle, elle s’est écriée
: 'Il y a un bon Dieu'"…
Aujourd'hui,
qu'aimeriez vous que provoque ce témoignage ?
Antoine
Guélaud: "Pendant des années, j’ai
beaucoup travaillé, enquêté sur
les sectes, leurs méthodes d’approche, leurs
fondements, leurs techniques manipulatoires. Avec
l’histoire d’Evelyne, j’ai compris que n’importe lequel
d'entre nous peut tomber dans une secte, à la
faveur d’un chaos personnel (la perte de son emploi,
une rupture amoureuse, une maladie, etc.).
Voilà
ce qu’Evelyne et moi souhaitons que les lecteurs retiennent:
ce ne
sont pas des «dingues» qui tombent là-dedans
mais des gens ordinaires «normaux», comme
vous et moi. Et il faut
marteler le fait que les «nouvelles sectes»
avancent masquées et investissent tous les champs
sociaux ou sociétaux (la formation professionnelle
et donc l’entreprise, l’Education nationale, la santé
par exemple) sans évidemment s’annoncer comme
telles, ce qui est bien plus dangereux ! Rares sont
ceux qui s’imaginent que des
médecins généralistes peuvent appartenir
à un mouvement sectaire. Evelyne disait souvent:
«Il n’y avait pas marqué Graal sur leurs
fronts» !
Aujourd’hui
les sectes ne séquestrent plus, ou alors à
la marge. Non, elles séduisent dans un environnement
ouvert en apparence: chacun de leurs nouveaux adeptes
est libre de ses mouvements mais prisonnier dans sa
tête. Enfin, la question de la publication d’une
«liste» des sectes me paraît essentielle,
ne serait-ce que pour prévenir les plus influençables
ou leurs familles. C’est en tombant sur une telle liste
dressée par une mission d'enquête parlementaire
au milieu des années 90 qu’Evelyne s’est rendue
compte qu’elle était sous l’influence d’une secte
!
Georges
Fenech, le nouveau président de la Miviludes
– la mission de vigilance et de lutte contre les déviances
sectaires – a voulu établir une nouvelle liste
des mouvements sectaires et il s’y est, hélas,
cassé les dents. Le gouvernement ne l’y a pas
autorisé. Il faut dire qu’il y a eu un lobbying
d’enfer contre cette idée, y compris depuis les
Etats-Unis. J’ai eu entre les mains, par exemple, une
lettre écrite par une petite dizaine de députés
américains et adressée aux autorités
françaises, dans laquelle ils s’indignaient que
la France puisse envisager la constitution d'une nouvelle
liste, évoquant la liberté de conscience
et de croyance ! Un beau débat dans la perspective
du procès de la Scientologie, le 27 octobre prochain
…"
*
Voir le deuxième reportage dans la vidéo
ci-dessous. (Un extrait de l'émission de l'époque
Le droit de savoir ici à partir de la 34ème
minute)
Le
livre est paru aux éditions
du Toucan en septembre 2009
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