- «Le
croire se tient toujours aux croisements
- du meilleur et du pire»
Les
constellations du croire
- Le
Temps - 18 avril 2009
- [Texte
intégral]
Dans
un livre qui vient de paraître, le professeur lausannois
Pierre
Gisel interroge la notion du «croire».
Le
Temps: Que signifie croire en régime de post-modernité
?
Pierre
Gisel: Dans nos sociétés, ce qui frappe,
c'est la désinstitutionnalisation des croyances,
liée à une forte
individualisation. La religion héritée
ne canalise plus la croyance, et chacun bricole la sienne.
Une
analyse plus fine peut montrer en outre que le registre
même du croire est affecté. Il y a rejet
et déplacement. Non
sans raisons. Ce qui était à croire a
été en effet trop souvent proposé
de façon extérieure et autoritaire.
Dans
le contexte actuel, il est ainsi significatif que l'on
préfère le mot de spiritualité
à celui de religion, la spiritua- lité
étant conçue comme un équilibre
de vie, une sagesse plus qu'un engagement de croyance
à proprement
parler. C'est le cas dans les séductions pour
le bouddhisme ou dans un religieux puisant au patrimoine
ésotérique.
Le
Temps: La privatisation du religieux implique
des transformations dans la forme
et le contenu des croyances. Lesquelles ?
Pierre
Gisel: On observe une transformation au niveau des représentations.
Par exemple, un fort pourcentage des personnes qui se
déclarent chrétiennes disent croire à
la réincarnation.
Mais
il y a aussi une transformation au plan des modes d'institutionnalisation
ou de socialisation. Les médiations offertes
par les structures traditionnelles ont perdu leur crédibilité,
au
profit de réseaux plus directs, où priment
le témoignage et l'expérience. L'absence
ou le refus de toute médiation
ne va bien sûr pas sans problème. D'autant
que c'est tout l'univers de l'«institutionnalisation
du sens» qui est en panne. On estdès
lors renvoyé à l'arbitraire du jugement
et des choix subjectifs. L'on ne sait plus comment penser
un horizon commun et un lien social, et l'on n'a plus
d'autre réponse que l'exercice
d'une tolérance maximale.
Or,
si la tolérance est une valeur importante, irréductible
même, la société ne peut, en matière
religieuse et
de gestion sociale large, se contenter de ce seul critère.
Il y a des choses que l'on peut à bon droit juger
inadmissibles:
la société ne peut pas accepter de façon
indifférenciée n'importe quelle proposition
ou pratique religieuse. Elle doit dès lors se
mettre
au clair sur la pertinence et les limites de validité
du religieux, en vue d'un exercice sain de la tolérance
et d'une reconnaissance possible
d'apports des traditions au bien commun.
Le
Temps: Vous soulignez dans votre livre qu'il ne faut
pas confondre croire et savoir. Or l'intransigeance
de certains leaders religieux et les crispations
identitaires qui traversent les monothéismes
donnent à penser que le croire et le savoir sont
de moins en moins distingués.
Pierre
Gisel: Il y a effectivement souvent une confusion
entre croire et savoir. Notamment au sein du christianisme
et de l'islam. Dans le passé, ces deux religions
ont souvent fait la part des choses. Il y a eu par exemple
une énorme réflexion au sein du christianisme
médiéval sur les différences entre
croire et savoir. Mais, depuis le début des Temps
modernes, on observe une tendance à présenter
les «biens
de salut» comme des vérités qui
seraient de l'ordre du savoir. Cette tendance se renforce
aujourd'hui sous
la pression de la désinstitutionnalisation et
de l'individualisation du croire d'une part, d'une culture
scientifique
tendant à ne reconnaître qu'un seul type
d'exercice de la raison d'autre part. Le créationnisme
est une illustration de cette confusion, aussi dommageable
pour le savoir
que pour le croire.
Le
Temps: Vous soulignez dans votre livre que le croire
suppose du doute, que toute croyance est exposée
à démenti et s'offre à correction.
Pierre
Gisel: Oui, et j'y tiens. C'est que le croire suppose
l'engagement de son existence envers des propositions
de sens
qui ne sont justement pas démontrables scientifiquement.
Croire, c'est assumer un risque, raisonnable mais non
sûr, en lien à ce qui échappe à
la maîtrise et à l'objectivation. Mais
les institutions religieuses peinent à admettre
que toute croyan-ce
est particulière et contingente. Ce n'est malheureusement
pas par hasard que le magistère de l'Église
catholique
ait surtout condamné, ces dernières années,
des théologiens qui montraient une ouverture
à
d'autres religions, pensant devoir même valider
d'autres voies que la seule voie chrétienne.
Le
Temps: Accepter l'aspect contingent et particulier d'une
religion, c'est admettre sa part illusoire.
Pierre
Gisel: Toute religion travaille sur l'imaginaire. Mais
il n'y a pas de société et
d'humanité sans cela. C'est en passant par des
images et des représentations que se cristallise
une identité,
individuelle aussi bien que collective. Par ailleurs,
l'imaginaire est
toujours là pour gérer un manque ou une
réalité frustrante; et à travers
le religieux qui s'en empare se
joue entre autres choses de la sublimation et de la
consolation. Avec leur part illusoire, certes. Mais
avec, aussi,
une part de protestation, de force vitale et d'émergence
propre, face à des défis.
Le
Temps: Vous affirmez que les croyances et les religions
peuvent être aliénantes. Quand est-ce le
cas?
Pierre
Gisel: Les religions ont affaire à ce qui dépasse
l'humain. A ce qui lui est autre, extérieur,
en excès, et qu'il ne peut que symboliser. Non
réduire à un savoir justement. Symboliser
en vue d'une
habitation du monde, qui soit bonne, à la fois
sage et fructueuse. Mais
de ce qui est reconnu comme extérieur, on peut
se faire l'esclave.
S'y
soumettre comme à une obligation réclamant
directement et sans autre une obéissance. Cela
arrive quand
l'objet de la religion devient idole. Et qu'un acte
de croire s'inscrit dans un système de croyances
idéologisé. C'est un risque interne aux
religions,
tout spécialement dans leurs formes monothéistes.
Le croire se tient toujours aux croisements du meilleur
et du pire. •
PB
- Les
constellations du croire,
- Dispositifs
hérités, problématisations, destin
contemporain, de Pierre Gisel,
- Editions
Labor et Fides, 202 pp.
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