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Au tribunal de la Scientologie
par Serge
Faubert
- L'Express du 14/02/2002
- [Texte
intégral]
Membre de l' «Eglise» fondée par Ron Hubbard, Alain
Stoffen a été contraint de divorcer «à l'amiable» par les dignitaires de la
secte. Il a aussi découvert un document prouvant de quelle manière il avait été
manipulé
«Ce qui suit est un programme pour manier Alain Stoffen. […]
Faites venir Alain dans un bureau pour l'inter- viewer. Faites attention à vous
asseoir près de la porte pour le cas où il voudrait partir. Vous pourrez ainsi
le stopper et manier ses désaccords. Ceci est très important, car il y a
beaucoup de chances que cela se passe ainsi…»
Le document date de juillet 1997. Il émane du quartier général
européen de l'Eglise de scientologie, à Copenhague. Lorsqu'il en a pris
connaissance, voilà quelques mois, Alain Stoffen a sursauté. Après quinze années
passées dans la secte, ce musicien classique réputé, de nationalité belge,
croyait tout connaître de son organisation. Mais jamais il n'aurait imaginé que
les pressions et les manœuvres d'intimidation dont il a été victime aient pu
être si méthodiquement planifiées. «Je me souviens parfaitement de la réunion en
question, raconte-t-il.
Ils m'ont convoqué dans les sous-sol du Celebrity Center
- le centre culturel de la secte, rue Legendre, à Paris. Ils étaient quatre.
Certains jouaient les méchants, d'autres les gentils. Ils n'ont pas relâché la
pression. J'ai fini par céder.»
Ce témoignage n'est pas unique dans l'histoire
de l'Eglise de scientologie, installée en France depuis 1959. Mais, pour la
première fois, un disciple repenti peut fournir la preuve écrite qu'il y a une
instance disciplinaire particulièrement inquisitoriale au sein de la secte.
«Maniement» et excommunication
Dans les sous-sols du Celebrity Center, Alain Stoffen s'engage à
verser 113'000 francs pour régler des séances d'audition - cette psychothérapie
rudimentaire à laquelle se livrent les scientologues - qu'il se refusait
jusque-là à payer. «Ces séances m'avaient plongé dans un état de confusion
croissant. J'ai mis énormément de temps à m'en remettre. Plus tard, les
scientologues m'ont expliqué que l'auditeur - le thérapeute scientologue - avait
commis des erreurs. Mais ils ont quand même continué à me présenter la
facture.»
Pour le faire plier, les scientologues du Celebrity Center lui
ont mis un étrange marché en main. «Ou bien je payais, ou bien j'étais déclaré
Potential source of trouble» - PTS, dans le jargon scientologue.
Autrement dit, excom- munié. Une sanction particulièrement redoutée des adeptes.
Il est en effet interdit à tout membre de la secte de côtoyer un PTS et encore
plus de lui adresser la parole.
- PTS : «Source Potentielle
d'Ennuis»
-
- Personne qu'il n'est pas bon de fréquenter.
- La
scientologie généralement
demande de déconnecter avec des PTS.
-
- Source
: Le
jargon de la scientologie (www.anti-scientologie.ch)
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Le programme de «maniement» ne s'arrête pas là.
Les responsables
de Copenhague envisagent alors tous les cas de figure. Y compris un éventuel
revirement du musicien, une fois sa liberté de mouvement retrouvée. Après tout,
ce mécontent serait bien capable de porter l'affaire devant la justice. Il faut
donc qu'il renonce à tout recours devant les tribunaux. La consigne figure
explicitement dans la circulaire adressée aux exécutants du Celebrity Center:
«Dans tous les cas, vous devez lui faire signer une renonciation, ceci pour des
raisons de sécurité. C'est très important.» Installé à Paris, Alain Stoffen se
souvient avec amertume: «Ils sont parvenus à leurs fins. J'étais épuisé. Au bord
des larmes. J'ai signé tous les documents qu'ils m'ont présentés. Alors,
seulement, ils m'ont laissé partir.»
Ce descriptif édifiant de la manipulation, Alain Stoffen l'a
retrouvé dans son «dossier d'éthique». C'est ainsi que la hiérarchie
scientologue désigne les notes, rapports et circulaires qu'elle rédige sur
chacun des adeptes. Des informations confidentielles qui ne doivent jamais être
communiquées aux intéressés. Mais les bureaucraties ont toujours des failles.
Il
y a six mois, à la suite d'une erreur, Stoffen s'est retrouvé en possession de
son dossier pendant quelques heures. Il n'a pas été long à dénicher une
photocopieuse. Ecœuré, révolté, le musicien décide de quitter l'Eglise de
scientologie. Les cadres de la secte ne se sont pas contentés de l'intimider
pour vider sa bourse. Ils ont aussi violé l'intimité de sa vie conjugale. «En
consultant mon dossier d'éthique, j'ai découvert qu'ils savaient tout sur moi et
sur mon épouse.»
Alain Stoffen a rencontré sa femme, Cathy, dans la Scientologie.
Ils ont eu un enfant. Mais le couple a fini par se déliter. En 1999, Cathy,
adepte convaincue, décide de divorcer de ce mari qui est au ban de
l'organisation. Direction le tribunal ? Non. Au sein de l'Eglise, on s'adresse
d'abord à la juridiction interne, le «chaplain». Un scientologue qui fait office
à la fois de juge de paix et de procureur. Cathy Stoffen lui adresse rapport sur
rapport. Alain entraverait sa progression spirituelle. Elle réclame un
«maniement» de son mari par la secte.
Le couple se déchire à propos de la garde de l'enfant.
L'hypothèse d'un divorce par consentement mutuel s'éloigne à grands pas. Le
chaplain s'alarme. Il redoute par-dessus tout qu'un tribunal civil ne vienne
arbitrer une séparation entre deux paroissiens de son Eglise. Pas question de
laver le linge sale en public.
Le musicien et son épouse sont alors placés sous étroite
surveillance. Chaque responsable scientologue y va de sa note ou de son rapport.
Alain Stoffen a retrouvé quelques-uns de ces écrits dans son «dossier
d'éthique». Une prose qui a parfois des relents de délation.
«J'ai fait en sorte qu'ils se séparent physiquement, écrit ainsi
un certain Kamel Abdous, officier en chef de l'éthique. Je suis arrivé à un
accord que Cathy quittait la maison et qu'elle aille vivre ailleurs avec
l'enfant. […] Je dois les revoir pour aboutir à une suite et continuer de manier
le couple et les individus un par un.» «Alain va chercher son fils à la
crèche vers 15 heures sans prévenir sa femme [...], signale dans une autre note
une des responsables du Celebrity Center, Nicole Guéroux. Cela a mis de l'huile
sur le feu et dénote une non-envie que les choses se fassent de façon civilisée
en utilisant la technologie de Ron [Hubbard, le fondateur de la
Scientologie].»
«Alain s'est engagé à vendre la Rover le plus vite possible
et à récupérer la 205, indique un troisième larron à la signature illisible. […]
Il ne l'a pas fait. Cela devient une affaire d'éthique.»
Morale et parodie de procédure
En octobre 2000, Alain Stoffen est à nouveau convoqué dans les
sous-sols du Celebrity Center. Cette fois, il comparaît devant un tribunal: la
cour de chaplain. Un président, André Djemad, et un jury de trois membres. Mais
pas de défenseur et encore moins d'acte d'accusation. «Pendant une heure, ils
m'ont fait la morale, raconte le musicien. Je mettais la Scientologie en péril,
je représentais un danger pour ma femme et pour mon fils… Et puis ils se sont
retirés.» Deux mois plus tard, le 6 décembre, la cour rend son jugement. Il
enjoint aux époux Stoffen d'opter pour un divorce par consentement mutuel.
L'aspect financier de la séparation est réglé dans ses moindres détails. Les
époux devront communiquer le jugement à leurs avocats respectifs afin qu'ils en
reprennent les dispositions dans leurs écritures.
Alain Stoffen a refusé de se soumettre à cette parodie de
procédure. Il attend que la justice de la République prononce son divorce. Quant
aux 120 feuillets de son dossier d'éthique, il les a remis à son avocat, Olivier
Morice. Celui-ci vient de déposer plainte pour «escroquerie en bande organisée,
extorsion en bande organisée, chantage, exercice illégal de la médecine,
exercice illégal de la pharmacie» contre les échelons français, européen et
mondial de la secte.
Contacté, le responsable parisien de l'Eglise de
scientologie n'a pas souhaité s'exprimer sur cette affaire qu'il déclare ne pas
connaître.
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