LES
TÉMOIGNAGES DE GUÉRISON EN SCIENCE CHRÉTIENNE:
FONCTIONS
ET STRUCTURATION
Extrait
de la revue "Mouvements religieux", No 155,
mars 1993
Dans
le domaine religieux, il est fréquent que le
converti fasse connaître aux autres les conséquences
de sa rencontre avec la "vérité"
sur sa personne et sur sa vie. Parfois, il le fait en
direction des profanes à des fins de prosélytisme
(Les Témoins de Jéhovah le font parfois
dans leur entourage) parfois, il le fait en direction
de son groupe religieux pour montrer qu'il s'y est intégré
(comme dans l'Armée du Salut où le converti
raconte comment la rencontre avec le Christ et le mouvement
l'a transformé et rendu comme ses correligionnaires).
Les exemples que nous venons de donner montrent deux
aspects du témoignage l'un informel, l'autre institué
dans la pratique comme celle des réunions de
témoignage.
Dans
notre rencontre avec la Science Chrétienne, nous
avons trouvé un exemple de témoignage
institué: ce sont les témoignages de
guérison. Nous avons jugé utile de nous
y intéresser car ils entrent dans un double paradoxe: d'une part, la thérapie religieuse scientiste
chrétienne est privée: elle ne concerne
que le praticien et le consultant et, beaucoup parmi
ces derniers conservent le secret sur leur consultation,
d'autre part, les scientistes s'abstiennent de parier
de la maladie. Et pourtant les témoignages existent...
Nous
allons tenter de voir quelles fonctions ils occupent
dans l'Église du Christ Scientiste. Nous nous
interrogerons aussi sur leur structuration. Mais
avant, nous passerons par un rappel de quelques principes
scientistes chrétiens sur la maladie et son traitement
spirituel.
La
science Chrétienne
La
Science Chrétienne est une dénomination
(1). Fondée à la fin
du XIXème siècle, aux Etat-Unis par Mary
Baker Eddy, la doctrine scientiste peut se résumer
ainsi: il s'agit d'une modification de la perception
de la réalité sociale. Pour R. Dericquebourg,
cela passe par "un renversement d'optique (...) la maladie n'est pas réelle car Dieu, qui est
le bien, n'aurait pas pu créer la maladie et
la souffrance. Croire
le contraire c'est blasphémer. Le comprendre
c'est guérir. Il ne s'agit pas de suggérer
au patient que son mal va disparaître ou qu'il
est illusoire, car cela revient à manipuler l'idée
du mal" (2).
L'existence
de la matière pour le scientiste chrétien
est une illusion des sens, c'est une erreur provenant
de la pensée mortelle, de l'entendement humain.
En fait, selon le dogme scientiste, l'homme est conçu
à l'image et à la ressemblance de Dieu,
il est donc une idée divine, une idée
spirituelle dénuée de toute matérialité.
En prenant conscience de ces vérités spirituelles,
le scientiste chrétien se libère du primat
de la matérialité, il en nie l'existence
et se rapproche ainsi de l'univers divin. Ce recul
vis à vis de la matière est primordial
car il permet de récuser l'existence de la maladie.
Celle-ci est une croyance mortelle, une croyance erronée.
Il est donc nécessaire de prier pour évacuer
les pensées mortelles lors d'une maladie.
La
prise de conscience de l'immatérialité
du monde et de leur resemblance avec l'entité
divine permettent aux scientistes chrétiens de
s'identifier à Dieu et d'en refléter les
qualités (perfection...). Si la Science Chrétienne
offre à ses adeptes de guérir de maladies
physiques, il en est de même de tous ces maux
propres aux temps modernes (solitude, problèmes
professionnels et/ou scolaires, mésentente conjugale...).
Fonctions
et structuration du témoignage de guérison
Le
groupe reste le point d'ancrage entre le fidèle,
ses croyances et son adaptation à la société.
Toute
une phase de socialisation à la "culture"
scientiste s'effectue au sein du groupe et avec le praticien
(3). Là, le néophyte
fait l'apprentissage d'une nouvelle façon de
penser sa maladie ou ses maux.
Les
réunions entre les scientistes chrétiens
ont lieu deux fois par semaine: le mercredi et le dimanche.
On y lit des passages de l'oeuvre majeure de Mrs Eddy:
Science et santé avec la clef des Ecritures (4)
et des versets correspondants dans La Bible.
Ces
réunions cultuelles laissent place également
à des témoignages oraux de guérison
(le mercredi uniquement). Ayant lieu à la fin
des liturgies, un des scientistes de l'assemblée
se lève et donne son témoignage de guérison
ou de régénération morale et/ou
spirituelle au reste du public. Il
existe également d'autres types de témoignages
dits écrits. Ils sont publiés dans Le
Héraut de la Science Chrétienne. (5).
Les
témoignages de guérison rempliraient,
selon nous, deux fonctions.
La
première de ces fonctions est la preuve de l'efficacité
de la Science Chrétienne. La maladie, en Science
Chrétienne, est évoquée uniquement
en privé (avec le praticien de la Science Chrétienne
ou avec des proches) car en public (lors des réunions
cultuelles) on la désavoue. Le désaveu
s'explique par la légitimation du dogme scientiste.
Ainsi, comme l'explique la fondatrice du mouvement scientiste,
Mary Baker Eddy: "L'homme n'est jamais malade
car l'Entendement (Dieu) n'est pas malade et la matière
ne peut l'être"(6). Donc
à aucun moment, il n'est question d'évoquer
la maladie en public, seule la guérison importe.
On peut évoquer la maladie dans un cadre privé
mais alors, le praticien se charge de rectifier la pensée
de l'individu pour la remettre dans le droit chemin.
Donner le témoignage de sa guérison en
public (par écrit, dans le mensuel Le Héraut
de la Science Chrétienne ou à l'oral,
lors des réunions cultuelles, le mercredi soir),
c'est une façon de s'intégrer à
l'Église scientiste: c'est prouver sa bonne
compréhension du dogme, et son efficacité.
La
Science Chrétienne, se désignant sous
le terme de Science, démontre, par le témoignage
de guérison, la reproduction possible du phénomène.
Mrs Eddy disait de la Science Chrétienne: "un
simple énoncé de la Science Chrétienne,
s'il est démontré par la guérison,
contient la preuve de tout ce que nous disons ici sur
la Science Chrétienne.... Si l'un des énoncés
de ce livre est vrai, tous sont forcément vrais
car aucun ne s'écarte du système et de
la règle exposés"(7).
Les scientistes chrétiens peuvent avoir la preuve
de l'efficacité de ce système grâce
aux guérisons obtenues par l'application du dogme.
La multiplicité des maux et de leurs guérisons
dans un seul témoignage est également
le moyen de prouver la validité du dogme comme
science.
La
deuxième fonction remplie par ces témoignages
de guérison est d'apporter une plus grande cohésion
du groupe social. Celle-ci pourrait correspondre à
la solidarité mécanique, (au sens large
du terme), analysée par Durkheim. Cet auteur
envisage la solidarité mécanique au sein
du groupe lorsqu'elle est "fondée sur les
ressemblances entre les membres du groupe et donc sur
des rapports reliants très similaires. Cette
forme de solidarité correspond à un état
fort de la conscience collective qui ne peut tolérer
les particularités, les originalités,
les déviances. Les personnalités individuelles
sont fortement intégrées par la conscience
collective" (8), nous dit N. Delruelle-Vosswinkel,
retraduisant la pensée de Dukheim.
Les
témoignages de guérison sont donc l'expression
d'une forte solidarité entre les membres.
Exprimant
l'incapacité du dogme scientiste, ils vont tous
dans le même sens: réaffirmer sa croyance
dans la doctrine et démontrer que "ça
marche". Pour cela il est nécessaire que
tous y croient. La croyance collective est alors prégnante.
Cette
accentuation de la cohésion sociale se constate
au regard des deux types de témoignage (écrit
et oraux).
Une
analyse sémiotique des témoignages (écrits
dans Le Héraut de la Science Chrétienne),
selon la méthode de R. Barthes (9),
nous a permis de dégager trois fonctions dans
tous les récits. La fonction est "l'action
d'un personnage définie du point de vue de.sa
signification dans le déroulement de l'intrigue"
(10). Repérer les fonctions
signifie retrouver le "récit minimum"
commun à tous les témoignages de guérison.
Ces fonctions reviennent de manière systématique
et, dans un ordre précis.
Les
trois fonctions présentent dans
tous les récits
Nous
donnons un de ces témoignages pour rendre plus
explicites nos propos:
"A
un certain moment, une excroissance commença
à se développer sur la paupière
gauche. Je
remarquai peu après que la vue de mon oeil s'affaiblissait
et que l'excroissance devenait de plus en plus
grosse. (1ère fonction: le méfait). Bien
que la crainte et la honte essayassent de m'envahir,
je priai et je restai calme. Mon calme était
fondé sur la compréhension de mon identité
spirituelle d'enfant de Dieu qui n'est pas sous l'empire
du mal et ne peut posséder de défauts.
Je suis allée demander un traitement métaphysique
à un praticien de la Science Chrétienne.
Celui-ci m'a assuré que j'étais l'enfant
spirituel de Dieu, exempt de toute discordance, de toute
inharmonie, que l'homme est en réalité
parfait, intact, comme Dieu l'a créé,
et que l'excroissance ne faisait pas partie de ma nature
réelle. Je
méditais aussi les passages bibliques suivants:
"Tout ce que Dieu fait durera toujours... Il n'y
a rien à y ajouter, et à y retrancher"
(Ecclésiaste). J'ai appris que cette excroissance
ne devait pas avoir de réalité, car ce
n'est pas ce que Dieu a fait. Poursuivant mon étude,
ce passage de Matthieu m'a rendu beaucoup plus fort
et m'a rassuré: "Toute plante que n'a pas
plantée mon Père céleste sera déracinée".
J'ai été aussi aidé en lisant dans
"Science et Santé avec la clef des Écritures",
de Marv Baker Eddv, aue Dieu, l'Entendement divin, gouverne
le corps totalement. (2ème fonction: la compréhension
de Dieu).J'en ai conclu que Dieu, le Créateur
de toute réalité, ne gouverne que ce qui
est bon, réel. Donc, n'étant pas de Dieu,
cette excroissance était une irréalité
et n'avait pas de place dans la création de Dieu.
Quelques
temps plus lard,, il y a eu un écoulement et
l'excroissance s'est dissoute. C'était
la guérison complète. (3ème fonction: la victoire). Pour cette guérison, et pour
tant d'autres, pour l'aide du praticien de la Science
Chrétienne, j'exprime ma reconnaissance. Mon
coeur déborde aussi de joie et de gratitude envers
la Science Chrétienne et celle qui l'a découverte,
Mary Baker Eddy". Témoignage signé:
N.N. République du Zaïre. (11)
La
redondance de ce "récit minimum" (des
trois fonctions) dans tous les témoignages de
guérison s'expliquerait par une structure, consciente
ou non présidant au système de pensée
des scientistes chrétiens. Elle resurgit systématiquement
dans les récits de guérison. La conscience
collective est alors à son apogée, puisque
tous les scientistes acquièrent ce même
schéma directeur (récit minimum), cette
façon similaire d'interpréter les évènements
et notamment la maladie.
Il
y a donc, à travers ces témoignages, un
consensus qui se dégage. Cette solidarité
(pour reprendre les termes de Durkheim) est mécanique.
Dans
les témoignages oraux, on constate également
combien l'aspect cohésif est important.
Cela
passe par un processus d'identification. L'autre, celui
qui témoigne (lors des réunions cultuelles
du mercredi), devient "à la fois un modèle
et un miroir. Un modèle car.(...) l'identification
à soi-même dérive de l'identification
à autrui et non l'inverse"... "un miroir,
car c'est dans le regard d'autrui que l'on peut saisir
un reflet de son identité" (12).
Ce processus d'identification est d'autant plus prégnant
que cet "autre" est en scène (debout,
sous le regard des autres scientistes). Ce processus
se présente notamment lorsqu'à la suite
d'un témoignage, une autre personne intervient
parce qu'il lui semble que son expérience est
semblable à celle du locuteur précédent.
Les
témoignages de guérison ont donc pour
fonctions, de valider la scientificité du dogme
scientiste et d'augmenter la cohésion sociale
au sein du groupe cultuel. Au delà de l'aspect
fonctionnel on peut affirmer qu'ils participent à
l'intégration de l'individu au sein de la communauté
religieuse. Témoigner de sa guérison c'est
prouver son adaptation à la "culture"
scientiste, à son système de penser.
Bégot
Anne-Cécile.
1.
"On désigne sous ce nom les sectes qui se
sont "assagies" c'est à dire celles
dont l'enthousiasme initial et la protestation envers
le système social se sont émoussés
et qui se sont insérées dans la société.
Pour ces raisons le niveau social des recrues s'est
élevé". Régis Dericquebourg.
"Les groupes religieux minoritaires aspects et
problèmes", fVouvements Religieux.
Nov. 1992,p. 9. ↑
2.
Régis Dericquebourg. "Religion et Thérapie
",4rchi%,es de sciences sociales des religions.
1982, n'5512, p. 172. ↑
3.
Le praticien en Science Chrétienne c'est celui
qui aide les scientistes chrétiens à affirmer
leurs qualités divines et à les sortir
de l'erreur (maladie, problèmes affectifs, professionnels...).
↑
4.
Mrs Eddv, Science et santé avec la clef des Ecritures
Ed. de la Science Chrétienne, Boston (USA) Traduction
française de 1964. ↑
5.
"Témoignage de guérison par la Science
Chrétienne", Le Héraut de la Science
Chrétienne, Ed de la Science Chrétienne,
Boston (USA). Mensuel. ↑
6.
Mrs Eddy, Science et santé avec la clef des Ecritures,
Ed. de la Science Chrétienne, Boston (USA) Traduction
française de 1964, p.393. ↑
7.
Mrs Eddy, Science et santé avec la clef des Ecritures.
Ed. de la Science Chrétienne, Boston (USA) Traduction
française de 1964, p.547. ↑
8.
N. Delruelie-Voss-winkel,Introduction à la sociologie
générale. Ed. de l'Université de
Bruxelle (Belgique), 1987, p. 113 ↑
9.
R.Barthes, "Introduction à l'analvse structurale
du récit". Communication. 11986, n°8
↑
10.
V Propp, Alorphologie du conte. Ed. du Seuil, Paris,
Traduction française de 1970, p. 31. ↑
11.
"Témoignages de guérison par la Science
Chrétienne", Le Héraut de la Science
chrétienne Ed. de la Science Chrétienne,
Boston, Décembre 1991, p.38-39. ↑
12.
M. Lipianski, Identité et Communication, PLIF,
Paris. 1992, p. 138. ↑