LE "MENTAL": CONTRÔLE OU MANIPULATION
?
par Roland Huckel,
Strasbourg,
Novembre 1995
Référence:
le livre de Steven HASSAN: «Protégez-vous contre les sectes»
Editions du Rocher 1995. Préface du Docteur Jacques
Richard.
Les manipulations mentales, avec leur cortège
de mensonges et de mises en scène, se produisent
à l'intérieur d'un rapport existant de
domination, entre un influenceur bien placé pour
manoeuvrer et un influencé qui ne se doute de
rien. La confiance de la victime en son entourage humain
est la première condition d'une manipulation
réussie. Tout manipulateur est donc tout d'abord
un influenceur: un parent, un patron, un grand frère,
un formateur, un agent de l'ordre, un vendeur ... ou
alors un intrus, un criminel (qui devient influenceur
en braquant un pistolet dans la direction des influencés,
agents d'une banque).
La
différence entre influence et manipulation
La différence entre les deux, influence et
manipulation, est celle qui existe entre le continu
et le discontinu, entre un but (devenir riche) et un
moyen (jouer à la loterie), entre une situation
(être propriétaire) et un acte (acquérir
ou revendre frauduleusement une propriété). Un père est un influenceur continu de son
enfant. Il peut lui arriver de manipuler son enfant
par des mensonges, deux ou trois fois dans sa vie peut-être; ce sera donc de façon discontinue.
De fait les deux opérations sont très
différentes entre elles.
L'influence constitue l'exercice quotidien d'une
domination ou d'une pression sur une personne. Elle correspond à
ce que Steven Hassan appelle "Le contrôle mental", la surveillance et la maîtrise continues du comportement du protégé,
de ses émotions et de ses réflexions,
donc aussi des informations qu'il reçoit. L'influence
est donc l'englobant permanent à l'intérieur
duquel se déroulent les activités hiérarchisées,
positives ou négatives, du groupe.
La manipulation mentale par contre est une stratégie
occasionnelle: elle consiste pour l'influenceur à
profiter d'une opportunité pour détourner
secrètement les ressources, morales et matérielles,
de l'influencé vers son projet personnel. A cet
effet, l'influenceur utilise une tactique insidieuse,
une agression du mental, durant laquelle il cache son
action par un flot de paroles (en prestidigitateur)
ou fait diversion pour faire avaler des couleuvres à
ses victimes, les trompant consciemment.
Le "contrôle mental" et la "manipulation
mentale" font partie tous deux d'une technologie
globale qu'on pourrait appeler "l'influençologie"
(selon un terme suggéré par Tobie Nathan
pour désigner la psychothérapie: voir
"L'influence qui guérit" Ed.Odile Jacob,1995
)
Steven Hassan confond les deux opérations dans
sa théorie mais il lui arrive souvent de les
distinguer. Il montre comment il avait vécu des
années, de façon continue, sous l'influence
ou le "contrôle mental" de Moon (selon
ses propres témoignages, les manoeuvres subies
étaient manipulatoires fausses promesses lors
du recrutement, mensonges commerciaux...). Mais quand
il raconte ce qu'il lui était arrivé à
telle ou telle occasion, il dit: voilà comment
Moon ou ses lieutenants m'avaient manipulé en
me mentant, en me faisant croire, lors du ramassage
de fonds en ville, à une opération religieuse
de salut des âmes, alors qu'il s'agissait d'une
opération
économique et d'un objectif non religieux, plutôt
politique. Voir p.55 par exemple: "Quand je repense
à cette période, je suis étonné
de voir comment j'étais manipulé et comment
je manipulais les autres 'au nom de Dieu'".
Puis dans sa clé Nº8 (p.261), il propose d'"offrir des définitions concrètes du contrôle
de la pensée et des caractéristiques des
sectes destructrices": là, "contrôle
de la pensée" signifie de nouveau "manipulation
mentale" !
Ce que Steven Hassan appelle "contrôle
mental" correspond donc à ce que désigne
le concept englobant: "influence", en tant
que surveillance continue exercée sur quelqu'un
par une personne, ayant autorité par son âge
ou sa fonction, dans une sphère de constante
cohabitation. Cette influence est hiérarchique
et a toujours une tendance protectrice, dans ce sens
que l'influenceur se sent responsable de la vie et des
actes des influencés: dans la plupart des cas
cette influence cherche à se rendre inutile en
conférant l'autonomie et l'émancipation
maximales aux influencés.
Mais l'influenceur peut tomber dans des tentations
et se compromettre. Les forces françaises de
l'ordre, police et gendarmerie, exercent le "contrôle
mental" sur nos comportements civiques, nos émotions d'automobilistes, nos
réflexions respectueuses et nos informations
de consommateurs: leur influence générale
est continue sur tout le territoire français
et elle est centralisée au Ministère de
l'Intérieur. Mais il leur arrive, en discontinu, par manipulations mentales, de devenir
des ripoux: je pense par exemple aux 36 policiers parisiens,
jugés fin 1995, qui percevaient deux billets
de cents francs, cachés dans une carte pliée
en deux, de la part des dépanneurs après
chaque accident !
Pour leur défense, ils se plaignent d'être
les boucs émissaires de la justice, le nombre
de collègues, continuant cette corruption sans
l'avouer, étant de 3.600 et plus...
Domination, protection, influence, pression: voilà
quatre mécanismes simultanés, auxquels
on peut ajouter autorité, responsabilité,
mais aussi "contrôle mental". L'influence
- ou "contrôle mental" - est la matrice
sociale qui rend la manipulation mentale possible.
Steven Hassan définit le "MIND CONTROL"
en lui reconnaissant un rôle positif ou négatif,
mais il précise (p.36): "Je fais référence
ici au contrôle négatif de la pensée
[...] Aujourd'hui, on assiste à une floraison
de techniques de contrôle de la pensée,
bien plus sophistiquées que le lavage de cerveau
utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale et
la guerre de Corée. Certaines incluent des formes
déguisées d'hypnose, tandis que d'autres
se servent de l'environnement social rigide et contrôlé
des sectes."
Précisément, selon mes recherches,
cet "environnement social rigide et contrôlé
des sectes" est la forme la plus courante et la
plus primaire de la manipulation mentale: c'est ainsi
que commence le conditionnement communautaire des adeptes
par la création d'une bulle tiède de confiance
réciproque et de pieuse exaltation. Ce stratagème
est doux dans ce sens qu'il n'est ressenti par les victimes
ni comme prémédité ni comme méthodique
et qu'il est réciproque (par les bons exemples
que se donnent les disciples entre eux): je l'appelle
"Le moralisme dualiste" et je précise
ses techniques principales la langue de bois incantatoire,
les imprécations, la chasse aux sorcières...
Que dire des techniques d'hypnose, utilisées
communément par les gourous et les dictateurs
? Ce sont des stratagèmes explicites de manipulation
mentale.
Ce qui manque à l'ouvrage de Steven Hassan,
c'est un catalogue complet des stratagèmes manipulatoires,
qui dissiperait les confusions entre "contrôle
mental continu" et "tactiques occasionnelles
de tromperie".
LE HARCÈLEMENT EST UNE TACTIQUE DE MANIPULATION MENTALE
L'auteur comprendrait alors aussi que sa méthode de "déprogrammation non violente",
basée sur le harcèlement convertissant
de trois jours (de sept jours au plus), est vraiment
un stratagème, prémédité
donc dur, de manipulation mentale.
Son procédé est dur parce qu'il viole
les droits élémentaires des personnes à la dignité et à
la liberté d'opinion. C'est qu'il est programmé
méthodiquement comme un matraquage incessant
d'arguments sur une personne, rendue incapable de reprendre
ses esprits pour préparer sa réplique
selon son rythme personnel ! La tactique est inspirée par le sentiment
de supériorité du cadre déprogrammeur,
ce qui le pousse à enfreindre les lois de l'honnêteté.
C'est le stratagème de la "mauvaise foi"
du recruteur, dont la profession consiste à noircir
la position adverse en blanchissant excessivement sa
propre position doctrinaire.
C'est la tactique courante de recrutement et d'endoctrinement
des groupes prosélytiques. La rééducation
répétitive que subissent les Témoins
de Jehovah par cinq soirées de rencontres hebdomadaires
dans leur Salle du Royaume, les séances nombreuses
d'initiation aussi qu'ils font subir à leurs
néophytes par deux études hebdomadaires
à domicile de leur "Traduction du Monde
Nouveau", constituent la même tactique.
Les dirigeants sectaires qui téléphonent
tous les soirs pendant un mois à l'un de leurs
adeptes évadé commettent le même
délit de droit humain: coincer la victime dans
un étau affectif entre secte et famille, chauffer
son esprit à blanc, ne lui laisser aucune minute
de solitude, l'enfermer dans une menaçante bulle
dualiste, compter sur son usure nerveuse et sur les
stress
croissants, ne lâcher prise qu'après obtention
du résultat... C'est un système de défi
et de chantage ! C'est aussi l'éternelle obsession
militaire: user les forces ennemies.
Dans le cas de l'intervention dite "voilée"
(p.201), un influenceur, le déprogrammeur qui
s'est introduit subrepticement dans la famille en tant
qu'"ami de passage" (premier mensonge), détourne
secrètement les ressources morales d'un adepte
de secte vers son projet personnel. Ce projet est la
reconversion du jeune ou la sortie de secte, selon le
contrat passé avec les parents, contrat payant
et "secret", donc ignoré par le jeune.
Le déprogrammeur s'avance donc masqué
( deuxième comportement mensonger).
Même dans la moins discutable intervention
"non coercitive" (p.188), durant laquelle
Steven Hassan est présenté à l'adepte
comme un expert des questions sectaires, la victime
manipulée ignore qu'un contrat a été
passé derrière son dos entre ses parents
et l'intervenant, il ignore quelle stratégie
a été décidée à son
propos et quelle somme a été versée
par les parents... Le détournement de ses ressources
morales par le marathon rhétorique s'effectue
donc en secret et avec la complicité générale
de son entourage, parents, frères et soeurs,
selon la technique de la chasse à courre jusqu'à
l'hallali final... Voilà une bataille psychologique,
c'est la "psychopolémologie" (selon
les termes de Jean-Pierre Morin) !
A la fin des trois jours, le jeune déprogrammé
a l'impression d'avoir capitulé, qu'on l'a pris
pour un benêt: il sort humilié et meurtri
de cette aventure. Le harceleur a utilisé son
"pouvoir" psychologique pour corriger le "savoir"
de sa victime: voilà la stratégie générale
d'aliénation ! En mobilisant la violence des
psychotechniques et en paralysant les forces personnelles
de l'adepte à reconvertir, toutes les méthodes
de harcèlement placent à priori leur victime
dans une situation telle qu'il lui est impossible de
prendre des initiatives ou d'organiser sa défense
!
Le combat est inégal: l'organisation de la
démarche piégeante, les initiatives et
la surprise sont seulement d'un seul côté,
comme dans la chasse ou la pêche. C'est la caractéristique
de toute manipulation mentale.
C'est la caractéristique aussi de toute torture.
Compter sur la fatigue nerveuse pour obtenir ce qu'à
l'état de sérénité normale
on n'aurait pas obtenu: que l'adepte abjure sa foi,
qu'il soit parjure du serment de fidélité
absolue qu'il avait offert à son chef, qu'il
viole les tabous de sa communauté (les tactiques
d'arrêt de la pensée, bien analysées
par Steven Hassan), qu'il trahisse la confiance que
ses meilleurs amis, son épouse peut-être,
avaient placée en lui...
C'est significatif: Steven Hassan se plaint à
juste titre d'avoir été manipulé
par Moon, d'avoir été obligé de
manipuler à son tour ses huit collaborateurs
dans les rues de Baltimore. Mais quand lui-même
se met à instrumentaliser méthodiquement
de jeunes adeptes, même s'il avoue être
"obligé de mentir" (p.202), il présente
ses commandos comme de nobles opérations de sauvetage.
Les manipulateurs, c'est toujours les autres. Au
moins tant qu'on n'a pas défini ce qu'est exactement
cette manie, dont tout le monde parle comme de quelque
chose de tellement connue qu'il est inutile de la définir
! Je dis au contraire qu'il est temps de la définir
pour la traquer: ne pas la définir c'est la
stratégie qu'aimeraient bien pouvoir utiliser
tous les criminels en empêchant que leur crime
soit défini et, à partir de là,
reconnu et pénalisé !
Bref, c'est encore une manipulation mentale d'empêcher
toute étude complète sur la manipulation
mentale !
LES DEUX RESSORTS DE L'ACHARNEMENT RHÉTORIQUE
Deux sortes d'interprétation se présentent
pour comprendre cet acharnement polémique, exercé
sur un fidèle d'un groupe.
1. Soit le cas de légitime manipulation mentale.
C'est un droit d'exception que nous utilisons tous
en situation de détresse pour sortir une victime
d'un dilemme, quand elle est incapable d'entreprendre
son propre sauvetage. Pour sortir un fils de sa toxicomanie,
nous n'hésitons pas à lui mentir, à
lui prendre sa carte d'identité, son porte-monnaie,
à couper le téléphone, à
lire son courrier, à l'enfermer à clé
dans sa chambre, à le frapper pour l'assommer
et pour l'empêcher de retomber dans son vice (des techniques brutales de ce genre se pratiquent effectivement
dans les centres du "Patriarche", selon ce
que m'ont raconté d'anciens drogués, qui
ont été guéris ainsi par la violence
manipulatrice).
Si cette manipulation, peu respectueuse de la dignité
des jeunes, nous parait justifiée quand il s'agit
de drogués à arracher à la séropositivité
et à la tentation suicidaire de l'overdose, est-elle
justifiée quand il s'agit d'un Témoin
de Jéhovah ou d'un Mooniste à sortir de
son groupe ?
En toute conscience, les parents se sentent dans
la situation de désespoir, décrite plus
haut, parlant de la dépendance sectaire, dont
est victime leur enfant, comme d'une dépendance
toxicomaniaque.
L'état d'urgence pour eux est évident: il faut agir immédiatement sinon, dans quelques
semaines, ce serait peut-être trop tard. Plus
on attend, plus il devient difficile de sortir le fils
ou la fille de la secte maudite.
S'il en est ainsi, on ne peut adresser aucun reproche
à de tels parents, dont la bonne foi ne fait
pas de doute et qui sont prêts à beaucoup
de sacrifices pour "sauver" leur enfant. Et,
c'est vrai, l'opération est très chère
! Elle réussit souvent, même avec un certain
taux d'échec. Un ami, vivant au Japon, raconte
dans son livre comment il a réussi, avec une
équipe, à déprogrammer, quatre cents
moonistes.
Le procédé est-il illégal
ou immoral ? A cette question, les intéressés
n'ont aucune peine à-montrer qu'ils suivent le
modèle de comportement, donné par la société
civile. Celle-ci aussi, quand des casseurs accompagnent
les manifestations de rue, envoie des commandos policiers
musclés à leur rencontre. L'Etat utilise
la ruse des gendarmes contre la ruse des mauvais garçons
et, s'il le faut, la violence des matraques ou des armes
pour arrêter l'agressivité ravageuse des
masses déchaînées ! Le droit de
se défendre contre les délinquants et
les criminels est une évidence civique peu discutée,
limitée seulement par l'interdiction de faire
justice soi-même à la place des institutions.
Reste à savoir au cas par cas si la dramatisation,
effectuée par les parents, est justifiée,
si elle n'est pas le résultat d'une crise parentale
ou conjugale, d'un problème personnel du père
ou de la mère ou encore d'une peur collective,
apportée par le microcosme ambiant. Le déprogrammeur
peut se mettre au service, sans le vouloir, de fiertés
familiales ou confessionnelles, de traditions corporatistes,
de sentiments de supériorité, culturelle
ou cultuelle, si ce n'est de spéculations sur
un héritage
Steven Hassan se dit obligé de pratiquer souvent
un court recyclage familial avant d'intervenir en déconvertisseur
d'un enfant (p.211)... Voilà pourquoi il est
nécessaire de chercher un autre ressort et une
autre interprétation à ces commandos de
reconversion précipitée.
2. Soit le cas de la dynamique des duels.
Pour comprendre l'acharnement rhétorique des
déprogrammeurs, une autre clé de compréhension
est encore à utiliser. C'est celle que nous fournit
l'observation de nos comportements de lutte.
Pour arrêter la violence, c'est connu, nous
avons comme premier réflexe d'employer la violence.
Ce mécanisme vicieux comporte une phase paroxystique: c'est l'"effet d'empoignade".
Quand deux groupes se battent, s'installe de chaque
côté une ambiance guerrière, caractérisée
par la polarisation émotive, ciblée sur
l'adversaire. Le champ de vision et de conscience de
chacun se rétrécit sur la petite scène
qui abrite l'ennemi monstrueux: rien d'autre n'existe
plus. Personne, dans les deux cas, n'a plus de lucidité
ni d'objectivité: l'on ne pense et l'on ne parle
qu'en caricature, en injure, en menace... Tout ce qu'on
fait est "fatal", "purification",
"volonté de Dieu" ! Le Premier Ministre
Israélien, Rabin, vient d'être victime
d'une telle empoignade meurtrière !
C'est la crise manichéenne: l'adversaire
y est diabolisé ou encore injurieusement médicalisé
(il est paranoïaque, hystérique, psychotique...).
Cette dramatisation métaphysique nous pousse
à considérer notre cause comme sacrée,
ce qui veut dire, digne de tous les sacrifices. Nous
voici prêts à mettre notre vie en jeu ...
à menacer du même coup la vie des ennemis,
"possédés par le diable".
Cette ambiance "intégriste de recherche
de pureté identitaire" est passionnelle
et désespérée, c'est celle de tout
parti extrémiste, de toute secte aussi, en situation
tragique de défensive. C'est aussi celle des
mentalités culturelles, basées sur la
loi du talion !
Effet pervers de cette forme de conflit identitaire: par survoltage affectif, nous entrons dans le cercle
diabolique dans lequel nous sommes amenés à
faire ce que nous reprochons à notre ennemi de
faire ! Pour neutraliser un manipulateur, nous le
manipulons à notre tour ! Nous terrorisons
les terroristes ! Pour confondre un menteur, nous mentons
nous-mêmes ! Pour arrêter un match de boxe
entre deux concurrents, nous distribuons nous-mêmes
des
uppercuts.
Que de guerres ont été engagées
pour arrêter des guerres !
Cet effet d'empoignade est plus courant que nous
ne croyons, non seulement entre partis politiques mais
aussi sur le plan international: il part toujours d'une
conviction très forte de supériorité
de l'organisateur et donc d'une méconnaissance
systématique du groupe ciblé. L'organisateur
ou l'agresseur est en même temps l'arbitre et
le reporter ou l'historien de l'opération, ayant
empêché la victime de parler. Dans nos
livres d'histoire, ce sont les vainqueurs qui parlent
et qui arbitrent, ayant réduit les vaincus au
silence.
C'est le cas général dans la manipulation
mentale le coupable (le Ministre de la Guerre dans l'affaire
Dreyfuss) est en même temps le seul témoin
crédible: que vaut la parole d'un "espion"
face à la parole d'un ministre ! La victime n'est
pas crédible, "trop subjective et passionnelle",
susceptible de nourrir des ressentiments qui faussent
ses jugements. Comme après les viols physiques,
les victimes de viols psychiques, neuf fois sur dix,
sont d'ailleurs tellement honteuses de ce qu'il leur
est arrivé qu'elles n'ont aucune envie, aucun
courage, d'aller au commissariat et de porter plainte
!
Nos tribunaux n'ont pas prévu ce cas de figure
de défense-de-la-victime-qui-ne-porte-pas-plainte; ils sont donc aveugles à la plupart des délits
ou crimes sectaires de manipulation. Ce concept "manipulation" ne figure pas
plus que le terme "secte" dans les textes
de loi. Avec une exception récente, les délits
reconnus d'abus de l'état d'ignorance (313.4), de la situation de faiblesse ou de vulnérabilité
(225.13), de la situation de dépendance d'une
personne (225.14) (Voir Code Pénal français, loi du 22
Juillet 1994).
C'est la conscience d'une mission dramatique à
remplir en récompense des dons de supériorité
reçus de Dieu, qui nous donne la force de nous
jeter dans la bataille contre les systèmes mauvais
! N'est-ce pas une forme angélique et métaphysique
d'orgueil ? De narcissisme en tout cas. C'est aussi
une moralisation, un besoin de s'engager dans l'extermination
du mal: on sait qu'au bout de cette tendance, très
humaine et très populaire, on risque d'entrer
dans les tentations de la dictature et du fascisme (revoir
Hannah Arendt, 1951, qui montre comment la pitié
pour nos victimes justifie nos violences et nous conduit
souvent aux cycles de vengeance...).
Beaucoup de missionnaires se sont sentis engagés
dans une empoignade titanesque avec le paganisme des
tribus africaines ou asiatiques... Ils ont déprogrammé
avec efficacité les autochtones, déclarés
victimes de leurs sorciers ! Bref, civilisation contre barbarie ! Sans le vouloir,
les missionnaires ont préparé le terrain
aux commerçants puis aux militaires et enfin
aux visées colonisatrices des hommes politiques.
C'est cela aussi l'effet d'empoignade: nous intervenons
avec des intentions généreuses mais nous
ne maîtrisons jamais la chaîne irréversible
des conséquences à long terme et celles-ci
finissent par être tout sauf généreuses
!
L'empoignade entre la France et l'Algérie
dure depuis cent trente ans et les reproches cruels
sont réciproques C'est, selon René Girard
qui apporte l'éclairage général
à ce mécanisme, mimétique et victimaire, le duel identitaire
entre frères- ennemis, Abel et Caïn, qui
est le plus atroce: les deux frères Etéocle
et Polynice s'entretuèrent cruellement à
Thèbes.
Ce survoltage, émotionnel et rhétorique,
risque aussi de se produire entre tous ceux qui luttent
"contre" un phénomène. Contre
le nucléaire avec Greenpeace par exemple, dont
les militants ont fini par enfreindre les lois militaires
à Mururoa lors des essais nucléaires et
ont vu leurs bateaux réquisitionnés, alors
qu'ils reprochent aux militaires et aux politiques de
ne pas respecter les lois qui protègent les droits de l'humanité
! Violer les lois pour les faire respecter, même
s'il ne s'agit pas des mêmes lois, voilà
les contradictions de toute bataille manichéenne.
L'empoignade, c'est pour chacun de nous la transgression
de ses propres principes !
En tendant la joue gauche à celui qui nous
a frappé la joue droite, selon les consignes
de Jésus, nous arrêtons cet effet d'empoignade,
nous cassons une spire et la spirale des violences s'arrête.
Mais l'orgueilleux réflexe du talion nous empêche
presque toujours de tendre la joue gauche !
Nous avons donc, comme toutes les associations de
lutte, à surveiller les effets pervers, mimétiques
et victimaires, de nos engagements. Cela veut dire principalement
que nous avons à surveiller si nous ne commettons
pas les fautes que nous reprochons à nos adversaires
critiqués de faire, si nous ne nous laissons
pas aller, à notre insu peut-être, à
des manipulations mentales repréhensibles. Sans
nous en rendre compte, le militantisme nous entraîne
dans les tourbillons vicieux de l'effet d'empoignade
!
Ce tourbillon dangereux entre groupes religieux se
dramatise actuellement en Europe: déjà
une demi douzaine de déprogrammeurs professionnels
travaillent en Allemagne et en Suisse - ce sont les
"Sekten-Ausstiegsberater" - et ils ne sont pas
tous "non violents" selon le modèle
modéré, proposé par Steven Hassan.
Les prix sont forts mais ils se situent nettement
en-dessous des prix pratiqués aux Etats-Unis,
où le niveau de vie est plus élevé
(au moins 10.000 francs quotidiens par jour pour Steven
Hassan, accompagné d'un ex-adepte de la secte,
mise en question). L'infirmière de Berne, Pétra, qui travaille
avec
plusieurs collaborateurs, demande 2.000 francs français
par jour de déprogrammation, ensuite 12.000 F
de forfait mensuel pour les soins de réhabilitation,
donnés dans sa ferme des environs. Selon elle,
pour les cas difficiles, seule la brutalité apporte
des résultats: kidnapping puis séquestration...
Jusqu'à présent, avec les associations
1901, seuls les bénévoles s'occupaient
de l'aide aux victimes des sectes et ils ont résisté,
en France du moins, à l'envie de faire appel
à des déprogrammeurs professionnels (à quelques rares exceptions près).
A présent, selon la mode des "exit counselors",
venue des Etats-Unis, des professionnels ont pris ce
problème en main à leur façon.
Cette mode ne va tarder de s'introduire en France
après 1995. Cela commence par l'Alsace: un psycho-thérapeute
belge vient régulièrement à Obernai
déprogrammer des personnes, coincées dans
des sectes; son prix: 5.000 F. A l'avenir, les grands
systèmes religieux et les petits groupes sectaires
risquent de se comporter de plus en plus en frères
ennemis et de s'empoigner rudement. Par déprogrammeurs interposés.
Steven Hassan a vu le danger et il nous met en garde
explicitement (p.228): "Après la tragédie
de Jonestown, plusieurs escrocs s'intitulèrent
déprogrammeurs, s'introduisirent dans les familles
et leur soutirèrent de l'argent. Dans certains
cas, il s'agissait de membres de secte, essayant de
faire mauvaise presse à la déprogrammation.
Faites attention ! Ce n'est pas parce que quelqu'un
dit être un psychologue spécialisé
dans les sectes qu'il en est effectivement un".
Technique de sauvetage d'urgence ou encore bataille
d'empoignade dualiste, la méthode de "MIND
CONTROL", proposée par Steven Hassan, fait
durement recours à la manipulation mentale des
adeptes à libérer, tout en posant les
garde-fous nécessaires. Ses imitateurs ne sont
pas tous aussi scrupuleux que lui !
Le plus grand danger de cette méthode est
celui de la polémique théologique, presque
inévitable. Steven Hassan parle comme s'il évitait
cet écueil; j'attends des preuves, ne venant
pas de lui. Pour le moment je m'inquiète car il ne met
jamais en garde explicitement contre cette dérive,
comme le font les associations françaises d'aide
aux victimes de sectes.
Celles-ci déclarent haut et fort, et je sais
qu'elles s'y tiennent fermement, qu'elles ne critiquent
jamais les positions doctrinales des groupes mis en
cause; les croyances de chacun sont libres et sous
garantie. Elles désapprouvent seulement les pratiques
manipulatrices, non conformes aux lois du pays ou aux
droits de l'homme.
Dans le feu des polémiques déprogrammantes
cependant, je remarque que cette sage distinction est
rarement respectée dans les faits. Je connais
un déprogrammeur très efficace (et qui
ne se fait pas payer): il ne s'occupe que des Témoins
de Jéhovah . Il m'avait reproché d'éviter
la polémique théologique, la seule selon
lui à être efficace à long terme
sans être culpabilisante. A condition, précise-t-il,
d'avoir vraiment étudié la théologie
à l'Université: les amateurs sont priés
de s'abstenir.
Dans les conversations avec d'ex-adeptes qui ont
été déprogrammés, j'ai remarqué
que la plupart du temps la discussion finissait par
comparer les croyances suspectes de la secte aux croyances
personnelles, infaillibles, du déprogrammeur
!
Une jeune institutrice japonaise, que j'ai pu interviewer
en 1989, raconte comment, mooniste engagée, elle
avait été kidnappée sur ordre de
son père puis séquestrée dans un
temple protestant: là, durant une semaine, le
pasteur avait polémiqué avec elle, sans
hésiter à faire intervenir les textes
de la Bible. Sensible à une citation qui lui
rappelait son enfance, elle a fini par craquer et à
abjurer le moonisme, se sentant à ce moment plus
proche des thèses protestantes. A présent
elle est mariée (selon son propre choix) et elle
se porte bien si j'en crois les messages de Nouvel An
qu'elle m'envoie régulièrement.
J'ai aussi, sur mes rayons, des livres qui critiquent
les sectes au nom d'une église établie
ou encore au nom d'une secte contestée ! Que
l'auteur ou le déprogrammeur soit un responsable
religieux ou encore un athée, un sociologue ou
un philosophe, la suspicion demeure toujours que le
théoricien ou l'érudit confonde la grande
vérité avec la sienne.
C'est parce que nous connaissons d'intuition et d'expérience
l'"effet pervers d'empoignade", que nous nous méfions
de tous ceux qui se disent d'emblée pour ou contre,
de tous ceux qui par leur uniforme ou leur fonction,
professent une foi précise !
Nous nous attendons de leur part à une stratégie
sournoise, apparemment neutre, mais grosse de germes
cachés, susceptibles de lever par la suite...
( C'est le stratagème de 'l'"obscurcissement
par phare éblouissant", principe général
de la manipulation mentale).
Quels sont les déprogrammeurs
honnêtes ?
La sagesse consisterait certainement pour les parents
de s'abstenir de toute action déprogrammante
et impatiente envers leurs enfants, engagés dans
un groupe qui n'a pas leur agrément, et de considérer
leurs enfants comme majeurs, comme dignes de confiance.
Cette sagesse et cette patience ne font pas partie
de l'air du temps. Alors reconnaissons plutôt
la réalité en face. Que ce soit dans le
domaine religieux ou commercial, politique ou éducatif,
partout nous utilisons les procédés peu
honnêtes de manipulation: recommandations et
privilèges, astuces des négociations,
"combines", chasse hystérique et sans
scrupules aux bonnes affaires... Personne ne peut jeter la première pierre
aux parents qui font déprogrammer, donc manipuler
leur enfant, happé par une secte qui leur fait
horreur ! Si des reproches sont à formuler, ce
serait plutôt à l'encontre de la corporation
naissante des déconvertisseurs professionnels: c'est leur offre tarifée qui crée la
demande de la part des familles désespérées.
Il est donc urgent de distinguer entre les déprogrammeurs
honnêtes et les autres: ces derniers risquent
très vite d'être les plus nombreux. Bientôt
les revues de protection des consommateurs vont établir
à notre place, si nous ne le faisons pas immédiatement,
des critères qui permettent aux parents de choisir
l'officine sérieuse de déprogammation
en connaissance de cause, dans une longue liste d"'Exit
Counselors" ou de "Sekten-Ausstiegsberater"
avec adresses, téléphones, méthodes
et tarifs !
Mais il est impossible de faire ce discernement sans
avoir préalablement défini ce que nous
entendons par le reproche général de "manipulation
mentale", que nous adressons aux groupes contestés,
mais qui s'appliquent également, je l'ai montré,
à tous les acteurs impatients de la scène
publique, aux parents malheureux du choix religieux
de leur enfant et aux commandos, chargés de le
mener à l'apostasie...
Sans cette classification de nos tactiques de tromperie,
que ne souhaitent aucunement les magouilleurs professionnels,
nous risquons d'admirer ceux qui nous exploitent malicieusement,
nous risquons surtout de souffrir et de mourir pour
ceux qui nous prennent pour les escabeaux jetables de
leur ascension sociale. Nous servons alors fidèlement
un groupe économique, politique ou religieux,
non respectueux de nos droits élémentaires
à la dignité et à la liberté,
mais nous comprenons notre erreur trop tard, quand il
a conduit le pays à la ruine et au déshonneur.
Les pièges de nos manipulations, il vaut mieux
les connaître, au même titre que les pièges
de la circulation, de l'alcool, de la vitesse, de la
drogue et du sida...
Essai de classification des manipulations mentales.
Voilà pourquoi je me suis attelé à
cette tâche en distinguant tout d'abord l'influenceur
ou le "contrôleur mental- permanent du manipulateur
occasionnel, puis les manoeuvres des croyants de celles
de leurs cadres et surtout de celles des fondateurs
de groupes.
Comme il y a trois niveaux sonores - le bruit doux
de la vie, les décibels durs de l'autoroute et
le vacarme assourdissant des avions militaires - il
y a aussi trois niveaux de stratagèmes, de plus
en plus graves, délictuels, parfois criminels.
-
Les stratagèmes doux nous les utilisons couramment: langue de bois, caricature des dissidents, métaphore
accusatrice, simplisme désarmant, stéréotype
doctrinaire et sarcasme profanateur, crise, d'hypocrisie
et de puritanisme, pulsion de persécution ou
de racisme... Voilà le vecteur le plus durable
de la manipulation mentale, le climat créé
autour des victimes pour les conditionner et les endoctriner
dans une sphère de chaleureuse adoration du gourou.
C'est "l'environnement social rigide et contrôlé
de la secte" (p.36) que Steven Hassan attribue
aux effets du "contrôle mental".
L'astuce manipulatrice du fondateur consiste à
créer une citadelle glorieuse qui éclaire
le monde entier par sa formule infaillible de bonheur
terrestre et de salut éternel. En réalité,
cette citadelle est un émetteur d'incantations
lyriques vers le haut et d'imprécations agressives
vers les voisins menaçants; c'est un lieu bouillonnant
de superstition et de magie. C'est surtout un camp bien
gardé. Les adeptes s'y croient libres parce que
conformistes, mais dès qu'ils contestent, ils
sentent qu'ils sont dans une prison !
La particularité de ce niveau manipulatoire
est qu'il nous transforme très efficacement et
collectivement mais que, vécu, il nous apparaît
comme 'normal", "bon", non critiquable
! Ce que tout le monde fait et dit nous parait évident,
donc massivement indiscutable: voilà la faiblesse
fondamentale de notre "bon sens" populaire
et de notre suivisme hypnotique, qu'exploitent tous
les charlatans et dictateurs ! (Hannah Arendt montre
bien cette "banalisation du mal" dans le totalitarisme
nazi). Par l'effet mimétique de foule, l'astuce
sectaire est réussie alors en débrayant
toutes nos méfiances, nous livrant mous, soumis
et admiratifs, à nos marionnettistes !
Tous ceux qui s'accrochent à leur "bon
sens", aux citations paillettes et aux proverbes
populaires, ignorent ce piège et sont ses victimes: presque tout le monde ! La tiède couveuse de
la douce manipulation, moralisante et dualiste, est
donc un guet-apens parfait qu'exploitent tous les chefs
manipulateurs !
-
Les stratagèmes durs sont appliqués
par les cadres (comme ici par la reconversion des adeptes
égarés), dans les mensonges de recrutement
ou de déprogrammation. Ils se manifestent dans
les mensonges publicitaires et la pratique de la censure
d'expurgation, dans les non-dits des ambitions de richesse
et de prestige, dans les tentatives de bouleverser émotionnellement
les disciples par des envolées emphatiques ou
par des manifestations musicales, dans les initiations
interminables à l'orgueil élitiste des
détenteurs de secrets ésotériques...
Exemple de stratagème dur: la crise identitaire
dans le tragique effet d'empoignade. Résultats: croisades ou campagnes "contre", prosélytisme
de rue ou de colportage, gestes et rites d'exorcisme,
sorcellerie maléfique, vandalisme profanateur.
Avec l'effet victimaire du manichéisme: comme
on exterminait jadis les pestiférés et
non la peste, Steven Hassan dénonce "globalement"
les sectes "manipulatrices" et non le sectarisme
vaniteux, qui, comme le racisme, a sa source virtuelle
en chacun de nous ! S'en prendre "globalement"
aux personnes (aux "autres") mais non sélectivement
aux racines du problème, c'est l'attitude, typique,
impatiente et inefficace, des manipulateurs.
- Enfin les stratagèmes écrasants sont
inventés par les fondateurs-menteurs lors de
leurs sur-promesses mystificatrices (parfois de vraies
escroqueries). Techniques: manoeuvres d'envoûtement
ou d'"encerclement magique" des fidèles,
tendances surprotectrices qui infantilisent les adeptes,
devenus idolâtres... Steven Hassan les décrit
bien en racontant sa vie d'adepte surprotégé
et dévoué.
Exemple de stratagème écrasant: le
recours des faux messies au droit de légitime
manipulation mentale, droit justifié par l'annonce
"prophétique" d'une imminente fin du
monde, et son chantage métaphysique, adressé
à nous tous: adhérer immédiatement
au groupe qui a le monopole du salut ou disparaître
pour l'éternité !
Ce droit de mentir et de tromper, selon trois niveaux
de gravité, est très bien admis partout,
non seulement par les gourous surexcités et par
leurs moniteurs, mais tout autant par les parents malheureux
et les déprogrammeurs de leurs enfants, les anti-gourous.
La définition de la "manipulation mentale"
Dans toutes ces nombreuses tactiques, la manipulation
mentale consiste, pour l'influenceur ou le "contrôleur
mental" qui en prend l'initiative, à détourner
subrepticement vers son projet personnel, les ressources,
matérielles ou morales, c'est-à-dire les
forces et les faiblesses, les espoirs et les peurs,
des influencés confiants.
Ce projet des fondateurs escrocs est bien caché
par les généreux discours de métaphysique.
Lors des procès ou dans les biographies des faux-messies,
des faux prophètes ou des charlatans de la thérapie,
on constate régulièrement que cette forme
d'exploitation
des fidèles visait toujours
à la fois l'enrichissement rapide et l'acquisition
d'une gloire impérissable !
Le chef d'oeuvre des gourous consiste, non à
manipuler directement leurs disciples, mais à
les éduquer à se manipuler eux-mêmes.
Comment ? En se déprogrammant par des exercices
volontaires et expiatoires (par des pénitences
et des punitions), en se reprogrammant spontanément
par les rites nouveaux, en se donnant réciproquement
leçons et exemples, en rivalisant entre eux en
zèle et en délation...Tout manipulé
est donc tout d'abord auto-manipulateur puis manipulateur
de son entourage, mini-gourou.
Déprogrammer un adepte d'un groupe qu'on juge
charlatanesque, c'est donc cela, c'est convertir un
aspirant-gourou qui ne demande qu'à vous entraîner
dans son groupe merveilleux !
Dans la société humaine, survivre,
c'est neuf fois sur dix lutter. Et lutter, c'est neuf
fois sur dix, ruser... manipuler durement, savoir mentir,
savoir harceler l'ennemi, utiliser le pouvoir contre
le savoir des objecteurs... Rester honnête, c'est
risquer de rester la lanterne rouge du convoi ! Après
ce constat, le recours des parents à un déprogrammeur
pour arracher leur enfant aux griffes d'un escroc, est
compréhensible, admissible: s'ils ne le font
pas, ils savent qu'ils ne peuvent pas compter sur les
autorités, municipales ou autres, pour le sauver
du charlatanisme.
Toute réglementation générale
est un problème politique !
Comment réglementer et contrôler sur
le plan européen les agissements des sectes et,
en particulier, ceux de la corporation des "déprogrammeurs" ? Voilà
une question politique. Et cela veut dire qu'elle ne
sera jamais vraiment réglée. Car ceux
qui auraient à en décider, les hommes
de pouvoir, vivent les mêmes problèmes
de guerre psychologique que nous tous, sectaires ou
non, mais à l'échelle nationale et sans
arriver à les résoudre ! Eux aussi vivent
dans un climat dramatique d'empoignade gauche/droite,
modéré/extrémiste, pauvres/riches...
Ils
sont tous obligés, dans leurs tournées
électorales, de déprogrammer mentalement
des populations entières. Tous utilisent le "droit de légitime
manipulation mentale", droit appelé "diplomatie"
ou "espionnage et contre-espionnage"...
A cet effet, leur influence, leur "contrôle
mental" sur leurs administrés, cache leurs
manoeuvres discutables. Beaucoup de procédés
de l'activité politique sont des stratagèmes
durs, parfois même écrasants, de manipulation
mentale, des sur-promesses démagogiques, des
"caisses noires", des captatations de voix
par l'usage trompeur des statistiques ou des citations,
etc.
Accepter qu'on surveille juridiquement et policièrement
les déprogrammeurs de croyances et les manipulateurs
professionnels, ce serait accepter, pour les responsables
du pays, d'être surveillés eux-mêmes
policièrement, inhibés dans leurs
campagnes ! Jamais ! C'est cette situation ambiguë qui explique pourquoi
les gouvernements et les autorités spirituelles
n'entreprennent jamais de combats efficaces contre
les associations, politiques ou religieuses, même
réputées charlatanesques. Les procès
publics contre de telles organisations manipulatrices,
institutions internationales, grandes et petites communautés
religieuses, clubs, partis, multinationales... révèleraient
trop publiquement leurs propres stratégies, dures
et écrasantes, absolument inavouables !
Tous les fondateurs de groupes, les plus abominables
escrocs de la spiritualité, sont donc automatiquement
protégés par la connivence solidaire de
la classe des dirigeants du pays, donc par une "immunité
de fait". Celle-ci confère à tous
les gourous, bénéfiques ou maléfiques,
un préjugé favorable auprès du
public, une aura de respectabilité, une défense
publique de critiquer leur croyance ! Voilà pourquoi
le charlatan risque moins de poursuites judiciaires
dans notre Etat de Droit que ses victimes, criant leur
colère d'avoir été escroquées,
puis punies pour "diffamation sans preuve"
?
Les associations qui luttent ouvertement en faveur
de telles victimes des manipulations, opérées
dans les "sectes", se trouvent à présent
en porte-à-faux depuis l'apparition concurrentielle
des "déprogrammeurs" ou "reconvertisseurs".
L'efficacité de ces spécialistes intrigue
et tente beaucoup de parents, malheureux d'avoir un
enfant Mooniste ou Dévôt de Krishna...
Sans distinguer les trois niveaux de manipulation
mentale, nous sommes donc tous dans une situation ambiguë
et contradictoire, non seulement les associations généreuses,
à présent suspectes d'encourager le recours
à des manipulateurs professionnels ou à
des "contrôleurs mentaux".
Avouer que nous pratiquons tous, dans notre microcosme,
des manipulations douces (un "faire" qui
ne correspond pas souvent à notre "dire"),
me semble à présent le début de
l'humilité, peut-être aussi du réalisme,
de l'acceptation réciroque de nos imperfections.
Cet aveu seul nous permet de montrer du doigt - sans
hypocrisie - le manipulateur dur, le recruteur ou déprogrammeur
malhonnête, ainsi que le manipulateur écrasant,
le fondateur mystificateur ! Sans que nous soit retourné
le reproche simpliste: "Mais toi aussi tu manipules...".
Cet aveu seul nous permet de recourir, exceptionnellement
et consciemment, au droit de légitime manipulation
mentale, à la déprogrammation "voilée"
de notre enfant, capté par un charlatan, à
condition de le relancer le plus vite possible sur le
rail de la vie démocratique, du libre choix de
ses croyances.
Cet aveu seul nous permet enfin de relativiser et
de dédramatiser les conflits d'appartenances
confessionnelles et d'éviter ainsi les effets
pervers et hypocrites des empoignades violentes...
- Roland
Huckel
- Strasbourg,
novembre 1995
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