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Le mental: contrôle ou manipulation ?

La manipulation mentale et les tactiques de tromperies occasionnelles

Roland Huckel - novembre 1995

Ne pas confondre le contrôle mental continu et les tactiques occasionnelles de tromperie (

Le harcèlement est une tactique de manipulation mentale

Les deux ressorts de l'acharnement rhétorique

Que de guerres ont été engagées pour arrêter des guerres !

Quels sont les déprogrammeurs honnêtes ?

Essai de classification des manipulations mentales

La définition de la "manipulation mentale"

Toute réglementation générale est un problème politique !

Pourquoi le charlatan risque moins de poursuites judiciaires que ses victimes ?

LE "MENTAL": CONTRÔLE OU MANIPULATION ?

par Roland Huckel, Strasbourg, Novembre 1995

Référence: le livre de Steven HASSAN: «Protégez-vous contre les sectes» Editions du Rocher 1995. Préface du Docteur Jacques Richard.

Les manipulations mentales, avec leur cortège de mensonges et de mises en scène, se produisent à l'intérieur d'un rapport existant de domination, entre un influenceur bien placé pour manoeuvrer et un influencé qui ne se doute de rien. La confiance de la victime en son entourage humain est la première condition d'une manipulation réussie. Tout manipulateur est donc tout d'abord un influenceur: un parent, un patron, un grand frère, un formateur, un agent de l'ordre, un vendeur ... ou alors un intrus, un criminel (qui devient influenceur en braquant un pistolet dans la direction des influencés, agents d'une banque).

La différence entre influence et manipulation

La différence entre les deux, influence et manipulation, est celle qui existe entre le continu et le discontinu, entre un but (devenir riche) et un moyen (jouer à la loterie), entre une situation (être propriétaire) et un acte (acquérir ou revendre frauduleusement une propriété). Un père est un influenceur continu de son enfant. Il peut lui arriver de manipuler son enfant par des mensonges, deux ou trois fois dans sa vie peut-être; ce sera donc de façon discontinue.

De fait les deux opérations sont très différentes entre elles.

L'influence constitue l'exercice quotidien d'une domination ou d'une pression sur une personne. Elle correspond à ce que Steven Hassan appelle "Le contrôle mental", la surveillance et la maîtrise continues du comportement du protégé, de ses émotions et de ses réflexions, donc aussi des informations qu'il reçoit. L'influence est donc l'englobant permanent à l'intérieur duquel se déroulent les activités hiérarchisées, positives ou négatives, du groupe.

La manipulation mentale par contre est une stratégie occasionnelle: elle consiste pour l'influenceur à profiter d'une opportunité pour détourner secrètement les ressources, morales et matérielles, de l'influencé vers son projet personnel. A cet effet, l'influenceur utilise une tactique insidieuse, une agression du mental, durant laquelle il cache son action par un flot de paroles (en prestidigitateur) ou fait diversion pour faire avaler des couleuvres à ses victimes, les trompant consciemment.

Le "contrôle mental" et la "manipulation mentale" font partie tous deux d'une technologie globale qu'on pourrait appeler "l'influençologie" (selon un terme suggéré par Tobie Nathan pour désigner la psychothérapie: voir "L'influence qui guérit" Ed.Odile Jacob,1995 )

Steven Hassan confond les deux opérations dans sa théorie mais il lui arrive souvent de les distinguer. Il montre comment il avait vécu des années, de façon continue, sous l'influence ou le "contrôle mental" de Moon (selon ses propres témoignages, les manoeuvres subies étaient manipulatoires fausses promesses lors du recrutement, mensonges commerciaux...). Mais quand il raconte ce qu'il lui était arrivé à telle ou telle occasion, il dit: voilà comment Moon ou ses lieutenants m'avaient manipulé en me mentant, en me faisant croire, lors du ramassage de fonds en ville, à une opération religieuse de salut des âmes, alors qu'il s'agissait d'une opération économique et d'un objectif non religieux, plutôt politique. Voir p.55 par exemple: "Quand je repense à cette période, je suis étonné de voir comment j'étais manipulé et comment je manipulais les autres 'au nom de Dieu'".

Puis dans sa clé Nº8 (p.261), il propose d'"offrir des définitions concrètes du contrôle de la pensée et des caractéristiques des sectes destructrices": là, "contrôle de la pensée" signifie de nouveau "manipulation mentale" !

Ce que Steven Hassan appelle "contrôle mental" correspond donc à ce que désigne le concept englobant: "influence", en tant que surveillance continue exercée sur quelqu'un par une personne, ayant autorité par son âge ou sa fonction, dans une sphère de constante cohabitation. Cette influence est hiérarchique et a toujours une tendance protectrice, dans ce sens que l'influenceur se sent responsable de la vie et des actes des influencés: dans la plupart des cas cette influence cherche à se rendre inutile en conférant l'autonomie et l'émancipation maximales aux influencés.

Mais l'influenceur peut tomber dans des tentations et se compromettre. Les forces françaises de l'ordre, police et gendarmerie, exercent le "contrôle mental" sur nos comportements civiques, nos émotions d'automobilistes, nos réflexions respectueuses et nos informations de consommateurs: leur influence générale est continue sur tout le territoire français et elle est centralisée au Ministère de l'Intérieur. Mais il leur arrive, en discontinu, par manipulations mentales, de devenir des ripoux: je pense par exemple aux 36 policiers parisiens, jugés fin 1995, qui percevaient deux billets de cents francs, cachés dans une carte pliée en deux, de la part des dépanneurs après chaque accident !

Pour leur défense, ils se plaignent d'être les boucs émissaires de la justice, le nombre de collègues, continuant cette corruption sans l'avouer, étant de 3.600 et plus...

Domination, protection, influence, pression: voilà quatre mécanismes simultanés, auxquels on peut ajouter autorité, responsabilité, mais aussi "contrôle mental". L'influence - ou "contrôle mental" - est la matrice sociale qui rend la manipulation mentale possible.

Steven Hassan définit le "MIND CONTROL" en lui reconnaissant un rôle positif ou négatif, mais il précise (p.36): "Je fais référence ici au contrôle négatif de la pensée [...] Aujourd'hui, on assiste à une floraison de techniques de contrôle de la pensée, bien plus sophistiquées que le lavage de cerveau utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. Certaines incluent des formes déguisées d'hypnose, tandis que d'autres se servent de l'environnement social rigide et contrôlé des sectes."

Précisément, selon mes recherches, cet "environnement social rigide et contrôlé des sectes" est la forme la plus courante et la plus primaire de la manipulation mentale: c'est ainsi que commence le conditionnement communautaire des adeptes par la création d'une bulle tiède de confiance réciproque et de pieuse exaltation. Ce stratagème est doux dans ce sens qu'il n'est ressenti par les victimes ni comme prémédité ni comme méthodique et qu'il est réciproque (par les bons exemples que se donnent les disciples entre eux): je l'appelle "Le moralisme dualiste" et je précise ses techniques principales la langue de bois incantatoire, les imprécations, la chasse aux sorcières... Que dire des techniques d'hypnose, utilisées communément par les gourous et les dictateurs ? Ce sont des stratagèmes explicites de manipulation mentale.

Ce qui manque à l'ouvrage de Steven Hassan, c'est un catalogue complet des stratagèmes manipulatoires, qui dissiperait les confusions entre "contrôle mental continu" et "tactiques occasionnelles de tromperie".

LE HARCÈLEMENT EST UNE TACTIQUE DE MANIPULATION MENTALE

L'auteur comprendrait alors aussi que sa méthode de "déprogrammation non violente", basée sur le harcèlement convertissant de trois jours (de sept jours au plus), est vraiment un stratagème, prémédité donc dur, de manipulation mentale.

Son procédé est dur parce qu'il viole les droits élémentaires des personnes à la dignité et à la liberté d'opinion. C'est qu'il est programmé méthodiquement comme un matraquage incessant d'arguments sur une personne, rendue incapable de reprendre ses esprits pour préparer sa réplique selon son rythme personnel ! La tactique est inspirée par le sentiment de supériorité du cadre déprogrammeur, ce qui le pousse à enfreindre les lois de l'honnêteté. C'est le stratagème de la "mauvaise foi" du recruteur, dont la profession consiste à noircir la position adverse en blanchissant excessivement sa propre position doctrinaire.

C'est la tactique courante de recrutement et d'endoctrinement des groupes prosélytiques. La rééducation répétitive que subissent les Témoins de Jehovah par cinq soirées de rencontres hebdomadaires dans leur Salle du Royaume, les séances nombreuses d'initiation aussi qu'ils font subir à leurs néophytes par deux études hebdomadaires à domicile de leur "Traduction du Monde Nouveau", constituent la même tactique.

Les dirigeants sectaires qui téléphonent tous les soirs pendant un mois à l'un de leurs adeptes évadé commettent le même délit de droit humain: coincer la victime dans un étau affectif entre secte et famille, chauffer son esprit à blanc, ne lui laisser aucune minute de solitude, l'enfermer dans une menaçante bulle dualiste, compter sur son usure nerveuse et sur les stress croissants, ne lâcher prise qu'après obtention du résultat... C'est un système de défi et de chantage ! C'est aussi l'éternelle obsession militaire: user les forces ennemies.

Dans le cas de l'intervention dite "voilée" (p.201), un influenceur, le déprogrammeur qui s'est introduit subrepticement dans la famille en tant qu'"ami de passage" (premier mensonge), détourne secrètement les ressources morales d'un adepte de secte vers son projet personnel. Ce projet est la reconversion du jeune ou la sortie de secte, selon le contrat passé avec les parents, contrat payant et "secret", donc ignoré par le jeune. Le déprogrammeur s'avance donc masqué ( deuxième comportement mensonger).

Même dans la moins discutable intervention "non coercitive" (p.188), durant laquelle Steven Hassan est présenté à l'adepte comme un expert des questions sectaires, la victime manipulée ignore qu'un contrat a été passé derrière son dos entre ses parents et l'intervenant, il ignore quelle stratégie a été décidée à son propos et quelle somme a été versée par les parents... Le détournement de ses ressources morales par le marathon rhétorique s'effectue donc en secret et avec la complicité générale de son entourage, parents, frères et soeurs, selon la technique de la chasse à courre jusqu'à l'hallali final... Voilà une bataille psychologique, c'est la "psychopolémologie" (selon les termes de Jean-Pierre Morin) !

A la fin des trois jours, le jeune déprogrammé a l'impression d'avoir capitulé, qu'on l'a pris pour un benêt: il sort humilié et meurtri de cette aventure. Le harceleur a utilisé son "pouvoir" psychologique pour corriger le "savoir" de sa victime: voilà la stratégie générale d'aliénation ! En mobilisant la violence des psychotechniques et en paralysant les forces personnelles de l'adepte à reconvertir, toutes les méthodes de harcèlement placent à priori leur victime dans une situation telle qu'il lui est impossible de prendre des initiatives ou d'organiser sa défense !

Le combat est inégal: l'organisation de la démarche piégeante, les initiatives et la surprise sont seulement d'un seul côté, comme dans la chasse ou la pêche. C'est la caractéristique de toute manipulation mentale.

C'est la caractéristique aussi de toute torture. Compter sur la fatigue nerveuse pour obtenir ce qu'à l'état de sérénité normale on n'aurait pas obtenu: que l'adepte abjure sa foi, qu'il soit parjure du serment de fidélité absolue qu'il avait offert à son chef, qu'il viole les tabous de sa communauté (les tactiques d'arrêt de la pensée, bien analysées par Steven Hassan), qu'il trahisse la confiance que ses meilleurs amis, son épouse peut-être, avaient placée en lui...

C'est significatif: Steven Hassan se plaint à juste titre d'avoir été manipulé par Moon, d'avoir été obligé de manipuler à son tour ses huit collaborateurs dans les rues de Baltimore. Mais quand lui-même se met à instrumentaliser méthodiquement de jeunes adeptes, même s'il avoue être "obligé de mentir" (p.202), il présente ses commandos comme de nobles opérations de sauvetage.

Les manipulateurs, c'est toujours les autres. Au moins tant qu'on n'a pas défini ce qu'est exactement cette manie, dont tout le monde parle comme de quelque chose de tellement connue qu'il est inutile de la définir ! Je dis au contraire qu'il est temps de la définir pour la traquer: ne pas la définir c'est la stratégie qu'aimeraient bien pouvoir utiliser tous les criminels en empêchant que leur crime soit défini et, à partir de là, reconnu et pénalisé !

Bref, c'est encore une manipulation mentale d'empêcher toute étude complète sur la manipulation mentale !

LES DEUX RESSORTS DE L'ACHARNEMENT RHÉTORIQUE

Deux sortes d'interprétation se présentent pour comprendre cet acharnement polémique, exercé sur un fidèle d'un groupe.

1. Soit le cas de légitime manipulation mentale.

C'est un droit d'exception que nous utilisons tous en situation de détresse pour sortir une victime d'un dilemme, quand elle est incapable d'entreprendre son propre sauvetage. Pour sortir un fils de sa toxicomanie, nous n'hésitons pas à lui mentir, à lui prendre sa carte d'identité, son porte-monnaie, à couper le téléphone, à lire son courrier, à l'enfermer à clé dans sa chambre, à le frapper pour l'assommer et pour l'empêcher de retomber dans son vice (des techniques brutales de ce genre se pratiquent effectivement dans les centres du "Patriarche", selon ce que m'ont raconté d'anciens drogués, qui ont été guéris ainsi par la violence manipulatrice).

Si cette manipulation, peu respectueuse de la dignité des jeunes, nous parait justifiée quand il s'agit de drogués à arracher à la séropositivité et à la tentation suicidaire de l'overdose, est-elle justifiée quand il s'agit d'un Témoin de Jéhovah ou d'un Mooniste à sortir de son groupe ?

En toute conscience, les parents se sentent dans la situation de désespoir, décrite plus haut, parlant de la dépendance sectaire, dont est victime leur enfant, comme d'une dépendance toxicomaniaque.

L'état d'urgence pour eux est évident: il faut agir immédiatement sinon, dans quelques semaines, ce serait peut-être trop tard. Plus on attend, plus il devient difficile de sortir le fils ou la fille de la secte maudite.

S'il en est ainsi, on ne peut adresser aucun reproche à de tels parents, dont la bonne foi ne fait pas de doute et qui sont prêts à beaucoup de sacrifices pour "sauver" leur enfant. Et, c'est vrai, l'opération est très chère ! Elle réussit souvent, même avec un certain taux d'échec. Un ami, vivant au Japon, raconte dans son livre comment il a réussi, avec une équipe, à déprogrammer, quatre cents moonistes.

Le procédé est-il illégal ou immoral ? A cette question, les intéressés n'ont aucune peine à-montrer qu'ils suivent le modèle de comportement, donné par la société civile. Celle-ci aussi, quand des casseurs accompagnent les manifestations de rue, envoie des commandos policiers musclés à leur rencontre. L'Etat utilise la ruse des gendarmes contre la ruse des mauvais garçons et, s'il le faut, la violence des matraques ou des armes pour arrêter l'agressivité ravageuse des masses déchaînées ! Le droit de se défendre contre les délinquants et les criminels est une évidence civique peu discutée, limitée seulement par l'interdiction de faire justice soi-même à la place des institutions.

Reste à savoir au cas par cas si la dramatisation, effectuée par les parents, est justifiée, si elle n'est pas le résultat d'une crise parentale ou conjugale, d'un problème personnel du père ou de la mère ou encore d'une peur collective, apportée par le microcosme ambiant. Le déprogrammeur peut se mettre au service, sans le vouloir, de fiertés familiales ou confessionnelles, de traditions corporatistes, de sentiments de supériorité, culturelle ou cultuelle, si ce n'est de spéculations sur un héritage

Steven Hassan se dit obligé de pratiquer souvent un court recyclage familial avant d'intervenir en déconvertisseur d'un enfant (p.211)... Voilà pourquoi il est nécessaire de chercher un autre ressort et une autre interprétation à ces commandos de reconversion précipitée.

2. Soit le cas de la dynamique des duels.

Pour comprendre l'acharnement rhétorique des déprogrammeurs, une autre clé de compréhension est encore à utiliser. C'est celle que nous fournit l'observation de nos comportements de lutte.

Pour arrêter la violence, c'est connu, nous avons comme premier réflexe d'employer la violence. Ce mécanisme vicieux comporte une phase paroxystique: c'est l'"effet d'empoignade".

Quand deux groupes se battent, s'installe de chaque côté une ambiance guerrière, caractérisée par la polarisation émotive, ciblée sur l'adversaire. Le champ de vision et de conscience de chacun se rétrécit sur la petite scène qui abrite l'ennemi monstrueux: rien d'autre n'existe plus. Personne, dans les deux cas, n'a plus de lucidité ni d'objectivité: l'on ne pense et l'on ne parle qu'en caricature, en injure, en menace... Tout ce qu'on fait est "fatal", "purification", "volonté de Dieu" ! Le Premier Ministre Israélien, Rabin, vient d'être victime d'une telle empoignade meurtrière !

C'est la crise manichéenne: l'adversaire y est diabolisé ou encore injurieusement médicalisé (il est paranoïaque, hystérique, psychotique...). Cette dramatisation métaphysique nous pousse à considérer notre cause comme sacrée, ce qui veut dire, digne de tous les sacrifices. Nous voici prêts à mettre notre vie en jeu ... à menacer du même coup la vie des ennemis, "possédés par le diable".

Cette ambiance "intégriste de recherche de pureté identitaire" est passionnelle et désespérée, c'est celle de tout parti extrémiste, de toute secte aussi, en situation tragique de défensive. C'est aussi celle des mentalités culturelles, basées sur la loi du talion !

Effet pervers de cette forme de conflit identitaire: par survoltage affectif, nous entrons dans le cercle diabolique dans lequel nous sommes amenés à faire ce que nous reprochons à notre ennemi de faire ! Pour neutraliser un manipulateur, nous le manipulons à notre tour ! Nous terrorisons les terroristes ! Pour confondre un menteur, nous mentons nous-mêmes ! Pour arrêter un match de boxe entre deux concurrents, nous distribuons nous-mêmes des uppercuts.

Que de guerres ont été engagées pour arrêter des guerres !

Cet effet d'empoignade est plus courant que nous ne croyons, non seulement entre partis politiques mais aussi sur le plan international: il part toujours d'une conviction très forte de supériorité de l'organisateur et donc d'une méconnaissance systématique du groupe ciblé. L'organisateur ou l'agresseur est en même temps l'arbitre et le reporter ou l'historien de l'opération, ayant empêché la victime de parler. Dans nos livres d'histoire, ce sont les vainqueurs qui parlent et qui arbitrent, ayant réduit les vaincus au silence.

C'est le cas général dans la manipulation mentale le coupable (le Ministre de la Guerre dans l'affaire Dreyfuss) est en même temps le seul témoin crédible: que vaut la parole d'un "espion" face à la parole d'un ministre ! La victime n'est pas crédible, "trop subjective et passionnelle", susceptible de nourrir des ressentiments qui faussent ses jugements. Comme après les viols physiques, les victimes de viols psychiques, neuf fois sur dix, sont d'ailleurs tellement honteuses de ce qu'il leur est arrivé qu'elles n'ont aucune envie, aucun courage, d'aller au commissariat et de porter plainte !

Nos tribunaux n'ont pas prévu ce cas de figure de défense-de-la-victime-qui-ne-porte-pas-plainte; ils sont donc aveugles à la plupart des délits ou crimes sectaires de manipulation. Ce concept "manipulation" ne figure pas plus que le terme "secte" dans les textes de loi. Avec une exception récente, les délits reconnus d'abus de l'état d'ignorance (313.4), de la situation de faiblesse ou de vulnérabilité (225.13), de la situation de dépendance d'une personne (225.14) (Voir Code Pénal français, loi du 22 Juillet 1994).

C'est la conscience d'une mission dramatique à remplir en récompense des dons de supériorité reçus de Dieu, qui nous donne la force de nous jeter dans la bataille contre les systèmes mauvais ! N'est-ce pas une forme angélique et métaphysique d'orgueil ? De narcissisme en tout cas. C'est aussi une moralisation, un besoin de s'engager dans l'extermination du mal: on sait qu'au bout de cette tendance, très humaine et très populaire, on risque d'entrer dans les tentations de la dictature et du fascisme (revoir Hannah Arendt, 1951, qui montre comment la pitié pour nos victimes justifie nos violences et nous conduit souvent aux cycles de vengeance...).

Beaucoup de missionnaires se sont sentis engagés dans une empoignade titanesque avec le paganisme des tribus africaines ou asiatiques... Ils ont déprogrammé avec efficacité les autochtones, déclarés victimes de leurs sorciers ! Bref, civilisation contre barbarie ! Sans le vouloir, les missionnaires ont préparé le terrain aux commerçants puis aux militaires et enfin aux visées colonisatrices des hommes politiques. C'est cela aussi l'effet d'empoignade: nous intervenons avec des intentions généreuses mais nous ne maîtrisons jamais la chaîne irréversible des conséquences à long terme et celles-ci finissent par être tout sauf généreuses !

L'empoignade entre la France et l'Algérie dure depuis cent trente ans et les reproches cruels sont réciproques C'est, selon René Girard qui apporte l'éclairage général à ce mécanisme, mimétique et victimaire, le duel identitaire entre frères- ennemis, Abel et Caïn, qui est le plus atroce: les deux frères Etéocle et Polynice s'entretuèrent cruellement à Thèbes.

Ce survoltage, émotionnel et rhétorique, risque aussi de se produire entre tous ceux qui luttent "contre" un phénomène. Contre le nucléaire avec Greenpeace par exemple, dont les militants ont fini par enfreindre les lois militaires à Mururoa lors des essais nucléaires et ont vu leurs bateaux réquisitionnés, alors qu'ils reprochent aux militaires et aux politiques de ne pas respecter les lois qui protègent les droits de l'humanité ! Violer les lois pour les faire respecter, même s'il ne s'agit pas des mêmes lois, voilà les contradictions de toute bataille manichéenne. L'empoignade, c'est pour chacun de nous la transgression de ses propres principes !

En tendant la joue gauche à celui qui nous a frappé la joue droite, selon les consignes de Jésus, nous arrêtons cet effet d'empoignade, nous cassons une spire et la spirale des violences s'arrête. Mais l'orgueilleux réflexe du talion nous empêche presque toujours de tendre la joue gauche !

Nous avons donc, comme toutes les associations de lutte, à surveiller les effets pervers, mimétiques et victimaires, de nos engagements. Cela veut dire principalement que nous avons à surveiller si nous ne commettons pas les fautes que nous reprochons à nos adversaires critiqués de faire, si nous ne nous laissons pas aller, à notre insu peut-être, à des manipulations mentales repréhensibles. Sans nous en rendre compte, le militantisme nous entraîne dans les tourbillons vicieux de l'effet d'empoignade !

Ce tourbillon dangereux entre groupes religieux se dramatise actuellement en Europe: déjà une demi douzaine de déprogrammeurs professionnels travaillent en Allemagne et en Suisse - ce sont les "Sekten-Ausstiegsberater" - et ils ne sont pas tous "non violents" selon le modèle modéré, proposé par Steven Hassan.

Les prix sont forts mais ils se situent nettement en-dessous des prix pratiqués aux Etats-Unis, où le niveau de vie est plus élevé (au moins 10.000 francs quotidiens par jour pour Steven Hassan, accompagné d'un ex-adepte de la secte, mise en question). L'infirmière de Berne, Pétra, qui travaille avec plusieurs collaborateurs, demande 2.000 francs français par jour de déprogrammation, ensuite 12.000 F de forfait mensuel pour les soins de réhabilitation, donnés dans sa ferme des environs. Selon elle, pour les cas difficiles, seule la brutalité apporte des résultats: kidnapping puis séquestration...

Jusqu'à présent, avec les associations 1901, seuls les bénévoles s'occupaient de l'aide aux victimes des sectes et ils ont résisté, en France du moins, à l'envie de faire appel à des déprogrammeurs professionnels (à quelques rares exceptions près). A présent, selon la mode des "exit counselors", venue des Etats-Unis, des professionnels ont pris ce problème en main à leur façon.

Cette mode ne va tarder de s'introduire en France après 1995. Cela commence par l'Alsace: un psycho-thérapeute belge vient régulièrement à Obernai déprogrammer des personnes, coincées dans des sectes; son prix: 5.000 F. A l'avenir, les grands systèmes religieux et les petits groupes sectaires risquent de se comporter de plus en plus en frères ennemis et de s'empoigner rudement. Par déprogrammeurs interposés.

Steven Hassan a vu le danger et il nous met en garde explicitement (p.228): "Après la tragédie de Jonestown, plusieurs escrocs s'intitulèrent déprogrammeurs, s'introduisirent dans les familles et leur soutirèrent de l'argent. Dans certains cas, il s'agissait de membres de secte, essayant de faire mauvaise presse à la déprogrammation. Faites attention ! Ce n'est pas parce que quelqu'un dit être un psychologue spécialisé dans les sectes qu'il en est effectivement un".

Technique de sauvetage d'urgence ou encore bataille d'empoignade dualiste, la méthode de "MIND CONTROL", proposée par Steven Hassan, fait durement recours à la manipulation mentale des adeptes à libérer, tout en posant les garde-fous nécessaires. Ses imitateurs ne sont pas tous aussi scrupuleux que lui !

Le plus grand danger de cette méthode est celui de la polémique théologique, presque inévitable. Steven Hassan parle comme s'il évitait cet écueil; j'attends des preuves, ne venant pas de lui. Pour le moment je m'inquiète car il ne met jamais en garde explicitement contre cette dérive, comme le font les associations françaises d'aide aux victimes de sectes.

Celles-ci déclarent haut et fort, et je sais qu'elles s'y tiennent fermement, qu'elles ne critiquent jamais les positions doctrinales des groupes mis en cause; les croyances de chacun sont libres et sous garantie. Elles désapprouvent seulement les pratiques manipulatrices, non conformes aux lois du pays ou aux droits de l'homme.

Dans le feu des polémiques déprogrammantes cependant, je remarque que cette sage distinction est rarement respectée dans les faits. Je connais un déprogrammeur très efficace (et qui ne se fait pas payer): il ne s'occupe que des Témoins de Jéhovah . Il m'avait reproché d'éviter la polémique théologique, la seule selon lui à être efficace à long terme sans être culpabilisante. A condition, précise-t-il, d'avoir vraiment étudié la théologie à l'Université: les amateurs sont priés de s'abstenir.

Dans les conversations avec d'ex-adeptes qui ont été déprogrammés, j'ai remarqué que la plupart du temps la discussion finissait par comparer les croyances suspectes de la secte aux croyances personnelles, infaillibles, du déprogrammeur !

Une jeune institutrice japonaise, que j'ai pu interviewer en 1989, raconte comment, mooniste engagée, elle avait été kidnappée sur ordre de son père puis séquestrée dans un temple protestant: là, durant une semaine, le pasteur avait polémiqué avec elle, sans hésiter à faire intervenir les textes de la Bible. Sensible à une citation qui lui rappelait son enfance, elle a fini par craquer et à abjurer le moonisme, se sentant à ce moment plus proche des thèses protestantes. A présent elle est mariée (selon son propre choix) et elle se porte bien si j'en crois les messages de Nouvel An qu'elle m'envoie régulièrement.

J'ai aussi, sur mes rayons, des livres qui critiquent les sectes au nom d'une église établie ou encore au nom d'une secte contestée ! Que l'auteur ou le déprogrammeur soit un responsable religieux ou encore un athée, un sociologue ou un philosophe, la suspicion demeure toujours que le théoricien ou l'érudit confonde la grande vérité avec la sienne.

C'est parce que nous connaissons d'intuition et d'expérience l'"effet pervers d'empoignade", que nous nous méfions de tous ceux qui se disent d'emblée pour ou contre, de tous ceux qui par leur uniforme ou leur fonction, professent une foi précise !

Nous nous attendons de leur part à une stratégie sournoise, apparemment neutre, mais grosse de germes cachés, susceptibles de lever par la suite... ( C'est le stratagème de 'l'"obscurcissement par phare éblouissant", principe général de la manipulation mentale).

Quels sont les déprogrammeurs honnêtes ?

La sagesse consisterait certainement pour les parents de s'abstenir de toute action déprogrammante et impatiente envers leurs enfants, engagés dans un groupe qui n'a pas leur agrément, et de considérer leurs enfants comme majeurs, comme dignes de confiance.

Cette sagesse et cette patience ne font pas partie de l'air du temps. Alors reconnaissons plutôt la réalité en face. Que ce soit dans le domaine religieux ou commercial, politique ou éducatif, partout nous utilisons les procédés peu honnêtes de manipulation: recommandations et privilèges, astuces des négociations, "combines", chasse hystérique et sans scrupules aux bonnes affaires... Personne ne peut jeter la première pierre aux parents qui font déprogrammer, donc manipuler leur enfant, happé par une secte qui leur fait horreur ! Si des reproches sont à formuler, ce serait plutôt à l'encontre de la corporation naissante des déconvertisseurs professionnels: c'est leur offre tarifée qui crée la demande de la part des familles désespérées.

Il est donc urgent de distinguer entre les déprogrammeurs honnêtes et les autres: ces derniers risquent très vite d'être les plus nombreux. Bientôt les revues de protection des consommateurs vont établir à notre place, si nous ne le faisons pas immédiatement, des critères qui permettent aux parents de choisir l'officine sérieuse de déprogammation en connaissance de cause, dans une longue liste d"'Exit Counselors" ou de "Sekten-Ausstiegsberater" avec adresses, téléphones, méthodes et tarifs !

Mais il est impossible de faire ce discernement sans avoir préalablement défini ce que nous entendons par le reproche général de "manipulation mentale", que nous adressons aux groupes contestés, mais qui s'appliquent également, je l'ai montré, à tous les acteurs impatients de la scène publique, aux parents malheureux du choix religieux de leur enfant et aux commandos, chargés de le mener à l'apostasie...

Sans cette classification de nos tactiques de tromperie, que ne souhaitent aucunement les magouilleurs professionnels, nous risquons d'admirer ceux qui nous exploitent malicieusement, nous risquons surtout de souffrir et de mourir pour ceux qui nous prennent pour les escabeaux jetables de leur ascension sociale. Nous servons alors fidèlement un groupe économique, politique ou religieux, non respectueux de nos droits élémentaires à la dignité et à la liberté, mais nous comprenons notre erreur trop tard, quand il a conduit le pays à la ruine et au déshonneur. Les pièges de nos manipulations, il vaut mieux les connaître, au même titre que les pièges de la circulation, de l'alcool, de la vitesse, de la drogue et du sida...

Essai de classification des manipulations mentales.

Voilà pourquoi je me suis attelé à cette tâche en distinguant tout d'abord l'influenceur ou le "contrôleur mental- permanent du manipulateur occasionnel, puis les manoeuvres des croyants de celles de leurs cadres et surtout de celles des fondateurs de groupes.

Comme il y a trois niveaux sonores - le bruit doux de la vie, les décibels durs de l'autoroute et le vacarme assourdissant des avions militaires - il y a aussi trois niveaux de stratagèmes, de plus en plus graves, délictuels, parfois criminels.

- Les stratagèmes doux nous les utilisons couramment: langue de bois, caricature des dissidents, métaphore accusatrice, simplisme désarmant, stéréotype doctrinaire et sarcasme profanateur, crise, d'hypocrisie et de puritanisme, pulsion de persécution ou de racisme... Voilà le vecteur le plus durable de la manipulation mentale, le climat créé autour des victimes pour les conditionner et les endoctriner dans une sphère de chaleureuse adoration du gourou. C'est "l'environnement social rigide et contrôlé de la secte" (p.36) que Steven Hassan attribue aux effets du "contrôle mental".

L'astuce manipulatrice du fondateur consiste à créer une citadelle glorieuse qui éclaire le monde entier par sa formule infaillible de bonheur terrestre et de salut éternel. En réalité, cette citadelle est un émetteur d'incantations lyriques vers le haut et d'imprécations agressives vers les voisins menaçants; c'est un lieu bouillonnant de superstition et de magie. C'est surtout un camp bien gardé. Les adeptes s'y croient libres parce que conformistes, mais dès qu'ils contestent, ils sentent qu'ils sont dans une prison !

La particularité de ce niveau manipulatoire est qu'il nous transforme très efficacement et collectivement mais que, vécu, il nous apparaît comme 'normal", "bon", non critiquable ! Ce que tout le monde fait et dit nous parait évident, donc massivement indiscutable: voilà la faiblesse fondamentale de notre "bon sens" populaire et de notre suivisme hypnotique, qu'exploitent tous les charlatans et dictateurs ! (Hannah Arendt montre bien cette "banalisation du mal" dans le totalitarisme nazi). Par l'effet mimétique de foule, l'astuce sectaire est réussie alors en débrayant toutes nos méfiances, nous livrant mous, soumis et admiratifs, à nos marionnettistes !

Tous ceux qui s'accrochent à leur "bon sens", aux citations paillettes et aux proverbes populaires, ignorent ce piège et sont ses victimes: presque tout le monde ! La tiède couveuse de la douce manipulation, moralisante et dualiste, est donc un guet-apens parfait qu'exploitent tous les chefs manipulateurs !

- Les stratagèmes durs sont appliqués par les cadres (comme ici par la reconversion des adeptes égarés), dans les mensonges de recrutement ou de déprogrammation. Ils se manifestent dans les mensonges publicitaires et la pratique de la censure d'expurgation, dans les non-dits des ambitions de richesse et de prestige, dans les tentatives de bouleverser émotionnellement les disciples par des envolées emphatiques ou par des manifestations musicales, dans les initiations interminables à l'orgueil élitiste des détenteurs de secrets ésotériques...

Exemple de stratagème dur: la crise identitaire dans le tragique effet d'empoignade. Résultats: croisades ou campagnes "contre", prosélytisme de rue ou de colportage, gestes et rites d'exorcisme, sorcellerie maléfique, vandalisme profanateur. Avec l'effet victimaire du manichéisme: comme on exterminait jadis les pestiférés et non la peste, Steven Hassan dénonce "globalement" les sectes "manipulatrices" et non le sectarisme vaniteux, qui, comme le racisme, a sa source virtuelle en chacun de nous ! S'en prendre "globalement" aux personnes (aux "autres") mais non sélectivement aux racines du problème, c'est l'attitude, typique, impatiente et inefficace, des manipulateurs.

- Enfin les stratagèmes écrasants sont inventés par les fondateurs-menteurs lors de leurs sur-promesses mystificatrices (parfois de vraies escroqueries). Techniques: manoeuvres d'envoûtement ou d'"encerclement magique" des fidèles, tendances surprotectrices qui infantilisent les adeptes, devenus idolâtres... Steven Hassan les décrit bien en racontant sa vie d'adepte surprotégé et dévoué.

Exemple de stratagème écrasant: le recours des faux messies au droit de légitime manipulation mentale, droit justifié par l'annonce "prophétique" d'une imminente fin du monde, et son chantage métaphysique, adressé à nous tous: adhérer immédiatement au groupe qui a le monopole du salut ou disparaître pour l'éternité !

Ce droit de mentir et de tromper, selon trois niveaux de gravité, est très bien admis partout, non seulement par les gourous surexcités et par leurs moniteurs, mais tout autant par les parents malheureux et les déprogrammeurs de leurs enfants, les anti-gourous.

La définition de la "manipulation mentale"

Dans toutes ces nombreuses tactiques, la manipulation mentale consiste, pour l'influenceur ou le "contrôleur mental" qui en prend l'initiative, à détourner subrepticement vers son projet personnel, les ressources, matérielles ou morales, c'est-à-dire les forces et les faiblesses, les espoirs et les peurs, des influencés confiants.

Ce projet des fondateurs escrocs est bien caché par les généreux discours de métaphysique. Lors des procès ou dans les biographies des faux-messies, des faux prophètes ou des charlatans de la thérapie, on constate régulièrement que cette forme d'exploitation des fidèles visait toujours à la fois l'enrichissement rapide et l'acquisition d'une gloire impérissable !

Le chef d'oeuvre des gourous consiste, non à manipuler directement leurs disciples, mais à les éduquer à se manipuler eux-mêmes. Comment ? En se déprogrammant par des exercices volontaires et expiatoires (par des pénitences et des punitions), en se reprogrammant spontanément par les rites nouveaux, en se donnant réciproquement leçons et exemples, en rivalisant entre eux en zèle et en délation...Tout manipulé est donc tout d'abord auto-manipulateur puis manipulateur de son entourage, mini-gourou.

Déprogrammer un adepte d'un groupe qu'on juge charlatanesque, c'est donc cela, c'est convertir un aspirant-gourou qui ne demande qu'à vous entraîner dans son groupe merveilleux !

Dans la société humaine, survivre, c'est neuf fois sur dix lutter. Et lutter, c'est neuf fois sur dix, ruser... manipuler durement, savoir mentir, savoir harceler l'ennemi, utiliser le pouvoir contre le savoir des objecteurs... Rester honnête, c'est risquer de rester la lanterne rouge du convoi ! Après ce constat, le recours des parents à un déprogrammeur pour arracher leur enfant aux griffes d'un escroc, est compréhensible, admissible: s'ils ne le font pas, ils savent qu'ils ne peuvent pas compter sur les autorités, municipales ou autres, pour le sauver du charlatanisme.

Toute réglementation générale est un problème politique !

Comment réglementer et contrôler sur le plan européen les agissements des sectes et, en particulier, ceux de la corporation des "déprogrammeurs" ? Voilà une question politique. Et cela veut dire qu'elle ne sera jamais vraiment réglée. Car ceux qui auraient à en décider, les hommes de pouvoir, vivent les mêmes problèmes de guerre psychologique que nous tous, sectaires ou non, mais à l'échelle nationale et sans arriver à les résoudre ! Eux aussi vivent dans un climat dramatique d'empoignade gauche/droite, modéré/extrémiste, pauvres/riches... Ils sont tous obligés, dans leurs tournées électorales, de déprogrammer mentalement des populations entières. Tous utilisent le "droit de légitime manipulation mentale", droit appelé "diplomatie" ou "espionnage et contre-espionnage"...

A cet effet, leur influence, leur "contrôle mental" sur leurs administrés, cache leurs manoeuvres discutables. Beaucoup de procédés de l'activité politique sont des stratagèmes durs, parfois même écrasants, de manipulation mentale, des sur-promesses démagogiques, des "caisses noires", des captatations de voix par l'usage trompeur des statistiques ou des citations, etc.

Accepter qu'on surveille juridiquement et policièrement les déprogrammeurs de croyances et les manipulateurs professionnels, ce serait accepter, pour les responsables du pays, d'être surveillés eux-mêmes policièrement, inhibés dans leurs campagnes ! Jamais ! C'est cette situation ambiguë qui explique pourquoi les gouvernements et les autorités spirituelles n'entreprennent jamais de combats efficaces contre les associations, politiques ou religieuses, même réputées charlatanesques. Les procès publics contre de telles organisations manipulatrices, institutions internationales, grandes et petites communautés religieuses, clubs, partis, multinationales... révèleraient trop publiquement leurs propres stratégies, dures et écrasantes, absolument inavouables !

Tous les fondateurs de groupes, les plus abominables escrocs de la spiritualité, sont donc automatiquement protégés par la connivence solidaire de la classe des dirigeants du pays, donc par une "immunité de fait". Celle-ci confère à tous les gourous, bénéfiques ou maléfiques, un préjugé favorable auprès du public, une aura de respectabilité, une défense publique de critiquer leur croyance ! Voilà pourquoi le charlatan risque moins de poursuites judiciaires dans notre Etat de Droit que ses victimes, criant leur colère d'avoir été escroquées, puis punies pour "diffamation sans preuve" ?

Les associations qui luttent ouvertement en faveur de telles victimes des manipulations, opérées dans les "sectes", se trouvent à présent en porte-à-faux depuis l'apparition concurrentielle des "déprogrammeurs" ou "reconvertisseurs". L'efficacité de ces spécialistes intrigue et tente beaucoup de parents, malheureux d'avoir un enfant Mooniste ou Dévôt de Krishna...

Sans distinguer les trois niveaux de manipulation mentale, nous sommes donc tous dans une situation ambiguë et contradictoire, non seulement les associations généreuses, à présent suspectes d'encourager le recours à des manipulateurs professionnels ou à des "contrôleurs mentaux".

Avouer que nous pratiquons tous, dans notre microcosme, des manipulations douces (un "faire" qui ne correspond pas souvent à notre "dire"), me semble à présent le début de l'humilité, peut-être aussi du réalisme, de l'acceptation réciroque de nos imperfections.

Cet aveu seul nous permet de montrer du doigt - sans hypocrisie - le manipulateur dur, le recruteur ou déprogrammeur malhonnête, ainsi que le manipulateur écrasant, le fondateur mystificateur ! Sans que nous soit retourné le reproche simpliste: "Mais toi aussi tu manipules...".

Cet aveu seul nous permet de recourir, exceptionnellement et consciemment, au droit de légitime manipulation mentale, à la déprogrammation "voilée" de notre enfant, capté par un charlatan, à condition de le relancer le plus vite possible sur le rail de la vie démocratique, du libre choix de ses croyances.

Cet aveu seul nous permet enfin de relativiser et de dédramatiser les conflits d'appartenances confessionnelles et d'éviter ainsi les effets pervers et hypocrites des empoignades violentes...

Roland Huckel
Strasbourg, novembre 1995