Témoignage

Cachemire-indien: Témoignage d'un ex-moudjahidin (L'Hebdo - 5 janvier 2006)

Cachemire. La genèse du conflit (L'Hebdo - 5 janvier 2006)

Témoignage d'un ex-moudjahidin

Quand l'amour transforme les guerriers

L'Hebdo - 5 janvier 2006
[Texte intégral]
MUZAFFARABAD - La capitale du Cachemire pakistanais est prise d'assaut
par les réfugiés descendus des vallées inaccessibles de la région.

Il est secouriste du séisme au Pakistan et son dévouement étonne tout le monde. Idris, 36 ans, Cache- miri, Indien, a raconté à notre envoyée spéciale Vanessa Dougnac son destin d'ancien moudjahidin, avant d'être sauvé par une femme. Témoignage.

Vous me voyez, ici, à Muzaffarabad, au Pakistan. Mais je viens de l'autre côté: je viens du Cachemire indien. Fils d'un fonctionnaire, je n'ai été longtemps qu'un simple garçon indien comme tant d'autres, aimant le cricket et les films hindi. Je suis entré au Collège de Srinagar, où j'étais même bon élève. Mais en juillet 1989, ma vie a basculé.

C'était l'époque des revendications pour la réunification du Cachemire, scindé entre l'Inde et le Pakistan, et les manifestations faisaient rage, début de l'insurrection qui allait soulever des militants pro-pakistanais contre les forces indiennes.

Je me moquais bien de la politique. Sauf qu'un jour, à la sortie du collège, un convoi militaire est passé. Imran, mon meilleur ami, a interpellé les soldats. Nous riions, ce n'était qu'une blague d'étudiants. En réponse, l'armée a ouvert le feu. En quelques secondes, Imran est mort, sur mes genoux. Il avait 20 ans. Sa mort a marqué le début d'un cycle infernal. Face à cette injustice, j'ai voulu agir en participant aux manifestations anti-indiennes.

Le Bureau indien des renseignements a commencé à me surveiller, à questionner ma famille. Il était clair que c'était pour moi une question de jours avant d'être arrêté. Le «People's League», organisation militante de Shabbir Shah, m'a approché et donné une planque. D'une certaine façon, j'ai été récupéré. Je suis entré dans ce réseau, en qualité d'activiste politique. Mais en juin 1990, au cours d'une rafle, j'ai été arrêté. J'ai été emprisonné au centre de détention de Harinawas, près de Srinagar, avant d'être transféré à Awanti Pura, puis à Verianag. Durant ces neuf mois, j'ai été torturé. On me faisait rouler des barres de fer sur les jambes. Les coups étaient si forts qu'ils faisaient sortir le sang par les pores de la peau. Je pensais mourir. Mais mon père, de son côté, tentait de me faire sortir. Cornme je n'avais participé à aucune activité violente, il y avait un espoir.

Idris - Il est devenu secouriste sans frontières.

LA RAFLE

En mai 1991, j'ai été libéré. Je n'ai pas repris contact avec les militants, et j'attendais une admission dans un collège du sud de l'Inde. Mais il y a eu une descente de l'armée. Sur un grand terrain, des espions identifiaient les sympathisants militants. J'ai été pris. Ils m'ont cagoulé, et ont joué avec moi comme avec un ballon de football, me rouant de coups de pieds, devant toute ma famille. J'ai été transféré au centre d'Awanti Pura. «Où sont tes armes ?», me demandait-on sans relâche. Quand un brigadier est venu visiter les prisonniers, je l'ai supplié comme un mendiant, lui disant que je voulais continuer mes études. Le soir même, j'étais déposé chez moi. Mais quelques jours plus tard, l'officier d'un autre régiment a demandé à mon père de me livrer. Mon père m'a donné de l'argent, et ma mère m'a dit: «Pars, te savoir vivant est le plus important.»

PLUS RIEN À PERDRE

Je n'avais plus rien à perdre. Je suis allé directement me faire enrôler à la People's League. J'organisais de petites choses pour eux: je portais des repas, de l'argent, etc. Puis ils m'ont dit que j'étais prêt. Avec d'autres, un guide m'a fait traverser les montagnes vers le Pakistan. Les soldats indiens ne nous ont pas repérés.

Nous sommes entrés près de Tithwall, dans la vallée de la Neelum. L'armée pakistanaise nous a laissés passer. Pour la première fois, j'ai dormi longtemps. J'étais soulagé: ici, personne n'allait me tuer. Mon entraînement militaire a débuté dans les tentes d'un camp de cette vallée, avec 21 autres recrues et deux instructeurs. Nous n'étions que des vrais Cachemires: il n'y avait ni Tchéchènes, ni Afghans, ni étrangers.

HÉLICOPTÈRE Le seul moyen pour Idris de
rejoindre les vallées de Neelum et Jhelum.

J'ai été envoyé en Afghanistan, à Kaboul et Jalalabad. Au début, je portais les munitions. Mais j'ai appris vite. Je suis devenu commandant de 35 hommes. Nous organisions des combats «Gorilla», des attaques éclair et des sabotages. Jamais je ne voyais le visage des ennemis. J'appartenais au groupe de Golbuldin Hekmatiar, aujourd'hui accusé de liens avec Al-Qaïda. Je le voyais comme un héros et, la seule fois où je l'ai rencontré, il m'a impres- sionné. Mais, jusqu'au 9 septembre, je n'avais jamais entendu parler d'Al-Qaïda.

En tout cas, j'étais devenu bon. je jouais le jeu. Je prétendais être très religieux. Mais comment aurais-je pu l'être? Mes parents ne m'avaient pas donné d'éducation religieuse poussée. Les autres étaient comme moi: ils faisaient semblant. Trois d'entre eux sont morts. C'était une guerre où personne ne gagnait. Alors j' ai décidé de partir et de me battre pour le Cachemire.

Début 1992, j'ai intégré Al-Jihad, la branche armée de People's League. Avec 14 militants, j'ai retraversé la fron- tière vers l'Inde en plein hiver, dans la neige. Deux sont morts en chutant dans des ravins. Quand nous sommes descendus dans la vallée, les villageois nous apportaient à manger, les femmes nous touchaient le visage. J'ai rejoint mon unité. J'étais un vrai moudjahidin. Je suis devenu commandant de ma zone, puis commandant suprême de Al-Jihad, à la tête de 5000 hommes. Depuis le district de Kupwara, j'organisais les attaques des camps militaires indiens.

Durant ces années de 1992 et 1993, la situation était très violente. Après deux ans, lors d'une attaque, une balle a traversé mon ventre, et une autre a fracassé mon genou. Pour moi, c'était terminé. J'ai été rapatrié au Pakistan, à Peshawar, dans une famille qui a trouvé un chirurgien pour faire une reconstruction de mon genou.Il y avait là une jeune pashtoune, Tayyaba. Je suis tombé fou amoureux d'elle. Ma première histoire d'amour, le début d'une autre vie. J'ai tout quitté, et, fin 1994, nous nous sommes mariés, malgré l'opposition de sa famille car je n'avais aucune fortune. Et je ne savais rien faire.

En 1996, sa famille nous a forcés à nous séparer et a remarié Tayyaba. Elle gardait une petite fille, ma fille, que je n'ai jamais revue. J'ai travaillé comme manutentionnaire sur un marché de légumes d'Islamabad. Je dormais dans les parcs, j'étaismisérable. Je pensais devenir fou. Mais en 1997, un ami m'a trouvé un poste chez Ferozsons Ltd, une entreprise pharmaceutique. J'ai commencé en portant les cartons de médicaments. Mais j'ai avancé. Je suis devenu représentant médical. Je me suis habillé en costume et cravate. Je pensais à ma fille, et, le soir, j'écrivais son nom durant des heures sur des feuilles de papier.

J'ai obtenu des promotions et de l'argent, pris un appartement décoré, avec des tapis et une télévision, comme dans les hôtels chic. En 2000, un ami m'a dit qu'il était temps de me remarier. J'ai donc épousé Farhana en mars. Cette fois-ci, ce n'était pas un mariage d'amour, mais nous avons appris à nous aimer. J'ai été nommé directeur des ventes, avec voiture de fonction. En 2005, la compagnie Webros m'a proposé un poste de directeur des produits et de la formation. Le deuxième poste de la société. J'étais fier. Fahrana m'avait donné trois enfants, et j'emmenais souvent ma famille au restaurant.

C'est simple: sivous épousez un moudjahidine, il oublie la guerre. C'est le seul secret pour les aider. Ils redevien- nent civilisés grâce à l'affection de leur nouvel entourage. Depuis, j'ai aidé plus de 20 moudjahidines à se marier. Ils sont si heureux avec leur femme !

Le 8 octobre, lorsque le tremblement de terre a eu lieu, je suis parti pour Muzaffarabad, avec une camionnette de vivres. C'était l'apocalypse, il y avait des cadavres partout. Dans la nuit du dimanche, je suis reparti chercher une équipe médicale et dix camionnettes de vivres. Nous nous sommes installés dans l'assemblée législative désertée, avec l'aide de l'armée.

NOUVELLE ROUTINE

Comme à chaque fois dans ma vie, j'ai commencé par aider en portant les cartons de vivres. Très vite, le gouver- nement local s'est appuyé sur nous. Nous avons obtenu un premier hélicoptère pour Hattian Bala, un village de la vallée de la Jhelum, isolé durant quatre jours. Quand notre hélicoptère s'est posé, les gens ont tout volé. Vous étiez avec nous, Vanessa, la première journaliste à aller dans un tel endroit. La situation était horrible, et j'ai décidé d'aller chercher d'autres docteurs. Avec une lampe de poche, j'ai marché toute la nuit dans la montagne jusqu'à Muzaffarabad. De là, j'ai pu organiser d'autres sorties en hélicoptères. C'est devenu ma routine. Certains me disent qu'il faudrait que j'aille me reposer, voir ma femme et mes enfants, mais je veux continuer.

J'ai quitté mon travail, je n'ai pas plus de salaire, mais j'ai réussi à organiser plus de 300 sorties d'hélicoptères. Je me sens utile. Savez-vous qu'il y a des villages sinistrés où il n'y a pas encore eu de docteurs ?

Dans ces mêmes vallées que je ravitaille, j'ai été formé pour être un moudjahidine. Je regrette ce passé et cette violence. Je ne sais même pas si Dieu existe. Mais je crois que l'on peut aider les autres. Alors je ne veux plus repartir. Je ne veux plus remettre mes costumes et mes cravates. Car aujourd'hui, ma vie a un sens.»

Aux dernières nouvelles, Idris vient d'être nommé par une agence des Nations Unies logisticien des opérations de secours par voies aériennes et terrestres.