Comment
ai-je fait pour sortir de la secte Hare Krishna ? C'est
un phénomène paradoxal, car on commence
à sortir d'une secte quand on se sent en désaccord
avec sa doctrine. Dans mon cas cela a commencé
assez tôt. Mais je n'ai pas réalisé
tout de suite à quel point j'ai été
victime d'un enfermement. Alors, j'ai laissé
plusieurs années se passer avant de vraiment
secouer le joug. Pendant cette période mon désaccord
portait plus sur la forme que sur le fond. Autrement
dit, plus sur les méthodes employées que
sur la philosophie qui, somme toute, s'apparentait à
un courant du l'hindouisme traditionnel.
J'ai
malgré tout donné dix ans de ma vie de
17 à 27 ans et aujourd'hui, dix ans après
m'être sorti de la secte, je paie encore chèrement
les conséquences. J'ai l'impression d'avoir subi
un viol de conscience. Un viol dont les traces sont
si profondes qu'elles sont sans doute irrémédiables.
Il ne se passe pas une semaine sans que la secte ne
vienne me hanter dans mes rêves. Un parallèle
approprié serait de la comparer au viol incestueux.
Un enfant violé par son père subit un
traumatisme si profond qu'il va nier les faits jusqu'à
les effacer de sa conscience. Il lui faudra souvent
15 ou 20 ans pour pouvoir commencer à en parler
tant la charge émotionnelle est importante.
En
entrant dans une secte, je cherchais sans aucun doute
une famille de substitution. Par extension, j'y cherchais
le père autoritaire et bienveillant que je n'avais
pas eu. C'est cette image que le Gourou semble projeter.
En échange du "refuge" accordé,
le prix à payer est difficilement imaginable.
Le gourou ne vous demande rien d'autre que votre vie
entière, vos actes, vos pensées, vos paroles
et cela, vingt quatre heures sur vingt quatre. Il vous
demande l'abandon de votre intelligence, de votre esprit
critique et de toute intimité. Lorsque j'étais
jeune moine chez les dévots de Krishna, nous
dormions cinq heures par nuit, à même le
plancher, entassés jusqu'à parfois 20
dans une pièce de 30 mètres carrés.
Nous nous douchions à l'eau froide et travaillions
plus de dix heures par jour à vendre les livres
et les disques du gourou.
En
1977, après deux ans de ce régime, nous
dormions en décembre à cinq dans une camionnette
et, en guise d'ablution matinale, nous nous jetions
dans la rivière à quatre heures du matin
(cela se passait à Strasbourg); à la
suite de ce surmenage j'ai souffert de pneumothorax,
j'ai dû être hospitalisé quatre fois
en six mois. Au début on se contentait de me
mettre sous aspiration (on rétablit le vide de
la plèvre avec une pompe), la douleur est exceptionnelle.
Puis, comme cela ne suffisait pas, on a dû procéder
à une ablation de la plèvre. Deux ans
après, mon père recevait toujours les
factures d'hôpital qui s'élevaient alors
à 70.000 francs. La secte n'avait toujours pas
payé. Voilà une des raisons de l'enrichissement
des sectes.
Dans
notre cas nous nous consacrions dix ou douze heures
par jour à des activités commerciales
très lucratives. Nous n'étions, bien sûr,
pas rémunérés, couverts par aucune
assurance maladie, nous dormions à même
le sol à dix par chambres, la secte ne payait
pas de TVA ni d'impôt en se réclamant de
son statut d'association loi de 1901. Faites les comptes.
Un
gourou ne peut se tromper
Mais
je ne comptais pas, j'avais dix neuf ans, l'argent ne
m'intéressait pas, l'état de ma santé
ne m'inquiétait pas; quant à mon avenir
il était entre les maints de Dieu. J'avais besoin
de la chaude solidarité de ma famille d'adoption.
Tous, sous l'égide d'un même père,
nous oeuvrions pour l'humanité en détresse.
Dieu, infiniment bon ne pouvait pas nous trahir. Le
gourou, son envoyé, ne pouvait pas se tromper.
Aujourd'hui
le souvenir est là dans mon corps à chaque
respiration. Quant à mon âme, j'ai parfois
l'impression qu'elle est un champ après le passage
des troupes d'Attila. La secte m'a quand même
laissé aller me soigner quelque temps dans ma
famille. Vous savez, dans ce genre de mouvement on s'occupe
à sauver le monde, alors on n'a guère
le temps pour les éclopés. D'ailleurs
une fois rétabli je revenais au bercail pour
continuer "le grand sacrifice de l'âge de
Kali". Nous étions là pour cela,
le sacrifice. Dieu avait laissé les hommes tuer
son fils; c'était bien le moins que nous pouvions
faire, donner notre vie.
Pour
les dévots de Krishna, le disciple ne peut jamais
rembourser la dette envers son gourou, même en
plusieurs vies de dévouement. Le gourou est un
"océan de miséricorde". Il ne
peut jamais avoir tort même lorsque (comme Swami
Prabhupada) il annonce sans rire que la Lune est plus
loin que le Soleil. Si quiconque critique le gourou,
un disciple a trois possibilités:
1.
Défaire les arguments du détracteur
2.
S'enfuir en courant
3.
Si 1 et 2 sont impossibles, il doit se suicider sur
place
Voilà
planté tout le décor psychologique du
discours sectaire (voir le Temple Solaire). Je cherchais
un univers mental rassurant, je suis tombé dans
un univers concentrationnaire. Parfois j'ai du mal à
en parler, la douleur est immense. Deux ans après
mes premiers problèmes physiques, le groupe ne
m'autorisant aucun régime particulier, j'ai atteint
un degré d'épuisement qui, combiné
avec la frustration sexuelle que nous imposait la chasteté,
me plongea dans une dépression ponctuée
d'hallucinations et de délires paranoïaques.
Encore une fois on me confia aux bons soins de mes parents
qui me firent hospitaliser à l'institut psychothérapique
du Pin en Mauges. J'y restais deux mois et revint dans
ma famille près d'Angers, celle-ci dut régler
l'intégralité de la facture qui s'élevait
cette fois à quarante mille francs.
L'ambiance
familiale quasi névrotique me replongea vite
dans la même insécurité ontologique
et, au bout d'un an, le besoin du "groupe"
se fit sentir avec l'intensité d'une drogue.
J'étais reparti pour un tour. Je vous laisse
le soin de déceler le schéma masochiste
(l'existence n'est-elle pas faite pour l'imitation du
calvaire du Christ ? J'étais dans une secte hindouiste
mais mon enfance avait été très
marquée par le catholicisme).
Cette
fois je décidais de vivre l'idéal religieux
avec plus de mesure. J'abandonnais la vie de moine "mendiant"
pour m'installer sur la communauté rurale de
la Nouvelle Mayapoura, près de Châteauroux.
Je créais un atelier de poterie et, avec un groupe
d'amis, nous mimes sur pied un petit village artisanal
de tissage, sérigraphie, agriculture biologique;
etc.
Le
piège du mariage
Lc
gourou du moment, le flamboyant Bnagavan, m'avait promis
de me trouver une "bonne dévote" pour
épouse. C'est là sans doute un des pièges
les plus insidieux des sectes. Elles obligent leurs
adeptes à se marier entre eux. De cette façon
elles vous tiennent pour la vie. Même lorsque
vous réussissez à vous en sortir, il n'est
pas rare que votre conjoint y reste, continuant à
influencer les enfants. Car, pour les sectes, il faut
faire des enfants, c'est un des meilleurs moyens de
générer de nouveaux adeptes. Des adeptes
soumis et malléables.
Chez
les dévots de Krishna qui forment une secte extrêmement
fermée, le problème revêt une grande
complexité. Car si les dirigeants encouragent
les adeptes à se marier, ils ne savent pas gérer
l'arrivée de cette nouvelle dimension, la famille
naturelle, dont les besoins intrinsèques sont
d'une autre nature que ceux de l'individu isolé
en quête de spiritualité.
Le
mariage a pour effet de ramener l'adepte dans la réalité.
L'accès à la vie sexuelle (elle était
proscrite jusque là) le fait revenir à
un ego plus affirmé. Dans bien des cas, un réveil
de la conscience se fait jour. Il s'agit de savoir alors
jusqu'où l'individu peut mener son combat, s'il
restera confiné dans les structures normatives
de la secte ou s'il cherchera l'affranchissement. Il
apparaît évident que l'effort à
fournir est bien supérieur dans le deuxième
cas, bien que certains luttent d'arrache-pied contre
leur être pour rester fidèles au groupe.
Mon
épouse avait un enfant de quatre ans lorsque
nous fumes mariés dans la secte. Sur une période
de cinq ans nous eûmes trois garçons. En
1985 je décidais de quitter la secte, à
la suite de violents désaccords avec les dirigeants.
Je connus alors des années difficiles. Démarrer
sans un sou avec quatre enfants après dix ans
de bénévolat, ce ne fut pas de tout repos.
Deux ans après, ma femme et moi nous séparions.
Après plusieurs emplois commerciaux, je montais
une entreprise de conception de logiciels qui prospéra
rapidement.
J'avais,
depuis deux ans, repris deux de nos fils avec Dominique;
ma nouvelle compagne. A
ce moment, je pensais en être sorti, j'avais défait
les liens matériels, psychologiques, idéologiques
au prix de grands efforts. Et puis tout rebascula à
nouveau. La première femme, qui n'avait jamais
vraiment coupé avec la secte, retourna vivre
au temple du Noisy le Grand. C'est une ancienne adepte
qui me prévint que mes fils vivaient dans des
conditions sordides: je les récupérais
en urgence. Puis leur mère partit rejoindre la
secte en Inde, c'était en octobre 1993. Depuis
mes fils n'ont pas revu leur mère, elle ne leur
écrit pas.
Commentaire
du Centre de Documentation et d'action contre les Manipulations
Mentales (CCMM)
Ce
témoignage publié, après avoir
rencontré et longuement interrogé l'intéressé,
est exemplaire à plus d'un titre. D'une
part du fait de la durée de son engagement et
des responsabilités qu'il a exercées au
sein du mouvement, d'autre part en raison de la finesse
de son analyse tant au niveau des pratiques que des
dommages encourus.
On
voit parfaitement que la captation de la cible s'est
faite à partir d'une attente personnelle, d'une
aspiration à un idéal élevé
qui aurait pu conduire à un engagement raisonné
et harmonieux dans un autre contexte. On voit aussi
à quel point la séduction sectaire s'appuie
sur un besoin de don gratuit, de générosité
et de dévouement bien éloignés
d'une prédisposition morbide. On observe aussi
la puissance de séduction du gourou et de l'inconditionnalité
de l'obéissance exigée.
Le
ressort le plus puissant est peut-être le développement
d'une loyauté indéfectible à l'égard
du groupe. Ceci explique la persistance d'un engagement
pendant dix longues années malgré les
critiques exprimées et les souffrances endurées.
On mesure aussi la gravité des séquelles
psychologiques, familiales, professionnelles entraînées
pas un aussi long engagement.
Il
serait intéressant d'approfondir le cheminement
difficile qui a fini par aboutir à la rupture
malgré des liens tissés avec l'organisation.
Il
est frappant de constater l'intensité persistante
du ressenti plus de dix après l'interruption
de l'expérience. L'emprise sectaire se révèle
bien à travers ce témoignage comme la
construction d'un univers parallèle répondant
à tout, imperméable à toute influence,
nivelant et standardisant une véritable mise
en orbite rendant problématique la "rentrée
dans l'atmosphère" des relations sociales
propres aux citoyens "ordinaires".
M.
M.