Je connais bien les mormons, j'ai grandi en France
parmi eux. Un mormon président des Etats-Unis
? Bof, ce ne serait pas pire qu'un autre religieux américain
! Il serait plutôt moins extrémiste dans
l'application de sa foi que ne l'était Bush,
chrétien «born again».
J'avais 4 ans et demi lorsque deux jeunes missionnaires
mormons ont frappé à la porte de mes parents
au Mans, en 1960. Mon père, un cheminot électricien,
leur a fait bon accueil. Originaire du Nord, enfant
chtimi élevé à la dure, il avait
quitté l'école à 13 ans après
le certif'. C'était un croyant modéré,
un autodidacte avide de lectures spirituelles.
Ces jeunes garçons en costume étriqués
qu'on appelait «elders» (anciens), qui
parlaient avec l'accent des libérateurs de la
France, lui ont présenté le «Livre
de Mormon» et l'histoire de Joseph Smith, fondateur
du mormonisme. Loin de trouver la fable dure à
avaler, mon père a aimé que ce type ait
douté, cherché, puis trouvé sa
propre vérité.
Des smicards
qui mangent bio
Par dessus tout, il a adoré la règle
de vie imposée aux saints des derniers jours
: pas d'excitant, ni cigarette, alcool, café
ou thé. Pourtant, lui-même fumait alors
pas mal. Mais l'idée de l'effort le séduisait.
Il nous a répété des centaines
de fois, au cours de notre enfance : n« Une religion
qui s'intéresse au corps et à la santé,
c'est formidable.»
Cela n'a rien à voir avec l'Eglise, mais,
pour donner une idée de qui était mon
père, nous mangions bio dès les années
60. Avec leurs petits salaires de smicards, et alors
qu'ils reversaient en dîme 10% de leurs paie à
l'Eglise, nos parents se fournissaient à La Vie
claire et achetaient du pain Lemaire. Nos coreligionnaires
mormons n'en faisaient certainement pas autant.
Ma mère bretonne a eu plus de mal à
suivre. Catholique convaincue, membre active de la JOC
(Jeunesse ouvrière catholique), employée
des PTT, elle n'a pu faire autrement que participer
à la conversion familiale. Plus tard, elle nous
a expliqué: «A l'époque, une femme
se devait de suivre son mari. On avait été
éduqués comme ça.»
Verte de
rage d'être interdite de scoutisme
Inutile de dire que les deux familles ont protesté
! Aucun pont n'a été coupé, mais
je me souviens des réunions familiales occasionnelles,
lorsque volaient les piques et les moqueries. Idem avec
les collègues de travail, qui s'entendaient pour
martyriser mes parents lors des traditionnels pots alcoolisés
au boulot.
Nos week-ends étaient consacrés à
l'Eglise. La « chapelle » du Mans – en fait
une boutique et un trois-pièces à l'étage
– se trouvait en centre-ville, alors que nous habitions
à la périphérie. Après la
naissance de mon second petit frère (j'étais
l'aînée) fin 1959, nous avions acheté
une 2CV, qui ne servait alors pratiquement qu'à
aller à l'église. Mes parents allaient
bosser en Solex et en Mobylette.
Le samedi avaient lieu les réunions de prêtrise
pour les hommes, de la Société de secours
pour les femmes, de la Société d'amélioration
mutuelle pour les jeunes à partir de 14 ans,
de scoutisme pour les garçons. J'étais
verte de rage d'être interdite de scoutisme à
cause de mon sexe, mon féminisme a commencé
par là.
Plongée
dans l'eau par mon père
Ecole du dimanche de 10 heures à midi. Retour
à la maison pour déjeuner. Réunion
de Sainte-Scène de 16 heures à 17h30.
Plusieurs fois par an, les hommes installaient une haute
piscine gonflable à l'étage, pour baptiser
les nouveaux convertis de l'Eglise ainsi que les jeunes
mormons ayant atteint 8 ans, «l'âge de
raison».
J'ai ainsi été plongée dans
l'eau par mon père, qui détenait la prêtrise
en tant qu'homme. Il a répété l'opération
pour mes frères et ma petite sœur, la seule de
la famille à être « née dans
l'Eglise » et non convertie, ce qui est plus prestigieux.
Le premier dimanche du mois, on jeûnait du
samedi soir au dimanche soir - nous les enfants
pouvions manger - et il n'y avait qu'un seul office
le dimanche, plus long. On appelait ça les «
réunions de témoignage ». Personne
ne nous forçait, mais chacun, jeune ou vieux,
était incité à se lever et monter
au pupitre pour « témoigner » de
sa foi en l'Eglise.
Trois phrases ou un discours plus élaboré,
basé sur les écritures saintes ainsi que
sur notre vie quotidienne. J'aimais bien prendre la
parole devant tout le monde, j'avais l'impression de
m'entraîner à devenir adulte. C'était
précisément l'objectif de nos dirigeants
: donner confiance à ses membres, forger des
mentalités de mormons gagneurs.

Des missionnaires mormons en
Argentine, San Fernando, février 2009 (Marcos
Brindicci/Reuters)
Quand on
a la société contre soi, on se blinde
Cette religion instille confiance et même arrogance
(on est les meilleurs aux yeux de Dieu). Cela dit, depuis
que je vis aux Etats-Unis et que je vois comment les
enfants sont entraînés à parler
en public dès le jeune âge, je pense que
c'est plutôt un truc américain qu'un truc
mormon.
Rétrospectivement, lorsque nous évoquons
notre enfance avec mes frères et ma sœur – tous
partis de l'Eglise à l'âge adulte –, nous
nous accordons sur un point: loin d'avoir été
un lavage de cerveau, notre éducation mormone
a fait de nous des individus plus forts.
On avait la société entière
contre nous, on était moqués, on traitait
nos parents de polygames, on nous confondait avec les
Témoins de Jéhovah réputés
pour refuser les transfusions sanguines et laisser mourir
leurs enfants, on se faisait parfois insulter quand
nous accompagnions les elders dans leurs tournées
prosélytes… Du coup, on s'est endurcis.
Nous, les jeunes, étions mis en condition
pour devenir à notre tour des missionnaires pendant
deux ans. Pour avoir envie de partir à 18 ans
– les garçons – et à 21 ans – les filles
– n'importe où dans le monde, voire en France
si on était moins chanceux, pour convertir d'autres
nouveaux membres.
De jeunes
Américains crevant de faim
Je me souviens de l'inquiétude voilée
de mes parents, qui savaient, eux, à quel point
les jeunes elders américains que nous connaissions
vivaient misérablement lorsque leurs parents
n'avaient pas les moyens de leur envoyer assez d'argent.
Certains étaient littéralement affamés,
et accueillaient avec gratitude la moindre invitation
à dîner chez les membres. Lorsque l'Eglise
a fini par leur interdire de fréquenter ainsi
les familles, car ils couraient le risque de s'embarquer
souvent dans des discussions oiseuses trop françaises,
mes parents n'ont pas été loin de se révolter.
En revanche, mes parents et leurs amis mormons rêvaient
de voir leurs enfants partir étudier à
l'université Brigham Young, en Utah. Ils n'avaient
pas la moindre idée des sommes qu'il leur aurait
fallu débourser pour payer quatre ans d'études
là-bas.
Moi-même, en dépit de mes réticences
grandissantes envers les carcans imposés par
l'Eglise, j'ai fantasmé sur ce beau campus américain
que j'imaginais peuplé de mormons modernes et
surtout… américains. Des elders partout, quoi
! mais jouant de la guitare, discutant politique, flirtant
et dansant le rock. Tout le contraire de ceux que je
connaissais et que je plaignais de tout mon cœur pour
ce qu'ils enduraient.
Les Alpes
suisses pour baptiser nos morts
En fait, je sais maintenant que Brigham Young University
n'est pas terrible comme fac, académiquement
parlant. Qu'une misogynie très mormone y est
de règle, et que les mormons plus libéraux
(de gauche) préfèrent s'inscrire à
l'université publique de Utah. C'est la différence
majeure entre Mitt Romney et Jon Huntsman, l'autre candidat
mormon – et moins conservateur – de ces primaires républicaines.
A la fin des années 60, j'ai eu l'occasion
de baptiser les morts de notre famille. C'est une doctrine
mormone : pour se retrouver ensemble après la
mort, les familles doivent appartenir à l'Eglise,
donc être baptisées, fût-ce rétroactivement.
Chaque été, mon père enquêtait
sur notre généalogie. Quand une branche
d'arbre était correctement reconstituée,
nous allions au temple en Suisse, et j'étais
plongée dans l'eau par procuration. Ces voyages
en Suisse allemande, où ma mère avait
une amie pour nous accueillir, sont une des merveilles
de mon enfance mormone.
En grandissant, j'ai découvert que je n'aimais
pas être mormone, que je n'étais pas d'accord
avec sa doctrine raciste – les hommes noirs n'avaient
alors pas droit à la prêtrise , et misogyne
– les femmes devaient obéir aux hommes et se
consacrer exclusivement à leur famille.
Ni maillot
deux pièces, ni jean's
A ce propos, j'ai toujours admiré ma mère
qui s'est obstinée, en dépit des pressions
de l'Eglise, à conserver son travail «pour la retraite». Comme en plus elle était
syndiquée, et même déléguée
du personnel à la CFDT, je la trouvais d'autant
plus courageuse face à cette Eglise sur laquelle
j'ai commencé à critiquer dès l'âge
de 14 ans.
Et puis je commençais à avoir une conscience
de classe. Je nous considérais avec fierté
comme des prolos, je découvrais les gauchistes
et la contre-culture, et j'appartenais à une
Eglise qui affichait un anticommunisme spectaculaire.
A l'époque, j'ignorais tout de la peur maladive
des Etats-Unis envers l'URSS. Les mormons que nous côtoyions
étaient avant tout des Américains.
Imaginez : avoir 14 ans en 1970, et un père
qui vous interdit de porter des jupes au-dessus du genou
! L'Eglise bannissait les maillots de bain deux pièces
et les jean's pour les filles. C'était insupportable,
je ne me laissais pas faire, et mes relations avec mon
père et l'Eglise ont commencé à
se détériorer.
A 15 ans, j'aurais pu choisir de résister
en « tournant mal », comme on disait : garçons,
sorties clandestines, abandon de l'école… J'ai
envisagé cette option, mais un vieux fond de
mormonisme a dû me retenir. En plus, je soupçonnais
que la hiérarchie masculine de l'Eglise, que
je faisais tourner en bourrique avec mes arguments incessants,
espérait justement cela de moi.
La carte
de l'entrisme intello
J'ai plutôt joué la carte de l'entrisme
intello, fréquentant assidûment toutes
les réunions, les camps de jeunes, les «soirées récréatives», les
conférences culturelles, argumentant à
tout bout de champ, questionnant la logique de la doctrine
religieuse et morale, interpellant les autorités
sur la guerre du Vietnam et leur condamnation de l'insoumission.
Rapidement, mes parents ne m'ont plus forcée
à assister à rien, honteux de mon comportement.
L'équipe dirigeante a été plutôt
soulagée de me voir disparaître progressivement
du paysage.
J'aurais pu en rester là. Mon bac en poche,
je me suis installée en ville avec mon copain.
Mais quand on a grandi dans une communauté si
soudée, on y garde des amis. Des adultes et des
copains d'enfance. J'ai continué mon travail
de sape, et les dirigeants de l'Eglise ont décidé
d'employer les grands moyens.
Excommuniée...
et (presque) ravie
J'ai été excommuniée. Officiellement
parce que je vivais avec un homme sans être mariée.
D'un côté, j'étais ravie. Mais ce
motif idiot, qui ne reconnaissait pas la valeur de ma
contestation politique, gâchait ma joie.
J'ai protesté devant «le tribunal d'excommunication», arguant que notre «président
de branche» d'alors, marié avec des enfants,
avait une maîtresse et qu'il n'était pas
excommunié, lui.
La réponse – officieuse, bien sûr –
vaut son pesant d'or: parce que j'étais une
femme, il fallait me préserver du châtiment
de Dieu, qui est dur avec les saints des derniers jours
ne respectant pas sa loi. Un homme, lui, devrait pleinement
répondre de ses actes. D'où ma seule excommunication.
- J'avais 19 ans,
j'avais gagné contre l'Eglise, vive la
vie !
- 35'000 mormons
en France, selon l'Eglise
Plus tard, devenue journaliste dans les années
80, j'ai écrit sur les mormons lorsqu'ils ont
commencé à microfilmer les registres d'état-civil
en France pour baptiser les morts. La hiérarchie
de l'Eglise, cette fois au niveau national, a fait pression
sur mes parents, encore membres, pour qu'ils rompent
leurs relations avec moi.
Ulcérés, ils se sont éloignés
à leur tour, comme l'avaient fait doucement leurs
enfants et nombre des enfants de leurs amis, convertis
comme eux dans les années 60. Selon les chiffres
donnés par l'Eglise, il y aurait 35'000 mormons
aujourd'hui dans l'Hexagone. J'ai toujours des amis
mormons en France.
J'ai rencontré des mormons ici, aux Etats-Unis.
Ils connaissent mon histoire, ils ne sont pas très
à l'aise avec elle. Pour eux, je suis une apostate,
quelqu'un qui a abjuré sa foi. C'est plus grave
que d'être pécheur, apparemment.
Une religion
intrinsèquement américaine
La majorité des mormons américains
sont comme les catholiques modérés français: croyants, d'obédiences politiques diverses,
suivant plus ou moins les préceptes de vie de
leur Eglise. La plupart sont très tolérants
envers les autres cultes, et même envers les athées.
On n'est pas forcément intégriste parce
qu'on est mormon. J'ai l'impression que les intégristes
fous, aux Etats-Unis, se recrutent davantage chez les
baptistes ou les méthodistes. Mitt Romney est
américain et conservateur modéré
avant d'être mormon.
Sauf qu'il est mormon, justement, et que les chrétiens
plus ordinaires, protestants et catholiques, se méfient
de sa drôle de foi chrétienne, qui ajoute
un prophète et un livre sacré à
la traditionnelle Bible. Le comble, c'est qu'ils la
jugent anti-américaine, alors que cette religion
est viscéralement, intrinsèquement, américaine.
Mettons que l'élection de Mitt Romney serait
du même ordre que celle du Noir Barak Obama :
une première qui ne changerait rien au système.
COMMENTAIRES
Une
sélection de commentaires par le Centre Info-sectes
Laura_Roslin
Posté à
22h48 le 14/01/2012
Merci beaucoup
pour cet article que je trouve juste.
Vous êtes de la génération de
ma mère et donc notre parcours est un peu différent
mais j'ai reconnu «l'esprit» de certaines choses
dans lesquelles j'ai été élevée.
Je parle entre autre de la ‘logique’ concernant votre
excommunication.
Mon excommunication m'a permis de grandir dans certains
domaines et de savoir pour moi et par moi même
ce que je voulais. Je suis donc revenue à cette
foi. Néanmoins, si j'étais avant la gentille
‘Molly Mormon’ je suis maintenant du poil à gratter.
Ma spiritualité est une chose, la religion en
est une autre.
Heureusement pour moi je suis dans une ville où
les choses se passent très bien et où
la différence de point de vu ou bien de spiritualité
est très bien acceptée mais je sais que
ce n'est pas partout la même chose.
Je dois dire que votre commentaire sur la tenu vestimentaire
m'a fait sourire. A mon époque le jean était
toléré (yeah ! ) mais le cheval de bataille
c'est maintenant les piercings.
Je me suis faite percer la langue APRES être
revenue à cette foi. Honnêtement c'est
surtout parce que je trouve ça beau mais c'est
à 10% pour faire suer les autres ‘Molly Mormon’
et ‘Peter Priesthood’.
Si cela vous intéresse je vous invite à
vous tourner vers John Dehlin et ses mormon stories
podcast.
Encore merci pour cet article juste mais sans concession.
Hélène Crié-Wiesner
/ Auteur de l'article
Un apostat, c'est quelqu'un, selon le dictionnaire,
qui a renié sa foi. Moi, je n'ai rien renié
du tout, car «ma foi» était celle
de mes parents. En grandissant, j'ai trouvé ma
propre voie (celle d'un l'athéisisme bien réfléchi
et longuement mûri), c'est tout.
Quant à ma «nouvelle vie», comme
vous dites, elle a commencé en 1976, ça
fait un bail. Pas de rancoeur, pas de ressentiment,
bien au contraire. Toute expérience est bonne
à prendre.
Je ne veux surtout pas défendre la base de
la cette religion mormone. Mais franchement, entre un
chrétien lambda qui croit dur comme fer aux miracles
- genre marcher sur l'eau, ressusciter un mort, transformer
l'eau en vin- et un chrétien mormon qui croit
qu'un type a traduit des plaques d'or apportées
par un ange, quelle différence ? Les deux croient
des choses pas croyables, non ?
Ce n'est pas parce qu'une religion a mille ans, et
l'autre seulement moins de deux cents ans, que la première
est plus crédible. Aussi, entre Bush born-again
et Romney mormon, je persiste : pour moi, zéro
différence ! Obama est certes aussi chrétien,
mais il la ramène un peu moins avec sa foi.
chenchei/
Enseignant de FLE - Posté à 17h48 le
15/01/2012
Un excellent ouvrage
tres bien documente de Jon Krakauer retrace l'historique
de cette religion, depuis sa creation jusqu'a l'epoque
contemporaine. Je ne suis pas sur qu'il ait ete traduit
en francais. Le titre du bouquin, c'est «under
the banner of heaven, a story of violent faith».
Tres interessant donc meme si le sujet principal
de cette etude cible la branche «extremiste»
de l'eglise mormone ainsi que le glissement que tendent
a faire certains mormons mainstream vers l'extremisme.
Hélène Crié-Wiesner
/ Auteur de l'article
Oui, ce livre est formidable. C'est une enquête
extrêmement fouillée sur les dissidents
de l'Eglise mormone, qui sont retournés (ou restés)
dans la polygamie. Il y a plusieurs sous-branches dissidentes,
des vraies sectes pour le coup, dont les agissements
sont parfois terrifiants. En principe, ils sont hors-la-loi,
loi américaine et loi mormone confondues. Mais
le livre montre bien comment des arrangements sont passés
entre les flics, les politiciens locaux et les dirigeants
mormons. Et surtout, pourquoi. Cela dit, un certains
nombre de gourous de ces sectes sont en prisons, ou
sont en procès.