LES
INFORTUNES DE LA RAISON
Interview d'Alain
Touraine
- Construire - 31 mars 1993
- [Texte intégral]
- Alain Touraine
Ecartelé entre l'universalisme
de la technique et du marché et le repli sur
les intégrismes religieux et nationaux, notre
monde menace d'exploser. Le sociologue Alain Touraine
nous met en garde.
Né en 1925, agrégé
d'histoire, sociologue, chargé de recherches
au CNRS, professeur à Paris-Nanterre, directeur
d'études à la prestigieuse Ecole pratique
des hautes études, Alain Touraine est, de- puis
trente ans, l'un des analystes les plus pénétrants
de la «modernité ». Un esprit critique
de haut vol, mais aussi un homme de terrain, qui a toujours
engagé son intelligence au cœur du réel.
Parfaitement synchrone avec son époque, son œuvre
se divise en trois temps forts: analyse des transformations
de la société industrielle dans lesannées
50 et 60 (La conscience ouvrière, 1966), exploration
des nouveaux «mouvements sociaux», étudiants,
féministes, régionalistes après
Mai 68 (La voix et le regard, 1978), appel enfin, après
1984, à l'émergence du «Sujet»,
acteur libre et créateur, réponse aux
impasses tragiques de notre temps. Son dernier livre,
capital, Critique de la modernité (Fayard, 1992),
nous offre les réflexions stimulantes d'un homme
qui, ayant pris son parti «qu'on ne peut plus
croire à l'Histoire et au progrès»,
n'en refuse pas moins «l'indécence d'être
désespéré quand on vit dans la
partie la plus vivable du monde».
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On
casse la gueule à Milosevic, oui,
mais qu'on laisse les gens s'occuper de
leurs fromages !
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Mise à toutes les
sauces, la «modernité» est aujourd'hui
un concept-bateau, multiple et ambigu. Comment peut-on
la définir ?
Si l'on s'en tient au sens officiel et prédominant,
qui nous vient des Lumières, la modernité,
c'est la sécularisation et la rationalisation.
Autrement dit, la croyance en la raison, la technique,
l'éducation, l'organisation, comme moyens de
faire sauter tous les obstacles, traditions, croyances
religieuses, privilèges sociaux qui empêchent
l'homme de faire son histoire. La modernité,
a-t-on dit, c'est une formidable libération qui
permet à l'homme, par la raison, de se réconcilier
avec le monde.
Cette définition
classique vous parait-elle satisfaisante ?
J'ai, de fait, une vision exactement inverse des
choses. Car on n'est pas passé de la foi à
la science. On est pass d'un monde qui était
à la fois sacré - finalisé et construit
par Dieu - et rationnel - car Dieu, le «grand
Architecte», était un bon élève
en mathématiques - à un monde où
la raison et le sujet s'opposent. Le monde non moderne,
c'est le monde qui unit l'homme et l'univers. La modernité,
c'est, entre la Renaissance et la Réforme, la
rupture de cette unité, la dissociation entre
l'homme intérieur et la nature extérieure.
Aujourd'hui, qu'en est-il
de cette modernité ?
Nous sommes dans ce qu'on appelle le «post-modernisme»,
dont les sources se trouvent chez Nietzsche et Freud,
qui ont poussé plus loin encore cette décomposition
entre l'homme et la société. Le danger
principal, aujourd'hui, à tous les niveaux, mondial,
national, individuel, c'est l'éclatement formidable
entre, d'une part, la rationalisation, c'est-à-dire
le monde instrumental du marché et de la technique,
et d'autre part la subjectivation, le monde des tribus,
des intégrismes et des dictatures de la subjectivité.
Car le totalitarisme est toujours un subjectivisme
politique: «Nous musulmans, nous Serbes, nous
agriculteurs français, nous Suisses, nous X et
Y», on entend beaucoup d'imbéciles de ce
genre ces temps-ci.
La
question nationale, dites-vous, sera la grande question
du siècle prochain ?
Le problème d'aujourd'hui, celui pour lequel
on se tue, n'est plus social, mais culturel. Ce n'est
plus le débat, hérité du XIXe siècle,
entre capital et travail, c'est le rapport entre l'universalisme
de la raison technique et la multiplicité des
cultures. Il y a d'énormes dangers dans les
intégrismes et les fondamentalismes; il y
en a aussi dans un certain universalisme occidental,
qui n'est souvent qu'une forme d'orgueil européocentriste.
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L'
Europe actuellement en construction est
exactement le contraire de ce qu'elle devrait
être
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Comment éviter l'éclatement
total ?
Je refuse, bien sûr, cette rupture absolue.
Mais, en même temps, je refuse de retomber dans
l'illusion, moniste, du grand «Un» de la
raison. En tant que sociologue, je dis qu'il faut que
les deux principes culturels issus de la modernité,
la rationalisation et la subjectivation, se combinent
socialement. C'est ce que j'appelle le Sujet.
Concrètement ?
Le siècle qui s'achève aura été
celui des totalitarismes, c'est-à-dire de la
pénétration la plus forte des âmes
par le pouvoir. Le Sujet, c'est précisément
l'individu qui refuse cela, qui se pose contre la domination
des appareils et des marchés, contre l'obsession
de l'identité, du narcissisme et de la communauté.
Pour moi, le Sujet est donc d'abord un «mauvais
sujet», un dissident qui résiste au pouvoir
et à ses catégories manipulatrices pour
affirmer sa volonté de faire sa vie, d'en être
le maître. Mais en même temps, on sait aujourd'hui
que si l'individu n'est pas passé par une socialisation
forte dans la famille, une tradition, une appartenance,
il n'est pas capable d'affirmation et de contestation.
Il est soit manipulé, soit décomposé
et hors-jeu comme le drogué. Il est la foule,
et les dictateurs se sont toujours appuyés sur
les foules. Dans ce sens, l'acquisition d'un esprit
universaliste par les sciences et les arts doit être
lié à l'expérience du monde vécu,
c'est-à-dire à l'attachement à
une langue, à une culture, à une mémoire.
Cela dit, le Sujet ne s'affirme pas seulement par l'opposition,
mais aussi par le dialogue, la rencontre de l'autre.
Le Sujet n'est pas que conflictuel; il est avant tout
un être amoureux.
Résister aux pouvoirs,
n'est-ce pas la définition même de la démocratie
?
Dans la mesure où le monde de la rationalité
et celui de la subjectivité sont face à
face, il faut qu'il y ait un système de médiation,
un espace ouvert, public, de débat. C'est la
définition même de la démocratie.
Non seulement la souveraineté populaire, mais
l'idée de rendre compatibles des exigences opposées,
celles des âmes et celles des corps, la loi de
la majorité et le respect des minorités,
la pluralité dessujets et l'unité de la
rationalisation.
Quel rôle l'éducation
joue-t-elle dans ce processus ?
Fondamental. A condition de ne plus la considérer
uniquement comme un lieu où l'on forme des citoyens.Certes,
l'éducation doit préparer l'enfant à
un emploi, à la vie en collectivité. Mais
elle doit aussi en faire un Sujet, capable de choix
et de décisions libres et responsables.
La Communauté européenne
vous paraît-elle propice à l'émergence
de ce Sujet ?
Je suis très pro-européen, mais je
pense que l'Europe actuellement en construction est
exactement le contraire de ce qu'elle devrait être.
Elle est hyperlibérale et hyperbureaucratique,
alors qu'elle devrait être politiquement forte
au sommet et socialement non interventionniste à
la base. Au niveau européen, je suis pour qu'on
distingue nettement entre la gestion de l'économie
et de l'Etat et ce qui relève de la construction
de la société, éducation, santé,
sécurité sociale, justice, nationalité,
etc. Qu'on casse la gueule à Milosevic, oui,
mais qu'on laisse les gens s'occuper de leurs fromages
! L'Europe doit être la multiplicité des
acteurs en même temps que l'unité de la
raison ou du commerce mondial.
Quelle importance convient-il
de donner à l'écologie, gui est un mouvement
social d'ordre contestataire ?
C'est un peu délicat à définir.
En fait, il y a deux aspects. D'un côté,
et c'est sa dimension positive, l'écologie est
une critique du progressisme industriel, de l'idée,
chère à Condorcet, que progrès
matériel et rationnel signifient forcément
progrès social et moral. L'Allemagne de 1930
était le pays le plus moderne du monde, mais
cela ne l'a pas empêchée d'être nazie.
Par sa critique, l'écologie nous oblige à
nous interroger sur beaucoup de choses, le respect des
droits de l'homme, la maîtrise de soi, qui sont
de l'ordre du Sujet.
Mais, d'un autre côté, et c'est ce qui
m'inquiète, il y a dans certains courants écologiques,
très forts aux USA et en Allemagne, un naturo-centrisme,
une forme d'anti-humanisme, de nostalgie de l'Un de
l'être - et de retour un peu romantique à
la nature - qui ne sont pas sans dangers. Cela m'inquiète.
Je n'aime pas les critiques contre la technique, car
elles mènent au culturalisme; ce n'est pas un
hasard si la grande attaque contre la technique est
celle menée par Heidegger, qui était nazi.
La technique, la rationalité instrumentale, n'est
pas un système de valeurs. Elle est, au niveau
minimal, ce qui empêche le total éclatement
de la modernité. Sans la technique, si l'administration,
la poste et la radio ne marchaient pas, on serait comme
les Russes en train de créer des mafias pour
subsister. Pour moi, l'écologie est essentiellement
une pensée critique de la société
et de la culture industrielles. En ce sens, je ne pense
pas qu'elle puisse se constituer en force politique
majeure.
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Les
pauvres ne tuent que les pauvres, ce qui
est évidemment l'idéal quand
on est riche
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A vous entendre, on est
bien loin de la «fin de l'Histoire» ?
Ma position est totalement opposée à
celle de Fukuyama, qui affirme que les grands conflits
sociaux et idéologiques du siècle passé
sont terminés. Son grand patron intellectuel,
Hegel, disait déjà cela en 1806; or, si
je regarde les deux cents dernières années,
j'ai quand même l'impression qu'il s'est passé
un certain nombre de choses. Non, ce sont des mots en
l'air, très philosophiques ! Ce qui séduit
dans Fukuyama, c'est une simple question de bon sens:
les fascismes sont morts, les nationalismes du tiers
monde ont fait faillite, le système communiste
s'écroule. Il ne reste qu'un modèle, occidental,
américain. Et c'est vrai que le monde entier
achète des blues jeans et du coca-cola. Mais
tout cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de conflits.
Si les conflits sociaux sont en effet en recul, ils
sont remplacés par des conflits plus fondamentaux:
culturels.
Nous vivons actuellement une dualisation du monde.
Entre le Nord et le Sud, le marché global et
les régimes religieux et nationaux fermés,
il n'y a presque plus rien de commun. La situation est
comparable à celle de la Rome antique, quand
les barbares étaient rejetés au-delà
du «limes» et les esclaves tellement subordonnés
qu'ils ne se révoltaient même pas. Pris
dans des phénomènes de décomposition
- la drogue en Amérique latine, les luttes tribales
en Afrique - les pauvres sont si pauvres qu'ils n'ont
même plus la capacité d'aller tuer les
riches. Les pauvres ne tuent que les pauvres, ce qui
est évidemment l'idéal quand on est riche.
Je crois que nous sommes aujourd'hui dans une situation
de guerre civile latente au niveau mondial. Tout se
passe comme si le monde était chargé de
conflits trop violents pour éclater.
Propos recueillis par Michel Egger