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L'humanité de demain

APPRENDRE A COOPÉRER

Il faut remplacer l'exploit solitaire par une réussite solidaire

Albert Jacquard: «C'est maintenant que l'on construit l'humanité de demain» (L'Hebdo - 6 septembre 2006)

Albert Jacquard: «C'est la logique de compétition qu'il faut supprimer» (L'Hebdo - 6 septembre 2006)

Interview d'Albert Jacquard

par Isabelle Falconnier

L'Hebdo - 6 septembre 2006
[Texte intégral]
Albert Jacquard, humaniste et scientifique

«C'est maintenant que l'on construit l'humanité de demain»

Le scientifique français, humaniste, défenseur des sans-logis et des sans-papiers, se fait un devoir de décrire son «Utopie».

On dirait le professeur Tournesol. Calvitie, cheveux blancs vaguement hirsutes, collier de barbe, yeux papillonnants. Mais lui n'est pas dans la lune, il dit simplement «mon utopie» comme si c'était pour demain. Polytechnicien, généticien, il promène depuis trente ans sa dégaine de prof humaniste dans les manifestations pour les sans-papiers et les sans-logis. L'église Saint-Bernard en 1996, le squat de Cachan cet été, il les fait tous, amusé de voir que «les flics n'attaquent pas les profs». A 80 ans, auteur de plusieurs dizaines d'essais de vulgarisation scientifique ou philosophiques, conférencier à la popularité immense, aussi aimé et respecté des Français que son camarade l'abbé Pierre, le scientifique agnostique atteint l'âge où proposer une utopie est «un devoir». Il fera l'ouverture du Festival de philosophie de Fribourg, la semaine prochaine, avec une profession de foi, «remettre en chantier la cité des hommes». Naïf et idéaliste ? Pas sûr.

Vous atteindriez un âge, 80 ans, où proposer une utopie est «un devoir». Il y a un âge pour les utopies ?

Il y a urgence. J'ai été éternel pendant longtemps, mais je ne le suis plus. C'est un choc. Et l'état actuel de la planète est catastrophique. Je n'ai pas le droit de ne pas le dire. J'ai très peur du syndrome Titanic: les gens qui arrivaient droit sur l'iceberg préféraient se battre pour une bonne cabine.

Quelles catastrophes menacent ?

Prenez l'arme atomique. Que mon pays ait une bombe atomique me semble monstrueux. Il est évident que les Français ne peuvent pas dire aux Iraniens de se priver de bombe si eux-mêmes en ont une. Il est temps de commencer un retour en arrière. Tout comme la croissance: il faut non pas augmenter, mais diminuer la consommation globale. J'aimerais que mon pays donne l'exemple.

A part la bombe atomique, quelles urgences vous font dire que «l'humanité subit une bifurcation radicale»?

Deux choses: les plus riches se donnent comme objectif d'augmenter encore leurs richesses. Donc, le milliard d'hommes qui vit plutôt bien sur les six est en train de piller la planète, détruisant le pétrole ou abîmant l'atmosphère. Et la compétitivité insoutenable dans laquelle nous vivons. Le but d'une vie n'est pas de l'emporter sur les autres. Il faut remplacer l'exploit solitaire par une réussite solidaire. Ça s'apprend à l'école. C'est pour cela que l'éducation est le point essentiel de mon utopie. A quoi sert de vivre ? Que fait-on de ce cadeau formidable d'être conscient de vivre ? C'est ce qu'on devrait apprendre aux enfants.

A quoi sert une utopie? A rêver à un monde meilleur ?

C'est un projet. Rien d'irréalisable.Quand ça dépend de la volonté des hommes, c'est réalisable. Aller plus vite que la lumière, ce n'est pas possible. Mais faire que les hommes aient moins souvent le réflexe de l'emporter les uns sur les autres, c'est faisable.

Un jour, j'ai eu une conversation avec M. Jacques Rogge, le directeur du CIO. Je lui ai expliqué qu'il fallait supprimer les podiums aux JO. Il n'était pas d'accord. Mais qu'est-ce que ces podiums qui permettent à trois sportifs de parader de manière infantile sur des planches, pendant que le quatrième pleure à côté ? Ce n'est pas sérieux.

Difficile à convaincre, le CIO, les podiums sont son fonds de commerce...

Inciter les gens à l'emporter les uns sur les autres n'est pas une bonne chose. remporter sur soi, oui. Il y a, au Luxembourg, un collège expérimental, le lycée Neie. Il apprend aux enfants la solidarité, en leur disant qu'ils peuvent faire des choses seuls, mais que ces choses ne sontrien par rapport à ce qu'ils peuvent faire avec des copains. Cette initiative ne devrait pas être unique. C'est la logique de compétition qu'il faut supprimer. Dire à l'enfant qu'il n'est pas là pour l'emporter, mais pour apprendre à coopérer.

Votre ambition dans les pages de Mon utopie est «d'imaginer unesociété plus apte que la nôtre à favoriser l'épanouissement des humains». Les Occidentaux ne sont-ils pas plus épanouis que jamais ?

Lorsque vous avez pour objectif de l'emporter sur l'autre, vous pourriez être plus épanoui. Regardez l'élection présidentielle en France: je voudrais voter pour Cincinnatus. Ce Romain, quatre siècles avant J.-C., cultivait son champ. On est venu lui dire qu'il devait sauver la République. Il est venu, il a sauvé la République, il est retourné dans son champ. On a recommencé, il est revenu, il n'était pas content. Il n'avait qu'un désir: labourer son champ, non pas être président. Je me méfie des gens qui veulent le pouvoir.

Philosophie et cité seront au cœurdu prochain Festival de philosophie à Fribourg. Les politiciens sont-ils assez philosophes ?

Les politiciens ne sont hélas pas des philosophes. La plupart ne s'interrogent pas sur la finalité de leur action. Ils sont myopes et tiennent le discours qui va plaire. «C'est la logique de compétition qu'il faut supprimer. Dire à l'enfant qu'il n'est pas là pour l'emporter, mais pour apprendre à coopérer.»

Un projet politique devrait forcément être un projet philosophique ?

Forcément. On devrait poser d'abord les questions fondamentales: «A quoi ça sert de vivre ? A quoi ça sert, un être humain ?» Etre vivant n'est pas tellement grandiose. N'importe quelle plante, quel animal sont vivants.Nous savons que nous existons. Par conséquent, en tant qu'homme, je suis le chef-d'œuvre de l'univers, j'ai la responsabilité de ma planète.

Vous accordez beaucoup de confiance au peuple. Dans Petite philosophie à l'usage des non-philosophes, vous dites: «C'est à nous de décider en commun ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire.» En sommes-nous capables ?

Pourquoi pas ? Il faut essayer de recréer ce qu'avaient voulu les Grecs, une démocratie où nous nous demandons tous ensemble ce que nous allons faire. Il faut se mettre d'accord sur un projet et l'amender de temps à autre, le changer, écouter les autres. Nous votons pour des personnes, alors qu'il faudrait voter pour des programmes.

Peut-on vraiment impliquer la population dans tous les débats ? Génétiques, économiques ? Est-ce vraiment, comme vous le dites dans Démocratique de l'éthique, «au citoyen d'orienter les décisions dit pouvoir»?

Il ne s'agit pas d'avoir une opinion non fondée liée à la génétique. Il faut être informé des enjeux. Avant de faire une votation, il y a lieu d'expliquer.Et bien expliquer, c'est long. Tout se joue déjà à l'école. Et toutes les crétineries qu'on voit à la télévision empêchent de réfléchir.

Le citoyen a-t-il la capacité de voter en regardant plus loin que ses propres intérêts immédiats ? Peut-il vraiment voter pour une hausse d'impôts, au nom de projets collectifs ?

Ce que vous votez, c'est l'état de la planète pour vos petits-enfants.Peut-on ne pas penser à demain ?Est-on capable d'une projection à un siècle et non pas seulement jusqu'aux prochaines élections ? C'est une question d'éducation, encore une fois. Quant aux impôts, il faut les augmenter pour augmenter la part collective des décisions. Il faudrait en particulier non pas nationaliser des richesses communes comme l'électricité ou le pétrole, mais les planétariser.

Comment «remettre en chantier la cité des hommes» ?

L'humanité de demain n'est pas encore faite, c'est maintenant qu'on la construit. Ou nous en faisons une société efficace, dans laquelle les riches le sont de plus en plus, ou nous tendons vers plus d'égalité, en essayant de lui inculquer une autre finalité.

L'homme n'est pas né compétitif ?

Pas du tout. C'est là où le biologiste que je suis aussi réagit. Il y a vingt mille ans, l'important était d'agir avec les autres, seul, vous n'étiez rien. Il faut essayer de recréer ce qu'avaient voulu les Grecs, une démocratie où nous nous demandons tous ensemble ce que nous allons faire. L'esprit de compétition n'est pas écrit dans le patrimoine génétique - qui concerne la couleur de peau, le groupe sanguin, pas les opinions. Cette course effrénée n'a rien de fatal.

Vous dites: «Comment ne pas participer au combat contre le racisme quand on constate l'impossibilité de définir les races humaines ?» C'est le scientifique qui a fait l'humaniste engagé ?

La science a pour objectif la lucidité, pas seulement l'efficacité. je me suis demandé pourquoi ces gens étaient si mal logés. Si ce sont des êtres humains - et la réponse est oui - il faut les traiter avec respect. Ce que ne fait pas mon pays. J'ai rencontré des gens qui m'ont mis le nez dedans, comme l'abbé Pierre ou l'association Droit au logement.

Etes-vous optimiste ?

Ni optimiste ni pessimiste. Volontariste. Je sais que le monde de demain dépend de moi, de vous. Une de mes belle-filles, qui était chez moi avec un de mes petits-fils, 8 ans, m'a demandé pourquoi je faisais tout ça. Je lui ai répondu comme une boutade: «Vous ne savez donc pas que l'univers m'attend?» Tout le monde a ri. Le lendemain, Simon, le petit garçon, a dit à sa mère: «Univers m'attend !» Il avait compris. Il y a l'univers et moi, à nous deux ! Mieux que «Paris, à nous deux», de Rastignac. L'univers !

 

Itinéraire d'Albert Jacquard

1945 Entrée à Polytechnique
1951 Mariage avec Alix
1965 Entre à l'Institut nationaldes études démographiques
1973 Professeur à l'Universitéde Genève (jusqu'en 1992)
1978 Premier ouvrage: Eloge de la différence.
1991 Voici le temps du monde fini (Seuil)
1992 Prix littéraire de la ville de Genève
1995 J'accuse l'économie triomphante (Calmann-Lévy)
1999 Petite philosophie à l'usage des non-philosophes (Calmann-Lévy)
2003 Dieu ? (Stock)