Le scientifique français,
humaniste, défenseur des sans-logis et des sans-papiers,
se fait un devoir de décrire son «Utopie».
On dirait le professeur Tournesol. Calvitie, cheveux
blancs vaguement hirsutes, collier de barbe, yeux papillonnants.
Mais lui n'est pas dans la lune, il dit simplement «mon
utopie» comme si c'était pour demain. Polytechnicien,
généticien, il promène depuis trente
ans sa dégaine de prof humaniste dans les manifestations
pour les sans-papiers et les sans-logis. L'église
Saint-Bernard en 1996, le squat de Cachan cet été,
il les fait tous, amusé de voir que «les
flics n'attaquent pas les profs». A 80 ans, auteur
de plusieurs dizaines d'essais de vulgarisation scientifique
ou philosophiques, conférencier à la popularité
immense, aussi aimé et respecté des Français
que son camarade l'abbé Pierre, le scientifique
agnostique atteint l'âge où proposer une
utopie est «un devoir». Il fera l'ouverture
du Festival de philosophie de Fribourg, la semaine prochaine,
avec une profession de foi, «remettre en chantier
la cité des hommes». Naïf et idéaliste
? Pas sûr.
Vous atteindriez un âge,
80 ans, où proposer une utopie est «un
devoir». Il y a un âge pour les utopies
?
Il y a urgence. J'ai été éternel
pendant longtemps, mais je ne le suis plus. C'est un
choc. Et l'état actuel de la planète est
catastrophique. Je n'ai pas le droit de ne pas le dire.
J'ai très peur du syndrome Titanic: les gens
qui arrivaient droit sur l'iceberg préféraient
se battre pour une bonne cabine.
Quelles catastrophes menacent
?
Prenez l'arme atomique. Que mon pays ait une bombe
atomique me semble monstrueux. Il est évident
que les Français ne peuvent pas dire aux Iraniens
de se priver de bombe si eux-mêmes en ont une.
Il est temps de commencer un retour en arrière.
Tout comme la croissance: il faut non pas augmenter,
mais diminuer la consommation globale. J'aimerais que
mon pays donne l'exemple.
A part la bombe atomique,
quelles urgences vous font dire que «l'humanité
subit une bifurcation radicale»?
Deux choses: les plus riches se donnent comme objectif
d'augmenter encore leurs richesses. Donc, le milliard
d'hommes qui vit plutôt bien sur les six est en
train de piller la planète, détruisant
le pétrole ou abîmant l'atmosphère.
Et la compétitivité insoutenable dans
laquelle nous vivons. Le but d'une vie n'est pas de
l'emporter sur les autres. Il faut remplacer l'exploit
solitaire par une réussite solidaire. Ça
s'apprend à l'école. C'est pour cela que
l'éducation est le point essentiel de mon utopie.
A quoi sert de vivre ? Que fait-on de ce cadeau formidable
d'être conscient de vivre ? C'est ce qu'on devrait
apprendre aux enfants.
A quoi sert une utopie?
A rêver à un monde meilleur ?
C'est un projet. Rien d'irréalisable.Quand ça dépend de la volonté
des hommes, c'est réalisable. Aller plus vite
que la lumière, ce n'est pas possible. Mais faire
que les hommes aient moins souvent le réflexe
de l'emporter les uns sur les autres, c'est faisable.
Un jour, j'ai eu une conversation avec M. Jacques
Rogge, le directeur du CIO. Je lui ai expliqué
qu'il fallait supprimer les podiums aux JO. Il n'était
pas d'accord. Mais qu'est-ce que ces podiums qui permettent
à trois sportifs de parader de manière
infantile sur des planches, pendant que le quatrième
pleure à côté ? Ce n'est pas sérieux.
Difficile à convaincre, le CIO, les podiums
sont son fonds de commerce...
Inciter les gens à l'emporter les uns sur
les autres n'est pas une bonne chose. remporter sur
soi, oui. Il y a, au Luxembourg, un collège expérimental,
le lycée Neie. Il apprend aux enfants la solidarité,
en leur disant qu'ils peuvent faire des choses seuls,
mais que ces choses ne sontrien par rapport à
ce qu'ils peuvent faire avec des copains. Cette initiative
ne devrait pas être unique. C'est la logique de
compétition qu'il faut supprimer. Dire à
l'enfant qu'il n'est pas là pour l'emporter,
mais pour apprendre à coopérer.
Votre ambition
dans les pages de Mon utopie est «d'imaginer unesociété
plus apte que la nôtre à favoriser l'épanouissement
des humains». Les Occidentaux ne sont-ils pas
plus épanouis que jamais ?
Lorsque vous avez pour objectif de l'emporter sur
l'autre, vous pourriez être plus épanoui.
Regardez l'élection présidentielle en
France: je voudrais voter pour Cincinnatus. Ce Romain,
quatre siècles avant J.-C., cultivait son champ.
On est venu lui dire qu'il devait sauver la République.
Il est venu, il a sauvé la République,
il est retourné dans son champ. On a recommencé,
il est revenu, il n'était pas content. Il n'avait
qu'un désir: labourer son champ, non pas être
président. Je me méfie des gens qui veulent
le pouvoir.
Philosophie et cité seront
au cœurdu prochain
Festival de philosophie à Fribourg.
Les politiciens sont-ils assez philosophes ?
Les politiciens ne sont hélas pas des philosophes.
La plupart ne s'interrogent pas sur la finalité
de leur action. Ils sont myopes et tiennent le discours
qui va plaire. «C'est la logique de compétition qu'il
faut supprimer. Dire à l'enfant qu'il n'est pas
là pour l'emporter, mais pour apprendre à
coopérer.»
Un projet politique devrait
forcément être
un projet philosophique ?
Forcément. On devrait poser d'abord les questions
fondamentales: «A quoi ça sert de vivre
? A quoi ça sert, un être humain ?»
Etre vivant n'est pas tellement grandiose. N'importe
quelle plante, quel animal sont vivants.Nous savons que nous existons. Par conséquent,
en tant qu'homme, je suis le chef-d'œuvre de l'univers,
j'ai la responsabilité de ma planète.
Vous accordez beaucoup de confiance au peuple. Dans
Petite philosophie à l'usage des non-philosophes,
vous dites: «C'est à nous de décider
en commun ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas
faire.» En sommes-nous capables ?
Pourquoi pas ? Il faut essayer de
recréer ce qu'avaient voulu les Grecs, une
démocratie où nous nous demandons tous
ensemble ce que nous allons faire. Il faut se mettre
d'accord sur un projet et l'amender de temps à
autre, le changer, écouter les autres. Nous votons
pour des personnes, alors qu'il faudrait voter pour
des programmes.
Peut-on vraiment
impliquer la population dans tous
les débats ? Génétiques, économiques ? Est-ce
vraiment, comme vous le dites dans Démocratique
de l'éthique, «au citoyen d'orienter les décisions
dit pouvoir»?
Il ne s'agit pas d'avoir une opinion non fondée
liée à la génétique. Il
faut être informé des enjeux. Avant de
faire une votation, il y a lieu d'expliquer.Et bien expliquer, c'est long. Tout se joue déjà
à l'école. Et toutes les crétineries
qu'on voit à la télévision empêchent
de réfléchir.
Le citoyen a-t-il la capacité de voter en
regardant plus loin que ses propres intérêts
immédiats ? Peut-il vraiment voter pour une hausse
d'impôts, au nom de projets collectifs ?
Ce que vous votez, c'est l'état de la planète
pour vos petits-enfants.Peut-on ne pas penser à demain ?Est-on capable d'une projection à un siècle
et non pas seulement jusqu'aux prochaines élections
? C'est une question d'éducation, encore une
fois. Quant aux impôts, il faut les augmenter
pour augmenter la part collective des décisions.
Il faudrait en particulier non pas nationaliser des
richesses communes comme l'électricité
ou le pétrole, mais les planétariser.
Comment
«remettre en chantier la cité des hommes»
?
L'humanité de demain n'est pas encore faite,
c'est maintenant qu'on la construit. Ou nous en faisons
une société efficace, dans laquelle les
riches le sont de plus en plus, ou nous tendons vers
plus d'égalité, en essayant de lui inculquer
une autre finalité.
L'homme n'est pas né compétitif
?
Pas du tout. C'est là où le biologiste
que je suis aussi réagit. Il y a vingt mille
ans, l'important était d'agir avec les autres,
seul, vous n'étiez rien. Il faut essayer de recréer ce qu'avaient voulu
les Grecs, une démocratie où nous nous
demandons tous ensemble ce que nous allons faire. L'esprit de compétition n'est pas écrit
dans le patrimoine génétique - qui concerne
la couleur de peau, le groupe sanguin, pas les opinions.
Cette course effrénée n'a rien de fatal.
Vous dites: «Comment ne pas participer au combat
contre le racisme quand on constate l'impossibilité
de définir les races humaines ?» C'est
le scientifique qui a fait l'humaniste engagé
?
La science a pour objectif la lucidité, pas
seulement l'efficacité. je me suis demandé
pourquoi ces gens étaient si mal logés.
Si ce sont des êtres humains - et la réponse
est oui - il faut les traiter avec respect. Ce que ne
fait pas mon pays. J'ai rencontré des gens qui
m'ont mis le nez dedans, comme l'abbé Pierre
ou l'association Droit au logement.
Etes-vous optimiste ?
Ni optimiste ni pessimiste. Volontariste. Je sais
que le monde de demain dépend de moi, de vous.
Une de mes belle-filles, qui était chez moi avec
un de mes petits-fils, 8 ans, m'a demandé pourquoi
je faisais tout ça. Je lui ai répondu
comme une boutade: «Vous ne savez donc pas que
l'univers m'attend?» Tout le monde a ri. Le lendemain,
Simon, le petit garçon, a dit à sa mère:
«Univers m'attend !» Il avait compris. Il
y a l'univers et moi, à nous deux ! Mieux que
«Paris, à nous deux», de Rastignac.
L'univers !
Itinéraire d'Albert
Jacquard
- 1945 Entrée à Polytechnique
- 1951 Mariage avec Alix
- 1965 Entre à l'Institut nationaldes études
démographiques
- 1973 Professeur à l'Universitéde Genève
(jusqu'en 1992)
- 1978 Premier ouvrage: Eloge de la différence.
- 1991 Voici le temps du monde fini (Seuil)
- 1992 Prix littéraire de la ville de Genève
- 1995 J'accuse l'économie triomphante (Calmann-Lévy)
- 1999 Petite philosophie à l'usage des non-philosophes
(Calmann-Lévy)
- 2003 Dieu ? (Stock)