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La philosophie, prévention contre les sectes

André Comte-Sponville

André Conte-Sponville: Morale et politique sont deux ordres différents (source ? indication absente sur notre document)

André Comte-Sponville; l'ABC des vertus (Journal Coopérateur - 1995)

André Conte-Sponville: Peut-on vivre sans philosophie ? (LQJ - 21 février 2009)

POLITIQUE ET MORALE

A chacun son rôle

André Conte-Sponville
 

Traditionnellement, Dieu était la caution de toutes les autorités sur Terre. Les rois légitimes disaient bénéficier, par délégation, de cette autorité divine. Dans nos sociétés laïques, la vraie question est: «Quel est le fondement de l'autorité?» On peut en effet s'interroger sur les prétentions de certains à parler au nom de Dieu. C'est le cas de Jean-Paul II. Dans son encyclique Veritatis splendor comme dans sa Lettre aux familles, le pape met l'autorité divine au dessus de l'autorité républicaine. C'est grave, car cela revient à contester la démocratie - c'est-à-dire la légitimité d'une loi votée par le Parlement -au nom d'une autorité divine dont nous n'avons aucun moyen de déterminer l'orientation.

Prenons l'exemple de la loi Veil sur l'avortement. Le pape dit que cette loi, malgré sa procédure démocratique, ne signifie rien sur la moralité de l'avortement. Autrement dit, la démocratie ne tient pas lieu de morale. Je pense qu'il a raison. C'est d'ailleurs l'esprit de la loi Veil. Elle ne stipule pas si l'avortement est bien ou mal. Elle renvoie à un problème de conscience et le jugement moral appartient aux seuls individus.

Jean-Paul II dit qu'une loi votée non conforme à la loi divine n'a aucune validité juridique !

Mais quand Jean-Paul II dit qu'une loi votée démocratiquement non conforme à la loi divine n'a aucune validité juridique, il prétend que la morale tient lieu de démocratie ou que la religion tient lieu de démocratie. Sur ce point, il a assurément tort.

La seule position juste, c'est de dire que morale et politique sont deux ordres différents et que la volonté du législateur ne saurait nous dispenser de juger personnellement.

Il est vrai que la démocratie ne tient pas lieu de morale, que le légal n'est pas le bien, que l'illégal n'est pas le mal. Inversement, la morale ne tient pas lieu de démocratie et, a fortiori, la religion ne tient pas lieu de démocratie.

André Comte-Sponville

André Comte-Sponville; l'ABC des vertus

Propos recueillis par Jean-François Duval

André Comte-Sponville - Photo Dukas

Journal Coopérateur - 1995

André Comte-Sponville
Né: à Paris, en 1952.
Profession: philosophe, maître de conférence à l'Université.
Religion: athée
Hobby: mélomane.
Principale vertu: la bonne foi.
Principal défaut: l'égoïsme comme tout le monde. Et l'orgueil en sus.
Actrice favorite: Marlène Dietrich
Acteurs préférés: Newman et Redford.

Longtemps qu'on n'avait vu ça. Un livre de philosophie qui se hausse au niveau des best-sellers. C'est «Le petit traité des grandes vertus» du Français André Comte-Sponville. Entretien

Pour André Comte-Sponville, 43 ans, la plus belle question que se pose la philosophie, depuis la nuit des temps, c'est: comment vivre, et comment vivre mieux ? Passant outre les rébarbatives théories philosophiques du XXe siècle, il renoue avec une philosophie qui est art de vivre, et qui cherche ses références plutôt du côté des Anciens, de Montaigne, Pascal, Alain. Apparemment, il voit juste, puisque son Petit traité des grandes vertus (PUE 1995) est rapidement devenu un best-seller, avec bientôt 100.000 exemplaires vendus.

Pourquoi tout le monde se passionne-t-il aujourd'hui pour la philosophie ?

- D'abord, constatons que ce retour de la philosophie est un phénomène réel et significatif. Comment l'expliquer ? En répondant premièrement que le besoin de philosopher est consubstantiel à chacun (le nous et que la philosophie n'est pas le bien exclusif des spécialistes. A cela s'ajoute le fait que, jusqu'à assez récemment, les gens étaient en quelque sorte dispensés de penser par eux-mêmes. Il y avait la religion: elle est aujourd'hui en déclin; il n'y a plus de réponses toutes faites apportées par les Eglises et leurs dogmes. Deuxième déclin: celui des idéologies, du prêt-à-penser, marxisme, (et les sectes - note d'Info-sectes) etc. Troisième déclin: celui des sciences humaines: structuralisme, psychanalyse, etc. On a cru que les sciences humaines allaient répondre à tous nos problèmes; or, elles ne peuvent en rien nous dire quel est le sens de la vie ni comment vivre pour être heureux. Ne disposant plus de réponses toutes faites, chacun estaujourd'hui amené à trouver ses propres réponses, à penser par soi-même: à philosopher.

Le fous-y-tout du new age et du bouddhisme

- Aucune époque ne peut se passer de vie spirituelle. Alors, sans doute, nos contemporains ont-ils tendance à chercher un peu au hasard, n'importe comment, dans une quête éperdue ettous azimuts. Je dirais que c'est une richesse que de sortir des années fric et de reconnaître notre besoin de spiritualité. C'est aussi un danger. Le new age a des richesses de spiritualité, mais il y a aussi beaucoup de confusion, de naïveté, d'à peu près. Quant au bouddhisme, j'ai pour lui une attirance particulière. Je ne suis en rien bouddhiste, mais ce que le bouddhisme a de précieux, c'est qu'il atteste pour nous de la possibilité d'une spiritualité sans Dieu. Je veux dire, d'unevie spirituelle dans toutes ses dimensions qui ne tienne pas dans la rencontre avec un Dieu personnel. Je crois que notre époque a besoin de cela.

Faites de la métaphysique avec vos enfants

– Oui, l'enfance est un âge métaphysique: «Qu'est-ce qu'il y avait avant le commencement de l'univers, avant le Big Band», voilà des questions qui fascinent les enfants, et que Jostein Gaarder soulève dans son Monde de Sophie (lequel s'adresse toutefois plutôt à des adolescents). Qu'il faille aider les enfants le plus tôt possible à développer une sorte de curiosité spécu-lative, voire métaphysique, J'en suis absolument convaincu. Avec les miens, nous parlons très souvent de l'existence ou de la non-existence de Dieu, d'une vie après la mort... Je n'essaie pas du tout de leur insuffler mon athéisme. Je leur explique au contraire que ce n'est pas parce que je suis athée qu'ils doivent l'être. Parce qu'être athée, ce n'est pas savoir que Dieu n'existe pas. C'est croire qu'il n'existe pas - ce n'est jamais qu'une croyance aussi.

Le Christ était-il généreux ?

- Le Christ est amour, et quand on aime, on n'a pas besoin d'être généreux. A preuve que quand vous donnez des cadeaux à vos enfants, vous ne vous dites jamais: comme je suis généreux. Parce que vous savez que vous le faites par amour. C'est parce qu'il est tout amour que le Christ n'a plus besoin d'être généreux. Non qu'il manque de générosité, mais parce que l'amour va au-delà de la générosité, il est mieux que généreux. Car au fond, qu'est ce que la générosité ? C'est agir envers quelqu'un comme si on l'aimait. C'est ça, la générosité, un semblant d'amour, et l'une de ses meilleures approximations.

Allégorie des vertus par le Corrège (1489-1534) Photo Giraudon

L'amour est-il une vertu ?

- Oui, la plus grande de toutes, celle qui inclut toutes les autres. Et c'est bien parce que l'amour le plus souvent nous fait défaut que le problème de la morale se pose: si nous nous aimions tous les uns les autres, le problème moral serait résolu. Autrement dit, nous n'avons de morale que faute d'amour. Et c'est parce que nous manquons d'amour que nous avons besoin de toutes les autres vertus.

Quelle est la première des vertus à acquérir ?

- La politesse, que les parents enseignent spontanément à leurs enfants. C'est la plus petite des vertus, et ce n'est pas encore une vertu morale, puisqu'un salaud ou un nazi peut être poli, alors qu'inversément un rustre grossier peut être un homme de bien. Mais s'il est difficile d'être juste, courageux, généreux, il est beaucoup plus facile d'être poli. Et il est de bonne pédagogie de commencer par le plus facile.

» La politesse, ça n'est donc qu'une simple question de comportement. Mais c'est aussi une façon d'introduire un enfant sur le chemin de la moralité. Quand on lui apprend à dire «merci», on lui fait sentir que la gratitude est une valeur, même s'il n'est pas encore capable de penser ce qu'est la gratitude. La politesse en somme imite la gratitude, et à force de l'imiter, elle peut y conduire. Car elle n'est bien sûr qu'un premier pas: il ne suffit pas d'imiter les vertus, il s'agit de devenir vertueux.

Quelles sont les trois vertus dont nous avons aujourd'hui le plus besoin ?

- Je dirais d'abord le courage - même si ce n'est pas la plus haute des vertus puisque tel nazi SS, par exemple, a pu faire preuve de courage sur le front russe. Mais le courage est la plus nécessaire des vertus, parce que là où il fait défaut, toutes les autres vertus deviennent impossibles...

»Ensuite, la tempérance, une très vieille verni, oubliée dans notre société de consommation qui tend à nous pousser à jouir toujours davantage, qui entretient cette illusion que nous atteindrons au bonheur par ]'augmentation indéfinie des plaisirs. Qu'est-ce que la tempérance ? La modération dans les plaisirs sensuels. Non qu'il ne s'agisse pas de prendre du plaisir. Au contraire ! Saint Thomas explique que c'est l'incapacité à jouir qui est un défaut. Mais le tempérance permet de jouir mieux. Pourquoi ? Parce que chacun comprend qu'être prisonnier de ses désirs - comme l'ivrogne, l'obsédé sexuel ou le goinfre - c'est être esclave de soi-même. Jouir de façon modérée, c'est rester maître de ses plaisirs.

» Enfin, la prudence, que l'on réduit trop souvent au pur et simple évitement des dangers. Or, c'est bien davantage ! La prudence est cette vertu qui prend en compte l'avenir et qui s'efforce de ne pas le compromettre. Non seulement notre propre avenir, mais aussi celui de nos enfants. Polluer n'importe comment, parexemple, c'est compromettre l'avenir et être immoral. De la même façon, avoir des conduites sexuelles imprudentes, ce n'est pas simplement courir le risque du sida, c'est aussi, en ne se protégeant pas, ne pas protéger l'autre et se rendre moralement coupable.

Vous privez-vous de la plus agréable des vertus ?

- Savons-nous encore, aujourd'hui, témoigner de notre gratitude ? La gratitude est difficile, rare... Or, ce devrait être la plus agréable des vertus. Pourquoi ? Parce que la gratitude, c'est cette joie supplémentaire que vous ressentez du fait que quelqu'un vous a fait plaisir, rendu service, offert quelque chose. Et c'est cette joie supplémentaire que vous pouvez partager avec cette personne, en signe justement de votre gratitude.

» Hélas, le plus souvent, nous n'aimons pas devoir notre bonheur, notre plaisir, notre joie à d'autres que nous-même - par amour-propre.

» Or, c'est oublier que vivre, c'est d'abord recevoir. Ne serait-ce que parce qu'on a déjà reçu la vie...

Propos recueillis par Jean-François Duval

Comte-Sponville vous conseille

«Je conseillerais de lire des philosophes qui aident à vivre plutôt que des auteurs de systèmes. j'exclurais donc Kant, Hegel, Leibniz et mêmé Spinoza que j'adore, dont la lecture est tout simplement impossible quand on n'a pas reçu une sérieuse formation philosophîque.

En revanche il y a dans l'Antiquité de très grands philosophes comme Sénèque (ses Lettres à Lucilius, chez Arléa ou Bouquins), Epictète (Ce qui dépend de nous, chez Arléa), Epicure (sa Lettre sur le bonheur, chez Mille et une nuits), Marc Aurèle (Pensées pour moi-même), que les adolescents de 17-18 ans ana autant que les adultes peuvent lire sans difficulté.

»Lisez aussi Montaigne,le Livre III des Essais, le plus beau, mais mais dans une édition à l'orthographe modernisé. Au XXe siècle, je choisirais Alain (1868-1951) qui est le philosophe de notre temps ayant le mieux su s'adresser au grand public. Son best-seller, Propos sur le bonheur, est un joli livre, mais je trouve plus beau encore Histoire de mes pensées: chaque lecteur peut y philosopher en accompagnantle parcours d'Alain.»

André Comte-Sponville: Petit traité des grands vertus - PUF, 1995

Interview d'André Comte-Sponville (*)

LQJ - Le Quotidien Jurassien, 21 février 2009
[Texte intégral]

«Tendre à une vie plus humaine»

De plus en plus de gens tendent à percevoir la philosophie comme une manière de se soigner. Est-ce une idée fausse ?

Oui, c'est une idée fausse. La philosophie ne peut rien contre une vraie pathologie mentale. Nous avons des psychiatres et des psychothérapeutes pour ça, et c'est tant mieux. En revanche, la thérapie ne règle pas toutes les questions, tant s'en faut. J'aime beaucoup la formule de Freud: «La psychanalyse, disait-il, cela ne sert pas à être heureux; cela sert à passer d'une souffrance névrotique à un malheur banal.»

Il faudrait tout ignorer de la souffrance névrotique pour ne pas voir le considérable progrès que c'est de passer d'une «souffrance névrotique» à un «malheur banal». Mais la vraie question, c'est bien sûr: une fois qu'on est dans le malheur banal - donc, en gros, une fois qu'on est guéri, quest-ce qu'on fait ?

La réponse est bien claire: on fait de la philosophie ! Bref, la philosophie commence là où la thérapie s'arrête. Quand on n'est plus prisonnier de sa névrose ou de son inconscient, quand on est en état de prendre sa vie en main, quand on peut enfin essayer d'être heureux !

Pendant, longtemps, l'idée que la philosophie puisse se vivre, au lieu seulement de s'étudier, était très mal acceptée.

Le but de la philosophie est double: c'est à la fois la vérité et le bonheur (ou la conjonction des deux: la sagesse). Il s'agit de penser mieux, pour vivre mieux. C'est ce qui définit la sagesse: le maximum de bonheur, dans le maximum de lucidité. Quand on renonce à l'un de ces deux buts, on ne fait plus tout à fait de la philosophie. La philosophie est donc à la fois à étudier et à vivre: elle est indissociablement une théorie et une pratique.

Peut-on vivre sans philosophie ?

Selon Vladimir Jankélévitch, non peut vivre sans philosophie, mais tellement moins bien !» Je suis d'accord. Philosopher, c'est penser sa vie et vivre sa pensée. Comment pourrions-nous y renoncer sans renoncer à une part de notre humanité ?

Dès lors que nous sommes doués et de vie et de pensée, la question se pose nécessairement d'articuler l'une à l'autre ces deux dimensions. Vivre avec la philosophie, c'est tendre à une vie plus humaine, plus lucide, plus libre, plus heureuse. On peut s'en passer, mais on aurait bien tort !

VF

Dernier ouvrage paru: «Le miel et l'absinthe», Ed. Hermann.

(*) philosophe français, membre du Comité consultatif national d'éthique.