Longtemps
qu'on n'avait vu ça. Un livre de philosophie
qui se hausse au niveau des best-sellers. C'est «Le
petit traité des grandes vertus» du Français
André Comte-Sponville. Entretien
Pour
André Comte-Sponville, 43 ans, la plus belle
question que se pose la philosophie, depuis la nuit
des temps, c'est: comment vivre, et comment vivre mieux
? Passant outre les rébarbatives théories
philosophiques du XXe siècle, il renoue avec
une philosophie qui est art de vivre, et qui cherche
ses références plutôt du côté
des Anciens, de Montaigne, Pascal, Alain. Apparemment,
il voit juste, puisque son Petit traité des grandes
vertus (PUE 1995) est rapidement devenu un best-seller,
avec bientôt 100.000 exemplaires vendus.
Pourquoi
tout le monde se passionne-t-il aujourd'hui pour la
philosophie ?
-
D'abord, constatons que ce retour de la philosophie
est un phénomène réel et significatif.
Comment l'expliquer ? En répondant premièrement
que le besoin de philosopher est consubstantiel à
chacun (le nous et que la philosophie n'est pas le bien
exclusif des spécialistes. A cela s'ajoute le
fait que, jusqu'à assez récemment, les
gens étaient en quelque sorte dispensés
de penser par eux-mêmes. Il y avait la religion:
elle est aujourd'hui en déclin; il n'y a plus
de réponses toutes faites apportées par
les Eglises et leurs dogmes. Deuxième déclin:
celui des idéologies, du prêt-à-penser,
marxisme, (et les sectes - note d'Info-sectes) etc.
Troisième déclin: celui des sciences humaines:
structuralisme, psychanalyse, etc. On a cru que les
sciences humaines allaient répondre à
tous nos problèmes; or, elles ne peuvent en rien
nous dire quel est le sens de la vie ni comment vivre
pour être heureux. Ne disposant plus de réponses
toutes faites, chacun estaujourd'hui amené à
trouver ses propres réponses, à penser
par soi-même: à philosopher.
Le
fous-y-tout du new age et du bouddhisme
-
Aucune époque ne peut se passer de vie spirituelle.
Alors, sans doute, nos contemporains ont-ils tendance
à chercher un peu au hasard, n'importe comment,
dans une quête éperdue ettous azimuts.
Je dirais que c'est une richesse que de sortir des années
fric et de reconnaître notre besoin de spiritualité.
C'est aussi un danger. Le new age a des richesses de
spiritualité, mais il y a aussi beaucoup de confusion,
de naïveté, d'à peu près.
Quant au bouddhisme, j'ai pour lui une attirance particulière.
Je ne suis en rien bouddhiste, mais ce que le bouddhisme
a de précieux, c'est qu'il atteste pour nous
de la possibilité d'une spiritualité sans
Dieu. Je veux dire, d'unevie spirituelle dans toutes
ses dimensions qui ne tienne pas dans la rencontre avec
un Dieu personnel. Je crois que notre époque
a besoin de cela.
Faites
de la métaphysique avec vos enfants
–
Oui, l'enfance est un âge métaphysique:
«Qu'est-ce qu'il y avait avant le commencement
de l'univers, avant le Big Band», voilà
des questions qui fascinent les enfants, et que Jostein
Gaarder soulève dans son Monde de Sophie (lequel
s'adresse toutefois plutôt à des adolescents).
Qu'il faille aider les enfants le plus tôt possible
à développer une sorte de curiosité
spécu-lative, voire métaphysique, J'en
suis absolument convaincu. Avec les miens, nous parlons
très souvent de l'existence ou de la non-existence
de Dieu, d'une vie après la mort... Je n'essaie
pas du tout de leur insuffler mon athéisme. Je
leur explique au contraire que ce n'est pas parce que
je suis athée qu'ils doivent l'être. Parce
qu'être athée, ce n'est pas savoir que
Dieu n'existe pas. C'est croire qu'il n'existe pas -
ce n'est jamais qu'une croyance aussi.
Le
Christ était-il généreux ?
-
Le Christ est amour, et quand on aime, on n'a pas besoin
d'être généreux. A preuve que quand
vous donnez des cadeaux à vos enfants, vous ne
vous dites jamais: comme je suis généreux.
Parce que vous savez que vous le faites par amour. C'est
parce qu'il est tout amour que le Christ n'a plus besoin
d'être généreux. Non qu'il manque
de générosité, mais parce que l'amour
va au-delà de la générosité,
il est mieux que généreux. Car au fond,
qu'est ce que la générosité ? C'est
agir envers quelqu'un comme si on l'aimait. C'est ça,
la générosité, un semblant d'amour,
et l'une de ses meilleures approximations.

Allégorie
des vertus par le Corrège (1489-1534) Photo Giraudon
L'amour
est-il une vertu ?
-
Oui, la plus grande de toutes, celle qui inclut toutes
les autres. Et c'est bien parce que l'amour le plus
souvent nous fait défaut que le problème
de la morale se pose: si nous nous aimions tous les
uns les autres, le problème moral serait résolu.
Autrement dit, nous n'avons de morale que faute d'amour.
Et c'est parce que nous manquons d'amour que nous avons
besoin de toutes les autres vertus.
Quelle
est la première des vertus à acquérir
?
-
La politesse, que les parents enseignent spontanément
à leurs enfants. C'est la plus petite des vertus,
et ce n'est pas encore une vertu morale, puisqu'un salaud
ou un nazi peut être poli, alors qu'inversément
un rustre grossier peut être un homme de bien.
Mais s'il est difficile d'être juste, courageux,
généreux, il est beaucoup plus facile
d'être poli. Et il est de bonne pédagogie
de commencer par le plus facile.
»
La
politesse, ça n'est donc qu'une simple question
de comportement. Mais c'est aussi une façon d'introduire
un enfant sur le chemin de la moralité. Quand
on lui apprend à dire «merci», on
lui fait sentir que la gratitude est une valeur, même
s'il n'est pas encore capable de penser ce qu'est la
gratitude. La politesse en somme imite la gratitude,
et à force de l'imiter, elle peut y conduire.
Car elle n'est bien sûr qu'un premier pas: il
ne suffit pas d'imiter les vertus, il s'agit de devenir
vertueux.
Quelles
sont les trois vertus dont nous avons aujourd'hui le
plus besoin ?
-
Je dirais d'abord le courage - même si ce n'est
pas la plus haute des vertus puisque tel nazi SS, par
exemple, a pu faire preuve de courage sur le front russe.
Mais le courage est la plus nécessaire des vertus,
parce que là où il fait défaut,
toutes les autres vertus deviennent impossibles...
»Ensuite,
la tempérance, une très vieille verni,
oubliée dans notre société de consommation
qui tend à nous pousser à jouir toujours
davantage, qui entretient cette illusion que nous atteindrons
au bonheur par ]'augmentation indéfinie des plaisirs.
Qu'est-ce que la tempérance ? La modération
dans les plaisirs sensuels. Non qu'il ne s'agisse pas
de prendre du plaisir. Au contraire ! Saint Thomas explique
que c'est l'incapacité à jouir qui est
un défaut. Mais le tempérance permet de
jouir mieux. Pourquoi ? Parce que chacun comprend qu'être
prisonnier de ses désirs - comme l'ivrogne, l'obsédé
sexuel ou le goinfre - c'est être esclave de soi-même.
Jouir de façon modérée, c'est rester
maître de ses plaisirs.
»
Enfin,
la prudence, que l'on réduit trop souvent au
pur et simple évitement des dangers. Or, c'est
bien davantage ! La prudence est cette vertu qui prend
en compte l'avenir et qui s'efforce de ne pas le compromettre.
Non seulement notre propre avenir, mais aussi celui
de nos enfants. Polluer n'importe comment, parexemple,
c'est compromettre l'avenir et être immoral. De
la même façon, avoir des conduites sexuelles
imprudentes, ce n'est pas simplement courir le risque
du sida, c'est aussi, en ne se protégeant pas,
ne pas protéger l'autre et se rendre moralement
coupable.
Vous
privez-vous de la plus agréable des vertus ?
-
Savons-nous encore, aujourd'hui, témoigner de
notre gratitude ? La gratitude est difficile, rare...
Or, ce devrait être la plus agréable des
vertus. Pourquoi ? Parce que la gratitude, c'est cette
joie supplémentaire que vous ressentez du fait
que quelqu'un vous a fait plaisir, rendu service, offert
quelque chose. Et c'est cette joie supplémentaire
que vous pouvez partager avec cette personne, en signe
justement de votre gratitude.
»
Hélas,
le plus souvent, nous n'aimons pas devoir notre bonheur,
notre plaisir, notre joie à d'autres que nous-même
- par amour-propre.
»
Or,
c'est oublier que vivre, c'est d'abord recevoir. Ne
serait-ce que parce qu'on a déjà reçu
la vie...
Propos
recueillis par Jean-François Duval
|
Comte-Sponville vous conseille
«Je conseillerais de lire des philosophes
qui aident à vivre plutôt que
des auteurs de systèmes. j'exclurais
donc Kant, Hegel, Leibniz et mêmé
Spinoza que j'adore, dont la lecture est
tout simplement impossible quand
on n'a pas reçu une sérieuse
formation philosophîque.
En revanche
il y a dans l'Antiquité de très
grands philosophes comme Sénèque
(ses Lettres à Lucilius, chez Arléa
ou Bouquins), Epictète (Ce qui dépend
de nous, chez Arléa), Epicure (sa
Lettre sur le bonheur, chez Mille et une
nuits), Marc Aurèle (Pensées
pour
moi-même), que les adolescents de
17-18 ans ana autant que les adultes peuvent
lire sans difficulté.
»Lisez aussi Montaigne,le Livre
III des Essais, le plus beau, mais mais
dans une édition à l'orthographe
modernisé. Au XXe siècle,
je choisirais Alain (1868-1951) qui est
le philosophe de notre temps ayant le mieux
su s'adresser au grand public. Son best-seller,
Propos sur le bonheur, est un joli livre,
mais je trouve plus beau encore Histoire
de mes pensées: chaque lecteur peut
y philosopher en accompagnantle parcours
d'Alain.»
André Comte-Sponville: Petit traité
des grands vertus - PUF, 1995
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