- Peut-on encore s'aimer soi-même
- quand on sait
de quoi chacun est capable ?
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- j@attali.com
- [Texte intégral]
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- Jouer la pièce de
Peter Handke à la Comédie-Française, c'était cautionner
- ce qu'il venait de
déclarer sur Milosevic
Je comprends la décision de l'administrateur général
de la Comédie-Française, Marcel Bozonnet, de déprogrammer la pièce de Peter
Handke Voyage au pays sonore ou l'art de la question
parce que l'auteur avait trouvé bon de se rendre aux obsèques de Slobodan
Milosevic et d'y prononcer une oraison funèbre à sa gloire («Je suis présent
aujourd'hui auprès de la Yougoslavie, auprès de Slobodan Milosevic»). Certes, la
position proserbe de l'écrivain autrichien était connue; certes, la pièce
déprogrammée ne parle pas de la Serbie; certes, la censure d'un auteur est
toujours insupportable; certes, il y avait aussi des bourreaux croates et
bosniaques. Mais il est impossible de ne pas voir que jouer maintenant cette
œuvre, c'était cautionner ce qui venait d'être déclaré par son auteur.
Intolérable, au moment où toute la communauté internationale fait pression sur
la Serbie pour qu'elle arrête enfin Ratko Mladic et Radovan Karadzic.
De la même façon, j'ai été scandalisé par l'accueil
si généreux réservé à Tom Cruise, venu présenter son plus récent film, alors que
chacun sait qu'il est l'un des principaux adeptes et avocats de l'Eglise de
scientologie, secte dont la nocivité est reconnue en Europe.
Une réputation est, par nature, rudimentaire,
manichéenne, schématique; elle englobe, sans qu'il soit possible de les
distinguer, la personne, les actes et l'œuvre. Elle est soit bonne, soit
mauvaise. Elle n'est jamais les deux. Et une bonne réputation donne du crédit
aux mauvaises actions de celui qui, par ailleurs, l'a méritée. En revanche,
quand le temps est passé, quand la mort permet de distinguer l'œuvre, toujours
vivante, de l'action, à jamais interrompue, il devient possible de différencier
la réputation d'un être et la valeur de son œuvre.
Non pour pardonner ou pour oublier, mais pour juger
en perspective. Par exemple, il faut lire Martin Heidegger, Louis-Ferdinand
Céline, Albert Camus ou Jean-Paul Sartre en pensant à leurs vilenies ou à leurs
lâchetés et en les comparant à ceux qui, comme Marc Bloch, écrivaient aussi des
livres magnifiques tout en se battant, jusqu'à la mort, contre le mal.
Une telle
lecture permet de comprendre que nul ne se réduit à sa réputation. Que le mal
n'est pas l'apanage des monstres; que les gens les plus sophistiqués peuvent se
transformer en lâches ou en assassins. Qu'il ne sert à rien de haïr les
bourreaux, parce que chacun de nous peut, un jour, le devenir.
Quand il est dit : «Aime ton prochain comme
toi-même», il faut comprendre qu'il est impossible d'aimer autrui sans s'aimer
soi-même. Mais, quand on comprend qu'il faut ajouter: «Connais ton prochain
comme toi-même», on en déduit qu'il est impossible de connaître les autres sans
se connaître soi-même.
Toutefois, peut-on encore s'aimer soi-même quand on sait
de quoi chacun est capable ?
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