- Berne
veut faire payer double les étrangers aisés
- Après
le débat soulevé en France et en Suisse par
l'exil de Johnny à
Gstaad, le gouvernement helvétique réfléchit
à une réforme du forfait fiscal.
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- LIBERATION,
16 janvier 2007, par Gérard Dupuy
- [Texte
intégral]
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«[Nicolas
Sarkozy] m'a dit : "Ecoute Coco,
t'avais envie de le faire, tu l'as fait,
t'as bien fait."»
Johnny
Hallyday, le 24 décembre 2006, dans
l'hebdomadaire suisse le Matin dimanche
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Trinquer
Quelques
millionnaires planqués comme lui en Suisse lui donneront
peut-être du «cher Johnny». Mais l'ancien rockeur tricolore
risque surtout de leur coûter très cher si les cantons
helvètes, qui examinent ces jours-ci une proposition
visant à doubler l'imposition de ces fortunés allogènes,
lui donnent une suite favorable. Car les contribuables
français ont trouvé des alliés précieux en la personne
... des contribuables suisses, lesquels ne trouvent
pas amusant de payer le champagne du beau monde sans
être invités à trinquer.
Ce
tour de vis du fisc suisse tomberait àpic pour éviter
àMontebourg, qui se voit déjà ministre de la Guerre
de sa copine Ségolène,de lancer ses blindés par la trouée
de Belfort et la plaine de Bâle à l'assaut des infâmes
coffres-forts alpins.
La
confédération osera-t-elle chagriner ses puissants banquiers
?
La
fuite fiscale de Johnny est pain béni pour le PS, et
pas seulement parce qu'elle ridiculise Sarkozy. Dans
leur actuelle torpeur programmatique, les socialistes
y trouvent un thème d'agitation qui détourne l'attention
de leur propre «fiscacophonie».
Taper
sur les paradis fiscaux a toujours été un moyen pratique
de faire l'ange. Si les attaques contre la Suisse ne
sont pas dénuées de sous-entendus chauvins, elles ont
au moins montré que beaucoup de citoyens confédéraux
n'étaient pas dupes de leurs lois fiscales. Mais, de
notre côté de lafrontière, les choses sérieuses et douloureuses
commencent un peu plus loin, quand la gauche devra préciser
quels contribuables bien de chez nous (et qui y sont
restés) seront appelés à un nouvel effort fiscal. Johnny,
lui, n'est plus concerné par cet aspect des choses.
La
polémique déclenchée par Arnaud Montebourg dans nos
colonnes (Libération du 2 janvier) après l'annonce de
l'exil fiscal en Suisse de Johnny Hallyday résonne dans
la confédération helvétique plus fort encore qu'en France.
L'«incivilité» du premier rockeur français, dénoncée
par le député PS de Saône-et-Loire, mais aussi ses attaques
contre le fisc helvétique - «la Suisse procède à un
véritable pillage économique de ses voisins», a-t-il
dit ce week-end - ont fait réagir les autorités helvètes
plus rapidement que nos responsables nationaux.
Après
des dizaines d'années d'une générosité fiscale hors
norme à l'égard des résidents étrangers, les cantons
suisses envisagent de doublerle montantdu fameux «forfait
fiscal», un dispositif d'imposition minimaliste, pour
ne pas dire laxiste, dont bénéficient 3600 grandes fortunes
étrangères.
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L'impôt
de solidarité sur la fortune concerne tous
les ménages fiscaux dont le patrimoine taxable
(hors oeuvres d'art, biens professionnels,
etc.) est supérieur à 750'000 euros - soit
450'000 foyers en 2006. Créé en 1988, il
ne concerne que les personnes physiques.
Il a permis de collecter 3,64 milliards
d'euros en 2006, soit près de 2 % des revenus
de l'Etat.
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Autonomie
A
vue de nez, on se dit que l'affaire Hallyday, qui a
défrayé la chronique en Suisse et y a ravivé le
débat gauche-droite sur l'harmonisation de la fiscalité
cantonale, a produit ses effets plus rapidement que
prévu. Mais gare à la méprise.
En
l'espèce, la Suisse ne se renie pas. Loin de là. Si
elle est acceptée par les 26 cantons de la confédération
helvétique, cette proposition de doublement du «forfait
fiscal» ne s'imposera pas juridiquement, les cantons
bénéficiant d'une très large autonomie en la matière.
Et, même doublée, la mesure relève du symbole : actuellement,
le forfait fiscal - en général entre 100'000 et 300'000
francs suisses (de 62'000 à 186'000 euros) par contribuable
concerné - passerait de 200 à 600'000 francs suisses.
Enormément d'argent pour le Français moyen, bien peu
pour ceux qui choisissent la Suisse.
Car,
doublement ou pas du forfait fiscal, la polémique reste
entière. Comment éviter l'évasion fiscale et l'installation
en Suisse des Français fortunés, pas seulement celle
des «people» du show-biz ou du sport, mais aussi de
tous les cadres supérieurs de grandes entreprises ou
les professions libérales qui gagnent très très bienleur
vie?
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En
1963, le général de Gaulle avait décrété
le blocus de Monaco et obtenu convention
fiscale toujours en vigueur
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Blocus
En
d'autres temps, lointains, le général de Gaulle avait
engagé les grands moyens pour que les fortunes françaises
ne se précipitent pas à Monaco, devenu paradis fiscal.
C'était en 1963 et le Général avait décrété le blocus
fiscal de la principauté. Au terme d'une campagne de
pression intense, avec gardes aux frontières et surveillance
soutenue, le grand Charles avait fini par obtenir une
convention fiscale afin que les Français monégasques
paient leurs impôts en fonction des barèmes français.
Depuis, la règle n'a pas changé.
Faut-il
alors décréter le blocus fiscal de la Suisse ?
Un
peu exagéré. Arnaud
Montebourg ne va d'ailleurs pas jusque-là : aux internautes
deLibération (lire page suivante), il a expliqué que
Berne doit négocier une harmonisation fiscale avec les
autres pays européens. «Le forfait fiscal se fait sur
le dos des
contribuables suisses qui ne bénéficient de tels avantages»,
a-t-il insisté aussi dans l'hebdomadaire suisse le Matin
dimanche. De fait, les Suisses n'ont pas droit au forfait
fiscal. Seuls les étrangers, devenus résidents, peuvent
y prétendre à plusieurs conditions : ne pas travailler
en Suisse, afficher un montant de fortune supérieur
à 2 millions d'euros et séjourner dans le pays au minimum
180 jours dans l'année.
Manoir
Ce
forfait se traite avec les cantons sur une base variable.
Le fondement de la négociation la plus classique (mais
pas forcément la seule) est souvent un multiple du coût
du loyer du logement occupé (deux fois le loyer annuel).
Si le résident étranger est propriétaire d'un chalet
agréable à Zermatt ou Saint-Moritz, d'un manoir vitré
tout simple face au lac Léman ou tout simplement d'un
petit appartement à Genève, le forfait peut être équivalent
à cinq fois sa valeur locative estimée.
L'autonomie
des 26 cantons de la confédération complique aussi la
donne. Chacun ayant la possibilité de définirle montant
de ce minimum fiscal et négocier au cas par cas. Du
coup, pour attirer les très grosses fortunes, certains
cantons
se montrent particulièrement arrangeants. Y compris
sur la définition des valeurs locatives des biens des
propriétaires. Au palmarès de la facilité, les cantons
de Zoug, de Schwitz et de Vaud sont les plus accueillants.
Au
total, la Suisse accueille des ressortissants de tous
les pays, et notamment des Français dotés de fortunes,
construites à partir de revenus qu'ils ont accumulés
en travaillant en France et sur lesquels ils paient
un impôt ridicule. Une fraude fiscale officialisée par
la convention fiscale franco-helvétique et qui permet
à ces résidents d'utiliser ces fonds placés en Suisse
pour acheter en France des biens sur lesquels, là encore,
ils échappent à l'impôt en passant par des sociétés
fiduciaires suisses.
La
semaine dernière, Doris Leuthard, la ministre de l'Economie
suisse, s'est indignée, après l'affaire Johnny, que
les étrangers bénéficient de traitements dont les Suisses
sont exclus. La gauche helvétique réclame que les «forfaits
fiscaux» participent davantage à la vie économique du
pays, la droite demande, elle, qu'on fiche la paix aux
riches qui viennent chercher en Suisse une tranquillité
absolue, un secret bancaire à toute épreuve, et qui
remplissent les banques locales de milliards de dollars.
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3600
richissimes étrangers bénéficient du «forfait
fiscal» qu'ils négocient avec les autorités
suisses. En 2004, les forfaits fiscaux ont
rapporté quelque 260 millions de francs
suisses (163 millions d'euros). Les 26 cantons
du pays pourraient décider vendredi de multiplier
par deux les recettes qu'ils en tirent.
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En
Suisse, la preuve par le «Stempel»
Comment
font-ils tous ces Français, travaillant en France ou
retraités et résidant en Suisse, lorsqu'ils ne peuvent
pas passer sur le territoire helvétique les 180 jours
requis dans leur forfait ?
Comme tous
ceux (qui ne peuvent pas se soumettre à une règle stricto
sensu, ils la contournent. Et il y a un mot magique
en Suisse :
le Stempel, le tampon
daté sur le passeport qu'on ne vous colle qu'à l'aéroport
et qui témoigne de l'entrée et de la sortie de Suisse.
Pour bien l'utiliser, entrez en Suisse par un avion
Paris- Genève en début d'année, boum, Steinfel sur le
passeport. Retour en voiture quelques jours plus tard
pour travailler en France : pas de tampo à la frontière,
ni dans le train.
Six
ou huit mois plus tard; voire un peu moins d'un an après,
le même revient à Genève en voiture. Et, là, il prend
un avion Genève - Paris avec un passeport dûnient tampomné,
comme s'il avait passé toute la période en Suisse. D'autres,
plus paranoïaques, paient grassement leurs concierges
suisses pour que, régulièrement. ils allument les lumières
de leurs appartements pour que la facture d'électricité
atteste d'une présence.
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300
à 350 foyers fiscaux quitteraient chaque
année la France pour échapper à l'ISF.
Selon
le rapport de Philippe Marini, sénateur
UMP, la perte concernant l'ISF serait au
total de 83,3 millions d'euros sur six ans
pour l'Etat.
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Nathalie
BENSAHEL
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