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LES
ÉGLISES EN FAILLITE
Le
prix de Dieu
- L'Hebdo
- 11 avril 1991
- [Texte
intégral]
- Jacques
Neirynck
Jacques
Neirynck est professeur au département d'électricité
de l'École polytechnique fédérale
de Lausanne, Scientifique accompli - c'est sous sa direction
qu'a été publié le Traité
d'électricité en 22 volumes bien connu
des étudiants - il est également l'auteur
d'ouvrages sur le consumérisme. Préoccupé
des relations entre foi et science, il a récemment
écrit la «Première Epitre aux Techniciens»,
avec l'abbé Philippe Baud
- Le
salaire des pasteurs et des prêtres ?
Entre 2.000 et 8.000 francs
- (photo:
Ciric/Gadmer)
Les
Églises officielles ont à la fois trop
d'argent pour ce qu'elles font et pas assez pour ce qu'elles
devraient faire. L'État doit-il vraiment soutenir
l'Église comme la corde le pendu ? Le salaire
des pasteurs et des prêtres ? Entre 2.000 et 8.000
francs
Faut-il
ou non que l'Etat subsidie les Eglises? Il
ne s'agit pas d'une question théorique. Elle
fut soulevée par une initiative populaire fédérale
de 1976 qui proposait la séparation complète
de l'Etat et de l'Eglise. Si elle avait réussi,
elle aurait, de fait, empêché cantons ou
communes de subventionner les Eglises,
comme elle le fait actuellement. Le 2 mars 1980, cette
initiative fut rejetée à une très
large majorité. Le principe est donc clair: les
Suisses sont d'accord pour que les cantons subsidient
certaines Eglises qu'ils sont libres de sélectionner
et de financer comme ils l'entendent. Il en résulte
forcément vingt-six systèmes différents
qui reflètent chacun l'humeur des citoyens
et les préjugés des fonctionnaires.
En
n'organisant pas un système centralisé,
la Suisse évite au moins les affrontements sur
un sujet sensible, qui divise et passionne très
vite l'opinion publique. La complication du système
décourage aussi les investigations: le droit
administratif a pour objectif d'éviter les curiosités
déplacées.
Combien
coûtent au total les Eglises ?
Bien
malin qui le dira. On peut savoir assez facilement combien
chaque canton débourse, c'est-à-dire quelques
millions, mais il faudrait aussi tenir compte des contributions
communales ou paroissiales dont les modalités
varient à l'infini. Une estimation prudente pour
toute la Suisse s'élève à un demi-milliard
de francs par année. Cela fait environ 80 francs
par habitant, sans compter l'argent donné librement
lors des collectes, kermesses, quêtes, etc. Si
tout le monde allait au culte ou à la messe chaque
dimanche, cela ferait à peine 1fr.50 par service
religieux et par personne. Mais, dans les villes, seuls
10 à 15% de la population assistent à
un service dominical. Une place à l'église
coûte donc réellement autant qu'une place
au cinéma ou au théâtre.
- Si
les Eglises «officielles» devaient vivre
de dons,
- il n'en resterait pas grand-chose (photo:
Ciric/Gadmer)
Bas
salaires
Combien
gagnent les pasteurs et les prêtres ? Cela varie
de canton à canton, mais, pour un pasteur, c'est
de l'ordre d'un salaire d'instituteur, entre 4.000 et
8000 francs par mois. Les prêtres catholiques,
célibataires par définition, sont moins
bien payés ou reversent parfois une partie de
leur salaire à leur Eglise:
ils ont un revenu brut compris entre 2.000 et 3.000 francs
par mois, c'est-à-dire tout à fait au
bas de l'échelle soiale: un salaire de vendeuse
de grande surface pour un diplômé universitaire.
En
échange de ce montant, on attend les ministres
du culte qu'ils s'habillent correctement, qu'ils achètent
des livres pour entretenir leurs connaissances, qu'ils
aient une voiture pour se déplacer rapidement.
Est-ce tellement étonnantque les Eglises aient
de la peine à recruter les pasteurs et les prêtres
qui seraient nécessaires ?
Neuchâtel
et Genève ont pris une décision aussi
claire en théorie que floue en pratique: ces
deux cantons perçoivent les impôts volontaires
pour le compte de trois Eglises chrétiennes.
Les vingt-quatre autres cantons reconnaissent, sous
une forme ou sous une autre, un statut de droit public
à certaines Eglises, en règle générale
l'Eglise réformée et l'Église catholique
romaine, et, pour onze cantons, à l'Eglise catholique-chrétienne.
Un seul canton, Bâle, l'accorde à la communauté
israélite.
Dans
la reconnaissance et la subsidiation d'une Eglise, le
nombre ne fait rien à l'affaire: en 1987, il
y avait 4.592 israélites et 5.316 musulmans à
Genève contre 877 catholiques-chrétiens.
Et cependant la communauté catholique-chrétienne
était subsidiée tandis que les israélites
et les musulmans ne l'étaient pas. Personne bien
entendu ne songe à subsidier les innombrables
sectes, de la scientologie aux adeptes de Krishna en
passant par les Témoins de Jéhovah et
tant d'autres: elles ne demandent du reste rien, non
seulement parce qu'elles sont persuadées que
leurs membres sont prêts à tous les sacrifices,
mais surtout parce qu'elles réussissent dans
la mesure même où elles demandent ces sacrifices.
Les
cantons exercent donc un choix arbitraire entre les
communautés religieuses qu'ils décident
de soutenir. Il n'est pas évident que ce soutien
bénéficie réellement à ces
Eglises; elles touchent de l'argent, mais leur crédit
moral et le nombre de leurs fidèles n'en diminuent
pas moins.
En
effet, les chrétiens, subsidiés par les
pouvoirs publics, sont de moins en moins prêts
à faire des sacrifices. On peut sérieusement
se demander ce qu'il resterait des Eglises «officielles»
si elles étaient réduites, du jour au
lendemain, à vivre des dons de leurs fidèles.
Quel est le nombre exact de ces fidèles, si l'on
appelle fidèle celui qui est prêt à
mettre la main à sa poche ? Les statistiques
d'un service cantonal peuvent être bien trompeuses
à ce sujet.
Déficit
genevois
En
théorie, il y avait, en 1987, 106.897 protestants
et 197.742 catholiques dans le canton de Genève:
c'est précisément cette année que
les comptes de la Société catholique romaine
affichèrent un déficit record, par suite
d'une simple modification dans le libellé de
la déclaration d'impôt. La somme des impôts
ecclésiastiques volontairement consentis par
les catholiques genevois tomba de 6,24 millions en 1986
à 3,67 millions en 1987, et le déficit
s'éleva à 2,45 millions: il fallut hâtivement
vendre des immeubles pour boucher le trou. On estime
qu'un catholique sur sept ou sur huit accepte vraiment
de payer ses impôts: cela correspond du reste
à la proportion de ceux qui participent effectivement
à la vie de leur paroisse; les autres sont des
catholiques des quatre saisons: baptême, confirmation,
mariage et enterrement.
De
même, l'Eglise protestante de Genève constate
que sur 75.000 familles protestantes, il n'y en a que
18.000 pour s'acquitter de leurs impôts ecclésiastiques.
Le
canton de Vaud se situe à l'opposé du
système genevois: les frais de culte sont prélevés
sur les impôts généraux. Tous
les contribuables, athées, musulmans et israélites
compris, participent au bon fonctionnement de l'Eglise
réformée, ainsi que de l'Eglise catholique
qui bénéficie d'indemnités comparables,
calculées au prorata de ses fidèles: il
est vrai que ce canton, protestant à 95% au début
du siècle, comporte une minorité importante
de catholiques s'élevant à 43% aujourd'hui.
Encore faudrait-il trouver les ministres du culte pour
remplir les postes subventionnés: certains postes
restent vacants et les subsides correspondants sont
perdus pour cette Église. Elle en est réduite
à engager des laïcs dont les salaires ne
sont pas payés par l'État de Vaud, mais
par les prêtres, qui abandonnent une partie de
leur salaire au bénéfice de ces auxiliaires
laïcs. En résumé, moins il y a de
prêtres catholiques dans le canton de Vaud, moins
il y a d'argent pour leur Eglise et plus elle doit recruter
des laïcs payés plus cher que les prêtres.
Où est la logique de ce bricolage ?
Répartition
inégale
Le
bilan est donc mitigé. On ne peut pas dire que
les Eglises suisses manquent globalement de moyens:
il suffit de pénétrer dans les églises
ou dans quelques salles paroissiales qui respirent une
aisance manifeste. La question est plutôt de savoir
si les impôts sont correctement prélevés
sur les contribuables, bien répartis entre les
Eglises et judicieusement utilisés par celles-ci.
En fait, les Eglises sont obligées de payer chichement
les ministres du culte; de temps en temps, il leur faut
vendre en catastrophe des immeubles, c'est-à-dire
puiser dans un capital qui ne se renouvelle pas; là
où les fidèles doivent contribuer volontairement
au revenu des Eglises, ils se font de plus en plus tirer
l'oreille.
- Des
défilés parfois somptueux et des difficultés
financières
- souvent profondes
(photo: Ciric/Gadmer)
Un
expert en gestion diagnostiquerait que les Eglises officielles
sont des entreprises sclérosées, dont
les ressources diminuent en proportion de l'intérêt
décroissant qu'elles suscitent dans leur clientèle
potentielle: la mauvaise gestion des ressources humaines,
des investissement mal ciblés, l'effritement
de la clientèle constituent des maux qui s'engendrent
mutuellement. Dès lors, elles se réfugient
dans la solution de facilité de la subsidiation
par les pouvoirs publics.
Or,
il est évident qu'il s'agit toujours d'argent
qui provient des citoyens. Ne serait-il pas préférable
que cet argennt provienne de dons plutôt que d'impôt
? L'attitude
d'esprit de celui qui donne est évidemment différente
à l'égard de l'Église: cela devient
son affaire, il y participe librement, il s'y engage,
il exige des comptes, il désire influencer les
décisions. En instaurant une politique de dons
volontaires, éventuellement à soustraire
des impôts, les Eglises disposeraient peut-être
même de davantage de ressources, mais les permanents,
consacrés ou laïcs, perdraient certainement
une partie de leur pouvoir.
Le
pouvoir politique se garde bien d'aborder cette question
de fond. Personne n'a envie de rallumer des guerres
de religion. Les athées, les agnostiques, les
chrétiens non pratiquants acceptent de payer,
pas trop cher si possible, une sorte de «service
du religieux», de même nature qu'un service
du feu, étant bien entendu qu'on préfère
ne pas en avoir besoin et qu'en toute éventualité
on laissera les professionnels et les généreux
bénévoles dérouler les tuyaux et
grimper aux échelles. C'est en somme la conception
de la religion assurance, qui peut éventuellement
servir si l'on se ravise sur son lit de mort ou qui
servira de toute façon pour rendre les funérailles
un peu moins sinistres. Malheureusement, il suffit d'assister
à un service dans un chapelle aseptisée
du cimetière de Montoie à Lausanne pour
découvrir les limites du genre: des rites bâclés
devant une assemblée guindée dévoilent
la réalité d'une religion agonisante.
Morale
vieillotte
Il
n'existe pas de petit bout de la lorgnette pour parler
de religion. Les difficultés financières
des Eglises reflètent leur mauvais fonctionnement.
Elles parviennent rarement à proposer autre chose
que des réponses figées, n'étanchant
pas la soif de vie intérieure ou communautaire,
qui se manifeste alors sous des formes baroques ou pathologiques:
drogue, rock, secte, psychanalyse. Elles
prêchent encore la morale alors que les jeunes
en particulier ont le souci de la sauvegarde du monde
et d'un engagement éthique exigeant. Elles célèbrent
des liturgies sans joie, dans la raideur, le négligé
ou l'ennui alors que l'homme ou la femme d'aujourd'hui
sont sensibles à la beauté, à la
tendresse, à l'imprévu.
Payés
comme des fonctionnaires, certains ministres du culte
travaillent avec ce mélange inimitable de dévouement
et de routine qui caractérise tous les fonctionnaires.
Les Eglises établies de la Suisse ne devraient-elles
pas apprendre à marcher sans les
béquilles de l'Etat ? Peut-être
apprendraient-elles alors à travailler avec la
même simplicité de moyens, la même
décentralisation, la même décontraction
que les véritables artistes. L'Etat communiste
avait embrigadé d'une part le clergé orthodoxe,
d'autre part les artistes dans un statut relativement
confortable de permanents de la religion ou de la culture:
on connaît le résultat.
Rien
dans l'enseignement de Jésus de Nazareth ne conduit
inévitablement à l'organisation d'Églises
structurées au niveau mondial ou national, gouvernées
par un clergé professionnel, pas plus qu'à
la rédaction d'un code de droit ou d'un traité
de morale. Ce ne peuvent jamais être que des moyens,
de pauvres moyens humains, au service d'une fin qui
les dépasse infiniment. Force est de constater
que ces moyens ont tendance à s'ériger
en fins autonomes et à assurer leur pérennité
par le même mécanisme que celui des services
publics. Des Eglises sans subsides, comme aux Etats-Unis
ou en France, vivraient sans doute plus difficilement,
mais peut-être de façon plus authentique.
Le
choix des revenus
Cela
ne signifie pas qu'il faille tomber dans l'angélisme
et chanter les louanges de la pauvreté absolue.
L'objectif n'est pas de vivre sans argent, mais de choisir
d'où il vient et où il va. Comme tout
corps social, une Église a des besoins. Il lui
faut des rentrées, une gestion rigoureuse, des
comptes transparents, des réserves pour les coups
durs. Il n'est pas exclu que l'Etat l'aide. Mais certainement
pas avec l'argent des incroyants. Ni en échange
d'une neutralité politique.
Difficile
de trouver la bonne mesure. Mais il faudra bien la chercher.
Et elle sera différente de la cote mal taillée
d'aujourd'hui. Les Eglises officielles ont à
la fois trop d'argent pour ce qu'elles font et trop
peu d'argent pour ce qu'elles devraient faire. Est-ce
qu'une éventuelle faillite financière
serait vraiment plus grave que la faillite morale que
les Eglises vivent incontestablement aujourd'hui ?
Jacques
Neirynck
Les
Témoins de Jéhovah - Index
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