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«Nous aurions souvent honte de nos plus
belles actions, si le monde voyait tous les motifs qui les produisent.» La
Rochefoucauld
Nous sommes, à ce qu'il semble, en train de muter et cette
mutation prend des allures pour le moins inquiétantes. À en croire le romancier
et essayiste Philippe Muray, le réel serait « en phase terminale», ajoutant
dans Minimum respect
: «Le monde est détruit, il s'agit
maintenant de le versifier.» On pourrait trouver son constat un tantinet
outrancier et caricatural, et même le traiter de réactionnaire comme beaucoup
franchissent allègrement le pas, mais on verserait en définitive dans un
moralisme facile afin de n'être pas dérangé dans sa propre vision du monde.
Pourtant, en quelques années, de nouveaux comportements ont émergé d'une façon
fulgurante et certains philosophes, romanciers, essayistes, psychiatres ou
psychanalystes n'ont pas manqué de les relever. D'autres ont exulté à leur
apparition, pensant que la société postmoderne était en bonne santé physique et
mentale. Qu'en est-il ?
Si le terme de postmoderne que j'utilise peut désigner plusieurs
choses à la fois, je le prends ici dans un sens précis. Ce fut l'architecte
Charles Jenks lors d'une conférence à Eindhoven en 1975 qui utilisa ce mot pour
la première fois afin de qualifier une nouvelle architecture ; puis il fut
repris par Jean-François Lyotard dans son ouvrage La condition
postmoderne (1979) dont la quatrième de couverture nous mène sur une piste
intéressante : «qu'est-ce qui permet aujourd'hui de dire qu'une
loi est juste, un énoncé vrai ? Il y a eu les grands récits, l'émancipation du
citoyen, la réalisation de l'Esprit, la société sans classes. L'âge moderne y
recourait pour légitimer ou critiquer ses savoirs et ses actes. L'homme
postmoderne n'y croit plus. Les décideurs lui offrent pour perspective
l'accroissement de la puissance et la pacification par la transparence
communicationnelle. Mais il sait que le savoir quand il devient marchandise
informationnelle est une source de profits et un moyen de décider et de
contrôler. Où réside la légitimité, après les récits ?» Premiers signes
caractéristiques du postmodernisme : transparence, émancipation de l'individu,
crise du savoir, de l'autorité et de la légitimité etc. Un autre ouvrage, L'ère du vide de Gilles Lipovetsky, analysa en 1983 la façon dont
l'individu réagit à la perte des repères modernistes en établissant d'autres
valeurs comme le cool et le ludique. Évidemment, on se doute que le
postmodernisme, comme son nom l'indique, succède au modernisme(1) qui avait
célébré le progrès technique et social, la science, la foi en l'avenir (avec à
la clef une négation du passé et de la tradition). Sans être vraiment opposé à
ce modernisme-là, le postmodernisme le prolonge et tresse des lauriers à la
subjectivité, à la sensation et au vécu. Il revendique la confusion des genres,
l'hétérogénéité, le mélange, le ludisme, la séduction et le plaisir. Quelles en
sont les finalités ?
Le phénomène qui frappe l'esprit tout d'abord est que le
postmodernisme repose en grande partie sur la crise de l'autorité qui a secoué
et secoue encore la société (perte des repères, des valeurs précédentes comme le
travail, la religion, le patriarcat, la culture etc.) au bénéfice de la culture
populaire et de modèles alternatifs considérés comme meilleurs ou tout aussi
légitimes. L'individu ne se projette plus dans les modèles classiques mais tend
vers une plus grande flexibilité identitaire. La société se
fragmente en de multiples groupes ou tribus (« culture » techno), fragmentation
que le marketing et les mass media ont initiée ou reprise, d'autant plus à notre
époque avec le développement d'Internet. Mais contrairement à ce que l'on peut
croire, ce multiculturalisme, cette non-hiérarchisation, cette hétérogénéité ne
sont pas seulement de simples postures politiques ou sociales mais bel et bien
de nouvelles idéologies ayant effacé toutes traces idéologiques sur leur
passage. Dans son roman L'immortalité, Milan Kundera a appelé
imagologie le nouvel état d'esprit de l'univers postmoderne :
publicitaires, conseillers en communication, créatifs en tous genres dictant les
normes esthétiques. Il écrit notamment : « Les imagologues créent
des systèmes d'idéaux et d'anti-idéaux, systèmes qui ne dureront guère et dont
chacun sera bientôt remplacé par un autre, mais qui influent sur nos
comportements, nos opinions politiques, nos goûts esthétiques, sur la couleur
des tapis du salon comme sur le choix des livres, avec autant de force que les
anciens systèmes des idéologues. (2) ». L'imagologie commence là où s'achève
l'idéologie ou si l'on veut, l'imagologie, c'est l'idéologie moins la
« politique ». Il faut comprendre qu'auparavant (période précédent la seconde
guerre mondiale et juste après elle), les systèmes idéologiques avaient le vent
en poupe au point de contaminer la création artistique (art engagé). Des
millions de personnes ont cru et adhéré à ces systèmes sans se rendre compte de
l'erreur colossale qu'elles commettaient. Si la barbarie sanglante de ces
systèmes a été finalement mise à nu, le problème est que la haine et la jalousie
n'ont pas déserté l'âme humaine pour autant. Comment réussir à devenir invisible
ou à passer inaperçu après une telle déroute et une telle faillite historique ?
Simplement en trouvant refuge dans de nouveaux systèmes idéologiques qui
ressemblent le moins possible à des systèmes idéologiques, c'est-à-dire ayant
épousé les valeurs du Bien, de l'Humanisme, de l'Écologie, de la Tolérance, de
l'Égalité et du Social. D'ailleurs qui aurait le toupet et l'inhumanité
d'autopsier une émotion ? Quel est le malotru qui n'oserait pas s'agenouiller
devant les droits de l'enfant et des bons sentiments ? Celui qui n'aurait pas la
larme à l'oeil devant tant de catéchisme humanitaire serait un monstre. On vous
en voudra de ne pas être conforme à la masse, à l'audimat ou à l'air du temps.
On fera semblant de vous tolérer mais sans plus jamais vous parler. Et s'il
reste de véritables réactionnaires, ceux-ci serviront de caution et de bouc
émissaire à l'occasion. Si croire dans les systèmes idéologiques fut une erreur
gravissime (peu repérée à l'époque !), croire en ces nouveaux systèmes du Bien
l'est tout autant (peu repérée aussi à notre époque !). « Nos
vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » disait La
Rochefoucauld.
Tout un nouvel état d'esprit a vu le jour suite à cette lente
crise de l'autorité. Dans la galaxie postmoderne, tout est gouverné par un
égalitarisme forcené (non-âgisme, indifférenciation hommes-femmes,
humanité-animalité etc.) et sous la bannière du droit d'être soi-même
(injonction paradoxale car comment l'être et qui être au moment où l'on nous
somme de l'être ?), tous les modes de vie et toutes les identités deviennent
légitimes et respectables. En quelques années, le modèle patriarcal est remis en
question et la féminité et les valeurs qui lui sont associées prennent
considérablement de l'ampleur. C'est aussi le culte du jeunisme ; la frontière
qui séparait les générations est brisée. On assiste à un effacement des
hiérarchies là encore au bénéfice de la juxtaposition et du mélange. Certains
d'entre eux sont détonants, voire grotesques : politique et marketing (Clinton,
Blair), caritatif et business (« We are the world »), le
rock-caritatif (Bob Geldorf), sport et « entertainment » (Michael Jordan). Tout
devient même culturel (rap, techno, tag etc.) et sous le règne de l'industrie et
du marketing, la culture devient un simple produit de consommation. On
revendique la tolérance (ce qu'on appelle comme telle), l'absence de jugement,
l'absence d'échelle des valeurs, entraînant un politiquement correct. La société
devient un peu plus obsédée par son image. Dans la publicité, cette image
devient la stratégie centrale du marketing. Le mot communication est utilisé à
tout bout de champ. Avec l'éclatement des références temporelles, le mélange des
époques et des styles, nous rentrons dans l'ère de la récupération, du pastiche,
du copier/coller, une ère a-chronique. La créativité postmoderne, c'est la
copie : on n'invente rien, on recycle. Arrive alors la mode des décennies
passées réactualisées et remixées (adaptation au cinéma des séries des années
70). Les médias ou les personnalités médiatiques deviennent les nouveaux
fondements de l'imaginaire collectif et le bavardage médiatique se substitue peu
à peu à la culture classique. Si l'on ajoute à ce rapide portrait, que nous
sommes entrés dans l'ère numérique qui a mâtiné tout cela d'Internet, de haut
débit, de rapidité, d'immédiateté, de CD-DVD, de rebelles-pirates, on a un assez
bon portrait de ce qu'est le postmodernisme de nos jours et des valeurs qu'il
véhicule. S'il ne s'agit pas ici de faire le « procès » des médias, d'un autre
côté, on ne peut pas ignorer que ceux-ci ont considérablement aggravé la
situation, notamment à cause de la visibilité qu'ils permettent et de
l'exhibition qui s'ensuit au niveau social. Certes, l'homme s'est toujours donné
en spectacle avant même que la société du spectacle, comme on l'a appelé à tort,
n'existe. Il n'empêche. Sans les médias et la technique, rien n'aurait été
possible. Le problème existentiel (et non idéologique par la même occasion) est
que nous n'avons qu'un seul monde à notre disposition : le réel. Et l'individu
postmoderne ne semble désirer rien tant que de s'en passer, autrement dit
remplacer le principe de réalité par le principe du plaisir, c'est-à-dire en
d'autres termes encore, éliminer le réel et autrui en les redessinant à l'image
de son idéal. Sortir tout simplement de l'humanité (le temps, l'imperfection, la
mort). Nous allons y revenir.
Il n'est pas inopportun de rappeler, par rapport à cette crise de
l'autorité, que le mot sujet veux dire « assujettir à ». Qui veut être sujet
doit reconnaître d'ores et déjà qu'il est lié et relié à l'autre (enchaîné même)
et qu'il ne peut se passer de lui pour être et exister. On appelle forme unaire cette manière de s'auto-référer (en niant cet
assujettissement à autrui) tel un Dieu ou un roi. N'oublions pas que « Je suis qui je suis » est la définition même que se donne Dieu.
Autrement dit, le fameux « Pense par toi-même » qui est
impossible évidemment (injonction paradoxale). Symptôme de l'époque qui veut
abolir radicalement toute autorité pour s'auto-instituer, d'où le renfermement
sur la sphère de l'ego, du narcissisme, du vécu, de la sensation etc. à laquelle
nous assistons. Hannah Arendt avait abordé ce problème dans deux articles datant
des années cinquante Qu'est-ce que l'autorité ? et La crise de l'éducation parus dans le livre La
crise de la culture. Tout se complique un peu plus quand on ajoute que
revenir à l'ancienne autorité serait vain puisque celle-ci a précisément
débouché sur la situation présente. Conséquence terrible comme l'a
souligné Hannah Arendt : « Ainsi la nature du sujet - c'est-à-dire
à la fois la nature de la crise actuelle de l'autorité et la nature de notre
pensée politique traditionnelle - implique que la disparition de l'autorité qui
se manifesta d'abord dans le domaine politique s'achève dans le domaine
privé. (3) » Et c'est bien ce qui est arrivé. Cette
« disparition » de l'autorité dans le domaine privé va enclencher une sorte de
« tout-à-l'égo », impliquant effectivement une abolition de la frontière
séparant sphère privée et sphère publique. D'où le côté impudique que l'on voit
se déverser par médias interposés, cette exhibition permanente qui est aussi un
beau contrôle social par ailleurs. On sait au moins ce que font les individus !
Plus besoin de micros ! Il n'est donc pas étonnant, comme le dit Charles Melman,
que « ce qu'on appelle le goût de la proximité va si loin qu'il
faut exhiber ses tripes, et l'intérieur de ses tripes, et même l'intérieur de
l'intérieur. Il n'y a plus aucune limite à l'exigence de transparence.
(4) »
D'où l'inflation de télé-réalités, d'émissions, de web-cams, de blogs où tout à
chacun déverse son vécu, son ressenti, ses émotions, ses pulsions, ses
expériences comme s'il tenait l'ultime réalité sur lui-même. Charles Melman
poursuit : « les gens se dénudent devant les caméras avec une
impudeur qu'ils ne seraient pas forcément capables de manifester dans le cabinet
d'un médecin. La présence des spots et des caméras agit comme un impératif
devant lequel personne ne pourrait rien refuser, comme si on faisait face à un
tortionnaire à qui il convient de tout avouer, y compris ce qu'on n'a pas
fait.(5) » Il est assez piquant que notre époque qui a remis
en cause toute forme d'autorité (l'autorité n'est pas le pouvoir, ni la
répression et convaincre n'est pas contraindre) en recèle une autre plus subtile
et plus pernicieuse car si Dieu est mort à ce qu'il paraît, l'être humain avec
son ego et son narcissisme s'est mis au centre de tout et s'est institué
lui-même Dieu… mais un Dieu parmi des millions d'autres. Un Dieu descendu des
voûtes célestes pour s'incarner dans chacun d'entre nous. Est-ce mieux ? Ce
n'est pas certain. Je veux bien qu'on abolisse toute divinité (nouveau leurre)
mais il ne faut pas en recréer sous une forme déguisée pour tenter de nous faire
croire que nous avons réellement brisé nos antiques chaînes… Nous assistons donc
à l'arrivée d'une nouvelle autorité instituée mais qui ne veut pas se faire
passer comme autorité mais comme égalité ! Une nouvelle autorité qui a décidé
qu'elle détenait maintenant le Bien et que toute autre opinion contraire à la
sienne était forcément réactionnaire, voire fasciste. Non seulement, elle
aggrave le problème mais proclame que tel ou tel sujet ne fait plus débat,
perpétuant sous une forme hypocrite et doucereuse l'ancienne autorité
répressive. Il est clair que l'on s'est plu à attaquer les autorités en place,
de les charger de tous les maux et fantasmes ou de les assimiler constamment de
près ou de loin à la violence : Dieu, père, professeur, maître, parents,
institutions etc. Comment a-t-on pu en arriver là ?
Il est certain qu'auparavant les êtres humains n'avaient pas leur
mot à dire, chose extrêmement dommageable pour la liberté, mais il est certain
aussi que la révolte et la révolution sont de bien mauvaises conseillères. En
effet, la révolte ne cesse d'être fascinée par son oppresseur, au point de
vouloir le déloger et le remplacer par un double, c'est-à-dire elle-même,
croyant évidemment ne pas lui ressembler. Les révoltés ne pensent jamais être de
nouveaux oppresseurs mais des sauveurs, ruse de l'Histoire actuelle comme
j'aurai souvent l'occasion d'y revenir. Comme l'écrit Dany-Robert Dufour dans On achève bien les hommes : « Les périodes de
révoltes où le sujet prend littéralement conscience que ce qu'il subit repose en
fin de compte sur son désir et sur un consentement préalablement donné à la
soumission. (6) » Vauvenargues disait déjà que « la
servitude avilit l'homme au point de s'en faire aimer. ». C'est pour cela du
reste que la révolte sera encore plus violente que l'ordre ancien ou que les
hommes seront plus royalistes que le roi, comme on dit. Terrible lucidité que
l'on serait plus avisé de prendre en compte quitte à passer pour conservateur si
on conçoit ce mot dans tout son sens qui est de conserver les choses, d'en
prendre soin et souci. Il s'agit de comprendre ici la façon dont le ressentiment
se déguise souvent derrière de bonnes intentions ou un humanisme de façade (et
non de faire de la politique politicienne) pour opérer.
Précisément, avec la révolution française, l'Histoire s'est comme
accélérée. Le pouls du monde a brusquement battu beaucoup plus vite. La
révolution française n'a été qu'une révolution bourgeoise qui n'avait qu'une
idée en tête, prendre le pouvoir et accélérer la marche du monde au point
d'inscrire ses dogmes (le progressisme, l'égalitarisme, les droits de l'homme
etc.) dans le quotidien à l'égal de l'air que nous respirons, dogmes issus de la
Grande marmite du Bien absolu, histoire de les faire passer avec une plus grande
aisance. Comme le disait justement Tocqueville : « Ils ont détruit
les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables ; ils rencontrent la
concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. (7) » En peu de
temps, des cohortes d'hommes vont être jetées dans des fabriques et usées par un
travail exténuant et harassant. Dans César Birotteau, écrit en
1830, Balzac décrit magistralement le capitalisme naissant et montre comment la
médiatisation du monde va s'opérer : de nouvelles méthodes de persuasion
(publicité) sont orchestrées pour séduire et contaminer toute la société. Il en
fut ainsi de la révolution française comme il en sera du communisme, ou du
socialisme, et comme il en sera d'une autre façon, du capitalisme ou du
libéralisme, déguisant l'exploitation technicienne de l'homme par l'homme sous
des idéaux de libre entreprise, de liberté et de démocratie (une oligarchie
libérale dirait Cornélius Castoriadis). À cet égard, Dany-Robert Dufour écrit
encore : « Si l'on devait faire très cavalièrement - au double
sens de perspective cavalière et de procédé cavalier - le bilan, on pourrait
dire que l'Histoire apparaît comme une suite de soumissions à des grandes
figures placées au centre de configurations symbolico-politiques. On pourrait
assez aisément en dresser la liste : le sujet, le subjectum (en latin, celui qui
« est soumis à », « subordonné à »), fut, dans les sociétés archaïques, soumis
au Totem, puis soumis dans le monde grec aux forces de la Physis chanté par le
mythos, avant que de l'être à la cité et à la puissance de la Raison promise par
le logos. Il fut soumis au Cosmos ou aux Esprits dans d'autres mondes. Il fut
soumis au Dieu unique dans les monothéismes, sous des modalités concurrentes du
fait du christianisme, de l'idée juive de la Loi et de la norme coranique. Il
fut soumis au Roi dans la monarchie. Il fut soumis au Peuple dans la République.
Il fut soumis à la Race dans les idéologies raciales, nombreuses, dont le
nazisme, promouvant le sujet de la race aryenne, fut une forme particulièrement
virulente. Il fut soumis à la Nation dans les nationalismes. Il fut soumis au
Prolétariat dans le communisme. (8) » Une nouvelle mythologie prenait donc
place (elle n'est pas terminée) avec le mot Peuple, mot dont il n'échappe à
personne que l'esprit révolutionnaire s'en est emparée pour l'auréoler de pureté
et l'assimiler au prolétariat (or le Peuple, c'est tout le monde et non
seulement les pauvres ou le plus grand nombre). Nouvelle forme unaire comme avec
le mot Démocratie et Liberté. Nouveaux dieux salvateurs.
La suite de l'Histoire est connue : les riches et les pauvres, les
exploiteurs et les exploités vont se lancer dans une sanglante rivalité
mimétique, comme dirait René Girard, tels deux frères jumeaux. Toute une
rhétorique politique et idéologique va naître, partageant le monde en noir et
blanc. À cette époque, les oppresseurs sont aisément identifiables tandis que
les oppressés sont réellement victimes. Mais comme je le disais, la révolte est
mauvaise conseillère. Par la technique, les médias, et consécutivement, par la
fulgurante vitesse de propagation des idées simplistes, la propagande va
enflammer le monde et le réel va être empaqueté et réduit à quelques slogans.
Sur ce point, Balzac dans Illusions perdues fait dire à un de
ses personnages : « Le Journal au lieu d'être un sacerdoce est
devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s'est fait commerce ; et comme
tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit
Blondet, une boutique où l'on vend au public des paroles de la couleur dont il
les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la
beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour
éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans
un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront
les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le
bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en
soit coupable. » Historiquement, journaux, radios, télévisions, Internet
vont successivement aggraver la situation. Et l'on a bien compris de nos jours
que l'information, comme les capitaux et les individus, doit circuler.
De cela va bientôt naître un immense fracas, jetant les hommes les
uns contre les autres. Révolutions, totalitarismes, asservissement de l'homme à
la technique, volonté de puissance vont finir par donner naissance à la seconde
guerre mondiale. À l'évidence, le XIXe siècle, avec le romantisme et le
sentimentalisme, ont aggravé le processus, en poétisant la politique et en se
servant du lyrisme. Marcel Aymé écrit à ce propos : « Le
romantisme, qui a largement exploité sa mythologie de 89, qui a imprimé sa
marque aux mouvements revendicatifs et révolutionnaires du XIXe siècle, est
resté vivant et très apparent dans la bataille sociale à laquelle il donne
encore une résonance poétique. Il continue ainsi, faisant bon ménage avec le
marxisme, à servir les partis de révolution et à leur amener des recrues. Dans
la propagande moderne, ses grands mots sonores ne sont pas démodés.
(…)(9) » Il poursuit : « Les prestiges du
verbe, le charme d'une petite musique et les misérables plaisirs d'un
conformisme esthétique suffisent à leur voiler la réalité des faits. Même
lorsque la conscience leur revient et qu'ils envisagent la révolution
communiste, ils la voient comme un magnifique déchaînement wagnérien auquel ils
auront part en tant que victimes et le léger frisson d'épouvante qui leur court
parfois sur l'échine n'ôte rien de sa poésie à une pareille vision. Ils sont
comme des bœufs gras qui renifleraient l'abattoir et s'enchanteraient néanmoins
au parfum des guirlandes de fleurs enroulées à leurs cornes. (10) » L'homme peut-il
dépasser sa condition existentielle ? Woody Allen a très bien évoqué ce problème
dans Stardust memories puis dans Celebrity
en montrant que le social n'était pas tout et que même si l'homme accédait à un
certain bien-être, sans être exploité, il restait empêtré dans ses illusions et
sa terreur concernant son rapport à l'existence (la mort, le temps qui passe, le
hasard, le néant d'un monde sans Dieu). À croire finalement que l'esprit humain
ne peut pas s'empêcher de rentrer dans de terribles convulsions.
Si la crise actuelle est complexe, elle s'accélère encore avec la
première puis la seconde guerre mondiale. La politisation du monde va atteindre
aussi l'art avec les avants gardes (ne pas confondre l'avant-garde (le
futurisme, le surréalisme, l'avant-garde russe) et la modernité
(l'impressionnisme, le cubisme) qui n'a jamais demandé la mort de tout ce qui la
précédait.) artistiques qui poétisèrent la révolte et la révolution et se
servirent de la création pour faire de la propagande politique. On se souvient
du manifeste du Futurisme de Marinetti qui faisait l'éloge de la barbarie (« La guerre seul hygiène du monde… » « Boutez donc le
feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder
les caveaux des musées ! ») Tout cela n'est pas anodin et on aurait tort de
prendre ces slogans à la légère. Les métaphores ne sont jamais innocentes… Au
contraire, toute une époque s'annonce : rayer et détruire le passé, rêve d'un
paradis, d'un monde nouveau, mythe du progrès et de la technique… Guère étonnant
de voir que les Futuristes célébrèrent la vitesse et la machine... N'oublions
pas encore que Marinetti finit même par imaginer un être vivant non humain,
mécanique dans un univers uniquement électrique et métallique (Le
Règne de la machine, 1910). Lui-même voulut montrer que le fascisme était
nourri de principes futuristes (Futurisme et fascisme,
1924) et chanta les hommes et les machines de guerre mussoliniennes (Canto, eroi e macchine della guerra mussoliniana, 1942). Que
firent les surréalistes sinon que de se rallier à la révolution bolchevique ?
Tout cela allait déboucher sur les totalitarismes et les avants-gardes
sombreront avec eux. Bref, on comprend qu'il fallait coûte que coûte entrer et
si possible à grand fracas dans l'ère dite moderne. Pour convaincre le plus
grand nombre d'y entrer, il faut faire chanter les crécelles de l'ivresse
lyrique… Parallèlement, Marcel Duchamp allait de son côté introduire une
terrible fracture dans l'art avec son fameux bidet par exemple. Je peux
concevoir une provocation mais une provocation doit rester ce qu'elle est,
c'est-à-dire provisoire, et non devenir pérenne, inscrite dans l'histoire de
l'art. Car un bidet est un bidet, rien de plus et certainement pas une œuvre
d'art. Cela vaut pour toute cette sorte de démarche dite artistique qui justifie
une « production » par une démarche cérébrale au détriment de l'œuvre même.
L'artiste est donc devenu lui aussi une sorte de Dieu, un artiste autoproclamé,
s'auto-désignant artiste. Ce ne sont plus ses œuvres qui font dire que tel ou
tel homme est un artiste mais c'est l'artiste lui-même… Le comble du
narcissisme. D'où l'escroquerie de l'art dit contemporain, se perdant dans
l'originalité à tout prix, dans la quête absurde de performances et
d'installations… Après le roi, le peuple, la liberté, et la démocratie, voici
une nouvelle forme unaire, celle de l'artiste. On pourrait aussi dire plus
simplement que cette accélération avec sa logique techniciste et progressiste
fait perdre à l'homme son rapport concret au monde. Voilà sans doute la réelle
tragédie de l'homme. Par exemple, le romancier Gabriel Chevallier dans Clochemerle-Babylone écrit à propos de l'apparition de la
voiture : « Rouler, ça devenait le plus urgent besoin. L'humanité
allait se ruer en avant, dans un perpétuel exode de bouffeurs de kilomètres, de
dévoreurs de moyennes, avec une passion toute nouvelle du dépaysement, une
avidité de tout voir, de tout connaître, de tout juger et dominer, de pousser
toujours plus vite, toujours plus loin, d'amasser un bagage immense de
sensations, de souvenirs, de comparaisons, d'étonnements, en égrenant une
litanie de superlatifs qui malheureusement s'émoussaient, parce qu'il devenait
trop facile de tout atteindre sans effort. Et l'habitude se prenait de fuir
toute méditation, toute contemplation, tout soliloque qui ramène l'homme à
s'interroger sur le sens de sa destinée.(11) »
Il ne faudrait pas croire que ce processus ne touche que tel ou
tel parti politique ou que telle ou telle idéologie. Nous avons là avant tout un
phénomène qui touche l'imaginaire humain dans son rapport avec le réel, et
surtout dans sa difficulté précisément de l'appréhender tel qu'il est. On
reconnaît là sans doute la pensée d'un des philosophes les plus pertinents qui
soient, Clément Rosset, dans la distinction qu'il établit entre la réalité et
ses représentations, ses doublures chimériques. Sa « philosophie » se résumerait
ainsi : le spectacle du réel est tellement insupportable à l'homme que pour s'en
épargner la vue, ce dernier dédouble le monde et se crée illusions et chimères
de toutes sortes. La cible favorite de Rosset est l'homme moral, jamais content
de son sort, toujours indigné. Dans la réalité, il est comme un poisson tiré
hors de l'eau et préfère les paradis artificiels de la
représentation consolatoire : « Une ville est-elle rasée par un bombardement,
l'homme moral en dénonce l'injustice. Sa fiancée le quitte-t-elle, c'est une
traîtresse. Tel Géronte, il cherche sans cesse à condamner l'événement rebelle à
son affectivité, sans prendre garde qu'en en dénonçant l'arbitraire il ne fait
qu'exprimer deux fois la même chose, que de répéter sous une forme différente
l'unique cruauté d'un événement. Que sa fiancée soit une traîtresse, cela nous
était déjà apparu, puisqu'elle l'a trahi. L'homme moral ne fait ainsi que
retourner à l'événement qu'il voudrait nier, sans qu'aucune considération
ultérieure ne puisse en modifier l'essence, puisqu'elles se ramènent finalement
toutes à constater que ce qui est est - et c'estlàque gît, en effet,
l'inacceptable et, pour la morale, l'inaccepté. (12) » Autrement dit, le
réel est ce qu'il est et on ne pourra pas le changer d'autant que celui-ci est
muet : « Le silence du monde est probablement la source principale
de l'angoisse face au donné dont dérivent les constructions morales, et il n'est
guère d'interprétations intellectuelles dont le besoin le plus urgent, encore
que souvent caché, ne soit de réanimer, de sonoriser, cet oppressant et
universel silence. (13) » À cet égard, l'indignation, la révolte et ses
slogans sont d'un indécrottable moralisme romantique car non seulement, ils
mettent en place une autre tyrannie sous des dehors bienfaisants, mais par leur
simplisme et leur lyrisme, ils continuent à faire perdurer ce qu'ils croient
combattre. Toujours étonnant ces personnes qui prétendent lutter contre telle ou
telle chose mais sans jamais en chercher les causes réelles…
Après avoir destitué toute autorité, l'individu postmoderne est
devenu une espèce de petit Dieu narcissique tout en faisant croire qu'il a aboli
toute divinité, enfermé dans la cage de son moi et de son ressenti pour
s'autofonder intellectuellement ou affectivement. Autrement dit, se cloner,
s'engendrer, se féconder lui-même, se passant ainsi d'autrui, de l'altérité, et
donc en définitive, du réel. Rêve démiurgique illusoire certes mais la volonté
est bien là et occasionne de terribles dégâts. Pourquoi en sommes-nous à l'ère
du clonage ? À ce titre, le clonage psychologique, précédent le biologique, a
déjà eu lieu. On a donc l'impression, et même la désagréable impression, que
l'homme postmoderne est en train de réussir son bouclage sur lui-même. Dans On achève bien les hommes, Dany-Robert Dufour décrit cette
mutation qu'est en train de subir l'homme contemporain : « La
postmodernité, ce n'est pas la simple chute des idéaux du moi, ni une levée en
masse contre les idoles. Ceux qui croient que nous vivons une époque de
dessillement douloureux mais salvateur se rassurent à bon compte. Nous sommes en
fait à l'époque de la fabrication d'un « nouvel homme », d'un sujet a-critique
et psychotisant, par une idéologie aussi conquérante, mais probablement beaucoup
plus efficace que ne le furent les grandes idéologies (communistes et nazies) du
siècle passé. Ce que le néo-libéralisme veut, c'est un sujet désymbolisé, qui ne
soit plus ni sujet à la culpabilité, ni susceptible de constamment jouer d'un
libre arbitre critique. Il veut un sujet flottant, délesté de toute attache
symbolique ; il tend à la mise en place d'un sujet unisexe et « inengendré »,
c'est-à-dire désarrimé de son fondement dans le seul réel, celui de la
différence sexuelle et de la différence générationnelle. (…) Le néo-libéralisme
est en train de réaliser le vieux rêve du capitalisme. Non seulement il repousse
le territoire de la marchandise aux limites du monde (ce qui est en cours sous
le nom de mondialisation), où tout est devenu marchandisable (l'eau, le génome,
l'air, les espèces vivantes, la santé, les organes, les musées nationaux, les
enfants...). Mais il est en train de récupérer les vieilles affaires privées,
laissées jusqu'alors à la disposition de chacun (subjectivation, personnaison,
sexuation...) pour les faire rentrer dans l'orbite de la marchandise. (14) » S'il
est vrai que Dany-Robert Dufour politise trop son sujet, là où il ne s'agit que
d'une problématique existentielle avant tout, il a raison d'insister en revanche
sur quelque chose de crucial : « Nous vivons à cet égard un
tournant capital car, si la forme sujet construite de haute lutte par l'histoire
est atteinte, ce ne sera plus seulement les institutions que nous avons en
commun qui seront en danger, ce sera aussi et surtout ce que nous sommes. Ce
n'est pas seulement notre avoir culturel qui est en danger, c'est notre
être. (15) » Au moment où l'individu renfermé et claquemuré
sur son ego, son ressenti ou son vécu, croit détenir la vérité sur lui-même, il
devient le pantin d'une force et d'une problématique existentielle qui le
dépasse totalement. Le pantin croit ne plus être attaché à des fils... et ne
croit donc plus être un pantin. Un automate. Alors qu'il l'est sans doute plus
que jamais.
Ce bouclage sur lui-même, l'individu tente de s'en approcher
progressivement. Par exemple, ne serait-ce que son irrésistible attirance pour
les prothèses sensorielles, (télévision, portable, Internet) transformant
l'homme en petit Dieu omniprésent, ne supportant plus d'être absent du monde et
du regard des autres. Inquiétante ubiquité et étrange façon d'habiter le temps
et l'espace en abolissant toute différence ou tout obstacle. L'homme postmoderne
aspire à sortir de sa condition, réduire l'altérité au même et échapper à la
filiation par des prothèses biotechnologiques. On peut s'interroger sur cette
inquiétante volonté technique de tout tripatouiller (problème parallèle avec les
OGM). Par exemple, le 23 février 1997, voyait naître Dolly, une brebis, le
premier clone d'adulte obtenu chez un mammifère supérieur. Dans la filiation,
Dolly est fille et soeur de sa mère ! En établissant un parallèle humain, c'est
comme si elle était l'enfant né d'un inceste entre père et fille ou entre mère
et fils, tout en étant produite sans le contact physique de l'autre sexe ! Autre
cas, celui de Jeanine (Le monde du 21 juin 2001), institutrice
à la retraite, âgée de 62 ans, qui a donné naissance à un garçon de 3 kilos.
Jeanine avait bénéficié d'un don d'ovocyte reçu d'une donneuse américaine et
d'une fécondation in vitro pratiquée aux Etats-Unis. L'ovule a été fécondé par
le sperme de son propre frère, Robert, un célibataire âgé de 52 ans, handicapé
après une tentative de suicide…
L'art dit « biotech » fabrique aujourd'hui des animaux
fluorescents verts, utilise l'ADN humain pour faire des sculptures et des
poèmes, fait pousser des ailes aux cochons, ou réalise des sculptures
semi-vivantes... Dany-Robert Dufour évoque ces artistes contemporains aux
méthodes très étranges. Par exemple, Eduardo Kac qui « propose un
« art transgénique », à base d'organismes génétiquement modifiés à des fins
artistiques. Il transfère avec l'aide d'équipes de scientifiques (notamment
français) du matériel génétique d'une espèce dans une autre, afin de créer des
êtres vivants uniques. Alba, son lapin fluorescent vert, est un lapin albinos
qui devient fluorescent à la lumière.(16) » Ou Marta de Menezes qui « colore l'ADN des cellules humaines et leur donne une valeur
sculpturale, tandis que Joe Davis (USA) utilise le code de l'ADN non pas pour
provoquer des mutations génétiques, mais pour encoder des messages et des images
poétiques. (17) » Il y a aussi le duo Art Orienté Objet qui « présente des Cultures de Peaux d'artistes, hybridées avec du derme de
cochon et ornées de tatouages animaliers, idéalement destinées à ce que des
collectionneurs s'en fassent greffer. Ces autoportraits biotechnologiques font
figure de totems contemporains évoquant la chimérisation et ayant pour médium le
corps de l'artiste. (18) » Il y a encore le collectif SymbioticA (Australie)
qui « fabrique des « poupées du souci », c'est-à-dire des
sculptures semi-vivantes (qui peuvent aussi se manger) en « Tissue Engineering »
issues de cultures de tissus vivants. Se trouvent ainsi repoussées les limites
de ce que nous appelons l'« animé » et l'« inanimé ». Le collectif SymbioticA
cherche à montrer l'incapacité de notre système de croyances à « prendre en
compte les questions épistémologiques, éthiques et psychologiques soulevées par
la science et l'industrie de la vie(19) ». Des groupes de plasticiens, de
sculpteurs et de vidéastes, baptisés "biopunks" militent pour la légalisation de
toutes les formes de manipulations génétiques que l'on peut pratiquer sur un
adulte consentant ou sur soi-même. La frontière entre artiste et scientifique
devient de plus en plus floue. Il y a de quoi s'interroger sur de telles
méthodes.
Ce phénomène est flagrant dans le domaine artistique. Certains
« artistes » franchissent le pas qui séparait la création esthétique et la
création prothétique. Par exemple, Orlan, pionnière de la transformation
corporelle par intervention chirurgicale. Grâce à la chirurgie plastique, son
corps se modifie et « évolue ». Elle définit ceci comme un « art charnel »,
témoin ce qu'elle disait dans Le monde du 22 mars 2001 : « L'avant-garde n'est plus dans l'art, elle est dans la génétique, elle
est dans la biologie ». Mais comme tout bon avant-gardiste, elle s'est
sentie obligé d'en faire un manifeste. Ce qu'elle appelle l'« art charnel » est
un travail d'autoportrait qui oscille entre défiguration et refiguration. À
l'inverse du « Body art », l'« art charnel » ne recherche pas la douleur (« A bas la douleur ! » et « vive la morphine ! »)
et s'intéresse à l'opération-chirurgicale-performance et au corps modifié. L
'« art charnel » est féministe, en lutte contre le christianisme, s'inscrit dans
le social, et n'hésite pas à recourir au judiciaire. Bref, un antiformalisme et
un anticonformisme très académique et très postmoderne. Un autre « artiste »,
Stelarc (www.stelarc.va.com.au) pense que le corps est devenu désuet,
« biologiquement insatisfaisant ». Depuis les années soixante, Stelarc a créé un
chantier destiné à améliorer physiquement le corps humain par des moyens
technologiques. Pour lui, le corps doit évoluer et s'adapter à son temps et à sa
technologie. Dans son manifeste, il reproche au corps d'être soumis au temps, à
la maladie et à la mort : d'être humain finalement. Le corps doit devenir
immortel et s'adapter, se remodeler (peau synthétique etc.) en recueillant les
nouveaux composants technologiques. Stelarc a pourtant le culot d'affirmer que
« Aucune idée faustienne, ni aucune crainte de frankensteinisation
ne devraient s'opposer au bricolage du corps (...). » Férocement, Philippe
Muray écrit : « Les nouveaux corps eux-mêmes savent si intensément
qu'ils ne servent plus à rien qu'ils se transforment en supports de n'importe
quoi : tatouages, anneaux, clous, pointes, crochets X, diamants, écrous,
boulons, boucles et implants. On y accroche la quincaillerie de tout ce qui n'a
plus de sens, comme à des crémaillères, comme à des cimaises de galerie d'art
contemporain. (20) » L'art couplé à la technique peut donner la
« plastination » mise au point en 1977 par le professeur Gunther von Hagens.
Elle se présente comme une technique de momification ou d'embaumement des corps,
permettant de conserver un cadavre en durcissant ses tissus par l'imprégnation
de substances plastiques (polymères). Ce procédé donna lieu en 1995 à une
exposition en Allemagne, en Suisse, au Japon et en Belgique (à Bruxelles, dans
un lieu symbolique, les anciens abattoirs de la ville). On pouvait y voir des
cancers, des foetus mort-nés, des écorchés au crâne ouvert... La mort est
devenue belle et esthétique.
Que se passera-t-il donc dans les prochaines années ? Qu'en
sera-t-il de la mort, des rapports amoureux et sexuels, de l'individuation, de
la succession générationnelle ? Difficile de se transformer en Madame
Bouledecristal mais cette spirale qui ne cesse de nier le réel pour adorer des
paradis artificiels et des doublures chimériques n'annonce pas des lendemains
qui chantent. Certains pourront penser que je verse complaisamment dans le
pessimisme mais après tout, je leur souhaite d'avoir raison. Je préfère me
tromper que d'être insouciant car je suis inquiet de voir une époque où l'être
humain veut sortir de sa condition ancestrale. En d'autres mots, l'être humain
veut s'oublier lui-même pour être « parfait » alors que seule l'imperfection est
humaine. Le romancier Milan Kundera parle même d'un désir
d'oubli dans son roman La Lenteur. Comment se traduit
précisément et concrètement ce désir d'oubli ? |