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- Difficultés des sujets d'aujourd'hui à disposer de balises
«Il vaut mieux se toquer d'une femme
que d'une doctrine.» Gabriel Chevallier, Clochemerle-Babylone.
Jean-Pierre Lebrun dans sa préface du livre de Charles Melman, L'homme sans gravité, écrit
: «Nous constatons les
difficultés des sujets d'aujourd'hui à disposer de balises, tant pour éclairer
la prise de décisions que pour analyser les situations auxquelles ils sont
confrontés. Est-ce étonnant dans un monde caractérisé par la violence, aussi
bien à l'école que dans la Cité. Une nouvelle attitude devant la mort
(euthanasie, affaiblissement des rites...), la demande du transsexuel, les aléas
des droits de l'enfant, les contraintes voire les diktats de l'économique, les
addictions de tous ordres, l'émergence de symptômes inédits (anorexie masculine,
enfants hyperactifs ...), la tyrannie du consensus, la croyance aux solutions
autoritaires, la transparence à tout prix, le poids du médiatique, l'inflation
de l'image, l'adresse permanente au droit et à la justice comme «bonnes à tout
faire» de la vie en société, les revendications des victimes de tout genre,
l'aliénation dans le virtuel (jeux vidéo, Internet ...), l'exigence du risque
zéro, etc. (1)» En quelques phrases, Jean-Pierre Lebrun trace un
étonnant portrait du monde nouveau que nous vivons, faisant suite à ce que
j'évoquais dans la première partie.
Exhibition de la jouissance
Charles Melman, dans le même livre, évoque un phénomène devenu
courant dans nos sociétés, l'«exhibition de la jouissance» classée
cliniquement au registre de la perversion : «La perversion s'est
donc régulière- ment distinguée par le fait d'organiser le rapport à l'autre
directement, ouvertement, et de façon provo- catrice, autour et à propos de
l'objet - disons pour faire simple, le phallus - qui est conventionnellement
interdit. Autrement dit, il s'agit d'exhiber en permanence ce qui ordinairement
se trouve masqué, réservé, par exemple au moment de l'effusion amoureuse, et de
faire en sorte que, d'emblée, l'inter- locuteur soit invité à la jouissance
explicite, partagée de cet objet. Or, il semble bien que ce soit devenu,
aujourd'hui, un, voire le comportement ordinaire. Ce dispositif participe de ce
qui alimente l'économie de marché, c'est-à-dire la constitution de communautés
qui se regroupent autour du même objet explicite de satis- faction.(2)» Non
seulement cette perversion se présente désormais comme un idéal mais toute la
société semble littéralement obsédée de mettre en avant son ego, ses joies comme
ses traumatismes, phéno- mène faisant parti d'une «nouvelle économie psychique»
comme l'appelle Charles Melman. Ou du désir, dirais-je plus simplement : pages
personnelles où l'internaute étale avec complaisance ses hobbies, ses photos de
famille ou celles de son chien etc., décrivant ainsi sans le savoir son ennui
d'être au monde; blogs et autres incontinences narcissiques pullulent telle une
fulgurante épidémie. Sans oublier les innombrables et pitoyables émissions de
télévision comme Ça se discute de Jean-Claude Delarue ou Vie privée, Vie publique de Mireille Dumas où acteurs, stars,
chanteurs etc. viennent s'épancher publiquement en racontant leurs malheurs.
Chaque travail de deuil n'est plus intime
Que
l'on songe à cette photo en couleurs parue dans Le Monde et où
l'on voyait une forêt de pancartes proclamant «MOI, MOI, MOI», tenues par des
manifestants. Il est assez piquant de voir que le chagrin, l'angoisse ne sont
supportables que transformer en attraction touristique. On a eu le Téléthon, il
y a le Fraternithon (expression de Philippe Muray). Ou le moithon. Chaque crime
horrible, ou chaque injustice est systématiquement transformée en association ou
en groupe de pression comme une excroissance cancé- reuse de son ego. En masse.
Chaque travail de deuil n'est plus intime, et doit être médiatisé, rendu public,
amplifié, transformé en messe médiatique. En un mot, il ne faut plus qu'il reste
anonyme. Je n'est plus Je, Je est devenu On. Cette socialisation du malheur est
un phénomène inédit et fort peu pensée. Bref, une nouvelle forme
d'encéphalopathie spongiforme, humaine celle-là, autrement dit la bêtise.
Mentionnons aussi, dans un autre domaine, le fameux arrêt Perruche (17 novembre
2000) autorisant l'indem- nisation personnelle d'un enfant né handicapé. S'il fut
remis en cause, il n'en reste pas moins significatif des ravages du
subjectivisme. Il existe aussi maintenant dans un registre différent mais avec
des conséquences similaires les téléphones portables dont la plupart des
possesseurs n'hésitent pas dans les lieux publics à «asperger» leur entourage
de leur ego ou de leur intimité. Au début, parler dans un téléphone portable
était jugé «fou»; autrefois, c'était Dieu qui voyait tout, observait et
scrutait inlassablement nos péchés («Rien ne peut lui être caché.
Tout est nu et découvert par le regard de Celui à qui nous devons rendre
compte.» (Heb, IV, 13)).
Il semble que son ubiquité ait été laïcisé:
transparence, traçabilité, communication, proxi- mité, interactivité. À l'heure où
tout un chacun peut s'exprimer et réclamer à corps et à cris d'être original, on
voit au contraire surgir une florissante jovialité moutonnière où tout un chacun
peut venir se dissoudre. La célébrité est devenue un droit de l'homme.
Disparition de la frontière entre sphère privée / sphère publique
Conséquence logique de ce «tout-à-l'ego», la
disparition de la frontière entre sphère privée / sphère publique comme je l'ai
déjà évoqué, poétisée sous le nom de transparence. Philippe Muray a raison
d'écrire «que la traduction individuelle du commandement plus
général de la Transparence, qui est la pornographie actuelle de la morale, comme
la pornographie est la morale du monde post-historique.(3)» Comment être étonné que
les corps deviennent des marchandises, réduits à l'état d'objets consommables,
sorte de bandits manchots orgasmique comme Woody Allen s'en amusait dans Celebrity avec le mannequin (Charlize Theron) dont toutes les
parties du corps étaient érogènes ? Les romans comme La vie
sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet ne sont que l'exhibition de sa
sexualité froidement et cliniquement répertoriée comme un manuel de
boy-scout tendance rebelle.
Dans cet ère du «bougisme», il est de bon teint et
de bon ton de bouger … De brasser du vent autrement dit. Ainsi, symboliquement,
il n'est plus guère étonnant de croiser dans la rue des jeunes gens en rollers,
symbolique de cette mécanique des fluides (comme surfer sur Internet). Comme
s'il fallait qu'ils tracent en ligne droite, dans un flux continuel et perpétuel
sans que plus rien ne leur fasse obstacle. La parfaite panoplie du jeune rebelle
est là, caricature d'être humain. Traçons-en le portrait : piercings un peu
partout, rollers aux pieds, téléphone portable à la ceinture, baladeur dont le
casque abrutit les oreilles de musique techno, souvent membre d'une association
en lutte contre la ringardise et le moisi.
Un subjectivisme forcené
Cette exhibition de l'ego repose sur un subjectivisme forcené
(l'individu prisonnier de ses sensations et de ses pulsions) qui n'arrête pas de
seriner à longueur de journées que «Tout est subjectif
et que
tout est relatif» sauf ce qu'il vient de dire
… Tendance relativiste avec
son jeu de l'oie de l'interprétation toujours mouvante, jamais vraiment fixe.
Système démagogique, ouvert à tout vent, flexible et sans arrêt mouvant. Comme
les marchandises ... ou les corps. Tout le monde a raison et personne n'a tort.
Il suffirait d'ailleurs de jouer à ce jeu pour prendre facilement une personne à
son piège et de voir ce que sa position a d'intenable. Le ressenti n'est une
preuve de rien.
Avoir une expérience ne suffit pas à la comprendre et il vaut
mieux bien souvent la penser avant de la communiquer. Les expériences que nous
vivons ne sont pas transparentes à elles-mêmes (un nouveau mythe s'effondre)
pour la simple et bonne raison que ce qu'on peut vivre et en retirer dans la
conscience peut être mensonger. D'ailleurs, que fait-on du mensonge même ? Et on
ne cesse de ranger pourtant cet écoulement egotiste dans le fourre-tout liberté
d'expression. Il suffit de voir ce que donne le plus souvent cette «libre
parole» sur Internet notamment dans ce qu'on appelle les forums de
discussions ou les «chats»: insultes, manque patent d'argumentation,
règlement de compte, verbiage affectif, lynchage «virtuel» …
Si la langue en
général est la véritable colonne vertébrale de l'individu et si l'on peut voir
ici ou là la langue française y subit mille supplices et autres réductions style
SMS, alors il ne faut pas hésiter à dire que ces jeunes sont littéralement
déstructurés et désarticulés.
Un cocktail de divertissement abrutissant
Pour Dany-Robert Dufour, le marché économique (entendons le
capitalisme devenu total et mondial) en cheville avec le divertissement
intégral n'est pas fortuit : «Ce n'est qu'un début, le Marché est
en train de prendre en main l'ancien divertissement pascalien pour le
transformer en une industrie planétaire et l'administrer, de la façon la plus
rentable et la plus efficace possible, à quelques milliards de
néotènes.(4)» Pour preuve, il cite un événement tout à fait
étonnant où des dirigeants néo-libéraux ont mis en place le tittytainment (de tits, seins, en argot
américain, et de entertainment, divertissement)
: «En 1995, 500 décideurs politiques et économiques de très haut niveau
se réunirent pour trouver des solutions à la question de la gouvernabilité des
80 % d'humanité surnuméraire par rapport aux besoins de l'économie néolibérale
:
la solution retenue fut celle avancée par Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller
du président Carter et fondateur de la Trilatérale : le tittytainment consiste à
fournir un «cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante
permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la
planète(5)».
Nous sommes à une époque qui parle même de la
culture comme de «produits culturels» … En France pour en rester là, de grands
groupes ont fait main basse sur les différents secteurs de la communication
:
Dassault et Lagardère oeuvrent dans la presse quotidienne, Lagardère et
Seillière sur l'édition, Bouygues et Dassault sur la télévision et le marché
publicitaire, et Lagardère-Hachette maîtrise la distribution du livre et de la
presse.
Dany-Robert Dufour poursuit sa réflexion et enfonce le clou
: «Car l'individu ainsi sollicité par l'économie de marché n'a rien à
voir avec quelque existence singulière réelle de sujet. Cette dite économie ne
fait qu'interpeller un consommateur abstrait qui doit s'adapter aux offres -
mirobolantes, comme nous le savons - qui lui sont faites : ce sont elles qui
désormais le subjectivent. Et, d'ainsi tourner autour de l'objet disponible, les
créatures elles-mêmes se transforment en objet, ne sont plus que des ectoplasmes
auxquels, plus que jamais, s'impose le sentiment d'un vécu virtuel. Puisque ce
n'est pas l'identité spécifique de leur désir qui impose leur choix d'objet;
mais à l'inverse, c'est la promotion médiatique qui leur impose un objet, lequel
induit un appétit identifiable maintenant par la marque du produit.(6)»
La
réalité
concrète du libéralisme total et mondial
Règne donc
dans notre monde postmoderne de doux et séduisants parfums où des individus ont
renoncé à leur esprit critique, se retrouvent disponibles, malléables aux flux
incessants des marchands, poétisés sous le nom d'ouverture d'esprit, de progrès
et de tolérance. Il faut d'ailleurs dire explicitement que Mai 1968 n'était que
l'antichambre du capitalisme ou du libéralisme. «Libérez-vous et
désirez ce que vous voulez, nous serons toujours là pour produire !»
semblent dire les nouveaux décideurs. Est-il étonnant de voir bon nombres de
trotskystes à la tête d'agences de publicités ? Est-il étonnant de voir que
l'époque où le Jouissez sans entraves est devenue réalité
concrète soit celle du libéralisme total et mondial ? Certains nous font encore
croire que le capitalisme serait réactionnaire et patriarcal, fondé sur la
répression du désir. Il suffit de regarder les publicités pour comprendre que le
capitalisme est devenu progressiste, permissif et hédoniste. Et dans ce marché
mondial, rien ne doit lui faire obstacle.
Les publicitaires ont parfaitement compris quel parti ils
pouvaient tirer de cette postmodernité en s'engouf- frant dans l'intimité des
consciences, «libérant» les corps et les chairs, dissolvant les anciens
repères pour en installer de nouveaux afin que chaque individu devienne
flottant, mobile, flexible ... Y compris en ciblant les plus jeunes (le phénomène
Lolita) de façon à les habituer dès le berceau.
Pourquoi
croyez-vous que des gamines «libérées» montrent actuellement leur nombril et
portent pantalon taille basse découvrant le début de leurs hanches, voire de
leur «string» comme si elles étaient descendues des affiches publicitaires ?
Les marques deviennent les nouveaux
gourous
Maintenant, une marque prêche des valeurs individuelles, dépassant la stricte
dimension commerciale. Le produit devient peu important, mais véhicule un
univers dans lequel le consommateur va se retrouver ou épouser. La créativité
publicitaire est en soi le message. Les marques développent une proximité («la marque qui pense comme vous»), deviennent les nouveaux
gourous en véhiculant des «idées» comme «Soi toi-même».
Elles tentent de faire croire qu'elles vous comprennent mieux et œuvrent dans
toutes les catégories de la population (y compris les minorités). Elles
supposent même que vous êtes d'emblée intelligent en adressant par exemple des
discours plus évolués dits de second degré. Elles établissent ainsi une
complicité avec le public-cible, vous font croire que vous êtes connaisseur en
matière de marketing et qu'elles ne pourraient pas vous leurrer avec les clichés
habituels.
On vend du rêve, de la séduction en même temps qu'on communique un
"air du temps", une prise directe sur les valeurs du moment. Tocqueville
s'étonnait déjà que «Les artisans qui vivent dans les siècles
démocra- tiques ne cherchent pas seulement à mettre à la portée de tous les
citoyens leurs produits utiles, ils s'efforcent encore de donner à tous leurs
produits des qualités brillantes que ceux-ci n'ont pas.(7)»
Ayant utilisé toutes
les ressources scientifiques pour persuader son public-cible, la publicité a
réussi à façonner une nouvelle génération qui, gavée de marketing, s'identifie
quasiment à un produit, marquée comme du bétail. À bien y regarder, ce sont nos
villes mêmes qui changent d'aspect. Pour prendre Paris comme proche exemple, on
constate la disparition de plusieurs petits commerces remplacés par d'autres
(une vieille charcuterie est devenue un magasin d'UV; là, un cordonnier abrite
maintenant un tas de figurines de bandes dessinées représentant des personnages
célèbres ou des pin up, une ébénisterie s'est reconvertie en magasin de
chaussures de sport et de rollers où à l'intérieur, un grand écran vidéo diffuse
sans arrêt des clips). D'autres commerces par contre ont gardé leur ancienne
devanture (par exemple une boulangerie) et abritent maintenant un web-bar ou une
agence d'assurances. Triste spectacle, il y a même des distributeurs de DVD
(Movie Bank) pour cocooniser sans entraves. L'on peut se demander parfois si la
ville où nous vivons n'est pas devenue simplement un immense centre commercial
avec ses multiples rayonnages avec une musique sirupeuse en arrière fond sonore.
Un divertissement perpétuel et «spirituel»
Pour masquer ce «libéralisme psychique», on a recours au
divertissement, non pas un divertissement momentané, histoire de se délasser (en
allant boire un verre avec ses amis ou marcher dans la forêt), de se détendre
d'un pénible labeur mais un divertissement perpétuel et «spirituel» qui
envahit toutes les sphères de la vie (y compris l'art et les rapports humains
:
les fameuses relations «pas prises de tête» où l'on confond au passage se
prendre la tête au travail et réfléchir ou penser). Comme si le divertissement
était quasi inexistant alors qu'il est omniprésent. À croire que les gens qui
réclament du divertissement n'arrêtent pas de penser ou de réfléchir sur
l'existence !
Du même coup, même l'art est assimilé à du loisir comme le
soulignait déjà Hannah Arendt : «La société de masse, au
contraire, ne veut pas de la culture, mais les loisirs (entertainment) et les
articles offerts par l'industrie, sont bel et bien consommés par la société
comme tous les autres objets de consommation. (...) Ils servent, comme on dit, à
passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé n'est pas, à propre- ment
parler, le temps de l'oisiveté, - c'est-à-dire le temps où nous sommes libres de
tout souci et activité nécessaires de par le processus vital, et, par là, libres
pour le monde et sa culture; c'est bien plutôt le temps de reste, encore
biologiquement déterminé dans la nature, qui reste après que le travail et le
sommeil ont reçu leur dû.(8)»
Il y a même pire que la pure et simple
consommation, il y a la consommation comme état d'esprit. «Le
résultat est non pas, bien sûr, une culture de masse qui à proprement parler,
n'existe pas, mais un loisir de masse qui se nourrit d'objets culturels du
monde. Croire qu'une telle société deviendra plus "cultivée" avec le temps et le
travail de l'éducation est, je crois, une erreur fatale. Le point est qu'une
société de consom- mateurs n'est aucunement capable de savoir prendre en souci un
monde et des choses qui appartiennent exclusivement à l'espace de l'apparition
au monde, parce que son attitude centrale, par rapport à tout objet, l'attitude
de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.(9)» Hannah
Arendt ajoute dans le même article que le résultat n'est pas une désintégration
mais une pourriture.
Comme l'avait écrit Nietzsche dans Aurore
: «L'art
des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de
fête des hommes, l'artiste retiré à l'écart et exposant ses oeuvres aura
disparu.»
Un grand silence
populairement accepté
Les moyens d'expression artistiques, eux aussi, se retrouvent
dilués dans le divertissement, la fête, le défoulement. Or, l'art parle de
solitude à solitude et non pour rassembler les masses dans une communion
extatique et lyrique. Au contraire, il rend le regard plus aigu, la
compréhension plus sensible à travers un mode poétique qui lie plaisir et
connaissance. L'art est en dehors de la vie biologique, naturelle et est
toujours critique et sceptique. On a beaucoup parlé de la mort de l'art mais
cette mort ne se fera pas dans un bruit spectaculaire mais dans un grand silence
populairement accepté. Produire un film comme Happiness de
Todd Solondz par exemple va être difficile dans les années futures car cette
œuvre n'est pas divertis- sante ou festive (donc peu de bénéfices) en plus d'être
particulièrement corrosive. Ne parlons même pas des films comme ceux de Fellini
ou de Kubrick, franchement trop chers. Et des artistes de cette envergure vont
devenir de plus en plus rares. Il n'échappe à personne que ce qu'on appelle art
est devenu une marchandise gérée par des managers et métamorphosée en «produit
culturel».
Tout le monde peut même devenir artiste. Maintenant, tout ce qui est
vaguement expressif doit être rangé systématiquement dans le domaine de l'art
avec cette plus value gratifiante et narcissique que procure le mot art. À ce
stade, n'importe qui peut se déclarer artiste et déverser ses lubies et ses
névroses au tout venant. Version sinistre et grotesque de la volonté de
puissance. Cette vision n'est qu'un solipsisme esthétique, par conséquent
inséparable non seulement de l'histoire de la subjectivité mais de la façon dont
l'homme se conçoit en tant qu'ego (anthropocentrisme). L'art étant un domaine
exigeant, on rabaisse celui-ci à tout ce qui va pouvoir s'en emparer comme le
tag par exemple (la campagne et le slogan Tag'Art subventionné
par le ministère de la Culture avec à sa tête à l'époque Jack Lang …). Ironie
suprême que de voir une certaine esthétique autoproclamée n'être en définitive
qu'une propagande ministérielle …
Comment aller contre une chose en apparence joyeuse, gaie,
enrubannée de cotillons et de serpentins ? Le dressage festif par son illusion
euphorique entraîne un effet séduisant et une adhésion en apparence sympathique
mais lifte les réels problèmes humains car ceux-ci reviendront par la fenêtre
après avoir été expulsés par la porte. Donc, pour masquer cela, encore plus de
fêtes et de divertissements !
Ce que résume d'une autre manière Jean Clair :
«Hédonisme, culte obsédant du corps, événements sportifs hissés
au rang d'épiphanies pour les masses, paganisme obscène d'une humanité décidée à
ne jouir que d'elle-même, juvénilisme et éphébisme hissés au rang de bien
suprême, jargon technocratique destiné à entretenir l'imposture intellectuelle
et le mensonge, principe de plaisir systématiquement substitué au principe de
réalité, invocation d'une mystérieuse Modernité adorée chaque jour, chaque heure
et en toute circonstance, mythe d'une vie qui atteindrait cent ou mille ans,
voire enfin délivrée de la mort, eugénisme enfin de plus en plus ouvertement
revendiqué par les scientifiques ne sont que quelques-uns des traits qui
semblent démontrer que les idéaux totalitaires, qui ne prisaient rien tant que
les jeunes, le jargon, la modernité, les festivités païennes, le millénarisme et
le mépris des "vies qui ne valent pas d'être vécues ", ont sournoisement
triomphé.(10)»
La fête est devenue la religion du pouvoir
Dans le monde organisé autour du travail (une
contrainte), où le plaisir est très souvent exclu, la seule chose qui est conçue
en opposition radicale à ce monde est le divertissement. «Nouvel
opium du peuple, la fête est devenue la religion du pouvoir. Ces processions,
avec leurs chars lourdement sonorisés, sont d'abord d'imbéciles kermesses
d'État, puisque celui-ci, propagandiste fébrile de l'industrie des loisirs, les
promeut au titre des «pratiques culturelles» et les subventionne à travers les
associations organisatrices. Mais ce sont aussi de parfaits exemples de la
préemption et de la péremption de l'espace public par le marché et l'argent, à
raison de leur part de financement commercial et publicitaire.(11)» écrit à
juste titre Michel Schneider.
Les exemples pullulent. Philippe Muray, dans Après l'histoire, le note scrupuleusement au cours d'un travail
de deux ans sur la presse et les événements qui ont eu lieu pendant cette
période. Pour lui, quand le divertissement ou la fête deviennent quotidien, il
n'y en a plus. Car auparavant, divertissement et fête étaient une interruption
dans l'ordre du quotidien et ce pourquoi on s'amusait réellement puisqu'il y
avait précisément rupture dans cet ordre.
Pour Philippe Muray, c'est à travers
la fête et les mots d'ordre humanitaristes rendus quotidien une nouvelle forme
d'oppression qui s'installe afin d'occuper les gens et de les dépouiller de
l'humanité qui leur reste. Il n'est donc guère étonnant que l'industrie des jeux
soit devenue prépondérante et que le mot culture ait été dissout dans la moindre
expression ou activité (forcément en lutte contre la ringardise). De la
pullulation des artistes auto-revendiqués et des rebelles rémunérés, tout cela
allant de pair avec un hyper-jeunisme et d'une hyperconsommation dans la société
par exploitation de la subjectivité humaine et de la chimie des émotions comme
de la matière première. Heidegger avait très bien remarqué le phénomène qui
allait s'amplifier : «L'homme étant la plus importante des
matières premières, on peut compter qu'un jour, sur la base des recherches des
chimistes contemporains, on édifiera des fabriques pour la production
artificielle de cette matière première.(12)»
Insignifiance sur fond de bruit rap et techno
Loveparades, gaypride etc., tous ces défilés de la fierté
n'apparaissent pas par hasard mais exhibent leur jouissance et leur
insignifiance sur fond de bruit rap et techno. Au passage, on pourrait décrire
abondam- ment la parfaite nullité au niveau harmonique et sonore de cette
«musique», résultat de la Technique appliquée à la musique, vaste orgie
décibellique où des troupeaux d'individus dansent en même temps, façon
d'anéantir toute individualité dans une masse indifférenciée.
De parfaits
automates charnels. Je ne peux prendre ce bruit que comme une volonté de se
rendre sourd, ce qui arrivera à court terme d'ailleurs, les oreilles n'ayant pas
de paupières pour se protéger. Michel Schneider poursuit sa critique : «Sans oublier, nouveauté une Black Pride de cette année, et une
Journée de la police, sorte de CRS Pride, dont on attend sans doute que cessent
les tirs de toute sorte contre les policiers, tandis que les Français
porteraient en masse à la boutonnière l'insigne I love police, comme ils firent
ridiculement - mais brièvement - avec le ruban rouge antisida. A côté de toutes
ces belles inventions des socialistes de gouvernement, toutes les fiertés ayant
été célébrées, s'il reste des jours libres au calendrier, seraient commémorées
des fêtes de la repentance et de la honte. Décennie de l'autre, Pardon des
vichystes du troisième millénaire, Repentance masculine, Procession de la
pénitence bourgeoise, Journée de la honte hétérosexuelle, Sanglot de l'homme
blanc, Confession de la France moisie, pourraient ainsi donner lieu à de
collectives et fériées macérations nationales. Enfin, puisque la fête est
ontologiquement vertueuse et la vertu essentiellement festive, une Fête des
fêtes, une Journée du Bien, rassemblerait les coupables repentis et les victimes
honorées.(13)»
À notre époque très médiatique, les décideurs ont
très bien compris la manne colossale qu'ils pouvaient en retirer et pour
l'instant, il n'y a pas de raison que cela s'arrête.
Rhétorique du Bien, du
Bon et du Beau
Ce festif s'accompagne aussi de toute une rhétorique du Bien, du
Bon et du Beau. Par exemple l'expression «ouverture d'esprit». Son utilisation
n'est pas innocente car qui refusera l'ouverture d'esprit autoproclamée ? Il
suffirait d'aligner quelques mots et leurs satellites pour constater que cette
idéologie du Bien a annexé tout un champ sémantique bien particulier :
tolérance, ouverture, différences, proximité, solidaire, ensemble, interactif
…
dans une espèce de dictature du sympa et du cool. Il faut dire à cet égard
qu'une partie de l'occident fait preuve d'une étrange passion, et disons-le,
d'un certain «dégoût» vis-à-vis d'elle-même («le sanglot perpétuel de l'homme
blanc», expression de Pascal Bruckner). Comme René Girard l'avait remarqué,
notre société ne cesse de se reprocher sa propre violence. «Nous
vivons dans un monde, je l'ai dit, qui se reproche sa propre violence
constamment, systématiquement, rituellement. Nous nous arran- geons pour
transposer tous nos conflits, même ceux qui se prêtent le moins à cette
transposition, dans le langage des victimes innocentes.(14)» D'où effectivement
les repentances à foison.
Ère de la plainte
et du victimisme
Notre société est entrée dans l'ère de la plainte, du victimisme.
«La plainte est devenue la forme douce et socialisée de la
haine.(15)» écrit Michel Schneider.
Il ne suffit pas de se
dire victime pour l'être réellement et pour avoir raison sur tout. Cette
attitude vient sans doute en grande partie du passé de l'Occident, notamment sa
politique coloniale et dominatrice. L'Occident serait quasiment le mal absolu et
les autres continents seraient nettement plus acceptables (une sorte de bouc
émissaire inversé).
Il est bon de rappeler que le colonialisme est un fait
humain avant tout, universel plutôt que propre à un pays ou à une culture. On
retrouve là l'attaque à toute autorité assimilée au pouvoir répressif, phénomène
qui a été de pair avec les mouvements de contestation politique et de ce qu'on a
appelé précisément «contre-culture» (bandes dessinées, séries B ou Z, rock
etc.). Il n'est guère étonnant aujourd'hui que toute cette contre-culture soit
maintenant au centre (allant de pair avec l'augmentation du pouvoir d'achat des
jeunes et donc d'un esprit consumériste et jeuniste) et que c'est la culture
comme on l'appelait qui se trouve presque en marge.
Auparavant, les vraies
victimes étaient les minorités et les persécutés, ceux qui, comme Dreyfus,
étaient accusés d'être juif. Comment s'étonner, avec le traumatisme causé par
ces persécutions que cela n'aie pas donné envie à certains de jouer du
victimisme par rebond ? L'important est d'associer systématiquement dans
l'esprit minorité et persécution. Comme ces associations revendicatrices sont
minoritaires et forcément persécutées, elles peuvent demander par revanchardisme
tout ce qu'elles veulent, des lois, des interdic- tions, de la censure sinon vous
serez réactionnaire, sexiste, homophobe et j'en passe et des meilleurs. Les
«victimes autoproclamées» deviennent des persécutrices new look, sorte de
racisme d'antan avec le blanc sein de l'anti-racisme actuel.
La haine, le
ressentiment, cette volonté d'agression de l'homme sur l'homme ne disparaissent
pas comme cela de la surface de la terre comme par enchantement. Quelqu'un qui
ne se venge pas est quelqu'un qui ne persécute pas à son tour, d'autant qu'on ne
lutte pas contre le racisme par exemple en culpabilisant à outrance son prochain
et en hurlant «Plus jamais ça
!» Les racistes existent
toujours mais cet antiracisme officiel et professionnel a donc tout crédit pour
lui, ayant historiquement l'imagerie d'éternel persécuté qui lui est associée.
Rappelons-nous ce fait divers, cette femme qui a fait croire qu'elle avait été
victime de néo-nazis pour porter l'attention (médiatique) sur elle. Les cris
d'indignation ont tout de suite suivis mais cris d'indignation basés sur des
faits imaginaires, preuve s'il en est qu'être victime de racisme est médiatique.
Autre tendance actuelle, l'esprit sécuritaire et clinique
en
vigueur dans la société comme d'accentuer la répression de la sécurité routière,
de faire débarquer des cellules psychologiques, d'installer la vidéosur- veillance
dans la rue ou dans les crèches, ou d'avoir un recours effréné et monomaniaque à
la justice. Ou même de faire la chasse aux fumeurs (la SNCF vient d'interdire de
fumer dans tous ses trains). On aura beau dire que les non-fumeurs se
plaignaient des fumeurs, cela devait rester entre personnes plutôt qu'être porté
sur la place publique avec un arsenal de lois répressives à la clef.
Mais cet
esprit n'est pas un simple phénomène car comme tout esprit, celui-ci s'inscrit
en profondeur dans une volonté et une façon idéologique de concevoir la réalité.
On remarque notamment l'inscription de cet esprit dans le langage : tolérance
zéro, guerre zéro mort, frappes chirurgicales, guerre humanitaire, guerre
préventive, centre anti-douleur, principe de précaution … allant de pair de
surcroît avec une instrumen- talisation de nos comportements comme l'utilisation
du terme «booster» ou «gérer» (nous voilà transformés en bureaucrates
affectifs !) et donc d'un politiquement correct qui n'est qu'un puritanisme
nouvelle mouture. N'utilise-t-on pas le mot anglais black au
lieu de noir ?
Il suffit de lire le magazine de la Mairie de Paris pour s'en
rendre compte : «Solidaires contre le froid». L'expression
est étonnante. Il a fait quoi le froid ? Ce liftage des mots est révélateur,
cachant en fait que des gens n'ont plus de toit ! Pourquoi n'ont-ils plus de
toit ? Mauvaise question ! Alors, on peut bien rire quand on voit que des
personnes s'en prennent avec hargne aux sectes sans se poser une seule question
concernant l'idéologie sectaire du postmoderniste et du libéralisme psychique
…
Les
conséquences du refuge systématique dans
l'imaginaire (déréalisation)
Tous ces phénomènes de déni du réel ou de refuge systématique dans
l'imaginaire ont et auront des consé- quences concrètes. Par exemple
l'engendrement de nouvelles formes de sacrifice et l'on ne doit pas être trop
étonné de retrouver une nouvelle forme d'«animalisation» déguisée derrière des
propos libérateurs. Michel Schneider écrit encore : «Les
pratiques d'autostigmatisation corporelles ou sociales ne relèvent-elles pas
d'un narcissisme masochiste, d'une haine de soi renversée en fierté
identitaire ? (16)»
Le désarroi contemporain voit donc arriver des
enfants gavés de télévision, de jeux vidéo avant même de savoir parler. Selon
une étude de l'Unesco, les enfants du monde passent en moyenne trois heures par
jour devant le petit écran, ce qui représente au moins 50 % plus de temps
consacré à ce médium qu'à toute autre activité scolaire, passer du temps avec la
famille, des amis ou lire.
Selon le Consumer Report, un enfant
américain verrait en moyenne 40'000 spots de publicité par an, chiffre qui n'est
guère au hasard puisque leur pouvoir d'achat est évalué à 15 milliards de
dollars. Mis à part la publicité, un enfant de 11 ans aura vu 100'000 actes de
violence à la télévision et aura assisté à quelque 12' 000 meurtres !
Le problème
actuel est si l'on sait qu'il ne faut pas violenter autrui ou que se jeter dans
le vide fait mal, il faut maintenant l'épreuve du traumatisme (tuer et se jeter
dans le vide) pour s'en rendre compte.
Les images sans le recul que procure
l'écrit et le langage peuvent mettre le sujet sous leur dépendance et déréaliser
son rapport au monde et à autrui. Le cinéaste Michaël Haneke a montré dans
plusieurs de ses films comme Benny's video, 71 fragments d'une
chronologie du hasard, Funny Games que la violence surgissait de la perte du
réel ou de sa déréalisation. Bien sûr, on pense aussi aux actes d'une rare
violence aux Etats-Unis comme ceux de Littleton où deux adolescents ont massacré
dans l'enceinte d'une école plusieurs de leurs camarades. Cette déréalisation
entraîne des comportements très «surprenants».
Tout récemment, la télévision
canadienne relatait que des garçons et des filles de douze ans participaient
désormais à un nouveau sport : des concours de fellation. Phénomène tout aussi
préoccupant est ce qu'on appelle l'«intolérance à la frustration», consécutive
de cette exhibition de la jouissance et de l'idéologie hédo-niste, où l'individu
ne parvient plus à maîtriser la moindre entorse à son principe du plaisir,
entraînant un dramatique passage à l'acte.
Sans aller jusqu'aux meurtres,
mentionnons d'autres comportements pour le moins inquiétants, dont notam- ment le
retour à un tribalisme décliné sous plusieurs tendances : la bande, façon
rassurante de n'exister qu'à travers un moi collectif ("satanisme" avec effigies
gothiques), les sectes, ce petit groupe replié sur lui-même avec en son centre
le fameux gourou, et les associations revendicatives ... On devrait tout de même
s'étonner qu'ils naissent à une époque qui ne cesse de se croire libérée … Tout
comme ce qu'on appelle addiction, cette réaction de fuite vers
des produits se substituant à tel ou tel manque déterminé. Ce n'est pas
seulement la drogue, voire l'alcool, mais des comportements compulsifs d'achats.
J'ai entendu un jour qu'il existait des médicaments destinés à empêcher les
achats compulsifs. Vrai ou faux, le fait qu'on «invente» un tel médicament,
même s'il est imaginaire, est symptomatique.
Le
sexe au bout de la souris
Ces nouveaux comportements affectent bien entendu les relations
«amoureuses». Notamment la consom- mation drastique de sexe. Certes, on pourra
toujours dire que cette consommation a toujours existé mais cette fois-ci le
développement technologique comme Internet procure au phénomène une ampleur tout
à fait nouvelle. Avec plus de 14 millions de célibataires (un foyer sur deux),
le marché français par exemple est juteux. On trouve à foison sur le réseau,
outre les fameux chats, des sites de rencontres, en fait des
zones de prostitution gratuite et à la carte. Pour une modique somme,
l'internaute(17) indique ses critères et fait son marché par
l'intermédiaire de cet entremetteur virtuel. En peu de temps, il ne manquera pas
de donner son nom et numéro de téléphone, de rencontrer ensuite la personne.
Le
sexe au bout de la souris. Au pire, si le candidat ne lui convient pas, il
écourtera la rencontre jusqu'à la prochaine. Certains ont peut-être entendu
parler d'un nommé Lewis Wingrove, concepteur de sites et publicitaire lyonnais,
qui a mis en ligne ces ébats sexuels grâce à un site à la mode
(jeniquecestmythique. free.fr., on notera déjà la subtilité …). Sur 52 femmes
rencontrées en une année, 27 sont passés dans son lit, ce qui fait, comme il le
note lui-même, 52 % de réussite !
Il ne faut pas se leurrer, derrière le côté
grisant pour certains, c'est une forme d'exploitation de la misère affective, de
la détresse et de la fragilité qui a bel et bien lieu avec ce genre de
supermarché du sexe. Lewis Wingrove réduit ses partenaires à du bétail, explique
ses «techniques de chasse» (c'est son expres- sion) et au final met des croix
concernant son appréciation du physique, du look, des «tits» (seins) et du
«ass» (le cul, eh oui faut parler anglais pour faire branché...). Il avait
d'ailleurs indiqué dans son annonce qu'il était un «quadra cool,
branché, postmoderne» et demandait des femmes à la «culture actuelle». Ce
Lewis Wingrove a depuis fondé un forum de discussion dont il n'hésite pas à
censurer les propos de certains troublions, et même à les blacklister quand ils se font trop critiques (c'est-à-dire en
argumentant sérieu- sement et sans insulter quiconque). Un certain Enkidou en a
fait les frais: on lui a vite fait comprendre qu'il devait se conformer à la
charte (parler de ses expériences, enfermant ce dernier dans le mode du vécu
cher à notre époque) plutôt que de se lancer dans l'analyse critique (il était
pourtant dans le sujet «Discussions sérieuses et
profondes»
! suivre Discussions profondes ->
Couple/amour/sexualité -> Sexe et décadence). Même en mentionnant son
expérience, le résultat ne s'est pas fait attendre : ses interventions furent
censurées et il fut interdit de naviguer sur le site. La discussion fut close
par le modérateur et il ne put intervenir de nouveau même si ses propos furent
rétablis. Depuis, le même Lewis Wingrove fabrique des tee-shirts frappés du
sigle JNSM et a sorti un livre … Quand l'autopromotion et l'opportunisme
fonctionnent à plein.
Faire croire qu'on est tolérant et cultivé
De même avec le site bobo pointscommuns.com, «la
rencontre par affinités culturelles». La fausse «originalité» du site est que
chaque membre peut laisser libre court à sa graphomanie, c'est-à-dire écrire des
commentaires sur des œuvres qu'il aime. Il est noté par les autres membres et
peut devenir ainsi plus ou moins visible et donc rencontrer virtuellement plus
de monde. Elément non négligeable, on peut réagir aux commentaires ce qui
entraîne une discussion. À la suite de l'une d'elles, de vifs propos furent
échangés. Un responsable du site au pseudonyme de Chnain s'impliqua et se mit à
insulter deux membres particulièrement tenaces dans la discussion. Finalement,
ces derniers avec deux autres personnes en décembre 2005 furent expulsés (sans
contrevenir aux CGU) et leurs propos censurés pour simplement avoir réclamés un
vrai débat. Il n'existe plus aucune trace de leurs écrits (ils ont été
proprement nettoyés !) et on constate des trous dans les discussions où certains
messages font appel à des membres n'existant plus.
Le site, temple du
«fast-thinking, fast-writing, fast-reacting» ne peut tolérer le vrai débat car
il s'agit de séduire et de ne pas faire de vague, d'être consensuel tout en
faisant croire qu'on est tolérant et cultivé. Pas d'erreur, ici, la culture
n'est qu'un prétexte, bobo cachant bonobo !
Le libéralisme psychique et
post-modernisant a ses limites dans la tolérance et le débat. Prière de ne pas
rire devant tant d'hypocrisie et de censure (lire l'épopée que raconte l'un des
exclus à http://666.bad.free.fr/ pcc/)
! Finalement, cela corrobore ce que
Charles Melman disait : «Il est devenu extrêmement difficile de
faire valoir une position qui ne soit pas correcte, autrement dit une position
qui n'aille pas dans le sens de cette philosophie implicite qui veut que
quiconque, quel que soit son sexe, son âge, puisse voir ses voeux accomplis,
réalisés dans ce monde. Toute réflexion qui cherche à discuter cet implicite est
a priori barrée, interdite.(18)»
Mécanisation des rapports humains
Evidemment, certains célèbrent le côté libertin
de tels sites. Mais de libertinage, il n'y a en fait aucun et encore moins
d'esprit aventureux. Des liaisons pornographiques plutôt. On empile les
rencontres sexuelles (voir le Casanova de Fellini et le côté
mécanique de la chose; le grand cinéaste avait raison trente ans avant nous).
Une nouvelle fois, les corps circulent comme des marchandises. C'est dire comme
les hommes et les femmes n'arrivent plus à se rencontrer … D'autant que cet
esprit aventureux est encadré par une logique très contractualisée, des
rencontres codifiées, ritualisées. Sorte de charte rigoureuse et ennuyeuse.
Mécanisation des rapports humains. Etonnante hypocrisie d'une époque qui se dit
libérée (sauf du mensonge).
Bien plus audacieux est celui qui risque tout dans
la rue ... Ici, on a plus l'impression d'une administration bureaucratique du
sexe avec son côté fichage, technique et statistique (le nombre d'hommes ou de
femmes qui visitent votre profil et annonce). Rencontres-zappings. L'individu
devient souple, flexible, élastique, parfaitement «émancipé» pour la course au
profit et au coït. Les annonces sont parfois assez claires derrière l'hypocrisie
«d'élargir son cercle d'amis».
Il y a aussi dans un autre
genre le «Speed-dating», où l'on discute dans un endroit avec sept personnes
en sept minutes. Pourquoi sept ? Je vous le demande …
Exigence égalitariste
forcenée et pénalophilie
À tout cela s'ajoute la revendication et l'exigence égalitariste
forcenée (indifférention homme-femme, homme-animal, anti-âgisme). En lisant
parfois Tocqueville, on a l'impression que ce dernier est en train de décrire
notre époque : «Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans
tous les temps, mais il est de certaines époques ou ils poussent jusqu'au délire
la passion qu'ils ressentent pour elle. (…) La passion d'égalité pénètre de
toutes parts dans le coeur humain, elle s'y étend, elle le remplit tout entier.
Ne dites point aux hommes qu'en se livrant ainsi aveuglément à une passion
exclusive, ils compromettent leurs intérêts les plus chers ; ils sont sourds. Ne
leur montrez pas la liberté qui s'échappe de leurs mains, tandis qu'ils
regardent ailleurs; ils sont aveugles, ou plutôt ils n'aperçoivent dans tout
l'univers qu'un seul bien digne d'envie.(19)»
Pour Tocqueville, cette égalité
livre l'individu à l'opinion, à la loi du plus grand nombre, et c'est bien ce
qui est arrivé. Il suffit d'ouvrir la télévision (et de la refermer après bien
entendu) pour s'en rendre compte. Ne dit-on pas pour se rassurer aussi «Je ne suis pas le seul à penser cela» comme si le nombre faisait
loi …
La personne est plus rassurée de ce qu'elle pense par rapport aux autres
qu'en fonction de la réelle pertinence du contenu. Nonobstant, les associations
revendicatrices, en lutte perpétuelle et perpétuel- lement indignées, ont compris
les bénéfices moraux, affectifs et financiers qu'elles pouvaient retirer d'un
tel égalitarisme forcené en réclamant sans cesse de nouvelles lois spécifiques
et appelant à des répressions exemplaires. Lutte obsessionnelle contre les
tabous, émancipation des pulsions, abolition des préjugés, exaltation des
déviances semblent être leur credo. Pourquoi d'ailleurs exiger de nouvelles lois
ou des lois spécifiques ? Existe-t-il des lois réprimant les actes et propos
hétérophobes ? Pour lui, «faire rire de cet univers lamentable,
dont le chaos s'équilibre entre carnavalisation enragée et criminalisation
hargneuse, entre festivisation et persécution, est la seule manière,
aujourd'hui, d'être rigoureusement réaliste.(20)»
Pour Philippe Muray,
ces associations «(…) sont les véritables nihilistes et les
véritables haïsseurs de la vie. Ils aspirent au pouvoir pour y faire régner
leurs destructions et leurs délires.(21)». Cette intolérance procédurière
déguise sa violence sous les oripeaux de la victimisation outrancière,
psychiatrisant sous le nom de phobie toute attitude sceptique à leur égard. On
se croirait dans Les Plaideurs de Racine. En un excellent jeu
de mots, Philippe Muray s'était moqué des chiennes de garde en disant qu'elles
n'avaient plus l'envie du pénis mais l'envie du pénal «chevillé à leur
ressentiment».
Dans un article fracassant, il posait plusieurs questions de bon
sens : «Qu'est-ce qu'une femme, en somme, qui ne semble concevoir
l'existence des femmes que sous l'angle de la violence et des insultes qu'elles
sont perpétuellement sensées subir ? Quelle est l'âme de quelqu'un qui ne
regarde la société qu'à travers ses pathologies et qui paraît décidé à rendre
malade le monde plutôt que d'en être oublié (forme de maladie que la médecine
mentale appelle «syndrome de Münchausen» ou «pathomimie», littéralement
imitation de maladie) ? Qu'est-ce qu'un être qui ne rêve que de nouvelles
avancées criminalisatrices ? Et quelle peut être sa vie quotidienne ? Qu'est-ce
que la pénalophilie, enfin, considérée en tant que catégorie existentielle
dominante de notre époque ?(22)»
Le point sur lequel il faut tout de suite mettre l'accent est que
s'opposer à ces associations n'implique nullement que l'on justifie ou légitime
une quelconque violence ou volonté de puissance. Bien au contraire. Non
seulement le problème de toutes ces discriminations que l'on ne cesse de brandir
publiquement masque les mutations actuelles et les nouvelles formes d'oppression
qui sont en train de s'établir mais il prend de surcroît racine dans une volonté
de pureté et un déni de réel proprement exemplaires.
Que l'on m'entende bien. On
peut avoir le coeur soulevé par une violence faite envers quiconque autour de
nous et ce d'une manière individuelle. Mais penser à en faire
une lutte quotidienne, acharnée et collective, c'est non
seulement y perdre sa vie mais transformer une justice humaine imparfaite en
justice divine. Il est totalement illusoire de vouloir éradiquer de la planète
le Grand Méchant Mal, en croyant pouvoir bannir la domination, la possession, la
jalousie, le ressentiment et que sais-je encore de l'humanité ?
Comment même
imaginer pareille chose ? Un coup d'oeil sur l'histoire et même la littérature
montrerait que les relations humaines sont injustes, compliquées, ambiguës,
discriminantes et rarement sereines. On peut juste essayer d'interroger toutes
ces choses et tenter de se comporter du mieux qu'on peut. Les bons sentiments et
les pieuses indignations ne font que rassurer sans jamais faire comprendre. Non
seulement il est facile de se payer de mots, mais je pense qu'ils aggraveront le
problème par la même occasion. Cet égalitarisme me fait aussi penser au
communisme (on y retrouve d'ailleurs la notion d'égalité) et je crains que l'on
s'efforce une nouvelle fois d'en rendre malade toute personne qui ne s'y soumet
pas. Voire même de la persécuter (une des plus vieilles pulsions humaines) et
j'abomine toute idée de persécuter quelqu'un pour une raison ou pour une autre.
L'empire du Bien
- Homoparentalité
Les communistes ont eu cette tentation d'imposer cet empire du Bien; l'idée
pouvait paraître séduisante, mais les utopies appliquées dans le réel ne sont
que des cauchemars sans nom, des désastres à vomir. Le point de vue que je
défends depuis le début est que l'on ne réécrira pas le réel et le désir humain.
Ou alors il faut demander à Dieu de les réécrire mais il paraît qu'il n'existe
pas ! Comme je l'ai déjà évoqué, cette tentation démiurgique, divine, repose sur
un mythe diablement enraciné dans la conscience, la révolte collective, illusion
lyrique et romantique ...
Comme on pouvait s'y attendre, l'exigence égalitariste devient
délirante et suscite de nouvelles récrimi- nations et de nouveaux chantages, qui
susciteront à leur tour, si jamais ces cris n'étaient pas entendus, de nouveaux
procès en perspective. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant d'entendre les
associations homo- sexuelles revendiquées le mariage et l'homoparentalité alors
qu'évidemment, pour être parent, il ne faut surtout pas être homosexuel. Même
problème pour le mariage qui est là pour assurer la descendance … Visiblement,
cela ne semble pas être des arguments de poids.
Il serait facile de dire que
l'on méprise les homosexuels du seul fait de leur refuser les droits de la
famille mais il ne faut pas confondre égalité des droits et droit à l'égalité
!
«Or, l'homoparentalité tente, depuis l'espace public et
symbolique, d'abolir l'engendrement. Pour ce faire, on place sur un pied
d'égalité des situations de fait qui sont en elles-mêmes différentes. D'abord,
on compare des couples pouvant procréer et des couples ne le pouvant pas; puis,
on affirme qu'il faut mettre fin à l'injustice qu'on vient d'inventer; et
enfin, on veut modifier le fait à travers le droit. Ne pouvant faire que les
choses qu'on voit soient identiques, on invente une manière identique de voir
les choses.(23)» écrit très justement Michel Schneider qui ajoute,
que si certains homosexuels veulent avoir des enfants, «par
frustration non acceptée de la stérilité», alors qu'ils ne peuvent pas de
fait en avoir, cette exigence n'a pas à être pris en considération par la
société. L'homoparentalité est illégitime et il n'existe, de fait, qu'une
hétéroparentalité.
Plus troublant, cette homoparentalité ne s'avère finalement
être qu'une imitation de l'hétérosexualité et donc en définitive une négation
pure et simple de l'homosexualité elle-même. Au lieu de se différencier, les
partisans de l'homoparentalité ne font que s'indifférencier. Dans ce cas précis,
la conception légale des droits familiaux est depuis toujours fondée sur l'idée
que la parenté signifie union de deux personnes de sexe différent. Qui l'enfant
va-t-il appeler papa et maman ?
Dans tous les cas, il n'y aura pas ou de papa ou
de maman. De plus, il semble crucial qu'un enfant puisse se représenter qu'il a
été conçu par son père et sa mère, comme l'objet résultant de l'amour de ses
parents l'un pour l'autre. Or, dans l'homoparentalité, l'enfant se confronte non
pas à deux parents de sexe opposé mais à un dédoublé comme le rappelle Michel
Schneider. «Être parent, c'est nécessairement être un homme et
une femme unis dans l'ADN d'un enfant composé à partir du matériel génétique du
père apporté par le spermatozoïde et celui de la mère apporté par l'ovule. En
aucun cas les règles qui organisent la filiation et l'encadrent d'interdits ou
de légitimité ne vont à l'encontre des lois de la biologie de la conception.
Instaurer une homoparentalité serait procéder à l'inverse. Il y a toujours eu
des engendrements sans filiation et des filiations qui se construisent par des
déplacements symboliques complexes par rapport à l'engendrement. Mais voilà que
l'on veut instaurer des filiations sans engendrement. Non seulement la filiation
s'affranchirait des lois du biologique au nom d'une règle symbolique modifiée,
mais elle résulterait d'une loi qui nie ces fondements.(24)»
Il faut dire que les
associations homosexuelles ne se privent de débiter du déni au kilo ! Rappelons
encore le déni entre homosexualité et sida par les homosexuels militants ou les
responsabilités concernant la propagation de la maladie à d'autres catégories,
toxicomanes, transfusés et hétérosexuels. C'est ce qu'indiquent les études
épidémiologiques actuelles concernant l'extension de la maladie. Par ailleurs,
l'état ou les institutions n'ont pas à valoriser les choix sexuels, personnels,
moraux, culturels, religieux, artistiques ou politiques de chacun.
L'homosexualité comme l'hétérosexualité n'est qu'une composante particulière et privée de l'individu, celle-ci
n'ayant pas à devenir un négoce affectif dans la sphère publique. En réclamant
une identité homosexuelle, voire brandir de l'«outing», certains mettent
fièrement en avant une banale préférence sexuelle, qui ne constituera jamais
leur être profond et intime.
Revendiquer le statut des
hommes
Autre égalitarisme en vogue, le féminisme, qui se définirait plus
volontiers par une volonté d'imiter l'homme, c'est le moins que l'on puisse
dire, et de revendiquer son prestige et son autorité. «La
revendication de parité, qui ne concerne pas seulement les rapports politiques
entre les sexes et s'accommode par ailleurs de disparités revendiquées, comme
celles qui se cachent souvent derrière la défense des «droits acquis», ne
masque-t-elle pas un profond besoin de «pareilleté» ? (25)» écrit encore Michel
Schneider. Vouloir «faire comme», comme l'homme, de revendiquer le statut des
hommes, tenaillé par son pouvoir, la valeur accordée à sa puissance fantasmée.
Pure volonté de puissance et pur revanchardisme doublé de victimisme et de
pathos culpabilisateur.
Des femmes(26) sont-elles heureuses de voir une femme
devenir la patronne, pardon la matrone des patrons, le Medef ? C'est-à-dire
d'être aussi assoiffée de pouvoir que certains hommes ? C'est plutôt une défaite
pour ma part que de se retrouver le double de l'homme dans ce domaine-là ... Que
penser encore de ces féministes extrêmes, adeptes de la parthénogenèse ? Hommes
ou femmes sont des êtres de désir et cette lutte ancestrale de domination
/soumission, n'est pas bien nouvelle, l'un voulant le pouvoir sur l'autre,
chacun jouant un rôle puis l'autre, agissant avec ses propres armes.
Si l'homme
veut dominer la femme, c'est qu'il se sent menacé par elle (d'où l'adulation de
la femme chez certains hommes). Je le répète, le désir ne pourra pas être
régenté par la rationalité, des lois et des décrets. Faudra-t-il comme aux
Etats-Unis des cours de comportement avant de s'adresser à une femme de peur
d'être soupçonné de harcèlement sexuel ? Que va-t-il rester de l'ironie et des
blagues ? De tous temps, dans le langage, les insultes font référence au sexe,
sanctionnant ce rapport trouble et ambivalent au désir. Et s'il devient interdit
de faire un jeu de mot impertinent, même graveleux, il y a alors dans ce monde
quelque chose emprunt d'un hypermoralisme qui atteint au délire.
Leur religion est devenue
invisible
Ironie du sort,
voilà que ces rebelles en charentaises mettent en place un système inverse, une
espèce de catéchisme ou de bénitier inversé, nouveaux mannequins d'église,
nouveaux brandisseurs de chapelets souvent doublés de théologien de la
libération sexuelle(27). On comprend pourquoi ils s'en prennent tant aux
curés, au pape ou à la religion, non pas parce qu'ils sont différents d'eux mais
bien parce qu'ils leur ressem- blent trop, sauf que leur religion est devenue
invisible, tel un curé sans chasuble ou un évêque sans mitre. Ce qui confirme à
mes yeux, l'une des plus grandes illusions idéologiques de notre temps,
l'effacement de toute trace visible d'idéologie derrière des slogans
humanitaristes, forme sournoise et maligne, par laquelle le pouvoir devient
anonyme, informe et non localisable. Aussi transparent que l'oxygène.
Qui dit maternisation dit infantilisation
Mais à l'heure où l'autorité est battue en brèche, les pères mis
de côté (28), c'est bel et bien la materni-
sation qui domine
selon Michel Schneider : «De plus, les hommes ont presque disparu
des activités déci- sives par lesquelles une société se façonne : ce que
généralement on nomme le secteur social. Les femmes exercent une domination au
moins numérique dans toutes les professions cruciales pour la reproduction des
individus et de la société. L'école : combien d'instituteurs pour combien
d'institutrices ? La justice : si vous avez affaire à un juge, aux affaires
familiales notamment, vous avez de grandes chances de tomber sur une
«magistrate» et il en va de même dans les tribunaux d'instance ou
correc- tionnels et chez les avocats. La médecine : aujourd'hui moins d'hommes que
de femmes sortent des études médicales. On pourrait ajouter la psychanalyse et
la psychothérapie, en particulier celles des enfants. (…) On aurait tort de lire
une inquiétude ou un regret dans ce qui n'est qu'un constat. Mais cette
situation est telle que, dans le débat sur les quotas et l'égalité, les hommes
pourraient avoir envie de dire: mesdames, l'avenir démographique et la
transmission des idéaux sont déjà entre vos mains. Laissez-nous le semblant,
les écharpes, les médailles, les inaugurations de ronds-points, les baptêmes de
porte-avions en baie de Toulon. Laissez-nous ces figurines et ces hochets, ces
jeux parlementaires du mercredi où les hommes confondent hémicycle et cour de
récré. Femmes, ne revendiquez pas le pouvoir, vous l'avez. Le vrai, celui,
direct, des mères sur leurs enfants, celui, indirect, des femmes dans les
couples : combien d'hommes politiques sont sous la coupe de redoutables femmes
de pouvoir ? (…).(29)»
L'auteur qui est psychanalyste rajoute sur ce
point : «Individuelle ou collective, la psychopathologie a changé. En gros, aux
«maladies du père» (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) ont largement
succédé les «maladies de la mère» (états-limites, schizophrénie, dépression).
La maladie morale de notre temps n'est plus cette fatigue, cette inquiétude,
cette absence de force que dépeignait la Préface d'Adolphe de Benjamin Constant,
c'est l'insécurité, la violence, le voeu insensé de ne plus affronter le désir
et la mort. De rentrer dans le ventre de Big Mother. Le succès de Loft Story
tenait à deux paramètres maternels : le réel infantile de la maison où l'on ne
travaille pas, où l'on est enfermé et protégé, soumis au seul principe de
plaisir; le suspens du temps par le direct, la jouissance du pur
instant.(30)» Et qui dit maternisation dit infantilisation avec
la charte du droit de l'enfant, comme si ce dernier était une entité à part et
ou comme si tout devait tourner autour de lui. Hannah Arendt avait déjà remarqué
en son temps : « L'autorité a été abolie par les adultes et cela
ne peut que signifier une chose : que les adultes refusent d'assumer la
responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants.» et «Ce qui précisément devrait préparer l'enfant au monde des adultes,
l'habitude acquise peu à peu de travailler au lieu de jouer, est supprimée au
profit de l'autonomie du monde de l'enfance.(31)»
Il est presque inutile de relever que cette infantilisation va de
pair avec une hystérie anti-pédophile comme on l'a vu lors du procès d'Outreau
où des personnes furent accusées sans preuve sur le simple témoignage d'enfants.
Infantilisation et jeunisme vont de pair, main dans la main, joyeusement
copains. En fin de compte, quel déni de la mort et de la vieillesse !
Jeunesse,
âge lyrique, âge de l'inexpérience et de l'immaturité selon le romancier Milan
Kundera mais jeunesse qui ne supporte plus d'être qualifiée comme tel
(anti-âgisme). Or la flèche du temps indique pourtant une direction bien
déterminée : ce sont les plus âgés qui enseignent aux plus jeunes. Apprendre une
chose signifie passer d'un temps à un autre, d'un temps où l'on était plus jeune
à un temps où l'on est plus vieux. Voilà pourquoi l'on n'a jamais vu un sage de
20 ans !
La jeunesse n'est qu'une étape dans la vie, un passage entre le monde
de l'enfance et l'âge adulte. La société a tort de célébrer cet âge immature
même si on peut comprendre pour quels intérêts économiques elle le fait, puisque
la jeunesse est associée à des valeurs que l'on retrouve dans le commerce comme
celles d'énergie, de vitalité, de fraîcheur etc. Le problème est qu'à force
d'assister à cette célébration permanente, de baigner dans cette eau érotique
infantilisante, de voir des affiches publicitaires avec des jeunes filles
aguichantes ou des publicités avec des enfants, on ne devra pas trop s'étonner
de voir des adultes retomber en enfance («adulescents»), confondre discussion
et babillement, et enfourcher allégrement leur trottinette ou leurs rollers pour
participer à des soirées gloubiboulga … Doit-on même s'étonner que certains
régressent davantage et à force ressentent d'étranges attirances pour de très
jeunes hommes ou de très jeunes filles ?
Égalitarisme
exacerbé et pathologique
Cette chasse obsessionnelle des discriminations, cet égalitarisme
exacerbé et pathologique finit par atteindre la vie privée au point que l'on
entend ici ou là que les tâches ménagères ou que l'éducation des enfants ne sont
pas partagés équitablement. Peut-on imaginer une législation dans ce domaine qui
ne regarde que les couples ? Cette intrusion dans la vie privée est proprement
effrayante si on imagine deux secondes ce que cela donnerait concrètement. Un
enfer.
Comme le remarque une fois de plus Philippe Muray
: «Il
serait puéril de ne pas imaginer que de telles mesures ne seront pas adoptées
dans un avenir proche. D'autant qu'elles autoriseront d'intéressantes
vérifications, de nouveaux déluges de plaintes, des intrusions et des violations
de domicile, donc un développement de l'ingérence et du contrôle social que
personne, bien entendu, n'envisagera de contester. Ici, c'est la surveillance en
soi qui devient objet érotique ; c'est la punition qui remplace la jouissance;
et c'est, plus largement, tout ce qui relève du juridisme qui se trouve
libidinisé ou libidinisable. Le sexe n'est plus dans le sexe, il est au
tribunal; et c'est en vain qu'on chercherait ailleurs que dans les
accumulations de procédures, les menaces, le chantage, les recours à la justice,
la trace d'un ancien monde de râles, d'extases et de soupirs. Il appartenait à
la génération qui avait prétendu qu'il est interdit d'interdire, et qui voulait
jouir sans entraves, de trouver, l'âge venant, de bien plus robustes
satisfactions dans la perspective de punir sans frontières.(32)» Quel
déni du sexe au final !
Comment être étonné d'une telle situation quand le déni
de réalité est l'un des grands symptômes actuels du désarroi contemporain. Il en
est ainsi avec les transsexuels, situation aberrante où une personne renie
(dénie) son sexe de naissance. Or, on ne change pas de sexe comme on change de
chemise. Il ne suffit pas de subir une telle opération pour devenir une femme.
Même si un homme veut changer de sexe, il ne le peut au départ premièrement,
qu'en idéalisant le sexe féminin et secondement, de ne le faire qu'en étant
précisément un homme ! Situation hautement fantasmatique et sujette à illusions.
Une
indifférenciation généralisée s'instaure
On voit donc s'instaurer dans la société au fil des années une
indifférenciation généralisée. Á l'évidence, si les raves et
les rollers sont si à la mode, c'est parce qu'ils abolissent
les différences de sexes ou d'origine dans un troupeau juvénile indistinct.
L'individu qui revendique à corps et à cri sa différence se veut finalement
pareil au voisin ou du moins à ce que celui-ci ne soit pas trop différent de
lui. En définitive, on exhibe son ouverture d'esprit, on veut bien accepter
l'autre mais à condition qu'il soit conforme à nous-même. Le cancre est
satisfait de voir qu'on devient riche sans rien faire et sans effort, bref que
la société se met à son niveau. L'indifférenciation prend des formes sournoises
comme cette affiche de publicité de Jean-Paul Goude où l'on voyait Laetitia
Casta, mannequin bien connu, grimée pour l'occasion en male au point que le
titre indiquait : L'HOMME. Belle indifférenciation homme-femme et belle
castration au passage ! Beaucoup de minorités, honteusement persécutées à une
époque, réclament maintenant des exigences proprement délirantes et tentent de
les faire passer comme légitimes. Le plus dommageable dans cette histoire est
que cela risque de leur retomber dessus par contre réaction.
Un
humanisme empêchant de penser. Un faschisme
volontaire ?
S'institue peu à peu une vox populi cool, amicalement lyncheuse,
autosatisfaite d'elle-même, s'étant greffé par avance tous les pin's humanistes
et humanitaristes afin d'éviter toute accusation. Jamais responsable et jamais
coupable. Cet aveuglement est d'autant plus redoutable qu'il s'absout lui-même
de toute critique, étant forcément dans le Bien Absolu, dans le bon camp tandis
que les autres sont irrémédiablement placés dans le mauvais. L'art subtil de
faire taire son interlocuteur obligeant avec son devoir d'ingérence émotionnel à
la Fraternité Planétaire Obligatoire. Voilà la nouvelle dévotion, la nouvelle
sacralisation, en ce sens que le propre du sacré est qu'on ne le discute pas. Le
sacré est là pour empêcher de penser.
À quoi bon espérer de leur part une vague
remise en cause ? Bref, une nouvelle forme d'intolérance déguisée derrière un
humanisme de façade s'installe, nouvelle étape historique, d'autant plus
difficile à démasquer qu'elle n'annonce plus aussi ouvertement sa barbarie.
Faut-il craindre comme Charles Melman un fascisme volontaire, «non pas un fascisme imposé par quelque leader et quelque doctrine,
mais une aspiration collective à l'établissement d'une autorité qui soulagerait
de l'angoisse, qui viendrait enfin dire à nouveau ce qu'il faut et ce qu'il ne
faut pas faire, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, alors qu'aujourd'hui on
est dans la confusion.(33)»
?
Que peut donner cette perte de repères sur le long terme
?
L'important, maintenant plus que jamais, est de croire (et de faire croire à
l'autre) en l'image mensongère que l'on a fabriquée de soi. Et le drame est que
le mécanisme de déni fait aussi parti de l'homme. Car comme le disait encore La
Rochefoucauld : «Les hommes ne vivraient pas longtemps en société
s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.»
Ainsi va le monde. |