Antisémitisme

Antisémitisme de l'Eglise catholique

L'antisémisisme de l'Eglise catholique au XXe siècle par Francis Python, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Fribourg (Le Quotidien Jurassien - 25 janvier 2010)

«L'Eglise était alors divisée a propos de l'antisémitisme.
L'antijudaïsme traditionnel faisait encore école»
 
Francis Python, professeur d'histoire contemporaine
à l'Université de Fribourg

Titulaire de la Chaire d'histoire contemporaine à l'Université de Fribourg, le professeur Francis Python replace la controverse autour de Pie XII dans son contexte historique.

Comment expliquez-vous que la polémique sur Pie XII perdure depuis si longtemps ?

Prof. Francis Python: – Il faut prendre en compte les différents contextes dans lesquels se meuvent les auteurs de ces confrontations et de ces débats sur le rôle de Pie XII. L'opinion occidentale, celle de la communauté juive et celle des cercles dirigeants de l'Eglise n'ont pas évolué au même rythme à ce propos. Au sortir de la guerre, la communauté juive est très marquée par l'expérience d'anéantissement des juifs européens par les nazis et la constitution de l'Etat d'Israël est une réponse au désastre. Un fort devoir de mémoire va alors se développer. Dans l'opinion occidentale on ne prend pas immédiatement la mesure de la Shoah.

Cela se fera progressivement à partir des années 1960 surtout, et cela ira en s'amplifiant. Quant à la hiérarchie ecclésiastique, elle est divisée à propos de l'antisémitisme et cela se remarque déjà dans l'entre-deux-guerres.

Par exemple ?

En 1928, Pie XI condamne l'antisémitisme mais Rome ne retire pas l'injure faite aux juifs dans la fameuse prière de la liturgie du Vendredi-Saint qui parle des «juifs perfides». L'antijudaïsme traditionnel fait encore école. De même Pie XI, en fin de pontificat, ne parvient pas à mener à chef son encyclique dénonçant l'antisémitisme dont le projet connu depuis laisse d'ailleurs songeur tant la dénonciation est ambiguë.

»Il ne faut pas sous-estimer la bonne conscience de l'Eglise en ce domaine. Elle va réagir aux critiques formulées contre Pie XII de manière maladroite et apologétique. C'est en 1959 seulement que, grâce à Jean XXIII, la prière controversée sera supprimée. Et c'est le Concile qui, non sans oppositions, posera un regard plus positif sur le judaïsme.

Et concernant Pie XII ?

Paul VI fera publier une série d'Actes du Saint-Siège, où le rôle de Pie XII en faveur des juifs est mis en valeur. Mais il s'agit d'une sélection d'historiens maison qui ne peut satisfaire la communauté des historiens indépendants. Ce n'est finalement qu'en 2003 que Jean Paul II donne un large accès aux dossiers des nonciatures de Munich et de Berlin contenus dans les Archives du Vatican pour la période 1922-1939. Et ce n'est qu'en 2006 que l'ensemble des dossiers du pontificat de Pie XI devient accessible. La période de la Deuxième Guerre n'est pas encore dispo- nible dans son entier. Des raisons techniques sont avancées pour expliquer cette lenteur et ces restrictions, mais cela n'a pu engendrer que doutes et méfiance.

A-t-on des éléments montrant que Pie XII et le Vatican étaient impliqués dans les filières qui ont permis à de nombreux nazis de fuir l'Europe à la fin de la guerre ?

Il y a beaucoup d'affabulations sur ces filières et la complaisance de la haute hiérarchie ecclésiastique reste à prouver. Il y a eu bien sûr des camouflages et des manipulations d'identité qui étaient en premier lieu le fait de ces individus. Le CICR et la Suisse ont aussi été abusés par certains.

»Mais là encore il faut tenir compte du contexte de l'après-guerre. La hantise d'une partie des Occidentaux et de très nombreux catholiques était le bolchévisme et son avancée au cœur de l'Europe. Un élément de camouflage fréquemment utilisé par les ex-nazis était de se présenter comme victimes d'une épuration menée par la résistance communiste. Davantage que la Curie, ce sont plutôt des maisons religieuses qu'on peut incriminer pour leur prati- que de l'asile. On peut évoquer les planques conventuelles du milicien Touvier de sinistre mémoire. L'accueil en Valais ou à Fribourg d'éléments vichystes très compromis obéit à cette même logique si l'on en croit l'ouvrage de Luc Van Dongen, Un purgatoire bien discret (Perrin, 2oo8).

Doit-on attendre des révélations des archives non encore ouvertes de 1939-1945 ?

Du point de vue de la stricte méthode historique, on ne peut arriver à des conclusions valables que si toutes les sources ont été consultées. Tant que cela n'est pas fait, la discussion reste ouverte et le Vatican, en ne mettant pas les moyens pour répondre aux demandes des historiens, s'est placé en position de faiblesse.

»Cela dit, les sources disponibles ne sont jamais que des traces d'une réalité bien plus complexe. C'est souvent en amont de l'archivage que des déficiences sont constatées ou que des filtres sont posés qui altèrent les données. Il faut enfin encore préciser que les archives ne sont qu'un élément de l'enquête historique.

Il faut aussi prendre en considération les méthodes et surtout l'art de problématiser et de poser les bonnes ques- tions, de faire des hypothèses fructueuses. Le concours d'un grand nombre d'historiens de tous horizons dans l'accès et dans le dépouillement des dossiers romains de la période de guerre serait une solution qui ferait taire les préventions.  

Propos recueillis par PFY

Lundi 25 janvier 2010 - Le Quotidien Jurassien