- «L'Eglise
était alors divisée a propos de l'antisémitisme.
- L'antijudaïsme
traditionnel faisait encore école»
-
- Francis
Python, professeur
d'histoire contemporaine
- à
l'Université de Fribourg
Titulaire
de la Chaire d'histoire
contemporaine à l'Université
de Fribourg, le professeur
Francis Python replace la controverse
autour de Pie XII dans
son contexte historique.
Comment expliquez-vous que
la polémique sur Pie XII perdure
depuis si longtemps ?
Prof.
Francis Python: – Il faut
prendre en compte les différents
contextes dans lesquels
se meuvent les auteurs de
ces confrontations et de ces débats
sur le rôle de Pie XII. L'opinion
occidentale, celle de la
communauté juive et celle des
cercles dirigeants de l'Eglise
n'ont pas évolué au même
rythme à ce propos. Au sortir
de la guerre, la communauté
juive est très marquée par
l'expérience d'anéantissement
des juifs européens par les
nazis et la constitution de l'Etat
d'Israël est une réponse au
désastre. Un fort devoir de mémoire
va alors se développer.
Dans l'opinion occidentale
on ne prend pas immédiatement
la mesure de la Shoah.
Cela
se fera progressivement à partir
des années 1960 surtout,
et cela ira en s'amplifiant.
Quant à la hiérarchie ecclésiastique,
elle est divisée à propos
de l'antisémitisme et cela
se remarque déjà dans l'entre-deux-guerres.
Par exemple
?
En 1928, Pie XI condamne l'antisémitisme
mais Rome ne
retire pas l'injure faite aux juifs
dans la fameuse prière de la
liturgie du Vendredi-Saint qui
parle des «juifs perfides». L'antijudaïsme
traditionnel fait
encore école. De même Pie
XI, en fin de pontificat, ne parvient
pas à mener à chef son
encyclique dénonçant l'antisémitisme
dont le projet connu
depuis laisse d'ailleurs songeur
tant la dénonciation est
ambiguë.
»Il
ne faut pas sous-estimer la
bonne conscience de l'Eglise
en ce domaine. Elle va réagir
aux critiques formulées contre
Pie XII de manière maladroite
et apologétique. C'est
en 1959 seulement que, grâce
à Jean XXIII, la prière controversée
sera supprimée. Et
c'est le Concile qui, non sans
oppositions, posera un regard
plus positif sur le judaïsme.
Et
concernant Pie XII ?
Paul
VI fera publier une série
d'Actes du Saint-Siège, où
le rôle de Pie XII en faveur des
juifs est mis en valeur. Mais
il s'agit d'une sélection d'historiens
maison qui ne peut
satisfaire la communauté des
historiens indépendants. Ce
n'est finalement qu'en 2003
que Jean Paul II donne un
large accès aux dossiers des nonciatures
de Munich et de Berlin
contenus dans les Archives
du Vatican pour la période
1922-1939. Et ce n'est qu'en
2006 que l'ensemble des
dossiers du pontificat de Pie
XI devient accessible. La période
de la Deuxième Guerre
n'est pas encore dispo- nible dans
son entier. Des raisons techniques
sont avancées pour expliquer
cette lenteur et ces restrictions,
mais cela n'a pu engendrer
que doutes et méfiance.
A-t-on
des éléments montrant
que Pie XII et le Vatican étaient
impliqués dans les filières
qui ont permis à de nombreux
nazis de fuir l'Europe
à la fin de la guerre ?
Il
y a beaucoup d'affabulations
sur ces filières et la complaisance
de la haute hiérarchie
ecclésiastique reste à prouver.
Il y a eu bien sûr des camouflages
et des manipulations
d'identité qui étaient en premier
lieu le fait de ces individus.
Le CICR et la Suisse ont
aussi été abusés par certains.
»Mais
là encore il faut tenir compte
du contexte de l'après-guerre.
La hantise d'une partie des
Occidentaux et de très nombreux
catholiques était le bolchévisme
et son avancée au cœur
de l'Europe. Un élément de
camouflage fréquemment utilisé
par les ex-nazis était de se
présenter comme victimes d'une
épuration menée par la résistance
communiste. Davantage
que la Curie, ce sont plutôt
des maisons religieuses qu'on
peut incriminer pour leur
prati- que de l'asile. On peut
évoquer les planques conventuelles
du milicien Touvier
de sinistre mémoire. L'accueil
en Valais ou à Fribourg
d'éléments vichystes très
compromis obéit à cette même
logique si l'on en croit l'ouvrage
de Luc Van Dongen, Un
purgatoire bien discret (Perrin,
2oo8).
Doit-on
attendre des révélations
des archives non encore
ouvertes de 1939-1945 ?
Du
point de vue de la stricte
méthode historique, on ne peut
arriver à des conclusions valables
que si toutes les sources
ont été consultées. Tant que
cela n'est pas fait, la discussion
reste ouverte et le Vatican,
en ne mettant pas les moyens
pour répondre aux demandes
des historiens, s'est placé
en position de faiblesse.
»Cela
dit, les sources disponibles
ne sont jamais que des traces
d'une réalité bien plus complexe.
C'est souvent en amont
de l'archivage que des déficiences
sont constatées ou que
des filtres sont posés qui altèrent
les données. Il faut enfin
encore préciser que les archives
ne sont qu'un élément
de l'enquête historique.
Il
faut aussi prendre en considération
les méthodes et surtout
l'art de problématiser et de
poser les bonnes ques- tions, de
faire des hypothèses fructueuses.
Le concours d'un grand
nombre d'historiens de tous
horizons dans l'accès et dans
le dépouillement des dossiers
romains de la période de
guerre serait une solution qui
ferait taire les préventions.
Propos
recueillis par PFY
Lundi 25 janvier 2010
- Le Quotidien Jurassien
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