| La vague des nouveaux protestants
DOSSIER PRÉPARÉ PAR PHILIPPE
BARRAUD ET SYLVIA FREDA

Virgile Rochat
: si l'Église ne se modernise
pas ...
PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE
BARRAUD
Pasteur, aumônier de jeunesse sur la Côte vaudoise,
Virgile Rochat se bat depuis des années pour faire évoluer l'Eglise réformée.- Comment expliquez-vous le succès des
évangéliques ? - Le succès est incontestable, preuve en est le fait
qu'ils essaiment sans cesse. Sur le plan de la célébration, ils ont pris le
virage de la modernité, qui passe notamment par la musique. Les Eglises
réformées sont portées sur le rationnel, alors que les évangéliques sont
orientés vers le côté romantique, les émotions et les sentiments.
- Les formes du culte jouent-elles donc un rôle essentiel
? - Oui.
Les formes, la simplicité du message, l'aspect communautaire très fort. Les gens
mal dans leur peau, qui ont besoin d'amis, se retrouvent dans un lieu où ils
sont reconnus en tant que personnes.
- Ces relations durent-elles en dehors du culte
? - Bien sûr. Cela
devient une sorte de club! Ils demandent beaucoup de temps pour l'Eglise.
- Sont-ils très prosélytes ? - Leur mission étant de sauver les
âmes, cela leur donne des ailes pour amener les gens à la repentance, et à
accepter Jésus comme seigneur et sauveur.
- La conversion touche-t-elle aussi des chrétiens baptisés dans leur
enfance ? - Leur message consiste à dire qu'on ne naît pas chrétien mais
qu'on le devient. Ce qui importe, c'est d'avoir fait une expérience personnelle
avec Dieu. Tout ce qui pourrait venir avant, comme le baptême des enfants, c'est
moins que rien, c'est nié. Dans leur pratique, ils sont extrêmement modernes, et
ça marche. La personne est mise face à ses responsabilités, elle se sent prise à
partie, elle est conduite à la conversion.
- Avec les évangéliques, les églises ne sont plus au milieu du
village ... - Ces églises qui se développent dans d'anciens bâtiments
industriels, c'est très intéressant d'un point de vue sociologique. Ils sortent
des villages parce qu'ils ne correspondent plus à grand-chose, et ils vont dans
les zones industrielles: le parking est tout proche, ils peuvent faire du bruit,
c'est étonnant! C'est le cas à Gland, à Lonay, à Etoy, à Lausanne...
- Est-ce que tout le monde est sensible à cette approche
? - A mon
avis, il y a quand même une forte culpabilisation des gens. On leur dit qu'avec
Jésus tout ira très bien. Et comme ce n'est pas tout à fait le cas, on suggère
aux gens que s'ils ne progressent pas, c'est qu'ils ont des attaches, qu'ils
sont retenus. Il existe un tel culte de la performance spirituelle que ceux qui
sont un peu inhibés sont conduits à penser qu'ils manquent de foi. C'est
terrible, et c'est à l'opposé du message prêché dans les Eglises de la Réforme
où on insiste sur la grâce et sur l'incarnation.
- Comment l'Eglise réformée voit-elle ces mouvements
? - Il y a
deux attitudes. La première consiste à dire qu'on ne juge pas la foi des gens.
Plusieurs d'entre nous, pasteurs, étant évangéliques voire charismatiques, ils
ne vont pas critiquer ces tendances! En gros, ils prennent Calvin à la lettre.
Si on lit Calvin aujourd'hui, 400 ans après, on a à peu près le message des
évangéliques. Et puis une autre attitude conduit à penser qu'ils représentent
une option confessante, tandis que l'Eglise réformée doit être multitudiniste,
et doit s'en souvenir.
- Lorsque des paroisses officielles sont dirigées par un pasteur
évangélique, que se passe-t-il? - Les gens viennent d'un peu plus loin!
Ces paroisses sont un peu comme les supermarchés: beaucoup de visiteurs.
L'Eglise réformée, c'est encore le magasin de proximité, où l'on va quand on a
oublié un achat...
- Ces paroisses «squattées», est-ce un problème pour l'Eglise
? -
Tant que le pasteur ne fait pas de faute professionnelle, il n'y a pas de raison
qu'il ait des ennuis. J'ai l'impression d'avoir plus d'ennuis qu'eux avec
l'institution...
- Cela va-t-il continuer ? - Un sociologue français a écrit un
livre qui s'appelle «La précarité du protestantisme», et qui montre qu'au
20Ie siècle, il ne restera que la version évangélique.
- Partagez-vous cette opinion ? - Cela dépend de mon degré de
sérénité! Au train où vont les choses, et si l'Eglise réformée ne se modernise
pas, je pense que oui. Dans une société éclatée comme la nôtre, je vois mal
comment une Eglise peut être un dénominateur commun pour tout le monde, un lieu
où chacun peut inscrire sa propre recherche. Si l'Eglise protestante y parvient,
cela marchera, parce que jamais les évangéliques ne vont prendre en compte la
totalité de la demande spirituelle.
AUTRES
TEXTES DU DOSSIER
:
source
: L'HEBDO N° 20, 15 mai
1997
|