Évangélisme dans les entreprises

Source : jobboom.com

Au Québec, il existe 15 groupes d’étude biblique dans des entreprises diverses (Jobboom - 15 février 2006)

Travailleurs à bout de souffle, prenez garde où vous mettez les pieds ! (Jobboom - 15 février 2006)

Au Québec, il est temps que nous fassions un débat public sur les pratiques religieuses en entreprise (Jobboom - 15 février 2006)

La christianisation des milieux de travail est la tendance de l’heure aux États-Unis (Jobboom - 15 février 2006)

 Dieu à l’ouvrage

Au Québec, il existe 15 groupes d’étude biblique dans des entreprises diverses.

recherche et rédaction Marie-Hélène Proulx
coordination Martine Roux

Source : http://www.jobboom.com/magazine
[Texte intégral]

On croyait les bondieuseries au placard depuis la fin des années 60. Mais voilà que la religion ressuscite, jusque dans nos milieux de travail. Parfois ouvertement, mais le plus souvent à mots couverts. Jésus, Allah et compagnie ont-ils leur place au boulot ?

Les collègues sont réunis autour d’un lunch dans une salle de réunion d’une grande entreprise, au centre-ville de Montréal. Les blagues fusent, l’atmosphère est bon enfant. À première vue, c’est une réunion comme tant d’autres. Sauf qu’à l’ordre du jour il n’est question ni de stratégies de marketing ni d’objectifs de vente : on se préoccupe plutôt de l’Évangile selon saint Mathieu et des psaumes.

«On se rencontre chaque semaine pour chercher dans les Saintes Écritures des réponses aux soucis qu’on vit au bureau», explique Glenn Smith, docteur en théologie et animateur de cette étude biblique.

Nicole (nom fictif) puise dans ces rencontres la sérénité dont elle a besoin pour faire face aux clients grognons. Jean (nom fictif), quant à lui, y a trouvé du réconfort lorsqu’il a subi une perte salariale. «Dieu sait ce qui est bon pour moi, et je place ma confiance en Lui», dit-il.

Marginaux, ces employés ? Pas vraiment. Au Québec, il existe 15 groupes d’étude biblique dans des entreprises diverses. C’est Direction Chrétienne, un organisme aidant les croyants à vivre leur foi en milieu de travail, qui anime ce type de séances.

«On n’affiche pas de publicité sur les babillards des compagnies, précise Monique Dion, l’une des animatrices de l’organisme. On fonctionne par le bouche à oreille. On demande à l’entreprise la permission d’occuper un local, mais c’est une initiative des employés. Ils viennent chercher du soutien moral à travers la prière et le partage de la foi.»

Du monde à la messe

Direction Chrétienne n’est pas le seul organisme à faire le pont entre le spirituel et le monde du travail. Au Québec, il existe un réseau important d’entrepreneurs chrétiens. Par exemple, les Rencontres Silence intérieur et Prière — autrefois appelées
Déjeuners de la prière — réunissent deux fois par année des centaines d’hommes d’affaires, parmi les plus riches et les plus puissants. Ces rencontres permettent à un professionnel de témoigner de sa spiritualité devant ses pairs.

La Communauté Internationale des Hommes d’Affaires du Plein Évangile du Canada a aussi 11 sections au Québec. «L’association encourage les hommes d’affaires à s’afficher dans leur profession comme chrétiens», précise le dentiste Jacques Philibert, président du mouvement.

Thierry Pauchant n’est guère surpris par ce retour en force de Dieu dans les milieux de travail, plus de 40 ans après la déconfessionnalisation des syndicats. Titulaire de la Chaire en management éthique à HEC Montréal, il est un spécialiste de la spiritualité en entreprise. «Dans les années 60, tous les sociologues avaient annoncé la mort de la religion en Occident, dit-il. Or, on est plutôt en train de vivre un renouveau spirituel, au sens de recherche de transcendance, de ce qui est au-delà de soi.»

Car, après avoir largué la religion, un vide immense s’est forgé dans la vie de nombreux travailleurs, selon les experts interviewés. Et chacun s’affaire maintenant à le remplir à sa manière. Résultat : à l’heure de la mondialisation, la spiritualité est plus complexe que jamais. Cette dernière se présente sous une infinité de visages, parfois ouverts sur le monde, mais parfois aussi très fermés.

«En réaction à l’absence de spiritualité, certains mouvements se radicalisent, explique Thierry Pauchant. Au Québec, par exemple, l’Opus Dei, une branche ultraconservatrice du catholicisme, a beaucoup de poids dans les universités et dans les organisations. Elle forme une droite néolibérale organisée, puissante et dogmatique.» Une affirmation dont se défend bien l’Opus Dei, qui dit ne compter que 218 membres et 1'500 coopérateurs à travers le Canada — la grande majorité n’occupant pas des postes d’influence.

Sylvia Ugolini, avocate :
«C'est inutile de lutter contre la peine; elle fait partie de la vie.
Mais la prière m'aide à la transformer en conquête.»

L'avocate Silvia Ugolini a adhéré à ce mouvement à la suite d'une remise en question face à sa profession apparemment prestigieuse, mais où elle ne rencontrait que déceptions. À 26 ans, elle a tout plaqué pour séjourner quelques mois en Argentine.

«J'ai vu tellement de gens brisés parmi ma clientèle que ça m'a désenchantée vis-à-vis du succès. Je voulais reprendre contact avec l'essentiel. À mon retour, j'ai connu l'Opus Dei, dont l'objectif est de tendre à la sainteté par le travail. Et j'ai enfin trouvé ce que j'avais cherché toute ma vie : une façon d'approfondir ma foi et un nouveau sens à mon travail.»

Aujourd'hui, cette mère de trois enfants est gestionnaire pour une compagnie d'assurance. Sur son bureau, un presse-papier à l'effigie de Jésus en croix est placé bien à la vue. Pendant la journée, elle puise dans sa foi l'énergie qu'il lui faut pour affronter ses souffrances au travail.

«C'est inutile de lutter contre la peine; elle fait partie de la vie. Mais la prière m'aide à la transformer en conquête.»

Du sens, SVP !

Qu’ils croient dur comme fer aux cristaux et aux pyramides ou qu’ils se rendent à l’eucharistie chaque matin, une motivation rassemble tout ce beau monde : trouver un sens à leur vie.

Jean-Marc Labrèche, psychologue industriel chez Jacques Lamarre et associés, remarque chez ses patients une soif intense de spiritualité. «Les employés brûlés rentrent à la pelletée dans mon bureau. Ils se sentent exploités jusqu’à la moelle par des entreprises avides de rendement. Ils cherchent à comprendre le sens de leur vie dans des milieux professionnels souvent déshumanisés.»

Robert Dutton, homme d'affaire :
«pour faire partie de son équipe, il faut être croyant, ou du moins en quête d’une spiritualité.»

Robert Dutton, président de Rona, a trouvé en Dieu une boussole.

«À 42 ans, je me suis retiré dans le silence pour réfléchir à des questions existentielles. Je sers à quoi ? Comment puis-je vivre en entreprise en confor- mité avec mes valeurs spirituelles ? À mon retour, je me suis acharné à bâtir une compagnie basée sur ces valeurs-là. Je ne suis pas prêt à mentir, à être injuste et à prendre des décisions d’affaires à court terme pour faire de l’argent. Les gens passent avant tout.»

L’homme d’affaires l’avoue sans détour : pour faire partie de son équipe, il faut être croyant, ou du moins en quête d’une spiritualité.

Si Robert Dutton et Silvia Ugolini parlent aussi ouvertement de leur spiritualité au travail, c’est loin d’être le cas des 75 % de Québécois croyants (sondage CROP-
La Presse, 2004). Beaucoup de gens interviewés pour cet article ont requis l’anonymat. Sur la douzaine de chefs d’entreprise à qui le Magazine Jobboom a demandé de parler de leur foi, seulement deux ont accepté de prendre la parole.

«S’afficher en tant que croyant à notre époque, surtout en entreprise, c’est nager à contre-courant, affirme Jean-Marie Sala, consultant en gestion environnementale et fervent catholique. Ça ne fait pas “moderne” de dire qu’on a la foi.»

D’abord, il y a la peur d’être perçu comme fanatique ou
flyé. La peur d’être ridiculisé par ses collègues. «La spiritualité est frappée d’un tabou, comme la sexualité l’était autrefois, explique Solange Lefebvre, profes- seure à la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Montréal. Aux États-Unis, il est malvenu de dire qu’on est non-croyant, mais, au Québec, c’est tout le contraire. Ici, on a complètement privatisé le pan spirituel : les croyances ne se partagent pas publiquement, et surtout pas au boulot.»

Les valeurs, c’est in

«L’omerta règne sur la question de la spiritualité en entreprise, constate également Thierry Pauchant. Par contre, si vous questionnez les gestionnaires sur l’éthique et la gestion par les valeurs, ça passe.»

En effet. Nous avons tenté l’expérience chez le fabricant de papier Cascades, reconnu pour son approche particulière en ressources humaines. La simple évocation du mot «spiritualité» a failli bannir nos chances d'obtenir une entrevue. Mais parler des valeurs de la compagnie? Pas de problème. «On ne se préoccupe pas de spiritualité dans notre gestion, affirme Claude Cossette, vice-président des ressources humaines. Les croyances des employés relèvent du privé. On préfère mettre l’accent sur le bien-être des gens et le respect, par exemple.»

L’homme d’affaires Jean-Robert Ouimet est l’un des rares employeurs québécois à proposer un cadre de travail spirituel à ses employés. Ancien patron des Aliments Ouimet-Cordon Bleu, aujourd’hui propriétaire de Tomasso Corporation (fabricant de mets italiens surgelés), ce catholique dévoué a mis sur pied un modèle de gestion explicitement spirituel, qu’il présente d’ailleurs dans le
Livre doré (un résumé de sa thèse de doctorat consacrée aux outils de gestion qui soutiennent le bonheur humain et la rentabilité).

Rencontré au Sporting Club du Sanctuaire à Montréal, le gestionnaire n’a rien de banal. Il commence l'entrevue par une minute de recueillement. «Je défie n’importe qui de diriger une organisation pendant 40 ans comme je l’ai fait sans la présence d’une vie spirituelle au travail, lance-t-il. Sans le divin, on ne va pas loin.»
Ainsi, chez Tomasso, le bon Dieu n’est jamais loin : salles de prière, affiches à caractère «hautement spirituel» sur les murs, bénévolat dans des organismes de charité pendant les heures de travail pour les gestionnaires, prières avant les réunions du conseil d’administration …

L’homme d’affaires l’avoue sans détour : pour faire partie de son équipe, il faut être croyant, ou du moins en quête d’une spiritualité. «C’est un aspect que j’évalue en entrevue d’embauche. Autrement, la personne ne sera pas heureuse chez nous.» C’est pourquoi, en cours de processus, Jean-Robert Ouimet rencontre le candidat potentiel au restaurant, avec conjoints respectifs. Une pratique inusitée appelée «le repas à quatre». «On discute de nos voyages, de nos vacances. Et là, on tombe au cœur des valeurs familiales. À la fin de la soirée, on a une bonne idée des gens avec qui on va travailler. Ça prend l’assentiment de nos conjoints aussi.»

Et si le repas à quatre se déroulait avec un couple… gai? Silence. «À ce que je sache, aucun homosexuel ne postule chez nous. Mais ça arrivera peut-être un jour. Après tout, Dieu aime tout le monde.»

L’approche spirituelle que propose Jean-Robert Ouimet laisse bien des observateurs perplexes. À commencer par son propre fils, qui a repris les commandes des Aliments Ouimet-Cordon Bleu en se détachant de la philosophie de gestion de son père. L’affaire a d’ailleurs failli rebondir en Cour supérieure il y a deux ans. Robert Ouimet fils confiait alors
au Devoir que «la religion n’a pas sa place dans la gestion d’une entreprise commerciale».

Une opinion qu’endosse complètement Yves Casgrain, consultant en mouvements sectaires et auteur d’un guide sur les sectes. Pourtant lui-même catholique pratiquant, il estime que la spiritualité et le monde du travail sont totalement incompatibles. «Le patron pieux qui tente d’implanter ses croyances en entreprise crée une pression indue sur ses employés. Ces derniers peuvent se sentir obligés de prier pour lui plaire alors qu’ils n’en ont pas envie.»

Cocktail dangereux ?

Les entrepreneurs chrétiens de la trempe de Ouimet père sont nombreux aux États-Unis (voir le texte
Saints patrons, page 21) mais rares au Québec. «À ma connaissance, c’est le seul gestionnaire qui tente de transformer la culture de son entreprise en fonction de sa spiritualité, estime Michel Dion, théologien et professeur de management à l’Université de Sherbrooke. Les autres gestionnaires croyants sont plus discrets. Leur compagnie n’a pas de philosophie explicitement chrétienne.»

Reste que le risque d’effet pervers demeure. «Certains favorisent des candidats ouverts aux valeurs religieuses», affirme Michel Dion, qui s’apprête d’ailleurs à publier un livre sur la prière dans la vie professionnelle. «Et certains croient qu’un employé croyant est plus performant. Ce genre de pensée peut mener à de la discrimination.»

Par ailleurs, mêler spiritualité et entreprise peut ouvrir la porte à la manipulation des employés. «Par exemple, des patrons peuvent utiliser le spirituel pour assurer une meilleure adhésion de leurs employés à la culture de l’entreprise», explique Jacques Racine, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. «Ensuite, ces employeurs leur demandent d’accepter telle chose au nom du bien commun.»

«Ce n’est pas le mandat de l’employeur de trouver un sens à la vie de ses employés et de se mêler de leur bonheur spirituel.» Yves Casgrain, consultant en mouvement sectaires

Et que penser de ces Déjeuners de la prière ou autres rencontres à connotation religieuse entre gens d'affaires ? Dieu sert-il de prétexte pour faire du commerce ?

«Beaucoup de gestionnaires participent à ces rassemblements pour des raisons spirituelles sincères, estime Michel Dion. Mais il ne faut pas être naïf! Ces rencontres ont aussi un caractère de chambre de commerce. On y échange des
cartes d’affaires. Et puis, certains voient d’un bon œil le fait que leurs partenaires commerciaux fréquentent ce genre d’événement. Ça les rassure.»

Certains chefs d’entreprise croyants sont conscients des risques de dérapage et n’aiment pas qu’on mêle Dieu à toutes les sauces. C’est le cas de Robert Dutton. «Des hommes d’affaires ont déjà utilisé leurs convictions religieuses pour m’inciter à acheter leurs produits. Dans ce cas, je me referme comme une huître. Je m’abstiens de parler de spiritualité dans des contextes qui ne s’y prêtent pas.»

«Une entreprise a pour but de faire de l’argent, point à la ligne, estime Yves Casgrain. Ce n’est pas le mandat de l’employeur de trouver un sens à la vie de ses employés et de se mêler de leur bonheur spirituel. C’est une démarche personnelle.»

Pour sa part, même s’il admet que la spiritualité au travail comporte ses pièges, Thierry Pauchant voit d’un bon œil l’idée d’intégrer une forme de transcendance au boulot. À ses yeux, l’entreprise spirituelle idéale est celle qui encourage la liberté d’expression et cultive une vision qui dépasse ses propres intérêts. Par exemple, en ayant à cœur les répercussions de sa production sur la nature, la société et les générations futures.

«Hélas, on n’a pas encore trouvé un langage commun pour parler de spiritualité en entreprise qui respecterait tout le monde, dit-il. Mais j’ai bon espoir : le Québec est mûr pour débattre de cette question sur la place publique.»

Après les débats inachevés sur la présence du kirpan à l’école ou l’obligation de fournir des lieux de prière aux musulmans dans les universités, les Québécois sont-ils réellement prêts pour cet autre chemin de croix ?

Mouvements spirituels
Invasions barbares

par Marie-Hélène Proulx

Travailleurs à bout de souffle, prenez garde où vous mettez les pieds ! Faux prophètes et charlatans font leur pain et leur beurre de votre détresse psychologique. Avec parfois de funestes conséquences.

À la fin des années 90, Anne-Marie Simard, alors rédactrice en chef d’un magazine féminin, a été confrontée à la médecine étrange d’une consultante spirituelle embauchée par l’entreprise.

Basant son approche sur les flux d’énergie, ladite consultante réunissait les employés chaque semaine pour leur faire dessiner des mandalas (une sorte de cercles sacrés chez les bouddhistes). Une thérapie de groupe, en quelque sorte. Et c’est au cours d’une de ces séances qu’Anne-Marie Simard a été congédiée devant tout le monde par la consultante et la patronne d’alors… en des termes ésotériques : on lui a dit de prendre son envol!

«Je n’ai pas été traumatisée outre mesure par cette expérience, raconte Anne-Marie. Au fond, c’est vrai que ma place était ailleurs. Mais j’admets que les méthodes de la consultante spirituelle étaient discutables.»

Marianne (nom fictif), une ex-collègue d’Anne-Marie, garde un souvenir amer de cette époque. «C’était une véritable gourou, dit-elle sans hésiter. On nous demandait de croire en quelque chose de plus grand que nous en alléguant que le tirage du magazine allait être bonifié. J’avais l’impression de me faire jouer dans la tête. D'autres collègues partageaient mon sentiment. Pourtant, on a accepté de se faire imposer cette approche nouvel âge par l’entreprise. Je me demande encore pourquoi.»

Rares sont pourtant les mouvements sectaires ou spirituels qui infiltrent les entreprises, souligne Yvon Théroux, religiologue, auteur et professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke. «Ce sont plutôt des collègues déjà membres d’une secte qui convainquent d’autres collègues de venir à une rencontre spirituelle à l’extérieur du bureau, par exemple.»

Mais il arrive que ce soit à l’initiative de gestionnaires mal avisés que des loups se retrouvent dans la bergerie. Par exemple, en 1988 et 1989, Hydro-Québec a embauché à sept reprises un conférencier du nom de Luc Jouret, médecin et homéopathe de métier. L’homme, très charismatique, a donné des ateliers à quelques centaines d’employés sur le «vrai sens du travail» et «la gestion de la santé du gestionnaire», entre autres. Séduits, 43 employés de la société d’État ont ensuite décidé de participer à d’autres cours donnés par l’homéopathe.

Or, ce conférencier n’était autre que le porte-parole de l’Ordre du temple solaire (OTS), une secte apocalyptique qu’il avait cofondée au milieu des années 80. Il a réussi à recruter 15 employés d’Hydro- Québec, à qui il promettait un monde meilleur sur une autre planète, Sirius. En 1994, deux de ces employés ont péri (suicide ou meurtre, on ne saura jamais) afin de permettre à leurs âmes de transiter vers Sirius, lors d’un carnage dans un chalet suisse. «L’histoire de l’OTS est l’exemple le plus tragique que le Québec ait connu au chapitre des sectes en entreprises», affirme Yves Casgrain, un consultant en mouvements sectaires auquel les autorités ont fait appel pour faire la lumière sur cette sordide affaire.

Travailleurs vulnérables

Selon Yves Casgrain, il est certain qu’à l’heure actuelle d’autres pseudo-experts sévissent dans des organisations. «Le rythme de travail effréné et l’épidémie de burnouts ouvrent la porte aux charlatans de tout acabit. Les gestionnaires cherchent désespérément des solutions pour que leurs employés soient plus heureux et s’absentent moins.»

D’autant plus que le Québec est un terreau favorable à la croissance des sectes. «Jusqu’à la Révolution tranquille, explique Yvon Théroux, les Québécois formaient un peuple très religieux. Ensuite, ils se sont départis de leurs traditions. Ce qui ne signifie pas qu’ils aient abandonné toute quête de sens et de vérité. Mais désormais, ils cherchent aussi à l’extérieur des religions traditionnelles. Quand on leur offre des réponses qui paraissent limpides et éclairantes, ils sautent dessus !»

Mais n’allez pas croire que les gourous ne prennent que des simples d’esprit dans leurs filets. «Les disciples de mouvements sectaires sont souvent des professionnels et des scientifiques, explique Yvon Théroux. Par exemple, 70 % des raëliens sont des professeurs et des étudiants de niveaux collégial et universitaire. Et 70 % des adeptes d’Eckankar — un mouvement assez répandu au Québec qui promet à ses membres des voyages astraux —, sont des professionnels de la santé.»

Comment peut-on avaler un concept aussi loufoque que le transit vers Sirius quand on est bardé de diplômes et qu’on s’est frotté à la pensée rationnelle? «C’est simple : les gourous ne font pas appel à votre intelligence, mais à vos émotions, précise Yves Casgrain. Tous les milieux de travail sont à risque. Cependant, les employés stressés qui font des heures de fou sont particulièrement vulnérables. Certains n’ont aucune vie affective. Psychologiquement, ils sont tellement fragiles qu’ils en perdent leur sens critique.»

Gourous futés

Il faut dire que certains mouvements religieux ont des techniques d’approche insidieuses. Un exemple : au bureau, vous recevez une publicité annonçant des ateliers sur le bien-être au travail. On vous promet mers et mondes. L’entreprise qui offre ces cours porte un nom qui n’a rien à voir avec le mouvement religieux auquel elle est pourtant affiliée.

Or, au bout de quelques séances, on commence à vous parler de karma, de réincarnation, de chakras… Bref, à s’éloigner du vocabulaire propre à la psychologie pour vous entraîner dans des sentiers nouvel âgeux. C’est à ce moment qu’une lumière rouge doit s’allumer dans votre esprit.

«Le hic, c’est que ces animateurs sont habiles et se comportent d’abord en professionnels de la psychologie, précise Yvon Théroux. Mais en réalité, la plupart n’ont pas le moindre diplôme dans ce domaine. Si vous leur posez des questions à propos de leur formation, ils seront très mal à l’aise.»

Il faut toujours vérifier la formation et l’expérience d’un animateur, insiste Yves Casgrain. «Ça prend de solides études en psychologie pour jouer dans l’esprit des gens de manière constructive. En ce moment, n’importe qui peut monter un cours de gestion de l’humain et l’offrir à une entreprise. Or, certains animateurs utilisent des techniques vraiment condamnables pour contrôler les gens : on les manipule, on les ridiculise, on les humilie.»

Mais ce qui scandalise encore davantage Yves Casgrain, c’est que les employés ont souvent le sentiment de ne pas avoir le choix de suivre le troupeau lorsque la compagnie organise une formation. «Un travailleur peut refuser de se présenter à un cours de croissance personnelle s’il n’est pas à l’aise. Sauf que, dans les faits, peu s’abstiennent de peur de déplaire aux patrons, de se marginaliser ou de nuire à leur avancement. Une telle pression tacite entrave la liberté de l’individu.»

Hélas, cette atteinte à votre liberté n’est pas la moindre des conséquences.

«En entreprise, si vous sentez qu’on vous prive de votre libre arbitre, qu’on vous dicte subtilement comment et quoi penser, méfiez-vous!», avertit Thierry Pauchant, titulaire de la Chaire en management éthique à HEC Montréal.

«Les dangers sont bien réels : vous courez le risque d’être dépossédé, abusé, ruiné … et même assassiné!»

Droits religieux des travailleurs
Prière de ne pas déranger

par Marie-Hélène Proulx

Au Québec, il est temps que nous fassions un débat public sur les pratiques religieuses en entreprise

Le chiffre a de quoi surprendre :

on compte désormais 850 mouvements religieux au Québec, chacun avec propres rites et ses symboles. Comment faire le bonheur de tous les employés sans semer la pagaille?

 

Un employé qui fait des poupées vaudou à l’effigie de ses collègues pendant sa pause. Une caissière de banque qui porte un voile sur la quasi-totalité de son visage. Un cadre supérieur qui refuse d’accompagner des clients dans un restaurant non kasher. Ces faits rapportés par des employeurs confus atterrissent sur le bureau d’Alain Pronkin, au Centre d’Information sur les Nouvelles religions.

«On est en plein choc culturel! D’ici à 10 ans, les problèmes vont exploser dans les entreprises, et le Québec n’est pas prêt à y faire face», constate ce théologien. Dans son bureau situé au cœur du quartier multi- culturel Côte-des-Neiges à Montréal, il tente tant bien que mal de résoudre les casse-tête d’employeurs dépassés par les nouvelles réalités multiconfessionnelles. «Un territoire cosmopolite, c’est bien beau, mais c'est faux de prétendre que tout le monde se mélange comme si de rien n’était. La cohabitation des religions commence à être problématique en milieu de travail, et ça risque d’empirer dans les années à venir.»

Pour le moment, les droits religieux des travailleurs sont protégés par l’obligation d’accommodement raison- nable, tel qu’il est prescrit par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Ce principe, apparu en 1985 dans le droit québécois et canadien grâce à l’intervention de la Cour suprême, oblige les employeurs à respecter la religion de leurs employés, sans discrimination. Dans la mesure où ces exigences n’entraînent pas de contrainte excessive pour l’employeur, comme des coûts faramineux.

«Autrement dit, si un travailleur est membre de l’Église universelle de Dieu et que sa religion lui interdit de travailler le samedi, son employeur doit tout tenter pour lui trouver un remplaçant ce jour-là», explique Michèle Turenne, conseillère juridique à la Commission des droits de la personne. «L’employeur doit l'accom- moder, à moins de faire la preuve d'une contrainte excessive. Il n’a pas le droit de le mettre à la porte sans faire cet exercice, sous peine d’être accusé de discrimination.»

L’heure du débat

Le respect des droits religieux exigé par la Charte s’étend aussi au port du voile en entreprise pour les travailleurs musulmans — à moins que cela compromette leur sécurité ou celle des autres. De même, depuis 1990, les sikhs membres de la GRC peuvent porter leur turban avec l’uniforme professionnel, sauf quand leurs activités les obligent à mettre un casque protecteur. Idem dans les Forces armées canadiennes. À l’époque, cette autorisation accordée par la Cour suprême avait fait des vagues.

«La liberté de religion est un beau principe, dit Alain Pronkin. Mais est-ce que ça signifie que les 850 rites des 850 mouvements religieux du Québec doivent être respectés en tout temps et en tout lieu? Les limites de l'obligation d’accommodement raisonnable ne sont pas claires. Le gouvernement québécois doit mettre ses culottes et adopter des règlements précis à cet égard.»

En attendant, travailleurs et employeurs s’arrangent de leur mieux. CAE, un fabricant de simulateurs de vol, a aménagé un lieu de culte pour ses employés, notamment pour les musulmans qui ont une prière sacrée le vendredi et plusieurs prières quotidiennes. Aussi, chez Cascades, on tient compte des restrictions alimentaires liées à la religion des employés quand on organise un repas d’entreprise.

«Il y a 40 ans, les Québécois ont choisi de séparer l’Église de l’État, remarque Yves Casgrain, consultant en mouvements sectaires. Mais, en ce moment, on sent une tergiversation dans la société. Par exemple, on se demande si les locaux de prière ont leur place en entreprise; si un employé peut même exiger qu’on en construise un. Il va falloir se brancher, mais les autorités ont peur de trancher.» Notons que la plupart des universités québécoises ont accepté d’aménager des lieux de culte pour leurs étudiants pieux.

La croix et la bannière

De leur côté, les entreprises semblent conciliantes au chapitre des droits religieux. À moins que ce soit les employés qui n’osent pas manifester leur mécontentement! Entre le 1er janvier et le 21 décembre 2005, seulement 6 plaintes pour atteinte à la liberté de religion ont été déposées auprès de la Commission des droits de la personne, comparativement à 16 en 2004. Ces plaintes sont liées au climat et aux conditions de travail, ou à des situations d’embauche, de congédiement et de démission forcée.

«J’ai toujours senti de l’ouverture de la part de mes employeurs et de mes collègues par rapport à ma religion», affirme Samir, un musulman très pratiquant qui gagne sa vie comme chauffeur d’autobus à la Société de transport de Montréal. «Dans tous mes emplois, j’ai pu obtenir congé le vendredi pour aller à la mosquée. Il faut dire que je n’impose pas mes demandes : je vois si c’est possible. Quand je travaillais chez Future Shop, je n’allais pas prier quand le magasin était plein à craquer! Et, quand je fais ma prière dans l'autobus pendant ma pause, je ne me prosterne pas dans l’allée : je la fais discrètement.»

Tahar, un Algérien musulman qui travaille dans un hôpital, pense aussi que la pratique religieuse ne doit pas nuire au bon déroulement des activités professionnelles et du climat de travail. «Je ne tiens pas à faire mes prières au boulot, par exemple. J’aurais peur de choquer mes collègues. L’islam est déjà tellement mal perçu!»

Thierry Pauchant, titulaire de la Chaire de management éthique à HEC Montréal, est convaincu que la clé pour amalgamer les pratiques religieuses de tous au travail réside dans le dialogue. «Quand on supprime la parole, les gens se radicalisent. L’intégrisme et la violence s’installent. C’est pourquoi au Québec, il est temps que nous fassions un débat public sur les pratiques religieuses en entreprise. Autrement, ça peut devenir dangereux.»


Dieu à l’ouvrage
Saints patrons

par Stéphane Plante et Martine Roux

La christianisation des milieux de travail est la tendance de l’heure aux États-Unis. Un nombre croissant de patrons ne se cachent pas pour prêcher l’évangile à leurs employés.

En 1990, il y avait 50 associations d’aumôniers en milieu de travail aux États-Unis. En 2004, on en dénombrait plusieurs milliers, rapportait récemment le quotidien The New York Times.

Ce chiffre est révélateur de la cote de popularité de Dieu chez nos voisins américains. En fait, son incursion jusque dans les usines et les tours à bureaux est la plus grande tendance de la décennie aux États-Unis, croit Patricia Aburdene, auteure de Megatrends 2010: The Rise of Conscious Capitalism (Hampton Roads Publishing, 2005).

En milieu de travail ou dans les organismes de recherche d’emploi, on cite God à toutes les sauces, remarque aussi la journaliste Barbara Ehrenreich dans son plus récent essai, Bait and Switch (Metropolitan Books, 2005). Lors d’une activité de réseautage, elle se frotte à des gestionnaires plus enclins à communiquer leurs idées religieuses que les coordonnées d’éventuels employeurs. Au micro se succèdent des gens d’affaires venus raconter comment Dieu est intervenu dans leur vie, raconte-t-elle.

«Ce n’était pas ma première expérience sur un terrain où le soi-disant christianisme se superpose au milieu des affaires, écrit Barbara Ehrenreich (traduction libre). Mais récemment ce phénomène s’est considé- rablement étendu. On retrouve aujourd’hui des groupes de prière qui se forment entre employés — et ce, même dans de grandes entreprises comme Coca-Cola et Intel — ainsi que des réseaux de gens d’affaires chrétiens. Un nombre croissant d’entreprises s’affichent comme chrétiennes jusque sur les étiquettes de leurs produits au moyen d’un symbole chrétien très ancien en forme de poisson.»

Aux États-Unis, un nombre croissant d'entreprises s'affichent comme chrétiennes jusque sur les étiquettes de leurs produits au moyen d'un symbole chrétien très ancien en forme de poisson.

L’auteure n’est pas la seule à s’étonner des liens entre Dieu et le milieu de travail. Les médias américains relatent aussi le zèle de ces entrepreneurs nouveau genre, à la limite des preachers. Cité dans le New York Times, le dirigeant d’une banque de Minneapolis affirme que Jésus le conseille dans ses stratégies d’affaires. Et qu’il invite régulièrement employés et clients dans son bureau pour… prier.

Plusieurs entreprises américaines seraient ainsi dirigées par des individus qui considèrent Jésus-Christ comme un membre de leur équipe. Certains gestionnaires chrétiens écrivent des bouquins sur l’importance du recueillement au boulot. L’un deux, l’homme d’affaires et conférencier Rick Heeren, a publié un livre au titre évocateur, Thank God it’s Monday! (Transformational Publications, 2004), qui expose les meilleures méthodes pour répandre la parole de Dieu entre 9 h et 5 h.

Dans une entrevue accordée récemment au magazine The Christian Science Monitor, Patricia Aburdene explique que le zèle des patrons prêcheurs est une ultime tentative pour redorer l’image de la gestion d'entreprise ternie par les scandales financiers et la corruption. Un virage moral, en d’autres mots.

Cette christianisation du milieu de travail soulève des questions d’ordre légal. La loi américaine condamne le harcèlement religieux, mais pas le prosélytisme.

Quand les employeurs proposent aux salariés de prendre part à des séances de prière pendant les heures de travail, où tracer la ligne entre les deux ?

Pour l'heure, seul Dieu a peut-être la réponse.

Sources : «Faith at Work», The New York Times, 31 octobre 2004; Bait and Switch, Barbara Ehrenreich, Metropolitan Books, 2005; «Trend-watcher sees moral transformation of capitalism», ; The Christian Science Monitor, 3 octobre 2005