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Notre cerveau sous influence

Manipulation
mentale
Comment
notre cerveau réagit
Plusieurs expériences de manipulation font
mieux comprendre comment nous prenons nos décisions
et comment la raison peut être brouillée
par l'émotion.
- Dossier réalisé par Olivier Hertel,
Hervé Ratel et Elena Sender.
- Illustrations: Morgane Le Gall pour Sciences et Avenir
- Source: Science et Avenir (septembre 2009)
Éditorial
I.
Pourquoi nous acceptons l'autorité
II.
Sept stratagèmes de manipulation décryptés
III.
Au cœur du circuit de la décision
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- Éditorial
- Dominique
LEGLU
- Directrice de la rédaction
"Ordinaire"
Il
y a moins de vingt ans, le livre, devenu
un classique, Des hommes ordinaires*avait particulièrement
ébranlé les esprits et provoqué
de violentes controverses. L'auteur, Christopher
R. Browning, décryptait comment
de bons pères de famille, et non
des nazis
idéologiquement fanatisés,
s'étaient mués
en un bataillon d'épouvantables criminels.
Ils ont assassiné, souvent d'une
balle dans
la tête, 38 000 Juifs en Pologne,
et en ont
fait déporter 45'000 autres à
Treblinka.
S'en
étaient suivis de multiples débats
sur la
responsabilité des individus dans
un groupe,
sur la marge de manœuvre que ces «hommes ordinaires», terriblement
normaux,
pensaient avoir eue ou pas... On découvrait
aussi le regard qu'ils jetaient des années
après sur leur comportement d'alors.
Certains
explicitaient comment, ils en étaient
arrivés
à relativiser l'horreur. Tuer un
enfant après
sa mère qui venait d'être assassinée
par
un autre membre du bataillon, disait l'un
d'eux,
semblait moins pénible: la vie de
cet enfant
sans sa mère aurait été
de toute façon compromise,
rationalisait-il...
Plus
récemment, les innombrables témoignages
de jeunes appelés français
ayant participé
aux tortures pendant la guerre d'Algérie,
d'hommes «ordinaires» en Sierra
Leone, au
Rwanda, au Cambodge... confirment pour la
énième fois la capacité
qu'a l'homme à envisager
- puis mettre en oeuvre - l'extermination
de son prochain. Seulement voilà,
répliquera-t-on,
c'était la guerre. Les esprits étaient
embrouillés, déréglés,
les ordres donnés
ne pouvaient être refusés.
Comment s'y soustraire...
sans risquer de paraître lâche
?
Et
chacun, dans son fauteuil ou devant un écran,
de s'interroger (bien en vain) sur ce qu'il
aurait fait en pareille circonstance !
D'une
certaine façon, ce que nous décrivons
dans
ce numéro de Sciences et Avenir ajoute
à
la terreur. Car nous assistons à
des expériences
sans péril, sans contrainte forcée
de
temps de guerre... Et qu'y voit-on ? Des
hommes
et femmes ordinaires qui se muent bel
et bien en criminels. Pourquoi ? Par la
simple
et ô combien banale soumission à
l'autorité
! Et ici, c'est un comble, l'autorité
en question
s'appelle télévision et le
dangereux kapo
est... une gentille animatrice de jeu.
Sous
l'étiquette «manipulations
mentales», notre
dossier montre à quel point notre
si cher,
si précieux libre arbitre se retrouve
facilement
piégé. Les expériences
que nous décrivons
- le faux jeu télévisé
(lire p. 48) étant
un remake astucieux de l'«expérience
de
Milgrani», célèbre
dispositif sur la soumission
à l'autorité que n'importe
quel apprenti psychologue
se doit de connaître - sont toutes
plus dérangeantes les unes que les
autres.
Spontanément, on veut se rassurer
jamais
je ne réagirais ainsi !
Mais
il ne faut jurer de rien, face aux statistiques
et aux implacables démonstrations
(protocoles
d'expé- rience sérieux et testés
à
l'appui) qu'apportent ici les scientifiques.
Assurément
de quoi s'insurger contre notre propre
psyché - mais comment prenons-nous
nos décisions, nom d'un neurone !
*
Éditions Tallandier
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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I.
Pourquoi nous acceptons l'autorité
Lors
d'un faux jeu, des candidats ont été invités
à électrocuter l'un des leurs s'il répondait
mal. Tous prêts à devenir tortionnaires
pour la télé ?
«Mauvaise
réponse de Jean-Paul !»
s'exclame l'animatrice Tanya Young. «Le châtiment
! le châtiment!», hurle le public. Alain
(le prénom a été changé),
la quarantaine, genre bon père de famille, s'exécute.
Parmi les trente manettes à sa disposition devant
lui, il pousse celle indiquant 340 volts. Dzitttttt
!
Le
malheureux Jean-Paul, ligoté sur une chaise électrique
à l'abri des regards, hurle... puis un silence
pesant retombe. Il y a quelques minutes encore, Jean-Paul
suppliait: « Laissez-moi partir, ça. fait
trop mal, vous n'avez pas le droit ! Maintenant, il
ne répond plus. Inconscient ? Mort ? Encouragé
par l'animatrice, Alain lui pose encore six questions
qui restent sans réponse. A chaque fois, sous
les vivats du public, il administre le châtiment
prévu: un choc électrique de plus en plus
fort. Jusqu'à 460 volts ! Les caméras
zooment sur le visage d'Alain, en sueur. Pas de doute,
l'hortune n'aime pas ce qu'il est train de faire: électrocuter
Jean-Paul, un homme qu'il ne connaît même
pas, sous prétexte qu'il ne donne pas les bonnes
réponses...
Bienvenu
à Zone Xtrême ! Le jeu de
la mort en direct. Car ces scènes de torture
sont extraites d'un jeu télévisé
auquel Alain, comme 80 autres candidats, a participé,
ignorant, comme le public, qu'il s'agissait en réalité...
d'un simulacre ! Il a été conçu
par l'auteur et producteur Christophe Nick pour les
besoins d'un film documentaire sur la violence du petit
écran et devrait être diffusé sur
France 2 à la fin de l'année. Jean-Paul,
le «torturé», est en fait un comédien.
Il ne reçoit pas le moindre choc électrique,
mais simule la douleur.
81
% des candidats ont torturé Jean-Paul jusqu'aux
punitions supposées mortelles
«J'ai
voulu comprendre comment la télévision
pouvait nous manipuler pour nous conduire à accomplir
des actes que nous condamnons en temps ordinaire, explique
Christophe Nick. Aujourd'hui, dans certains jeux, les
gens acceptent defaire publiquement n'importe quoi,
car ils accordent à la télévision
une autorité considérable à laquelle
ils se soumettent. Mon documentaire s'appuie sur l'analyse
de scientifiques pour comprendre cette influence.»
Le
producteur s'est directement inspiré des expériences
de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité.
En 1963, ce psychologue américain de l'université
Yale (Connecticut) souhaitait vérifier si des
individus ordinaires, soumis à une forme d'autorité
- en l'occurrence celle de la science -, étaient
capables d'obéir aveuglément, jusqu'à
se comporter comme des tortionnaires. Des personnes
recrutées par annonce étaient invitées
clans un laboratoire de la prestigieuse université
pour participer à une expérience dont
elles ne connaissaient pas le propos.
A
leur arrivée, on leur expliquait alors qu'il
s'agissait de tester les effets de la punition (des
chocs électriques) sur l'apprentissage. Le participant
était désigné comme «professeur»
chargé de poser des questions à un «élève»
- en fait ton complice du laboratoire - installé
sur une chaise électrique dans une pièce
voisine. En cas de mauvaise réponse, le «professeur»
devait administrer à l'élève une
décharge électrique allant de 15 à
450 volts à l'aide de navettes sur lesquelles
était précisé «choc léger»,
«choc moyen», «choc très intense»,
«danger: choc violent» et «XXX»
pour des chocs aux conséquences inconnues.
A
chaque impulsion, le «professeur» entendait
les protestations de l'élève, passant
du gémissement aux suppliques et aux râles...
jusqu'au silence à partir de 300 volts. Un chercheur
austère installé à côté
du «professeur», surveillait le bon déroulement
de l'expérience et incitait à la punition.
En cas d'hésitation, il ordonnait tour à
tour: «Continuez !»; «L'expérience
exige que vous continuiez !»; «Il est indispensable
que vous continuiez !»; « Vous n'avez pas
d'autres choix, vous devez continuer!»
Les
résultats stupéfiants obtenus par Stanley
Milgram ont fait frémir des générations
entières ! Parmi les 40 «professeurs»,
tous ont infligé des chocs «intenses»
allant jusqu'à 285 volts et 65 % d'entre eux
ont continué jusqu'au dernier bouton à
450 volts, étiqueté «XXX».
Presque cinquante ans après Milgram, les résultats
obtenus dans Zone Xtrême sont sensiblement
les mêmes, voire supérieurs ! 81 % des
candidats ont torturé Jean-Paul jusqu'aux punitions
supposées mortelles...
Cette
fois, l'autorité n'est plus le chercheur censé
contrôler la situation et emblème du savoir,
mais l'animatrice, symbole du pouvoir des médias.
Impossible d'invoquer les intérêts financiers
pour expliquer ces comportements: la production avait
indiqué aux candidats qu'ils ne recevraient que
40 € de dédommagement.
Jean-Léon
Beauvois, ancien professeur de psychologie sociale à
l'université de Nice-Sophia-Antipolis et conseiller
scientifique de cette expérience, ne cache pas
son étonnement: «Je ne m'attendais pas
à un tel résultat... Nous accordons donc
autant d'importance à l'institution qui fabrique
le divertissement qu'à la science qui fabrique
le savoir.» (Lire aussi l'interview)
Chacun,
pour se rassurer, pourra penser que devenir wi tortionnaire
est une question de personne. Mais les nombreuses reproductions
de l'expérience de Milgram, dont les dernières
ont été publiées en janvier dans
la revue American Psycholoqist, prouvent que
ce n'est pas le cas. Quels que soient le sexe, l'âge,
l'origine ethnique, la religion, la catégorie
socioprofessionnelle..., tout
le monde ou presque pourrait commettre l'impensable.
Pour
Milgram, c'est. le contexte qui engendre l'obéissance.
La soumission à l'autorité produit unchangement
d'état de l'individu qui passe à ce que
le célèbre psychologue nomme «l'état
agentique»:
le sujet ressent des scrupules, il a conscience du mal
qu'il inflige, mais perd son libre arbitre et ne se
sent plus responsable de ses actes, se considérant
comme le simple «agent» d'une autorité.
Dans son esprit, le vrai responsable devient le représentant
de cette autorité (le chercheur à l'université
et l'animatrice dans Zone Xtrême). En
somme, pas responsable, donc pas coupable !
- Nous
apprenons à obéir dès l'enfance.
- Il
est normal que nous nous soumettions facilement
Reste
à comprendre d'où vient ce penchant, pour
la soumission à l'autorité. «Nous
apprenons à obéir dès l'enfance,
affirme Jean-Léon Beauvois. Il est donc normal
que nous nous soumettions si facilement.»
C'est ce que prédit le psychologue américain
Martin Hoffman, qui s'appuie sur des études montrant
que les deux tiers des relations parents-enfants sont
des événements disciplinaires: «mange
ta soupe», «range ta chambre», «n'embête
pas ta soeur».
Zone
Xtrême révèle l'influence considérable
de la télé sur l'acteur du spectacle,
c'est-à-dire le candidat du jeu. Mais de l'autre
côté, dans le salon du téléspectateur,
l'emprise est tout aussi forte. Didier Courbet, professeur
à l'Institut de recherche en sciences de l'information
et de la communication (Irsic), l'a montré lors
d'une expérience qui s'est déroulée
cet été à l'université d'Aix-Marseille.
Des étudiants ont été recrutés
pour participer à une supposée évaluation
des programmes télévisés. En fait,
ce que le chercheur souhaitait vérifier, c'est
l'influence des programmes sur les comportements d'aide.
Son
hypothèse: une personne exposée à
un programme violent sera moins solidaire qu'une personne
qui vient de regarder un programme altruiste.
Les
étudiants ont ainsi visionné, individuellement,
un extrait de Saw, film d'horreur particulièrement
sanglant, ou un film mettant en valeur les comportements
d'entraide. Croyant l'expérience terminée,
les étudiants croisaient alors dans le couloir
un complice du laboratoire qui faisait tomber à
leurs pieds une pile de documents.
Aucun
des étudiants ayant visionné le film d'horreur
ne s'est arrêté, contrairement aux autres
qui ont tous apporté leur aide.
«Aujourdh'ui,
nous démontrons clairement que les programmess
qui mettent en scène la violence, L'égoïsme,
l'individualisme ou la compétition produisent
une influence négative sur les personnes qui
les regardent. Cela relève d'une théorie
de l'apprentissage qui prédit que l'on a tendance
à reproduire ce que l'on voit»,
explique Didier Courbet. Or ce sont justement ces
valeurs qui ont la cote dans les programmes de divertissements
diffusés par la plupart des chaînes: Le
Maiillon faible, Koh Lanta, Loft Story, Secret Story,
Pékin Express, L'île de la tentation, Next,
etc.
Conclusion
de Jean-Léon Beauvois: «On
pourrait réduire sensiblement les chiffres de
la délinquance en diminuant, de 50 % la quantité
d'hémoglobine à la télévision.
Mais est-ce que les créateurs seraient daccord
?»
Olivier
Hertel
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INTERVIEW

- JEAN-LÉON
BEAUVOIS, professeur de psychologie sociale
- Auteur des Illusions libérales, individualisme
et pouvoir social.
- Petit
traité des grandes illusions, Presses
universitaires de Grenoble,
2005.
-
«La liberté ne fait pas partie
de
l'essence de l'homme»
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D'où
viennent les techniques
d'influence ?
Les
influences psychologiques
sont l'objet le plus important
de la psychologie
sociale expérimentale.
Dès les années 1930, l'Américain
Muzafer Shérif
s'intéressait à la formation
des normes dans les
groupes, ou comment les
individus s'influençant les
uns les autres tendent vers
une opinion moyenne.
Pensons
aussi aux travaux importants
de Kurt Lewin sur
les ménagères américaines
pendant la Seconde Guerre
mondiale. En pleine pénurie
alimentaire, il obtient
d'elles qu'elles cuisinent
des bas morceaux de
boucherie en les amenant
à prendre un simple engagement
public: lever la
main pour montrer leur intention
de cuisiner ces bas
morceaux.
La fin de la Seconde
Guerre mondiale a
aussi été une période
décisive
grâce à l'étude de
la propagande et de la persuasion,
avec notamment
les travaux de l'Américain
Carl Hovland. C'est l'un
des premiers à avoir fait
de l'expérimentation sur
le changement des attitudes
par persuasion. Par exemple,
lorsque l'on veut convaincre
que la thèse A est
la bonne, faut-il présenter
pour la disqualifier la thèse
B qui s'oppose à A ?
«La
manipulation
repose sur le fait que
la cible ne se doute de rien»
|
Qu'est-ce
qui distingue
la persuasion de la manipulation
?
La
persuasion est un moyen
d'influence licite. Celui
que l'on tente de convaincre
par des arguments
sait qu'on peut l'influencer.
Alors que la manipulation
repose
sur le fait
que la cible ne
se doute de
rien et n'a pas conscience d'être
influencée.
Est-ce
que la connaissance
des techniques d'influence
suffit à y résister ?
Malheureusement
non. D'abord
parce qu'il y a des influences
inconscientes qui,
par définition, ne sont pas
détectées. C'est le cas de
l'effet de simple exposition
de la publicité ou encore
de celui du modelage
que l'on retrouve dans les
séries télévisées,
notamment
américaines. Les héros
y véhiculent toujours des
modèles de savoir-vivre et
de savoir-être. Ils ont des pensées
modales, celles de l'opinion
moyenne. Ils amènent
par modelage inconscient
les «déviants» vers
cette
opinion. Ensuite, pour
ce qui est des manipu- lations
du comportement, par
exemple le «pied dans la
porte» (voir
ci-dessous), le fait de
les connaître ne nous en
protège guère. Nous ne
sommes pas toujours à l'affût
de ce qui se passe.
La
plupart du temps, nous sommes
plutôt dans un état de
faible tension cognitive qui
ne nous permet pas de remarquer
que quelqu'un est
en train de mettre en place
des rouages.
Peut-on
au moins diminuer
l'effet des manipulations ?
Oui,
si l'on ne se laisse pas
embobiner par le mot
liberté. Il faut accepter
que la liberté ne fasse pas
partie de l'essence de
l'homme. Ce sont les situations
concrètes qui laissent
plus ou moins de liberté.
Par exemple, dans un
contexte hiérarchique, quand
un chef vous dit «tu fais
comme tu veux», cela ne
change rien au rapport de
subordination. Votre liberté
n'est pas de choisir entre
des options plus ou moins
intéressantes, elle n'est
que de vous soumettre ou
de vous démettre.
C'est en
analysant chaque situation
que l'on peut évaluer de
quelle marge de liberté on
dispose. Les gens qui ont
conscience de cela sont moins
manipulables que les
autres. Ils se laissent moins
facilement avoir par des
déclarations du genre: «Vous êtes libre de...»
Propos
recueillis par Olivier Hertel
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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II.
Sept techniques de persuasion décryptées
Comment
inciter une personne à exécuter une action
presque malgré elle ? Les meilleures stratégies
ne font pas appel à la contrainte...
Comme
l'a prouvé Stanley Milgram lors de son expérience
sur la soumission dans les années 1960 (voir l'article
ci-dessus), l'autorité est un excellent moyen
d'obtenir un service d'une personne. Mais l'autorité
partie, l'effet d'obéissance disparaît.
Les techniques de la persuasion, visant à convaincre
pour faire changer les habitudes, n'ont pas non plus
prouvé leur efficacité. En 2000, la publication
des résultats du projet Hutchinson de prévention
du tabagisme dans les écoles de l'Etat de Washington,
aux Etats-Unis, a fait l'effet d'ion choc. Environ 8'000
enfants du primaire avaient été suivis
pendant quinze ans, jusqu'à la terminale, pour
recevoir une information particulièrement soutenue
sur les risques du tabac. Au total, 65 interven-tions
d'information et de persuasion. Un vaste programme d'influence
à 15 millions de dollars. Au bout du compte,
ces jeunes-là en savaient beaucoup plus que toute
l'Amérique sur les méfaits de la cigarette.
Pourtant, les élèves enrôlés
dans le projet Hutchinson fumaient autant que leurs
camarades qui n'avaient pas subi quinze ans de bourrage
de crâne !
«Cette
recherche montre bien le
décalage
qu'il peut y avoir entre nos idées et nos actes»,
indique Robert-Vincent Joule, professeur de psychologie
sociale à l'université d'Aix-Maiseille
et spécialiste des techniques de manipulation.
La persuasion réussit au mieux à changer
les mentalités, mais pas les actes. De quoi s'interroger
sérieusement, sur l'efficacité des campagnes
publiques de prévention: «Fumer tue»;
«Le sida, parlez-en comme vous voulez, mais parlez-en»;
«Pour votre santé, mangez au moins cinq
fruits et léqgumes par jour».
Soumettre
durablement un individu exige alors d'autres stratégies.
Nous avons choisi de décrypter sept techniques
de manipulation très efficaces, ne faisant intervenir
aucun moyen coercitif. Au contraire, le «manipulé»
accepte de se soumettre de lui-même, en toute
«liberté», du moins le pense-t-il...
Quelques mots ou quelques phrases bien choisis, voire
un simple contact physique, et voilà qu'une personne
peut exécuter des actes qu'elle n'aurait pas
commis spontanément ! Bien combinées,
ces techniques sont encore plus redoutables.
1.
Le « pied dans la porte»
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| Des
étudiants de l'université d'Aix-en-Provence
pensent participer à une expérience portant
sur la concentration dans le laboratoire de Robert-Vincent
Joule, professeur de psychologie sociale (1). Pendant
les
deux heures de la séance, ils ne pourront pas
fumer.
Tous ignorent qu'ils ont en fait été
recrutés en raison de leur tabagisme (15 à
20 cigarettes par jour): la véritable expérience
consiste à tenter de les rendre abstinents pendant
une soirée entière. La séance terminée,
les étudiants sont aussitôt sollicités
pour participer à un deuxième test de
concentration qui aura lieu le lendemain.
Invoquant
le bon déroulement de l'expérience, on
leur demande alors de ne pas fumer jusqu'à cette
deuxième séance, soit durant dix-huit
heures. 44 % acceptent et 40 % se privent effectivement
de tabac durant ce laps de temps ! L'expérience
est alors renouvelée avec des candidat à
qui l'on demande directement de s'abstenir dix-huit
heures sans les faire participer à la séance
initiale de deux heures. Seuls 10 % acceptent et 4 %
se privent effectivement de tabac.
LE
PRINCIPE: le «pied
dans la porte» consiste à utiliser
une requête préparatoire pour obtenir un
premier acte peu coûteux
(se priver de cigarette deux heures) pour obtenir ensuite
le comportement cible, beaucoup plus difficile (arrêter
de fumer pendant dix-huit heures). Plus l'acte préparatoire
est coûteux, plus la probabilité que la
deuxième requête soit acceptée est
grande, car cette technique entraîne le sujet
à persévérer dans sa décision.
Robert-Vincent Joule a poursuivi l'expérience
pendant plusieurs jours, «contraignant, librement»
ainsi une bonne partie des étudiants à
ne pas fumer pendant trois à sept jours.
Trois
mois après l'expérience, ces étudiants
avaient sensiblement réduit leur consommation
! ↑
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2.
La «porte au nez» fait croire à la
facilité
Des
étudiants de l'université de l'Arizona
aux Etats-Unis (2) sont sollicités pour participer
à un programme de réinsertion de jeunes
délinquants. Il s'agit de leur consacrer un jour
par semaine pendant deux ans.
Des
volontaires ? Aucun. Rien d'étonnant: la demande
étant disproportionnée, tous refusent.
Quand on leur demande ensuite s'ils accepteraient au
moins d'accompagner ces jeunes une seule demi-journée
au zoo, ils sont nombreux à accepter. Deux fois
plus nombreux que ceux à qui l'on demande ce
service sans préambule.
LE
PRINCIPE: la «porte
au nez» est l'inverse dit «pied dans la
porte». Le but est d'obtenir
un refus à la première demande pour obtenir
un accord à la seconde,
qui constitue la véritable requête. Il
faut donc commencer par une demande extravagante pour
enchaîner sur un service qui apparaît, en
comparaison, peu coûteux et donc difficile à
refuser. Cette manipulation est d'autant plus efficace
que la cause est juste. Car si le sujet refuse une première
fois de contribuer à une noble cause, il sera
en paix avec sa conscience avec une action plus raisonnable.
3.
Le «leurre» engendre une frustration insupportable

Les
étudiants de l'université d'Aix-en-Provence
(3) sont invités à visionner un film provoquant
des émotions agréables. Cette expérience
est d'autant plus intéressante qu'elle est bien
rémunérée. Mais arrivés
au laboratoire, ils apprennent que l'expérience
a été annulée. Déception.
Au moment de partir, un chercheur, croisé «par
hasard» dans le couloir, leur propose alors de
participer à une autre expérience, beaucoup
moins intéressante: recopier l'annuaire gratuitement
! Malgré l'ingratitude de la tâche, les
étudiants sont trois fois plus nombreux à
accepter que ceux à qui l'on m'avait pas promis
initialement de participer à une expérience
intéressante et rémunérée.
LE
PRINCIPE: le
leurre amène le sujet à prendre une décision
qui, finalement, ne se concrétisera pas.
Cela engendre une déception d'autant. plus forte
que l'expérience semblait intéressante.
Le leurre est donc immédia- tement suivi d'une
alternative, moins intéressante, certes, mais
dont le rôle est de réduire cette frustration.
Cette
manipulation est souvent à l'oeuvre dans les
commerces en période de soldes. Le pull présenté
en vitrine à -50 % n'est malheureusement plus
disponible dans la taille recherchée. Heureusement,
le vendeur a pratiquement le même dans la nouvelle
collection, à la bonne taille. Bien sur, il n'est
pas soldé... Mais l'acte d'achat est alors possible,
pour diminuer la frustration de la première affaire
manquée.
4.
Dire que «Vous êtes libre de...» rend
esclave

Nicolas
Guéguen, professeur de psychologie sociale et
cognitive de l'université de Vannes, et ses collègues
abor- dent des gens choisis au hasard dans la rue (4):
«Excusez-moi, auriez-vous un peu de monnaie
pour prendre le bus ?» Seule une personne
sur dix ainsi interpellée accepte de donner quelques
pièces. La proportion grimpe à 47% si
les chercheurs prennent la précaution d'ajouter
aussitôt: «Mais
vous êtes libre d'accepter ou de refuser»
!
Mieux
encore: les personnes se sentant «libres»
donnent en moyenne deux fois plus d'argent. Nicolas
Guéguen qui, accessoirement, est pompier volontaire,
a utilisé cette technique lors de la fameuse
vente annuelle des calen- driers. En demandant à
ses camarades de corps d'utiliser cette technique, il
a augmenté de 25% le don moyen. Le chercheur
breton l'a également éprouvée sur
Internet en ajou-tant la déclaration de liberté
à une sollicitation par e-mail pour aller visiter
un site. Cette petite phrase augmentait de 20% sa fréquentation.
LE
PRINCIPE: paradoxalement,
le fait de nous sentir libres de nos choix nous conduit
à accepter plus facilement une requête,
car nous sommes convaincus que ce choix est bien le
nôtre. La déclaration de liberté
est donc une technique de manipulation extrêmement
élégante puisqu'elle permet de soumettre
l'individu à sa volonté tout en lui donnant
l'impression qu'il est libre. Cette méthode est
aussi utilisée pour renforcer les effets des
«pieds dans la porte» et autres leurres.
5.
Un peu, c'est mieux que rien
Des
chercheurs américains, Robert Cialdini et David
Schroeder, de l'université de l'Arizona (5),
aux Etats-Unis, font du porte-à-porte en se présentant
comme membres d'une association de lutte contre le cancer.
Ils sollicitent leurs interlocuteurs à travers
un don qui «aiderait leur association».
Mais
ils ajoutent aussitôt: «Même
un centime nous aidera.»
Avec cette petite précision supplémentaire,
50 % des personnes sollicitées ont accepté,
contre 28,6% sans.
LE
PRINCIPE: ce genre de
petite phrase, «même un, centime suffira»,
aurait pour effet d'augmenter l'impression, auprès
du sollicité, que l'organisation demandeuse a
véritablement besoin de cet argent pour se contenter
de si peu. Il est donc difficile de refuser de lui faire
un don, généralement bien supérieur
au centime requis.
6.
Toucher met en confiance
Cette
technique très répandue a notamment été
testée par Nicolas Guéguen, de l'université
de Vannes, auprès d'étudiants en statistiques
à qui l'on a demandé de venir corriger
un exercice au tableau devant tout le monde (6). Une
situation généralement stressante. Avant
cela, pendant qu'ils «planchaient» sur l'exercice,
leur
professeur passait de table en table pour suivre leurs
efforts et leur effleurer - ou non - le bras.
Résultat:
29,4% des étudiants touchés ont été
volontaires pour venir faire les corrections au tableau,
contre 11,5% des étudiants non touchés
!
LE
PRINCIPE: le toucher
est probablement l'une des techniques de manipulation
les plus mystérieuses, car il n'existe pas d'explications
satisfaisantes qui permettent de comprendre son efficacité.
Dans l'expérience des étudiants en statistiques,
Nicolas Guéguen propose trois pistes: le toucher
de l'enseignant augmente la confiance en soi de l'étudiant,
ou bien il le conduit à se valoriser auprès
de lui en accédant plus favorablement à
sa requête, ou encore, il lui confère une
humeur plus positive qui favorise l'accès à
une demande.
7.
L'étiquetage contraint à l'action
Les
enfants, c'est bien connu, n'aiment
pas la soupe ni les piqûres. Et
pourtant, le professeur de psychologie
sociale Jean-Léon Beauvois
a réalisé une expérience surprenante
sur plus de 200 enfants grenoblois.
(7) Il a recherché des volontaires
pour goûter une soupe puante
présentée froide dans un bol.
Auparavant, il avait pris soin de
prévenir les enfants: «Je vois que
vous êtes des enfants courageux.
Cela veut dire que vous ne devez
pas avoir peur de goûter des plats, même
s'ils sont étranges. Vous avez l'air d'avoir
de sacrées tripes.» La plupart, des enfants
ont relevé le défi (le chercheur a alors
prétexté une panne de micro-ondes pour
leur éviter d'avoir à le faire réellement...)
!
Une semaine plus tard, un autre expérimentateur
est revenu dans la même classe
formuler une nouvelle demande: tester
au choix quatre aiguilles pour rendre les piqûres
moins douloureuses. Les enfants qualifiés
de «courageux» une semaine plus
tôt ont alors opté pour la plus grosse
d'entre
elles (la piqûre n'a bien sûr jamais eu
lieu).
LE
PRINCIPE: l'étiquetage («tu es courageux») permet aux élèves de tisser un
lien entre
leurs actes et ce qu'ils sont. Il est intéressant
de créer ce lien quand l'acte va dans le
sens de ce que l'on attend d'eux. Ils intériorisent
l'idée que c'est dans leur nature d'être
courageux. Ils sont donc plus enclins à
réaliser des actes qui impliquent leur courage.
Cette technique a révélé qu'elle
avait une
plus grande efficacité éducative que l'habituelle
persuasion.
Olivier Hertel
[1]
Joule,
R.V. (1987), «Tabacco deprivation:
the foot-in-the door technique versus the
low-ball technique», European Journal
of Social Psychology.↑
[2]
Cialdini
et al, (1975), «Reciprocal concessions
procedure for inducing compliance:
the door in the face technique», Journal
of Personality and Social Psychology.↑
[3]
Joule,
R.V., Gouilloux, F. et Weber, F.
(1989), «The lure: a new compliance procedure
», Journal of Social Psychology.↑
[4]
Guéguen
N. et Pascual A. (2000), «Evocation of freedom and compliance: the
«But you are free of... technique»,
Carrent
Research in Social Psychology, 5, 264-270.↑
[5]
Cialdini
et Schroeder (1976), «Increasing compliance by legitimizing paltry
contributions: when even a penny helps», Journal of Personality and Social Psychology.↑
[6]
Guéguen
N. (2002), «Encouragement non
verbal à participer en cours: l'effet du
toucher, Psychologie & Éducation.↑
[7]
Beauvois
(2001), «Rationalization and
internalization: the rote of internal explanations
in attitude change and the generalization
of an obligation». Swiss Journal
of Psychology.↑
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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La
pub touche notre mémoire implicite
- Lorsque
notre cerveau «reconnaît»
un logo, il lui attribue une valeur
positive
«La pub ? aucun effet sur moi
!» Voilà ce que nous
répondons tous lorsque
l'on nous interrogesur
l'influence de la publicité.
Grâce à notre recul,
notre capacité de
jugement, nous nous estimons
étanches à son pouvoir.
En réalité, nous sommes
de véritableséponges
à logos, slogans ou
affiches quatre par trois !
Les chercheurs appellent
cela «l'influence sans
conscience». La publicité
est d'ailleurs d'autant
plus efficace qu'elle
passe inaperçue.
Une
expérience menée en 2008
par l'équipe de Didier
Courbet, professeur à
l'Institut de recherche en sciences
de l'information et
de la communication (Irsic)
de l'université d'Aix-Marseille,
l'a montré. Des
sujets étaient appelés à
lire un texte pendant quinze
minutes sur un site Internet.
Dans le même temps,
douze bannières publicitaires
de douze marques
imaginaires défilaient
dans un coin de l'écran
situé dans le champ
visuel des sujets. Mais
aucun ne pouvait les
voir consciemment car un
système de suivi des mouvements
oculairesles
faisait disparaître avant même
que les yeux aient eu
le temps de se poser dessus.
Pourtant, huit jours
plus tard, tous les participants
portaient un jugement
positif sur ces marques.
Les chercheurs ont
alors déterminé qu'il suffisait
de faire apparaître
quinze fois une
marque sur l'écran pour
obtenir cet effet !
Cette
exposition s'inscrit dans
ce que les psychologues
appellent la
mémoire implicite, c'est-à-dire
des traces de
l'expérience passée gardées
en mémoire sans
que l'on en ait conscience,
mais qui vont
servir à nos comportements
et évaluations
futurs.
A
chaque fois que l'on est
confronté à un même
logo,
on le mémorise encore.
«Cette exposition active
des réseaux neuronaux
de la vision périphérique.
On acquiert alors
une connaissancegrossière
du logo: sa forme
approximative, sa
couleur... dont on garde
la trace en mémoire implicite
mplicite», explique Didier
Courbet.
Et avec l'expérience,
l'habitude, le
cerveau le traite de plus
en plus vite. Il le reconnaît,
le lit, l'analyse rapidement.
C'est ce que l'on
appelle la fluidité cognitive.
Et c'est à ce moment
que le cerveau va
faire une erreur d'interprétation.Traiter
plus rapidement une
information,comme
un logo, le conduit
à lui attribuer une
valeur positive car
le fait de s'habituer à
une information, la
rend plus familière, voire
plus agréable.
Or,
aujourd'hui, les
marques sont omniprésentes
sans que
nous en ayons conscience:
sur les maillots
des footballeurs à
la télévision, sur nos vêtements,
sur les panneaux
publicitaires à
l'entrée des villes et
bien sûr sur tous les sites
Internet...
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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Sondage.
Deux phase pour changer d'avis

Dans
un questionnaire mis en ligne sur le site de «Sciences
et Avenir», nous
avons testé l'influence d'un conditionnement
positif ou négatif sur
les réponses des internautes.
La
polémique a percé à l'issue des
élections européennes
le 7 juin dernier. Home, le film au
propos ouvertement écologique de Yann Arthus-Bertrand diffusé en début de soirée
sur
France 2 deux jours avant le scrutin, aurait
influencé le vote au point de propulser la
liste Europe Ecologie au rang de troisième
force politique du pays ! Un film de deux
heures suffirait-il à transformer nos convictions
?
A vrai dire, il en faudrait... beaucoup
moins que cela. Quelques mots bien
choisis suffisent, parfois. Pour
le comprendre, nous avons mené pendant
plusieurs semaines une expérience exclusive
de sondage «manipulé» sur notre
site
www.science-et-avenir.com . Conseillés par
le professeur de psychologie sociale Jean-Léon
Beauvois, nous avons élaboré une
enquête sur le thème du réchauffement
climatique
en recueillant l'avis de nos internautes
à la question suivante: «Que pensez-vous
des mesures visant à réduire les émissions
de gaz à effet de serre?» Mais nous
avons présenté cette question de plusieurs
manières différentes apparaissant de façon
aléatoire sur notre site, chaque internaute
n'ayant accès qu'à un seul questionnaire
et ne pouvant répondre qu'une fois.
Deux
des sondages se composaient de deux questions,
la première (A) n'étant posée que
pour
orienter négati- vement ou positivement
la réponse à la deuxième (B). Ainsi,
dans
le premier sondage, la question A insistait
sur les conséquences négatives des mesures
pro-environnement. Les conséquences
positives étaient mises en avant dans
le deuxième sondage.

Dans le troisième
sondage, appelé sondage contrôle, la question
B était posée directement, sans la moindre
manoeuvre d'influence. Ce groupe représentait
notre opinion de référence.

L'influence
des formules insistant sur les effets
néfastes des politiques de réduction des
gaz à effets de serre a fonctionné de
manière
tout simplement spectaculaire !
Alors
que notre groupe contrôle (3) était à
86
% favorable aux mesures de protection de
l'environnement, ce taux a chuté à 69
% de
moyenne pour le sondage négatif (1).
20
% des personnes se sont déclarées contre
les mesures alors qu'elles étaient moins
de 9 % dans le groupe contrôle, et 11
% se sont dites hésitantes contre 6 dans le
groupe contrôle.
En
revanche, l'influence positive de la question
A dans le sondage 2 n'a tout simplement
pas fonctionné. La population est déjà
très
largement convaincue des bienfaits des
mesures pour l'environnement, ce que démontre
le fait que le groupe contrôle (3) y
est à 86% favorable. Il aurait été
difficile de
faire mieux...
En
psychologie sociale, cette forme d'influence
s'appelle l'«effet de priming». Elle consiste
à mettre dans la mémoire des sondés
certaines notions, choisies avec soin, qui
vont subrepticement orienter leur jugement.
Ainsi, au moment de répondre, le sondé
fait appel à ce qui est disponible dans sa
mémoire la plus accessible, et ressent la vague
impression que ces mesures pourraient
avoir des conséquences sur le chômage
ou l'amélioration de l'air.. Sa réponse
s'en
trouve orientée.
D'autres
formulations du sondage testaient également
«l'effet normatif», visant à orienter
le sondé vers l'opinion qui semble être
la norme. Pour cela, nous avions utilisé la
phrase de présentation suivante:
«Sciences et Avenir réalise une enquête
d'opinion
sur le réchauffement climatique auprès
de personnes ayant un bon niveau culturel», faisant lhypothèse qu'une personne
éduquée agit pour l'environnement.
Mais
l'important consensus dans la population
générale en faveur des mesures pro-environnement
a annulé cet effet.Ainsi
l'opinion peut-elle être une valeur
très volatile,
car une simple phrase a suffi pour bouleverser
celle de certains de nos internautes.
Au
total, 530 internautes répartis en trois groupes
(un par sondage) ont répondu spontanément
sur notre site.
Nous avons réalisé un test dit
de X2 (prononcer khi-deux) pour vérifier que
nos résultats étaient statistiquement
significatifs.
Dans chacun de ces sondages, la
question finale était:
«Après avoir bien réfléchi. que
pensez-vous des
mesures visant à réduire les émissions
de
gaz à effet de serre?»
- –
Résolument
contre
- –
Plutôt
contre
- –
J'hésite
- –
Plutôt
pour
- –
Résolument pour
Olivier
Hertel
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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III.
Nos neurones déjouent sans cesse la raison
- Comment
prend-on une décision ? Le mécanisme
est si complexe que
- les
chercheurs commencent à peine à
en percer le mystère
-
- Les
traders, ici à la bourse de New york,
en avril 2009, mêlent émotions
et expériences à leurs décisions.
Dois-je
investir dans ce projet ?
Dois-je
investir dans ce projet ? Faire confiance à
cette personne ? Acheter cette voiture plutôt qu'une
autre ? Prendre une cigarette ou arrêter de fumer
? A chaque instant, notre cerveau reçoit des
dizaines de sollicitations auxquelles il doit apporter
une réponse plus ou moins rapide, sélectionnant
une action parmi les différentes alternatives
qui s'offrent à lui. Comment procède-t-il
pour choisir ? Peut-on influencer sa décision
?
Pendant,
plus d'un siècle, la théorie prédominante
a affirmé que ce processus était régi
par la logique, le raisonnement rationnel. Rien de tel
aujourd'hui !
Armés
de puissantes techniques d'exploration, les neuroscientifiques
commencent en effet à découvrir un mécanisme
beaucoup plus tortueux qu'il n'y paraît... Et
beaucoup plus imprévisible. Emotion, plaisir,
mémoire, anticipation, peur... une
infinité de facteurs interviennent dans la prise
clé décision et semblent rendre illusoire
toute tentative de rationalisation.
Pour
mieux comprendre, remontons dans le temps. Nous sommes
en mars 1997 dans un laboratoire clé l'université
de Fribourg (Suisse). Le chercheur Wolfram Schultz,
qui travaille alors à l'Institut de physiologie,
présente à des singes des stimuli gustatifs
variés (fruits), tout en enregistrant l'activation
électrique de leur cerveau. Premier constat:
quand un animal porte un morceau à ses lèvres,
les neurones dopaminergiques - un groupe particulier
de cellules nerveuses - s'affolent.
Dès
que ces derniers reçoivent un signal sensoriel
annonçant une récompense, ils libèrent
un neurotransmetteur , la dopamine, déclenchant
une sensation de plaisir. Puis les chercheurs décident
d'allumer un voyant avant de délivrer toute récompense.
Ils observent alors que la dopamine n'est plus sécrétée
lorsque le morceau de fruit apparaît mais dès
l'activation du signal lumineux... Autrement dit, le
singe anticipe son plaisir. C'est un premier pas décisif.
«Shultz
a ainsi été le premier à démontrer
que les neurones dopaminergigues avaient la capacité
d'"éva- luer" une récompense,
un gain attendu»,
commente Thomas Boraud, directeur de recherche CNRS
au laboratoire Mouvement Adaptation Cognition de l'université
Bordeaux-II.
Il
faudra attendre 2006 pour que Hagai Bergman, de l'Université
hébraïque de Jérusalem, poursuive
l'expérience. Désormais, dès que
la lumière clignote, le singe doit appuyer sur
un levier pour obtenir son gain. Ildoit donc prendre
une décision motrice. Comme prévu, les
neurones dopaminergiques se mettent en alerte dès
la lumière activée, puis le singe actionne
le levier. Mais les chercheurs décident alors
de ne plus délivrer systématiquement de
récompense, même lorsque la lampe est allumée.
Résultats: peu à peu, le signal dopaminergique
s'atténue jusqu'à ce que le singe renonce
à tout effort, le jeu n'en valant plus la chandelle.
«Hagai Bergman a ainsi démontré
que les neurones dopaminergiques jouent un rôle
d'évaluation dans les mécanismes de prise
de décision, poursuit Thomas Boraud. Cela
nous montre de manière exemplaire que c'est le
c'est le circuit de récompense qui motive la
décision, en sécrétant plus ou
moins de dopamine selon, qu'il existe plus ou moins
de chance d'obtenir un gain. On peut dire que la dopamine
donne une valeur à l'action.»
Ces
deux expériences ont été décisives
pour la compréhension du mécanisme de
la prise de décision. Elles ont fait voler en
éclats l'idée selon laquelle la décision
était prise uniquement par la zone située
à l'avant du lobe frontal, le cortex préfrontal,
impliquée dans les mécanismes de réflexion
et de logique. «Aujourd'hui
on peut considérer qu'il y a deux protagonistes
dans notre cerveau, le critique et l'acteur,
reprend Thomas Boraud.
Le critique, ce sont les structures dopaminergiques
qui prédisent les conséquences des choix,
donnent une valeur aux alternatives et motivent l'action.
L'acteur c'est en grande partie le cortex préfrontal
qui choisit parmi les différentes valeurs.»
L'acteur
comprend aussi une autre structure du cerveau, des noyaux
profonds et archaïques appelés «les
ganglions de la base». «Ils jouent un
rôle dans la sélection des tâches
motrices, explique Thomas Boraud. Plus la décision
est routinière, plus les ganglions de la base
sont sollicités, alors que plus la décision
est, complexe, plus c'est le cortex préfontal
qui intervient.»
Le
laboratoire de Bordeaux-II a même démontré
qu'il «suffisait» de mesurer l'activité
des ganglions de la base pour prévoir si un primate
allait choisir le bouton A ou le bouton B pour obtenir
soit dû ! Enfin, on sait aussi maintenant qu'une
fois la récompense obtenue (ou non), le cerveau
ne s'endort pas sur ses lauriers.
Les
neurones dopaminergiques – encore eux ! – évaluent
le résultat de l'action en sécrétant
plus ou moins de dopamine. Si la récompense est
supérieure ou égale à l'attente,
l'action sera renforcée. En revanche, si le bénéfice
est inférieur à la prévision de
départ, l'action sera à l'avenir moins
favorisée.
Est-ce
pareil chez nous, les humains ?
«L'architecture
cognitive globale est très semblable chez le
singe et chez l'homme, affirme Mathias Pessiglione,
chercheur à l'unité Inserm 610 de l'hôpital
de la Pitié-Salpêtrière, à
Paris. Nos études d'imagerie chez les sujets
sains et de comportement chez les sujets victimes de
lésions cérébrales nous ont permis
d'apprendre beaucoup sur la prise de décision.
On peut dire que chez l'homme, les régions corticales
et sous-corticales ventrales – qui incluent le cortex
orbitofrontal, les neurones dopaminergiques, l'amygdale
impliquée dans les émotions et l'hippo-
campe
impliqué dans la mémoire – évaluent
de manière affective les choix possibles. Les
régions dorsales du cortex préfrontal
et des ganglions de la base exercent un contrôle
cognitif sur ces évaluations et tranchent entre
les différentes alternatives.»
La
différence, c'est que si le singe semble suivre
une certaine logique dans ses décisions (il choisira
souvent la voie qui le mène à la plus
grande récompense, par exemple), le cerveau humain
déjoue, lui, ces prévisions.
Tout
d'abord, ce n'est pas forcément le plus grand
bénéfice attendu pour lui-même qui
emportera la décision, ce qui équivaudrait
à un comportement de pure exploitation.
«L'humain
– le singe aussi dans une certaine mesure – présente
également des comportements d'exploration qui
vont lui faire prendre des voies a priori moins bénéfiques
pour lui mais qui pourraient déboucher enfin
de compte sur une découverte intéressante»,
explique Mathias Pessiglione. Le rapport au temps intervient
aussi de manière cruciale. «Plus le
bénéfice attendu est lointain, plus le
choix est dévalorisé, continue le
chercheur. On dit qu'il subit une dévaluation
temporelle. Un
plaisir à long terme sera bien moins coté
qu'une récompense immédiate. Les
"impulsifs" ont de très forts coefficients
de dévaluation temporelle.
Ils perdent leur motivation si le gain n'est pas immédiat.
C'est
typique des adolescents, des enfants ou des sujets addictifs...»
Le cerveau humain est ainsi fait qu'il rend chèvres
les théoriciens en mathématiques les plus
aguerris. «Les économistes peuvent définir
l'option optimale dans une prise de décision,
mais, rien à faire, les sujets ne s'y conforment
pas...», complète Mathias Pessiglione.
Le
chercheur cite l'exemple connu du jeu de l'ultimatum:
pour obtenir une certaine somme d'argent, dont lui seul
connait le montant, A doit partager avec B dans une
proportion qu'il choisit. B peut accepter ou refuser.
S'il refuse, ni lui ni A ne gagnent.
«Le
modèle rationnel dit que B acceptera toujours
jours ce que lui donne A, partant de l'idée qu'un
petit pourcentage vaut mieux que rien. Et bien, l'expérience
montre que c'est faux ! L'humain n'accepte pas le don
quand il est à 30 % de la totalité de
la somme. Il, préfère punir A et ne rien
recevoir plutôt qu'accepter un partage trop inéquitable»,
explique Mathias Pessiglione.
Un
comportement irrationnel ?
«A
première vue, oui. Mais finalement, pas tant
que cela, estime le chercheur. Ce comportement
est sans doute plus adapté à long terme,
car il préserve une certaine équité
dans les rapports sociaux en signifiant que l'on
n'accepte pas n'importe quoi.
Cette
décision, de refuser un abus vise un bénéfice
à long terme de respect et d'équité.»
Bref,
l'humain qui a parfois caressé le fantasme effrayant
de réfléchir et décider comme un
ordinateur sans émotions, sans morale et sans
passé, en sera pour ses frais.
Quant
au manipulateur qui pense pouvoir influer sur autrui
par des techniques éprouvées (voir
ci-desus), il risque d'avoir des surprises tant
les décisions sont le fruit d'un mélange
complexe d'émotions et de sensations.
«Mieux
connaître comment le cerveau réagit peut
éventuellement donner des idées aux manipulateurs,
conclut Mathias Pessiglione, mais en même temps,
cela avertit le public pour qu'il puisse s'en défendre.»
Elena
Sender
|
INTERVIEW
- ALAIN
BERTHOZ
- Professeur
au Collège de France
- (Chaire
de physiologie de la perception)
-
|
«L'émotion
regule la décision
et prépare l'action»
|
Prend-on
des décisions de manière totalement
rationnelle ?
Cette
vision logique a perduré longtemps
malgré des travaux fondanientaux
comme ceux des psychologues Daniel Kahneman,
qui a obtenu le prix Nobel d'économie
en 2002, et Amos Tversky sur «l'économie
comportementale», qui décrivaient
et expliquaient pourquoi, dans certaines
situations, les êtres humains adoptent
un comportement qui peut sembler paradoxal
ou non rationnel. Il a fallu les années
avant que ces chercheurs soient entendus.
J'ai
proposé, pour ma part, l'idée
que l'émotion régule la décision.
Elle n'est pas seulement une réaction
à un événement, elle
participe à la manière dont
on sélectionne les informations pour
prendre une décision. Mon autre hypothèse,
c'est que l'émotion prépare
l'action. Elle
contribue aux propriétés fondamentales
du cerveau qui sont d'anticiper, de gérer
les hypothèses et de faire des prévisions
sur les conséquences des actions
envisagées.
Selon
vous, la décision est-elle une capacité
primitive du système nerveux ?
Je
suggère d'abord que l'on parle non
pas de «la» décision,
mais «des processus» de décision.
Quand j'évite un obstacle, c'est
une décision. Quand je prépare
une conférence, c'est aussi une décision,
mais elle fait intervenir des structures
du cerveau différentes. Ces processus
d'arbitrage existent chez toutes les espèces,
même les plus primitives.
|
«Il
y a chez les poissons des neurones
qui ont toute la faculté
de décider»
|
Il
y a chez le poisson des neurones qui ont
toute la faculté de déci-der.
Les poissons possèdent, en effet,
un neurone géant, appelé «cellule
de Mauthner», qui est responsable
de la réaction de fuite. Ce neurone
détecte les signaux du danger et
prend ou non la décision de fuite
en fonction du contexte, de la configuration
des signaux externes et de l'état
interne de l'animal.
Chez
nous, le cerveau des émotions coopère
avec le cerveau rationnel pour élaborer
des décisions. Il utilise aussi la
mémoire clés expériences
passées. Il existe aujourd'hui de
nouveaux champs, les
neurosciences et la neuroéconomie,
qui étudient aussi l'impact de l'émotion
sur les décisions collectives.
Des
décisions qui peuvent souvent être
mauvaises...
En
effet, comme nous l'apprend la psychologie
sociale, la tendance à vouloir être
d'accord avec les autres est un puissant
moteur d'erreurs collectives. La pression
sociale aussi, qui conduit les groupes à
prendre des décisions plus radicales
que chacun de leurs membres, surtout s'il
existe une compétition entre ces
groupes.
La
domination hiérarchique, on s'en
doute, pousse également des individus
à prendre de mauvaises décisions.
L'émotion n'est pas toujours bonne
conseillère non plus, car elle tend
à ne laisser voir que les solutions
immédiates en négligeant d'autres
possibilités.
Enfin,
une cause d'erreurs fréquente est
le désir d'avoir raison. Il nous
est difficile d'abandonner une hypothèse
que nous avons formulée.
On
peut également dire que le point
de vue selon lequel est exposé un
problème peut faire varier la décision
et que l'ignorance des faits objectifs au
profit d'opinions parfois douteuses est
une source redoutable d'erreurs.
Propos
recueillis par Elena Sender
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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| Quand
l'écononomie s'intéresse au cerveau

La
crise financière de 2007, qui a a démontré
de façon éclatante l'irrationalité
de certaines prises de décision chez les traders,
a paradoxalement accru la volonté des économistes
d'explorer les recoins de notre cerveau pour mieux en
comprendre les mécanismes. Au point que l'Insead,
l'Ecole de management internationale, où toutes
les ficelles du métier de manager sont enseignées,
a créé un département Sciences
de la décision.
Depuis
septembre 2008, une jeune professeurs assistante, Hilke
Plassmann, diplômée de marketing et de
neurosciences de l'Institut de technologie de Californie
(Caltech) et de l'université Stanford (Etats-Unis),
y enseigne la prise de décision, vue du cerveau.
«Les
étudiants doivent comprendre que les processus
de décision ne satisfont pas les axiomes des
théories économiques standard, appuie-t-elle.
Les décisions des managers sont souvent aussi
fondées sur leurs émotions et leurs expériences
antérieures. Quant aux choix des consommateurs,
ils sont colorés par des perceptions plus que
par des faits objectifs. Les neurosciences peuvent nous
aider à comprendre cela.»
Ainsi,
Hilke Plassmann a montré que la perception gustative
de la qualité d'un vin était directement
corrélée au prix affiché sur l'étiquette
(lire ci-dessus). Aujourd'hui, des réunions de
travail regroupent spécialistes du cerveau et
experts en communication, notamment les responsables
de campagnes de prévention antitabac
ou pour la sécurité routière.
Quel message frappe le
plus le cerveau ? Lequel reste
le plus longtemps en mémoire ?
Toutes
ces études sont
regroupées sous le terme «neuroéconomie» dont certaines
branches, comme le
«neuromarketing» (lire Science
et Avenir n° 721, mars 2007) ont
l'ambition de trouver des applications
directes en se
mettant au service de sociétés
commerciales.
But: déclencher
des
réflexes d'achat chez les
consommateurs.
«La neuroéconomie n'aidera pas
les politiciens ou les publicitaires
à manipuler les
gens davantage qu'ils ne
le font déjà avec des campagnes
de communication intelligentes...,
estime Hilke Passmann.
En réalité, cela nous
sert seulement à comprendre
comment on nous
influence et pourquoi.»
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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|
| La
neuromagie entre en scène
- Et
si, grâce aux illusions cognitives que forgent
les magiciens,
on pouvait mieux
- comprendre des fonctions
comme l'attention ou la conscience ?
L'homme
choisi au hasard dans le public de cette salle de Las
Vegas monte sur la scène, stressé. Il
sait qu'il va être le cobaye d'Apollo Robbins,
un magicien professionnel, et jure intérieurement
qu'il ne se laissera pas avoir par son numéro
de passe-passe. Mais très vite, la tension retombe
grâce à la jovialité de l'artiste,
qui lui pose la main sur l'épaule et comnience
à blaguer avec lui en opérant quelques
tours avec une pièce de monnaie.
L'homme
se détend, d'autant que le public est hilare.
Mais ce n'est pas aux blagues d'Apollo Robbins qu'il
réagit. Tandis que, d'une main, le magicien continue
à entretenir la connivence avec sa victime et
à jouer avec sa pièce de monnaie, de son
autre main passée dans le dos de l'homme, il
dévoile au public le portefeuille, le stylo et
autres objets subtilisés dans ses poches.
Lorsqu'Apollo
Robbins demande l'heure à sa victime, celle-ci
s'aperçoit que sa montre a également disparu
et qu'elle orne maintenant le poignet du magicien !
La magie peut nous en apprendre
beaucoup sur le fonctionnement du cerveau
La
scène s'est déroulée lors d'un
symposium sur «la magie de la conscience»
orga-nisé par la Minci Science Foundation de
San Antonio (Texas, Etats-Unis). Apollo Robbins avait
été invité à la suite de
sa contribution à un travail de recherche paru
dans
le Nature Reviews
Neuroscience en novembre 2008 et dirigé
par Stephen Macknik et Susana Martinez-Conde
du Barrow Neurological Instituts
de Phoenix (Arizona, Etats-Unis).
Selon ces
deux chercheurs, la magie peut nous en apprendre
beaucoup sur le fonctionnement de
notre cerveau. «C'est en 2006 que nous avons
compris que les magiciens étaient des
artistes de la cognition et de l'attention et
que leurs procédés pour les manipuler
étaient
bien plus puissants que nos techniques
scientifiques», expliquent-ils. Car un
tour de magie consiste ni plus ni moins qu'à
abuser notre cerveau.
Plusieurs
raisons expliquent comment Apollo
Robbins parvient à faire les poches de
ses victimes sans qu'elles s'en aperçoivent.
Ce savoir empirique s'appuie sur de véritables
bases neurologiques. L'une des astuces
consiste à perturber le système somatosensoriel,
celui qui gère les informations
en provenance de la surface de notre
corps via les cellules sensitives. En serrant
brièvement le poignet de la victime alors
que la montre y est encore, le pick-pocket
crée un contraste d'impression.
Cela
rend les cellules réceptrices de la peau moins
sensibles dans les secondes qui vont suivre,
permettant des gestes détrousseurs très
rapides et légers. Ce contact sur le poignet
permet également de laisser une image somatosensorielle
laissant croire à la victime
que sa montre s'y trouve toujours...
Une
autre astuce réside dans la pantomime
des magiciens, faite de grands gestes aériens
et de petits mouvements rapides.
«Pour résumer, explique Stephen Macknik,
notre système visuel dispose de deux types
de mouvements oculaires. Celui des saccades
pour sauter d'un point à un autre lors
d'un mouvement rectiligne rapide, et celui
de "poursuite" pour suivre les trajectoires
courbes.» En traçant des gestes larges
et courbes, le magicien oblige notre système
à une très forte activité neurale
et
à se mettre en mode «poursuite».
Un bon
moyen de détourner l'attention.
Autre enseignement
possible, selon le chercheur: «On sait déjà que la vision est supprimée
durant
les saccades. Se pourrait-il que l'attention,
soit également affectée ? Si c'était
le
cas, ce serait une découverte importante.
Et démontrer qu'il est possible de contrôler
l'attention et les mouvements des yeux
avec des gestes en serait une autre.»
Les
magiciens créent donc des illusions cognitives, qui impliquent des fonctions
cérébrales
de haut niveau comme l'attention
mais aussi la mémoire et la conscience.
Pour
Cyril Manier, du CNRS de Gif-sur-Yvette
(Essonne), qui travaille sur le cortex visuel,
«nos systèmes perceptifs (vision, audition,
sens tactile) sont perpétuellement
en train d'effectuer des inférences sur
l'environ- nement dans lequel nous évoluons.
Soit afin de prévoir ce qui va se passer;
soit afin de pouvoir agir en temps réel,
par exemple pour attraper une balle au
vol. La magie vient rompre ces cohérences: ce que nous attendons ne va pas se
produire. Il pourrait être utile de s'inspirer
des magiciens pour mettre en œuvre des
protocoles permettant d'étudier ces phénomènes.
Mais la "magie" se rencontre aussi
tous les jours. Par exemple, lorsque nous
montons sur un escalier mécanique
en panne et que nous nous apercevons
que nous avons anticipé son mouvement,
notre corps se trouve en déséquilibre
durant
quelques secondes...»
- Teller
le magicien peut faire
apparaître
- des
pièces de monnaie
de nulle part
Pour
le faire croire à son
public, il a caché 6
pièces dans chacune de
ses paumes.
La
réussite du tour dépend
de son habileté à
manipuler l'attention de son
public par des directions de
tête et de regard trompeuses.
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Ainsi,
la magie prendrait le cerveau en défaut
dans ses facultés d'anticipation. Quand
le magicien fait le geste de passer une
pièce de sa main droite à sa gauche en
l'appuyant
d'un mouvement de tête dans le
même sens (voir séquence ci-dessus), notre
cerveau complète l'action: nous sommes
persuadés que la pièce est passée
de
la main droite à la gauche. Elle n'a pourtant
pas bougé. La faute en reviendrait aux neurones
miroirs. Ces neurones s'activent de
la même manière quand nous faisons une
action et quand nous la voyons faire par
un autre. Ils pourraient ainsi faciliter l'apprentissage
par imitation.
La magie utiliserait
cette capacité des neurones miroirs à
extraire l'intentionnalité des actions d'autrui
en faisant croire à des actions qui ne se sont
pas réellement produites.
Les
magiciens ne révèlent jamais leurs secrets,
dit-on. Ont-ils fait une exception pour
le bénéfice de la science? «Oui,
s'enthousiasme
Stephen Macknik. Ils nous demandent
de les garder pour nous. Mais ce
sont les magiciens les plus reconnus qui
sont les plus ouverts. Pour eux, l'art
réside
dans la performance, pas dans le secret
de la méthode.»
Plusieurs projets de
recherche viennent d'être mis en place par
l'équipe de Stephen Macknik et Susana Martinet-
Corde.
En mesurant les réactions cérébrales
des victimes pendant un tour de magie,
ils espèrent pouvoir tirer des leçons
sur
le fonctionnement de notre cerveau. A cette
fin, les deux chercheurs «apprennent à
devenir des prestidigitateurs de haut niveau
pour que les expériences soient les
plus abouties possible» !
L'ABCD de notre
cerveau sera-t-il un jour dévoilé par
la
magie ? Ce serait là un tonitruant abraca-dabra
!
Hervé
Ratel
SEPTEMBRE
2009 - SCIENCES ET AVENIR
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