Le Système Gurdjieff

 Le Système Gurdjieff

L'enseignement de Gurdjieff ou «La Quatrième Voie»

Bulles 83, www.unadfi.com

Comment former des gourous

Les «écoles» Gurdjieff se développent en France comme partout dans le monde. Il s'agit de petits groupes très secrets situés dans des villes universitaires ou dans des fermes à la campagne. Leurs antichambres se trouvent dans des centres de « développement personnel », des universités populaires, des groupes de recherche chrétiens, voire dans des grandes écoles, etc. où se dispensent des cours de «travail sur soi», de «mouvements», de «danses Osho-Gurdjieff», «d’ennéagramme» (un symbole ésotérique inventé par le fondateur) ou « d'euphonie gestuelle », pour citer quelques dénominations récurrentes.

Avant de parler de l'héritage de Gurdjieff et des groupes actuels, ce que nous ferons dans un prochain numéro de Bulles, il nous a paru judicieux de revenir sur le fondateur du mouvement et auteur des «Récits de Belzébuth à son Petit Fils».

Les adeptes de Gurdjieff clament que la bonté de celui-ci n'avait d'égal que son érudition, ce qui semble être confirmé par le nombre d'intellectuels dont le nom est lié au mouvement : Katherine Mansfield, Aldous Huxley, Louis Pauwels, René Daumal, Peter Brook ou René Barjavel pour en nommer quelques-uns. Or des récits d'adeptes de la première heure mettent (involontairement) ce mythe à mal : écrits en principe à la gloire du maître (décédé en 1949), ils donnent l'image d'un homme très probablement illettré (1) mais perspicace et opportuniste, dont l'intelligence retorse était tout entière tournée vers la manipulation des autres, suscitant chez ses adeptes non seulement une totale soumission mais l'inversion de leurs notions élémentaires de bien et de mal.

L’homme rusé

Georges Ivanovitch Gurdjieff, né dans le Caucase à une date indéterminée, est arrivé en France en 1921 entouré d'un certain nombre d'adeptes russes. Dès 1922 il a pu acquérir une propriété à Fontainebleau, le Prieuré d'Avon, grâce à des fonds levés par un de ses premiers adeptes, le journaliste russe P.D. Ouspensky. Ce dernier s'était installé en Angleterre, en contact direct avec les milieux théosophes. Ouspensky allait ensuite envoyer nombre de ses propres «élèves» faire des séjours plus ou moins prolongés au Prieuré, jusqu'à ce que Gurdjieff le déclare persona non grata (et ses élèves avec lui, nonobstant leur générosité passée) car il avait désormais formé les cadres qui lui permettaient de s'attaquer au marché américain.

Le mouvement Gurdjieff était transnational d'emblée. Gurdjieff avait un grand sens de la stratégie, en plus de ses capacités de manipulateur. En recrutant et formant des journalistes de renom comme Ouspensky, puis son homologue anglais Orage, le premier lui fournissant le second, il faisait de deux pierres mille coups : d'une part, il donnait à son mouvement une image cultivée et intellectuelle, et d'autre part cela lui donnait accès à une clientèle déjà préparée par la théosophie. Il ne s'est vraiment attaqué au marché français que pendant l'Occupation depuis son appartement parisien.

Depuis lors, on ne compte plus les intellectuels qui se sont investis pour promouvoir et créer des groupes en Europe Occidentale, Amérique du Nord et du Sud, Océanie, et aujourd'hui en Europe de l'Est et en Asie.

La doctrine

Gurdjieff s'est beaucoup inspiré d'Helena Blavatsky fondatrice de la Théosophie (tout en proclamant qu'elle n'y connaissait rien). Il se servait également de contes et d'aphorismes, censés exprimer une profonde sagesse populaire. Il développait en outre des théories basées sur l'octave musicale, mâtinées de diverses considérations chim(ér)iques et numérologiques (dont l'ennéagramme, censé symboliser sa cosmologie et neuf types humains). Rajoutons pour faire bonne mesure des relents d'hindouisme tantrique, un peu de yoga, un peu d'astrologie, du «christianisme ésotérique», du soufisme : c'était un pot-pourri des idées dans l'air du temps. Tout était bon à prendre. Le contenu ésotérique enflait sans cesse grâce à l'apport de nouveaux adeptes, et continue encore à enfler de nos jours. Cette partie de la doctrine est cependant anecdotique. La spécificité de la Quatrième Voie se trouve moins dans ses théories que dans sa pratique.

Pour faire court, on pourrait dire que Gurdjieff, c'est la théosophie plus les techniques d'assujettissement.

La pratique

L'enseignement de Gurdjieff devait impérativement être vécu (il considérait l'homme « comme une expérience » dont il était l'expérimentateur) :

« J'avais besoin de rats pour mes expériences

Hein ?

Oui, des rats».

«Gurdjieff avait encore à sa disposition quelques «rats» ou  cobayes entraînés»- quoique ses rois des rats» fussent partis pour la plupart.»

(Gurdjieff, 1931 au Café de la Paix avec C.S. Nott)

Cela comportait des efforts physiques intenses, des privations de sommeil, des jeûnes prolongés et des chocs émotionnels, en particulier lors de sessions intensives, souvent menées hors du pays d'origine de la nouvelle recrue.

L'adepte devait en outre faire des efforts permanents d'introspection (appelés «le travail») pour :

  • décortiquer son propre fonctionnement psychique (mal équilibré chez l'homme moderne) selon Gurdjieff
  • éradiquer sans merci tout ce qu'il avait pensé, cru ou « cru savoir » auparavant. Il s'agissait de se défaire de la «fausse personnalité» qui lui avait été induite par la société et de «l'hypnose collective» dans lequel il était censé vivre auparavant.

Selon Gurdjieff, «l'homme est une machine qui réagit aux stimulations» et seuls de rares individus, correctement guidés, sont capables en «travaillant» sur eux-mêmes d'acquérir une volonté propre et une âme immortelle. Pour atteindre ce «niveau supérieur de conscience», nul besoin d'un gourou, d'un yogi ou d'un prêtre, disait Ouspensky, «mais un bon professeur est indispensable» (sic).

«Il est bien évident que lorsqu'on tient pour acquis que tous les hommes sont des machines et qu'on commence soi-même à ne plus en être une, une dangereuse tentation risque de naître : si les autres sont des machines, pourquoi ne pas les utiliser comme tels ? La duplicité devient alors une forme très légitime de l'entraînement à une conscience de soi plus aiguë.

Et c'est là qu'une sorte d'inversion spirituelle intervient, infiniment plus périlleuse que l'immoralisme accepté comme tel.

... Le véritable danger spirituel commence au moment où le Bien est appelé Mal, et le Mal Bien. La perversion ainsi créée est presque immédiate»

Paul Sérant (un ancien élève), cité par Louis Pauwells dans «Monsieur Gurdjieff», et par Whitall N Perry dans «Gurdjieff à la Lumière de la Tradition»

Pour Gurdjieff cet état de «Conscience» a été recherché par les fakirs (mortification du physique), par les moines (contrôle de l'émotion) et par les yogis («travail »sur le mental) qui ont suivi les trois grandes voies de la spiritualité, mais seule la «4ème Voie» en permet la synthèse, et bien plus rapidement, précise-t-il, grâce à une certaine «petite pilule».

Depuis ses origines, la 4ème Voie, ou Voie de l'homme rusé, est saupoudrée de psychotropes.

Le recrutement

Gurdjieff semble avoir possédé un certain charisme et une pratique de l'hypnotisme, outre son sens de la stratégie. Le recrutement d'Ouspensky en 1915 ne dut rien au hasard, il fut le résultat d'une sélection suivie d'un long travail d'approche par relations interposées. Si Gurdjieff, avec son pardessus râpé, son faux-col d'une propreté douteuse et son accent caucasien avait abordé Ouspensky directement, il se serait fait renvoyer sans ménagement. Lors de son premier rendez-vous, dans un café moscovite de bas étage, Ouspensky est passé de la répugnance à la vénération en un temps record. Il confirma son allégeance totale après un stage dans une datcha finlandaise où il eut des visions et fit l'expérience (angoissante) des «pouvoirs télépathiques» de Gurdjieff. D'autres que lui connurent le même sort et le recrutement se poursuivit au travers d'intellectuels qui donnaient des conférences, dirigeaient des groupes ésotériques et vantaient ce nouveau « Maître » tant espéré dont l'enseignement allait changer le Monde.

Vécus d'adeptes

L'essentiel du «Travail» (dans les deux sens du terme), appelé également la 4ème Voie, était dirigé par des adeptes avancés, des «professeurs». Les adeptes étaient généralement chauffés à blanc avant d'avoir l'insigne honneur de faire la connaissance de Gurdjieff. Ce dernier baragouinait à peine l'anglais et parlait un français rudimentaire et peu intelligible, mais les adeptes restaient suspendus à son regard comme des marionnettes au bout de leurs fils. Ses propos semblaient impénétrables, - du moins pour les adeptes qui ne les prenaient pas au premier degré-. Ainsi, le mot « idiot » signifiait pour eux quelque chose comme « une personne supérieure à la moyenne », et ils se prêtaient sans rechigner aux incontournables «toasts aux idiots» qui suivaient les repas (2). Chacun était sommé de définir quel genre d'idiot il était, en avalant force verres de vodka.

Gurdjieff avait plaisir également à se montrer vulgaire : «Vous, merdité complète» était une de ses expressions favorites. Il aimait s'entourer de jeunes filles qu'il appelait «mes génisses, pas encore vaches », sans dédaigner les femmes mariées. Les maris consentaient s'ils « voulaient» rester. Selon l'un de ses très nombreux fils illégitimes, un des dirigeants actuels de la Fondation Gurdjieff, il avait un appétit sexuel débridé, et une de ses adeptes était chargée de lui fournir de quoi alimenter ses ballets roses quasi quotidiens. Gros buveur, gros mangeur, d'une propreté dou-teuse mais aussi fabulateur, baratineur (il avait été marchand de tapis), et faux thérapeute, … Gurdjieff était de la race des Raspoutine.

Selon ses adeptes, Gurdjieff cherchait intentionnellement à choquer, afin de rebuter d'emblée ceux qui n'avaient pas la pénétration suffisante pour voir au-delà des apparences. Plus prosaïquement, cela lui évitait de perdre son temps avec des gens à l'esprit critique trop affirmé. Ceux qui restaient se trouvaient enfermés dans un véritable piège : désormais le bien s'appelait le mal et le mal, le bien. Compassion, sens moral, attachement sentimental «dans le sens ordinaire des mots» étaient vilipendés. La soumission au «professeur» était doublée d'une «lutte contre les émotions négatives». Il ne fallait pas parler du «Travail» à des gens extérieurs au mouvement : selon Gurdjieff, l'élève risquait d'en donner involontairement une image fausse. Beaucoup de postulants finissaient en hôpital psychiatrique. Selon les autres adeptes c'était soit parce qu'ils étaient faibles, soit parce qu'ils étaient venus à Gurdjieff trop tard.

Gurdjieff considérait que les parents étaient les moins aptes à s'occuper de leurs enfants, parce qu'ils étaient trop faibles avec eux. En outre, ils ne possédaient pas encore le «niveau de conscience» suffisant.

Au Prieuré, les enfants étaient confiés à la personne qui les aimait le moins, pour éviter tout sentiment. Comme le maître était contre l'éducation livresque, les enfants ne recevaient généralement aucune instruction.

La 4ème Voie

«En travaillant avec nous», dit un de ses premiers adeptes, «il prenait pour un temps la place de notre âme (..)». De fait, au vu des récits, Gurdjieff exerçait un contrôle quasi total sur ses adeptes

A l'époque, on ne parlait pas encore de développement du potentiel humain, et encore moins de manipulation mentale, du moins en ces termes. On peut considérer Gurdjieff comme un précurseur à plus d'un titre, et sa 4ème Voie comme une école de formation de gourous.


(1) On trouvera de nombreux indices de l'illetrisme de Gurdjieff dans :

    Thomas et Olga de Hartmann, Our life with Mr Gurdjieff. Elizabeth et John Bennett, Des Idiots à Paris. GI Gurdjieff, Récits de Bélzebuth à son ptits fils. PD Oupensky : Fragments d'un enseignement inconnu. Louis Pauwels : Monsieur Gurdjieff. Peter Washington , la saga théosophisue ou Blavatsky's Baboon. James Webb, The harmonious circle. Whitehall N. Perry, Gurdjieff à la lumière de la Tradition.

(2) Lire sur le "toast aux idiots" :

    Bennett, des Idiots à Pris. Pauwell, Monsieur Gurdjieff. Jean francois Revel, Le voleur dans la maison vide.

Autres références pour cet article :

Témoignages de Margaret Anderson, Fritz Peters, Mme de Sternval, Nicolas Tereschenko, Nicolas de Val, Michel Waldberg, ainsi que la Gurdjieff International Review sur le web

La "Quatrième Voie" matrice de sectes

Bulles 85, www.unadfi.com

La deuxième moitié du 20ème siècle a vu apparaître un nombre considérable de sectes et de psychotechniques dites du «Nouvel Âge». Ce phénomène a souvent été présenté comme une évolution logique. Non seulement des «spécialistes des nouveaux mouvements religieux» comme Massimo Introvigne et consort, mais des gens qui ne cherchaient nullement à faire l'apologie des sectes ont souvent tenu le même discours : la multiplication des sectes découlerait d'une société déshumanisée qui n'offre plus ni perspective ni repères. Or, sans être le paradis, notre société occidentale supporte aisément la comparaison avec d'autres sociétés, présentes ou passées. Si perte de repères il y a, les nouvelles sectes et les psychotechniques n'en sont-elles pas plutôt la cause que la conséquence ?

Dans un précédent article, nous avons parlé de Gurdjieff, et évoqué sa doctrine et ses méthodes de manipulation mentale, connues sous le nom générique de «la Quatrième Voie» ou «le Quatrième Chemin». Nous entendons dans cet article soulever la question de la responsabilité de ce mouvement dans le paysage sectaire actuel.

L'héritage de Gurdjieff

Lorsque Gurdjieff est mort en 1949, son héritage semblait se réduire à peu de chose. Le Prieuré était vendu depuis longtemps. Certains de ses premiers disciples étaient morts, d'autres l'avaient quitté pour voler de leurs propres ailes. Hormis ses adeptes parisiens, il ne semblait rester de la « Quatrième Voie » que quelques groupes épars. Or, derrière ces apparences anodines se cachait, en réalité, un vaste réseau structuré, déjà solidement implanté sur trois continents. Le secret, le cloisonnement et la stricte hiérarchisation font partie des caractéristiques du mouvement. Ils étaient voulus et instaurés dès le départ, par Gurdjieff lui-même. De plus, nombre de «renégats» ou «répudiés» continuaient à entretenir des rapports avec le maître ou ses lieutenants bien après leur départ souvent théâtral.

C'est Madame de Salzmann, une de ses premières adeptes, qui s'empara des rênes du mouvement. La Fondation Gurdjieff fut créée peu après. Elle prit des noms variés selon les pays ou les zones d'influence : Institut Gurdjieff (France), Gurdjieff Foundation (Etats-Unis) et Gurdjieff Society (Grande-Bretagne). Aujourd'hui, son siège international est en Suisse. Le rôle essentiel de la Fondation semble consister à clamer vertueusement que tel ou tel groupe, tel ou tel «professeur» en proie aux critiques, n'a rien à voir avec la «Quatrième Voie», ne doit rien, ou si peu, à l'enseignement de Gurdjieff, et opère, en tout état de cause, hors du cadre de la Fondation. En réalité, il est difficile d'en connaître précisément l'organisation ; mais on peut parler d'une « nébuleuse » de groupes gurdjieffiens, les activités se faisant, aujourd'hui comme hier, sous de multiples dénominations.

Sans abandonner leur «travail» sur la «Quatrième Voie», - qui a ceci de particulier qu'elle entend englober toute croyance, connaissance ou philosophie existant au monde-, des «professeurs» du mouvement partirent à la recherche de nouveaux gourous. Ces «voyages d'étude» avaient lieu aussi du temps de Gurdjieff, mais ils semblent prendre désormais une dimension nouvelle.

L'Anglais Bennett fut particulièrement actif dans ce domaine. Il ramena d'abord Pak Subuh d'Indonésie et l'aida à lancer Subud en lui faisant don de ses propres adeptes. Il découvrit ensuite le «soufi» Idries Shah (auteur d'un livre sur la 4e Voie sous le pseudonyme de Raphael Lefort), et l'aida à lancer le mouvement SUFI en lui faisant don de sa propriété de Coombe Springs.

D'autres «professeurs» anglais firent la promotion du Mahareshi Mahesh Yogi, avec qui ils firent école commune sous le nom de «School of Meditation» pendant plusieurs années. Le Maharishi repartit ensuite deux années en Inde se refaire une virginité avant de lancer, avec le succès que l'on sait, la Méditation Transcendantale. D'autres encore découvrirent Chogyam Trungpa Rinpoche et l'aidèrent à s'installer, en Ecosse d'abord, aux Etats-Unis par la suite. Son organisation mondiale, Shambhala International, est actuellement dirigée par son fils.

Rajneesh (Osho) figurait parmi les grands admirateurs de Gurdjieff. Il possédait tous ses livres et les récits de ses adeptes. Au moment où il prit le nom de Bhagwan, il dirigeait deux ashrams en Inde, dont l'un, financé par des Américains, était dévolu à la « Quatrième Voie ». Actuellement, on voit des «Centres Osho» devenir des « Centres Osho-Gurdjieff ». D'autre part, un des centres danois de la secte Linbu a été transmis à un élève d'Osho pour son organisation Wild Goose-Energy World

Il est fort probable que le « professeur » Ohsawa, gourou du Zen Macrobiotique, ait bu à la même source. Tel est du moins l'avis d'un de ses adeptes qui fait état de nombreuses similitudes entre sa doctrine et celle de Gurdjieff. C'est une petite phrase de Roger Ikor qui nous a incités de faire une recherche sur le net à propos du Zen Macrobiotique : «Manque seulement la structuration interne des autres sectes ; le Zen Macrobiotique se présente plutôt comme une toile d'araignée flottante, avec quelques points d'ancrage soigneusement camouflés par où, j'imagine, les produits arrivent et l'argent repart» (La Tête du Poisson, page 101).

La définition évoque fortement le mouvement Gurdjeff. L'année de la mort de ce dernier, Ohsawa a adopté le même prénom que lui : Georges. Sachant en outre qu'il était comme son homonyme gros fumeur, grand buveur et avait un «humour fracassant», l'hypothèse que Ohsawa ait été l'adepte de Gurdjieff, ou du moins l'adepte d'un de ses disciples, n'a rien d'extravagant. Oshawa, traducteur japonais du livre «L'Homme, cet inconnu» d'Alexis Carrel , a longuement vécu en France.

Qu'un gourou soit originaire d'un pays lointain et/ou porte un nom exotique relève parfois du rideau de fumée. La liste des gourous susceptibles d'être passés par la « Quatrième Voie » est longue, dès lors qu'on compare les méthodes de manipulation et le fonctionnement de leurs organisations. Cela explique probablement le succès fulgurant de certaines sectes : elles se sont développées sur un système préexistant. Voilà un biais par lequel Massimo Introvigne ne semble pas avoir envisagé les sectes, pardon, les nouveaux mouvements religieux. Introvigne a pourtant des amis dans le mouvement Gurdjieff qui auraient pu le renseigner, par exemple parmi les «Companions of the Book», organisation dont il fait partie.

Connaissant les liens d'Introvigne avec l'Alleanza Catholica on pourrait croire que le «livre» en question désigne la Bible. Que nenni ! Il s'agit de «Lettres de Belzébuth à son Petit-fils», ou pour être plus précis, de la trilogie de Gurdjieff «All and Everything». C'est ainsi que s'appelle la conférence annuelle de cette organisation. Introvigne fait partie du Conseil. Il figure par ailleurs sur une liste d'intellectuels amis d'un certain James Moore, qui dirige la Gurdjieff Studies Group (UK), des amis avec lesquels Moore dit entretenir le même rapport que Gurdjeff avec un certain nombre d'intellectuels en son temps.

La Quatrième Voie et le mouvement du potentiel humain

Au tout début des années soixante, Esalen Institute, berceau du Nouvel Âge, vit le jour en Californie. Son fondateur officiel, Michael Murphy, venait alors de passer un an à Auroville. Il semble cependant que l'initiateur du mouvement fût Aldous Huxley, ou du moins que c'est son carnet d'adresses qui servit pour le lancement. Les divers «ateliers de travail» d'Esalen sont des prolongements des groupes de «Travail sur soi» de Gurdjieff, mâtinés de psychologie de Jung (mentor antérieur de certains disciples de Gurdjieff). Comme la «Quatrième Voie», la psychologie «transpersonnelle» développée à Esalen entendait «améliorer» des gens sains, et non aider des malades à se rétablir ; elle visait aussi à promouvoir les états extatiques, «l'expérience du divin». La transe était le plus souvent obtenue grâce à l'emploi de substances psychotrope… Aujourd'hui, la psychologie «transpersonnell » cherche pourtant à être reconnue comme un courant de la psychologie respectable, sinon ordinaire.

Outre des organismes relevant ouvertement de la psychologie «transpersonnelle» tels l'AFT (Association Française du Transpersonnel) et le TETRA (Enseignement et Recherche Transdisciplinaire en Anthropologie Fondamentale) (sic), il existe en France une organisation nommée Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires, ou CIRET.

Cette organisation regroupe des gens de toutes disciplines, y compris des chercheurs du CNRS (et même, par le passé, des Prix Nobel), ce qui lui a permis d'organiser des conférences dans diverses Universités. Or le fondement de l'organisation et les références de ceux qui la dirigent relèvent clairement de l'ésotérisme, du syncrétisme religieux et de la psychologie «transpersonnelle» (ce dernier terme recouvrant de fait les deux premiers). Nombre d'acteurs de cette organisation sont liés au système Gurdjieff. Certains parmi ces derniers ont en outre créé une « Université Holistique » au Brésil en coopération avec des activistes d'Esalen.

La diffusion de l'ennéagramme dans le mouvement du Potentiel Humain

Parmi les membres du CIRET, on trouve Kathleen Riordan Speeth, une psychothérapeute élevée dans le système Gurdjeff. Certains de ses «patients» étaient entrés en thérapie suite à un atelier d'ennéagramme. Elle-même avait appris cette méthode de «développement personnel» de Naranjo, un des habitués d'Esalen, qui la tenait à son tour d'Ichazo, un mage qu'il avait «découvert» au Chili. L'un comme l'autre avaient en réalité été formés dans le système Gurdjieff bien qu'ils n'en fassent pas état : opérer masqué fait partie du système (Gurdjieff baptisait cela «la Voie de l'homme rusé»; Alejandro Jodorowsky, un des disciple d'Ichazo, écrivain et auteur de bandes dessinées, parle, lui, de «tricherie sacrée»).

L'ennéagramme est basée sur une figure géométrique à neuf points, que Gurdjieff disait tenir des soufis. Ichazo prétendait l'avoir découvert en Orient. Un prêtre jésuite américain qui en a fait la promotion pendant des années (une version avait été habilement plaquée sur les sept péchés capitaux), fait savoir que pour sa part, il n'a réussi à trouver aucune trace de l'ennéagramme antérieure à Gurdjieff et Ouspensky : à son grand dépit, il avait passé des années à enseigner une méthode qui relevait de l'occultisme

Naranjo emmena une cinquantaine d'élèves d'Esalen à Arica au Chili pour apprendre l'ennéagramme, si bien que la méthode prit un grand essor d'emblée. On trouve aujourd'hui des «écoles» et «ateliers» d'ennéa- gramme partout dans le monde.

En France, les organismes qui proposent des conférences, des stages ou ateliers d’ennéagramme tels que l’Institut Français de l’Ennéagramme, l’Institut Samadeva, l’Ecole de Psycho-Anthropologie, l’Institut de Développement Harmonique de l’Homme, pour ne citer que les plus importants, sont en filiation directe avec un des disciples de Gurdjieff déjà cités.

L’ennéagramme est un symbole fermé, censé apporter une compréhension globale (holistique) de l'univers et de l’homme en particulier. Gurdjieff l’avait introduit pour expliquer sa cosmologie basée sur la numérologie (loi des 3, loi des 7 et des 1/7èmes), et en faire un outil d’enseignement ésotérique de la 4ème Voie. Aux 9 points sur le cercle correspondaient 9 types de personnalités compulsives et il existait un ordre précis de passage d’un point à un autre pour effectuer le travail sur soi sous la conduite d’un professeur.

L’ennéagramme est à la base du travail de chaque groupe ésotérique Gurdjieff. Il est aussi un cheval de Troie pour pénétrer les mondes des entreprises, de l’éducation, de la psychologie ou des croyants.

La typologie des personnalités varie avec les écoles en fonction de la clientèle, et ne repose généralement sur aucune base psychologique ou relationnelle scientifiquement reconnue; elle peut même être remplacée par des types de tentations et de rédemptions à usage des chrétiens.

En fait, l'ennéagramme c'est Gurdjieff sans le citer, cela évite à une école d'être classée Gurdjieff.

L'ennéagramme, composé d’un triangle (ordre 3-6-9) et d’un hexagone (ordre 1-4-2-8-5-7).

Dans la préface de son livre «The Gurdjieff Work», Kathleen Speeth remercie ses «professeurs», parmi lesquels Baba Muktananda (fondateur du Siddha Shiva Yoga). Le travail de ce dernier fut aidé financièrement par Werner Erhard -encore un proche d'Esalen dont les méthodes, comme son propre paysage mental, semblent être directement issus du «Travail»-. Erhard Seminar Training (devenu Landmark Education a généré des sommes extraordinaires qui ont servi en partie à aider divers activistes du Nouvel Âge.

Les psychotropes comme méthode d'éveil

Un autre mouvement qui doit beaucoup aux adeptes de Gurdjieff est le mouvement psychédélique. Le rôle joué par Huxley dans l'expérimentation et la promotion des drogues (à l'usage des milieux «éclairés» s'entend !) est assez connu. On sait moins que d'autres avant-gardistes du mouvement psychédélique, tels Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert (futur Ram Dass), étaient également liés à la Gurdjieff Foundation. Aujourd'hui, on ne dit plus «drogue», ni «psychédélique» dans ce milieu, mais «substance enthéogène». Ce néologisme signifierait «qui met en présence de Dieu». Apparemment, n'importe quel «dieu» fait l'affaire, mais un bon chaman est indispensable … Ichazo disait avoir été initié à l'ayahuasca, et faisait prendre du LSD à ses propres adeptes. Rien d'étonnant à cela : comme nous l'avons dit précédemment, Gurdjieff et les psychotropes faisaient bon ménage depuis le début.

Un seul corps, de multiples têtes

Depuis cinquante ans, les activistes de la «Quatrième Voie» opèrent sous des multiples enseignes. Tous les groupes dirigés par des gurdjieffiens ne sont pas des sectes en elles-mêmes, mais ils participent à un projet de société plus vaste dont les concepts de base sont «synergie» et «Elite».

Jean François Revel dans son ouvrage «Mémoires, le voleur dans la maison vide» fait une analyse très intéressante de son expérience auprès de Gurdjieff qu’il traite d’imposteur et d’escroc (p.152) :

«Ce qui m'intéresse rétrospectivement, dans ma mésaventure gurdjeffienne, c'est l'expérience que je fis sur mon propre cas de l'aptitude des hommes à se persuader de la vérité de n'importe quelle théorie, de bâtir dans leur tête un attirail justificatif de n'importe quel système, fût-ce le plus extravagant, sans que l'intelligence et la culture puissent entraver cette intoxication idéologique».

En quoi Gurdjieff concerne-t-il les familles et les victimes de sectes ou de dérives sectaires ? (pdf - 25.01.07)