Au
petit matin, un jeune homme réveille Socrate et tente
de persuader le vieux maître de venir assister à une
discussion avec le dernier sophiste en vogue, Protagoras.
Dans
le dialogue du même nom écrit par Platon, Socrate met
le jeune homme en garde: “Si
tu prends le risque d’être un expert en discernement
de ce qui... est bien ou mal, tu ne crains rien à ingurgiter
la science de Protagoras ou de qui que ce soit d’autre,
mais sinon, prends garde de ne pas te retrouver à jouer
dangereusement avec tout ce qu’en toi tu chéris le plus”.
En
1916, un officier de l’armée russe très prometteur,
possédant argent et relations, une jeune et brillante
épouse et une carrière naissante de compositeur, mit
en jeu tout ce qu’il chérissait pour entrer en apprentissage
chez le gourou russo-arménien Georges Ivanovitch Gurdjieff.
Thomas de Hartmann était sur le point de tenir un rôle
dans le monde tumultueux de la musique d'avant-garde,
de devenir un compositeur de talent nanti d’un esprit
suffisamment terre-à-terre pour se bâtir une carrière
à St Petersbourg, à Paris ou les deux. A la place, il
s’engagea avec Gurdjieff, un voyant et mystique qui
promettait que sous sa conduite, dit “le Travail”, ses
étudiants allaient acquérir de nouvelles lumières, un
niveau de conscience supérieur et un sens plus profond
de ce qu’être au monde veut dire.
Durant
les 13 années qui suivirent, de Hartmann se consacra
à son professeur, lequel prétendait apporter les secrets
de l’Orient à un occident affaibli. Au cours du processus,
de Hartmann produisit une quantité de morceaux de musique,
des airs courts et rêveurs qui présageaient l’esthétique
du New Age actuel. Cette musique, qui occupe une place
centrale dans l’enseignement de Gurdjieff, a été enregistrée
dans sa totalité par Wergo Records et dans une deuxième
série sous le label français Avoid Valois. Que cette
curieuse musique, écrite il y a trois quarts de siècle
à l’usage d’une secte hermétique, allait brusquement
susciter des projets d’enregistrement majeurs, constitue
un aimable petit accident culturel.
L’héritage
laissé par Gurdjieff est fait de quelques livres de
divagations mystiques, d’une malle de musique, d’un
petit nombre d’adeptes éparpillés dans des sociétés
Gurdjieff secrètes, et de quelques activités sur internet.
De son vivant, il eut cependant la chance incroyable
de se créer une présence intellectuelle en Europe et
aux Etats-Unis. Après son installation dans un vieux
château improbable appelé le Prieuré (à côté de Fontainebleau,
près de Paris), des intellectuels, des artistes et de
fiévreux chercheurs de spiritualité sont venus en nombre
s'agglutiner autour de lui.
Il
attirait des adeptes aussi différents que Katherine
Mansfield, auteur de contes, née en Nouvelle Zélande
(elle est morte au Prieuré, une source de scandale toujours
vivace) et le mystique russe P.D. Ouspensky. Quoi que
n’étant pas son étudiant, Franck Lloyd Wright épousa
une disciple de Gurdjieff et pourrait bien avoir incorporé
des idées de Gurdjieff dans son style d’enseignement
à Talesin, son campement d'architectes.
Gurdjieff
fit entrer dans la danse des aristocrates oisifs de
l’Europe de l’entre-deux-guerres (les soulageant souvent
de leurs économies), et parvint à se faire inviter dans
des salons, des salles de réception et, occasionnellement,
dans des palais. Il réunit des cercles à Paris, Londres,
Berlin et New York, et ses danses - il se considérait
chorégraphe, entre autres - furent données à Carnegie
Hall.
Après
sa mort en 1949 sa présence se fit encore sentir, quoi
que de manière décroissante. Quelques artistes, des
musiciens et des chorégraphes, se sont confrontés à
sa vie et à ses idées, allant du photographe Minor White
à des musiciens tels Keith Jarrett (dont l’enregistrement
d’oeuvres choisies de Gurdjieff sera remis sur le marché
le 23 mai) et Robert Fripp, qui dirigeait le groupe
musical King Crimson. L'oeuvre de vulgarisation la plus
importante a sans doute été le film créé en 1979 par
Peter Brook, "Rencontres avec des hommes remarquables",
basé sur le livre de Gurdjieff du même nom; c’est un
regard autobiographique du maître sur ses années de
jeunesse et ses pérégrinations en Arménie, Russie et
divers lieux orientaux.
La
majeure partie de la musique gurdjieffienne fut écrite
pour accompagner les “gymnastiques sacrées” du maître,
danses rigoureuses remplies de mouvements fluides et
de longues pauses immobiles, le tout monté sous des
apparences vaguement asiatiques.
Nous
ne savons pas grande chose en réalité sur la manière
dont la musique était écrite. Selon ce que raconte de
Hartmann, le maître sifflait des mélodies dont il se
souvenait depuis ses voyages en Asie, ou il les retrouvait
sur son harmonica. De Hartmann les mettait sur le papier
à fur et à mesure que Gurdjieff les sifflait, laissant
voler frénétiquement son stylo tel un sténographe musical.
Il les mettait ensuite en harmonie, les organisait et
les adaptait (pour le piano, généralement). De Hartmann
fournissait l’écrasante majorité du travail, mais Gurdjieff
transmettait ses airs avec une telle suffisance d’oracle
que le "compositeur" de la musique,- actuellement publiée
en quatre volumes par Scott-, devenait “Gurdjieff/ de
Hartmann”.
S’il
est courant de collaborer en matière d’art, il est rare
de composer une œuvre conjointement. La musique composée
par le voyant et le compositeur russe, lequel était
orienté vers l’Occident, constitue en outre une curiosité
stylistique pour l’époque. Elle ne tente pas de tisser
des sons étrangers sur une trame familière, occidentale,
mais prend les sons et les laissent exister dans toute
leur liberté déstructurée et exotique. Elle est tour
à tour méditative, vaporeuse, et abruptement répétitive,
rythmique. Le son est oriental non seulement dans ses
tournures mélodiques et modales, mais dans ses répétitions,
ses harmonies vagues et ouvertes et ses formes psalmodiantes.
C’est
une musique qui plaît immédiatement mais qui disparaît
aussitôt dans la conscience, jusqu’à ce que, environ
un quart d’heure plus tard, l’esprit rationnel se révolte:
ce qui était à l'arrière-plan a pris les devants, ce
qui apaisait est devenu dérangeant. Comparé
aux oeuvres composées par de Hartmann indépendamment
de Gurdjieff
(parmi
lesquels le ballet “La Fleur Rose”, qui eut Folkine
comme chorégraphe et Pavlova et Nijinsky comme danseurs),
la musique écrite en collaboration avec ce dernier paraît
désespérément infantile et simpliste.
Ainsi,
tout comme l’homme Gurdjieff, sa musique nous confronte
à l’énigme de base de Socrate. Plus que la plupart des
autres musiques inconnues et difficiles d’accès, ces
oeuvres semblent nous enjoindre de parier d’emblée que
c’est de la bonne musique, avant de pouvoir l’apprécier.
Jugée selon la plupart des standards, elle semble affreuse.
Mais lorsqu’on se trouve en face de quelque chose de
très étrange et venant de loin, comme une tapisserie
compliquée d'une culture inconnue, il y a un acte de
foi: on continue à regarder, parce que l’on croit en
l'authenticité de l’objet. Avec l'oeuvre de Gurdjieff/
de Hartmann, l’acte de foi s'avère plus difficile. Il
semble que l’on aie que deux possibilités: avaler le
tout de bonne foi et chercher ensuite des explications
convaincantes pour justifier les problèmes musicaux,
ou rejeter le tout comme étant une sorte d’escroquerie.
Les
oeuvres écrites de Gurdjieff continuent à être imprimées,
et se trouvent à l’étalage ou à l’intérieur de librairies
qui nourrissent une grande diversité d’idées réunis
sous une quelconque combinaison des rubriques suivantes:
New Age, Occultisme, Philosophie, Spiritualité. Il y
a trois livres majeurs, dont le premier, "Lettres de
Belzébuth à son petit fils", se monte à quelques 800
pages, souvent incohérentes.
Gurdjieff,
dont le charisme a du être largement plus engageant
que sa prose au style ampoulé, pose des questions philosophiques
familières: Quelle est notre place ici-bas? Qu’est-ce
que c’est que d’être un homme ? Comment devenir meilleur
que ce que nous sommes ? Ses réponses tombent à côté
de la philosophie occidentale, empruntant librement
à ce qu’il a entendu lors de ses lointains voyages en
Asie Mineure, une cosmologie élaborée qu’il a en partie
inventée et en partie rafistolée en puisant dans une
large collection de sources et en un corpus étendu d’observations
épigrammatiques du monde. Le tout est profondément anti-intellectuel
et anti-occidental.
Gurdjieff
haïssait la création intellectuelle et artistique de
l’Occident (appelant les artistes des "masturbateurs",
un de ses termes favoris et fréquents de dérision),
alors que, et c’est bien caractéristique, il s’est servi
dans le confort matériel de l’Occident; il s’est remis
de l'écriture des "Lettres de Belzébuth" en avalant
des douzaines de bouteilles d’eau de vie espagnole (qui,
disait-il, accélérait le processus de rajeunissement).
Mais ses écrits (contiennent ?) également son humour,
des expressions terre-à-terre et anecdotes de son enfance,
et des visions fugitives d’un esprit se bataillant avec
la donne bizarre qui fonde notre existence: n’est-il
pas bizarre que nous soyons ici, comme en face de rien
du tout? Et comme beaucoup de gourous qui l’ont précédé
ou suivi, il a offert aux intellectuels occidentaux
une fuite agréable du rationnel vers quelque chose qui
semblait posséder l’imprimatur de l’Orient.
Le
problème est qu’une grande partie de ce qui paraît oriental
dans la philosophie de Gurdjieff, celui-ci l’a purement
et simplement inventée, à partir d’un embrouillamini
de souvenirs et de complète fabrication. Il soutient
que l’Atlantide ("l’Egypte pré-sableuse", suggérait-il)
était le siège de l’âge d’or: une leçon objective pour
notre propre ère de décadence; pour son propre enseignement,
il rend hommage à des sociétés grecques, moyen-orientales
et asiatiques dont l’existence même a échappé aux historiens;
plus troublant encore, il prétend avoir appris ses "danses
sacrées" dans ce qu’il appelle "le Monastère de Sarmoung",
qu’il dit très commodément avoir découvert alors qu’il
avait les yeux bandés. Des recherches postérieures n’ont
donné aucun résultat en ce qui concerne Sarmoung: on
n’a trouvé trace ni du bâtiment, ni de son emplacement,
ni de la confrérie qui pensait là des pensées profondes.
C’est la même chose pour la musique. Elle prétend avoir
des références ethnographiques spécifiques - le Tibet,
les Sayyids du Moyen Orient, par exemple -, mais cela
ne résiste tout simplement pas à l’étude critique.
Charles
Ketchham, un des pianistes participant à l'enregistrement
de Wergo, et un des éditeurs de l’oeuvre de Gurdjieff/
de Hartmann, dit que cela ne se reflète pas forcément
de façon négative sur la musique de Gurdjieff.
"Je
pense que la musique subissait une transformation à
l’intérieur de Gurdjieff", dit-il. "Je pense qu’une
partie était mémorisée de manière spécifique, tandis
que d’autres œuvres constituaient un écho, ou un tribut,
aux personnes et aux musiques qu’il avait entendues."
Ce
qui revient à dire que Gurdjieff a créé ses musiques
à peu près de la même manière que les compositeurs occidentaux
qui se servent d’airs folkloriques ont procédé depuis
deux siècles ,- par la mémorisation, l’appropriation
et la recomposition -. Seul
hic: Gurdjieff prétend donner à sa musique une identité
spécifique, et il insiste sur la véracité de ses dires.
Pour faire court: il nous trompe, et l’essentiel de
l’exégèse de Gurdjieff est avant tout une apologie des
embobinements intellectuels constants, flagrants et
indigestes du maître.
L’excuse standard consiste en
un paradoxe hermétiquement clos: ses mensonges sont
intentionnels et contiennent une forme de vérité. Gurdjieff
veut provoquer le lecteur, ou l’auditeur, ou l’étudiant,
pour lui faire mettre de côté la pensée littérale en
le mettant au défi de faire un saut vers le niveau allégorique.
Faire ce bond vers le niveau allégorique - interpréter
l’invraisemblable pour créer un sens "supérieur" - est
quelque chose que nous faisons volontiers lorsque le
texte a une autorité, comme la Bible, ou possède une
beauté apparente suffisamment puissante , tel un poème
de T.S. Eliot ou les œuvres de James Joice. L'oeuvre
de Gurdjieff, sa musique, ses idées, prétendent vous
faire faire d’emblée ce saut vers le niveau allégorique,
alors qu’ils sont dépourvus aussi bien d’autorité historique
que de beauté apparente.
Trop de balivernes embarassantes
Cogiter
sur la musique de Gurdjieff nous met forcément en face
d’un des paradoxes contenu dans la question posée par
Socrate dans Protagoras: en face de certaines formes
d’art, on se voit obligé d’aimer ce qu’on lit, voit
ou entend avant d’en avoir une grande connaissance.
Entrer dans le monde de Gurdjieff sans croire qu’il
a parfaitement raison ne peut mener qu’à la frustration;
il y a tout simplement trop de balivernes embarrassantes
pour pouvoir être justifiées.
De
Hartmann et Gurdjieff vivaient dans un monde où il était
facile, et peut-être excusable, d’être hautement crédule.
Science et pseudoscience s’entremêlaient si intimement
au début du 20ème siècle qu'on ne saurait blâmer le
profane de faillir à les départager. Les rapports de
Gurdjieff avec ses élèves apparaissent en grande partie
comme une forme malveillante de ce qui est devenu depuis
une discipline légitime: la psychanalyse.
Avec
sa femme Olga, de Hartmann écrivit un mémoire, "Our
Life with Gurdjieff", qui constitue une lecture douloureuse
et fascinante, remplie d’histoires sur le traitement
humiliant que Gurdjieff infligeait à ses disciples et
sur leur acceptation passive, sûrs que c’était pour
leur propre bien. Gurdjieff était particulièrement brutal
avec les Hartmann, les entraînant dans un voyage exténuant
à travers la Russie et les montagnes du Caucase, au
cours duquel le jeune compositeur contracta la typhoïde.
A la fin du voyage, désargenté et physiquement affaibli,
de Hartmann entreprit de renouer avec sa carrière de
musicien, mais Gurdjieff l’enjoignit de cesser ses activités
musicales. C’était là un acte monstrueux d'égoïsme,
probablement inspiré par la crainte du maître de se
voir éclipsé par son élève.
Au
Prieuré, la conduite des élèves au jour le jour était
sous surveillance constante, et leur emploi du temps
soumis à des lubies fantaisistes destinées à les mettre
à l’épreuve. De Hartmann l’excuse, et l’excuse encore:
"L’art avec laquelle M. Gurdjieff nous fit souffrir
était tellement accompli, son expression si consommée,
que quoi qu’ayant décidé par avance de ne pas réagir..
quand l’expérience avait lieu, nous nous sentions convaincus
d’être en face d’ un homme froid et même cruel."
Mais
lorsqu’ils protestaient: "Le visage de M. Gurdjieff
se mettait aussitôt à se transformer. Il reprenait son
expression habituelle, mais il avait l’air très triste,
et s’en allait sans dire un mot. Nous nous sentions
alors consumés d’un terrible sentiment de mécontentement
de nous-mêmes."
Intimité,
manipulation, cruauté, culpabilité.
Sans
le savoir, peut-être, le jeune de Hartmann était tombé
dans une secte organisée autour de la forte personnalité
de Gurdjieff. Ses raisons de vouloir apprendre par Gurdjieff
sont universelles. Il désirait donner un sens à sa vie.
Le monde était compliqué, particulièrement en Russie
où la vieille société tsariste dont de Hartmann était
issu était en passe d’être anéantie. Comme des milliers,
ou des centaine de milliers, d'autres personnes de par
le monde qui exploraient la théosophie, les religions
orientales ou des nouvelles formes "scientifiques" de
christianisme, les Hartmann étaient à la recherche de
quelque chose de transcendantal, de quelque chose au
delà les désordres du monde.
La
musique, instrument de manipulation depuis Pythagore
La
musique a été fondamentale pour les sectes depuis le
moment ou Pythagore et ses disciples ont créé les bases
de la théorie musicale occidentale, pour les charger
ensuite de fantasmes cosmologiques. Gurdjieff était
au plus haut degré un descendant de Pythagore; il comprenait
le monde en des termes musicaux et considérait la musique
comme une vaste allégorie de l’univers et de la création.
Remarquons, nous dit-il, que les deux premières lettres
du mot Dominus (Dieu) donne Do, la première note de
la gamme, tandis que Ré est dérivé de Regina Coelis,
ou Reine des Cieux, la lune; et ainsi de suite tout
au long de la gamme.
De vastes questions philosophiques
sont dérivées des problèmes de théorie musicale; la
musique, qui est de ce monde, semble nous connecter
avec l’univers entier. Était-ce une flatterie d’imitation
ou seulement une coïncidence que les dirigeants de la
secte suicidaire Heavens Gate, qui s’en sont gentiment
allés Hale-Boppant dans les ténèbres en 1997, s’étaient
donnés les surnoms de Do et de Ti (Si), première et
dernière notes de la gamme?
La
musique relève à la fois du rationnel et de l’irrationnel,
c’est un système de sons qui produit une résonance émotionnelle
profonde et inexplicable. Il n’est guère surprenant
qu’elle soit la forme artistique de prédilection de
ceux qui font du racket cosmo-spirituel. Malgré tout,
le vide et l’ineptie des œuvres de Gurdjieff/ de Hartmann
ressemblent à une mise en garde, comme l’aura de ce
trou noir intellectuel que représente le mysticisme
dans le monde rationnel. Et la musique elle-même, lente,
envoûtante, exotique et autres, est vide d’idées musicales;
la musique de Gurdjieff témoigne en fait d’une forme
d’oppression.