La "Quatrième Voie" matrice de sectes
Bulles 85, www.unadfi.com
La deuxième moitié du 20ème siècle a vu apparaître un
nombre considérable de sectes et de psychotechniques dites du «Nouvel Âge». Ce
phénomène a souvent été présenté comme une évolution logique. Non seulement des
«spécialistes des nouveaux mouvements religieux» comme Massimo Introvigne et
consort, mais des gens qui ne cherchaient nullement à faire l'apologie des
sectes ont souvent tenu le même discours : la multiplication des sectes
découlerait d'une société déshumanisée qui n'offre plus ni perspective ni
repères. Or, sans être le paradis, notre société occidentale supporte
aisément la comparaison avec d'autres sociétés, présentes ou passées. Si perte
de repères il y a, les nouvelles sectes et les psychotechniques n'en sont-elles
pas plutôt la cause que la conséquence ?
Dans un précédent article, nous avons parlé de Gurdjieff, et
évoqué sa doctrine et ses méthodes de manipulation mentale, connues sous le nom
générique de «la Quatrième Voie» ou «le Quatrième Chemin». Nous entendons
dans cet article soulever la question de la responsabilité de ce mouvement dans
le paysage sectaire actuel.
L'héritage de Gurdjieff
Lorsque Gurdjieff est mort en 1949, son héritage semblait
se réduire à peu de chose. Le Prieuré était vendu depuis longtemps. Certains de
ses premiers disciples étaient morts, d'autres l'avaient quitté pour voler de
leurs propres ailes. Hormis ses adeptes parisiens, il ne semblait rester de la «
Quatrième Voie » que quelques groupes épars. Or, derrière ces apparences
anodines se cachait, en réalité, un vaste réseau structuré, déjà solidement
implanté sur trois continents. Le secret, le cloisonnement et la stricte
hiérarchisation font partie des caractéristiques du mouvement. Ils étaient
voulus et instaurés dès le départ, par Gurdjieff lui-même. De plus, nombre de «renégats» ou «répudiés» continuaient à entretenir des rapports avec le maître
ou ses lieutenants bien après leur départ souvent théâtral.
C'est Madame de
Salzmann, une de ses premières adeptes, qui s'empara des rênes du mouvement. La
Fondation Gurdjieff fut créée peu après. Elle prit des noms variés selon les
pays ou les zones d'influence : Institut Gurdjieff (France), Gurdjieff
Foundation (Etats-Unis) et Gurdjieff Society (Grande-Bretagne). Aujourd'hui, son
siège international est en Suisse. Le rôle essentiel de la Fondation semble
consister à clamer vertueusement que tel ou tel groupe, tel ou tel «professeur» en proie aux critiques, n'a rien à voir avec la «Quatrième Voie», ne doit
rien, ou si peu, à l'enseignement de Gurdjieff, et opère, en tout état de cause,
hors du cadre de la Fondation. En réalité, il est difficile d'en connaître
précisément l'organisation ; mais on peut parler d'une « nébuleuse » de groupes
gurdjieffiens, les activités se faisant, aujourd'hui comme hier, sous de
multiples dénominations.
Sans abandonner leur «travail» sur la «Quatrième
Voie», - qui a ceci de particulier qu'elle entend englober toute croyance,
connaissance ou philosophie existant au monde-, des «professeurs» du mouvement
partirent à la recherche de nouveaux gourous. Ces «voyages d'étude» avaient
lieu aussi du temps de Gurdjieff, mais ils semblent prendre désormais une
dimension nouvelle.
L'Anglais Bennett fut particulièrement actif dans ce
domaine. Il ramena d'abord Pak Subuh d'Indonésie et l'aida à lancer
Subud en lui faisant don de ses propres adeptes. Il
découvrit ensuite le «soufi» Idries Shah (auteur d'un livre sur la 4e Voie
sous le pseudonyme de Raphael Lefort), et l'aida à lancer le mouvement
SUFI en lui faisant don de sa propriété de Coombe Springs.
D'autres
«professeurs» anglais firent la promotion du Mahareshi Mahesh Yogi, avec qui
ils firent école commune sous le nom de «School of Meditation» pendant
plusieurs années. Le Maharishi repartit ensuite deux années en Inde se refaire
une virginité avant de lancer, avec le succès que l'on sait, la
Méditation Transcendantale. D'autres encore découvrirent
Chogyam Trungpa Rinpoche et l'aidèrent à s'installer, en Ecosse d'abord, aux
Etats-Unis par la suite. Son organisation mondiale, Shambhala
International, est actuellement dirigée par son fils.
Rajneesh
(Osho) figurait parmi les grands admirateurs de Gurdjieff. Il possédait tous ses
livres et les récits de ses adeptes. Au moment où il prit le nom de
Bhagwan, il dirigeait deux ashrams en Inde, dont l'un,
financé par des Américains, était dévolu à la « Quatrième Voie ». Actuellement,
on voit des «Centres Osho» devenir des « Centres Osho-Gurdjieff ». D'autre
part, un des centres danois de la secte Linbu a été transmis à
un élève d'Osho pour son organisation Wild Goose-Energy World
Il est fort
probable que le « professeur » Ohsawa, gourou du Zen Macrobiotique, ait bu à
la même source. Tel est du moins l'avis d'un de ses adeptes qui fait état de
nombreuses similitudes entre sa doctrine et celle de Gurdjieff. C'est une petite
phrase de Roger Ikor qui nous a incités de faire une recherche sur le net à
propos du Zen Macrobiotique : «Manque seulement la structuration interne des
autres sectes ; le Zen Macrobiotique se présente plutôt comme une toile
d'araignée flottante, avec quelques points d'ancrage soigneusement camouflés par
où, j'imagine, les produits arrivent et l'argent repart» (La Tête du Poisson,
page 101).
La définition évoque fortement le mouvement Gurdjeff. L'année de la
mort de ce dernier, Ohsawa a adopté le même prénom que lui : Georges. Sachant en
outre qu'il était comme son homonyme gros fumeur, grand buveur et avait un «humour fracassant», l'hypothèse que Ohsawa ait été l'adepte de Gurdjieff, ou du
moins l'adepte d'un de ses disciples, n'a rien d'extravagant. Oshawa, traducteur
japonais du livre «L'Homme, cet inconnu» d'Alexis Carrel , a longuement vécu
en France.
Qu'un gourou soit originaire d'un pays lointain et/ou porte un
nom exotique relève parfois du rideau de fumée. La liste des gourous
susceptibles d'être passés par la « Quatrième Voie » est longue, dès lors qu'on
compare les méthodes de manipulation et le fonctionnement de leurs
organisations. Cela explique probablement le succès fulgurant de certaines
sectes : elles se sont développées sur un système préexistant. Voilà un biais
par lequel Massimo Introvigne ne semble pas avoir envisagé les sectes, pardon,
les nouveaux mouvements religieux. Introvigne a pourtant des amis dans le
mouvement Gurdjieff qui auraient pu le renseigner, par exemple parmi les «Companions of the Book», organisation dont il fait partie.
Connaissant les liens d'Introvigne avec l'Alleanza Catholica on pourrait croire
que le «livre» en question désigne la Bible. Que nenni ! Il s'agit de «Lettres de Belzébuth à son Petit-fils», ou pour être plus précis, de la
trilogie de Gurdjieff «All and Everything». C'est ainsi que s'appelle la
conférence annuelle de cette organisation. Introvigne fait partie du Conseil. Il
figure par ailleurs sur une liste d'intellectuels amis d'un certain James Moore,
qui dirige la Gurdjieff Studies Group (UK), des amis avec
lesquels Moore dit entretenir le même rapport que Gurdjeff avec un certain
nombre d'intellectuels en son temps.
La Quatrième Voie et le mouvement du
potentiel humain
Au tout début des années soixante, Esalen
Institute, berceau du Nouvel Âge, vit le jour en Californie. Son
fondateur officiel, Michael Murphy, venait alors de passer un an à Auroville. Il
semble cependant que l'initiateur du mouvement fût Aldous Huxley, ou du moins
que c'est son carnet d'adresses qui servit pour le lancement. Les divers «ateliers de travail» d'Esalen sont des prolongements des groupes de «Travail
sur soi» de Gurdjieff, mâtinés de psychologie de Jung (mentor antérieur de
certains disciples de Gurdjieff). Comme la «Quatrième Voie», la psychologie «transpersonnelle» développée à Esalen entendait «améliorer» des gens sains,
et non aider des malades à se rétablir ; elle visait aussi à promouvoir les
états extatiques, «l'expérience du divin». La transe était le plus souvent
obtenue grâce à l'emploi de substances psychotrope… Aujourd'hui, la psychologie
«transpersonnell » cherche pourtant à être reconnue comme un courant de la
psychologie respectable, sinon ordinaire.
Outre des organismes relevant ouvertement de la
psychologie «transpersonnelle» tels l'AFT (Association Française du
Transpersonnel) et le TETRA (Enseignement et Recherche Transdisciplinaire en
Anthropologie Fondamentale) (sic), il existe en France une organisation nommée
Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires, ou CIRET.
Cette organisation regroupe des gens de toutes disciplines, y compris des
chercheurs du CNRS (et même, par le passé, des Prix Nobel), ce qui lui a permis
d'organiser des conférences dans diverses Universités. Or le fondement de
l'organisation et les références de ceux qui la dirigent relèvent clairement de
l'ésotérisme, du syncrétisme religieux et de la psychologie «transpersonnelle»
(ce dernier terme recouvrant de fait les deux premiers). Nombre d'acteurs de
cette organisation sont liés au système Gurdjieff. Certains parmi ces derniers
ont en outre créé une « Université Holistique » au Brésil en coopération avec
des activistes d'Esalen.
|
La diffusion de l'ennéagramme dans le
mouvement du Potentiel Humain
Parmi les membres du CIRET, on trouve Kathleen Riordan
Speeth, une psychothérapeute élevée dans le système Gurdjeff. Certains de ses «patients» étaient entrés en thérapie suite à un atelier d'ennéagramme.
Elle-même avait appris cette méthode de «développement personnel» de Naranjo,
un des habitués d'Esalen, qui la tenait à son tour d'Ichazo, un mage qu'il avait
«découvert» au Chili. L'un comme l'autre avaient en réalité été formés dans le
système Gurdjieff bien qu'ils n'en fassent pas état : opérer masqué fait partie
du système (Gurdjieff baptisait cela «la Voie de l'homme rusé»;
Alejandro Jodorowsky, un des disciple d'Ichazo, écrivain et
auteur de bandes dessinées, parle, lui, de «tricherie sacrée»).
L'ennéagramme est basée sur une figure géométrique à neuf points, que
Gurdjieff disait tenir des soufis. Ichazo prétendait l'avoir découvert en
Orient. Un prêtre jésuite américain qui en a fait la promotion pendant des
années (une version avait été habilement plaquée sur les sept péchés capitaux),
fait savoir que pour sa part, il n'a réussi à trouver aucune trace de
l'ennéagramme antérieure à Gurdjieff et Ouspensky : à son grand dépit, il avait
passé des années à enseigner une méthode qui relevait de l'occultisme
Naranjo emmena une cinquantaine d'élèves d'Esalen à Arica au Chili pour
apprendre l'ennéagramme, si bien que la méthode prit un grand essor d'emblée. On
trouve aujourd'hui des «écoles» et «ateliers» d'ennéa- gramme partout dans le
monde.
|
En France, les organismes qui proposent des
conférences, des stages ou ateliers d’ennéagramme tels que l’Institut Français
de l’Ennéagramme, l’Institut Samadeva, l’Ecole de Psycho-Anthropologie,
l’Institut de Développement Harmonique de l’Homme, pour ne citer que les plus
importants, sont en filiation directe avec un des disciples de Gurdjieff déjà
cités.
L’ennéagramme est un symbole fermé, censé apporter une
compréhension globale (holistique) de l'univers et de l’homme en
particulier. Gurdjieff l’avait introduit pour expliquer sa cosmologie
basée sur la numérologie (loi des 3, loi des 7 et des 1/7èmes), et en faire un
outil d’enseignement ésotérique de la 4ème Voie. Aux 9 points sur le cercle
correspondaient 9 types de personnalités compulsives et il existait un ordre
précis de passage d’un point à un autre pour effectuer le travail sur soi sous
la conduite d’un professeur.
L’ennéagramme est à la base du travail
de chaque groupe ésotérique Gurdjieff. Il est aussi un cheval de Troie pour
pénétrer les mondes des entreprises, de l’éducation, de la psychologie ou des
croyants.
La typologie des personnalités varie avec les écoles en
fonction de la clientèle, et ne repose généralement sur aucune base
psychologique ou relationnelle scientifiquement reconnue; elle peut même être
remplacée par des types de tentations et de rédemptions à usage des chrétiens.
En fait, l'ennéagramme c'est Gurdjieff sans le citer, cela évite à une école
d'être classée Gurdjieff.
|
L'ennéagramme, composé d’un
triangle (ordre 3-6-9) et d’un hexagone (ordre 1-4-2-8-5-7).
Dans la préface
de son livre «The Gurdjieff Work», Kathleen Speeth remercie ses «professeurs», parmi lesquels Baba Muktananda (fondateur du Siddha Shiva
Yoga). Le travail de ce dernier fut aidé financièrement par Werner
Erhard -encore un proche d'Esalen dont les méthodes, comme son propre paysage
mental, semblent être directement issus du «Travail»-. Erhard Seminar Training
(devenu Landmark Education
a généré des sommes
extraordinaires qui ont servi en partie à aider divers activistes du Nouvel
Âge.
Les psychotropes comme méthode
d'éveil
Un autre mouvement qui doit beaucoup aux adeptes de
Gurdjieff est le mouvement psychédélique. Le rôle joué par Huxley dans
l'expérimentation et la promotion des drogues (à l'usage des milieux «éclairés» s'entend !) est assez connu. On sait moins que d'autres avant-gardistes du
mouvement psychédélique, tels Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert
(futur Ram Dass), étaient également liés à la Gurdjieff Foundation. Aujourd'hui,
on ne dit plus «drogue», ni «psychédélique» dans ce milieu, mais «substance
enthéogène». Ce néologisme signifierait «qui met en présence de Dieu».
Apparemment, n'importe quel «dieu» fait l'affaire, mais un bon chaman est
indispensable … Ichazo disait avoir été initié à l'ayahuasca, et faisait prendre
du LSD à ses propres adeptes. Rien d'étonnant à cela : comme nous l'avons dit
précédemment, Gurdjieff et les psychotropes faisaient bon ménage depuis le
début.
Un seul corps, de multiples
têtes
Depuis cinquante ans, les activistes de la «Quatrième Voie» opèrent sous des multiples enseignes. Tous les groupes dirigés par des
gurdjieffiens ne sont pas des sectes en elles-mêmes, mais ils participent à un
projet de société plus vaste dont les concepts de base sont «synergie» et «Elite».
Jean François Revel dans son ouvrage «Mémoires,
le voleur dans la maison vide» fait une analyse très intéressante de son
expérience auprès de Gurdjieff qu’il traite d’imposteur et d’escroc (p.152)
:
|
«Ce qui m'intéresse rétrospectivement, dans ma mésaventure gurdjeffienne, c'est
l'expérience que je fis sur mon propre cas de l'aptitude des hommes à se
persuader de la vérité de n'importe quelle théorie, de bâtir dans leur tête un
attirail justificatif de n'importe quel système, fût-ce le plus extravagant,
sans que l'intelligence et la culture puissent entraver cette intoxication
idéologique».
|
|